‹ [Œuvres complètes de Henri Conscience (volume 2)Chapitre 34 sur 115 · I.K SII'PIJCE DTN l'KHE · texte numérisé non relu

I.K SII'PIJCE DTN l'KHE

Aussi, lier de son titre, il iej,'arilail tout le monde, même les bouifieois les plus notables, avec un orgueil insultant.

Cette nomination lut de la part du comte Louis une faute et un mauvais calcul. Bien des gens qui seraient restés indifférents au changement <le dynastie, ne pouvaient lui pardonner d'avoir élevé à la dignité d'Amman rinnnme qui avait trahi sa patrie. Beaucoup de membres des lignages mêmes, quoique haïs du peuple, se sentaient profondément humiliés de ce choix.

Sans doute les habitants de Bruxelles étaient impuissants à secouer le joug qui pesait sur eux. Le comte Louis avait élé obligé de disséminer une grande parlie de son armée dans les villes du Brabant ; mais il était encore eniourc de troupes assez nombreuses pour réprimer par la force toute tentative de révolte. Le peuple se taisait donc en |tnblic et paraissait supporter son sort avec résignation; mais au sein des familles, dans les réunions des métiers surtout, lorsqu'on croyait n'avoir pas d'es|)ions à craindre, des malédictions et des cris de vengeanc • éclataient contre le tyran étranger. C'était surtout contre l'Amman que la haine s'exprimait avec une extrême violence. On l'appelait le traître, bien que |)eisonne ne sût précisément en quoi consistait sa trahison.

Une nouvelle aussi grave qu'inattendue fut un jour ajjportée au comte de Flandre. Le roi de France venait d'être fait prisonnier par les Anglais dans une bataille près de Poitiers et emmené en Angleterre.

I^e dauphin était en défaveur auprès du peuple de Paris, si prompt à se révolter; il craignait d'être chassé par le roi Charles de Navarre.

Ardent partisan du roi de France, le comte de Flandre ne pouvait |)as abatnionner le dauphin sans conseil et sans assistance. Il résolut donc de se renilre immédi.itemenl à Paris, Il laissa une forte garnison à Bruxelles sous le coinmandement de Cuillaume Van Beigersviiel, et partit pour la Flandre, d'où il devait gagner la France en toute h;\te.

A peiiiP avait-il quitté la ville que le nn-rontcntemenl du peuple se manifesta ouvertement de différentes manières, avec une violence croissante. On fit parvenir « rni traître » dos chansons où il était (ruellement flétri; on refusa de payer les subsides; les métiers réclamèrent bien haut des érhevins rêgulièreinont nommés. Mais la haine du menu |)euple éclata surtout par des rixes et des querelles avec les soldats de la garnison. De temps îi aiilre, on trouvait dans les rues le cadavre de quol(|ue soldat.

L'Amman Van lleetvelde n'ignorait pas qu'il était l'objet de l'aversion des Bruxellois. La résis-

tance qu'il rencontrait de tous côtés le rendit si furieux (ju'il proposa au commandant de la g irnison de tenter, par un coup hardi, de suspendre les lois et les privilèges, et de punir rigoureusement tout individu reconnu comme rebelle en actions et même en paroles. Si l'un des métiers opposait (luebjue résistance, on ferait un exemple terrible et sanglant.

Mais le chef de la garnison, se rappelant les ordres du comte, refusa d'adhérer à cette proposition; il promit seulement de se tenir prêt à faire usage de la forée aussitôt que le |)enple, par une altitude ouvertement agressive, lui donnerait à craindre pour les intérêts de son maître.

L()rs(|u'il quitta l'Amman, celui-ci lui dit d'un ton ironi(jue, en dissimulant son dépit:

— Kh bien, conmiandant, agissez comme bon vous semble. Ce n'est qu'une affaire tijournêe; avant quinze jours, vous viendrez me dire : « Il est temps d'étouffer la révolte. .•) Plaise à Dieu qu'il ne soit pas alors trop tard !

Huit jours après cet entrelien, le commandant de la place riait des craintes de l'Amman; celui-ci ne savait que répondre. En eilet, il se passait quelque chose d'inexplicable pour lui.

Depuis rju'il avait l'ail la pro])osition d'user de rigueur envers le peuple afin de rendre toute révolte impossible, les Bruxellois, en général, se conduisaient aussi paisiblement que s'ils avaient tout à coup accepté de bon cœur le nouvel état de choses : plus de résistance, plus de cris séditieux, plus de querelles avec les hommes d'armes du comte. On eût dit qu'ils obéissaient à un mol d'ordre.

