‹ [Œuvres complètes de Henri Conscience (volume 2)Chapitre 40 sur 115 · I.K SlI'l'I.ir.K in N l'IMlE · texte numérisé non relu

I.K SlI'l'I.ir.K in N l'IMlE

(|iie je regarde comme un devoir de ne le cominuiii(|uer (|u'à vous seul.

— Vous Piitendi'/, Giiillaiiiiu'? dil l'Amman. -Mie/ dans votre cliamhrc. IMeun-/ la mort du capitaine; UKiis que ce maliieur, si grand qu'il soil, ne vous rtndi' pas inconsolable. Nous n'en sommes nullement cause, el notre douleur ne peut ressusciter le mallifureux (iollVcdo.

Guillaume ('-lait dcjà levé el avait atteint la porte, lors(|ue son père prononv»! ces deriiit-rcs paroles. L'Amman se retouina vers son em|)loyé.

— (Jue save/-vous donc de si impoitant?

— Messire, quand je vous aurai appris ce que j'ai dccouverl, c'est à peine si vous y croirez, répondit l'agent prescjue à voix basse. Le bijou a été engagé pour la somme de cent écus, liier au soir entre neuf et dix heures, chez le Lombard Kiccforo de l'Allée des (Ihats,

— Hier, à neuf heures, pendant ma soirée! s'écria l'Amman. Mes soupçons étaient donc fondés! Celui (|ui a été engaijer l'objet en question n'était autre (jne floll'redo, n'est-ce pas?

— Non, non, messire, vous ne devineriez jamais le nom de cette personne, (juand même vous chercheriez cent ans.

— Oh! vous m'elfrayez! quelle pensée!

Un horrible soupçon fit dresser les cheveux sur la tète à l'Amman.

— .Mon lils? intcrrogoait-i! d'une voix étranglée. L'agent se rap|)rocba davantage encore de Van Heetvelde et lui dil d'une voix à peine saisissable :

— Le voleur, celui qui a engagé le bijou, c'est Kverard T'Serclaes!

— IMait-il? (Jue dites-vous là? s'écria l'Amman en faisant un bond en arrière. T'Serclaes, Kverard T'Serclaes? Impossible, on vous a trompé.

— Certainenif-nt, messire, c'est inouï, et je refusais aussi d'y croire; mais le Lombard ma montré, sur uno feuille de parrbemin, la déclaration d'iiverard T'Serclaes, par laquelle il reconnaît avoir engagé le bijou.

— Et celle déclaration est signée?

— Signée de sa propre main, messire.

l'rofondénienl agité par celte nouvelle, l'Amman

.'"8 laissa tomber sur une chaise et regarda un instant vers le sol d'un air méditatif. Puisse levant :

— Laissez-moi seul (piebiues moments, maître Scoens, Je vous récompenserai largement <le v<»tn' zèle. Allez dans l'anticharr.bre el allendez-y mes ordres. Ne dites pas un mot à [lersonne de ce que vous m'avez appris, l'as un mol, enleiulez-vcms?

Lorsque l'agent fut sorti, r.\mman commença à se piomener de long eu large dans la salle, agité par mille pensées confuses.

Knlin la lumière se lit dan-; son esprit troublé; il s'arrêta un instant et murmura à voix basse

tandis qu'un sourire de satisfaction éclairait son vis ige :

— Mverard T'Serclaes m'a volé! La preuve inccHiteslable de sou crime est eu la possession du Londiard! Dieu! combien vous me rendez fort contre mon ennemi mortel! Quelle bague te magi(|iie en mes mains! Comme tout va maintenant plier sous ma volonté. Mais si le vieux T'Serclaes avait vent de ce terrible secret? S'il rachetait la déclaration à prix d'argent? Non, non, c'est moi (|ui la posséderai. Nul talisman au monde ne peut être plus puissant que ce morceau de parchemin. Je n'ai plus rien à craindre. A moi la victoire!

En achevant ces mots, l'.Vmman s'élança hors du salon.

11 pouvait être environ neuf heures. La nuit était si obscure qu'il eût été impossible de rien distinguer dans les rues de Hruxelles.

Pendant les derniers jouis on avait joui d'une tem])éralure exce|ilionnellement douce; mais le vent avait tourné tout à coup au nord et avait amené un brouillard é|)ais et froid, (|ui remplissait l'atmosphèie.

Depuis longtemps déjà, les bons bourgeois étaient allés prendre du re|>os; un silence de mort régnait dans toute la ville. Si l'on apercevait (,à el là, dans l'intérieur des maisons, la namme d'une petite lampe, elle brillait à peine comme un ver luisant.

En ce moment une ombre humaine; enveloppée d'un manteau de couleur sombre avec le ca|)U(lion rabattu sur la tête, parut à coté du Poids de la \ille et suivit leiilemeni et en silence la rue des Pierres. Ce promeneur nocturne se dirigeait vers la Senne; il traversa le pont el s'avança avec précaution vers le HorgwaI, rue étroite (|ui aboutissait au moulin de maître Cryspeert, le doyen des foulons.

Au moment d(î tourner le coin de la lue, le personnage qui s'entourait de tant de circonspeclioii, s'arrêta tout à coup, se baissa comme pour cherchera pénétrer à travers le bronillard, el murmura sourdement :

— Quehju'uu! Est-ce un ami ou un ennemi? Que faire? Mon couteau est ouvert dans ma poche... et si c'étail un espion île l'Amman...

Il reprit sa marche el s'avança vers l'église Sainl- Gorix, d'où il entendit encrtre des pas (|ui se rapprochaient; mais sans doute cet autre pr(uneneur craignait aussi d'élre espionné ou reconnu, car tout bruit cessa soudainement. Et le premier des deux hitmmes eut beau temlre l'oreille el ouvrir l'fi'il, il n'entendit rien el ne vil persdnne.

— 11 s'est donc enfoncé sdus leire? grommela

LE SUPPLICE D'UN ?VA\E

10 mystérieux personnage. Serions-nous réellement espionnés? Oh! si j'en étais sûr et si je tenais le gaillard dans mes mains! Aussi vrai que je suis le doyen des bouchers...

Après un moment de réllcxion, i! lourna à gaucho, passa le pont des Juifs, monta la rue des Teinturiers et revint ainsi sur ses pas.

N'entendant plus rien, il touina le coin du Borgwal, et s'apprêtait à frapper au moulin de maître Gryspeert, lorsqu'il entendit de nouveau un bruit de pas et aperçut une petite ombre noire qui comme lui s'approchait du moulin en rasant les maisons.

Maugréant d'impatience et de colère, le doyen des bouchers se dirigea, le couteau à la main, vers l'inconnu, et lui demanda à voix basse, mais d'un ton bref et impérieux :

— Qui moud là?

— Le vent! fut-il répondu.

— Comment! c'est vous, maître LanUhals?

— Oui, maître Pex, c'est moi.

— Heureusement que vous êtes un ami! J'avais déjà mon couteau à la main.

— Votre couteau? Il serait dangereux d'en faire usage dans cette rue. Nous devons rester calmes.

11 se fait déjà tard. Venez, ami Pex, entrons.

Ils s'approchèrent de la porte de la foulerie et frappèrent trois fois.

— Qui moud là? demanda-t-on très bas et à travers le guichet.

— Maître Lankhals, le doyen des forgerons. La porte parut s'ouvrir et se fermer d'elle-même ; car le domestique, caché dans l'obscurité, resta muet.

