‹ [Œuvres complètes de Henri Conscience (volume 2)Chapitre 38 sur 115 · I.K SUI'l'LlCE D'UN PKRE · texte numérisé non relu

I.K SUI'l'LlCE D'UN PKRE

el s'écrier devant tout le monde : « Voici mon (lancé! » Cela ne se passe pas ainsi. I/anionr est comme une semence (|ui germe d'abord, puis pousse des racines, et enfin élève sa lige couverte de feuilles et de Heurs. N'ai-je pas tenu ma promesse? La voix de Sabine a-t-elle jamais tic aussi douce pour vous? Son sourire a-t-il jamais été aussi plein de promesses ot de tendre alleclion? C'est le germe de la semence (jui jelle ses premières racines. .\yez patience, et vous verrez... et surtout, soyez prudent, et ne vous étonnez de rien... Kcoutez, voilà que l'on crie le nom d'Éverard T'Serclaes : levez-vous el allez à sa rencontre. Quoi (ju'il dise montrezvous amical et ne manifestez ni surprise ni dépil. La main de Sabine sera infailliblement la récompense de votre courage.

Tous deux rentrèrent dans le grand salon pour saluer le jeune T'Serclaes.

Peu des chevaliers présents avaient osé faire un pas à la rencontre d'Everard. Beaucoup même avaient leculé de surprise à son apparition ; tous, jus(|u'aux dames, s'étaient mutnellemenl regardés avec stupéfaction, et leurs regards semblaient (lemaiiiler : que vient faire ici cet ennemi du comte de Flandre?

Ils ignoraient cependant si le jeune homme avait déjà lionne des preuves d'une o|)posilion ([uelconque au nouvel étal de choses dans le duché; mais il était le lils du vieux T'Serclaes, cet ami dévoué de la duchesse Jeanne, el cela leur suffisait pour exciter leur défiance.

Cependant, lors(|u'ilsremaniuèrent(|ue l'Amman parlait avec le jeune homme el lui serrait mémo la main, ils commencèrent à revenir de leurs préventions. L'.\mman avait-il ses raisons pour en agir ainsi? Lverard ne partageait-il pas les opinions de son père? Ou bien, à cause de son amour pour Sabine Van der .\a, ne pencbait-d pas à embrasser le parti du comte?

Ces pensées ébranlèrent les scrupides de plusieurs des assistants. Lnlraiiiés par l'exeinple tle Van lleelveelde, quelques-uns s'avancèrent et saluèrent Éverard avec des paroles courtoises. Mais les jeunes lilles, qui n'avaient pa.s les nn-mes motifs pour se tenir sur la réserve, avaient immédiatement montré leur impression; sur les lèvres de la plupart parut un aimable sourire à la vue du j beau et sym|iatlii(|ue jeune homme.

Kverard ne .semblait nullement déconcerté par celle disposition des es|irils : il saluait à droite el à gauche avec une aisance el une grâce parfaites; il adressa <|uel(|ues (»aroles aimaldes aux chevaliers et aux nobles darnes de sa connaissance et s'avança directement, a travers le salon, vi-rs madame Van der Aa et sa fille.

Ses révérences profondes et ses paroles graves

et mesurées pouvaient faire croire aux personnes [uvsentes (ju'il n'accorilail aux noides dames que l'hommage du respect (|ui leur était diî; mais ses yeux brillants et le sourire rayonnant de Sabine parlaient de bonheur et d'annmr: leurs regards exprimaient l'espoir que, dans le cours de la soirée, il surgirait sans doute une occasion pour eux d'épancher dans un doux entretien les sentiments de leurs cœurs.

— A tout à l'heure, chère Sabine, souilla le jeune homme.

— A tout à l'heure, Kverard. Remplissez d'abord vos devoirs de convenance, répondit la jeune fille.

