‹ [Œuvres complètes de Henri Conscience (volume 2)Chapitre 36 sur 115 · I.E Sl'PI'LICE D'UN PÈUE · texte numérisé non relu

I.E Sl'PI'LICE D'UN PÈUE

Alors se peucliant à son oreille. ([*age i5.)

de l'argent, Guillaume et Éverard me prêtent de l'argent... et encore s'ils étaient les seuls! Ils se figurent que je leur rends service par amitié, par dévouement. Je me moque d'eux tous, de l'un comme de l'autre. Tout m'est indilTérent, tout, hormis l'argent. Cependant celui qui m'inspirerait quelque sympathie, si mon cœur était encore capable d'un pur sentiment, ce serait ce bon et honnête Éverard... Maudit jeu qui me traite si cruellement! j'ai beau gagner d'abord, je finis toujours par tout reperdre. Voilà l'argent!

Éverard lui remit quelques petites pièces d'or en disant :

— Voilà les dix écus ; vous me les rendrez quand vous voudrez.

— Oui, aussitôt que le comte de Flandre m'aura payé ou que le jeu m'aura été plus favorable.

— N'ayez aucun souci à ce sujet, capitaine. Je suis heureux de pouvoir vous obliger, et plus long-

temps vous resterez mon débiteur, plus il me sera agréable de vous avoir rendu service.

— Adieu donc, Éverard. Je vous remercie. J'irai aussi l'aire une promenade au Nouveau Bois, assez tard dans l'après-midi. Si vous y êtes encore, vous me raconterez votre bonheur.

Le jeune homme accompagna le capitaine jusqu'à la porte et lui renouvela encore le témoignage de sa reconnaissance.

Longtemps avant l'heure fixée, Éverard franchissait la Steenporte, et, laissant à sa droite la Léproserie Saint-Pierre, il atteignit bientôt le côté gauche du Nouveau Bois, qui faisait autrefois partie de la grande forêt de Soignes et qui aujourd'hui sert de lieu de promenade aux Bruxellois.

vu.

LE SUPPLICE D'UN PÈRE

Dans son impalience, il se rendit tout tiroil à la i chapelle; son cœur battait fort, et l'espoir brillait dans SOS yeux, comme s'il s'alleiulait à rencontrer immédiatement sa bien-aimée. Mais il ne trouva personne : la solitude et le silence réf^naienl seuls autour de la petite chapelle.

Éverard, déru dans son attente, resta un mnmcnt à rej;ariler autour de lui; puis il secoua la lèle et se mil à rire de sa propre agitation. L'heure (ixée n'était [»as encore venue : ce qu'il avait de mieux à faire pour tromper son attente, c'était de se promener dans les sentiers écartés du bois.

Cette année-là l'été avait duré plus (|ue d'ordinaire; beaucoup d'arbres, mais surtout les chênes et les taillis, avaient encore leurs feuilles; et, bien que la couronne des vieux hêtres commençât à se dégarnir, on pouvait croire à un regain de belle saison, tant l'air était doux, le ciel pur, le sob'il clair et beau.

Éverard avait déjà plusieurs fois parcouru les sentiers du bois; et souvent son cœur palpitant l'avait remené vers la petite chapelle. Il commençait à craindre un empêchement inattendu à la promenade de Sabine. Le capitaine ne l'aurait-il pas trompé pour lui tirer (juelque ari,'ent? Non, il avait tort sans doute d'admettre une telle jiensée. Madame Van der Aa aurait-elle reculé devant une entrevue dangereuse? Elle se laissait si facilement effrayer par les menaces de l'Amman! N'était-ce pas l'elfroi que lui inspirait ce méchant homme (jui avait rendu im|)ossible toute relation entre lui, Kverard et sa fille? Peut-être l'Amman avait-il lui-même surpris le secret de la rencontre projetée? Tous les domesti(iues de la maison Van der Aa avaient été choisis par lui et lui servaient d'espions. Mêlas! Sabine ne viendrait pas! Le bonheur (|u'il s'él.-iil promis ne serait (juiin vain rêve î

La tête Courbée sous le poids de ces réilexions découra.ueantes, il se promena encore longtemps autour de la chapelle.

Kofin, bien qu'il sut ipie ce pouvait être imprudent, il se laissa entraîner par son impatience, et alla jeter un regard furtif daus la grande allée, pour voir s'il n'apercevrait pas dans le lointain la voilure si passionnément attendue.

A peine eut-il mis le pied dans l'allée du milieu, qu'il vit venir en elTet, à peu de distance, une voilure fermée. Surpris et regrettant S(m élourderie, il sauta promptemenl en arrière, s'enfon<,a dans le taillis et .>e dirigea au plus vile vers la chajielle. Le cocher ou le valet de pied l'avait-il remarqué? Il ne le croyait pas; mais ccjiendant la chose était possible. L'Amman pouv.iil donc apprendre ou soupçonner qu'il avait eu une entrevue secrète avec Sabine et sa mère!

Avant (ju'l'.verard eut atteint la chapelle, la voiture s'arrêta. Deux femmes en descendirent. La plus jeune dit au valet. (|ui se disposait à les accompagner :

— Non, Joseph, attendez-nous ici.

— Mais, mademoiselle, lit-il observer, seules, dans le bois, que dirait l'Amman?

— Ktes-vous mon serviteur ou non? dit l'antre dame sur un ton impératif. Nous allons à la chapelle. Ne quittez pas la voilure jusqu'à notre retour.

— C'est bien, madame, grommela le valet, dont le mécontentement était visible. J'obéirai à vos ordres.

Sabine et sa mère s'avancèrent lentement dans une allée latérale.

La jeune fille, que nous avons vue si florissante de santé et fraîche comme une rose quebjues mois auparavant, était alors d'une pâleur maladive. Si l'espoir n'avait appelé sur ses lèvres un sourire de bonheur et rendu quelque éclat à ses yeux, elle aurait eu l'air d'une vierge languissante; mais la certitude de voir Kverard et de causer avec lui, — pour la première fois depuis la fuite de la duchesse — avait relevé son courage et lui avait rendu, pour un moment, ses forces perdues.

— Mère, soupira-t-elle, oli! comme mon cœur bal!...

— Sabine, Sabine, quelle dangereuse démarche tu me fais hasarder! dit madame Van der Aa. Un rendez-vous mystérieux avec le fils de l'ennemi de l'Amman!

— 0 mère, ne parlez pas ainsi. Vous m'avez accordé cette consolation : je vous bénis pour votre bonté.

— Qu'il en soit ainsi, mon enfant! j'y consens par amour pour loi, dans l'espoir (|uc cela relèvera ton courage et ranimera ta santé. Si l'Amman a connaissance de notre sortie, quelle sera sa fureur!