Une petite veilleuse qui scintillait dans le lointain au bout d'un long corridor, leur montra la direction qu'ils devaient suivre.

Lankhals arrêta son compagnon en chemin et lui fit cette question :

— Maître Pex, n'avez-vous pas revu le sire de T'Serclaes depuis notre réunion ?

— Deux fois.

— A-t-il parlé à Clutinc?

— Oui, Clutinc a accepté et a donné sa parole d'honneur.

— C'est fâcheux. Nous regretterons cette décision quand il sera trop tard, ami Pex. Nous, gens de métier ou bourgeois commerçants, nous ne devons pas recevoir de chevaliers parmi nous, au moins dans notre conseil secret.

— Vous avez raison, maître Lankhals. Comme vous, je me déclare contre cette innovation; mais T'Serclaes a proposé la chose, et ce que T'Serclaes désire, les autres l'acceptent avec une soumission d'esclaves.

— C'est humiliant pour nous ! Cette lâcheté me blesse et m'irrite. Les nobles sont nos ennemis

nés, et lors(jue l'occasion s'en |)résenle, nous ne savons que leur obéir servilement. Ne méritonsnous pas d'être méprisés et opprimés par ces gens orgueilleux? Et pourquoi toujours ce T'Serclaes? N'y a-t-il donc pas dans les métiers des hommes intelligents et de bon conseil ?

— Certainement, il y en a. Vous-même, maître Lankhals...

-■-•Je ne parle pas de moi; mais nous laisser toujours conduire par le nez comme des enfants, c'est honteux ! Par exemple, avons-nous besoin de chevaliers pour nous mener au combat? Qui est plus intrépide que vous, maître Pex?

— Que je ne recule jamais devant aucun danger, c'est une chose que tout le monde connaît; mais pour ce qui concerne T'Serclaes, nous devons le supporter, car sans lui nous ne pouvons rien.

— Vous le croyez ! C'est une erreur.

— Non, non. T'Serclaes est trop puissant sur lo peuple et même sur les doyens des métiers.

— Ce sont des fous ! Toujours ils se mettent sous les ordres des gens des lignages, bien qu'ils sachent, par expérience, que ces hommes hautains trahissent le peuple au dernier moment... Et cela ne m'étonnerait pas que T'Serclaes luimême... On frappe à la porte. Nous ne sommes pas les derniers. Entrons.

Arrivés au bout du corridor les deux doyens pénétrèrent dans une chambre spacieuse, une sorte de magasin, qui n'était éclairée que par une seule lampe, dont les rayons atteignaient à peine les extréniités de la vaste pièce.

On voyait de tous côtés, contre les murs nus, des piles de pièces de drap. Dans les coins gisaient en désordre des cadres en bois et des outils de foulon.

Autour d'une table de planches grossièrement jointes, étaient assises une vingtaine de personnes, les unes sur des bancs, les autres sur des pièces de drap empilées en guise de sièges.

Ces dispositions avaient sans doute leur raison d'être. En etîet, à la moindre alerte, les conjurés pouvaient s'enfuir le long de la Senne, sans laisser dans ce magasin aucune trace de leur présence.

Les membres de cette réunion étaient, pour la plupart, des doyens des métiers ou d'autres gens notables appartenant à la classe des artisans ou à la bourgeoisie commerçante. A l'exception de T'Serclaes, on ne remarquait aucun membre des lignages.

T'Serclaes était assis au centre ; il était justement en train d'expliquer à l'assemblée le résultat de sa démarche auprès de Clutinc, lorsque Pex et Lankhals firent leur entrée, il recommença ses explications, et quoique Lankhals l'interrompit de temps à autre par une sorte de grognement

LE SUPPLICE D'UN PÈIIE

(lésappioliateur. son discoms fui accueilli avec acdaiiialion [lar lous les autres assislanls.

— Jo ré|)ète (pie nous avons commis une impruilenct', (lit le doyen des forijerons d'un ton bourru. Kappele/-vous, nit^ssires, (juej'ai vottl' contre l'admission de Clutinc. Quoi ! conlier nos secrets, notre vie, à un membre des lignaiies, à un ennemi lirrt'di taire de la bourj^eoisie ?

— Mais, (ju'csl-ce qui vous donne le droit de parler de la sorte? ripllcjua T'Serclaes d'un ton sévère. N'y a-t-il pas parmi les lignages un grand nombre d'hommes (jui n'ont jamais lu'sité à verser leur sang pour le |)ays et le souverain?

— A la coiulilioii qu'ils restassent les maîtres et nous les esclaves !

— C'est vrai, appuya Pex.

— Mais, moi, ne suis-jc pas i\o'> lignages? dit T'Serclae?.

— Oui, mais vous, c'est autre chose, répondit le doyen des forgerons. D'ailleurs nous verrons comment tout cela se terminera. Le sire Clutinc n'est pas ici... et il connaît notie association !

— Vous le verrez à cette s(^1nce ; il ne tardera pas à paraître, dit T'Serclaes. Je lui ai parh- avantliier: je lui ai conseill(î de venir assez tard, afin que nous fussions lous pn-sents à son cnlrc'-e. C'est un homme lerme et actif, et depuis (|ue je l'ai initié à nos projets, il est déjà parvenu à ralliera notre cause une dizaine de chevaliers. Tous ont fait la promesse solennelle qu'au moment décisif, ils courraient aux armes avec leurs gens, pour la délivrance du Hrabant.

— Promesses de chevaliers! Comptez là-dessus! dit Lankhals d'un Ion riilleur. Kl si l'on nous trahit?...

— Ali ! mes amis, ne nous laissons pas arrêter par des penséi'S aussi haineuses, interrompit T'Serclaes avec une certaine tristesse. Ne tenons pas nos regards fixi-s à cùté du but, ni au delà, mais juste au but même. Qu'en temps ordinaire vous luttiez contre les lignages pour leur disputer certains privilèges, <m peut com|irendre cela; mais il ne s'agit pas ici du plus ou du moins d'autorité des lignages. Nous vcmions d'abord délivrer notrt patrie et rendre à la (illel e nos ancii-ns ducs le Innie qui lui a été ravi par trahisoa. Vnila notre but unique; et quiconque veut travailler ponr l'atleindre, (ju'il soit chevalier, bourgeois on artisan, doit être le bienvenu parmi nous. Certainement trop de confiance peut être nuisible; mais une iléfianre sy>lémaliqne. qui ne voit partout que perfidie et traliiMin, e>l également funeste.

Lankhals et l'ex paraissaient méconlenis de celte admonition, «inils savaient dirigée contre eux. Le doyen (iryspeerl grommelait aussi en signe de désapprobation. Mais le reste de> membres de

l'assemblée appuyait pleinement les paroles de T'Serclaes.

— Ne nous querellons pas pour de pareilles niaiseries, reprit ce dernier, et continuons à travailler avec ensemble et avec union à la délivrance de noire ville. La dernière fois, mes amis, nous n'avons pas osé fixer le grand jour. Ueprenons mainlenant la délibération sur ce point capital. Quel jour et (juelle heure arrélons-nous ponr l'ellbrl décisif? (Jui demande la parole?

— Je désire parler, messire président, dit un gros brasseur. Depuis la dernière réunion, il s'est écoulé plus d'une semaine. Nos hommes nous accusent de lâcheté. Chaque jour pour nous vaut de l'or. On ne sait ce qui peut arriver. Je dis doiii- : le plus l()t ce sera le mieux.

— Dans deux ou trois jours, dit Pex.

