‹ [Œuvres complètes de Henri Conscience (volume 2)Chapitre 37 sur 115 · I.E SUPPLICE OTN PÈHE · texte numérisé non relu

I.E SUPPLICE OTN PÈHE

sèment lebijou, n'est-ce pas? Si vous le perdiez !...

— Le penlie! r.'pondil le capitaine en ouvrant son |)oiirp(>inl. Voici sur ma poitrine nue un polit sacliet ; c'est li-dedans ([uc je le cacherai, hr.possible donc de le perdre.

— Il suflit, je sois rassure. Adieu donc!

Le capilaiiie (It'scendit l'escalier et se dirigea vers la porte cochère de l'iiotel : il entra dans u le salle à c»Mé de la porte et demanda à un valet si messire l'Amman était visiltle.

— Il n'y a persoime avec mon maiire. Veuillez attendre un instant, messire Goilredo, répondit le valet.

CinlTredo s'assit, posa sa tèle appuyée sur une de ses mains et se mil à réllécliir profon'léinenl p uir préparer ce ([u'il a'Iail dire à I Amman, il s'agissait de l'amener à inviter Kverard T'Serclacs; mais presque aussitôt il entendit li voix de Van Heetvelde retentir avec une violence terrible dans la salie" voisine. II s'y faisait un vacarnu» tel, que le plancher en tremblait jnscjue dans l'antichambre.

Quelqu'un étant sorti, l'Amman aperçut, par la porte ouverte, le capitaine tlollVedo. 11 lui fil signe d'entrer. Le capitaine fut surpris de l'expression de son visage : ses lèvres tremblaient, il serrait les poings et semblait aussi inqnid (jue furieux.

— Vous êtes ému, seigneur A m man'.MiUioffrcdo. Y a-t-i! de mauvaises nouvelles?

— ()h! j'élitulfe de dépit, de colère et de rage, répondit Van Heetvelde avec un gesie convulsif. .le suis certain qu'on prépare secrètement une révolte du peuple contre moi. Les signes en sont partout visibles, manifestes; mais les lieux où ce feu s'allume, les organisateurs du complot, les moyens, les projets de mes ennemis, tout cela m'échappe. Notre seigneur le comte devra peul-èlre rester encore plusieurs mois en France. De ce côté, jtas de secours à attendre! Kt les meneurs sont si rusés, si adroits, que je ne me vois aucun mnyen de le^ frajtper avec une apparence de justice, ni d'étoulfer leurs sourdes intrigues. Je suis convaincu qu'un feu men.irant est allumé, et pourtant je devrai le laisseréclater — réduilà l'inaclidnetà l'impuissance jusfpi'à ce qu'il ait htnt embrasé autour de moi. Ma situation est effroyable.

— Mais, seigneur Amman, fil observer (îoiïredo vous connaissez bien celui qui machine ronire vous. II n'y a (|u'un homme dans tout lîiiixcllcs qui soit capable de conduire le complot avec tant de prudence et de ruse.

— Oui, oui, T'Serclaes, mon lâche ennemi, interrompit Van Heetvelde, c'est lui qui. dévoré de haine et d'envie, aspire après ma chule; mais rhyjiocrite se tient tranquille et ratnpe dans l'ombre; comme un serpent, il se glisse pirlout, bavant son poi-on contre moi et contre notre bon

prince Louis. Sans lui, je ne craindrais rien et n'aurais rien à craindre.

— |{éjouissez-vous, seigneur .AmmanjdilGoffredo d'un ton mystérieux , je viens vous lairc une proposition qui vous délivrera tout d'un coup de vos soucis... Personne ne peut nous entendre, je suppose?

Il alla s'assurer (|ue la porte de la salle était bien fermée; puis, reven ml, il piil un siège et s'avança très près de Van Heetvelde, qui s'était déjà assis.

— Ivoutez avec attention ce que je vais vous révéler. Je possède le moyen de réduire le vieux T'Serclaes à l'impuissance contre vous; tnieux que cela, je puis le contraindre à travailler dans vos intérêts et à vous obéir comme un esclave.

— T'Serclaes, mon ennemi mortel, m'aider? m'obéir? s'écria Van Heetvelde élonné et incrédule.

— II se traînera à vos |)ieds, vous priera, vous su|)pliera et fera tout ce que vous voudrez.

— .Mais vous rêvez, Goffredo! Sans un miracle...

— Non. il n'est pas besoin de miracle, seigneur .\inman; je suis sûr de mon adaire.