— Il ne saura rien, mère.

— Quant à cela, je ne suis pas entièrement rassurée. Du reste, si ce malheur arrive, nous lui laisserons entendre (juc le hasard seul nous a fait rencontrer messire Kverard. Mais, chère Sabine, tu peux être sûre qu'après cela il nous fera surveiller avec plus de rigueur (jue jamais. En timt cas, tu m'as promis qu'après celle unique entrevue avec Éverard, tu ne demanderas plus de le revoir, et que luatlondraspalieinmenl(|uer.\mmanait renoncé à son projet de le faire épouser son lils.

— Oui, mère, on (jue nos princes soient rétablis dans leurs droits.

— N'espère pas cela, enfant < c'est impossible.

— Je le denjande cependant dans toutes mes prières. Kien n'est impossible à... 0 bonheur! le

LE SIPPLICE D'UN PERE

voilà là-bas près de la chapelle ; mes yeux le voient ! Hâlez-vous, mère.

Et poussant un cri de joie, elle courut jusqu'au jeune homme, qui arrivait à sa rencontre les bras ouverts.

Ils se serrèrent les mains avec la plus vive tendresse en murmurant de joyeuses exclamations. Cent paroles confuses se pressaient sur leurs lèvres ; les larmes brillaient dans leurs yeux. Tous deux paraissaient avoir oublié le monde entier; mais la voix grondeuse de la mère interrompit l'épanchement de leur joie.

Everard fit quelques pas en avant vers la vieille dame, et il lui dit, en la saluant profondément :

— 0 madame, je vous remercie ! Que le ciel vous récompense pour votre généreuse bonté ! Oui, je comprends ce qu'il a dû vous en coûter pour nous accorder cette consolation. L'Amman peut vous la faire expier cruellement. Mais un jour viendra où il me sera permis de vous donner le

doux nom de mère Ne haussez pas les épaules:

Sabine sera ma femme malgré les envieux et les méchants, si elle me reste fidèle.

— Fidèle jusqu'à la mort! dit avec énergie la jeune fille, qui s'était approchée.

— Eh bien, mère, chère mère, continua Everard avec exaltation, alors je serai pour vous un fils rempli d'affection; je vous payerai au centuple ce que vous aurez souffert pour Sabine et pour moi. Vous aurez deux enfants qui rivaliseront d'égards et de tendres attentions pour vous rendre heureuse jusqu'à la fin de vos jours. Vous bénirez Dieu avec nous pour l'épreuve que nous aurons traversée ensemble.

— Oh, si cela pouvait se réaliser! murmura madame Van der Aa avec émotion; mais, hélas! j'en doute malgré moi.

— Cela dépend de la constance de Sabine, madame.

— Alors ne doutez pas plus longtemps, mère, s'écria la jeune fille. Maintenant je suis forte, la mort même ne me ferait pas chanceler dans ma résolution.

— Ton assurance m'étonne, Sabine ; et demain tu pleureras, tu te désoleras.

— Non, mère, je serai triste sans doute, mais non désespérée.

— Puisses-tu seulement recouvrer la santé, mon enfant ; alors je remercierai réellement le ciel, si courroucé que fût l'Amman contre nous.

— Je resterai courageuse et je recouvrerai la santé ; vous verrez, mère.

— C'est un doux espoir, Sabine... Marchons en nous promenant, mes enfants. Parlez moins haut et ne vous tenez pas ainsi par la main. Le beau temps peut attirer d'autres personnes dans cette

partie du bois. Il faut que l'on pense que le hasard seul nous a réunis. Causez maintenant ensemble, car nous ne devons pas rester longtemps ici.

— Oh ! nous avons tant de choses à nous dire ! soupira Sabine.

— Commencez donc tout de suite, ça sera d'autant plus vite fini, répondit la mère en plaisantant et avec un doux sourire.

— Je me sens si heureux, Sabine, disait le jeune homme, que je n'ose presque pas parler de choses tristes , n>ais je ne puis m'en abstenir : car votre visage, ma bien-aimée, porte les (races de longues et cruelles souffrances. Votre sort a donc été bien amer depuis notre séparation ?

— Votre maladie, Everard, a tout d'abord brisé mon courage. Vous étiez mortellement blessé, et je ne pouvais avoir sur votre élat des nouvelles certaines; car comment me fier aux paroles de ceux que je savais vos ennemis? Dieu soit loué! vous êtes guéri ; mais mon cœur n'a pas menti : n'est-ce pas, vous étiez dangereusement blessé?

— En effet, Sabine, lorsque je fus frappé parla pierre d'une fronde et que je dus quitter le combat, je croyais que ma blessure était sans gravité. Le lendemain encore, mon père et moi nous espérions que le coup n'aurait pas de suites fâcheuses; mais nous nous trompions : ma blessure s'était enflammée. Une fièvre violente se déclara, et pendant longtemps on craignit pour ma vie.

— Voyez-vous, mère ! s'écria Sabine avec indignation : ce qu'on venait nous dire n'était que mensonge. Mais je savais bien, moi, je sentais du

moins la vérité Dans mon esprit agité, je vous

voyais gisant sur votre lit, pâle, haletant et appelant Sabine....

— Quoi! vous le savez? interrompit le jeune homme étonné. Rien n'est plus vrai : mon père m'a dit plus tard que, dans le délire, je ne cessais de prononcer votre nom.

— J'entendais votre voix retentir dans mon âme, Everard; et hélas ! je ne pouvais voler à votre secours ni vous consoler. Alors je suis tombée malade moi-même.

— Mais un mois plus tard vous avez appris que j'étais entièrement rétabli?

— Oui, Everard, je l'ai su par hasard et d'une personne en qui j'avais confiance.

— Mais alors, mon amie, pourquoi cette pâleur qui couvre encore vos joues?

— Ali! pour moi la souffrance n'était pas finie. D'abord l'Amman affirma qu'il me tiendrait impitoyablement séparée de vous; il voulait, disait-il, me préserver moi et sa parenté de la honte et du scandale. Nous ne devions avoir aucune relation avec des gens qui le haïssaient personnellement et qui étaient hostiles aux nouveaux souverains. Puis

LE SLlM'LlCIi D'UN l'ÈUE.

il iléclara ses véritables intentions : je devais devenir l'épouse (le son fils; et si je rcl'usais, il saurait m'y ciiiitraindre par toutes sortes de moyens, (lent fois il a menacé ma pauvre mère, il m'a lenue |)Our ainsi dire cniVrmée, il m'a fait endurer un martyre moral si lonj; et si cruel (|u'à la lin la peur m*a donné la fièvre.