Ce revirement subit dans l'esprit du peuple fit deviner h l'Amman qu'on avait eu connaissance, par quel(|ue espion ou (pielque traître, de sa proposition faite au commandant de la place. On vent maintenant, se disait-il, éviter dtî me fournir des prétextes pour recourir à la force. Quel est l'homme qui possède à Bruxelles assez d'influence pour obtenir (les habitants une obéissance aussi prompte, aussi complète? Il n'y en a qu'un .seul : c'est le vieux T'Serclaes !. ..

Cependant T'Serclaes semblait vivre très retiré et ne plus s'occuper, du moins ostensiblement, des affaires publiques. Malgré tout l'Amman ne pouvait ôler de son esprit la conviction (pie le vieux patriote ne restait pas inaclif. Peut-être sa \ie retirée n'élait-elle qu'un manteau sous le(|uel il forgeait des projets et nouait des intrigues pour atteindre le but de sa haine : la révolte dn pt'ojde, le ra|tpel de la duchesse Jeanne et par con,>>é(|uent la démission, l'abaissement et peut-être même la mort de son ennemi, devenu Amman |)ar la faveur du comte.

LE SUPPLICE D'UN PÈRE

Mais comment acquérir la certitude que ses soupçons étaient fondés? Et puis, quand même il serait arrivé à la certitude, il était impuissant contre son ennemi, aussi longtemps que celui-ci ne se rendait pas coupable publiquement d'une infraction aux lois; il était protégé parles privilèges existants, que le comte lui-même avait ordonné de respecter.

Ainsi, bien qu'il eût le pressentiment d'un grand danger, l'Amman restait condamné à l'inaction par la conduite prudente des Bruxellois.

Déjà près d'un mois s'était écoulé depuis le départ du duc; les chefs et les soldats de la garnison, n'étant plus traités en ennemis par les habitants, ne montraient plus la moindre inquiétude. L'Amman seul tremblait d'une secrète anxiété; car bien que personne ne le crût, il restait persuadé que ce calme n'était pas naturel et couvait un terrible orage.

En effet, un jour, au matin, c'était le 1:2 octobre 135(3, — Van Heetvelde était allé trouver le commandant de la garnison pour tàclier de lui faire partager ses craintes au sujet de la révolte qu'il croyait imminente. Pendant ce temps le vieux ï'Serclaes était assis dans une salle basse de son château, la tête appuyée sur une main et le regard perdu dans le vide.

De profondes et graves pensées devaient l'occuper en ce moment, car souvent il serrait les dents convulsivement; parfois, au contraire, un sourire joyeux éclairait son visage; parfois aussi il crispait ses poings avec colère. Dans d'autres moments, ses yeux brillaient d'orgueil et d'enthousiasme, tandis que les mots patrie, pauvre princesse, traître, vengeance, s'échappaient de ses lèvres.

Tout à coup il entendit le roulement d'une voiture... ses regards exprimèrent la surprise, et il parut écouler avec la plus vive attention, comme si ce bruit eût eu pour lui une signihcation particulière.

Après un instant d'attente, il frappa sur un timbre d'argent, et lorsque le serviteur appelé se montra, il lui demanda :

— André, neviens-je pas d'entendre une charrette s'arrêter devant la porte?

— Oui, seigneur, répondit le domestique; c'est votre fermier de Wesembeek qui amène du bois.

— Dites-lui qu'il vienne me trouver; je veux le payer.

Le serviteur introduisit le paysan dans la salle. Celui-ci était couvert de vêtements presque sordides, semblait très grossier de manières. Il s'inclina gauchement, en tenant son fouet cà la main ; mais dès que le domestique se fut retiré, il changea tout à fait d'altitude. 11 alla lui-même fermer la porte de la salle, revint près de T'Serclaes et.

ouvrant son vêtement sur la poitrine, il en lira une lettre, qu'il présenta à T'Serclaes en disant :

— De messire Van Becrsel, au nom de notre gracieuse duchesse.

T'Serclaes brisa le sceau de la lettre et la lut avec une avidité fiévreuse. Cette lecture ne lui était sans doute pas agréable, car il secouait la tête en signe de mécontentement.

