VI
LE sriMMJCE D'UN 1»KIIE.
l'I (ramolli-, n'cst-ct' pas? |*om(|iiiii <le si nohlt'S jeunes jiens vivraient-ils dans riiiimitii''?
Il ajuiila avec un accent sini;ulieiet en re-anlani fixement Guillaume ilaiis les yeux:
— i/iiiiit»ii cl ramilic sont les vrais moyens inuir alteiiulre le hul îles cieiirs.
— Quant à moi, dit Kvciard, je suis prêt à jurer une amilic éternelle à messire (iiiillaumo pour une seule complaisance.
— Allons, vous aurez tout le temps de causer de ces alTaireslà durant la soirée, interrompit Golfrcdo. S.iive/-moi, mossircs; nous allons commencer le jeu. Les écus et les florins vont rouler.
— Pour le moment, je n'ai nulle envie déjouer, murmura Kverard.
— (]"est é<,';il; vous rei;arderez, et aussitôt que l'envie de jouer vous pieiidra, vous mettrez aussi la main à la poche.
— Mon père m'a fait un siitne, il nrapp.elle, dit Guillaume, trouvant peut-être ce prétexte pour échapper à la continuation de son entretien avec Éverard.
Goffredo le suivit et lui soiiflla à l'oreille:
— N'ayez pas l'air si triste; au contraire, prenez coiirajïc, ayez confiance: le talisman commence à opérer. Demain Sabine ne pensera plus à T'Serclaes qu'avec un sentiment de mépris. N'en doutez pas.
Et revenant à Kverard, il ieiiliaîiia avec lui au salon de conversation.
Guillaume, absorbé dans une rêverie douloureuse, réfléchissait à ce qu'Éverard venait de lui dire. Sabine subirait le martyre plutôt (|iie daccoider sa main à un autre, lis espéraient donc que Guillaume faciliterait leur union et travaillerait à leur bonheur!... Il n'y avait donc plus d'espoir jiour lui!... .Mais le talisman? N'élail-il donc pas assez puissant jtonr changer com[)lètemenl les dispositions du c.piir de Sabine ? Goiïredo ne venait-il pas de lui allirmer qu'il commen^'ait à opérer? Dès demain Sabine devait l'aimer et mépriser Kverard !
(Juoi<|ue (iuillanme n'eut pas une conliance absolue dans les promesses du capitaine, ces réflexions amenèrent cependant sur ses lèvres un sourire silencieux, et relevèrent son courage abattu. Il s'approcha de (juelques-uns de ses amis, avec lesquels il se mil à converser, non sans de nombreuses distractions.
Son cœur le poussait à s'approcher de Sabine; mais un sentiment de honte le retenait, i^e talisman n'avait pas encore exercé s>ir elle une influence assez profonde; sans aucun doute idle lui [tarlerail d'Kverard, et son cœur serait de nouveau blessé par les témoignages de l'ardent amour de la jeune fille pour son rival.
Dès lors (juillaume se tint dans la partie du salon
la plus éloijiiiée de l'eiidroil où Sabine était assise. Souvent iiiéiiie il quittait la brillante réunion et s'enroii(.'ait dans les profondeurs de la vaste liabitatioii de son père; il ne reparaissait qu'après une loiiiiiie absence.
Van Ileetvelde, (|iii se faisait nu devoir d'adresser la parole à chacun de ses invités, allait de l'un à l'autre, cliercbant il se rendre agréable à tons. Il ne remarquait donc pas rabattenienl et les distractions de son fils. D'ailleurs, qiioifju'il ne connût pos les moyens que GolTredo devait employer, r.\mman avait pleine confiance dans sa promesse; il ne vonliit par coiisé(|iient rien dire, ni rien faire ([ui pût déranger les combinaisons du capitaine.
Depuis un moment des domestiques circulaient dans la salle avec des rafraîcliissements; les uns portaient, sur des plateaux en argeiil, des coupes étincelanles, remplies des vins les plus exquis; l'iiypocras, le malvoisie, le beaiine;les autres présentaient des bonbons ou de fines pâtisseries.
Aussitôt que rAinman se l'ut assuré que tous ses invités avaient eu leur part de ces friandises, il fil signe à l'huissier.
.\ussitôt une dizaine de musiciens et des ménestrels furent imroduits dans le salon. Les premiers portaient diiréreiits inslruments de musique, tels (jue violes, llùtes, chalumeaux, clairons et tambours de basque, les autres tenaient de l)etites harpes. Deux des musiciens prirent place sur des chaises, posèrent sur leurs genoux une sorte de sistre dont ils se préparèrent à faire vibrer les cordes avec des plumes j o"ir accompagner le chant.
Les joueurs de viole, accompagnés des autres instruments, exécutèrent un prélude léger et sautillant, auquel succéda un morceau plus grave et d'un inoiivenieiit |)liis lent. Knsiiite vint le lourdes inéiieslrels (|ui charmèrent l'auditoire |)ar le son (le leurs voix et les doux accords de leurs harpes. Deux heures se passèrent ainsi, avec de courtes interruptions, — la mnsi(|iie alternanl avec les chanis. — Les excellents artistes s'étaient emparés de toute l'attention, car les conversations a\ aient cessé; si l'on échangeait çà et là quel(|iies |)aroles, c'était pour exprimer le plaisir ou l'admirai ion.
Pendant ce temps, Kverard T'Serdacs était rentré de la salle de jeu dans le salon de fêle. Deux ou trois fois déjj il avait adressé la jtarole h Sabine et à sa mère: mais toujours il s'élaif éloigné d'elles, par convenance. Tout à coup il remarqua qu'il y avait un siège vacant à la gauche de Sabine.
Alors il s'approcha de la jeune fille, regardant d'un œil suppliant le siège vide, Kncouragé par un signe de Sabine — perceptible pour lui seul — il s'assit à côté d'elle et cominença un entretien à
LE SUPPLICE D'UN PKHE
voix basse. Ils n'entendaient plus la musique : parler amour, fidélité, avenir, était bien plus doux pour eux que tous les chants du monde. Ils s'abandonnèrent entiéi'eaient au sentiment de leur bonheui'. Leur retiard, leur sourire laissaient deviner aisément ce qui se passait dans leurs cœurs. Enfin ils oublièrent si bien l'endroit où ils se trouvaient, qu ils se saisirent mutuellement les mains et reslèrent ainsi dans une sorte d'extase.
Guillaume Van Ileelvelde, qui se tenait dans un coin à l'extrémité du salon, s(>mblait dévorer du regard les deux jeunes gens. Sa foi dans la vertu du talisman s'évanouit tout à fait; il se demanda même si le joyau magique n'avait pas exercé sur Sabine une inflnence contraire à celle qu'il en attendait; car la jeune fille paraissait éprouver pour Everard plus d'amour que jamais. Une larme douloureuse coula sur la joue du malheureux jeuiie homme, il ferma ses regards, comme pour se soustraire au spectacle qui le torturait.
Son père, venant à passer près de lui, lui frappa sur l'épaule et lui demanda:
— Eh bien ! Guillaume, comment se fait-il que vous soyez là, avec cette mine rêveuse? Vous, qui aimez tant le chant et la musique? Que signifie ceci? des larmes dans vos yeux? dans une soirée aussi gaie!
— Cher père, répondit le jeune homme d'une voix brisée, oh! si vous saviez comme je souffre î Mon cœur se serre dans ma poitrine.,
— Pourquoi donc, mon fils?
— Ah! père, tout le monde ici le remarque avec surprise; vous seul nevoyvz rien... Ne faites pas voir que j'ai attiré voire attention sur eux, mais regardez Sabine et Everard : ils ne se cachent pas pour se dire qu'ils s'aiment; ils sont assis là-bas, côte à côte, la main dans la main.
L'Amman se retourna et dirigea son regard sombre vers l'autre extrémité de la salle. Un grondement sourd et guttural s'arrêta à ses lèvres; il serra les poings avec colère.