— La peur? répéta Éverard en siMiant m's poings. Vous rraii^niez donc (ju'il n'employât la violence? Il ne le peut pas.

— La peur (jue le oui fatal ne s'échappât de mes lèvres, soupira la jeune (ille; la peur (|ne, malade, sans force et dévorée par l'anj^oisse, je ne Unisse par dire : Je succombe; que (inillaume soit mon fiancé !

— Mon Dieu, est-il possible! Voyez comme vos paroles mo font trembler, Sabine, dit le jeune homme que l'émotion avait réellement rendu tout pMe. Kt si un jour il vous arrachait votre consentement?

— Maintenant il n'y a plus de danger, je me sens plus forte. En outre, depuis (|uel<|ne temps l'Amman parait se relâcher de sa rigueur envers moi. Peut-être commcnce-t-il à reconnaiire quL' ce n'est pas par la violence qu'on peut me vaincre; peut-être veut-il essayer des moyens de douceur.

— Ah 1 ah! nnirmnra Kverard entre ses dents, il sent (|ue le sol tiemhie sous ses pieds. Sa présomption l'abandonne.

— Que dites vous là? demanda madame Van der Aa qui n'avait entendu ces paroles (]u'à moitié.

— Je voulais dire, répondit Kverard avec embarras que le comte de Klandre ne restera pas duc de Urabant. Celte situation c(mtraire aux lois et â la nature aura une fin... Mais, Sabine, comment Guillaume s'est-il conduit dans celte allaire? Certes ce n'est pas un crime de vous aimer; mais si jamais il avait manrpié au respect qui vous est dii, il nie le payeiait chèrement; car lui du moins...

— Non, n'accusez pas mcssire Guillaume, interrompit la mère de Sabine. C'est un bon jeune homme sans grande énergie...

— Mais il tourmente Sabine avec les marques d'un amour qu'elle repousse.

— Oui! aime ma (ille et qu'il a>pire â sa main avec autant d'ardeur que vous-même, Kverard. il n'en faut pas douter; mais comme il sait qu'il afllige Sabine en lui parlant de son amour, il dévore en secret son chagrin. Il ne se |tlainl qu'à moi de son amer désespoir ; il pleure et languit.

— Il est donc persuadé, madame, que ses désirs ne seront jamais remplis '

— C'est requeje n'aftirme pas; au contraire, il espère que Sabine, touchée de sa résignation et de sa douleur, consentira enfin à faire voii bonheur.

— Le téméraire! (juelle folle espérance! murmura le jeune lnunine.

— l'our(|uoi l'appelez-vous téméraire? répliqua la mère de Sabine. Le jeune homme a la conviction que le comte restera notre duc, et il croit qu'un mariage entre vous et Sabine est tout à lait impossible, puisfjue son père a le pouvoir et la volonté de l'empêcher. Avouez (|ue si sa croyance est fondée...

— .Mais (|ne dites-vous de cela, Sabine? demanda Kverard visiblemenl inquiet. Je suis prêt à tout sacrifier, jusqu'à ma vie, plutôt que de renoncer à votre main. Si l'on parvenait à vous persuader, en vous trompant, que jamais vous ne serez ma femme, vous accepteriez donc Guillaume Van lleetveldc pour mari ?

— Moi? jamais! répondit la jeune fdle avec force. Je serai votre femme, Kverard, on je descendrai vierge dans la tombe.

— Oh ! répétez-moi ces bonnes paroles! s'écria le jeune homme en saisissant la main de Sabine.

— Kt en outre, reprit-elle, le ciel m'est témoin (|ne je ne voudrais pas faire partie d'une famille dont le chef a aidé à renverser nos souverains légitimes. Notre gracieuse duchesse Jeanne a été ma prolectrice et je n'oublierai pas ses bienfaits. Aussi longtemps qu'elle sera malheureuse, je ne puis assister à un rcjias de fiançailles, quand même vous seriez le fiancé, Kverard.

Le jeune homme se pencha sur l'épaule de son amie et iniirniura â son oreille :

— Vous avez raison, ma bien-aiinée, ce serait une ingratitude coupable; mais réjouissez-vous, cela ne durera plus longtemps : la délivrance approche.

— .Nous devons être prudents, dit madame Van (ier Aa. Vous avez assez causé, je crois; il est temps (jue nous retournions vers notre voiture afin (pie nos gens ne coiii'oivenl pas de soupçon.

— Mais, ma mère, s'écria la jeune fille, Kverard n'est avec nous que depuis quciqnes instants. Nous avons encore tant de choses à nous dire !

— Je me sens laliguée de celte lente promenade. Si vous voulez prolonger votre conversation, allons nous asseoir sur ce banc que je vois là-bas; mais bâtez-vous, \v. temps presse.

Ils se dirigèreni vers l'endriiil indi(|ué et s'assirent l'un à côté de l'autre sur un banc de bois placé près de la chênaie sous une espèce de toit qiK! rormaient les branches entrelacées.

Pendant (inils s'entretenaient ensemble, un jeune seigneur arrivait du côté de la porte de Candenberg. 11 marchait dun pas allègre. Un joyeux sourire brillait sur son visage et ses yeux élincelaienl de désir. A peine eut-il fait (juelques pas dans le bois, qu'il tourna la tète dans tous les sens,

LE SUPPLICE D'UN l'EUE.

paraissant chercher quelque chose. Il laissa échapper un léger cri de joie en apercevant à quelque distance, dans la grande allée, la voiture de madanne Van der Aa.

— Ah, les voilà! La suivante m'a donc dit la vérité, murmura- t-il. Feignons d'être venu par hasard... Je n'oserais lui parler de mes peines; mais comme elle est seule avec sa mère, elle ne pourra pas repousser ma compagnie.... Me promener à son côté, dans la plus complète solitude!... Depuis quelque temps elle est moins dure envers moi. 0 mon Dieu! si seulement elle voulait me laisser quelque espoir, comme je bénirais votre nom !

A mesure qu'il approchait de la voiture il ralentit le pas, et l'expression de sa figure devint grave et réservée, comme s'il redoutait la rencontre qu'il désirait avec tant d'ardeur.

Il demanda au valet de pied d'un ton qu'il s'efforçait de rendie indifférent :

— Vous avez amené vos maîtresses au Nouveau- Bois, Joseph?

— Oui, messire Guillaume, répondit le valet. Le temps est si beau aujourd'hui !

— Où sont-elles ?

— Par là, dans cette allée d'à côté. Elles sont allées prier dans la chapelle.

— Je vous remercie, je les trouverai bien.