— Qui vous a apporté cette lettre? demanda-t -il.

— Un marchand de bétail que vous connaissez bien, répondit l'autre avec un sourire. Il m'a même acheté une vache; mais il ne viendra la chercher qu'après-demain. Si vous avez une réponse à lui faire parvenir...

— Il aura une réponse... Mon bon Etienne, vous remplissez avec courage et habileté la mission que vous avez acceptée. Si nous réussissons à délivrer la patrie, nos gracieux princes vous récompenseront de votre généreux dévouement. Avez-vous besoin d'argent ?

— Non, messire, pas encore. Je possède encore plus de la moitié de la somme que vous m'avez remise dernièrement.

— Vous ne savez pas de nouvelles?

— Le marchand de bétail dit que cela ne va pas trop bien là-bas. Les Liégeois assiègent encore landen, et notre duc a beaucoup de peine à défendre Limbourg.

— Je le sais, cette lettre me l'apprend. Vous ne connaissez rien de plus?

— Que peut-on apprendre au milieu des champs?

— Partez maintenant, Etienne; on pourrait avoir des soupçons.

— Dieu vous garde, messire ! S'il vient encore une lettre, elle vous sera apportée par un paysan de Crainhem.

— Un homme sûr, Etienne ?

— Mon propre frère, messire... Adieu !

A peine le messager était-il parti que T'Serclaes relut la lettre, puis il se leva, enferma la missive dans le tiroir secret d'une massive armoire, et se rassit près de la table.

— Nos pauvres princes ne peuvent rien ! murmurait-il tout bas ; les Liégeois et le comte de Namur sont les alliés du comte de Elandre. Tandis que celui-ci croit tenir en sa possession le duché de Brabant, ceux-là espèrent avoir un morceau du Limbourg et du Luxembourg. Par conséquent pas d'assistance à attendre de ce côté! Si nous voulons ici nous affranchir de la tyrannie étrangère, nous devons seuls et par nos propres forces, biiscr nos chaînes. Et pourquoi pas?... Le comte est en France... Il faut nous hâter; il peut revenir avec de nouvelles troupes, mais hélas! nous ne sommes pas encore prêts. La nécessité de tenir secrets Ions nos efforts retarde notre oeuvre...

LE SUPPLICE D'UN l'ÉI\E.

Il lui interrompu dans ses réflexions par le vaii't. i|ui vint lui annonrer la visite du sire (llutinc, nuMnl)re iin|iortant de sept f.tniiiles nobles.

l"Sen-laos vint à sa rencontre : Clutinc dit après un salut :

— Avaul-liier et hier dans ra|)r('S-inidi, vous êtes venu chez moi, sans m'y trouver. Je suppose que vous avez (|uelque chose d'important à me (•onimuni(|uer, et je suis venu moi-même vous voir.

— Veuillez vous asseoir, messire Clulinc, dit T'Senlaes après avoir soigncusemonl fermé la porte. Quelque chose d'important ? I*eut-ètre : cela dépendra de la manière dont vous envisagerez l'airaire. J'ai à vous dire d'ahord (jue mon cœur est eruellement oppressé. L'huindiation de notre |>atrie m'afflige à mourir; et comme maintenant je vis retiré des affaires publiques, je voudrais soulager mon Ame en causant avec une personne qui, comme moi, fût sensible au malheur do nos princes légitimes et à l'esclavage sous lequel nous gémissons.

— C'est un sort bien amer, en ellet, murmura (ilutinc.

— N'est-il pas vrai? Il est honteux de supporter comme des lâches un pareil état de choses. ISos souverains sont exilés; le comte de Flandre cro l que ses fils régneront sur nous en qualité de ducs; des mercenaires étrangers nous tiennent sous leur loi; nous sommes gouvernés par des échevins (|ue nous n'avons pas choisis, et — dérision amère, humiliation la plus avilissante pour un jieuple libre — nous devons courber la tète et nous découvrir devant le traître (jui a livré son propre pays à l'ennemi! Votre cœur, comme le mien, ne frémit-il pas d'indignation et de rage à 1.T pensée de notre honte et de l'abaissement de nos souverains?

— Ilélas ! oui, T'Serclaes, répondit (llutinc avec un soupir; mais que pouvons-nous faire? Le peuple est découragé et n'a pas d'armes.

