‹ [Œuvres complètes de Henri Conscience (volume 2)Chapitre 5 sur 115 · LE GLET-AI'E.NS · texte numérisé non relu

LE GLET-AI'E.NS

Laruelle l'Init le seul obstarie à la réconciliation du peuple de Lièjre avec ses princes léirilinies. .N'oiililiez pas (|ne je vmi-; ordonnt', an nom de l'eniperenr, de remplir lidrlcuienl ces messai:e. Mes- .sieurs, je vais vous faire ouvrir la porte.

Le départ des chanoines laissa les antres assistants en proie à une vive frayeur, ils pensaient ijue leur dernière heure allait sonner. La baronne de Saizan, à ile:ni folle de douleur, saisit le chanoine Kerekhem par les habits comme pour le retenir; mais un soldat, excité |)ar les cris furieux de Warluzée, donna à la baronne un si terrible coup de crosse dans la poitrine, (|n\'lle faillit tombera la renverse. Les Inds filles aînées de Warfuzée remplirent la salle de leurs cris perdants et se jelèrent à genoux sur le plancher en criant à leur péic :

— (Iràce ! grâce !

— .le ne connais (|ue mon devoir envers l'empereur, s'écria le comte; il n'y a ici ni fils, ni (illes, ni amis. — Soldats, faites taire ces femmes, et, si elles n'obéissent pas, massacrez-les sans pitié.

Après ces dernières paroles, il soitit de la salle avec les chanoines, les prêtres et l'avocat Marchant.

Ouelque temps après, les prisonniers entendirent sur la place Saint-.Iean un irrand tumulte; des clameurs confuses, peut-être des cris de détresse, attestaient qu'une foule nombreuse était rassemblée devant la maison du comte.

— Ah ! ah ! s'écria de Mouzon avec un espoir soudain, le jni;ement de Dieu est proche! Les chanoines ont dénoncé le traître au peuple. Il va s'élever une terrible tempête. Peut-être m'emportera-l-elle aussi; mais du moins le saiii^dn perfide Judas aura jiayé son forfait.

Pendant que chacun regardait an loin ci s'ellor- <;ail de percevoir les moindres bruits du dehors, tremblant à la fuis de crainte et d'espérance, Daniel entra dans la salle du festin; un rire convulsif crispait son visage, le feu d'une joie délirante biillait dans ses yeux hagards, el il agitait les mains au-de>sus de sa tête comme un honime (jui crie victoire.

— Ah! ah! je vais nu; marier! s'écria-t-il : aujourd'hui les fiançailles; demain le mariage! le b'an, Iheureux mariage!... Montagnes el vallées, eaux vives, oiseaux et (leurs, paix, amour... sur le mont Saint-Martin... Venez, venez à lum^, ange de bonté ! le prêtre nous attend iï l'autel !

Il prit la main de madame de Saizan et voulut l'enlrainer de force vers la porte de la salle.

— Claire, Claire, venez, s'écria-t-il.

Cette voix, ce cri tirèrent la pauvre Claire de son lon^' évanouissement.

Elle se leva comme en sursaut et s'élança vers Daniel en prononçant son nom, prèle à lui sauter au cou.

11 recula d'un pas, el la frappa d'immobilité par la haine ardenle qui étincelait dans ses yeux.

— .'\irière, vi|)ère ! cria-t-il d'une voix qui n'avait plus rien d'humain. Regardez^ regardez, vous n'êtes que sang de la tête aux pieds ! Vous, c'est vous qui avez assassiné mon père! Horreur ! horreur! c'est le cœur du martyr que vous tenez là! (juo Dieu vous maudisse dans l'élernité, vous el tout ce ({ni porte le nom de Warfuzée !

Claiie était tombée à la renverse en poussant un cri éloulfé. Le jeune homme, hors de lui, l'écume aux lèvres, s'élança veis elle et s'écria :

— Va, meurs Judas! meurs, assassin!

Kl il leva le jjied jiour écraser la tête de la malheureuse jeune (illle; mais les soldats le saisirent el l'entraînèrent vivement de l'an re côlé de la salle. Il se déballait avec une. telle fureur, que les ((uatre hommes |»onvaient à peine le contenir, et il mordit si cruellement un des soldais à la main, (|ue le sang jaillit de sa blessure.

— Il est fou; liez-le, liez-le! crièrent ses compagnons.

En un clin d'o'il, les bras du jeune homme furent liés derrière son dos; et on lui garrotta aussi les jandtes.

On le laissa là, jeté le long d'un mur, comme une bêle sauvage, se débattant et hurlant... et de l'autre côté, Claire était de nouveau étendue sans connaissance, la pâleur de la m(»rl sur le visage.

Ce qui se |)assait à ce moment sur la place Sainl- Jean donna aux prisonniers tant d'espoir el aux soldats tant d'in(|niélu(le, que leur attention se détourna des deux victimes. On enlendail frapper violemment contre la porte; peut-être essayait-on de la briser, car les coups résonnaient dans toute la maison.

Toula coup (le Mouzon s'écria avec joie :

— Grâce à Dieu, nous sommes sauvés! Regardez, regardez là-bas dans le jardin : îles bourgeois armés, nos sauveurs!

En elfei, un certain nondjre de Liégeois, parmi lesquels trois ou (juatre seulement i)orlaient des mousquets, avaient escaladé le mur du jardin, du côté de la Sanveniére, et s'étaient avancés jns(|n'à la salle àmanger sans être aperçus des soldats, qui tous étaient rassend)lcs derrière la porte de la rue.

Le baron de Saizan dit d'un ton solenmd aux soldats, (|ui se trouvaient dans la salle :

— Mes amis, vous voyez bien ce qui se passe : le peuple liégeois va prendre d'assaut cette maison. Je plains voire sorl. Vous seiez taillés en pièces; mais déposez les aiines, et je vous jiromets la vie sauve.

Les Espagnols, qui croyaient que des milliers d hommes allaient faire irrnplion p.ir le jardin, jelèrent leurs armes et se renilirenl |iriïOnniern.

LE GUET-Al'KNS.

Aux cris des femmes qui, à travers les barreaux des fenêtres, imploraient le secours des bourgeois, ceux-ci entreront dans la salle et demandèrent ce qui s'était passé dans la maison du comte; les femmes, effrayées, tombèrent à genoux devant eux et s'écrièrent :

— Sauvez-nous ! notre vie est en danger.

— Pour l'amour de Dieu, emmenez-nous d'ici, conduisez-nous en sûreté!

Et elles entraînèrent les bourgeois armés vers le jardin. Le jeune baron, aidé de son domestique, souleva de terre le corps inanimé de la malheureuse Claire, et la porta hors de la salle. De Mouzon délia les bras et les jambes de Daniel, poHr qu'il pût s'échapper; mais le jeune liomme, frappé de démence et qui jusqu'alors n'avait pas cessé de parler de mariage, de bonheur et d'amour, se mit à danser au milieu de la salle, et ne voulut pas suivre son sauveur.

Graiidinont entra dans la salle du festin.

— Qu'est-ce que cela signifie? dit-il aux soldats, dont les armes étaient encore à terre. Où sont les prisonniers?

— Des bourgeois armés sont arrivés, lui fut-il répondu. Ils ont délivré les prisonniers et sont partis avec eux.

— Par où ?

— Par la porte du jardin.

— Allons, pas de lâcheté ! Prenez vos armes, courez à cette porte, tuez tout ce qui s'y présentera. Hâtez-vous ! S'il nous faut mourir, vendons au moins notre vie comme il convient à de vieux soldats.

Les soldats n'obéirent qu'eu murmurant, parce qu'il jurait de percer de son épée le premier qui hésiterait. Il fit barricader solidement la porte de la rue sur laquelle on frappait à coups redoublés et courut rejoindre dans la cour le comte de Warfuzée, qui tremblait de peur, pâle comme la mort et la tète cachée dans ses mains.

— Ah çà ! seigneur comte, pourquoi ètes-vous là comme un enfant désespéré, s'écria-t-il avec fureur. Où sont donc les dix mille hommes qui, à la nouvelle de l'assassinat de Lamelle, devaient courir aux armes pour faire réussir votre enlreprise?Il y a là sur la place Saint- Jean dix mille Liégeois qui ont soif de notre sang. Vous m'avez voué, ainsi que mes hommes, à la mort la plus cruelle et la plus ignominieuse.

» Vous vous vantez de votre esprit, de votre génie, de votre habileté ? Vous êtes stupide. méchant et lâche !

Warfuzée balbutia quelques excuses et répondit que rien n'était perdu encore si l'on pouvait défendre la porte jusqu'à ce que ses lettres fussent arrivées à destination. Mais Grandinont, qui,

comme un vrai soldat, sentait grandir son courage avec le danger, lui jeta quelques paroles de mépris et courut de nouveau vers la porte. Warfuzée, dans le cœur du([uel chaque coup frappé sur la porte retentissait comme un arrêt de mort, recula jusque près de la fontaine.

Là gisait encore, les mains liées derrière le dos, Jaspar, le fidèle serviteur du bourgmestre. Il pria le comte de lui rendre la liberté parce que lui, simple domestique, ne pouvait pas être coupable de crimes d'État.

Tout à coup une lueur d'espoir brilla dans les yeux du comte de Warfuzée. Il délia les mains de Jaspar et lui dit :

— Je ne vous ai jamais voulu de mal, mon ami; ce que j'ai fait, c'était pour obéir aux ordres de l'empereur. Vous pouvez encore tout sauver. Venez, suivez-moi. Le peuple vous connaît et vous estime. Montez sur le balcon et parlez aux bourgeois : dites-leur et faites-leur comprendre que Sébastien Lamelle est mort par ordre de l'empereur et du prince de Liège. Attestez qu'il avait vendu le pays à la France, et que, dans sa confession, à l'article de la mort, il a déploré sa trahison.

En disant ces mots, il conduisit Jaspar à l'étage supérieur et lui montra de loin le balcon, car luimême n'osait pas se montrer au peuple.

Jaspar parut au balcon et remua les lèvres, mais sans dire un mot, car, malgré sa terreur, il ne se sentit pas la force d'accuser faussement son maître assassiné.

— Tu ne dis rien, Jaspar? s'écria Warfuzée. Je t'en prie, mon ami, sers-moi, je le ferai riche comme un gentilhomme.

— Seigneur comte, ils sont trop loin et ne m'entendraient pas.

— Essaye, pour l'amour de Dieu !