— Mais le moyen d'obtenir ce prodige?

— Si je vous révélais le moyen, mon projet échouerait. Il n'y a pourvousaucune responsabilité. Peut-être qu'après-demain déjà, voire ennemi sera à vos pieds, et tout danger de révolte écarlé. Si je tiens ma promesse, ne vousaurai-je pas reiulu un grand service?

— Certainement, capitaine; un service inappréciable. Mais je doute que vous ne vous abusiez pas vous-même.

— Pour réussir, j"ai besoin d'argent.

— De l'argent? ah, ah! ricana l'Amman, comme s'il avait prévu celle demande.

— Oui, mais, messire. je ne vcms demande pas d'argent d'avance — seulement après (jue vous aurez vu devant vous le vieux T'Serclaes suppliant et dispose à la plus complète obéissance. .Maintenant, si mon |)rojct se réalise, à combien estimezvous le service que je vous aurai rendu?

— Si T'Serclaes se soumet à ma vtdonlé? Tout ce que vous désiiez.

— Kh bien, quelques centaines d'écus, Amman.

— Trois cents.

— r/esl trop peu; quatre cents, au nudus.

— Soil!... mais voulue m'evpose/ à ;iucnn danger?

— Kn aucune laçon, messire Anun.m. >iu!emenl je réclame de vous une légère assistance, une chose insignifiante en elle-même : je demande que vous invitiez Kverard T'Serclaes .'i voire soirée de demain.

— Inviter Kverard T'Serclaes à ma soirée? répéta lentement Van Heetvelde. Mais, fioiïredo,

LE SUPPLICE D'UN PÈRE

vous n'y pensez pas, sans doute : j'ai forcé Sabine d'y assister.

— C'est justement pour cette raison, messire; cela fait partie tie mon projet; il est absolument nécessaire que vous témoigniez à Everard, du moins en apparence, quelque politesse. Il faut qu'il croie que vous êtes devenu moins inflexible à son égard ; il faut que l'espoir le séduise. Si Everard ne paraît pas à votre fête, je suis tout à fait impuissant, et incapable de remplir aucune partie de ma promesse.

— Mais Everard repousserait avec mépris mon invitation.

— Si je lui dis que Sabine l'a demandée pour lui?

— Et mon pauvre Guillaume, que dirait-il?

— Votre fils ne sera pas mécontent, j'en réponds.

— Vous m'étonnez, Goffredo, à moins que vous ne soyez quelque peu sorcier...

— Peut-être bien, messire ; mais c'est mon affaire. Que vous coùte-t-il d'inviter le jeune T'Serclaes à votre fête? Cela pourra étonner quelques-uns de vos amis; mais on considérera celte action comme une preuve de votre magnanimité. Allons, messire Amman, écrivez une invitation pour Everard, je la lui porterai moimême, et je suis certain que mon projet aura le résultat prédit.

Dominé par ce ton de parfaite assurance, l'Amman écrivit quelques mots sur une petite feuille de papier qu'il remit ensuite à Goffredo. Celui ci se leva, et tandis que Van Heetvelde le conduisait jusqu'à la porte :

— Soyez maintenant sans inquiétudes, Amman, dit-il. Dans deux ou trois jours, vous verrez toutes mes promesses réalisées. Alors je recevrai la récompense convenue, n'est-ce pas?

— Je n'ai qu'une parole.

— Me donnerez-vous cinq cents écus?

— Si vous exécutez ce que vous avez dit? Avec joie, mon ami.

— Et bien, à demain à votre soirée. Adieu, seigneur Amman.

Goffredo quitta l'hôtel Van Heetvelde, la figure souriante et les yeux rayonnants de joie.

L'obscurité de la nuit enveloppait Bruxelles depuis une demi-heure; mais les ténèbres qui régnaient dans la rue de la Putterie étaient, à chaque instant, dissipées par la lumière des torches qui venaient de divers côtés et se dirigeaient toutes vers l'hôtel Van Heetvel le. C'était ce soir-là qu'avait lieu chez l'Amman la fête dont il a été parlé.

Quelques invités arrivaient dans de riches équipages; des dames du plus haut monde étaient amenées en litière.

Cependant la plupart allaient à pied; mais tous étaient accompagnés de coureurs ou valets portant des torches pour éclairer leurs pas dans les rues, qui, sans celte précaution, eussent été impraticables par leur obscurité.