— Ce sont toutes paroles en l'air, fit le doyen des boulangers. Les métiers ne sont pas assez préparés; le levain n'est pas encore mûr.

— Trop mûr, beaucoup trop mûr, voulez-vous dire, répli(iua le brasseur. La bière fermente furieusement; si vous ne lui donnez pas une issue, le va^^e éclatera. Si le peuple se inel en révolte sans attendre nos ordres tout est perdu.

— Tous nos hommes sont lemplis d'ardeur et attendent avec impatience le signal du combat, ajouta le doyen des forgerons. Il faut battre le fer pendant qu'il est chaud; car si on le laisse refroidir...

— Vous exagérez l'impatience des métiers, et d'ailleurs nous ne sommes pas prêts, interrompit un marchand de dra|).

— l'as prêts? (lit Lankhals. Que nous manqnet-il donc? Vous voulez sans doute attendre que le comte soit de retour [lour vous faire serrer le frein un peu plus fort.

— Le comte ne reviendra pas avant longtemps, reprit le marchand de drap. Sans armes en nombre snlTiNant — trois ou quatre cents arbalètes au moins — il serait téméraire de donner le signal de la révolte, .\tteinlons (|ue nous nous soyons |)rocuré les armes qui nous manquent. Songez que nous ne pouvons risquer qu'une seule tenlative; si elle échoue, n<»tre adàire est faite. Pour lutter pendant la nuit cmilre des soldats bien exi-rcés, il nous faut absolument un certain nombre d'arbalètes; sans cela nos hommes se feront Ions ballre avant d'avoir pu a|)procher des soldats du comte.

— Kt(|uel délai croyez-vous nécessaire? demanda une voix.

— .\u moins trois semaines.

Des éclats de rire et des murmuies bruyants

.s'élevèrent du côté de la table où se trouvaient ( Lankhals et ses amis.

LE SUPPLICE D'UN PÈRE

Gl

Il saisit la main de son père. (Page 70.)

— Trois semaines! criaient-ils. Mais alors le comte sera cerlainement de retour!

— Si nous ne connaissions parfaitement maître Jacques Grols, dit Pex avec ironie, nous croirions que c'est l'Amman qui parle par sa bouche. Trois semaines! Autant nous conseiller de courber pour toujours la tête sous le joug de l'étranger et de renoncer à toute tentative d'atîranchissement.

— Il espère que, d'ici à cette époque, notre duc Wenceslas arrivera avec une armée du Limbourg, objecta un teinturier.

— C'est vrai, avoua le marchand de drap. Nous serions sûrs de réussir : le duc au dehors, les métiers au dedans, l'ennemi serait écrasé entre deux armées.

— Mais c'est insensé de revenir toujours sur cette espérance qui n'a aucun l'ondenient, répondit Gryspeert. Nous sommes certains que notre duc ne viendra pas. S'il lui était possible de défendre

le Limbourg contre les Liégeois et le comte de Namur, il s'estimerait déjà bien heureux.

— Mes amis, accordez-moi un moment la parole, dit T'Serclaes. En effet, nous ne sommes pas encore tout à fait préparés ; mais dans quelques jours nous posséderons des armes en sufiisance. Des arbalètes, au nombre de deux cents, sont cachées en différents endroits. Avec cela nous mettrons notre avant-garde en état de tenir tète aux archers ennemis. Il est facile de fabriquer d'autres armes. Dans toutes les forges et les boutiques des charpentiers de nos amis, on fait des objets sans forme bien déterminée, mais qui deviendront des épieux, des piques, des massues. Avant huit jours nous en aurons huit cents. Ajoutez à cela les épées, les poignards, que les couteliers tiennent à noire disposition, et les armes que beaucoup d'entre nous ont soustraites aux recherches de la police los des visites domicilières; vous trouverez que m us

vu.

LE SI PI' lie F. D'IN l'ÈRE

pouvons fMre tranquilles sous le rapport de l'arme ment.

— Kli bien! que ce soit piuir après-demain ! s'écria Laukhals.

— Laissez-moi continuer, reprit T'Serclaes. Nous n'avons à attendre aucun secours de notre gracieux duc Wenceslas. (Jue le comte de Flandre revienne procliainenient de France, je ne le crois pas; mais je sais (jue l'Amman soupçonne quelque chose de notre trame secrète. Si d'un côté nous n(> pimvon^ risquer l'ellort suprcme avant d'rln' sutlisamment préparés, d'un a-itre coté nous ne devons pas, par nos hésitations et nos atermoienienls, laisser à l'ennemi le temps d'enrayer nos eiïiiris. nuel(|ues-uns de nous, coniplant sur un appui du dehors, veulent attendre indéfiniment, dette opinion rejiose sur une illusion hien danj^ereuse. Je veux vous faire une proposition (|ui est de nature à satisfaire tout le monde. Nous sommes If ICt du mois. Dans huit jours c'est la fêle de saint (Irépin. La veille, les cordonniers, les tanneurs et autres gens qui travaillent le cuir, célèbrent la fêle annuelle de leur patron. Ces réjouissances occasionnent un certain mouvement, une «•t'rl.'iine agitation dans quchpies quuliers de la ville, sans (|U(', pour cela, rallcnlion de l'Amman ou de la garnison soit mise en éveil; je propose donc de fixer, pour le jour de la révolte, la veille de la fêle de Sainl-diépin, à dix heures du soir. .\ celle heure les écuyers du comte dorment depuis longtemps Kh hien, jevous |irie de délibérer avec «aime sur celle proposition.

La granile majorité de l'assemblée approuva par acclamation ; mais aux deux extrémités de la table des murmures de méconlenlement se firent entendre. Laukhals et ses amis Imuvaient lro|) long lin délai de huit jours. Le marchand de drap et le doyen des boulangers estimaient (pi'il y aurait témérité et danger à risfpier le coup alors qu'on n'était pas cntièremenl prêt.

— Ce point a été suffisamment traité dans la dernière réunion ! Nous sommes assez éclairés!... Notre président a raison! — Volons! crièrent plusieurs membres.

T'Serclaes mil la propf»sition aux voix. Le résultat du vole fut que quatorze membres se |)rononeaiont potiretsix seulement rimtre. Klle était donc irr<vor;iblemenl acceptée.

— Maintenant, mes amis, dit T'Serclaes, je vais v(»us donner un brefapenu de la façon dont l'exécution de notre projet |»eut élre dirigée. Tous nos hommes doivent élre bien avertis d'une chose : c'est qu'un signal sera donné la veille de Sainl- Crépin, à dix heures du soir. Ce signal sera le tocsin qui sonnera dabord à l'église Saint- Nicolas. D'autres églises, des cloîtres et des hos-

pices répondront à celle >onnerie. Les gens des métiers — beaucoup plus nombreux qu'à l'ordinaire — pren(lr(mt |)arl à la fête des cordonniers et des tanneurs. Ils connaîtront les endroits du voisinage où des armes sont cachées. Dans les autres (piailiers de la ville, on se tiendra également prêt. Soudain les cloches commenceront à sonner le tocsin, les clairons et les trompettes répondront à cet appel. Tous les hommes armés se rendront en foule vers le marché et s'empareront de la maison des Kchevins. Les rues qui avoisinent la place seront occupées. La place du Marché deviendra notre forteresse, notre rempart. Nous enverrons de foites bandes dans toutes les directions pour repousser les soldats du comte qui viendraient pour disperser la foule ameutée...

T'Serclaes fut tout à coup interrompu dans ses explications par l'ariivée de Hugo Clulinc.