— Ils dirigent leurs mousquets vers le balcon, seigneur coiute.

— Sont-ils nombreux, Jaspar ?

— Toute la place est pleine de monde.

— Hélas ! hélas ! soupira Warfuzée, n'y aurai lil donc plus d'espoir?

Tout à coup Jaspar quitta le balcon et murmuia tout tremblant :

— Fuyez, fuyez, on amène sur la place un grand canon, on le dirige vers la porte! Fuyez, fuyez, encore un instant et le sang va couler à fiots.

Pendant quelques minutes, un silence de mort régna dans le maison du comte et sur la place.

Puis un coup de canon fit trembler le doitre Saint-Jean sur ses fondements; la porte, frappée par le boulet, tomba à l'intérieur, et le peuple furieux se rua comme un torrent dans la maison. Les soldats espagnols, rassemblés dans une chambre du rez-de-chaussée, essayèrent encor*

1,E (iUET-Al'ENS.

de se défendre en dirit;eanl un leu hien nourri contre les hourj^eois, mais rien ne put retenir les Ilots de la multitude. Le premier (pii tomba l'ut lirandmont, atteint dans le cou |»ar la pioche d'un mineur. Lesautres ne lui survrcurentciu'un instant. Ei\ moins de temps qu'il n'en tant pour le raconter, ils lurent renverses sur le sol, baignés dans leur san{{ et foulés sous les pieds du peuple furieux. A (luebiues pas s'éleva soudain un aiïreux tumulte : des cris de désespoir mêlés de cris de \ engeance. — On versait des larmes, on s'arratliait les cheveux, on criait :

— Malheur, malheur à la ville de Liège ! Malheur, malheur ! notre père est mort !

Quel spectacle dans celte fatale chambre ! Le corps informe du bourgmestre, et à coté de ce cadavre, agenouillé darks le sang, un jeune homme (|ui riait et qui criait (|u'il allait se marier! Le capitaine du serment de Saiiit-IMiolien dit à l'un de ses hommes :

— Nous jdeurerons plus tard, mes amis ! maintenant, ne songeons qu'à la vengeance. 11 nous faut Warluzée l'assassin; venez, cherchons dans toute la maison et, au besoin, fouillons-la jusqu'à ses fondements !

Jaspar, qui descendait en ce moment, dit au capitaine :

— Vous cherchez le comte de Warfuzée ? Suivez-moi, je vous nnmtreiai le traître.

Les arquebusiers montèrent avec le valet. Jaspar montra du doigt une alcôve :

— Là, là, dans le lit, caché sous la couverture, là est le Judas ! dit-il.

Vingt mains à la l'ois se jetèrent sur le comte, et I arrachèrent du lit si violemment, (|u'il tomba à terre comme une masse.

Déjà on levait les sabres et les cro.sses des fusils pour lui briser la tète, mais le capitaine retint ses homme>.

— Non, non, ne le tue/ pas encore, dit-il. ( e .serait tr(»p vite Uni ; le scélérat doit souffrir, souffrir longtetnps et beaucoup, pour expier son abominable lorlait.

Warfuzée s'était jeté à genoux et demandait gr;ice en joign;int les mains. Il parla de l'empereur et de haute trahison; il offrit des trésors et des faveurs; mais, pour toute réponse, il ne re(;ut (ju'un coup de poing furieux sur la bouche. - En bas, en bas! s'écria le capitaine.

Warfuzée fut pris par les jambes; on le traîna en bas de tous les degrés jiisrjue li m» la cour, on on le jeta par terre.

Cent hommes furieux voulaient le mcllic en

j»ièces sur l'heure ; mais le capitaine le fit entourer de ses compagnons et lui ota son escarcelle de cuir dont il tira quel(|ues pa|>iers.

— Ciel, est-ce possible ! s'écria le capitaine. L'avocat Marchant et l'échevin Fléron, complices de ce monstre ! fis prometleni de le seconder dans son entreprise contre le bourgmestre. Voici leur promesse écrite de leur propre main.

A ce m(»ment, Jaspar se fraya un passage à travers les arquebusiers jusijue près du comte, et lui dit :

— Seigneur de Warluzée, vous avez accusé mon maître d'un horrible forfait, vous avez dit qu'il avait vendu sa jtalrie à la France. La mort est devant vos yeux; vous allez paraître devant Dieu. Osez-vous répéter votre accusation?

— Non, non, mes amis, bégaya-t-il, Sébastien Lamelle est resté lidèle au peuple et à la patrie; mais l'empereur avait ordonné...

La parole expira dans sa gorge : un ((oipd'épée lui perça le côté. Il tomba à genoux et voulut se relever; mais, comme si ce premier coup eût été un signal, les arquebusiers furent poussés les uns sur les autres, et les haches, les sabres et les crosses lies mousquets tombèrent sur l'assassin comme la grêle.

Cependant, cette scène de vengeance sauvage ne dura pas longtemps. Ouehines hommes, ayant aperçu une corde par terre, l'atlachèrent aux pieds du corps, et, s'y attelant comme à un char de triomphe, ils traversèrent la place Saint-Jean en poussant des cris de joie jusque sur le marché, devant l'hôtel de ville. Là, ils pendirent par les pieds le comie Kené de Warfuzée à la potence... Après avoir couvert de boue ses restes déjà refroidis el méconnaissables, tant ils avaient reçu de cou|is d'épée et de hache, les meneurs coururent vers la demeure de l'avocat Marchant, de l'échevin Fléron et de tous ceux dont les noms liguraient sur les pajtiers qu'on avait trouvés dans la poche du comte.

Ce jour-là, on massacra à Liège; bon nombre de gens à demi coui)ables ou innocents. Les maisons furent pillées, démolies et brûlées... Il était déjà près de minuit, et le peuple, paicouranl toujours les rues et les places, cherchait encore à la lueur des maiscms incendiées, de nouvelles vengeances et de nouvelles victime>.

Et longtemps après minuit on poitait à travers

les rues de Liège un pauvre jeune Innume, <|ui,

! épuisé par le délire et niouranl de fatigue, ét;iit

I tond)é sans connaissance sur les m irches de

! l'église Saint-Lambert.

11(1 [)l (,CKT-AI'KN!»

Hors d'ici I (Page G.)

LA FOLIE D'UNE MÈRE

Le vieux monsieur Somers se promenait avec agitation dans le large vestibule de sa maison de campagne, située non loin d'Auderghem, écoutant avec impatience s'il n'entendait pas devant la grand'porte d'autre bruit que le piaffement des chevaux et le sifflotement du cocher.

M. Somers devait être fort inquiet, et des pensées de nature différente devaient se croiser sans doute dans son esprit, car tantôt il arpentait son vestibule en frappant violemment du pied, tantôt il s'e passait la main sur le front d'un air abattu, et laissait échapper ces mots prononcés à voix basse :

— Pauvre Frédéric, comme il doit souffrir!

En ce moment une porte intérieure s'ouvrit et un domestique parut dans le vestibule, portant un sac de voyage.

M. Somers l'arrêta en demandant :

— Eh ! bien, Baptiste, mon (Ils parlira-t-il enfin ? Il y a plus d'une demi-heure que la voiture est attelée.

— Dame! monsieur, c'est qu'il lui en coûte, allez! répondit le domestique en secouant la tèle d'un air de compassion. Mon jeune maître était presque fou de chagrin : mais à présent cela va un peu mieux. Il s'est habillé et il descend. II va partir à l'instant, dit-il.

— A la bonne heure ! murmura le vieux monsieur

LA FOLIE D'UNE MÈRE

avec un sourire ilo salisfaction ; puis il se remit à marcher tiaiis le veslilmle et ouvrit une porte latérale.

11 entra ilans une petite salle dont tous les murs élaienl gai'uis de l)iljli(»llit''i|nes vitrées, s'assit devant un bureau et dit en soupirant :

— Hélas, si l'amour est quelqueîois la source de bien douces émotions, que de fois aussi nous cause-t-il d'indicibles douleurs et de sombres désespoirs? Pauvre îjarçon ! c'est un cœur excellent, une vive inlelligemo; mais comme il est impressionnable et facile à ilésespérer!... Cette nuit je ne pouvais pas fermer l'œil. N'étais-je point torturé par la crainte qu'il ne fit un mauvais coup? Mais Dieu merci, je me trompais... Ali! le perfide \an llooiîveld me le paiera! Lui, en ap|)arence mon meilleur ami, oser me faire une sanglante injure et briser le cœur de mon fils! Je me vengerai. Oui, je me vengerai! mais comment?... Tiens, tu es encore là, Frédéric? Je le croyais déjà parti.

Un beau jeune homme d'environ vingt-cinq ans venait d'entrer dans l'appartement, et s'était laissé tondjer sur une chaise près de la fenêtre, il ne répondit que par un profond soupir à la question ([ui lui était adressée.

— Allons, allons, mon fils, dit le vieux monsieur, montre que tu es un homme et sois fermo. Vas à Gand, chez ton oncle; resles-y quelques jours; cherche des distractions à la douleur...

— Ah ! mon père, lépondil le ji'une homme, si vous saviez combien je suis malheureux! Toute la nuit des idées désespérées m'ont traversé le cerveau. La tète me tourne, je >uis malade... .\vezvous réellement lait senlir à M. Van llon^veld ijuil me donnait le coup de la mort?

— Certes, j'ai fail au|)rès de lui tout ce que |i<tuvaient m'inspirer mon amour pour toi et la profonde douleur (ju'il m'a intligée.

— Et lui, mon |)ére, il a refusé impitoyablement? Mais pouri|uoi donc, ù mon iJieu! Nous nous aimiMis, nous appartenons l'un et l'autre à une famille honorable, la fortune (pic nous avons à espérer est égale de part et d'autre. Pourquoi donc coiulainne-t-il i-a jiaiivie l'anline el moi-même au plus amer désespoir?

— Je n'en sais rien, mon fils. Comme je te lai déjà dit, M. Van Ifoogveld n'a iv|iondii (pie ces seuls mots « C'est impossible » et chaque lois que j'insistais de nouveau, il m'a répété : « C'est impossible »; et quand je me suis fâché et que je lui ai fait des reproches, il a courbé la tele tristement, d'un air confus, et répète encore en soupirant : • Impossible, ce que vous demandez est tout à fait impossible ».