Près de l'hôtel, ils marchaient entre une double haie d'hommes d'armes, jusque dans le large vestibule où ils déposaient leurs manteaux on leurs pelisses; de là ils étaient conduits par des domestiques jusqu'à la porte de la grande salle des fêtes. ici un huissier annonçait à voix haute le nom de chaque arrivant.

L'Amman et sa sœur — qui n'était pas mariée — se tenaient à l'entrée du salon pour recevoir. Après quelques paroles aimables échangées avec le maître de la maison, les invités pénétraient dans la salle, saluaient leurs amis, ou prenaient place sur des sièges disposés le long des murs.

Presque tous cependant employaient les premiers moments de leur entrée à examiner la riche décoration de cette salle d'une magnificence extraordinaire. Les murs et le plafond étaient couverts de fines sculptures, dont les couleurs éclatantes étaient relevées encore par des dorures où les lumières allumaient mille étincelles. Les espaces encadrés par ces sculptures étaient couverts de tapiïseriesde haute-lice représentant des scènes de la Bible.

Des girandoles fixées aux murs portaient de nombreuses bougies de cire qui répandaient dans l'air les parfums subtils de l'Orient. Quatre lustres descendaient du plafond et versaient des flots de lumière sur les richesses de toute espèce accumulées dans ce salon, sur les brillants habits des gentilshommes, sur les diamants et l'éblouissante parure des dames.

Deux autres salons de dimension moindre suivaient le premier. Là, se tenaient de préférence les personnes qui fuient le lourbillon des fêtes, et recherchent plutôt les charmes de la conversation; dans le dernier se trouvaient rangées les tables à tapis vert, destinées à ceux qu'attirent les brûlantes émotions du jeu.

Une grande partie des invités étaient présents. L'huissier avait annoncé les noms d'une cinquantaine de nobles et de boargeois notables, entre autres ceux des sires et des dames Van Oostkerke, Van Quaedrebbe, Van Selleke, Van Redelghem de Meldert, Van der EIst, Van Ophem, Van Beerlhem, et ceux des de Béer, Swaef, de Roovere. Rolibuc, de Leeuw, et beaucoup d'autres encore. Outre le commandant de la garnison, Van ReigersvIiet, il y avait aussi quelques chefs des troupes comtales.

LE SUPPLICE D'UN l'ÈKE.

Guillaume, le fils ilerAminan, était resté jusquelà aux ciivirniis de la poili' (rentrée, non loin de sou père, atleiiilaiil, dans une agitation facile à comprendre, l'arrivée -ile Sabine; carie capitaine Golfredo lui avait assuré que la force du talisman avait déjà opéré, el (ju'il s'apercevrait hien ()u'un sentiment d'amour [ntui- lui commençait à ^'ermer dans le cœur de la jeune lille.

Comme madame Van der Aa ne paraissait point, riuillanme devint iii(|niet; il craii;nait que Sabine ou >a mère n'eut été empêchée de venir à la fête. Jusqu'à l'avant-veille encore, la noble demoiselle n'avait-elle pas refusé obslinément l'invitalion de l'Amman? Le capitaine |»ouvait s'élre trompé dans son espoir.

Tourmenté par ce doute, Guillaume s'avança vers (lolfrcdo (jui se trouvait dans le fond du salon en conversation avec quelques dames nobles. Il amusait les assistants par ses joyeux propos et ses saillies spirituelles.

Lorsqu'il aperçut le visage inquiet du fils de l'Amman, il s'excusa près des daines el alla à la rencontre du jeune homme. Il le prit à [lart, et lui demarida à voix basse :

— Quel air triste, mon cher Guillaume ! (Ju'eslce qui assombrit ainsi votre cœur? Doutez-vous déjà de la vérité de mes |)romesses?

— Klle ne viendra pas! soupira le jeune homme.

— Ne pas venii? J'en ilonnerais ma tète à couper. Le talisman l'.ittire de ce coté avec une force irrésistible.

— l'onnjuoi larde-t-elle donc si longtemps?

— C'est (juesa mère n'était |»as prête, sans doule. Vous comprenez, ces vieilles dames : leur toilette n'a pas de fin; tandis que Sabine fùt-elio vêlne de toile grossière...

— El vous ôles sur qu'elle éprouve déjà j)lns d'amitié [lour nmi? interrompit le jeune homme touljévcur.

— De l'amour... un commencement d'amouiwini va croître sans cesse.

— Kl >on cœur ileviemlra froid pour Kverard T'Serclaes dans la môme mesure?