Le valet fit quelques pas avec lui comme pour lui indiquer le chemin, et lui parla ensuite d'un ton mystérieux.

— Messire Guillaume, vous ne trouverez pas Sabine et sa mère seules; il y a quelqu'un avec elles.

— Quelqu'un? et qui donc?

— Je ne sais pas au juste. Quand nous sommes arrivés avec la voiture aux environs de cette place, j'ai vu un jeune seigneur dont je n'apercevais pour ainsi dire que la tête à travers le feuillage; il avait l'air d'épier quelque chose. Cela m'a inspiré de la défiance. Malgré la défense de madame, je me suis faufilé à travers les broussailles, et j'ai revu le même seigneur se promenant entre mademoiselle Sabine et sa mère. Il m'a semblé qu'il tenait la main de la demoiselle dans les siennes et lui parlait avec chaleur.

— Ciel! et l'avez-vous reconnu? bégaya Guillaume.

— Il ressemble au jeune seigneur qui venait autrefois frapper si souvent à notre château.

— Éverard T'Serclaes !

— Oui, à moins que mes yeux ne m'aienl trompé ; car il y avait une certaine distance entre lui et moi; et dans la crainte d'être remarqué de madame, je n'ai pas osé m'approcher davantage.

— C'est bien, je vous remercie pour votre zèle.

Je serai bientôt fixé sur ce que vous venez de me (lire.

Ce disant, Guillaume continua d'avancer dans l'allée. Quand il eut fait quelques pas, il parut hésiter, s'arrêta un instant, regardant autour de lui comme s'il avait envie de rebrousser chemin.

Il prit enfin une résolution et pénétra dans le taillis. Son intention était sans doute de trouver un endroit d'où il pût voir la chapelle sans être remarqué lui-même.

D'abord il marcha avec une certaine précipitation à travers les buissons, car la chapelle était encore éloignée ; mais soudain il s'arrêta et écouta avec surprise.

Il croyait avoir entendu des voix.

En effet, il ne se trompait pas : les personnes qu'il voulait épier devaient être à une portée de flèche à sa gauche, car par moments un murmure de voix de femme venant de cette direction frappait son oreille.

Qu'allait-il faire ? Il hésitait et tout son corps était agité d'un léger tremblement. Cet espionnage était assurément indigne d'un gentilhomme. Ne serait-il pas plus convenable de se présenter franchement à eux par l'allée ouverte? Mais que dire alors et comment justifier son indiscrétion?

Il balança encore un instant avant de prendre un parti, secoua la tête, soupira douloureusement et succomba enfin à la tentation dévorante d'acquérir une certitude.

Avec des précautions infinies, il se traîna comme un voleur sous les branches du taillis, marchant d'abord courbé et à la fin rampant tout à fait sur ses mains. Il s'approchait peu à peu de l'endroit, d'où s'élevait parfois un bruit de voix qui lui indiquait la vraie direction. Son cœur battait à se rompre, une sueur froide couvrait son front. Sa conscience lui reprochait l'acte lâche et méprisable qu'il accomplissait; mais l'angoisse, la jalousie, le désespoir, le rendaient aveugle et fou.

Depuis un moment il n'entendait plus rien; il crut même que Sabine, avec son compagnon et sa mère, avaient quitté la place où ils s'étaient reposés pour continuer leur promenade. La pensée qu'ils s'étaient peut-être éloignés soulagea son cœur oppressé; il respira plus librement; l'agitation de son âme s'étant un peu calmée, il continua de se glisser sous le feuillage... lorsque tout à coup il s'arrêta, tremblant, éperdu, comme s'il venait d'être subitement frappé. Là, à quelques pas de lui, les voix s'élevaient claires et distinctes ; les paroles arrivaient bien intelligibles à son oreille. Oui, oui, c'était bien Sabine qui répondait aux questions d'Everard. Et lui Guillaume, n'était

LE SUIM'IJCE D'UN PKKE.

srparé d'elle (|iio ()ar (|iiel<|ues buissons de noiseliers el île nnirieis saiivairos !

Il retint son haleine, recueillit toute son allenlion el écouta. Chaque mot (|ui sortait des lèvres de Sabine et irKvorard |)(''n(''trait dans son cn'ur coniine la lame d'un jioignanl; car en ce moment les heureux amanis, ayant cessé de s'entretenir de préoccupations matérielles, ne parlaient (|ue ('e leur alTeclion sans bornes; leur conversation n'était que l'expression répétée de leur impérissable amour.

Guillaume senlit son cœur se serrer en entendant CCS tendres proleslalions s'adresser à un antre. Il courba la tète, el deux grosses larmes coulèrent le long de ses joues. Les ténèbres avaient envahi ses esprits, et peut-être n'écoulail-il i)lus ce qui se disait à quebjues pas de lui... lorsque soudain son nom prononcé par Sabine avec une surprenante éneriiie lui fit relever la tête et prêter de nouveau l'oreille.

Que disait donc la noble demoiselle pour qu'à chacune de ses paroles les membres de Guillaume Van lleetvelde fussent agités de frissons convulsifs, et pour (ju'il se tordit les mains comme s'il élait en proie ;\ des accès de lièvre ?

Anéanti, profondément désespéré, le jeune homme s'éloigna en rampant dans le taillis avec plus de précautions encore qu'à son arrivée. Il n'osa se redresser complètement que bien loin de l'endroit où il avait re<;u ce couji fatal.

Il marcha alors à travers les arbres aussi rapidement (|ue le lui permettait le Iremblemenl de ses jambes, Lorsipi'il se crut assez loin, il appuya sa tête contre le Ironc d'un hêtre, |)oussa un cri douloureux et se mil à pleurer à chaudes larmes.

Le cd'ur un peu sou!a;;é, il essuya ses \eux, el tout chancelant comme un homme ivre, il reprit sa marihe à travers le bois ju>qu'à une avenue latérale, en exhalant son chagrin en |)lainles amères et confuses. .Arrivé dans lallée, il se laissa tomber sur un banc: il élait à bout de forces.

Pendant (jueb|uo lemjts il tint son reirard (ixé sur le s(d; puis il soupira d'une voix sourde.

— Plus de bonheur pour moi ! tout espoir est perdu! (l'est comme une malédiction étcrniîlle (|u'elle a prononcée sur moi. Mlle ne sera jamais ma femme, fussé-je le (ils d'un roi ! dut mon père la f.dre mourir de chagrin! le bourreau, armé de son glaive élincelaul fùl-il devant ses yeux prêt à lui donner le coup de la mort! Elle sera son épouse! A quoi me sert maintenant cette vie? fais-moi mourir, <"> mon iJieu !

