‹ [Œuvres complètes de Henri Conscience (volume 2)Chapitre 35 sur 115 · LE SUI'I'LICE D'UN PKIIE · texte numérisé non relu

LE SUI'I'LICE D'UN PKIIE

gravil l'esclier (|ui ctHiduisail aux a|»|i;ult ineiits de , l'élage su()érieur et ouvrit la porte dune cliain- , bre. I

— Kverard n'est pas ici! murmiira-l-il. Seraitil sorti sans m'avoir dotiné le salut du matin'.'' ah! je comprenils : le temps est doux aujourd'hui et le soleil est liair comme au printemps. In Cii'ur troublé par l'amour rêve volontiers sous le ciel bleu...

Tout en s'adressant ces paroles à lui-même, il redescendit, entra dans un },M'an(l jardin et trouva son (ils assis sur un banc, sous les chauds rayons du soleil. Lejeune homme «Hait tellement enfoncé dans ses pensées qu'il ne releva la tête que lorsque son père prononça son no:n.

T'Serclaes s'assit à cùté de lui.

— Kst-il vrai, lui demanda-t-il, ([ue vous avez dit à messire Cluiinc (jue sous p»Mi une révcdte sanglante éclaterait à Bruxelles/

— Oui; je lui ai dit au moins quelque chose d'approchant.

— Et de qui savez-vous tout cela?

— C'est un pressentiment, père. .le ne suis pas le seul à penser ainsi.

— .Mais ce pressentiment, est-il f(»ndé sur quelque preuve? Personne ne vous en a-l-il iiarlédunc manière particulière?

— Non.

— Kveranl, vous êtes imprudent, dit T'Serclaes d'une voix jirave. Vous oubliez noire situation à tous deux. Bien que je m'occupe très peu des affaires [uibliques, l'Amman doit penser que je travaille en secret contre lui.

— Eh bien, qu'il le pense, père ! Vous ne le craignez pas, sans doute?

— Si fait, je le crains. C'est un homme méchant et haineux, et il serait bien heureux de tiduver un motif ou un moyen pour se venger de moi. Ce moyen, il 1 aurait s'il pouvait m'accuser de préparer ce soulèvement dont vous parl.^z à <|ui veut l'entendre...

— .Mais, mon père, s'écria le jeune homme, renoncez-vous donc à la défense de la patrie? Le peuple est profondément agité; cette situatiim ne peut durer davantage. Quand les métiers essayeront-ils de secouer le joug, je l'ignore; mais cela ne peut larder. El alors ne serons- nous pas debout, l'rpée au poing, prêts à verser notre sang |iour notre liberté et nos princes?

— Oui, uion fds, au moment décisif, si ce moment vient un jour: mais m allendant, nous devons rester calmt's et feindre rindiffcrencc.

— Jusqu'à ce jour vous avez été le chef <i I inspirateur des patriotes, ô mon père, et maintenant vous craignez ilallumer le leu qui doit dévorer Jes traîtres et les Ivrans?

— Vous ne connaissez pas la fourberie et l'astuce de l'Amman, mon fils. Il sent aussi que pour lui la situation devient dangereuse ; il est convaincu que si les métiers voulaient une bonne fois réunir leurs forces (lour secouer un joug abhorré, ils m'appelleraient à leur tète. Si je reste trancjuille, il ne peut rien contre moi; mais si je lui fournis le moyen de m'accuser avec un semblant de raison, il me fait aussitôt arrêter et jeter en prison. Il priverait ainsi le peu|)le de son chef et aurait plus facilement raison de toute velléité de résistance. L'aiderons-iious, par notre imprudence, à atteindre ce but?

Le jeune homme secoua la tôte et garda quelque lemps le silence.

— Non, dit-il enfin, je comju'ends; vous avez raison, père.

— Pour ce (|ui vous concerne, l^verard, reprit T'Serclaes, vos tentatives pour voir Sabine vous meltenteu rap|)ortavec des amis de l'Amman. Si vous prononciez en leur présence un mot suspect, vous m'exposeriez au plus grand danger.