— Cela, pas encore, vous êtes terriblement pressé, mon an)i. Éverard n'est pas encore sous l'inllueiice du talisman. C'esl ce soir ici, seulement, que cette inllnence commencera à opérer sur lui; et demain nous pourrons déjà en remar(|uer les suites.

— Kverard viendrail-il, capitaine?

^ Vous doutez donc de tout? Il me l'a formelleimnl promis. Qu'il paraisse ici assez lard, rien de plus naturel : ^on arrivée ne pent man(|uer de produire quelque étonnenient, et il veut autant que possible écliappfr aux explications. Je lui ai fait enlendre que Sabine désire ardemment le voir à

celle soirée. A Sabine, j'ai conseillé de lui témoigner beaucoup d'amabilité. Tout cela est nécessaire pour le succès de noire entreprise. Soyez donc prudent el suivez ponctuellement mes conseils, sinon...

Il lut inlen-onipn |iar la voix de l'huissier, qui annonçait avec une expression toute particulière :

— .Madame Van der Aa! demoiselle Van derAa!

Un nn)nvement se produisit dans le salon, surtout parmi les chevaliers el les jeunes gens, qui, désirant voir ou saluer la belle demoiselle, se précipitèrent tous vers la porte d'entrée.

— Quoi! vous restez là tout interdit! On dirait que vous avez peur, dit le capitaine en poussant doucementle jeune homme en avant. Courez, diteslui quelcjuc chose d'ain-able; vous verrez avec quelle grâce elle accueillera vos compliments!... Regardez comme elle vous sourit !

— Ce serait donc vrai; fit Guillaume avec un joyeux étonnemenl. 0 bonheur! jamais son regard n'a été si doux pour moi ! Ah! je me sens plein d'espoir et de courage... je cours!

— Pas trop de passion. N'oubliez pas ce (|ue je vous ai dit, souilla GolTredo à l'oreille du jeune homme. Aimable, mais réservé.

Lorscjue Guillaume s'ajq)rocha de la jeune fille, elle était entourée d'une vingtaine d'invilés, au moins, ((ni se disputaient l'honneur de la saluer el de la complimenter. On vantait surtout l'élégance ex(|uise de sa toilette.

En elfet, tandis «[ne sa mère portait un lourd costume de satin (lenronné dont les plis épais rendaient sa taille presque méconnaissable; tandis (|ue la vieille dame avait surchargé' sa tète, son cou el ses bras de bijonx elde pierreries, Sabine, au contraire, brillait par sa simplicité et la modestie de sa toilette.

Klle était entiéicment vêtue de soie blanche; rnni(|ue objet de couleur voyante dans sa toilelle, était un collier à grains de corail d'un rose vif qui entourait .-on col Hexible et bhux*. comme celui d'un cygne.

C'était probablement à dessein (juclle s'était habillée si simplement; peul-élre même n'avait-elle fait (|u'obéir à un senliim ni de co(juetterie qu'elle ne s'avoua pas à elle-nn-me. Mans tons h s cas, son costume était hi' ii pinpre à faire ressortir les grâces naturelles de sa pi-rsonne cl à mr)nlrer qu'elle n'avait pas besoin de riche parure pour briller entre les plus belles.

La pâleur, ([ue de longs chagrins avaient ré|iandue sur son visage, ptmvait jeter une oudiresur sa beauté; mais les grains de son collier d un rose ardent réflétaienl sur ses joues lin doux incarnai, et donnaient à sa figure aristocratique un fard natu-

LE SUPPLICE D'UN PÈRE

roi (|ue lu blancheur de sa toilette reiulail plus idéal encore.

Guillaume, retenu par le cercle d'invités, fut repris par sa timidité ordinaire. Il n'osait pénétrer jusqu'à la jeune fille; mais elle, l'ayant remarqué, fit quelques pas vers lui en lui tendant la main et prononça, en forme de salut, (|uelques mois dont le ton particulièrement affectueux remplit l'àme du jeune homme d'une indicible émotion. A peine parvint-il à murmurer une réponse intelligible.

Il fut cependant presque aussitôt séparé de Sabine par le commandant Van Reigersvliet et les chefs des troupes comtales, qui, à leur tour, voulaient présenter leurs hommages à « la rose de ce séduisant parterre, à la brillante- étoile de cette soirée », ainsi qu'ils nommaient, dans leurs Compliments imagés, la jeune demoiselle.

Un instant après, Sabine et sa mère étaient assises parmi les dames de la noblesse.