En ce moment parut dans la même avenut; un homme (|u';i son c<»slume aux couleurs i-clatanles el îi son épée, on pouvait reconnaitri'pour un chef

des troupes du cotnte. Ce nouveau venu, dès (|u'il aperçut Guillaume, haussa les épaules el se dit à lui-rnéme avec un souiire railleur:

— Oh! (di ! le lils de l'Amman ! Lui aurait-on révélé le secret de celte entrevue? Attention ! ()uant à moi, j'ignore tout, je ne s.iis rien de rien.

Il s'approcha de l'.Vmman malheuieux, en lui disant :

— Tiens! messire Guillaume, vous dans le Nouveau-IJois? (Juel plaisir de vous rencontrer! Ce sera peut-être le dernier beau jour de l'année. Moi aussi j'ai cédé aux séductions de ce brillant soleil.

Guillaume releva la tète et regarda tristement celui qui lui parlait ainsi.

— lionjour, capitaine Goffredo, murmura-t-il d'une voix faible.

— 0 ciel ! que signifie ceci ? s'écria le capitaine. Kst-ce que je me trompe? mais vous avez pleuré! Qu'est-il arrivé ! (Jui vous a insulté ou offensé? Mon bras et mon épée... vous n'avez (|u'un mot à dire.

— .Vh! Goffredo, soupira le jeune homme, si vous saviez combien je suis malheureux, (jh! si je pouvais mourir!

— .Mourir? Pah!il est toujours tem|)s pour cela. Encore des ix'ines d'amour, sans doute?

— .Madame Vander Aa et Sabine sont au .Nouveau-Pois.

— Ah !... el vous ne saisissez pas l'occasion de leur tenir com|)agnie !

— Kverard T'Serclaes est avec elles.

— Tiens! tiens ! (Jue me dites-vous là? fil le (•a|iitaine avec une surprise |iarfaitement jouée. Le beau temps l'aura aussi attiré au bois. Certainement si messirevotre père avait connaissance de leur rencontre, il entrerait dans une terribb; colère. .Mais il n'y a pas là de quoi vous désoler ainsi ; c'est un purelfetdu hasard, très probablenienl, mon bon Guillaume .. je vais m'asseoir prés devons, car je veux v(mis consoler.

— lmpo.ssible, ma vie est empoisonnée pour toujours. Tout espoir m'est ravi : une mort lente est mon sort inévitable.

— Parce (|ue le hasard a l'ail .se renconirer Sabine, et Everard? Qu'est-ce que cela changea votre affaire?

— Ah ! si c'était la seule cause de mon chagrin ! gémit le jeune homme, |»ent-ôtre dr)ulerais-je encore; mais maintenant toute illusion m'esl interdite, .lai entendu mon arrêt desa pro|)re bouche Une malédiction 1

— Elle vous a maudit? Elle, la bonté, la doiireur mêniesîJe l'aurais entendu, que je ne le croirais pas encore.

LE SUPPLICE D'UN PÈRE

— Hélas! Goffredo, ayez pitié de moi! C'est ainsi. Elle m'a condamné à un désespoir éternel... Je savais qu'elles étaient venues au Nouveau Bois. Ici même j'ai appris de leur valet (ju'un jeune seigneur se promenait en leur compagnie, tenant Sabine par la main. J'ai pénétré à travers le feuillage en me dissimulant de mon mieux ; je me suis approché de l'endroit que le valet m'avait indiqué. Tout à coup j'ai entendu, derrière un petit buisson, la voix d'Éverard et celle de Sabine. Oh! quelle souffrance j'ai endurée là! L'entendre dire de sa propre bouche qu'elle l'aime ardemment, d'un amour infini! Et pourtant cela n'est rien auprès de ses dernières paroles, qui, comme autant de poignards, ont traversé mon cœur. Goffredo! elle a pris le ciel à témoin qu'elle ne serait jamais ma femme, fusséje fils de roi. « Quand même le bourreau serait là, armé de son glaive et prêt à me trancher la tête, et qu'il me fût possible de racheter ma vie en consentant à accepter sa main, je refuserais ! » Voilà ses propres paroles.

Bien que Guillaume n'espérât rien de l'intervention du capitaine, il lui était cependant très reconnaissant de sa bonne volonté et de la part qu'il prenait à sa douleur. S'il avait été moins simple, moins naïf, il aurait remarqué le sourire perfide qui se jouait sur les lèvres de Goffredo. La singulière expression de ses yeux toujours en mouvement n'aurait pas manqué de lui inspirer de la défiance, et il se serait demandé si les paroles du capitaine n'étaient pas une simple fanfaronnade ou une basse raillerie.

Mais le jeune homme était encore troj) inexpérimenté pour douter de la sincérité, de la loyauté d'un homme qu'il regardait comme son ami.

— Bon et généreux Goffredo, murmurait-il ému et en saisissant la main du capitaine, vous voulez tenter l'impossible; mais néanmoins c'est du fond de mon cœur que je vous remercie de votre obligeance.

— L'impossible! répéta le capitaine. Que diriez vous si, avant un mois, Sabine elle-même vous disait d'espérer? En un mot si elle vous laissait croire qu'elle vous aime?

Le jeune homme secoua la tète en signe d'incrédulité.

— Cela coûtera peut-être quelque argent... ajouta le capitaine.

— De l'argent? Oh! que ne puis-je acheter à prix d'or le bonheur et la vie !... Depuis mon enfance j'ai épargné bien des petites sommes; elles forment aujourd'hui un petit trésor : plus de quatre cents écus. Eh bien, je le donnerais volontiers pour un mot encourageant de la bouche de Sabine...

Les yeux du capitaine étincelèrent... Il pâlit ensuite, et parut profondément enfoncé dans ses réflexions.

— Ai-je bien compris? dit-il après un moment de silence. Quatre cents écus : c'est bien la somme ([ue vous dites, n'est-ce pas, mon ami ?... Quatre cents!...

— Oui, et peut-être même davantage.

L'expression du visage de Goffredo avait tout à

coup changé. Le sourire rusé et malicieux avait disparu de ses lèvres; le ton de sa voix, son regard, tout en lui annonçait une attention profonde, une grande tension intellectuelle.

— C'est un trésor... un vrai trésor... murmurait-il.

Et vous donneriez les quatre cents écus — la somme entière — à celui qui vous mettrait dans la possibilité d'obtenir la main de Sabine ?

— Oui, tout ce que je possède... Mais, Goffredo, à quoi bon ces vaines paroles ? je suis, hélas ! bien certain que personne ne gagnera mes économies.