De loin, Guillaume avait tenu son legard fixé sur Sabine et épié, avec un sentiment de jalousie, la manière dont elle accueillerait Kverard. Son apparente froideur avail (|nel(|ue peu soulagé son cœur. Il vit Éverard s'éloigner d'elle et venii- dioit à lui. Il ne lui conta aucune peine de serrer la main t[ui lui fut |)réseulée avec uiu'. franche cordialité.

— Ah ! messire Guillaume, dit le jeune T'Serclaes, combien votre cœur est grand et noble ! Votre générosité me rend tout confus. Si, à mon tour, il m'est jamais possible de faire quelque chose pour vous, ne m'é|)argnez pas, je vous eu prie; je m'estimerai* heureux de pouvoir vous prouver ma profonde gratitude.

(iuillaume murmura «[uelques mots inintelligibles.

— Non, non, répondit Éverard. Ce n'est pas un mince service, ainsi que vous le prétendez. Pour mademoiselle Sabine el pour moi qui jusqu'à présent n'avions |)u nous voir, c'est un bonheur inap- |)rcciable, et c'est à vous, mon bon Guillaume, que nous sommes redevables dt; ce bienfait. Et cependant vous aviez bien des raisons pour en agir autrement. Oh! c'est réellement si grand, si généreux, <|in'jene sais comment vous témoigner ma reconnaissance el mon admiration.

— .Mais de quoi parlez-vous donc? demanda Guillaume.

— Par compassion pour Sabine et peut-être un peu |)ar amitié pour moi, vous avez insisté auprès de voire père pour (ju'il m'invitât à cette soirée, me donnant aiiisi l'occasion de voir Sabine et de lui parler? Goiïredo m'a tout dit.

— Ah! Goiïredo vous la dit ! bégaya Guillaume. Il exagère mes mérites, ce u'e>l pas moi (|ui...

— Allons, allons, pourquoi feimire plus longtemps? (^unment me trouverais-je ici si vous n'y aviez pas consenti d'avance?

— C'est vrai.

— Et si v<»us n'aviez pas sollicité cette invitatiim inattendue?

Guillaume, dans la crainte de commettre quelque imprudente, n'osa s'exprimer plus clairemonl;

LE SUPPLICE D'UN l'Èl\E.

Le couteau à la main... (Page 5'J.)

mais mentir effrontément était aussi contraire à son caractère. Pour toute réponse il liaussa les épaules en signe de doute.

Transporté par un profond sentiment de reconnaissance et aveuglé par la joie, Éverard prit son compagnon par la main et l'attira dans un coin de la salle.

Alors se penchant à son oreille, il lui dit d'une voix émue :

— Guillaume, mon noble ami, achevez votre œuvre de générosité; rendez-moi heureux ainsi que Sabine. De vous seul dépend qu'elle devienne immédiatement ma femme. Et pourquoi voudriezvous rester davantage l'unique obstacle à l'accomplissement de nos vœux? Sabine vous estime et vous honore; mais elle m'aime de toutes les forces de son âme. J'aimerais mieux mourir que de la perdre. Oui, fussions-nous menacés de la mort la plus terrible, ni elle, ni moi, nous ne pourrions

renoncer à ce mariage, qui est devenu l'espoir de notre vie. Laissez-nous devenir vos amis; obligeznous à bénir votre nom et à penser avons avec reconnaissance à chacune des joies que l'avenir nous accordera. Dites à messire votre père que vous renoncez à la main de Sabine.... Vous secouez la tète? Cela vous afflige, n'est-ce pas, d'abandonner toute espérance. Mais pourquoi persister à nourrir dans votre cœur un espoir chimérique? Sabine et moi, nous nous aimons depuis notre enfance. Il n'y a plus dans son cœur de place pour une autre image que la mienne....

Il fut interrompu par rajjproche de quelques chevaliers et de quelques officiers de la garnison, parmi lesquels Goffredo se distinguait par sou entrain et son langage animé,

— Ah, ah, s'écria le capitaine en riant, c'est très bien; vous causez confideiuiellement, comme deux bons amis; on parle sans doute de jeuues filles

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