— Ainsi, mon père, dit le jeune homme en appuyant se^ deux mains sur s,i poiti jne. .linsj il n'v

a pins d'espoir pour moi ? Tous mes vôves de bonheur sont évanouis ! Ah ! ma pauvre Pauline en mourra... surtout si son père la contraint à épouser le jeune baron de Corteback !... Elle le hait; il est laid. Hélas, hélas? elle mourra de douleur et de désesj)oir.

— Ah! lais-toi, mon pauvre Frédéric! interrompit .M. Slorms. Ponnjnoi donc, sans la moindre laison, t'enfoncer dans le cœur le poignard de la jalousie? j'ai interrogé M. Van Hoogveld au sujet de ce .M. de Corteback, et il m'a ré|Hmdu «|u'il aimerait mille Ibis mieux donner la main de sa (ille à loi qu'au jeune baron.

— Il vous trompe ou il se trompe lui-même, répliqua le jeune homme. M. Van Hoogveld tes, dit-on, d'origine noble.

— Mais il le conteste, mon fils, et il m'a assuré que ses ancêtres n'ont jamais été autre chose que des marchands et {\e^ bourgeois notables de la ville de Hruxelles. Vraiment je ne le comprends pas. \\ parle de toi avec les plus grands éloges, et il affirme <iue tu es un garçon d'esprit et de cceur qui rendrait certainement sa fille heureuse.

— Et il me repousse ?

— 11 pense que Pauline ne se mariera jamais ou très tard.

— ISe jamais se marier? Mais pourquoi donc, ù ciel ?

— i'ourfiuoi ? Parce que c'est impossible. Je n'ai pas pu tirer aulre chose de lui... Ainsi, mon pauvre enfant, suis mon conseil ; reste quelques jours à Gand; laisse tes esprits se calmer; l'amoui" malhenrenx fait cruelleuKMit souiïrir, mais on n'en meurt pas. Le temps guérira ce mal-là comme tous les autres.

Le jeune homme se leva, s'ap|)rocha de son |»ere la larme à l'œil, et lui serra la main sans rien dire. Il s'éloigna après cet adieu muet; mais il s'arrêta près de la porte et dit en soupirant :

— C'est donc décillé, mon père, je suis irrévocablement condamné ? Pauline deviendra malade et en mourra peut-être?

— .Non, non, Frédéric. Il ne faut pas mettre tontes choM's au pis. Tâche de le distraire et d(^ l'amuser à Gand ; le courage te reviendra peu à peu.

— El vous, mon cher père, pendant mon absence ne lenleiez-vous rien |ioiir me consoler et me rendre un peu d'espoir... ?

— (Jne pourrais-je te prometlre, mon enfant ?C(i malin, avant de descendre, j'ai envoyé un messager à .M. Van Hoogveld avec une longue lettre on je lui demandais, sur tous les tons, compte de sa cruauté, de sa faus.>«eté, de son manque absolu d'égards. Après lui avoir rappelé que depuis (piatre ans nous èlions (les amis de co'ur — de son côté du

LA FOLIE D'UNE MERE

moins il paraissait l'être — je l'ai menacé de mon mépris, de mon étornelle inimitié et de ma vengeance s'il ne me donnait pas au moins l'explication des raisons qni l'ont déterminé à faire une si cruelle blessure à ton cœur et à ma propre dignité. M. Van Hoogveld répondra peut-être à ma lettre. Et qui sait si de celte réponse ne sortira pas pour nous un moyen de le faire revenir sur son refus grossier? Ce n'est qu'une faible espérance, mais accepte-la toujours comme un adoucissement à ta douleur.

— 0 mon père, s'écria Frédéric dont les yeux s'animèrent tout à coup, ce simple rayon de lumière, si faible qu'il soit, me rend un peu de courage. Si Dieu, dans sa miséricorde, pouvait nous être propice ! Je pars pour Gand. Mon cher père, je remets entre vos mains le bonheur de ma vie. Par la mémoire de ma défunte mère, je vous en conjure, faites encore quelque chose pour moi... et pour la pauvre Pauline, qui mourrait certainement de chagrin si... Adieu, adieu !

M. Somers accompagna son fils jusqu'à la porte, le vit monter en voilure et le suivit du regard jusqu'à ce que le cabriolet eut disparu au tournant de la route.

Alors il retourna dans sa bibliothèque et se rassit devant son bureau.

Après s'être absorbé un instant dans ses pensées, il murmura en lui même :

— Non, c'est inexplicable. Il reconnaît que mon fils est un bon parti pour sa fille et qu'ils seraient heureux ensemble... et il refuse de les unir! Ce mariage est impossible, dit-il. Ily a quelque cliose là-dessous; un secret peut-être qui pèse sur cette famille! maintenant que j'y pense, je serais assez disposé à le croire. Madame Van Hoogveld retombe tout à fait en enfance. Elle ne dit, le plus souvent, que des choses ridicules ou qui n'ont pas de sens. Elle a certainement perdu l'esprit. D'où vient que M. Van Hoogveld et Pauline seuls ont l'air de ne pas le savoir? Hs se conduisent du moins comme s'ils ne s'en étaient jamais aperçus. Quand madame Van Hoogveld fixe sur Pauline son œil vitreux et s'absorbe dans de profondes rêveries, le père fait des efforts visibles pour la délivrer de ces fantômes. Il lui témoigne amour et respect, comme si elle pouvait le comprendre: il épie ses moindres souhaits pour tâcher de les satisfaire. Estce bien volontairement qu'il se fait ainsi l'esclave d'une folle? Au commencement j'ai été bien des fois sur le point de lui en toucher un mot. Mais le regard suppliant de mon ami clouait la parole sur mes lèvres, et je compris bientôt que la discrétion était pour moi un devoir impérieux. Que signifie tout cela? Oui, oui, peut-être y a-t-il là un secret, un terrible secret — qui sait?... Un crime, une

condamnation ? Une tache ineffaçable sur eux ou sur leurfamille? Ainsi s'expliqueraient les mots « c'est impossible, » et mon pauvre fils devrait renoncer à toute espérance... Terrible incertitude!... Ah! qu'est ceci? Le domestique de M. Van Hoogveld? Une réponse à ma lettre?

En elîet à travers la porte ouverte il vit s'approcher un domestique.

Celui-ci lui remit, de la part de son maître, un assez gros paquet, puis s'éloigna.

M. Somers rompit avec précipitation l'enveloppe du paquet, qui contenait un certain nombre de feuilles de papier.

Une lettre reconnaissable à sa teinte bleuâtre, tomba hors du paquet par terre. M. Somers la ramassa et se mit à la lire avec une curiosité et une surprise croissantes :

« Très honoré Monsieur Somers,

» Vous m'accusez de fausseté, d'orgueil, de cruauté envers vous, et vous me traitez comme si j'étais l'homme le plus vil et le plus méchant de la terre. Songez à ce que je dois souffrir de ces sanglants reproches, quand je vous affirme dans toute la sincérité de mon âme qne je vous aime et vous estime, vous et votre fils, comme des gens honnêtes, bons, généreux, à l'amitié desquels j'attache le plus grand prix ! je vous pardonne cependant : Car vous êtes père, et je puis juger, par l'immense douleur de ma pauvre Pauline, du désespoir de votre Frédéric.

» Vous me haifez et me mépriserez éternellement, dites-vous, si je ne vous révèle pas les raisons de mon refus? que n'eussé-je pas donné pour tenir ces raisons secrètes jusqu'au décès d'une personne qui m'est chère par-dessus tout ! Mais je commence à prévoir que ce mystère ne pourra pas être gardé si longtemps. Et d'ailleurs, pour écarter cette explication, il faudrait rendre ma Pauline malheureuse et la condamner pour toute sa vie au célibat et à l'isolement. Un pareil égoisme de ma part., un pareil sacrifice de la part d'une innocente et douce créature m'épouvantent.

» Quelles que puissent être les suites de ma confidence, je vais vous expliquer pourquoi le mariage de ma Pauline avec votre cher Frédéric est impossible. Peut-être ne me rendrez-vous pas votre amitié ; mais, dans tous les cas, vous reconnaîtrez que ce n'est pas de mon plein gré et volontairement que je vous ai offensé.

» Voici donc le secret de mon refus ; Pauline n'est pas notre fille : elle est la fille d'un pauvre apprenti maçon, de Beersel, près de Bruxelles... >)

LA FOLIE U'ISi: iMLUK.

M. Somers laissa rcliapper la Iclli e de ses mains et poussa un cri de surprise.

— Qu'est ceci'.' s'écria-l-il. Mademoiselle Pauline la lillf d'un maud'uvre? Kllc est donc pauvre cl ne possi'ile rien? .Mai> |>our(|uoi nous a-t-<»n..."?

Il ramassa la letlre ot continua sa lecture :

« Cette confidence inattendue vous imligne, n'est-ce pas? vous me |)renez pour le plus Taux des hommes et vous supposez sans doute que je vous ai caché l'huinhle oriiiine de Pauline dans l'espoir calculé que votre fils une lois hien épris «l'elli', ne pourrait plus renoncer à son amour? Les apparences vous trompent : J'ai vu leur mutuel amour avec chagrin, car j'étais convaincu (lu'un mariage entre eux ne pouvait avoir lieu.

» .Mais, allez-vous demander, pourquoi ne m'avez-vous pas révélé plus tôt cette circonstance! C'est parce qu'une autre raison i)lus puissante m'empêchait de parler. Ce qui pèse sur moi et sur ma femme, c'est un autre et hien cruel secret, dont la révélation m'olTraie encore et me lait hésiter même en ce moment.

j» Ce secret, je ne saurais vous le dévoiler dans cette lettre, car ce'te explication est l'histoire de ma vie entière. Dans ma jeunesse je me suis adonné à la littérature, et j'ai même puhlié un volume lie poésies. Celte disposition d'esprit m'a poussé à décrire les douloureuses émotions (jue ma lemme et moi avon.s eu à supporter dans notre triste vie. Lisez, je vous en prie, à votre aise et avec hienveillance le manuscrit ci-joint. S'il vous parait trop lonj.', commencez à la page .'J5. Vous y apprendrez l'origine et l'histoire de Thérèse Blompap (c'est ainsi que s'appelle Paulii^) et en même temps cette lecture vous donnera Ta conviction que j'avais des motifs de la |)lus haulo im|)orlance pour hésiter devant la confidence de mon secret. Espérant (|ne, quelle (jue soit daillcurs votre décision, vous me rendrez au moins votre aniilié je reste votre serviteur et ami.