— Oh! les effrontés! murmura-t-il. Agiraientils de la sorte pour m'olîenser dans ma propre maison? Qui sait? C'est un T'Serclaes. Si Je n'étais retenu par un respect que je dois à mes hôtes, je les chasserais honteusement... mais non, nous devons contenir notre indignation, mon fils. Prenez patience et courage : c'est la dernière fois qu'iiverard T'Serclaes s'approche de Sabine Van der Aa...; cela va trop loin! Se tenir ainsi par la main, en présence de mes hôtes qui savent tous que vous, Guillaume, vous devez êtres le fiancé de Sabine et que T'Serclaes est mon ennemi mortel! Ah! si Golîredo ne m'avait pas... Demain, mon fils, nous serons probablement vengés; en tout cas, Sabine ne rencontrera plus Everard.
Tandis que l'Amman prononçait ces paroles, il tenait ses yeux attachés sur madame Van der Aa, comme s'.il voulait lui demander c.oniple de ce qui se passait à côté d'elle. Son regard enllammé montrait suffisamment qu'une violente colère grondait 'dans son sein.
Le noble dame remarqua l'expression sévère de la figure de Van Heetvelde; elle dit avec inquiétude à Everard :
— Messire T'Serclaes, si vous ne voulez pas ruiner pour toujours votre propre bonheur, levezvous et promenez-vous à travers le salon. En restant constamment assis près de Sabine, vous attirez l'attention, et cela pourrait offenser l'Amman. Il vous regarde d'un air peu amical.
Le jeune amoureux, ramené brusquement à la réalité, comprit que la vieille dame avait raison. Il dità Sabine qu'il reviendrait dans quelques instants, et, s'éloignant d'elle, s'approcha d'une de ses connaissances qui se trouvait au fond de la salle.
Il remarqua bientôt que l'Amman lui-même occupait le siège qu'il venait de quitter, et paraissait engagé dans une conversation très vive avec madame Van der Aa; mais qu'il y fût question de lui, c'est ce qu'il ne soupçonnait même pas.
Pour passer le temps il se rendit dans le salon des joueurs et se plaça derrière Goffredo ; celui-ci, entièrement absorbé par le jeu, paraissait n'avoir plus d'oreilles que pour entendre rouler les dés, et d'yeux que pour compter les points amenés par chaque coup.
Devant le capitaine il y avait un petit tas de florins et d'écus; ses exclamations joyeuses et souvent répétées annonçaient que le sort lui était favorable.
— Ça va bien, seigneur capitaine ? demanda Everard, en lui frappant sur l'épaule.
— Il y a un instant cela allait mieux encore, grommela Goffredo sans se détourner. Mais ne dites rien, la chance me sourit de nouveau... dixhuit, dix-huit ! Amenez davantage, si vous pouvez... Diable ! vingt! Encore cinq florins de perdus. Je double et je pose dix florins... Ah! à moi le coup : vingt-deux !
Goffredo continua ainsi de jouer avec une passion aveugle, presque sans faire attention à la présence d'Éverard, tantôt poussant de joyeuses exclamations, tantôt maugréant selon que la chance le favorisait ou lui était contraire.
Le jeune homme suivit un instant le jeu de son ami, puis s'approcha des autres tables, où l'on jouait avec non moins d'ardeur. Les chefs de la garnison étaient là en majorité et jouaient l'un contre l'autre ou contre quelques jeunes gens appartenant aux familles patriciennes. Sur toutes les tables on voyait briller des tas d'or et d'argent.
iS
LE «SUPPLICE D'UN PÈRE
ApK's s't'lre arrêté un instant près de chaque couple de joueurs, Kvorard retourna près du capitaini' au n)oiiieiit dû celui-ci, par suite d'un coup rnailieureux, voyait passt'r sou doruier llorin dans la poche de son adversaire. Naturellemetil il dcinauda de l'argent à Kverard T'Serdaes, promcttaut rormcllemenl de le lui reudre au plus lard le surlendeiuain.
Sans hésiter, le jeune homme vida sa bourse dans les mains du capitaine. Celui-ci jjrovocjua île nouveau son adversaire et jeta avec violence les dés sur la table. Cette (ois il i^^agna et poussa nn cri de triomphe.
En ce moment Van Heetvelde enira dans la salle de jeu. Kverard crut voir ([n'en passant près de lui, il lui jeta un regard courroucé, mais comme le sire Amman se mit à l'instant au jeu et se montra de bonne humeur, le jeune liumme pensa qu'il s'était trompé.
Après avoir perdu en (]uel(|ues coups une somme assez considérable. Van lleelvelde ([uitla la salle de jeu.
Éverard qui croyait être resté assez longtemps absent, et (pii se sentait de nouveau attiré vers Sabine, sortit bientôt aussi et rentra dans le grand salon. Il vit, en entrant, madame Van der Aa et sa fille debout près de la porte de sortie. Aux saints qu'elles échangeaient avec leurs connaissances, le jeune T'Serclaes comprit (|u'elles étaient sur le point de (juitter la fête et de lelourner chez elles.
11 s'approcha et leur demanda ce que signifiait ce départ subit. 11 se plaignit amèrement de voir cesser si tôt ses courts instants de bonheur; mais il n'obtint (|ue des réjionses contraintes. Madame Van der .\a balbutiait (|u"elle se senlail fatiguée et craignait ipien restant davantage elle ne devînt sérieusement malade. Sabine se taisait et semblait avoir envie de pleurer.
Troublé et mémo un peu elTrayé, Kverard suivit les deux dames jus(|u'à la porte de l'hôtel, où leur litière les attendait.
Là, madame Van der Aa, répondant aux pressantes questicms du jeune homme, lui dit :
— Il n'est rien arrivé de particulier, messire T'Serclaes. Il est vrai que je suis fatiguée et indisposée. Cependant je n'aurais pas (|nillé la réunion, si, par mon départ, je n'avais cru a^ir pour votre bien et relui de Sabine. Vous connaîtrez le motif qui me guide. Ne nous interrogez pas davantage et laissez-nous jtartir sans [dus longues exjilications. C'est nécessaire pour votre bonheur.
— .Mais qii'est-il arrivé? demanda le jeune homme avec anxiété.
— L'Amman a réprimandé manière bien durement, dit Sabine avec tristesse. Nous crovions à
sa générosité!... Vous vous ôtes assis à côté de moi; c'est un crime à ses yeux, Éverard.
— Qu'a-t-il pu vous dire de si affligeant?... Accordoz-nioi un moment, jus(|u'à ce que j'aie pris mon manteau. Je marcherai à côté de votre litière et vous accompagnerai jus(ju'à votre hôtel. Cela du moins ne le contrariera pas.
— Ne faites pas cela ! dit madame Van der Aa. Rentrez immédiatement dans la salle, non seulement par convenance et pour saluer au moins votre liôle, mais plus encore pour ne pas laisser croire à l'Amman que vous nous accompagnez. Cela le rendrait encore plus furieux. Dissimulez vos émotions et n'ayez pas l'air d'avoir causé avec nous. Nous lui avons promis de ne rien vous dire de lexplication (|ue nous avons eue avec lui.
— Suivez le conseil de ma mère, je vous en prie, Everard, supplia Sabine.
— Hélas, qu'il i-n soit comme vous voulez, j'obéis, soupira le jeune liomnic avec un profond dépit.
Sabine, déjà assise dans la litière, lui pressa encore la main en lui adressant (|uelques paroles encourageantes. Everard la suivit un mcunent avant de lui dire adieu. II regarda la litière s'éloigner, jusqu'à ce que la lumièie des torches eût disparu à l'extrémité inférieure de la rue de la l'ntlerie.
II avait l'intention de rentrer à l'hùlel Van Heetvelde; mais il aperçut tout à coup lioiïredo qui venait à lui en faisant des gestes de joie.