Après avoir salué l'assemblée et serré les mains aux doyens qu'il connaissait, ce chevalier s'adressa à voix haute à T'Serclaes.

— Je suis allé frapper à votre hôtel quelques minutes après neuf heures. Vous étiez déjà sorti. Je me suis mis en route en tonte hàle pour me rendre ici ; mais arrivé près de l'église Saint- Nicolas, j'ai rencontré deux chevaliers de mes amis qui revenaient d'une veillée passée en ville. Ils voulaient savoir où j'allais et refusaient de me (piitter. Je craignais d'exciter leurs soupçons; ce n'est (ju'après avoir fait avec eux une longue promenade que je suis parvenu, non sans peine, à me débarrasser de leur société, car ils étaient d'une humeur très gaie. Voilà pour(|noi j'arrive si tard.

Il plongea ensuite sa main dans sa poche et en retira une lettre fermée, en disant :

— Messire T'SercI les, j'ai une commission pressante pour vous. A peine étiez-vous sorti de votre hôtel (pTun messager a apporté cette lettre, avec recommaiidaiion de vous (aire chercher et de vous la remetlre immédiatement. L'affaire paraissait extrêinr'ment grave, et votre domesticpie était dans un grand cnd)arras. Comme je devais me rendre ici, je me suis chargé de vous apporter la lettre. Chose singulière! elle vous est adressée par l'Amman!

— Par l'Amman ! s'écrièrent les conjurés stupéfaits. Qu'est-ce que cela peut signifier V

l'ex et ses amis se reganlaient l'un l'aulre en murmurant, et leurs regards trahissaient les soupçons (pii leur venaient à l'esprii. T'Serclaes .seraitil en relation secrète avec lAmman? Ou cet écrit n'était-il (|u'une tentative pour amener l'exéchevin à trahir la cause tlu peuple?

Leur défiance s'accrut encore quand ils virent T'Serclaes hésiter à ouvrir la lettre.

LE SUPPLICE D'UN PÈni-:.

— Lisez toul liaul! nous voulons savoir ce ([ue rAminan peut vous dire! s'écria le doyen des forgerons.

— Oui! oui, tout haut! répétèrent plusieurs voix.

— C'est aussi mon intention, mes amis, de vous donner connaissance du contenu de cette lettre dont l'envoi m'étonne plus qu'aucun de vous, lépondit T'Serclaes en brisant le sceau. Depuis le malheur de notre patrie, voilà le premier mot qui m'ait été adressé par Van Heetvelde. C'est sans doute quelque luse... Au reste, écoutez, vous allez apprendre ce qu'il m'écrit.

T'Serclaes lut lentement et non sans une certaine émotion ce qui suit :

« Moi, Amman de Bruxelles, je prie le sire T'Serclaes père de se rendie chez moi demain, vers huit heures du matin. J'ai à lui communiquer un secret terrible et de la plus grave importance. S'il vient, il me remercira de l'avoir averti ; s'il ne vient pas, il s'en repentira toute sa vie. »

La lettre ne disait rien de plus.

Pendant un moment, un silence profond régna parmi la petite assemblée: on se regardait étonné, stupéfait.

— Un secret terrible? Qu'est-ce que cela peut être ?... L'Amman, rendre un service au sire T'Serclaes! 11 sont donc amis? murmurait-on.

— Eh bien ! le président n'a-t-il aucune explication à nous donner? demanda Lankhals avec aigreur.

— Des explications? répondit T'Serclaes : je ne sais absolument rien. Certainement, c'est une fourberie. Quelle autre chose peut-on attendre du scélérat qui a vendu le Brabant et ses souverains, pour devenir Amman ?

— Mais vous irez néanmoins le voir demain? fit Pex de sa voix maussade.

— Non, la pensée seule de me trouver en présence du traître me fait frémir d'indignation.

— Puis-je dire un mot? demanda Clutinc. Selon moi, messires, vous avez tort. Bien loin de détourner T'Serclaes d'aller chez l'xVmman.je le prierais, moi, de s'imposer au contraire cette visite désagréable pour le bien de notre entreprise. Qui sait si Van Heetvelde lui-même, tout en voulant peut-être tromper T'Serclaes, ne lui révélera pas des choses d'une extrême utilité pour nous? Si cela arrivait, ne serions-nous pas imprudents, coupables même, de n'avoir pas profité des fausses démarches de l'ennemi pour pénétrer ses intentions? On murmuie ici à ma gauche. Se défie-f-on de messire T'Serclaes? Je me sens indigné d'une pareille injustice. Quel est celui qui ose allirmer qu'il aime plus ardemment que lui le pays et nos princes? S'il en est un, qu'il parle! Bien que je

ne sois initié à votre œuvre que depuis ce soir, j'exprime mes opinions avec la liberté d'un cœur sans reproche. Je propose que l'assemblée prie T'Serclaes — et au besoin lui ordonne — de se rendre demain chez l'Amman.

— Il essayera de le corrompre! dit Lankhals.

— Il l'induira en erreur et le fera tomber dans quelque piège, ajouta Pex.

— Mais prenez-vous donc messire T'Serclaes pour un enfant? répliqua Clutinc. Averti comme il l'est, il ne se laissera pas surprendre par son ennemi. S'il y a entre eux une lutte de finesse et d'habileté, je ne doute [)as que T'Serclaes n'en sorte vainqueur. Alois nous connaîtrons cet importantet terrible secret dont parle ce billet mystérieux et nous pourrons en tirer profit ; tandis que l'ignorance où nous sommes à ce sujet pourrait être fatale à notre entreprise.

Après un nouveau débat sur la proposition de Clutinc, le vote fut réclamé.

T'Serclaes sup()lia d'abord l'assemblée de ne pas lui imposer cette tâche. Van Heetvelde était son ennemi mortel. L'aversion qu'il éprouvait pour celui qui avait vendu la patrie lui ôterait peut-être tout son calme, tonte sa prudence.

Mais il finit par reconnaître que Clutinc et ceux qui l'engageaient à risquer celle visite pouvaient avoir raison; et cédant, k leurs sollicitations il se déclara prêt, si l'assemblée l'exigeait, à subir une démarche aussi odieuse.

Malgré l'opposition de Pex et de ses partisans, il fut décidé, à une très forte majorité, que T'Serclaes se rendrait le lendemain chez l'Amman.

■ — Soit, j'obéirai, dit T'Serclaes. Ce point est donc réglé. Continuons maintenant notre délibéralion. Pendant les huit joui's qui nous séparent de la veille de Saint-Crépin, il faudra des décisions sur une foule de détails ({ui ont aussi leur importance Nous ne pouvons pas nous réunir tous les jours; il y aurait à cela trop de danger. C'est pourquoi je proposed'élire trois membres, auxquels on donnera pleins pouvoirs pour déciller et ordonner en votre nom. Il me semble que c'est le seul moyen d'imprimer une vive impulsion à notre entreprise et de diriger nos patrioti(|ues elTor:s avec cet ensemble qui seul garantit le succès.

La proposition fut acclamée avec chaleur, et quelques voix crièrent:

— T'Serclaes et Clutinc! — Maître Crois! — Varinx ! — De lîrnyn ! — Lankhals.