— Ah! mon père, dit Everard en souriant, vous m'accorderez du moins assez d'intelligence pour éviter cela. Avec les amis de l'Amman, comme vous dites, je suis très réservé. Ce (jut; je pourrais dire à l'avantage de nos souverains légitimes ou contre Van lleetvelde, ne ferait (|ue les irriter; je le sais bien. N'ayez donc aucune crainte à ce sujet, mon père.

— Un mot, cher fils, suffit parfois. Si l'.Vmman vous entourait d'espions?

— Vous faites allusion au capitaine (iotTred»»; mais, mon père, si sa tête est légère, il a cependant le meilleur cceur qui soit au monde.

— Vous ne le connaissez pas, Everard. .l'ai pris secrèlenicnl des informations sur son com|)le. 11 s'appelle (lolfiedo llarberi; il est né à Bruges d'un domestii|ne llorentin et d'une tricoteuse flamande. Sa vie a été très aventureuse. Il a fait la guerre au service de plusieurs princes. En l*'rance, il faisait partie des lintidcs Hlanches, de ces fameux pillards qui élaicnl à la solde de Charles de .Navarre. Il a passé ensuite dans l'armée du comte de Flandre avec le grade de capitaine. Maintenant il est l'ami et |ieut-étre l'agent secrel de r.\u)nian. Je me défie de lui...

— Oh! père, vous vous trompez certainement, répondit le jeune homme. Quanta sa naissance et aux vicissitudes <lcsa vie, il mêles a racontées luimême bien des fois. Il n<' nourrit pas plus d'alTection pour le comte de Flandre ou |iour l'Amman (|ut; d'inimitié pour notre duchesse, il avoue même (|u'il n'a pas de patrie et dit en riant (|u'il serait prêt à servir les Sarrasins, s'ils voulaient le bien payer.

LE SUPPLICE D'UN PÊi;E.

— Et vous donnez votre amitié ;i un pareil aventurier?

— Pas moi seulement, mon père. Le capitaine Goiïredo est joyeux compagnon, d'un langage distingué et d'un esprit agréable. Partout, même dans les familles les plus considérables de la noblesse, chez les amis comme chez les ennemis de l'Amman, il est reçu à bras ouverts. Il n'a qu'une passion, une malheureuse passion, c'est vrai : il joue avec un véritable aveuglement. Mais c'est ce que font maintenant bien des bourgeois, d'ailleurs très honorables.

— Dites ce que vous voudrez, Everard, mais je vous serais bien reconnaissant si vous vouliez rompre résolument avec lui.

— Je souffre d'être forcé de vous refuser cela, soupira Everard; rompre avec Goiïredo m'est absolument impossible. Il tient mon bonheur et celui de Sabine entre ses mains. Le cruel tuteur de Sabine, l'Amman, l'a entourée, elle et sa mère, de domestiques qui lui sont vendus; il fait surveiller ces pauvres femmes comme des prisonnières, afin de les empêcher d'avoir quelque rapport avec moi. Il les menace, les traite avec rudesse et brutalité; son but est de forcer Sabine, à force de la tourmenter, à épouser son fils Guillaume. Combien elle serait malheureuse, et quel serait mon désespoir, si nous ne pouvions jamais rien savoir l'un de l'autre! Un seul homme a su gagner assez la confiance de l'Amman pour avoir libre accès auprès de Sabine et de sa mère, et cet homme n'use de cette liberté que pour nous consoler et nous assister en ami sincère et dévoué, Par lui, je sais que Sabine, bien que cruellement maltraitée et malade, est fermement résolue à ne jamais accepter la main de Guillaume, dût-elle succomber à son chagrin. Oui, le bon Gofîredo porte jusqu'à elle mes paroles de consolation, et ta moi, il me rapporte l'assurance de son amour fidèle. C'est pour ainsi dire comme si nous nous voyions tous les jours.

— Mais tout cela est-il bien sincère? murmura T'Serclaes en secouant la tête. Avez-vous la certitude que ce sont bien les paroles de Sabine et non des paroles inventées qu'on vous rapporte?

Everard ouvrit l'aumonière qui pendait à sa ceinture et tendit à son père un papier plié en disant :

— Goffredo m'a remis celte lettre de Sabine hier soir, chez sire Iluygs. Vous connaissez son écriture et son sceau. Voilà de quoi dissiper vos derniers doutes, n'est-ce pas ?