— \'A s'il était possible de tenter un ellort suprême, avec l'espoir de réussir? Vous avez dit chez sire Hoelofs (jue vous seriez dis|to>;é à sacrifier votre fortune et votre vie pour la délivrance du Hrabant si vous voyiez seulement une chance de succès.

— Sire Hoelofs vous a donc répété mes paroles? demanda Clulinc avec étonnement.

T'îSerclaes ne répondit pas à celle (|ueslion ; il continua :

— Ha|)pelez-vous, mon ami, le moment où nous nous trouvions auprès du lit de mort de notre vieux duc; vous vous souvenez sans doute que nous lui juràme-, la main levée, de défendre sa fille Jeanne contre tout ennemi et contre toute

oUense. Je suis plus ùgé que vous et déjà courbé sous le poids des années; eh bien, je suis prêt à renouveler ce serment et à le tenir au prix de ma vie.

— Je suis prêt comme vous, dit Clulinc avec énergie!. Montrez -moi le moyen de délivrer Bruxelles et disposez de mon sang...

— Me donnez-vous votre parole de chevalier (jue vous voulez coopérer avec un dévouement aveugle à la leslauralion de nos souverains légitimes '.'

— Que signilie cette question solennelle? Vous défiez-vous de mon patriotisme ou de mon courage? Ai-je jamais donné à (juelqu'un le droit ou le motif d'en douter? s'écria Clutinc avec (juel(|ue dépit.

— Pas si haut, mon ami, je vous prie. Si je n'étais pas convaincu de la noblesse de votre cteur, oserais-je nw: risquer à vous entretenir de choses d'où peuvent dépeiidre la délivrance de notre ville natale ou noire propre vie ? Pour ces c;is extrêmes, il faut un serment: donnez-moi votre parole, Clutinc.

— Soit! je vous la donne.

— Et vous prenez l'engagement de ne révéler aucun des secrets (jui peuvent vous être confies, même quand vous désapprouveriez ce qu'on veut entreprendre ?

— Je ne vous comprends pas. Où voulez-vous en venir ! murmura Clutinc de plus en plus étonné.

— Vous pouvez refuser de me répondre; vous êtes encore libre. Mais si réellement vous voulez prendre part à la délivrance de notre pays, promettez-moi le secret le plus absolu.

— Il no me coûlo point de vous faiie cette promesse.

— Sur votre |)arole d'honneur do chevalier?

— Sur ma parole d'honneur de chevalier.

— Eh bien, mon ami Clutinc, écoulez. Vous croyez (jue le peupb; de Hruxelles est découragé, n'est-ce pas? Vous vous trompez. Cette soumission apparente n'est que le résultat d'un ordre mystérieux que nous avons donné au peuple...

— Nous ? Mais (|ui donc ?

— Vous le saurez bientôt si vous le désirez. Aujourd'hui, je vous dirai seulement (|u'un grand nombre d'ardiînts p.itriotes sont occii|)és à préparer loul |)our un effort suprême, un formidable soulèvement populaire. Ils sont secrètement organisés en compagnies de guerre; les simples soldats savent seulement que c'est un devoir pour eux de se tenir prêts et d attendre un signe ou un ordre qui leur sera donné. Quant aux vrais chefs, du moins ceux qui ronnaiss(!nt \r> ^ecrets, ils ne sont qu'au non)bre do vingt; mais leur influence

LE SUPPLICE D'UN PÈl'.E.

s'étend sur tous les inéliers, de sorte qu'ils sont réellement des milliers.

Les armes ne nous manqueront pas; mais nous n'avons personne parmi nous pour agir puissamment sur les iignaj,'es, et cependant beaucoup de leurs membres sont des nôtres, et n'aspirent pas moins que nous à la délivrance de la patrie.

— Mais vous-même, T'Serclaes, n'êtes-vous pas un membre très inlluent de la noblesse? fit remarquer Clutinc.

— Oui, mais pour le succès de notre entreprise, je suis obligé d'agir en secret. L'Amman est mon ennemi personnel; il se défie de moi et me fait surveiller, il n'en faut pas douter. Mais sur vous, il ne peut avoir le moindre soupçon. C'est donc sur vous que nous avons jeté les yeux; vous avez une grande influence sur la plupart des membres des lignages. Vous êtes intelligent, et votre bravoure est connue. Voulez-vous répandre parmi eux le désir tie la vengeance et l'espoir de l'affranchissement, sans révéler le secret de notre conspiration? Vous n'aurez qu'à les entretenir dans celte idée que bientôt sonnera l'heure où ils devront se lever en masse pour courir aux armes.