» David Va n I1o(igvi:i, i». »

Les yeux perdus dans le va;:ue, M. Somers resta un iii>t.inl plongé dans ses réilexions après la lecture de cette lettre.

— Thérèse Hlompapl murmura-t-il. Celte jeune lille si jolie, si spirituelle et si bien élevée, la fille \ d'un apprenti maçon! C'est inrroyahle... ! \A il m'a caché cela ius(|u'au dernier moment? Un pénihie devoir lohligeait à se taire, dit-il. Il y a un mystère étrange qui pèse sur lui et sur sa femme : rju'e>t-ce que cela peut être? Allons, allons, ce manuscrit va me l'apprendre.

11 étendait la main pour prendre le cahier >ur

son bureau où il l'avait posé, lors(ju'ini domestique outra dans la bibliothèque avec nn plateau qu'il plaça devant son maître.

— Monsieur, dit-il, voilà votre calé. J'attendais vos ordres, mais l'heure habituelle est déjà passée...

— Merci, Haptiste, répondit le vieux monsieur. J'ai un travail pressé, et je veux roter seul pendant quei(]ue temps sans être dérangé. Si l'on vient, n importe qui, pour me |)ailcr, vous direz, jusqu'à nouvel ordre, que je n'y suis pas. Avezvous bien compris?

— Oui, monsieur, vos ordres seront exécutés, dit le doniesti(|ue en s'éloignant :

M. Somers but à la bàle une gorgée de café, prit le manuscrit, et murmura en lui-même :

— Voyons ce que tout cela signifie. Peut-être ce prétendu secret ii'est-il pas très ell'rayant. Thérèse Blompap! quel nom fâcheux.

Il se mit à l'aise dans un fauteuil, et lut ce qui suit :

Je suis né à Bruxelles, dans la ine Bodenbrouk. Mon père était marchand de dentelles et avait gagné par son commerce une fortune suffisante pour assurera son fils uni(pie une existence libre et indépendante.

Comme ma inùre était morte lorsque j'étais encore enfant, je restais la seule créature sur laquelle mon père put reporter toute l'aiïeclion de son cieur aimant. Aussi n'épaigna-t-il ni soins ni frais pour assurer mon éducation et la rendre com|)lèle.

Lorsque j'eus viugt-ijuatre ans, je rentrai à la maison avec le diplôme de docteur en droit. Mon intention n'était pas de plaider devant les tribunaux, car je n'avais pas besoin de gagner de l'argent. .Mon seul but était de vivre tranqmlle et de charmer les loisirs de ma vie jiar l'élude, la culture des arts et des sciences.

A peu près vis-à-vis de notre porte demeurait M. Sieurs, un riche fabricant de bronze, qui, depuis de longues années, était l'ami intime de mon père.

Il avait fine lilb', un |)eu plus jeune que moi, dont j'avais souvent pailagé les jeux dans mon enfance.

Plus tard, a l'université, j'avoue qu'à certaines heures li'isolement, l'image de la douce enfant s'offrait à mon esprit comme un riant souvenir.

De retour à Bruxelles, j'eus l'occasion de levoir Marie Steurs. J'étais devenu un jeune homme sérieux, et elle, une jeune fille charmante. L'im-

LA FOLIE D'UNE MÈRE

pression du premier regard que nous échangeâmes fut pour tous les deux comme la révélatioa de tout un avenir d'amour et de bonheur. Et l'étincelle de notre amitié d'enfance devint dans nos cœurs une flamme vive et douce.

Pendant plusieurs mois nous gardâmes ce secret d'amour vis-à-vis l'un de l'autre. Nous ne nous abordions qu'en tremblant, craignant de laisser voir notre double émotion. Cent fois l'aveu de ce que je sentais me vint aux lèvres; mais je ne sais, la sincérité, la pureté de mon affection, le respect que j'éprouvais pour Marie me rendaient timide comme un enfant.

Nos parents s'apercevaient bien de ce qui se passait dans nos cœurs; et lorsqu'ils pensèrent que le moment était venu, ils rompirent eux-mêmes la glace, nous arrachèrent le premier aveu, et témoignèrent la joie que leur causait notre mutuelle inclination.

Ils s'occupèrent sans délai des apprêts de notre union, qui devait se célébrer au bout de quelques mois. Notre bonheur était infini, et nous ne cessions de remercier Dieu de sa bonté.

Mais hélas! un nuage noir vint bientôt obscurcir notre beau ciel.

C'était en Tannée 1830. La Hollande et la Belgique étaient encore unies sous le roi Guillaume I' ' . Depuis longtemps il y avait dans les états-généraux un parti qui, prenant en main les griefs des provinces du Midi contre celles du Nord, tendait à séparer la Belgique de la Hollande. Dans le peuple, on appelait les partisans de l'unité <.( des orangistes » et les adversaires du gouvernement Hollandais « des patriotes ».

Mon père était devenu petit à petit un ardent patriote, et comme son ami M. Steurs était au fond du cœur un orangiste déterminé, cette divergence d'opinion amena d'abord des discussions vives, puis des reproches amers, et enfin une irréconciable inimitié. L'aveugle esprit de parti les entraîna si loin qu'ils rompirent notre projet de mariage, et jurèrent que jamais ils ne consentiraient à s'unir à la famille de leur mortel ennemi. M. Steurs paraissait encore le plus acharné des deux.

Nous qui ne comprenions pas comment un autre sentiment que l'amour peut prendre possession du cœur humain, nous essayâmes de lutter contre notre arrêt. Mais tous nos elTorts furent vains. Nos parents étaient impitoyables, et tellement opiniâtres dans leur haine réciproque, qu'ils nous auraient vus sans pitié, me semble-t-il, mourir de chagrin.

Ah! ce fut pour nous une cruelle période de tristesse et de désespoir. La pauvre Marie Steurs, enfermée dans la maison de son père comme dans

une prison, ne faisait que pleurer sur noire bonheur perdu. Quant â moi, je ne saurais dire de quel coup douloureux mon cœur était frappé. Je pleurais, je maigrissais à vue d'œil et, à mon grand effroi, je sentais croître en moi-même un sentiment de répulsion contre ces deux pères inhumains qui, n'écoutant que leur passion aveugle, sacrifiaient leurs enfants sur l'autel du fanatisme politique. Dans mon désespoir, je formai secrètement le projet d'abandonner mon père et mon pays. Je voulais partir pour les Indes Orientales ou pour l'Amérique, sans jamais revenir dans une partie du monde où tout me semblait haïssable.

Par bonheur les événements politiques se déroulèrent avec une telle rapidité que je fus obligé de retarder mon départ.

La révolution de 4830 éclata; tout Bruxelles était sens dessus dessous. Bientôt le roi envoya une armée pour réprimer l'insurrection par la force des armes. Durant trois jours le canon tonna et le sang coula dans le haut de la ville.

Pendant la soirée du dernier jour, j'étais seul dans ma chambre qui prenait jour sur la cour de notre maison, loin de la rue par conséquent. J'écoutais le sourd grondement des canons et le crépitement des feux de peloton; chaque détonation me faisait frémir comme si les bombes et les balles devaient creuser une tombe au fond de laquelle le bonheur de ma vie s'engloutissait de plus en plus.

En effet, mon père avait armé quelques-uns de nos ouvriers, et s'était mis à leur tête avec son fusil de chasse pour les conduire au feu... Élait-il un héros ou un factieux? Cette question ne se posait pas dans mon esprit. Je ne pensais qu'à ma pauvre Marie, qui tombée malade depuis plusieurs jours, était menacée de consomption !

Tout à coup j'entends la voix d'un de nos serviteurs qui m'appelle précipitamment; et avant que j'aie eu le temps de courir à la porte, il entre, et me dit avec une extrême agitation :

— Monsieur David, suivez-moi, vite. Prenez vos pistolets et votre couteau de chasse : votre père m'envoie vous chercher.

Comme je secouais la tête en signe de refus il m'apprit qu'il y avait devant la porte de notre voisin le fabricant de bronze un attroupement de gens furieux et à moitié ivres. Quelques-uns avaient même pénétré de force dans la maison. Ils criaient qu'ils allaient pendre à la lanterne M. Steurs, le gredin d'orangiste, et mettre le feu à sa maison. Mon père, qui se trouvait sur les lieux et qui voulait empêcher ces actes de sauvagerie, me faisait appeler à son aide.

— 0 ciel, Marie, Marie! m'écriai-je.

Je décrochai mes pistolets de la muraille, m'ar-

LA FOLIE D'UNE MÉFIE

mai (le mon rouleau do chaise, cl suivis leiloiucsti(|ue.

Nous perrAmt's la foule inenaçanlc, et péuétrAmes dans la maison de M. Steurs,

Une bande de l'uiieux voulaient en cflct s'emparer de sa personne el vocilcraient contre lui les plus terribles menaces, tandis (|ue mou père, avec (juel(|ucs bommes qui le reconnaissaient pour leur chef essayait de le dclendre et de faire entendre raison à ces enragés. Je l'entendis leur dire à plusieurs reprises qu'il était indigne de gens intelligents et de véritables patriotes de désiionorer ainsi la plus sainte des cause ^ par des actes de violence, et de la souiller du souï de leurs concitoyens.

— A bas loraugiste! à la lanlerne l'orangiste ! lui répondit la foule en burlaut.

Ouoi(|ue |ieu batailleur de mon naturel, je me sentis une forte envie de brûler la •■ervelle aux plus acharnés de ces forcenés, et je portai même la main à mon pistolet. Mais mou père me rclint et me (il sigm; de rester tran(|uille.

M. Steurs, dont la vie était ainsi menacée, se tenait tremblant à côté de mon père, il était pâle comme un cadavre. 11 attendait sans doute le moment fatal où on allait le saisir poDi- le Irainer dehors el le livrer à la |)opulace furieuse.

Heureusement mon père et ses amis, par leur courageuse altitude, inspii'aieut encore un peu de respect aux ennemis de .M. Sieurs, sans cela c'eut été bientôt fait de lui.

En ce moment M. Sieurs remaïqua que deux ou trois (le ses ennemis ouvraient une porte latérale. Le malheureux |)ère m'adressa un regard suppliant el nmrmura à voix base :

— Ciel, ma tille! David, David, |)rotég(V ma fille.

Je compris et me précipitai derrière les ilcux hommes.