— Tout est possible, fit le capitaine en se frottant furieusement le front. Laissez-moi réfléchir un instant... Il resta si longtemps silencieux et le regard à terre, qu'à la fin Guillaume se leva en disant :

— Allons, capitaine, ne tourmentez pas inutilement votre cerveau. Je retourne à la maison. J'ai besoin d'être seul.

— Non, restez encore un moment, je vous prie, dit Goffredo en retenant son compagnon et en l'engageant à se rasseoir. Il est incontestable qu'Éverard est l'unique obstacle à votre bonheur; car Sabine m'a souvent laissé entendre qu'elle ne refuserait pas votre main si Everard n'avait eu le premier sa promesse. C'est à tel point que vos peines lui causent un chagrin sincère. Un jour même, j'ai vu des larmes dans ses yeux. Oseriez-vous affirmer qu'elle vous hait?

— Non; je connais la bonté de son cœur, et je sais qu'elle a du moins compassion de ma douleur; mais à quoi cela peut-il me servir?

— Et si Éverard n'était plus entre vous et Sabine ?

— Oh! alors...

— Eh bien ! faire disparaître Everard de votre chemin, voilà le moyen.

Guillaume, effrayé et stupéfait en entendant ces singulières paroles, regardait son Interlocuteur en secouant la tête.

— 0 ciel! murmura-t-il, ai-je bien compris? Un meurtre !...

— Vous rêvez, Guillaume. Qui vous parle de meurtre ou de violences? Non, non. On ôtera à Everard tout espoir à la main de Sabine sans ton-

LE SUPPLICE D'UN Pl>llE.

cher à un cheveu de sa tète. Cerlainemenl il existe des moyens, il y a i\e> moyens pour tout.

— Kt vous connaissez un de ces moyens, capitaine?

— Pas encore : mais quatre cents écus sont un trésor, et pour le j:agner je fouillerai mon cerveau jusipie dans ses derniers replis, je le trouverai, ce moyen... Allons, moi aussi, je désire lentrer dans la solitude de ma chambre. Hetournoiis ensemble. La nuit me portera conseil. Attendez-moi demain de bonne heure dans la matinée. Si j'ai trouvé le moyen qu'il me faut, j'irai vous en laire part.

Ils se levèrent et reprirent lentement et silencieusement le chemin dw la ville. Aucun des deux n'éprouvait le désir de parler. Guillaume n'attachait nulle loi aux promesses du capitaine et se rappelait sans cesse l'arrêt cruel prononcé contre lui. D'un autre côté, GofTreelo continuait à se creuser l'esprit pour découvrir le moyen de ;,Mgner les quatre cents écus. Pailois ses lèvres murmuraient d'une voix inintelligible :

— Quatre cents écus ! (Juatre cents !...

— Depuis quelques semaines un si doux espoir était eiilré dans mon cœur! disait Guillaume d'un ton plaintif et comme se parlant à lui-même. Insensé que j'étais ! Je rêvais nuit et jour au bonheur qui me souriait dans un avenir lointain. Sabine était devenue aimable avec moi; je ne lui parlais plus des vœux ardents de nmn cœur, mais parfois je croyais voir briller dans ses yeux un rayon d'allection pour moi. Apparence trompeuse ! Elle voulait seulement me témoigner sa reconnaissance parce (jue j'avais cessé de l'entretenir de mon ridicule espoir. Elle éjjrouvail peut-être (|iitlque |)itié p(mr moi, mais son amour était pour l'autre, llélasî (jiie vais-je devenir? Ma vie n'a plus de but : pleurer dans la solitude, m'éteindre lentement dans une tristesse sans remède, voilà mon sort!... Gollredo, tant de /ois vous m'avez assuré qu'elle commençait à avoir de l'amour pour moi. Vous n'y croyez plus maiolfiiant. piK pins que nmi.

Mais le capitaine, bien que marchant à côté de lui, ét;tit si profondément abiiné dans sa méditation (lu'il n'avait pas entemin un seul mot de toutes les lamentations du jeune homme.

— Avouez-le, vous vous êtes singulièrement trouipé, n'est-ce pas. Gnffredo? interrogea (iuillaunie.

Pour toute ré|)oiisc, le capitaine miinnura :

— Quatre cents écus ! Et vous donnez toute la somnjp? Non, non, ne parbz pas ! Un rayon de lumière vient de jaillir de mon esprit. Ne tut' dérangez pas dans ma méditation.

Le jeune Van lieelvelde sourit avec un*- e\j»res-

sion de tristesse. Tous deux gardèrent le silence pendant assez longtemps.

Déjà ils pouvaient voir au loin la porte de Caudenberg lors(|ue le capitaine arrêta tout à coup son compagnon par un mouvement brusque.

— Je l'ai trouvé! s'écria-t-il; je tiens le moyen!... Non, pas encore tout à fait... Attendez un peu... Oui, oui, le moyen est sûr!

— Quel moyen'' demanda Guillaume étonné. Le capitaine regarda de tous côtés, comme s'il

craignait (]ue (juelqu'un put l'entendre.

— Le moyen de vous faire devenir l'heureux époux (le Sabine, dit-il. Ne me regardez pas ainsi d'un aii- ébalii : ce que je vous dis est la vérité! Mais vous me donnerez les (juatre cents écus, n'est-ce pas?

— Sans hésiter, ipiand même vous ne me rendriez (jue l'espoir perdu.

— Eh bien, j'ai découvert un moyen infaillible pour inspirer à Sabine du dégoût et de l'horreur pour Everard; oui, je dis bien, de l'hoireur pour Everard, et de l'amour pour vous.

— Oh! puissé-je vous croire, capitaine. Mais comment produirez-vous ce changement prodigieux, à moins que vous ne soyez sorcier ?

— La sorcellerie aura elfeclivement quelque part dans le succès du moyen.

— La sorcellerie ? répéta Guillaume avec elfroi.

— Vous n'aurez pas à vous rendre coupable de sorcellerie; je prends tout sur moi. D'ailleurs je ne sais si l'on peut appeler magie l'emploi d'un talisman.

Le jeune homme secouait encore la tète en signe d'hésitation.

— Vous êtes un homme sans courage, s'écria Goffredo avec une sorte décolère. Comment osezvous aimer une jeune lille, vous qui vous effrayez comme un enfant timidt; au moindre obstacle? Sabine a raison de donner son amour à un honnne fort et vaillant... Des milliers de gens, quand ils ont le bonheur de posséder un talisman, en font usage sans iurpiiélude ni ariière-pensée. Ils ne .savent pas cependant si le talisman emprunte son influence à la magie, aux forces naturelles ou divines... Vous doutez encore? Comment! je veux vous donner pour épouse l.i plus belle, la plus riche demoiselle de Druxelles, et vous, insensé, vous la jetez dans les bras d'un autre! Soit! Soyez donc mallienreux, vous méritez de l'être. Adieu!