— Que signifie ceci, ca|iilaine? vous avez votre manteau. Quittez-vous déjà la fête ?
— Dieu soit loué ! vous n'êtes pas parti ! répondit Goffredo. Je vous cberchais partout avec in- (juiétude. Je pensais (pie vous aviez accompagné madame Van der Aa jusque chez elle, et j'allais vous y chercher. Je me trouve dans un fâcheux embarras; il faut que vous me rendiez un petit servic(!. A cet effet je vous prie de m'accompagner un bout de chemin.
— Tout à votre service, laissez-moi seulement prendre mon manteau; car l'air Irais de la nuit me fait frissonnei'.
GolTredo ôla son propre manteau et le jeta sur les épaules du jeune homme. Aux objections <le celui-ci, il répondit :
— Laissez-moi faire, Kverard. Il est préférable qu'on ne nous revoie pas maintenant à I hôtel. Tout à l'heure nous y reviendrons ensemble. Un guerrier est endurci contre les froids les plus rigoureux. D'ailleurs je suis chaudement vélu.
— C'est bien, CofTredo, je vous suis.
Lorsqu'ils furent a.sHez éloigiM'S de la demeure
de l'Amman, le capitaine dit à voix basse :
— Kverard, le sort m'a été bien cruel aujour-
LE SUPPLICE D'UN PÈRE
(l'hui, tandis qu'il a été pour vous d'une bienveillance extraordinaire.
— Ma chance est retournée; j'ai du chagrin, murmura le jeune homme.
— Oui, je sais ce que vous voulez dire, L'Amman m'a dit un mot d'une petite querelle qu'il a eue avec madame Van der Aa. Cela provient d'une méprise. Nous en causerons tout à l'heure. Mon affaire d'abord... Avançons encore un peu; je vous conduirai passablement loin. Voici de quoi il s'agit : j'ai perdu tout mon argent contre le capitaine Bossart, le Lillois, vous savez, ce grand gaillard roux et brutal qui jouait d'abord à la troisième table contre le jeune sire Van Quaedrebbe? Je lui reste encore redevable d'une vingtaine de florins. Je lui ai dit que j'allais retourner à mon logement pour y chercher de l'argent . Comme il est mon ennemi secret, je me sentirais profondément humilié si je devais reparaître les mains vides... Et pourtant j'aurais beau rentrer à mon auberge et mettre ma chambre sens dessus dessous, je n'y trouverais pas un rouge liard.
— Je regrette qu'il soit si tard. Je vous ai donné tout mon argent. Je devrais éveiller mon père, et je ne sais si j'oserais.
— Non, mon ami, ce n'est pas cela. Vous avez déjà fait bien des sacrifices pour moi. Si je réclame maintenant votre aide, ce n'est que pour pouvoir vous rendre dès ce soir même ce que vous m'avez prêté. Tout bien compté et si j'ai bonne mémoire, ma dette s'élève à trente-deux écus, n'est-ce pas?
— C'est à peu près cela, en elïet; mais je ne les redemande pas maintenant; au contraire, je suis heureux de pouvoir vous obliger.
— Et moi je veux vous rendre dès ce soir ce que je vous dois.
— Vous comptez donc en avoir le moyen ?
— Cela vous surprend, n'est-ce pas, Éverard? Vous allez comprendre. L'arrogance et l'air ironique du capitaine roux m'ont profondément blessé. Lorsque je lui ai dit que j'allais chercher de l'argent chez moi, il a laissé entendre par son sourire que je ne reviendrais plus. Mon honneur est en jeu... Non, par ici : nous allons traverser la place Pongel et dépasser l'hospice Saint-Jean... il me faut immédiatement beaucoup d'argent.
— Mais comment en aurez-vous, capitaine ?
— Bah! je suis plus riche que vous ne croyez, dit Golfredo en souriant. Me procurer quelques centaines d'écus, ça ne me coûte pas plus de peine que de tourner ma main. Le tout dépend d'une résolution que je prends à contre-cœur, c'est vrai; mais maintenant je ne puis plus hésiter. Arrêtez un moment.
Il ouvrit son pourpoint et retira d'un petit sachet un objet brillant qu'il mit dans la main d'Éverard.
— Tout autre objet, vous ne le verriez pas dans l'obscurité, dit-il ; mais ceci trahit sa noblesse et sa valeur par son scintillement. C'est comme si vous teniez en main des étoiles.
— Ce sont des diamants! murmura Éverard stupéfait.
— Comme vous dites, des diamants, des rubis, des émeraudes. En France, sous Charles de Navarre, nous avons, sur son ordre, pillé beaucoup de châleaux-forts, des villages et même des villes. Cet objet précieux m'est tombé en partage après un assaut sanglant. J'y attache beaucoup de prix; car c'est en même temps un talisman qui préserve de toute espèce de fièvre. Je veux cependant l'engager pour cent écus. De cette somme vous aurez vos trente-deux écus, et avec le re&te je retournerai à l'hôtel Van Ileetvelde.
— Mais qui acceptera votre gage à une heure aussi avancée ?
— Qui? Un riche usurier, qui, même après sa mort, sortirait de la nuit du tombeau pour faire son commerce d'usurier et gagner quelques florins. Passé la halle aux blés, il existe, derrière la rue du Chêne, une petite ruelle tortueuse et sans issue. Elle s'appelle l'allée des Chats. La connaissezvous ?
— De nom, oui. .
— Eh bien, c'est là que je vais vous conduire. Dans le fond de la ruelle se trouve une petite maison en pierre, dont toutes les fenêtres sont défendues par des barreaux de fer. Là, demeure le Lombard Niceforo. Aussitôt qu'il aura vu le précieux bijou, loin de refuser cent écus, il en voudra prêter trois fois autant, car l'objet ne vaut pas moins de quatre cents écus; et plus Niceforo prête, plus il peut exiger d'intérêts.
— Et vous êtes certain qu'il vous ouvrira sa maison à celte heure ?
— Le Lombard connaît son monde; il va un moyen de le faire sauter du lit à toutes les heures de la nuit. Pour cela on n'aqu'à frapper d'une manière particulière àsa porte : d'abord deux coups ; puis après un instant, trois coups; enfin quatre, très doux, car Lavare dort les oreilles et les yeux ouverts... Maintenant que vous connaissez tout cela, voilà le bijou ; frappez comme je vous ai dit, et engagez-le pour cent écus. Les conditions du Lombard sont toujours les mêmes; acceptez-les sans objection.
— Moi? Est-ce que je vous comprends bien, Goffredo? murmura le , jeune homme comme effrayé. Vous désirez que j'aille chez le Lombard pour engager le bijou?
— C'est le petit service que j'attends de votre amitié.
— Mais vous, capitaine, qui paraissez si bien
LE SIPPLICE D'UN PKI5E.
(•onnaîlre le Lombard, pourquoi n'allez-vous pas VDUs-nuMue faire cette commission".'
— .justement parce (|u'il me eo:uiail trop liien. Ne comprenez-vous pas? Je dois encore à lusniifr une somme assez cousidérahle. S'il savait ([ue le bijou m'appartient, il le ganlerait et ne me donnerait pas un écu.
— Mais .. mais, je ne sais pas... C'est une sinîïulière commission, bégaya le jenne homme indécis.
— Vous me refuseriez un service aussi iusiijiiifiant, à moi, qui, |iar amitié pour vous, m'expose il la colère de l'Amman et de mou commandant par conséquent? Impossible! Vous ne comprenez pas bien l'alVaire, Kvt'rard. Vous avez ici un objet qui vaut plusieurs centaines d'écus, vous en demandi'Z seulement cent à titre de prêt sur ce ^'age. On vous les donne sans objection; vous me les remettez en main... et le lendemain je vais chez le Lombaud lui diie que le bijou m'appartient. (Juel ilanger y a-t-il pour vous en cela ? Vous avez pour garantie, il'un coté la valeur du bijou même, supérieure à la somme que vous demandez, d'un autre côté ma personne et ma parole. Ainsi, pour- (|uoi vous impiiéter? Je retirerai le bijou aussitôt (jue j'aurai de l'argent, et tout séia dit.