— Oui, oui, continuez, interrompit Pex avec colère. Je vois où l'on veut en venir. Parmi les trois mendjres (jui seront con)me nos chefs supièmes, vous allez nommer deux chevaliers! on dirait que vous agissez ainsi pour inspirer de la défiance et de l'irritation aux métiers. Que le sire Clutinc ne s'en

LE SUPPLICE D'UN PÈRE

oITeiisc pas, je remplis IVancheineiit mon devoir patriotique. Ou'il me permette donc de lui dire qu'il est encore trop nouveau parmi nous et (|ue nos hommes recevraient mal ses ordres.

— Vousavez raison, maître Pex,ré|)on(lit Clutinc. Je remercie les membres qui ont prononcé mon nom, mais je déclare être convaincu (|ue de nous tous je suis le moins apte à faire partie de ceux(|ue vous voulez investir tie pleins pouvoirs.

— Assez! votons! s'écria la majorité.

— Je demande la parole ! hurla Liinkhals.

Et, sans attendre (|u'elle lui lût accordée il dit avec une colère mal contenue:

— Je m'o|)pose à ce qu'on vote ! 11 sera lonjours temps de commettre une erreur fatale. Vous avez ilécidé (jue notre président ira faire une visite à r.Vmman. Nous ne savons pas ce qui se dira entre eux ni quel sujet y sera traité. Dans tous les cas celle visite peut avoir pour consé(|uence de nous ohlijjer àmodilier nos plans et peut-être d'avancer ou d'ajourner le moment fixé pour notre dernier ellorl . Dans celle incertitude, il est prématuré de prendre une résolution ijoelconque. il faut d'abord qn il nous soit rendu compte de ce qui se sera passé entre notre président et l'Amman. Si les autres sont tranquilles à cet éi:ard, mes amis et moi ne le sommes pas. Je propose donc de lever la séance et de décider ((ue demain à la même heure nous nous réunirons ici de nouveau. Dès que messire T'Serclaes nous aura fait part de son entretien avec l'Amman, nous pourrons continuer nos délibérations en connaissance de cause et prendre les résolutions (|ui nous paraîtront bonnes et utiles.

Celle fois, la plupart des meudMes et môme T'Serclaes et Clutinc partagèrent l'opinion de Laiikhals. Au vote, l'assemblée se prononça unanimement en faveur de sa proposition.

— Voilà ijui est décidé, dit T'Serclaes : nous nous retrouverons ici demain. C'est selon moi une sa;;e mesure. Le secret que le traître peut me conlier me pèserait bjurdement sur le cœur. Je remercie maître Lankhals de m'avoir fourni le moven de m'en décharger en votre [trésence... Levons la séance, et quitlons la demeure de maître (Irijspeert avec les précautions habiluelles; c'est à dire l'un après l'autre, avec un court intervalle. Chacun de nous sait île quel côté de la ville il doit se rendre en sortant d ici. Je prie messire Clulinc dépasser par le cimetière Saint-Garix, et de traverser le pont sur la Si'nne(trcs de la Grue. Ces précautions sont nécessaires, messire, pour ne pas éveiller de soupçons et pour tenir nos réunions secrètes. A préseul, mes amis,p(;rmellez-moi de partir le premier. Je vous salue tous cl de tout cieur. A demain!

T'Sercl.iesjela son manteau sur ses épaules et quitta la réunion.

A|)rès une nuit troublée par les agitations de la colère et de l'inquiétude, le vieux T'Serclaes s'était levé avec le jour.

11 n'éiait pas encore sept heures lorsqu'il sortit de son hùlel, le manteau sur les épaules, pour rendre à l'Amman la visite qui lui avait été imposée.

Il gravit la colline Saint-Michel et commença à descendre la nie de Bergh.

Le sourire (jui, jusiju'à ce moment, avait erré sur ses lèvres, dispaïul pour faire place à une expression plus sombre.

Dans i|uel(|U(ts instants, il allait paraitn^ devant son ennemi, devant le traître (|ui avait vendu le Drabant, devant l'homme iju'il méprisait le plus et (jui le haïssait mortellement de son cùté. Qu'est-ce que l'.Vmman |)0uvail avoir à lui dire? Voulait-il lui tendie un piège, ou l'amener par la ruse à divulguer les importants secrets des conjurés? Le trailre n'y réussirait pas; car ce serait une absurdité que d'èlre sincère et loyal avec cet homme faux et perfide; et lui, T'Serclaes, n'hésiterait pas, si cela était nécessaire, à tromper un pareil fourbe.

Lorsqu'il eut atteint la rue de la Putterie et qu'il vit de loin l'hôtel Van lleetvelde, ses yeux se mirent à lancer des éclairs; un sourire amer et plein de mépris plissa ses lèvres : il redressa la tète comme si un sentiment de fierté eût tout à coup gonflé sa poitrine.

Kn elfet, il se rappelait la morgue de son ennemi, et dans la crainte que celui-ci n'essayât de l'humilier, il s'arma de tout le dédain dont il était capable, jtour opposer à l'Amman une attitude aussi fière que la sienne.

Il entra dans l'hôtel et ordonna à un domesli(|ne d'avertir son maître; mais le valet avait sans doute reçu des ordres d'avance, car il ouvrit la porte du sabm et cria d'une voix retenlissante :

— Messire T'Serclaes!

Les deux ennemis, se trouvant soudain l'u présence, s'inclinèrent légèrement et se saluèrent à voix liasse.

Tons deux firent i|uel(|iies |ias en avant et se regardèrent en croisant leurs yeux comme des épées : T'Serctnes avec un regard froid et fier, Van lleetvt'lde. avec niif ex|iression (h- trioinpht> et un sourire iiidélini>sable où la pitié hypocrite se mAlail à la raillerie.

T'Serclaes rompit le silence le premier.

— Le seigneur Amman a désiré recevoir ma visite, dit-il d'un ton sec. Me voici. Qu'a-'t-il de si important à me communitjuer?

LE SUPPLICE D'UN PÈRE

— Veuillez vous asseoir, messire T'SercIues, (lit Van Heelvelde en avançant un siège,

— Votre politesse est superflue : un entretien entre nous ne peut être long.

— Vous vous trompez, messire, et vous reconnaîtrez vous-même votre erreur. Veuillez faire comme moi; prenez un siège.

Tous deux s'assirent en face l'un de l'autre, et T'Serclaes dit d'un ton sec :

— Soit, mais je vous prie d'être bref; car je n'ai pas beaucoup de temps à perdre ici.

— Noussommes ennemis depuis longues annoses, je le sais, commença l'Amman. Il y a autant de distance entre nos idées qu'entre les pôles; si vous pouviez me faire du mal, beaucoup de mal, vous n'en laisseriez pas sans doute échapper l'occasion. Mais il se présente dans la vie humaine des circonstances si terribles, si douloureuses, ({ue, si notre ennemi le plus implacable en devient la victime, nous nous sentons malgré nous pris de compassion pour son sort.

— Vous mettez ma patience à une rude épreuve! s'écria T'Serclaes. Laissez de côté tous ces détours, et venons au fait.

— Soyez calme, mon pauvre T'Serclaes. Ce que j'ai à vous dire doit vous frapper si cruellement dans ce que vous avez de plus cher au monde, que je voudrais par pitié vous préparer à recevoir courageusement ce coup affreux.

Pendant qu'il prononçait ces mots. Van Heetvelde tenait son regard attaché sur celui de T'Serclaes avec une expression de joie féroce, comme un tigre jouant avec sa proie avant de la déchirer.

T'Serclaes se leva vivement et s'écria :

— Vos paroles ne sont pas sérieuses, Amman. Vous poussez la plaisanterie trop loin. Ça ne prendra pas! Soyez bref et précis, sinon je vous quitte à l'instant.