Guillaume, tout ému, les yeux brillants d'espoir et de joie, ne la quittait pas du regard. Pourtant son front s'assombrit lorsqu'il remarqua que la jeune fille tournait la tête tantôt d'un côté, tantôt d'un autre, comme si ses regards eussent cherché quelqu'un dans la foule. Le motifde cette agitation ne lui échappait point ; elle pensait à Éverard T'Serclaes et elle soupirait après son arrivée.

Peut-être Guillaume se fùt-il encore abandonné au désespoir; mais il vit que la demoiselle lui faisait signe avec le doigt et lui montrait un siège inoccupé placé à côté d'elle. P.dpitant d'une joyeuse surprise, il s'approcha vivement et prit la place indiquée.

Sabine s'entretint d'abord avec un ton très amical; elle parla du beau temps exceptionnel dont on jouissait depuis quelques jours, de la magnificence de la salle, de la société choisie, et d'autres choses insignifiantes. Mais sa voix était si douce, son sourire si séduisant que Guillaume ravi écoutait, perdu dans une rêverie enchantée. Il lui semblait déjà entendre le oui solennel s'échapper de cette bouche adorée.

Sabine ayant remarqué que la dame assise à côté de Guillaume avait tourné la tête et était engagée dans une conversation animée avec une personne voisine, saisit ce moment pour se pencher vers son compagnon et lui dire :

— Guillaume, vous me demandiez tout à l'heure à quoi vous deviez attribuer mes mar(|ues d'amitié particulière? A un sentiment de profonde et sincère gratitude. Vous avez réellement un cœur noble et généreux; je n'en ai jamais douté, mais on peut très bien avoir une haute estime pour quelqu'un sans que pour cela... Ah! Guillaume, comment vous exprimer ma reconnaissance? Il faut être magnanime pour faire ce que vous avez fait.

— Qu'ai-je donc fait? murmura le jeune homme surpris.

-7- Oui, cachez-le : vous voulez grandir votre mérite ainsi que ma dette envers vous.

— Positivement, Sabine, je ne comprends pas...

— N'avez-vous pas, pour m'être agréable, engagé votre père, par vos prières et vos supplications, à inviter Éverard T'Serclaes à celte fête.

— Moi?

— Allons, recevez-en mes remerciements, et ne niez pas davantage.

— Mais qui vous a dit cela, mademoiselle?

— Noire bon ami Goffredo m'a tout raconté. Je sais quels elforts vous avez dû faire auprès de voire père pour me procurer ces quelques moments de consolation et de boidieur. Croyez que jamais je n'oublierai votre générosité.

— Ah! Goffredo vous a dit cela? bégaya le jeune homme tout pensif; alors cela doit être vrai.

— Vous l'avouez?

— Oui.

Puis il ajouta avec une joie secrète :

— Mais Éverard ne peut pas venir ici : nous ne le verrons pas à celle soirée.

— Soyez sans crainte à cet égard; il viendra! affirma la demoiselle.

— Vous en êtes sûre?

— Si j'en suis sûre! Mais pour me voir et me parler, Éverard braverait tout, même la mort.

Le cœur faillit manquer à Guillaume. Tout son bonheur s'évanouit, tout son courage l'abandonna. Il comprit alors, ou crut comprendre que Golfredo les trompait tous les deux en même temps, Sabine et lui... Celle douce elfusion n'était donc que de la reconnaissance pour un service qu'il n'avait pas même rendu. Mais peut-être que cela faisait partie du projet de Goffredo, et alors ne serait-t-il pas imprudent de témoigner du dépit? Cette réflexion l'elfraya. Dès lors il ne répondit plus qu'avec distraction aux paroles de la jeune fille. Enfin ne pouvant supporter plus longtemps cette triste et fausse situation, il prétexta la nécessité d'aller saluer les invités nouvellement entrés. Il put ainsi se diriger vers une autre extrémité du salon.

A peine s'était-il éloigné qu'une vieille dame, qui désirait causer avec Sabine et sa mère, s'assit sur le siège qu'il venait de quitter,

Guillaume, tout découragé, entra dans le second salon, s'affaissa sur un banc de repos, et se mit à rêver sur son amer désenchantement; mais Goffredo, qui l'avait suivi du regard, alla bientôt le rejoindre.

Ce fut sur un léger ton de plaisanterie que le capitaine répondit aux plaintes du jeune homme; entre autres choses il lui dit :

— Vous n'êtes pas raisonnable, ami. Aviez-vous donc espéré que Sabine allait vous sauter au cou

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