— Mais la honte? Kverard T'Serclaesaller chez un usurier pour emprunter de l'argent!
— Personne ne le saura. Dans tous les cas, quelle honte peut-il y avoir à rendre un service d'amitié au capitaine (lolTredo?
— C'est vrai, soupira Kverard; je ne le fais pas sans eflroi. Mais pour vous obliger... Allons, donnez-moi le bijou; je suis décidé.
Le ca|)it;iine conduisit Éverard au fond de l'Allée des Chats, jusqu'en face de la porte d'une maison basse, et lui dit tout bas :
— C'est ici que demeure le Lomliard Niceforo. Mainteii.inl, Ir.ippez deux coups... trois... quatre, C est ra... Voyez, une petite lumière |>arait déjà en haut. Niceforo descend. Je vous attendrai làbas, à l'entrée «le la rue du Cliène. Ne parlez pas de moi.
Il retourna doucement sur ses pas.
Kverard sentit un frisson de houle lui parcourir tous les membres, non pas (|uil crût faire une action mauvaise ou déshonorante ; mais à la seule pensée que, comme un dissipateur ou un débauché, il allait entrer chez un usurier, à la faveur des ténèbres, pour emprunter de l'argent, tous ses instincts honnèle> se révoltaient. Il prit rependant la résolution de cacher son émotion au lombard, de prendre, au contraire, un air hautain et fier, pour ne pas rougir devant cet homme méprisible. I*uis(|u'il ne pouvait refusera ColTredo le service qu'il réclamait de lui. il voulait au moins remplir
sa commission comme son ami souhaitait qu'elle fut faite.
Il fut tout h coup liié de ses l'éllexions par le bruit d'une voix ran(|ue qui se lit entendre pour ainsi dire à son oreille.
— Qui frappe si lard à ma porte? demandait cette voix. Approchez du guichet et répondez.
— Je suis un ami, maître Niceforo, souffla Kverard à travers la |ietile ouverture. Ouvrez, je vous apporte un gage d'une grande valeur.
— Mais qui êtes- vous, seigneur? Vous ne répondez pas? Bonne nuit alors. Ma |)orlene s'ouvre pas pour des gens inconnus.
— Je SUIS Kverard T'Serclaes, répondit le jeune homme contrarié.
— Le fils de l'ancien échevin?
— Oui.
Les verrous furent tirés, et la porte grinça sur ses gonds.
— Kntrez, messire, et suivez-moi, dit le Lombard, qui |)récéda le jeune homme en l'éclairant avec une petite lampe fumeuse.
Ils suivirent un étroit corridor et arrivèrent dans une place dont les murs étaient entièrement nus et on il n'y avait pas d'anlies meubles qu'une grande caisse entourée de lames de fer, un pupitre, sur letjuel se trouvait une petite balance, et enfin deux vieux fauteuils.
Lorsiju'ils furent entrés, le Lombanl leva sa petite lampe à la hauteur du visage du jeune homme et l'examina un moment sans rien dire.
Kverard, que ce regard in(|uisiteur blessait, soutint avec fierté cet examen, et à son tour il considéra avec hauteur l'usurier de la tête jusqu'aux pieds. L'homme était vieux et gris; il était entièrement envelop|)é dans une robe de chambre en soie à Heurs, tout usée. Hors ses petits yeux brillants et ses lèvres excessivement minces, il n'y avait lien de particulier à remarfiner dans cette physionomie.
— Voilà un beau manteau, messire, dit Niceforo. Ce velours rouge est bien un peu fri|)é, mais il a dii conter cher et il a encore (pielquc valeur aujourd'hui... .\li, vous êtes le (ils du vieux sir T'.Serclaes .' Su|»erbe jeune homme, en efTet ! Je connais bien messire votre père. Je vous obligerais avec |)laisir, mais l'argent est si rare!...
— Dépé(hez-\ous, maître, interrompit Kverard. Abrégeons autant que possible. Voici un bijou qui vaut au moins fjiialre cents éms. Prêtez-m'en cent. Je crois connaître vos conditions, et ji' les accepte... M.iintenant, quelle est votre réponse?
Le Lmnbard prit le bijou et le considéra longlem[)S avec un regard d'élonnemenl et de convoitise.
— Patience, un peu de paticm c, messire, mur-
1J-: SUI'l'LlCE D'UiN l'ÈIlE.
mura-t-il. Des diamanls, des ru])is! Quel éclat! quoi scintillement! C'est un objet précieux ol étrange en luètne temps; il a tout l'air d'un talisman oriental... Vous apparlient-il, ce i)ijou, mcssire?
— Quelle demande! grommela Kverard. Vous dites que vous me connaissez. Cela ne vous suffitil pas?
— Sans doute, messire; ne vous fâchez pas de ma question. Que ce bijou vous appaitienne à vous où à votre père, que m'importe, n'est-ce pas? Vous n'êtes plus un enfant mineur. Et vous voulez m'emprunter cent écus ? C'est un gros tas d'argent, cela....
— A quoi bon tant de paroles, si vous avez l'intenlion de refuser ma demande? Si vous ne pouvez me prêter celte somme, rendez-moi le bijou.
— Pour combien de temps empruntez-vous, messire?
— Pour combien de temps ? répéta le jeune homme avec hésitation. Mettons pour un mois.
— Et vous acceptez mes conditions ordinaires?
— Comme je vous l'ai dit.
— Je prends dix du cent pour un mois. Si vous ne dégagez pas l'objet dans le courant du mois, vous devrez renouveler votre emprunt.
— Soit! Mais faisons vite; il se fait tard et je n'ai pas le temps d'attendre.
— Dans un instant vous serez servi, messire, dit l'usurier en ouvrant son coffre de fer.
Il en retira une poignée de petites pièces d'or qu'il déposa sur la table. Ensuite il prit deux morceaux de parchemin et une plume et commença à écrire pennant quelques instants en silence.
Puis tendant au jeune homme une des feuilles écrites et une plume, il lui dit :
— Maintenant, veuillez signer, messire... Vous hésitez? Ceci n'est qu'une reconnaissance, attestant que vous avez engagé ce bijou chez moi pour une somme de cent écus. Il arrive souvent que les agents de l'Amman viennent rechercher jusque dans mon coffre des objets volés; vous comprenez que, si je ne pouvais pas prouver que je ne prête mon argent qu'à des personnes connues et honorables, je pourrais bien faire connaissance avec le gibet ou du moins être mis en prison. Ce n'est certainement pas pour vous que je dis cela... Ciel! vous paraissez effrayé, messire ? N 'osez-vous pas signer cette déclaration?
— Vous ne savez pas ce que vous dites! répondit Everard avec colère ;ifiii de cacher sa honte. Vos précautions et votre bavardage m'agacent les nerfs.
Tout en prononçant ces paroles, il écrivit son nom au bas de la reconnaissance.
Le Lombard lui compta quatre-vingt-dix écus
dans la main cl lui remit en môme temps l'autre morceau de parchemin. Par cet écrit, il reconnaissait avoir reçu en gage d'Everard T'Serclaes un bijou orné de diamants, d'émeraudes et de rubis.
— Je suis un iionnêtc homme, dit l'usurier, et chez moi tout se jjasse régulièrement et légalement. Je demande un intérêt élevé pour me garantir de pertes possibles; mais je ne trompe personne. Si messire T'Serclaes a encore besoin de mes services, il sait où je demeure.
Sans faiie attention aux paroles de maître >>iceforo, Everard saisit la petite lampe et entra dans le corridor. Il obligea ainsi l'usurier à lui ouvrir immédiatement la porte, et s'élança dans la rue en mui'murant un adieu très bref.
X quelque dislance de la maison du Lombard, il trouva Goffredo, qui lui demanda avec empressement :
— Eh bien! ami, avez-vous l'argent?