— Toujours orgueilleux! murmura Van Heetvelde. Vous méconnaissez ma générosité. Eh bien, soit! Ecoutez. J'ai donné avant-hier une soirée. Pendant cette fête, on a pénétré dans ma chambre à coucher ; on a ouvert un écrin et volé un bijou orné de diamants et de rubis qui vaut au moins cinq cents écus.

— Qu'ai-je besoin de savoir cela? grommela T'Serclaes. Serait-ce un de vos invités qui aurait dérobé ce bijou?

— Comme vous dites.

— Si vous invitez des gens à l'honneur desquels on ne peut se lier...

— Ne raillez pas, T'Serclaes, la vérité est terrible, écrasante pour vous... Non, ne soyez pas impatient; encore quelques mots, et vous saurez tout. Celui qui, à la faveur des ténèbres, a pénétré dans ma chambre à coucher... comment le nom-

merai-je?... le voleur, est allé le même soir engager le bijou pour cent écus chez un juif de l'Allée des Chats, vous savez : Niceforo? 11 a comparu deux fois devant vous pour fait d'usure, lorsque vous étiez encore échevin, et nous lui avions...

— Vous connaissez le voleur? interrompit T'Serclaes. Condamnez-le et faites-le pendre ainsi qu'il le mérite. Mais quel intérêt ai-je dans cette affaire?

— 11 faut je vous dise le nom du voleur. Mon cœur est ému de compassion; je n'ose pas! dit l'Amman avec une douleur parfaitement jouée.

— Allons, vous jouez un jeu ridicule avec rnoi, (it T'Serclaes. Si vous n'avez pas d'autre secret à nie révéler que le nom d'un misérable coquin, dites-moi ce nom afin que je m'en aille.

— Ce nom, malheureux père!... J'hésite, je tremble; car vous qui aimez votre fils comme la lumière de vos yeux... Ah! que Dieu vous garde contrôle coup terrible... Le voleur, c'est... Everard T'Serclaes!

Un moment de silence régna dans le salon; les deux ennemis échangèrent un regard aigu comme la pointe d'un poignard. Van Heelvelde goûtait d'avance la mortelle blessure de T'Serclaes. Quant au vieux père, il restait stupéfait, comme s'il n'avait pas compris ce qu'on venait de lui dire.

Mais tout à coup il poussa un éclat de rire strident :

— Mon lils! mon fils, le voleur! s'écria-t-il. Mon fils, si bon, si honnête, si généreux, il aurait volé un bijou? Ah, vous êtes monstrueusement fou ! Il volerait pour cent écus, lui qui en possède des centaines de mille du chef de sa mère? De plus, je suis son trésorier; il n'a qu'à ine demander autant d'argent qu'il voudra. Quelle absurdité ! Et vous, vous Van Heetvelde, vous avez osé croire à cette stupide calomnie ? Mon fils, mon noble Éverard, un voleur de nuit ? Ah ! ah ! Vous me faites mourir de rire!

Il y avait quelque chose de forcé dans le rire nerveux de T'Serclaes. L'Amman le laissa ricaner un moment, puis il dit :

— Je comprends que votre cœur de père se refuse à croire une révélation aussi épouvantable; mais je vous ai dit la vérité : lui, lui seul a dérobé le bijou dans ma chambre à coucher.

— Vos sens sont troublés, Amman. Si vous me disiez qu'un voleur a emporté la tour de Sainte-Gudule, je vous croirais plutôt que d'admettre que mon fils a pu s'approprier malhonnêtement un seul florin.

— Mais il y a des preuves, des preuves indiscutables.

— Des preuves? répéta T'Serclaes avec une expression d'incrédulité railleuse.

— Le juif a fait signer une déclaration à celui

Gfi

LE SUIM'LICE D'UN 1ȃRE.

qui a on<r;>}îé mon bijou, .l'ai celle doclaration dans ma pnclii'; j<' vais vous la niotUrer... Sur le boni tic paicliciiiin que j'ai là, dans ma main se liouve l'iril ce qui suit : « .Moi, Kveiard T'Serclaes, reconnais avoir dt'posé en {j;aj!e, ciiez mallio Niceloro, ccrlain bijou orné de diamanis, do rubis el d'cnuTauilcs . sur Ictiuel j'ai rc^u cenl écus. w

— El c'est siiiiit'? deman la T'Scrclaes.

— Voyez, n*i;arilez. Ne connaissez- vous pas la sijjnalure de votre (ils?

T'Serclaes tint un iiistanl ses yeux lixés sur le parcbemin, el pi\lit visiblemonl. Les yeux de l'Amman brillaient d'une joie triompliaiilc.

■ — Vous vo\ez bien, n'est-ce pas, que voire lils a signé celle déclaralion.

— .Mais non ! s écria T'Seiclaes s'arracliant au doute qui l'oppressail ; non, rim|)Ossibililé ne peut pas êlre possible. La signature est très bien imitée, en elTel. Mais c'est un faux: c'est utie ruse infernale (|ui ne réussira pas. .Mon noble enfant est à cenl coudées au-dessus d'un soupçon aussi vil! .\h! c'est là le fameux secret que vous aviez à me révéler?

— Calmez-vous, je vous prie, T'Serclaes. Je veux vous aider à sauver l'honneur de votre (ils. Écoulez-moi d'aburd avec une juste bienveillance, Vous sert'/, libre après dagir comme il vous plaira. Kn ma qualité d.Vmman, je suis obligé, au nom de mon gracieu.x seigneur, le comte de Flandre, de poursuivre tous les malfaiteurs, et je devrais, ayant en main une pareille pièce, faire arrêter immédiatement votre (ils el faire prononcer contre lui une sentence de mort.

— Il est innocent, vous dis-je !

— Supposons-le ptmr le moment. Je devrais néanmoins, le faire retenir en prison jusiju'à ce qu'il eùl prouvé son innocence... Et ce fail seul attacherait à votre rjon et au sien une llélrissnre (|u*un ac(|uillement même ne ponrr.iil elfacer. Vous le savez bien.

T'Serclaes rejjarda un moment Van llectvidde dans le fond des yeux. 11 pinéira la scélératesse de son ennemi, et comprit avec elTroi quelle force celle apparence «le preuve lui donnait pour porler à son fils et à lui-même un cou|) mctrtel. Celle conviclion brisa sa fierlé. i'renanl un Ion de supplication plus amer que la uiort, il murmura :

— Amman I vous ne serez pas assez injuste ni assez inhumain pour faire arrêter mon fils et l'accuser publiquement avant d'êlre parlailemenl certain qu'on ne vous a pas trompé?

— Pour le moment, mon intention est, en ellet, de tenir l'allaire secréle, el j'ai même ordoimé sévèrement, au juif el à l'agetil qui m'a mis sur les traces du cou|)able, de garder le silence le plus

complet. Miis ({ue voire lils ne soit pas emprisonné et comdanné, cela dépend entièrement de vous.

— De moi, que voulez-vous dire?