— 0 David, vous venez à mon aide! Dieu soit loué! s'écrii Marie en me voyant paraître. Les deux servantes (|ui se tenaient à côté d'elle tendaient des u)ains suppliantes pour implorer ma protection. Mais moi, sans faire attention à elles, j'armai mon pistolet, me tournai vers les deux bommes cl leur rriai :

— Ilor-^ d'ici! Vile, hors d'ici! tout de suite, ou vous éles morts!

— Là, là! grommelèrent-ils, nous vous connaissons, .M. Van Iloogveld; vous n'avez [las besoin de nous menacer ainsi : ce ne sont pas des femmes (jue nous cherchons.

Kt, sans ajouter un mol, ils sortirent de la chambie.

Marie, à demi morte de peur et ne sachant plus ce (ju'elle faisait, me sauta au cou et se mil à pleurer en se lamentant sur le sort de son pauvre père.

Jecomprisà ses paroles qu'elle savait parfaitement (lue) lerrible danger il courait.

J'essayai de la consoler et de lui rendre courage el je ne sais comment cela se fil, mais nous en vînmes à causer de nous-mêmes, de notre bonheur perdu; et dans notre amour égoïste nous entrevîmes même comme une lueur d'es|)érance (jue les terribles événemenls qui se passaient auraient pour nous une heureuse issue, si Dieu, dans sa miséricorde, détournait le danger dont nous étions menacés.

Pendant ce temps nous entendions sans cesse des imprécations et des disputes à l'étage inférieur, el je voulus alors descendre auprès de mon père pour voler à son secours. Mais Marie, cllrayée, me jeta les bras autour du cou el me supplia si tendrement de ne pas la laisser seule, que je n'eus pas le courage de m'éloigner d'elle. D'ailleurs le bruit cessa presque aussitôt, el l'on n'entendait plus de clameurs que dans la rue.

Mon père entra avec M. Sieurs dans la chambre de Marie, et dit :

— .Me rroycz-vous, maintenant? Voilà votre fille. Vous voyez bien que mon fils Ta protégée'.''

— Ah! je lui en serai éternellement reconnaissant, (lit M. Sieurs.

— Venez tous maintenant el suivez-moi, dil mon père. Nous avons réussi à faire sortir ces furieux, el (juebjues hommes dévoués gardent la porte; mais la foule hurle el menace encore au dehors. M. Steurs el sa fille ne sont pas en sûreté ici. Nous les ferons passer par le jardin et nous les conduirons dans notre demeure dont nous barricaderons s didemenl l'enlrée. Viens, David, venez, .Mademoiselle...

Tout à coup je vis sur le |»lancher une grande tache de sang et je remairiuai (pie mon père tenait sa main gauche cachée derrière son dos, je m'approchai vivement de lui en m'écriant :

— Vous ét(!S ble.'sé, mon |)ére? votre sang coule?

— Ce n'est rien, répondit-il ; un léger coup de baitmnette rei/ii dans la dernière mêlée. Je me pan- >erai à la maison. N'y faites |ias attention, mes enl'anls, i'.\ liàlez-vous de (|iiiller celle maison avec moi.

Nous le suivîmes à travers le jardin, el n(»U'^ arrivâmes sans aucun obstacle dans un salon an fond (le notre maison.

— iteslez ici bien Irauquilles, dit mon père à M. Sieurs. Pour moi, je vais sortir et chercher du rtMifort contre cette po|Milace (|ui s'obstine à stationner devant voire porte en hurlant vengeance. A force d'excilalions cette fmile inconsciente jiourrail se laisser entraîner à de nouveaux actes de violence; mais ne craignez rien, je reviendrai

LA rOLIE D'UNE MKIIE.

avec une force suffisante pour vous protéger ainsi que votre maison contre toute attaque. N'ouvrez la porte à personne, à personne, entendez-vous. J'ai la clef.

Et, après nous avoir fait ces dernières recommandations, mon père nous quitta.

M. Steurs se mita exprimer son admiration et sa profonde reconnaissance pour la générosité de mon père, qui avait, disait-il, exposé sa vie et versé son sang pour protéger un ennemi polilique. 11 priait Dieu d'accorder à son sauveur la recompense de tant de magnanimité.

Marie et moi nous l'écoutions avec des battements de cœur, car nous attendions de sa bouche quelques mots favorables à notre avenir. Peut-être les eùt-il prononcés, car en ce moment il y paraissait disposé; mais tout à coup nous entendîmes retentir dans la rue de nouveaux cris de vengeance et en même temps le choc d'une poutre ou de quelque machine puissante contre la porte de la fabrique de bronze.

Ce bruit terrible et menaçant coupa la parole à M. Sieurs; il pâlit et écouta en frémissant les coups sourds qui ébranlaient sa maison et faisaient trembler la nôtre jusque dans ses fondements.

Même après que ces violences eurent tout à fait cessé, M. Steurs ne pouvait encore maîtriser son effroi. 11 considérait sans doute le silence absolu qui y avait succédé comme l'avant-coureur d'un nouveau péril, et dans son agitation fiévreuse il murmurait qu'on avait enfoncé la porte de sa maison et qu'on était en train de la mettre au pillage. Nous essayâmes de lui donner du courage et de le rassurer, mais il avait l'air de ne pas nous comprendre.

Tout à coup, à notre grande joie, nous entendîmes la clef tourner dans la serrure, et mon père entra dans la pièce où nous étions, avec un papier dans sa main et un sourire de satisfaction sur son visage.

— Dieu soit loué, tout danger est passé ! s'écriat-il. Je suis venu avec cent hommes au moins qui ont dispersé la populace et qui gardent l'entrée de la rue. Voilà un sauf-conduit avec le timbre du gouvernement qui ordonne à tout le monde de respecter M. Pierre-Jacques Steurs et sa famille, et même en cas de besoin, de leur prêter aide et protection contre toute atta(iue. Ainsi, M. Steurs, et vous mademoiselle Marie, vous pouvez rentrer chez vous en toute sécurité et vous livrer au repos sans la moindre inquiétude. Vous n'avez plus rien à craindre. Toute le nuit et la journée de demain on veillera sur votre maison.

Marie, émue jusqu'au fond de l'àme, prit la main de mon père, et la baisa avec reconnaissance en l'arrosant de ses larmes.

M. Steurs, délivré de toute crainte, regarda mon père bien en face, et lui dit, après un moment de silence solennel :

— 0 Van Hoogveld, comment pourrais-je jamais reconnaître votre noblesse et votre générosité? Pardonnez-moi les torts que j'ai eus envers vous. La passion politique avait fait de moi votre ennemi, et vous, vous avez bravé la mort pour nous sauver, moi et mon enfant!

— C'est vrai, vous êtes un mauvais patriote, murmura mon père avec une nuance de dépit; mais c'est égal, vous n'aviez pas mérité un si cruel traitement... Et quel mal voire pauvre Marie a-tellefait pour souffrir de votre malheur? D'ailleurs, lorsque je vous ai vus en danger, je ne me suis rappelé que notre ancienne amitié ; par malheur il ne peut plus y avoir d'amitié entre nous; mais enfin lorsque, depuis leur enfance, deux hommes se sont portés mutuellement une profonde affection, il en reste toujours quelque chose au fond du cœur.

— Bon Van Hoogveld, dit le père de Marie avec un accent de supplication, vous m'avez aujourd'hui sauvé la vie. Accordez-moi un second bienfait pour me rendre tout à fait heureux; oubliez ce qui s'est passé entre nous, et rendez-moi votre affection !

— Impossible, Steurs; vous n'aimez pas votre patrie !

— Ah! je croyais l'aimer bien sincèrement! soupira M. Steurs. On ne change pas de conviction à volonté; mais je vous donne ici ma parole de ne plus jamais dire un mot de politique, et de ne plus me mêler des affaires du pays. Allons, Van Hoogveld, soyez généreux jusqu'au bout ; donnezmoi cette main, que j'ai serrée des milliers de fois avec la plus sincère amitié !

Mon père , quoique visiblement ému , recula d'un pas et murmura en secouant la tête :

— Je ne serre la main qu'à des gens qui veulent le bien de leur patrie elqni ne refusent pas de tratravailler à son affranchissement.

— Eh bien, soit! s'écria M. Steurs. Par reconnaissance pour vous, et pour regagner votre précieuse amitié, je ferai violence à mon esprit et à mon cœur. Disposez de moi et de mon argent comme vous l'entendrez pour le bien de notre patrie : Je suis et je reste patriote, comme vous.

Mon père, ivre de joie, sauta au cou de l'ami qu'il venait enfin de retrouver.

Marie s'était laissée tomber à genoux et remerciait Dieu, moi aussi je levais les mains vers le ciel; nos cœurs battaient d'espérance et de joie.

— Ainsi, Van Hoogveld, demanda M. Steurs vous me rendez toute votre amitié? Tout sera remis entre nous sur le même pied qu'auparavant?

— Tout à fait comme auparavant.

LA FOLIE D'UNE MÈRE

— Ouel que soit le résultat de la révolution?

— Oui, ami Steurs, soyez patriote avecinoi; nous (riiim|ihei'ons ensemble, ou nous soull'rirons ensenilde dans nos sentinn'iils patrioliquos,

— Kt ce bon David, et ma pauvre Marie? notre inimitié les a presque fait mourir de cliagrin . Allons-nous les faire languir encore longtemps?

— Vous consentez? s'écria mon |)ère trioin|tlianl. Eli Lien, ils se marieront le plus tôt possible 1 Venez Marie, viens, David, sur mon cœur, que j'embrasse mes beureux entants.

Nous tombâmes dans les bras de mon père en poussant un cri de joie; et nous témoignâmes, avec la même elfusion, notre reconnaissance et notre amour â M. Steurs. Les larmes de nos deux pères se mêlèrent aux nôtres... Et ce jour, qui avait menacé d'anéantir notre bonbeur par le meurtre et rincendie, fut au contraire, pour nous tous, le plus beau et le |)lus heureux de notre vie...

Trois mois après j'étais l'beureux époux de ma (hère Marie.

Nos j)arents avaient acheté pour nous une maison de campagne, pas loin de Bruxelles, dans les environs d'L'ccle et nous avaient assuré une pension sulfisanle pour nous garantir une aisance. 11 y avait, en outre, dans la maison de mon père, beaucoup de chambres à notre disposition, de sorte que nous pouvions jouira volonté des plaisirs bruyants de la capitale et des calmes loisirs de la vie champêtre.