— Le voilà, tenez : quatre-vingt-dix écus. Niceforo m'en a retenu dix pour l'intérêt, répondit Everard en remettant l'argent aux mains de Goffredo. Capitaine! capitaine! cela m'a bien coûté. Le Lombard est bavard et indiscret. Il m'a fait signer une reconnaissance...
— Naturellement, dit Goffredo avec vivacité et en se frottant les mains.
— Cela vous réjouit, dirait-on? demanda le jeune homme étonné.
— Que vous ayez pu me procurer cet argent? Oh ! cela me rend heureux au delà de toute expression! Mon honneur en dépend... Allons, marchons un peu plus vite; il se fait déjà tard.
— L'alTaire est faite à présent, dit Everard en accélérant le pas. Seulement une crainte me reste : c'est que, si vous retournez au jeu, vous ne perdiez tout.
— Impossible. Donnez-moi votre main, Everard, J'ai compté ici trente-deux écus, c'est la somme que je vous dois. Tenez, les voilà : maintenant, c'est une affaire réglée.
— Mais je ne les veux pas, Goffredo.
— Acceptez-les, je vous en prie. Au moins vous serez sûr que ceux-là ne seront pas perdus au jeu.
— En effet, capitaine, vous avez raison; mais si vous vous retrouvez en besoin d'argent, les trente-deux écus sont toujours à votre service.
— Merci! vous êtes un ami généreux; et pour vous tranquilliser, je vous donne ma parole d'honneur que ce soir je n'exposerai pas plus de dix écus. Mais une voix me crie que je gagnerai. Allons, dépêclions-nous.
— Dites-moi maintenant ce qui s'est passé entre l'Amman et madame Van der Aa, demanda Everard après un moment de silence. Sabine paraissait triste et découragée.
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LE SUI'l'LlCE D'UN PÈRE.
— Hall! cela ne sigjulie rien. L'Aniinaa est très vif, madame Van der Aa n'est pas moins lëtuo. Du reste ils se qnerelleut habituellement. Voici donc la petite chicane de ce soir : TAniman a l'ait remarquer, avec calme, à madame Van der Aa (jue, pnur votre première apparition au milieu de ses amis, vous n'a^Mssiez pas convenablement en restant si longtemps assis à côté de Sabine. La mère a repondu avec aigreur, et tous deux se sont emportés. Je connais l'Amman : demain il regrettera sa vivacité et s'excusera lui-même auprès de matlame Van der Aa. .N'ayez donc aucune in(|uiétude au sujet de ce petit incident; il ne change absolument rien à la bonne tournure de vos affaires. Je retourne à la l'été pour premlre congé de messire Van Ileelvelde.
— Si je le priais de m 'excuser pour mon étourderie?
— Oh! ne faites pas cela! s'écria Goffredo, l'Amman est encore pour le moment sous l'impression de la colère; il pourrait vous insulter en présence de ses hôtes; demain il le déplorerait. Mieux vaut donc lui épargner et à vous aussi un chagrin inutile.
— Kt mon manteau?
— Prenez-le dans le vestibule, et retournez chez vous.
— .Mais j'ai promis à Sabine et à sa mère de ne pas partir sans prendre congé de l'Amman.
— N'ayez aucun souci à ce sujet : j'expliquerai moi-même l'affaire à madame Van der Aa.
— Soit, Goffredo. Je suivrai votre conseil. Lorsqin^ le jeune homme eut repris son manteau
et remis celui du capitaine à la place du sien, il serra une dernière fois la main de son ami en lui
j souhaitant une bonne nuit.
I pendant un instant Goffredo le regarda s'éloi-
gner; il murmura en Ini-inème d'un t<m joyeux :
— Tout va à souhait : il est jjris ! Toutes mes promesses se réaliseront. J'admire mon propre génie. L'.Vmman me compt'Ta cinq cents éciis : son (ils, quatre cents : prestpie mille écus! Je suis ricin?, je puis jouer... Et si j'en gajjnais encore autant! En avant! Ilàtons-nous!
11 se précipita vers le salon de la léle. Il y trouva encore quelques invités; la plupart des nobles dames étaient parties. Mais du salon de ji>n s'échappait toujours le bruit des dès (|n'on agitait fiévreusement ou qu'on jetait avec violence sur les tables.
li 3'avaiu;a vers la porte de celle place; mais il fut retenu par Guillaume Van lleetvelde, qui lui demanda à >oix basse :
— Kh bien, capitaine, puis-je encore espérer? Le talisman a-t-il o[)érè?
— Prwdigieusemunt opéré, répondit le capitaine.
— Sur Éverard aussi.
— Sur tous les deux avec une force égale.
— Sabine m'aimera?
— Tendrement, avec ardeur.
— l"'dl(! deviemira indifférente pour Everard?
— Hien pins, elle le méprisera.
— Est-ce bien possible? ne me trompez-vous pas?
— Je n'ai pas le temps de vous donner de plus longues explications. Vem-z demain à mon auberge, sitôt que vous voudrez. Je vous fournirai des preuves incont»?stables de la vérité de ce que je dis... A|)portez-moi ce que vous m'avez promis : quatre cents écus. Laissez-moi vous (juitter, Guillaume, je suis pressé : le sol brûle sous mes pieds.
Et pénétrant jus(|u'à son ennemi, le capitaine Bossart, il le provoqua, par des paroles pleines d'orgueil, à jouer contre lui. C<dui-ci, blessé, acti'pta avec dépit.
Tout d'abord la chance fut contraire à Goffredo; puis elle pencha tantôt d'un côté, tantôt de l'autre. Enfin elle se fixa décidément du côté de Goffredo. Celui-ci gagnait coup sur coup; et comme, dans sa joie, il accablait son adversaire de ses mordantes railleries, ce dernier fini! par se mettre furieusement en colère. Goffredo le traita de paysan mal élevé, de grossier personnage. D'un mot à un antre, ils en arrivèrent à s'adresser mutuellement les injures les plus sanglantes.
Dans cet échange d'insultes, un moment vint où le ca|titaine Bossart reprocha à l'autre de n'être que le (ils d'un valet. Sur ce ils allaient eu venir aux mains; mais le sire Van Reigersvliet, leur ayant dit (|ue des hommes d'armes ne vidaient pas leurs querelles d'une manière si vile et si vulgaire, ils reprirent un peu de calme.
Le commandant, qui croyait (|ue le capitaine Bossart avait tort, le pria et lui ordonna de (juitter la d(!menre de l'Amman.
11 obéit, les yeux (lamboyants de rage; il s'élança hors du salon en menaçant Goffredo.
— Je te retrouverai, (ils de valet, lui cria-t-il.
— Tu n'auras pas besoin de me chercher, répondit l'autre.
Le capitaine Brtssart quitta l'hôtel Van lleetvelde, et descendit en courant la nie de la Putterie. Il se disait qu'il irait provoquer Goffredo le lendemain. Un tel affront ne pouvait être lavé que dans le sang.
Mais au moment où il allait atteindre le Spiegelbeke, il eiitendit quehiu'un venir derrière lui en courant.
— Arrêtez, j'ai à vous parler! criait-on.
Il reconnut la voix de Gollredo; il se retourna pour lui demander :
— One voulez-vous? Je me proposais d'aller vous rendre visite demain. Vous comprenez, je suppose?
IJ'] SIII-I'IJCE D'UN l'KI'.K
TScrclaes tira quelques éciis. (Page (i7.)
— Notre honneur est atteint, il faut du sang! répondit Goffredo. L'épée seule décidera entre nous.
— C'est ainsi que je l'entends. Où? Quand?
— Demain, à sept heures du matin, sur l'Alboem, hors de la porte S.unle-Gudule, près du chemin de Schaarbeek.
— Soit ! Sur l'Alboem. A demain donc !
Et tous deux s'éloignèrent dans une direction opposée.