— J'ai i\ti> conditions à vous pro|)oser. Puisque nous sommes ennemis, mettons de côté toute feinte el toute arrière-pensée. Une bonne parlie de la bourgeoisie el des métiers pré|)are en secret une tentative de révolte contre le comie de Flandre et contre moi... Vous haussez les épaules? iNaturel- Icmenl, je ne suis pas votre confesseur et vous êtes trop habile [)our me faire i'aveu de la conjuration. .Mais je dis : vous, T'Serclaes, vous êtes l'âme de ce mouvement populaire, dans tous les cas votre iniluence el votre pouvoir sur les métiers sont sans limites; el si vous êtes étranger à ces basses intrigues, un mot de vous sullira pour calmer le peuple el le faire renoncer à toute entreprise violente. Je comprends cpie vous préféreriez me voir massacrer, moi et ceux (|ui sont attachés au comte, plutôt que de nous aider à faire notre devoir; mais je possède maintenant un moyen tont-puissanl pour vous y contraindre. Je vous reuijs respons.ildc de tout ce (|ui peut survenir. Aussitôt (|ue le peuple armé descendia dans la rue et lenlera mw émeute, si peut redoutable qu'elle soit, je fais arrêter votre (ils... S'il a pris la fuite, ce n'en sera (|iie mieux : car celle fuite sera l'aveu de son crime. La honte de sa condamnalion sera bien plus grande, puisiju'alors personne ne le plaindra, ne doutant plus de sa culpabilité... Vous rejetez mon odre, T'Serclaes? Inutile! Ce morceau de parchemin est un frein d'acier avec lequel je puis vous conliaindre à m'obéir et à plier sons ma V(donlé!... (Juc pailezvous (1(! fausseté et de lourberie? Quoi! vous cherchez à briser mon pouvoir, à me faire assassiner j)enl-êtie par une populace égarée... el mainlenani (|ne le sort me futirnit un moyen de vous maler, il ne me sérail pas permis d'en faire usage? Dites, le(|U(d de nous deux esi dans une position |)lus pitoyable?

Jus(|u'alors T'Serclaes avait écouté les paroles de l'Amman avec une impatience furieuse, et il l'avail interrompu plusieurs fois par di-s rêplirpies très violentes; mais à la (in, vaiiu'U par l'hoireur de sa situation, il perdit Uuii courage, car il répoiiilil à l'Amman avec plus d'accablemenl (|ue de colère :

— Mais, seigneur Amman, vous vous mê|)renez surl'élendne de mon inlloence sur le peuple. Si V(ms aviez leellemenl des raisons |)our redouter «|U(d(|ue émeule populaire, il ne serait pas moins injuste que cruel de m'en rendre responsabh-.

— Vaincs pandcis (juî cela! Vous connaissez mes conditions, je n y changerai rien. Toute feinte est superlliic.

LE SUPPLICE D'UN PERE

(il

— 0 ciel ! vous feriez donc emprisonner mon (ils innocent si quelque trouhle éclatait dans la ville? et sur un simple soupçon vous détruiriez pour toujours son honneur et son bonheur?

— Votre fils est coupable.

— C'est impossible et vous le savez vousmême, seigneur Amman !

— Ce parchemin ne porte-t-il pas sa signature?

— Mais elle est fausse! un fourbe a imité cette signature. Mon fils est l'honnêteté même : personne n'a un caractère plus noble que le sien. Je ne puis en ce moment vous donner des explications sur cette affaire; mais je vous prie, seigneur Amman, de m'accorder le temps de parlera mon fils et de prendre quelques renseignements. Je suis certain de pouvoir vous démontrer qu'on vous a trompé.

— Autant de temps que vous voudrez; mais n'oubliez pas mes conditions. Je reste inflexible sur ce point.

— Et si je vous prouvais que mon fils est innocent?

— Si vous pouvez me prouver que votre fils w'a pas signe lui-même, celte déclaration, je brûlerai ce parchemin sous vos yeux, répondit l'Amman avec un sourire railleur.

— Et bien! messire, je quitte votre hôlel pour chercher ces preuves. Permettez-moi, quand je les aurai trouvées, de venir vous les communiquer.

— Certainement, T'Serclaes; je vous recevrai avec plaisir; mais en attendant, n'oubliez pas, oh! n'oubliez pas mes conditions !

— Au revoir donc ! bégaya T'Serclaes anéanti, écrasé d'humiliation et le rouge de la honte sur le visage.

Lorsqu'il se trouva dans la rue, il s'arrêta un moment et passa vivement la main sur son front pour rassembler ses idées. Les yeux cloués au sol, il lui semblait voir s'ouvrir à ses pieds un abîme de malheur et d'infamie! Il était vaincu, gisait enchaîné comme une victime, comme un esclave impuissant, sous les pieds de son ennemi, du traître à la patrie!... Mais au bout d'un moment une lueur d'espoir se ralluma au milieu des ténèbres qui pesaient sur son àme. II était impossible que son fils fût coupable; prouver son innocence d'une manière éclatante n'était peut-être pas difficile. Alors l'Amman détruirait ce fatal parchemin.

De quel côté allait-il diriger ses pas? A quoi bon parler de cette affaire à son fils? Éverard ne savait probablement rien. L'unique témoin, dont il avait bien retenu le nom, était Niceforo, le juif. Il pourrait peut-être obtenir de lui quelques éclaircissements qui le mettraient sur la trace du faussaire. Ce qu'il avait donc à faire immédiatement était de se rendre chez le juif.

Poussé par cette idée, T'Serclaes se mit à marcher à pas rapides. Il était si profondément atîmé dans ses réflexions qu'il s'en allait droit devant lui, heurtant les passants qui se trouvaient sur son chemin. Parfois un soupir douloureux s'échappait de sa poitrine; il secouait la tête (l'un air découragé; puis ses yeux se ranimaient, il souriait de joie comme s'il était déjà sûr de la victoire. N'é(ait-il pas en effet aussi convaincu de l'innocence de son fils que de sa propre existence? Mais comment le prouver sans réplique? Par quel moyen éclairer l'Amman, cet homme pervers, sans conscience et capable de tout?

Alors la nuit se refaisait dans l'âme du malheureux père, et il laissait retomber sa tête accablée. Si la révolte ne réussissait pas, son fils serait arrêté et condamné... son bon, son noble Éverard... Un T'Serclaes sur l'écliafaud !... Mais non, c'était un songe, un affreux cauchemar!... Pourtant qui pouvait savoir comment finirait cet horrible drame?

Sous l'impression de ces dernières pensées, T'Serclaes frappa à la porte du juif, et fut introduit par une vieille femme.

Niceforo, qui était occupé k peser des pièces d'or, se leva vivement et bagaya d'un air surpris et inquiet :

— Messire T'Serclaes dans mon humble demeure ! Qu'est-ce qui me vaut l'honneur d'une pareille visite?

— Vous le devinez bien, dit T'Serclaes. Ne haussez pas les épaules ; il est inutile de feindre avec moi.

— Vraiment, messire, je ne vous comprends pas.

— Prenez garde, maître Niceforo, je ne suis pas un homme qu'on peut tromper sans danger! fit T'Serclaes d'un ton sévère et impératif. Répondezmoi ! Avant-hier, au soir, on a engagé chez vous, pour la somme de cent écus, un bijou garni de diamants et d'émeraudes. Le niez-vous?

— Je ne sais positivement pas ce que vous voulez dire, messire, répondit le juif. Avanthier, je me suis couché à huit heures et j'ai dormi jusqu'au matin.

— Et personne n'a troublé votre repos en vous apportant un gage?

— Personne, messire.

— Ah ! Niceforo, vous mentez ! s'écria T'Serclaes. Je le sais; et quand même je ne le saurais pas, je lirais la vérité dans vos yeux. Je comprends que vous cherchiez à cacher les noms de ceux qui vous remettent des objets en gage, aussi longtemps que vous n'avez aucun intérêt à les révéler...