Ce qu'il avait e^|>êré arriva : le jeune iKunn.e courut après lui iM le retint.

— 0 Gofl'redo. mon bon anii, siipplia-l-il, mes sens sont troubles. Avez piti<' -de moi! Vous êtes sur que Sabine deviendra ma femme?

— Parfaitement .sur.

LE SUPPLICE D'UN PÈliE.

Il voulut encore parler. (Page 55.)

— Eh bien! je m'abandonne entièrement à vous. Ordonnez, j'obéirai.

— Je n'ai pas grand'chose à vous ordonner- C'est vous qui devez me procurer le talisman. Hors ce seul point, vous n'aurez à vous occuper de rien. Le reste me regarde.

— Dites, Goffredo, que dois-je faire?

— Oh! une chose difficile, dit le capitaine en haussant les épaules, impossible même, si vous manquez de courage.

— Ne craignez rien, je suis disposé à tout.

—^ C'est ce que nous verrons. Faisons quelques pas hors du chemin ; là-bas, entre ces arbres, nous courrons moins de danger d'èlre en tend us ou dérangés.

Arrivé à l'endroit indique, le capitaine se posa la main sur le front, et resta un moment silencieux, tenant son regard attaché sur le sol, dans l'altitude d'un homme qui rassemble ses souvenirs. Puis il dit :

— Vous savez sans doute que, dans les premiers jours de l'occupation de Bruxelles, notre chef, le seigneur Van Reigersvliet, vendit à votre père, pour une forte somme, un bijou d'une forme bizarre ?

— Naturellement, je sais cela. J'ai vu maintes fois ce bijou entre les mains de mon père. Il y attache un grand prix; même il se propose de faire remonter les pierres pour faire de cet objet un joyau artistement travaillé qu'il veut olîrir à la comtesse de Flandre lorsqu'elle honorera Bruxelles de sa première visite.

— Dieu soit loué, Guillaume, de ce que votre père n'ait pas encore exécuté son projet, car le bijou a des vertus cachées que personne ne connaît à Bruxelles, excepté moi. Le bijou est rond, en forme de petite roue, n'est-ce pas? Tandis que le cercle intérieur et les rayons sont ornés de diamants, de rubis et d'émeraudes, an centre et au

LE SUPPLICE D'L'N PÈllE.

revers se Irouve une piiTro brûle ol sans t'clal; ou plutol c'est une lualifre inconnue...

— r.lle est bleue d'uii côlé et brune île l'aulre, (lit Guillaume.

— C'est justement dans cette pierre que se Irouve la verlu mystérieuse du bijou. Cela vous étonne, (|ue je connaisse seul cette vertu? Vous allez comprendre. En marchant .sur Bruxelles, nous commençâmes à piller aussitôt que nous eûmes mis le [tied sur le territoire brabanron. Tout le long du chemin d Alost à Bruxelles, nous nous répandîmes dans les campaj^nes, recueillant comme butin tout te qui nous convenait et incendiant maisons et châteaux. Un jour j'arrivai avec une petite troupe de nos hommes devant un cbàleau-fort fermé. .Malgré le peu d'hommes que nous apercevions sur les murs, nous ne ixmvions y pénétrer (|u'en donnant l'assaut. Je renvoyai donc quelques-uns de mes hommes vers le gros de l'armée pour nous rapporter des échelles, et je m'établis avec le reste de ma troupe à une bonne portée irarbaléte du château. A peine avions-nous posé notre petit campement, que nous vîmes le pont-levis s'abaisser et un homme âgé s'avancer flans la campagne. Il fut amené en ma présence et demanda à me parler en particulier. Je m'éloignai de quelques pas avec lui; alors il me dit que le château était habité par une femme veuve et malade, avec trois enfants encore jeunes. La chAlelaine déclarait, par son envoyé, être prêle à céder sans résistance tout ce qu'elle possédait, argent et biens; mais elle me suppliait de ne pas incendier le chùteau, parce qu'étant retenue au lit, elle périrait dans les flammes, elle et ses petits enfants. Comme j'avais reçu de mes chefs l'ordre rigoureux de ne pas épargner le château, je ne pouvais exaucer la demande de la veuve. Pour me séduire, le vieillard ine |)arla d'un bijou merveilleux et d'un grand prix que la noble danjo possédait et qu'elle me donnerait .secrètement comme récompense. V.c bijou avait été acheté ou enlevé par un chevalier dans une expédition contre les Sarrasins en Egypte, il y a de cela environ deux cents ans. Ce précieux objet s'était Iran^nis comme un héritage dans la famille «lu cbe\alier, et se trouvait entre les mains de la maîtresse du château. La verlu prodigieuse du bijou consistait en ceci : par qnebiues manipulations que le vieillard m'expli(|ua, on pouvait inspirer à une per- .sonnc quelconque un sentiment de haine implacable contre une autre personne ou bien faire naître dans son co'ur l'amour le plus ardent. Le premier effet était produit par \r. coté brun, le second par le côté bleu de la pierre. — Le .sort de la veuve m'émut; le précieux objet me séduisait et j'étais disposé à épargner le château, quand notre

commandaiit vint nous rejoindre et donna l'ordre d'attaquer immédiatement la petite forteresse. Mais on ouvrit les portes sans résistance et nous entrâmes sans coup férir. Tout fut pillé. (Juelque empressement (|ue je misse à aller demander le bijou à la noble dame, j'arrivai troj) tard : d'autres le lui avaient déjà enlevé.

— Et la pauvre veuve est-elle restée morte dans les flammes? demanda (inillaume avec elTioi.

— Non; par compassion pour elle et ses enfants, notre chef ordonna d'épargner les bâtiments. 11 ne fut fait aucun mal à la châtelaine. Quelques jours plus tard je vis le bijou entre les mains du seigneur Van Heigersviiet. 11 n'en connaissait pas la puissance; je ne lui en dis rien; car dès lors je me proposais de l'acquérir à quel(|ue prix que ce fut. Alalheurcusement le jeu m'a toujours été si défavorable ! Comprenez-vous, Cuillaume, pourquoi je vous fais ce rccil?

— Pas préciscnienl.

— Le bijou rapporté de chez les Sarrasins, le merveilleux talisman de la châtelaine, c'est ce joyau que votre père a acheté de notre chef. El il me le faut afin d'enllammer d'amour |)our vous le cœur de la belle Saliinc. Pouvez-vous me le procurer et me le confier pour deux ou trois jours?