Guillaume Van lleetvelde dormit très peu la nuit qui suivit celte soirée. Son repos fut troublé par toute sorte de beaux rêves. Goffredo ne lui avait-il pas dit que le talisman avait opéré d'une manière prodigieuse ? Sabine l'aimerait donc ! 11 deviendrait son époux !
Il pouvait être environ sept heures lorsque le jeune homme descendit de sa chambre. Il entendit la voix de son père dans une pièce du rez-dechaussée, il y entra poi^r lui souhaiter le bonjour.
L'Amman, qui, à cette heure matinale, était déjà en conversation secrète avec un chevalier de ses plus chauds partisans, fut très mécontent de l'apparition inattendue de son fils; mais, dissimulant sa contrariété, il s'écria en souriant :
— Ah ! Guillaume déjà sur pied ! 11 est un peu tôt pour aller se promener.
— Je n'ai pas voulu sortir de l'hùtel, mon père, sans vous avoir souhaité le bonjour, répondit le jeune homme. Le capitaine GolTredo m'a prié daller lui rendre visite vers celte heure-ci. Il a quelque chose à me communiquer concernant... concernant mademoiselle Van der Aa, je croii.
— GolTredo s'est peut-être attiré une mauvaise alTaire, dit l'Amman. Dieu veuille que sa querelle
LE SUPl'I.ICK niiN l'KHK.
avec le capitaine IJossart n'ait |ias de suites lâcheuses ! Allez, (luill.uiiiie ; dites à (iollVedo que je désire lui parler iuiun-diatenient. J'enverrai aussi quel(}u'un au capitaine liossart. 11 faut (|ue l'alTaire en reste là, coule que coule. Dépéchezvous, mon lils.
(iuillaume sortit de l'hôlel. 11 remonta la rue de la Pulterie, traversa le marché au bois et la rue des Kclielleset dépassa l'hospice Terarcken.
A quel(|ues pas |»lus loin, il entra dans la honti- ((ue d'un plombier, dont les murs étaient entièrement irarnis de brillants ustensiles en étain : des pots, des cruches, des (ilateaux, de gobelets, des plats, des cuillers et différents objets de niénaj,'e.
Guillaume frappa sur le comptoir en criant :
— Holà ! quil(|u'un ?
Un homme court et trapu, la tête couverte d'un bonnet de nuit et portant sur la poitrine un tablier de cuir, sortit en courant de la cuisine.
Aussitôt ([u'il eut reconnu le jeune homme :
— Kh quoi ! Ouel honneur pour moi ! Vous, messire Van Ileetvelde, vous daignez nous rendre visite de si bonne heure ?... Il me semble que vous examinez lelte boile : pur ét.iin, messire! c'est pour cela qu'elle brille comme de l'argent. Avezvous besoin de (|uel(|ue chose? Vous allez vous marier peut-être? Pourquoi pas? Un jeune chevalier si aimable et de si belle tournure !... Et vous me donnez la prélerence ? Merci mille fois, messire. Quand vos enfants seront grands, mon étain brillera...
— Taisez-vous donc un instant, maître Cools, interrompit (iuillaume impatienté. Vous vous trompez : je viens pour |iarler au capitaine. Est-il déjà levé ?
— Déjà levé? répéta le marchand en riant. Il court (l.jà les rues? Je ne comjirends pas le capitaine : il n-nlre tard, il sort au point du jour. Iléellement ret homme-là n'a pas besoin de dormir. Ah! si j'étais à sa place! Il n'a rien d'autre à faire qu'à tuer le temps, tandis qu'un bourgeois laborieux...
— Il n'est pas à la maison? demanda le jeune homme surpris et désappointé. Kl il est sorti au point du jour?
- .Non, depuis une demi-heure seulcnunl.
— .\dieu alors, maître ; dites au ca|)itaincque je viendrai le voir avant midi.
.Mais le ploud)ier retint liuillaume en lui disant:
— hfslcz, messire, restez, je vous |trie... Le capitaine m'a dit en sortant qu'il rentrerait dans une heure. Et voilà de cela trois quarts d'heure. Prenez un siège, me>sire; as.sejcz-voiis un instant. En causant on trouvera le temps moins long. Cci tainement le capitaine vous attend, et il .sérail désolé s'il ne vous Tiiyait pas.
Guillaume s'assit, et vit avec une sorte d'effroi que le marchand prenait égalcinent un siège. 11 fallait donc se résigner à attendre en écoutant les bavardages indiscrets et ennuyeux de cet homme.
Elfectiveinent, celui-ci n'avait p;is encore pris pl.ice à côté de lui, qu'il commença : j
— Le capitaine (joffredo est votre ami, messire; je le sais. Il a pour vous beaucoup d'estime et d'alfection. C'est un joyeux compère, un homme haliile et un soldat courageux, n'est-ce pas, messire? Si seulement il payait un peu mieux ! Ne lui avcz-vous jamais |)rèlé d'argent, messire?
— Pourquoi cette (jneslion? dit (iuillaume avec mécontentement.
— Pour(|uoi?Je lui ai déjà prêté beaucoup, moi. C'est la faute de ma femme, (|ui se laisse enlortiller par les plaisanteries et le langage doré du capitaine, à ce point (ju'elle lui prêterait notre dernier florin. En outre rien de ce (jui lui est fourni ici n'est encore payé : il nous doit pour son logement et sa pension. 11 dit (jue le comte de Flandre lui est redevable d'un arriéré de solde très considérable: mais j'ai bien peur (|ue le capitaine ne parte un beau jour sans nous payer autrement (ju'avec un sourire et un bon mot.
— Cessez de calomnier ainsi le capitaine Goffredo, interrompit le jeune homme. Si je ne me trompe, il aura demain assez d'argent |iour acquitter dix fois la dette (ju'il a chez vous.
— Que dites-vous, messire? Puis-je vous croire?
— J'en suis certain.
— Ce n'est pas (jue je doute de riionnéteté du capitaine Codredo, au contraire, j'ai une entière conMance en lui ; et la preuve, c'est (|ue, bien que so.\ logemcmt et sa pension ne soient pas encore payés, je lui ai prêté de l'argent, de cet argent que je gagne avec tant de peine. Ah ! ah ! il me payera demain ! Le capitaine est un homme loyal, intelligent et généreux, je le sais; mais s'il remettait à plus tard le règlement de son compte, il pourrait se trouver dans l'impossibilité de me satisfaire, — bien à regret sans doute. Le comte de Flandre est maintenant en France ; Dieu sait (|uani| il reviendra. Tout est possible : les Bruxellois doivent commencera se fatiguer de se voir domiiH''S par des sohlals étrangers. Je ne dis pas que cela doive arriver, messire; mais si cela arrivait? Alors, adieu mon pauvre argent !... Mais (|ue signifie ce bruit étrange dans la rue?
Le marchand se leva et se dirigea vers la |)orte; puis se retournant :
— Il est arrivé qucli|ue chose. Un malheur, peutêtre. Venez donc voir, messire. Là-bas, du rcMé du cimetière S.iint-.Martin, quel tas de gens! Maintenant vous ne pouvez plus les voir; mais ils |)ortent un brancard sur Ic(|uel un homme est étendu.
LE SUPPLICE D'UN PERE
si je ne me trompe. Probablement un pauvre maçon qui sera tombé des échafaudages de l'église Sainle-Gudule. Ils viennent par ici; nous saurons bientôt de (|uoi il s'agit.
Lorsque le groupe fut rapproché, un mouvement de la foule permit au regard du plombier de pénétrer au milieu. 11 leva les mains au ciel en s'écriîint :
— Grand Dieu, est-il possible ! Le capitaine ! Mou argent, mon pauvre argent!
— Que dites-vous? le capitaine?
— C'est lui qu'on rapporte sur la civière! Malheur! Serait-il mort!