Peu à peu cependant nous délaissâmes presque la ville, cl si ce n'eût été pour visiter de temps en temps nos chers parents, nous n'eussions jamais quitté notre beau paradis d'Uccle, où nous vivions recueillis dans notre amour comme deux âmes réunii's dans le ciel. 11 ne saurait y avoir sur terre di' gens plus heureux que nous ne le lûmes pendant les df'ux premières années de notre mariage.

Mais insensiblement il s'éleva dans nos esprits une pensée afiligeante, doubmreuse même, qui couvrit d'un nuage sombre l'azur de notre citd. Et quoique ma bonne Marie ne se plaignit janiaîs en ma jiréseiice, je voyais trop souvent dans ses yeux les lr;u-e> des larmes quelle av.iit versées secrètetnent.

Nous n'avions pas d'enlanls, et rien ne nous permettait d'e>pérer que Dieu nous en ilonnerait.

La troisième année, .Marie devint de plus en plus triste. Comme mon père était retenu au lit depuis plusieurs mois par sa goutte et ses rhuMiati-^mes, je dus me rendre souvent à Druxelles jiour inspecter les atTaires de notre maison de commerce.

La |)lupart du temps Marie refusait de m'accom|iagnor en ville, et bien des fois elle resta des journées entières seule â l-ccle.

Cet isolement ne contribua pas peu â rendre sa mélancolie jdus profonde encore, et je finis par redouter pour elle une maladie de langueur. Il manquait (|uelc|ue chose à sa vie, un objet sur lequel elle put répandre tous les trésors de tendresse qui débordaient en elle.

C'était un désir presque maladif, le besoin d'avoir à soigner une petite créature dans l'existence de laquelle nos deux existences eussent été confoudues.

Parfois notre maison de campagne fourmillait de petits enfants, la plupart demeurant dans la cité ouvrièie établie à côté d'une fabrique voisine.

Marie les attirait en leur distribuant sans cesse (les jouets et des friandises. Elle les prenait sur ses genoux, elle les caressait et les embrassait, et alors ses yeux se remplissaient de larmes.

Dans tous les environs madame Van lloogveld était réputée comme une dame d'un cœur excellent, qui adorait les enfants; en même lemp.? les plus pauvres femmes d'ouvriers, si ignorantes et si simples (ju'eiles fussent, trouvaient dans l'orgueil de leur co'ui- maternel la cause de la tristesse de ma pauvre femme, et elles disaient souvent avec compassion :

— Pauvre madame Van lloogveld! C<Mume elle est malheureuse! Elle n'a pas d'enfants.

Qui pourrait décrire la joie immense, le bonheur infini de ma chère .Marie, lorsqu'elle eut la certitude que Dieu avait enfin exaucé les ardentes prières qu'elle lui adressait depuis des aiur'i'ij, et que tout autour d'elle lui cria d'avance: mère, mère !

Ah! ce nom si doux on l'achète souvent au prix des plus cruelles souffrances. Marie fut mise à deux doigts de la tombe, mais, même â demi-morte, elle plongeait encore ses regards dans les yeux bleus de l'enfant (ju'ellc serrait convulsivement sur sa poitrine haletante.

Cependant elle se rétablit peu â peu.

Comment le co'ur d'une lènime peut-il contenir de pareils trésors de tendresse? Certes une mère ne vit que pour son enfant, et cbafjue battement de son cieur est consacre au petit être dans letjuel elle se sent revivre. Mais combien Marie chérissait, aimait et bénissait l'homme dont elle retrouvait l'image dans les traits de l'enfant si longtemps attendu !

Le plus brillant avenir s'ouvrait de nouveau devant nous, et nous étions redevenus les plus heureuses gens du monde.

Notre enlani était une petite fille. Nous l'avions

LA FOLIK D'UNE MÈRE

Il poilait dans ses bras un petit enfant. (Page 10.)

baptisée Pauline, en souvenir de la mère de Marie.

Elle grandit rapidement et devint très forte. A mesure que les traits de son visage s'accentuaient et prenaient des contours arrêtés, elle devenait si jolie que tous ceux qui la voyaient ne pouvaient s'empêcher de se récrier sur sa beauté et sa gentillesse. Elle avait des yeux d'un bleu d'azur, des cheveux blonds bouclés, des joues roses et des lèvres rouges comme le corail, si bien dessinées et si charmantes que leur moindre mouvement vous ravissait comme le sourire d'un ange.

Nous exagérions peut-être, dans notre orgueil de parents, les charmes de notre petite Pauline. Quiconque eût osé contester, ou seulement douter en présence de ma trop heureuse femme, que notre enfant fût le plus beau du monde entier, eût été considéré par elle comme un insensé ou comme un ennemi.

Mais toute médaille a son revers en ce monde ;

les enfants plus encore que les autres biens. Si leur possession apporte des joies inelfables, que d'angoisses, de soucis et de souffrances ne causet-elle pas aussi aux parents? Et comme les joies, ces souffrances sont infinies.

La dentition, la rougeole, la coqueluche, les

coliques, les rhumes et cent autres maux plus

graves encore qui menacent incessamment l'en-

ance, quelle source d'angoisses maternelles et

d'inquiétudes sans cesse renaissantes!

Si le bonheur et l'orgueil de ma femme étaient immenses, immenses aussi étaient sa frayeur et son chagrin au moindre symptôme d'indisposition chez son enfant. Si notre Pauline pâlissait, si mère pâlissait en même temps; l'enfant avait-il la fièvre, aussitôt la mère frissonnait ; loassait-il, elle se sentait mal à la gorge.

lusensiblement ces perpétuelles angoissses se changèrent, chez ma pauvre Marie, en une sorte

LA KOI.IK UT NE MÈHE.

(r(''i;;irt'iiieiil maladif ((ui lui iciuiit les ncifs si sensibles (,u'à la inoiiiilre indisposition de notre Pauline elle pleurait, <;cniissait et se lamentait comme si la vie de l'enfant était en dani,'er. Je crus (|ne mon devoir d'homme et de père était de réaj^ir contre ces exagérations de tendresse maternelle, et je fci;:nis plus d'une fois une tranquillité que je n'avais point, si bien qu'un jour Marie m'accusa, en versant des larmes amures, de ne pas aimer notre enfant autant qu'elle,

La petite Pauline atteifjnit cependant l'Age de deux ans, sans que ses indispositions passa.qcres eussent exercé une influence défavorable sur sa santé. Elle était, nous somblait-il, devenue encore plus belle cl plus forte. Elle avait maintenant les joues rouges comm'î une fille des cbamps, elle était gaie et intelligente, et elle babillait déjà comme une petite pie... Aussi ne faut-il pas demander si elle était dorlotée, admirée et adorée par sa mère.

Vers cette époque eut lieu un incident dont je ne parlerais pas, s'il ne devait pas servir à expliquer des événements ultérieurs.

Un jour que j'étais allé à Bruxelles pour les affaires de commerce de mon père, (juclques personnes (le nos connaissances étaient venues rendre visite à ma fcmuic dans notre maison de campagne. Tanifis que Marie les recevait et causait avec elles, elle a\ait envoyé la bonne se promener au jardin avec notre petite Pauline. Penilant plusieurs jours le temps avait été froid et pluvieux; mais en ce moment le soleil se montrait radieux, et une promenade au grand air ne pouvait que faire du bien à l'enfant.

Les visiteurs restèrent au moins deux heures auprès de ma femme. Dès qu'elle fut débarrassée de leur présence, el^c courut au Jardin et S(> mit à appeler de toutes ses forces Christine, la bonne. Mais personne ne répondit à sa voix.

Elle s'inf|uiéta, car le soleil se cachait déjà derrière les arbres, l'air fraîchissait, et le soir n'allait par larder à tomber.

Immédiatement ellj envoya des domestirpies à la recherche de Christine dans le jardin ipii était très vaste; mais [lersonne ne trouva la bonne. Elle devait, croyait-on, être sortie du jardin, car la grille du fond était ouverte. Probablement elle était allée jaser quebuic part dans la cité ouvrière avec des femmes, et elle oubliait l'heure en bavardant.

(lâchant la profonde inquiétude qui commençait à l'agiter, Marie mil tous nos gens en campagne dans le voisinage; mais ils revinrent tristes et effrayés; personne n'avait vu la bonne. Il est facile de se figurer l'épouvante qui s'empara alors de ma pauvre femme redoublée encore par celle

circonstance (|ue depuis une couple de mois, on

avait volé plusieurs enfants dans les environs de

Pruxelles. Du moins, il courait parmi le |)euplc

des histoires d'enfants volés.

Comme il était visible (|ue la nuit allait venir, Marie ne douta plus de son malheur, et elle tomba en syncope en prononçant mon nom avec un cri l)erçant.

\]\\ domestique sauta à cheval et accourut au grand trot à Bruxelles pour me prévenir.

Il est inutile d(! parler ici de ma propre épouvante. Je (is atteler ma voilure en toute bâte et vingt minutes après njon cheval, blanc de sueur et d'écume, s'arrêta devant la porte de notre maison de campagne.

Je trouvai ma femme avec la petite Pauline sur ses genoux. Elle l'embrassait avec une joie fiévreuse, mais son visage était pâle et ses yeux brillaient d'une sorte d'égarement maladif.

On m'expliqua que la bonne avait été attirée hors de la grille par un soldat de son village qui avait été son ami d'enfance. Elle l'avail accompagné en causant pendant (|uelque temps, et elle était entrée avec lui dans un cabaret pour boire un verre de bière. Enfin, comme la nuit tombait elle était revenue. L'enfant n'avait souffert aucun mal, car elle riait en revoyant sa mère.

Cet événement laissa une profonde impression dans l'esprit de ma femme. Bien que sa santé n'im parût |)as atteinte, il était clair pour mci (|ue sa surexcitation nerveuse en était encore augmentée.

Dès ce moment il lui fut impossible de goûter un moment de repos, à moins que sa fille ne (Vit sur SCS genoux ou ne jouât à ses côtés. Souvent, la nuit, je l'entendais rôver et appeler au secours, comme si elle voyait des bandits qui voulaient lui v(»ler son enfant adoré.

A part cela, elle était charmante, et très bonne pour moi : jamais impatiente, toujours douce comme un ange, et même, dans ses heures de bonne humeur, gaie, spirituelle et séduisante.

Pendant plus de la moitié d'une année rien ne vint plus troubler le calme de notre vie, et je voyais avec joie que la sensibilité maladive de ma femme commençait à diminuer.

In jour nous reçûmes inopinément la triste nouvelle (|ue le vieux monsieur Stenrs avait succombé à une attaque d'apoplexie.