— Certainement, T'Serclaes, et je commencerai dès aujourd'hui. Maintenant que j'ai moi-même de l'espoir, je ne voudrais reculer pour rien au monde.

— Pour le moment, je n'ai pas autre chose à vous dire. Seulement encore une question; peutêtre préférez-vous nous aider sans partager une responsabilité dangereuse ? Cependant, si vous consentez à brûler vos vaisseaux, je suis chargé de vous conduire à titre de chef dans notre prochaine réunion. Alors vous aurez connaissance complète de nos secrets.

— Vous me connaissez, T'Serclaes, grommela Clutinc qui paraissait blessé. Votre hésitation m'afflige. Si j'accepte une charge, je veux la remplir sans arrière-pensée; je ne crains aucune responsabilité.

— Alors faites attention à ce que je vais vous dire. Vous connaissez le moulin à eau de maître Grijspeert, le doyen des foulons; ce moulin est silué à l'extrémité du Borgwal, non loin de l'église Saint-Gorix?

— J'y suis déjà allé.

— Tant mieux. Dans quatre jours, [)ar conséquent vendredi à neuf heures du soir, vous frapperez trois coups à la porte. Vous entendrez dans l'obscurité une voix qui demandera : « Qui moud là ? » ; vous répondrez : « Le vent. » Alors on ouvrira la porte et l'on vous conduira par la main dans une chambre où vous verrez les chefs, vos confédérés. Là on vous apprendra avec détails ce

que je suis chargé de vous communiquer d'une manière générale.

— On me demandera : « Qai moud là ? » et je répondrai : « Le vent, » répéta Clutinc. Dans tous les cas, d'ici à vendredi, je puis venir encore vous voir pour vous demander des instructions.

— Non pas, mon ami. L'Amman pressent en quelque sorte le danger qui le menace, nous le savons. Il est certain qu'il nous fait espionner, surtout moi. Vous ne devez venir ici que très rarement, sinon on concevrait bientôt des soupçons. Je n'irai pas non plus chez vous, sinon pour les cas d'urgente nécessité. Ainsi nos relations resteront secrètes.

Après un moment de sdence, Clutinc demanda:

— Votre fils Everard a-t-il connaissance de ces mystères? Je l'ai rencontré hier près de l'hospice Saint-Jean ; il m'a dit que sous peu il se passerait des événements graves; que les métiers sont furieux et qu'on verrait un jour couler le sang dans Bruxelles.

— Mon fils vous a dit cela? s'écria T'Serclaes avec une inquiétude visible. C'est singulier, Everard ne sait pourtant rien. Ce qu'il vous a dit, il l'a sans doute appris de quelqu'un qui n'est pas des nôtres. Peut-être n'est-ce qu'un soupçon... Rien, absolument rien ne lui a été révélé.

— Je comprends ; vous êtes père, vous n'avez qu'un fils et vous l'aimez trop pour...

— Oh ! non, mon ami; vous vous trompez. Lorsque nous commençâmes nos mystérieuses opérations pour la délivrance du duché, mon fils n'était pas encore rétabli des suites de sa blessure. Maintenant il est guéri; mais son amour pour Sabine Van der Aa. absorbe entièrement son esprit. 11 fait mille efforts pour se rapprocher d'elle. Pour cette raison, il est continuellement en rapport avec des gens qui sont secrètement ou ouvertement les partisans de l'Amman ; avec le capitaine Goffredo, par exemple, qui a l'air d'être très avant dans les bonnes grâces de Van Heetvelde. Un mot imprudent est si vile lâché ! Comprenez-vous le danger d'initier Everard à nos secrets ! L'amour, l'amour contrarié surtout, n'est-il pas aveugle? Autrement, Clutinc, croyez-moi, je confierais à mon fils les mystères les plus importants; car il aime son pays avec passion, son cœur est noble et le mâle courage qui l'enflamme n'en a pas banni la prudence.

— On ne peut donc lui parler de rien?

— Pas un mot, je vous en prie.

Après avoir reçu quelques nouvelles explications, Clutinc prit congé de T'Serclaes, en lui promettant de se trouver à l'heure fixée à la maison du doyen Grijspeerl.

Aussitôt qu'il fut parti, T'Serclaes quitta la salle,

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