Guillaume, pâle et tout tremblant, s'élança dans la rue et pénétra, à travers la foule toujours grossissante, jusqu'à la civière. Un cri d'angoisse lui échappa : c'était bien le capitaine Golfredo Barberi qui gisait sur le brancard ; et le sang qui couvrait son pourpoint et coulait encore, prouvait qu'il avait la poitrine percée d'un coup d'épée. Ses yeux étaient fermés, ses joues étaient pâles et ses lèvres livides; mais il vivait encore, car par intervalles un mouvement convulsif agitait tous ses membres.
On porta le blessé chez le plombier et on le déposa sur un lit, dans l'arrière-boutique.
— Un médecin! un chirurgien! criait Guillaume. Courez, je vous récompenserai généreusement!
— Quelqu'un est déjà allé avertir le médecin, fut-il répondu.
— Oh! le pauvre, le bon capitaine! Si jeune! Il mourrait? gémissait maître Cools. Quel est le scélérat, l'assassin, qui lui a donné un pareil coup?
— Je vous conterai ça, moi, répondit un homme vêtu en campagnard. Je venais de Schaarbeek et je traversais l'Alboem. Voilà que tout à coup j'aperçois deux capitaines des troupes comtales ; ils tirent leurs épées et commencent à s'escrimer l'un contre l'autre. Presqu'aussitôt j'entends un cri : un des deux hommes était étendu par terre. L'autre remit tranquillement son épée au fourreau et se dirigea du côté de la ville. Je me suis approché de l'homme (jui gisait sur le sol; il m'a dit qu'il était en pension chez vous, et m'a supplié de le ramener ici. J'ai crié au secours; des personnes sont venues; nous nous sommes procuré une civière. Mais en route le blessé s'est trouvé si mal...
Le narrateur fut interrompu par l'arrivée de la femme du plombier; elle était entrée dans la chambre précipitamment et d'un air effaré. Lorsqu'elle vit le visage pâle elles vêtements ensanglantés du capitaine, elle poussa un cri perçant el tomba évanouie.
Maître Cools s'élança au secours de sa femme, la souleva en poussant des lamentations de toule
sorte, et avec l'aide de quelques-uns des assistants, il la porta sur un lit dans une autre chambre.
Pendant ce temps, Guillaume se tenait à côté du capitaine mourant; il était comme anéanti; la terreur et l'anxiété se lisaient sur sa figure; des sanglots soulevaient sa poitrine. Il épiait d'un œil égaré le moindre signe de vie donné par le blessé.
Tout à coup Goffredo souleva ses paupières déjà alourdies, et contempla le jeune homme avec un regard d'une fixité étrange.
Guillaume se pencha sur lui et lui adressa quelques paroles d'encouragement.
— C'est fmi, murmura le capitaine d'une voix presque éteinte ; j'ai reçu un coup d'épée au cœur. J'ai péché... méchant... faux! Le talisman... Everard... Sabine... Dieu me...
Il voulut encore parler, mais en vain; ses lèvres remuaient, mais il n'en sortait plus aucun son. Un frisson convulsif lui secoua le corps.
— Je meurs. Adieu...
Ces mots s'échappèrent de son sein avec son dernier soupir. Sa poitrine s'affaissa; il roidit encore une fois ses membres et demeura immobile.
— Hélas! Dieu l'a rappelé à lui; il est mort! soupira Guillaume en proie à une horrible angoisse.
— Comment, mort? s'écria le plombier revenu de la chambre où il avait laissé sa femme. Mort! Et mon argent, ô Ciel! Qui me payera?... Ah, voilà le médecin! Peut-être y a-t-il encore de l'espoir...
Le médecin, ou plutôt le chirurgien, était un homme déjà âgé, dont la longue robe noire était bordée d'une fourrure de couleur fauve. Son bonnet était également en fourrure, A sa ceinture pendait une large trousse d'où sortaient les manches de pinces et de divers instruments tranchants.
Il commença par faire sortir la plupart des personnes présentes; puis il s'approcha du blessé, l'examina en secouant la tète en signe de mauvais augure, et dit en s'adressant à Guillaume Van Heetvelde ;
— Trop tard, sans doute! La mort est une ennemie invincible. On ne sait pas pourtant. Je vais ouvrir son pourpoint pour sentir si le cœur bat encore. Aidez-moi un peu, messire.
Aussitôt que le pourpoint et le vêtement de dessus furent ouverts, Guillaume aperçut le petit sachet en cuir dans lequel Goffredo avait caché le précieux talisman.
Le jeune homme étendit la main pour saisir la petite poche ; mais le marchand se rapprocha vivement, et à son tour voulut s'en emparer. Pour excuser son geste, il dit :
— Oui, messire, il vous doit de l'argent, mais pas autant qu'à moi. Vous êtes riche, et moi je
LE SI PIM.ICE U'I.N l'KIU:.
suis iiii pauvre nrlisan... fia sonne lù-iledans. Peut ôlie Dit'ii a-l-il ptMiiiis ijue loul ne lui pas penlu.
— Laisse/ voir ce qu'il y a dans cttle bourse! cotnnianda (iuillaunie.
— Il y a de l'argcnl, messire... Je in' \euv ([Uf Cl' (|ui in'esl dû; s'il y a trop pour moi, vous forez du reste ce que vous voudrez.
En disant ces mois le marcliaml versa le contenu de la petite bourse sur la table, et la lelouriia même complétenienl.
Ciuillaume |)âlit: le bijou avait disparu!
— Tout espoir est vain; le capitaine est mort et bien n)urt, dit le médecin. Mon art esl inutile ici: un autre malade attend mes soins. Adieu!
Le niiilecin ava I déjà ({liitlé la maison, et Guillaume re.-tait toujours à cùté du corps immobile; il avait le re.i,'ard lixe et semblait plon,:é dans une méditation profonde.
— Je ne veux pas qu'on i:ie considère comme un déirouàseur de cadavres, giommela maître Cools. Vous êtes témoin, messire, que la bourse renferme >eplinte-quatre écusii la crois. Les voilà. J en rendrai compte aux i;ens de l'Amman; mais celui qui me les tirera des mains sera un malin gaillard. Septante-(|uatre écns.
— Fouillez un peu sou aumùnière, je vous prie, dit Guillaume; et peut-être a-t-il encore dans ses vêtements (juelques petites pocbes secrètes. Je sais qu'il pos>édait un certain bijou d'un grand prix.
— Un bijou d'un grand prix ! s'écria le [donibier. Je ne le crois pas, messire; car s'il en avait eu un, il lent engagé ou joué à l'instant même. iJu reste, nous ne risquons rien à clierclier. (Jui sait si nous ne trouverons pas encore quebjueà écus?
Et en disant ces mots le marchand se mit à fouiller lou-; les vêtements du mort.
— Pas un liard! murmura-t-il. Le diable sait où il a trouvé ces septante-quatre écus ! Il aura joué sans doute, et la chance l'aura favori.sê, ce <|ui ne lui arri\ait pas souvent cependant. (Juanl au bijou, s'il vous en a parlé, ce n'était (|ue [lar fanfaronnade. Le capitaine ne se gênait pas pour se procurer de largent; il n'était pas diflicile sur le choix des moyens.
— (Jui, il m'a |ieul-être trompé, dit le jeune Van lleetveldc, (|ui craignait d'en avoir déjà inqi dit à cet artisan bavard. Je vais donner à mon |i(re connaissance de la mort déplorable de GofTredo. Vous, maître Cools, envoyez (jin Iqn'un (liez le commandant Van Keisgersviiet, atiii (|u'il fasse enterrer le i apitaine avec tou> les honneurs dus à son rang. Au revoir.
L'huiinete marchand accouqiagna le jeune homme jii>qu'a la porte et lui dit encore :
— Vous témoignerez, n'est ce [>as, messire, i
(|u'il y avait septanle-(|uatre écus dans le petit sachet, et rien de plus !
— Oui.
— Et comme le (•a|)itaine m'en doit beaucoup plus, j'espère bien (|u'on n;e laissera cet argent.