Ce coup inattendu frappa cruellement Marie; elle fut inconsolable, et |tleura pendant bien des jours, car elle aimait beaucoup son père.

LA FOLIE D'UNE MERE

Je craignais que cette rude secousse n'agitât de nouveau ses nerfs, et n'aggravât son état. Mais je me trompais Ijeureusement. Il semble, en eiïel, que deux grandes douleurs qui nous atteignent en même temps, loin d'écraser complètement now'e esprit, lui donnent au contraire un plus grand ressort d'énergie pour supporter chacune d'elles en particulier.

Au bout de quelques mois, il ne restait plus à Marie, de ce violent chagrin, qu'un souvenir attendri du mort chéri que nous avions pleuré ensemble.

Nous eûmes encore une année entière de bonheur. Notre petite Pauline avait achevé sa quatrième année et croissait en beauté et en gentillesse, pareille à une rose du Bengale. Elle était notre joie, notre espérance, notre orgueil. Marie ne vivait, pour ainsi dire, que pour et par son enfant adoré.

Hélàs ! derrière notre horizon d'amour et de bonheur se formait une nuée chargée d'orage !

Par une chaude journée de l'année 1837, nous étions allés en voiture à Bruxelles pour voir mon père qui souffrait cruellement de la goutte.

Comme il prenait beaucoup de plaisir à voir la genlillesse de notre pelile fille, nous restâmes auprès de lui plus longtemps que de coutume, et nous ne retournâmes à Uccle que lorsqu'il faisait déjà nuit. Le vent du Nord soufflait violemment ; le temps était âpre et froid; on aurait cru qu'il allait neiger.

Nous eûmes beaucoup de peine à préserver notre petite Pauline des atteintes de ce vent furieux. Marie enveloppa son enfant dans son châle et la cacha si bien dans une couverture que la pauvre petite ne pouvait presque pas respirer.

Nous arrivâmes cependant sans encombre à Uccle, et quand nous vîmes Pauline prendre aussitôt ses jouets et se mettre à trottiner joyeusement autour de la chambre, notre inquiétude s'évanouit tout à fait. Nous allâmes nous coucher bien tranquilles, après avoir mis Pauline dans son petit lit.

Vers le matin, aux premières clartés du jour, Marie m'éveilla. Elle était debout devant le lit déjà tout habillée, et me dit, le front chargé d'angoisse :

— David, David, n'as-tu pas entendu? Non ? En effet, tu dors si profondément !

— Qu'as-tu donc qui t'inquiète, ma chère ? demandai-je.

— Notre enfant est malade. Elle s'agite dans son lit : elle tousse, elle pâlit parfois, elle a peine à respirer... Ah ! J'ai si peur !

— Allons, allons, Marie, répondis-je, il ne faut pas t'alarmer si légèrement. Tu te trompes sans doute ; et, en tous cas, si Pauline avait pris froid hier soir dans la voilure, il n'y aurait pas encore

sujet de s'inquiéter. Combien de rhumes un enfant ne doit-il pas traverser avant d'être grand ?

Tout en disant ces mots je me levai et je passai ma robe de chambre. J'allai jusqu'au |)etit lit, et je considérai noire fille. L'enfant dormait et je ne lui voyais rien de particulier, si ce n'est peut-être qu'elle respirait avec une certaine difficulté. Je m'elTurçai, à voix basse, de dissiper les in([uiétudes de ma femme, qui n'avaient, lui disais-je, aucun fondement, mais mes paroles restèrent impuissantes. Elle était convaincue que son enfant était sérieusement indisposée, et menacée peut-être d'une grave maladie. Il fallait sur-le-champ faire appeler le médecin.

Notre médecin ordinaire était M. Vloebergs, un de mes bons amis, avec lequel j'avais fait mes études à l'Université, et qui s'était, depuis lors, fixé à Bruxelles. Il avait beaucoup d'expérience et de pratique; on le considérait comme un docteur fort habile. Ma femme surtout avait en son savoir une pleine confiance.

J'offris d'aller moi-même à Bruxelles afin de le ramener dans ma voiture; mais Marie, effrayée à l'idée de rester seule avec notre enfant, me pria d'envoyer un domestique à la ville avec une lettre pressante pour M. Yloebergs.

Lorsque j'eus satisfait à son désir, je retournai auprès d'elle et je ne cessai pas de la consoler et de l'encourager.

J'y réussis en partie pendant une couple d'heures3 car l'enfant continuait à dormir, et hormis un peu de fièvre et un petit sifflement imperceptible dans sa poitrine, on ne découvrait en elle aucun symptôme alarmant. Cela nous aida à prendre patience; autrement la longue absence du domestique nous eût attristés et inquiétés. 11 aurait déjà dû être de retour depuis une heure, et les autres domestiques que nous avions envoyés sur la route pour guetter son arrivée, n'apercevaient pas encore notre voilure.

Tout à coup nous pâlîmes tous les deux... La petite Pauline s'était agitée convulsivement dans son lit et faisait visiblement des efforts pour respirer. Elle toussa... et, comme si cet effort avait donné de l'air à sa poitrine, elle resta en place et continua à dormir.

Mais cette toux avait quelque chose de si pénible, de si déchirant q\ie nous frissonnâmes tous deux; on eût cru entendre l'aboiement bref d'un jeune chien qui rêve.

Marie ne put retenir ses larmes et elle s'écria d'une voix étranglée que je devais courir en toute hâte à Iluysbroeclv pour aller y chercher un autre médecin aux soins duquel nous avions déjà eu recours dans un cas d'urgence.

Je mis mon paletot et pris mon chapeau pour

LA KOI.IE D'LNE MÈRE.

suivre son conseil; mais au nioinont où j'allais sortir, je vis une voilure s'arrêter devant la ixirtc. C'flail sans doute le iloctenr!

J'ouvris la |iorte de la olianil)re pour aller audovanl de M. Vloebergs, mais le domestique se présenta seul et n'-pondil à ma (juestion :

— Le diTleiu* ('tait ilt-jà sorti lors(|ue je sonnai à sa porte; je l'ai clierché pendant lonjjlemiis ot je l'ai renconlr»' dans sa voiture, près du Parc. Il était désolé de ne |ias pouvoir venir immédiatement à Uccle, mais il était attendu pour une coiisullation auprès d'une dame (|uicsten danj^er de mort; mais il a ajouté que celle consultation ne pouvait |»as durer lon^rlemps, et il m'a bien assuré que, coûte que coûte, il serait ici dans une heure. C'està-dire, monsieur, dans une bonne demi-heure, car bien que j'aie pressé le cheval, il m'a fallu au moiiif; vinfrt minutes pour venir de Druxelles jus- <|u'ici.

Ce contretemps nous fut très pénible ; mais la certitude (|ue M. Vloelieijîs tiendrait sa promesse nous consola et nous donna un peu de courage, d'autant plus (|ue la petite Pauline paraissait dormir trantiuillement.

Mais au boni d'un (juart d'heure la jiauvre enfant eut un nouvel accès. Klle ouvrit les yeux et regarda d'un air suppliant et plaintif à la fois sa mère qui frémissait; son visaire disait (|u'elle voulait pleurer ; mais aucun bruit ne sortit de sa gorge, jusqu'à ce que cette affreuse toux, cet horrible jap|iement retentit à notre oreille et glaçât notre cour d'effroi...

Délivrée momenlanément de son oppression et épuisée par l'efl'ort (|u'ellc venait de faire, la pauvre malade laissa tomber sa tête sur le côté, et |)ariit st' rendormir.

Marie jeta ses bras autour de mon cou et versa des larmes sur ma poitrine. Elle ne disait rien mais je la sentais tremider. la pauvre mère...

Tout à coup lo pas d'un cheval retentit sur le pavé de la cour, M. Vloebergs était là!

Kn effet, avant que j'eusse eu le temps de faire nn mouvement pour aller à sa rencontre, il ouvrit la porte de notre chambrp «n souriant :

— Allons, allons, mes amis, (pic signilie cet air triste, ce front rembruni? Un rhume, un sim|de froiil ■? Nous l'aurons bientôt guéri.

Marie lui prit la main, et le su|q)lia de con>erver la vie à son enfant. Le docteur qui connaissait les exagérations de sa sensibilité, no prenait |ias ses parnle>an sérieux, et parlait comme s'il ne pouvait pas y avoir le moindre motif d'inquiétude.

Il |irit une chaise, alla s'asseoir auprès du lit de l'enfant et se mit à làler le pouls cl à écouler le bruit de sa res[dralion.

Ma pativre femme ne quittait pas des veux le

visage du docteur, pour surprendre ses moindres pensées. Tnut autre sentiment semblait éteint en elle.

— Eh bien! mes amis, ne soyez pas trop inquiets, disait-il |)ar intervalles. Il est clair que votre enfant a pris un gros rhume ; mais nous n'aurons |ias de peine à en triompher.

L'enfant se remua soudain et fit de violents efforts pour prendre haleine. Elle tonss:i d'une façon plus elTrayante encore que les deux premières fois; d'une toux creuse et sèche comme le cri d'un co(( enroué...

Le docteur releva la léte avec un frémissement involonlaire. Ma femme poussa un cri alTreux et se jela dans mes bras en pleurant et en sanglotant, pendant (|ue ses lèvres tremblantes balbutiaient le mot de « mort ».

— Mais, madame, dit le médecin qui paraissait avoir repris tout son calme, sa présence d'esprit, vous avez tort de vous tourmenter ainsi. Sans doute, l'indisposition de la petite Pauline semble grave; mais les enfants, s'ils sont très accablés par la moindre maladie, en reviennent très vile aussi. Je vais écrire une ordonnance pour dégager sa respiration. C'est un remède que vous lui ferez prendre par cuillerées, de demi heure en demiheure, jusqu'à mon retour. Je vais immédiatement à Bruxelles chercher un autre médicament dans lequel j'ai la plus grande confiance. Je ne resterai que le tenips strictement nécessaire, et je reviens au grand trot.

Tout en parlant il écrivait son ordonnance. Puis il se leva et se dirigea vers la porte. Marie lendit vers lui ses mains trendjlanles et s'écria d'un Ion à déchirer le cœur :

— Oh! docteur, docteur! sauvez-moi la vie, guérissez ma pauvre enfant!

Mais ,M. Vloebergs sortit rapidement de la chambre, comme s'il n'avait pas entendu ces supplications.