T'Serclaes tira quelques écus hors de sa poche et les déposa sur la table en disant :

LE SUPPLICE D'UN PÈRE

— Voici le moyen de délier votre langue, n'est- ' ce pas ?

Le juif saisit rarjient, mais garda le silence.

— Kh bien ! reprit T'Serclaes, reconnaissezvous avoir reçu ce bijou?

— Ali! ayez pilié de moi, messire ! soupira Niceforo. L'Amman m'a défendu, sous la menace des peines les plus sévères, de parler à àme qui vive de ce précieux bijou.

— Mais je viens de chez l'Amman ; il m'a raconté l'affaire dans tous ses détails et maintenant je voudrais savoir de vous si on lui a ra|'|»orlé la vérité. Vous pouvez donc être lran(|uille du côté de l'Amman, maître Mceforo. Dites-moi, sans détours, qui est venu engager ce bijou cbez vous?

— Puisque vous le savez, messire.

— C'est égal, je veux l'apprendre de votre Ijouche même.

— Je crains, je n'ose j)as, messire; car si vous ne le saviez pas encore...

— Parlerez-vous ?... Je vous l'ordonne! Qui est-ce qui vous a engagé ce bijou?...

— Ali! vous me faites violence, messire! C'est... c'est voire fils, votre (ils Éverard,...

— Mon (ils, Kverard ! répéta T'Serclaes d'une voix altérée; grand Dieu! dans qnel piège infernal suis-je tombé ! Quelle œuvre du démon !

Et le malheureux se laissa tomber sur un siège.

Niceforo, craignant (|ue son visiteur ne tombât en défaillance, saisit une cuvette jdeinc d'eau; mais T'Serclaes se releva et, faisant violence à son émotion :

— Ce n'est pas possible, on vous a trompé, Niceforo. Connaissez-vous mon fils?

— Je ne l'avais jamais vu auparavant, messire.

— Ah!... Et (jnelle espèce d'homme était celui qui est venu engager le bijou? l'avez-vrtus iiieii regardé ?

— Je tenais seulement une petite lampe à la main. La chambre était fort peu éclairée; mais il m'a semblé que c'était un jeune chevalier, un bel homme.

— Son Age?

— Je ne sais pas : vingt-cinq, trente ou trentecinfj ans... élancé de taille, avec des yeux noirs et brillants et un nez assez grand, mais bien fait.

Une sueur froide perlait an front de T'Serclaes. Ce n'était pas absolument le portrait de son (ils que venait de faire le vieil usurier; mais il n'y avait cependant rien de cette esquisse qui lut en désaccord avec les traits d'Everard.

— Iléla> ! hélas! quelle torture ! se dit T'Serclaes. L'ne pareille incertitude dans le cciuir d'un père! L'enfer même est moins horrible!... Ses cheveux, la couleur de ses cheveux? conliniia-t-il désespéré.

— Je n'ai pu voir sa chevelure, messire, il avait son capuchon rabattu sur la tète.

— Son habillement alors! Comment était-il velu?

— Je ne l'ai pas très bien remarqué non plus. Le jeune homme était entièrement enveloppé dans un manteau rouge.

— Merci, ô mon Dieu! exclama T'Serclaes en levant ses mains vers le ciel. Ce n'était pas lui! Ah ! de quel poids vous me soulagez... Son manteau était ronge!... rouge, n'est-ce pas, maître Niceforo.

— Oui, messire, rouge, couleur de feu.

T'Serclaes riait, ses yeux brillaient et dans sa

joie, il pressait la main du juif et lui disait avec elfusion.

— Merci, maître Niceforo ! vos dernières paroles m'ont rendu la vie. Continuez à garder pour tout le monde le secret que l'Aniinan vous a imposé. Dès que cette alfaire sera terminée, je vous récompenserai généreusement.

— Mais messire n'a donc pas interrogé son lils sur cette alfaire? Il peut mieux (|ue tout autre vous dire s'il est venu chez moi avant-hier soir.

— En effet, j'aurais dil commencer par là; je me serais épargné bien des angoisses... Maintenant je vous quitte; peut-être me reverrez-vous avant peu. Vous témoignerez que celui qui a engagé le bijou avait un manteau rouge. Depuis son enfance, mon fils n'a jamais porté que des manteaux noirs ou d'un vert sombre. Au revoir!

En prononçant ces mots, T'Serclaes sortit de chez le juif et marcha d'un pas léger; il courut pour ainsi dire jusqu'à l'extréniité de l'Allée des Chats; il ne ralentit son allure (|u'à l'entrée de la rue du Chêne.

Il se frottait gaiement les mains et poussait de temps en temps de joyeuses exclamations. Parfois aussi un éclair d'indignation ou de colère brillait dans ses yeux. Ouelle trame on avait ourdie autour de lui pour le faire tomber lui et son (ils dans un abîme de honte! pour le jeter aux pieds de l'Amman comme un esclave et pour inspirer à Sabine de la hiine et du mépris pour Everard ! Mais Dieu soit loué! cela ne réussirait pas! H jiossédaii déjà une preuve que le bijou avait été engagé par un autre que par son (ils. C'était un indice qui le mettrait sans doute sur la trace du (aussaire. En ce moment, T'Serclaesiuclinait à croire «jue l'Amman avait été trompé lui-môme; qu'il se servirait du parchendn contre le vrai coupable ou le déclarerait; et ainsi ce malheur serait écarté. Tandis qu'il traversait le marché aux Herbes, l'esprit plein de ces pensées consolantes et répétant (réquemmenl « un manteau rouge, un manteau de velours loni'c •>. un éclair traversa t((ul à coup son

LE SUPPLICE D'UN PÈRE

D'im regard farouche... (Page 87.)

cerveau. Il poussa un cri et s'arrêta immobile et comme cloué sur place.

— Un manteau rout,^e, se dit-il, portant la main à son front. Mais deux ou trois fois j'ai vu un manteau de cette couleur sur les épaules de Goffredo. Connuent ne me suis-je pas rai)pelé cela plus tôt? Ah, voilà le mystère éclairci ! En elîet quel autre (|ue lui pouvait imiter la signature d'Éverard d'une manière parfaite? Il servait de messager entre Everard et Sabine; il a donc eu en main plusieurs lettres de mon fils.... Maintenant, hélas ! l'audacieux faussaire est mort et enterré!... Mais, si je mets le juif en présence de mon fils et qu'il affirme ne l'avoir jamais vu auparavant? Et puis le fait du manteau rouge? Allons^ allons, mon inquiétude n'était pas fondée. Je veux parler de l'affaire à Everard^ il me mettra peutêtre en mesure d'obtenir des preuves complètes.

El, tout en réfléchissant et en se parlant à lui-

même, il remonta la rue Bergh et atteignit bientôt son hôtel.

Il apprit avec joie que son fils était à la maison; il entra immédiatement dans la pièce où se trouvait le jeune homme.

Il s'avança vers lui les bras ouverts, et s'écria vivement ému et les yeux remplis de larmes :

— 0 mon cher Everard, venez, que je vous embrasse ! Oh ! je suis si joyeux !

— En etfet, père, vous paraissez très heureux, dit le jeune homme surpris et très ému lui-même. Avez-vous une bonne nouvelle pour moi?... Sabine...

— Non, mon fils, mais depuis ce matin un terrible danger était suspendu sur nos têtes; vous et moi étions menacés de ruine et d'infamie. A présent, Dieu soit béni ! cet affreux danger est écarté. Vous aurez peine à croire ce que je vais vous dire. Et cependant cela est vrai. Avant-hier

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