Il se tut pour laisser à son père le temps de lire la lettre, puis il demanda :

— Eh bien, père, qu'en dites-vous? Sabine ellemême atteste la noblesse des intentions de Goffredo.

— Pauvre demoiselle ! murmura T'Serclaes Siins détacher son regard de dessus l'écrit. Quel amour ardent et pur elle vous porte!... Il y a donc demain une grande soirée chez l'Amman? Il veut (jue Sabine y assiste. Elle a résisté, mais cela n'y peut rien....

— Hélas! soupira Everard, Guillaume la verra pendant de longues heures et l'aflligera sans doute par ses assiduités.

— Quel trésor de tendresse que le cœur de la femme! continua T'Serclaes. Sabine souffre de cruels chagrins à cause de Guillaume, et elle le plaint, elle a compassion de son désespoir!... Sabine exprime l'espoir que vous pourrez vous voir bientôt et vous parler en toute liberté. Malgré les menaces de l'Amman, sa mère consent à cette entrevue. Qu'est-ce que cela signifie?

— C'est une affaire que Goiïredo arrangera ; il me fera dire, au premier jour, où je dois me rendre pour rencontrer Sabine et sa mère seules. Lorsque vous m'avez surpris tout à l'heure si absorbé dans ma rêverie, il mesemblaitquej'étaisdéjà avec elle; sa voix si douce résonnait délicieusement à mon oreille... Vous voyez bien, mon père, qu'il m'est impossible de rompre avec le complaisant Goffredo.

— En effet, c'est difficile ; mais soyez circonspect avec lui, je vous en prie, mon fils.

— Oh ! ne craignez rien, père.

— Mais, Everard, je ne comprends pas quel peut être le motif de l'affection que le capitaine Goffredo vous porte?

— Je l'ignore moi-même, père, peut-être est-ce par pure compassion pour le chagrin de Sabine?

— II brelande, et c'est un joueur passionné, m'avez-vous dit? Vous a-t-il gagné beaucoup d'argent?

— Je ne joue jamais que par complaisance, et je quitte le jeu aussitôt que j'ai perdu deux ou trois florins.

— Vous prêtez peut-être de l'argentà Goffredo?

— En efîet, père, je lui ai prêté, de temps à autre, quelques écus ; mais en considération des grands services qu'il me rend...

Un domestique entra dans le jardin et dit en s'adressant au jeune homme :

— Messire Everard, le capitaine Goffredo est dans l'antichambre et désire vous parler immé- (liatement. Il a un pressant message pour vous.

— Qu'il vienne au jardin, répondit le jeune homme.

Mais T'Serclaes retint le domestique et dit à son fils.

— Attendez un instant. Je n'ai pas besoin d'entendre ce que Goffredo vient vous dire. Soyez prudent, mon fils.

En prononçant ces paroles, il se dirigea vers le

LE SI PI'MCK D'I'N l'KIIE.

I ch:\teau el dispanil l)ienl('»t par une petile porte.

I Pri'sque aussitôt le caiiitaiiio GollVedo IJarberi se

I montra à reiiliie du jardin.

C'était un homme d'environ trente-cinq ans, el d'une taille élancée; ses joues étaient brunes, et il avait des yeux noirs el brillants. 11 [lortait avec aisance des habits aux couleurs vives cl d'une coupe élégante, ."^a tète était couverte d'un joli bonnet de velours orné d'une plume ront;e; une courle épée lui battait les jambes.

11 s'approcha en se damlinant, avec îles i,'estes joyeux et un rire éclatant, et saisissant la main (ju'Éverard lui tendait , il la secouait familièrement. Puis, lui rrapj)ant sur l'épaule, il dit :

— Hé, hé, mon bon Kverard, regardez-moi droit dans les yeux. Est-ce que la joiequidoityrayonner ne vous dit pas (jue je vous apporte une bonne nouvelle?

— De la part tle Sabine? bégaya Kverard.

— Vous allez la voir, mon ami, la voir seule avec sa mère. Vous pourrez soulager votre cœur, exprimer tout ce (jui vous oppresse de|)uis si longtemps. J'en suis aussi heureux que si j'étais moi-même le fiancé.

— .le la verrai, GolTredo? Quand?

— Aujourd'hui même.