— l'robablement.
— Le pauvre homme? Mourir si jeune ! Ma femme en est au lit, malade de chagrin; mais si nous ne perdons [)as notre argent, elle se consolera (|uel |iie |)en. Maintenant, Dieu vous garde, messire !
(îuillaume sortit et eut grand'peine à percer la foule (jui s'était amassée devant la bouti(|ue du plombier. 11 s'éloigna ensuite en toute hâte pour échapper aux qne.-tions ilont tous ces curieux l'accablaient. Cependant, après avoir tourné le coin de l'hospice Terarcker, il ralentit un peu le pas et se mit à rélléchir avec terreur à la nouvelle situation ({ui pouvait résulter pour lui de la mort inattendue du capitaine.
On était le bijou? Goiïredo avait dit qu'il le ferait retourner aux mains de l'Amman d'une manière snipienante. Si ce malheur n avait pas suspendu l'inlluence du talisman, le précieux objet reviendrait de lui-même en la possession de son propriétaire, (iuillanme serait di>|)ensé d'avouer qu'il l'avait enlevé de la chambre à coucher de son père, comme un voleur vulgaire. Puis Everard et Sabine auraient subi coinplèlement l'action du merveilleux talisman, et lui, devenu l'objet chéri des pensées de la belle Sabine, penserait avec reconnaissance au pauvre capitaine auquel il devrait le bonheur de sa vie.
(.iette dernièie réllexioii modéra sa douleur; cependant il tremblait encore en songeant que le talisman pouvait rester perdu. En ce cas, dirait-il à son père (|ui avait soustrait le bijou? Oh! il n'oserait jamais! Et puis à quoi bon? Si les promesses du capitaine ne se réalisaient pas, mieux v;ilait pour tous laisser latlaire ensevelie dans le plus profond mystère.
L'esprit occupé de ces pensées, Guillaume se rapprochait lentement de la demeure de son père. A |)eine eut-il lïanclii la porte, (lu'uii vieux domestique vint a lui, en levant les mains et en disant :
— Oh! messire Guillaume, si vous saviez ce qui est arrivé ici ! on a volé dans la chambre à coucher de votre père, cette nuit même, un bijou précieux ! L'Amman est fiiiieux.
— Où est mon père ? demanda le jeune homme devenu pâle comme la mort. J'ai une nouvelle encore plus terrible a lui annoncer.
— Encore plus terrible, messire ?
— Le capitaine Golfredo, vous savez, celui (jui venait si soum'hI ici ?
LE SUPPLICE D'UN PÈRE
— Qui ne connaît pas le joyeux capitaine?... Eh bien, messire?
— Il s'est battu et il est mortl
— Mon Dieu, mon Dieu ! est-il possible ! exclama le vieux serviteur. Voire père est là, dans le petit salon... Hier encore si gai, si spirituel, et maintenant un cadavre. Ce que c'est pourtant que de nous !
Sans écouter davantage les lamentations du domestique, Guillaume ouvrit la porte de la salle indiquée, et les yeux pleins de larmes, il s'écria :
— Mon père, mon père, je suis un messager de malheur! GolTredo s'est battu avec le capitaine Bossart sur l'Alboem ce matin...
— Et il est blessé? interrompit l'Amman,
— Il est mort d'un coup d'épée en pleine poitrine. Ah! cela me brise le cœur, car c'était un ami sincère, et il m'a rendu bien des services.
— Le capitaine est mort? Le capitaine est mort? répétait l'Amman d'une voix sombre et en portant les deux poings à son front. C'est le plus grand malheur qui pût m'arriver en ce moment. Etesvous bien certain que le capitaine soit mort?
— Hélas ! père, je l'ai vu expirer. Son corps est dans son logement, chez maître Cools le plombier,
— Le capitaine Bossart a tué Goffredo d'un coup d'épée? murmura l'Amman. Le commandant ne laissera certainement pas cette mort impunie. La garnison n'est pas placée sous ma juridiction, sans cela... Mais que dis-je?si le combat s'est passé loyalement... Et peut-être Goffredo était-il lui-même l'agresseur? En tout cas la vengeance quelle qu'elle fût ne lui rendrait pas la vie... Ah! quel jour néfaste ! Vous ne savez pas, Guillaume? on a volé à l'hôtel, cette nuit. L'écrin qui était dans ma chambre à coucher a été ouvert, et le bijou que j'avais acheté au sire Van Beisgersvliet en a disparu. Comment cela a-t-il pu se faire? c'est ce que je ne comprends pas. Quelqu'un des invités a-t-il commis ce méfait pendant notre soirée ? Evidemment le voleur devait savoir que je possédais ce bijou et connaître la place où je le gardais — ce que ne savait aucun de nos serviteurs. A Goffredo seul je l'avais montré une fois. Le capitaine était un joueur passionné; pour se procurer de l'argent, il aurait vendu son âme. Malgré moi, un soupçon s'est emparé de mon esprit, et le capitaine,..
— Mon père, mon père, c'est impossible ! soupira le jeune homme.
— C'est ce que je me dis à moi-même, continua l'Amman; mais songez donc qu'hier au soir le capitaine avait perdu tout son argent et celui qu'Éverard T'Serclaes lui avait prêté. Quelques instants après, j'ai moi-même quitté la société
pour aller chercher de l'argent, car j'avais également perdu. J'ai trouvé Goffredo dans une pièce presque obscure à côté de ma chambre; il a paru surpris et m'a dit qu'il cherchait Éverard T'Serclaes ; et m'a demandé si je n'avais pas vu le jeune homme.
— Un pur hasard, père. Goffredo a réellement cherché Éverard. N'étions-nous pas tous étonnés de la disparition inexplicable d'Everard?
— Oui, mais Goffredo est resté absent plus d'une heure; puis il est revenu les mains pleines d'écu^. Où les avait-il trouvés? Nous savons bien qu'd n'avait pas d'argent à son logement.
— 0 mon père, croyez-moi, le bon Goffredo était incapable d'une action malhonnête, protesta le jeune homme avec une singulière expression de terreur. Il est mort, le malheureux! Que sa mémoire ne soit point entachée d'un soupçon aussi injuste!
— Dans tous les cas, Guillaume, j'espère connaître bientôt la vérité. J'ai envoyé deux ou trois de mes hommes les plus adroits. Si le bijou a été enlevé par un joueur, il aura été engagé ou vendu immédiatement... Que Golfredo soit coupable ou non, sa mort m'afllige plus encore que la perte de dix bijoux semblables à celui qu'on m'a dérobé. Il m'avait promis de mettre à exécution certains projets de la plus haute importance; maintenant il est probable que... Qu'est-ce ceci?
— Comment, maître Scoens, déjà de retour? Un des agents de l'Amman venait d'entrer dans
le petit salon.
— Messire, dit-il, vous voudrez bien me pardonner, car j'ai une bonne nouvelle à vous apporter; le bijou est retrouvé !
— Retrouvé? le bijou? répéta Van lleetvelde stupéfait. En êtes-vous bien sûr?
— Je l'ai vu, messire Amman ; je l'ai eu en main : un singulier objet rond, bizarre, ayant la forme d'une petite roue, et orné de diamants et de pierres rouges et vertes.
— C'est bien cela! s'écria Guillaume dont la figure exprima tout à coup la joie la plus vive.
Le jeune homme crut voir dans celte découverte du bijou la réalisation de la prédiction de Gollredo. Le talisman allait donc revenir de lui-même dans les mains du propriétaire sans que lui, Guillaume, dût faire l'aveu de sa mauvaise action.
— Et où l'avez-vous trouvé? demanda l'Amman,
Mais l'agent resta silencieux et fixa son regard sur le jeune Van lleetvelde d'une façon très signilîcative,
— Eh bien? fit l'Amman avec impatience.
— Messire, répondit l'agent, ce que j'ai à vous révéler est un secret si important et si étrange,