— Je le demanderai à mon jière, GolTredo ; et à cause de l'usage que vous voidez en faire, il vous le confiera très volontiers.

— Non, non, pas cela. Aucun homme ne doit avoir connaissance de l'affaire, si ce n'est celui qui opère cl les personnes pour (|iii il opère; sinon le talisman est sans verlu.

— Vous remettre en mains le précieux bijou à l'insu de mon père? bégaya Guillaume. Je n'oserais pas.

— Vous n'avez donc pas confiance en mon honneur? Je n'en ai besoin que pour deux ou trois jours : après quoi je vous le lendrai. La difficulté est de savoir comment vous-même vous pourrez l'enlever sans être remarqué; car il est probableuicnt conservé ilans un écrin solide?

— Oui, mais cet écrin n'a pas de serrure : pour l'ouvrir il faut connaître un cerlaiii secret.

— Et vous le connaissez?

— Oui.

— Vous voyez (|ue le ciel vous favorise. Alors la chose ira toute seule ! s'écria le capitaine avec joie.

— J'hésite... je ne sais pas, fioffredo; tout cela m'effraye; comme si une voix m'avertissait que vous voulez m'induire à commettre une mauvaise action. Vous ne me tr(unpezj)as pourt.ml?

— Vous tromper ! Outre mon désir de vous voir heureux, mon unifjue but est de gagner les ()iiati e cents écus promis... Je ne les demande pas aojour-

LE SUFM'LICE D'UN PÈKE.

d'hui; je ne vous les demanderai pas demain, ni après-demain. Vous ne me les donnerez que quand vous-m'ème serez convaincu, non seulement que Sabine n'a plus d'auiour pour Kverard, mais qu'elle ne peut plus l'aimer.

— Et vous me remettrez le bijou intact?

— Je le ferai retourner entre les mains de votre père d'une manière surprenante, sans que vous ayez à vous eu occuper. Ne craignez rien : votre père vous louera et vous sera reconnaissant de ce que vous aurez fait.

— Bien sûr?

— Sur ma parole d'honneur.

— Eh bien ! les circonstances sont favorables. Vous aurez le bijou aujourd'hui même. Voulez-vous venir avec moi à notre hôtel ?

— Oui, il faut absolument que je parle à votre père, et d'ailleurs j'ai à vous entretenir de plusieurs choses qu'il importe que vous connaissiez.

Ils rentrèrent dans le chemin et continuèrent leur marche vers la porte de Caudenberg. Le capitaine reprit :

— Après-demain il y a une grande soirée chez vous. Madame Van der Aa et Sabine y assisteront. Je vais prier votre père d'y inviter aussi Éverard T'Serclaes.

— Oh ! il ne le fera pas.

— Vous croyez, Guillaume? Laissez-moi faire, et vous verrez.

— D'ailleurs Everard refuserait. Lui, entrer dans la maison de mon père!

— Il y viendra, vous dis-je. Quant à vous, comme vous ne devez pas laisser soupçonner, pas même par l'expression de votre visage, que vous avez un motif d'être intlisposé contre lui, montrez-vous poli ou au moins indilférent à son égard. Ne dites pas non plus un mot de tout ceci à Sabine. Soyez réservé et discret, sinon vous pourriez rendre stériles tous mes efforts. Vous sentez-vous assez fort pour suivre mes conseils?

— Je ferai tout ce que vous voudrez, et je vous obéirai comme un enfant.

— Alors je n'ai plus rien à vous dire. Hàtonsnous de rentrer en ville.

A partir de ce moment ils ne parlèrent que très peu. De temps en temps Goiïredo adressait encore quelques mots à son compagnon, pour lui faire comprendre que le succès de l'entreprise pouvait dépendre de son silence et de sa discrétion. De son côté, Guillaume, qui commençait à avoir foi aux promesses du capitaine, lui répétait qu'il suivrait poncluellement ses avis.

Ils arrivèrent ainsi au pied du Caudenberg, dans une rue large et nommée la Pulterie ou la cour des puits, à cause des nombreuses sources qui jaillissaient en cet endroit.

C'est aussi dans cette rue que se trouvait l'hôtel Van Ileetvelde, — vaste édifice formé par une masse énorme de pierres de taille. Devant la porte se tenaient en ce moment un certain nombre d'hommes d'armes du comte, qui veillaient à la sécurité de l'Amman.

Guillaume entra avec le capitaine et le conduisit au premier étage, dans sa propre chambre. Il lui offrit un siège, et lui dit :

— Attendez un moment. La chambre à coucher de mon père est au rez-de-chaussée, dans l'autre partie de l'hôtel. C'est là que se trouve l'écrin. Dans quelques instants, je suis de retour avec le bijou.

Goffredo regarda le jeune homme sortir et écoula un instant le bruit de ses pas allant en s'affaiblissant.

Alors il se frotta les mains, tandis que ses yeux pétillaient de joie.

— Quatre cents écus ! murmurait-il; je les aurai ! 11 me semble déjà les voir briller par poignées dans mes mains. Comme la passion de l'argent rend l'esprit inventif! Comme elle aiguise noire intelligence! En une demi-heure, j'ai bâclé une histoire si merveilleuse et racontée avec tant de vraisemblance que j'y croirais moi-même

Guillaume me donnera les quatre cents écus; mais le résultat le plus admirable de mon invention, c'est qu'elle va me procurer, de la part de l'Amman, une récompense plus riche encore; car s'il est douteux que Sabine aime jamais son fils, je rendrai néanmoins au père un service qu'il pourrait à peine payer avec un monceau d'or... Guillaume revient. Si vite ! Que signifie ceci?

— Eh bien, mon ami, avez-vous le bijou?

— Non ; il y a, dans la chambre de mon père, des ouvriers occupés à poser des rideaux de lit. J'avais oublié cette circonstance. Ils doivent travailler bien tard dans la soirée. Mais ce n'est rien ; demain, aussitôt que mon père sera descendu, j'ouvrirai l'écrin.

— Vous m'inquiétez, grommela Goffredo. Si demain il y avait encore quelque autre empêchement?

— Impossible. Je puis prendre le bijou vingt foi s par jour sans être vu.

— Si vous ne l'avez pas demain, peut-être manquerons-nous notre but... pour toujours.

— Vous l'aurez, n'en douiez pas. Venez ici avant midi, je vous le remettrai en main.

— En ce cas je me fie à votre parole, Guillaume. Maintenant je descends en toute hâte pour parler à votre père. A demain !

Le jeune homme accompagna le capitaine jusqu'à la porte, où il le retint encore un instant pour lui dire :

— Goffredo, mon ami, vous conserverez soigneu-

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