— Oh! merci, mon ami! Dites-moi, où la renconlrerai-je.

— Écoutez' Immédiatement après dîner, elsous prétexte de jouir de la température exceptioimelle qu'il l'ait aujourd'hui, Sabine et sa mère leront une promenade en voilure; elles iront au Nouveau Bois, hors de la porte deCandcnberg.

Elles leront arrêter leur voiture dans la grande allée du milieu; elles se promèneront ensuite à pied jusqu'à la |)elite chapelle qui s'élève sous les arbres, du côté de la Léproserie Saint-Pierre. Vous connaissez la chapelle?

— Oh oui! étant enlaiitjj allais rrvrr souvent à l'ombre des hêtres qui l'entourent.

— Eh bien, vers une heure el demie, rendezvous au bois; promenez-vous d'un air indiirérenl aux alentours de la chapelle. C'est là que vous les rencontrerez. Entrez avec elles dans une allée latérale et, là, datis la solitude, causez avec Sabine jusqu'à ce que vous n'ayez plus rien à vous dire.

Éverard saisit la main du capitaine et s'écria avec chaleur :

— 0 mon bon ami, comment pourrai-je jamais TOUS prouver ma reconnaissance? Vous me rendez heureux au delà de toute expression. Comment aije mérité un pareil dévouement?

— Bah! mon cher Kveranlje ne le sais pas moimême, répondit GolTredo sur le ton de la plaisanterie.Jesuis une tète folle, il n'y a (tas grand'chose de bon eu moi; mais vouloir marier des jeunes

gens sans (|u'ii y ait amour réciproque, m'a toujours paru le comble de la tyrannie. Aussi je me sens heureux (|uan(l je puis aider descœursqui s'aiment el qui soudrent.

— El lanière de Sabine a consenti de |tlein gré à cette entrevue? C'est singulier. Si, pourlant, cela venait à la connaissance de l'Amman...

— Oui, de plein gré. Elle a bien fait quelques objections; mais le chagrin, les prières et les larmes de Sabine el mes conseils l'ont enfin vaincue... Éverard, vous êtes un heureux coquin : être aimé de la plus jolie fdle de Pruxelles, qui compte aussi parmi les |)lus riches héritières du IJrabant... N'est-ce pas encore ce qu'il y a de mieux?

— Bah, Golfredo, (ju'importe la richesse?

— Qu'importe la lichesse? n'en faites pas fi ; avec l'argent on achète tout.

— Vous m'afnigez, Goffredo; il n'est pas question ici d'argent ou de marché; c'est une alfaire de pur sentimenl... Comme l'attente de l'heureux moment me rend impatient! Il faut que je m'apprête pour ma |>romenade au Nouveau Bois...

— Et vous laire bien beau pour paraître avantageusement devant votre idole...

— Vous ne vous trompez pas, GolTredo... Et vous n'avez plus rien à me dire?

— Vous me chassez ainsi sans façon? Je comprends : vous avez encore assez de lemps, mais désirez être seul pour rêvei- au bonheur qui vous attend... Oui, j'ai encore ([iielque chose à vous dire, mais cela est moins agréable : un petit service à vous demander.

— Parlez. (j(tfTredo; permettez-nmi de vous obliger, je vous en serai même reconnaissant.

— Voici l'aiïaire : Hier, quand vous eûtes quitté la maison de sire Huygs, Henri T'Servranx m'a provocjuê à jouer; j'ai perdu. Le comte de Flandre me doit beaucoup d'argent pour un arriéré de solde assez important. Je recevrai cet argent au premier jour; mais, en attendant, je suis un peu à court.

— .\ quoi bon tant de détours, interrompit Éverard. Que désirez- vous?

— Avec dix écus, je pourrais me tirer d'affaire.

— Il suffit, GolTredo. Attendez un instant, je vais vous les remettre.

El il s'éloigna en loule hâte.

Le capitaine se frotta les mains et murmura en lui-même :

— La dette du comte de Flandre, comme arriéré de solde, est une merveilleuse invention. Avec cela je puis emprunter hardiment; car personne n'ira demander au comte si je dis la vérité. C'est un drôle de métier que je fais ici : l'Amman

l me donne de 1 argent, la mère de Sabine me prête

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