Moi, sous prétexte de le reconduire, je le suivis pour lui demander de quelle terrible maladie notre enl'anl était atteinte. Il essaya d'abord d'éluder mes queslions par des ex|dicalions vagues et des paroles évasives; mais lorsque je lui dis que lui-même avait frissonné en entendant l'aiïreuse toux de la petite, il nie prit la main et me dit d'un ton prolondémenl ému :

— Oui, mon pauvre ami, votre Pauline esl gravement, dange-rensement malade. Je conçois les angoisses de votre c(f!ur paternel! mais n'oubliez pas que c'est vous qui êtes l'homme et que vous devez \ow^ tenir ferme, du moins en apparence, pour soutenir et consfder votre trop faible femme. Faites-vous violence |)0ur ne pas lui laisser voir la réalité dans loule sa tristesse.

LA FOLIE D'UNE MERE

— Hélas! hélas! qu'a donc ma pauvre enfant? demandai-je avec désespoir.

— C'est ce queje pourrai vous dire tout à l'heure, répondit-il. Je reviendrai accompagné du docteur Poels, le plus habile médecin des enfants de tout Bruxelles. A nous deux nous combattrons le mal de voire enfant par tous les moyens que fournissent la science et l'expérience. Bonjour, ne me retenez pas plus longtemps.

11 sauta dans sa voilure et cria à son cocher ;

— Vite, vite, à fond de train, chez le docteur Poels.

J'étais là, tremblant de frayeur, écrasé sous le plus noir pressentiment. Je ne pouvais pas réfléchir longtemps. Que faisait ma pauvre Marie en m'attendant? Le docteur me l'avait dit avec raison, j'étais l'homme, et si cruellement ([ue je fusse tourmenté au fond de l'âme, je devais feindre la tranquillité pour donner à ma pauvre femme un peu de force contre ses mortelles angoisses.

Je trouvai Marie la tête appuyée sur le lit de notre fille. L'oreiller était humide des larmes qu'elle avait versées.

Malgré tous les efforts qu'elle fit pour savoir de moi de quelle maladie notre petite Pauline était menacée, je ne pouvais pas le lui dire, et j'essayai de lui donner un espoir que je n'avais plus moimême, pour ne pas la décourager tout à fait. Prévoyant bien que l'apparition d'un second médecin lui causerait une frayeur terrible, puisque les consultations indiquent le plus souvent des cas désespérés, je lui fis accroire que c'était à ma prière que notre ami Vloebergs allait amener le docteur Poels.

Nous envoyâmes chercher le remède prescrit par le médecin, etnous le fîmes prendre à notre enfant; mais ses souffrances n'en parurent pas soulagées, au contraire.

Ah ! que ces heifres furent douloureuses et terribles! quelle éternité d'angoisse et de désespoir avant que le docteur revînt!

Je ne saurais le décrire. Le mal augmentait avec une effrayante rapidité, et bientôt notre pauvre enfant haleta convulsivement comme si elle allait étouffer.

Marie se démenait comme une folle : elle appelait tous les domestiques, voulait les envoyer à la recherche des médecins, puis leur ordonnait de rester, se jetait sur le petit lit, remplissait la chambre de ses cris de détresse, puis se laissait tomber pesamment sur un siège, prête à s'évanouir. Mais lorsqu'elle sentait ses forces faiblir, elle se levait de nouveau par un effort violent et se mettait à courir autour de la chambre en poussant des gémissements afîreux.

Parlerai-je de moi même? Dans quel abîme de

douleur n'étais-je pas plongé, moi qui étais menacé de perdre à la fois un enfant adoré et une femme chérie! Et pourtant je trouvai, dans mon amour et dans le sentiment de mon devoir, la force de feindre le calme et le courage.

Les médecins arrivèrent enfin. Ils paraissaient très graves et même très sombres. Leur premier mot fut de prier ma femme de sortir un instant de la chambre; et, comme elle refus:ùt, ils le lui ordonnèrent avec sévérité.

Quoi que nous pussions lui dire, il fut impossible de l'éloigner. Elle voulait rester auprès de son enfant, disait-elle; aucune puissance humaine ne pouvait la contraindre à l'abandonner dans ses souffrances; et si Dieu devait rappeler à lui la pauvre petite, sa mère serait là pour recueillir son dernier souffle dans un dernier baiser. Piien ne put la faire fléchir: mes conseils, mes prières, tout fut inutile.

Alors les deux médecins, les yeux fixés sur l'enfant, se mirent à parler latin, et je remarquai avec effroi que chacune de leurs paroles et chacun de leurs gestes faisait frissonner ma femme de la tète aux pieds. Elle ne pleurait plus. Ses yeux étaient vitreux et étincelaient. On eût dit qu'elle considérait les médecins comme des ennemis et qu'elle voulait les foudroyer du regard.

La consultation ne dura pas longtemps. Et presque aussitôt les docteurs me dirent qu'ils désiraient me parler en particulier et m'invitèrent à les conduire dans une autre pièce.

Je les conduisis à l'extrémité du corridor, dans une chambre où il y avait un lit. Le vieux docteur Poels prit alors la parole.

— Monsieur, me dit-il, veuillez rassembler tout votre courage pour écouter ce que j'ai à vous ap" prendre. Ne perdez pas de temps à vous plaindre, chaque minute qui s'écoule peut anéantir la dernière chance de guérison. Votre enfant a le croup.

Je le regardai avec étonnement, comme si je ne comprenais pas.

— Votre enfant a le croup, répéta-t-il, et le mal est si grave et si rapide, qu'elle peut succomber en un quart d'heure. 11 nous ne reste qu'un seul moyen de la sauver, ou du moins de tenter de la sa.uver> s'il n'est pas déjà trop tard. Y consentez-vous?

— Mon Dieu, que voulez-vous faire, balbutiai-je.

— Nous voulons lui faire une incision dans la gorge, pour la faire respirer artificiellement sans cela elle sufl'oquera infailliblement. Voulez-vous me prêter aide?

— S'il le faut... Hélas ! malheureuse mère, pauvre Marie !

— Nous allons retourner auprès de l'enfant, et tâcher encore d'éloigner votre femme; car il est certain qu'elle nous gênerait, et dans tous les cas

l.A FOl.iK D'UNE MÈHE.

elle ne verrait pas, sans dan},'er pour elle-niôme, couler le sang de sa fille. Mcoutez bien, el comprenez voire devoir dlioinine el d'époux. Si madame refuse encore de nous laisser seuls, j'épierai le uionienl pmr prendre l'enlanl hors de son lil et pour in'enfiiir avec elle dans celle chambre. Vous la retiendrez, fallùl-il employer la force; vous ôterez la clef de la serrure, après avoir fermé la porle à double tour, el vous ne la rouvrirez (jue lor.-que nous aurons Uni notre triste besogne. La vie de votre enfant peut être le prix de votre fermeté. La force vous manquerait-elle à celte idée? L'excès de ma douleur el l'imminence du danger me rendirent du courage.

— Non, non! m'érriai-je. Vile, messieurs, je vous montrerai que je comprends mon devoir.

Ils me suivirent dans notre chambre à coucher. Les choses se passèrent comme l'avait prévu le vieux docteur : ni prières ni violence ne purent décider Marie à s'éloigner. [*eut-élrc son cœur de mère devinail-il ce qui allait arriver.

Quoi qu'il en soit, lorsiiu'elle se jeta de nouveau à mon cou comme pour demander ;iide, le vieux médecin prit l'enfant hors de son lil el s'enfuit avec elle.

iMa femme poussa un cri aflreux. Elle avait deviné l'intention des médecins. Furieuse el rugissante comme une lionne à laquelle on a volé son lionceau, elle se précipita derrière M. l'oels; mais je l'entourai de mes bras; M. Vloobergs el une robuste servante me prêtèrent aide, el nous parvînmes à la retenir. Lorsqu'elle vil disparaître le vieux docteur avec sa fille, elle poussa encore un cri, un cri déchirant comme si son coMir se brisait dans sa poitrine, et elle tomba inanimée et sans force entre mis bras.

— Placez-la sur une chaise, dit M. Voelhergs en s'éloignant , laissez-la qnel(|ues instants tranquille, humectez-lui les poignets et le front avec de l'eau froide. Fermez la porte à l'intérieur. Si vous ne voulez pas exposer sa vie, empêchez-la de quitter celle chambre.

J'étais assis à côté de mon infortunée .Marie, étendue sous mes yeux pâle, et comnie morte. Je ne pleurais ()as; mes dents étaient serrées: J'éiranplais... L'imniensilc de ma douleur me poussa à m'insurfrer contre la cruauté du sort, et celle réarlinn me prêta une s(jrl(; de fermeté factice ou plutôt maladiNe.

Au bout de (|uel(|ues in>tants nous essayâmes, avec de l'eau el du vinaigre, de tirer ma femme de son piftfond évanouissemeul. Pendant longtemps nos efTorls restèrent infructueux; je ne savais pas bien ce que je faisais : mon esprit ét^il auprès de mon enfant qu'il me sendilait voir tor-

turer. Et je ne pouvais pas sortir pour la défendre du moins conlit; des cruautés inutiles!

Enlin je remarquai, à (juclques légers trossaiilemenls, que Marie allait revenir à elle. Je fis part à la servante de mon intention, je lui recommandai de lermei- la porte dès que je serais sorti, de cacher la clef dans sa poche, el de faire croire à ma femme que j'avais mis le verrou en dehors.

Je volai à travers le corridor et en (|uelques enjambées j'atteignis la cliambie fatale où étaient les médecins... Grand Dieu ! quelles ténèbres obscurcirent mes yeux ! Je tombai sur un siège et me serrai le front à l'écraser. Mes regards avaientils bien vu? Oui, oui, tout était (ini. Mon entant élail étendue sur le lit, la face décolorée et les lèvres bleues! Comment douter encore ! Mon ami VIoebergs lui-même, pâle d'angoisse el de chagrin, voulut me consoler, et ses paroles me percèrent le cœur comme des poignards.

— Un peu de courage, malheui-eux Van Iloogveld, (lit-il. Il était, hélas! trop tard! Dieu a rappelé à lui votre enfant; c'est aujourd'hui un ange du ciel.

Alors mon énergie factice m'abandonna. Je cachai matétc dans mes mains et j'éclalai en sanglots.

Tandis que le vieux docteur s'efforçait de faire disparaître les traces sanglantes de l'opération, VIoebergs me prodiguait ses consolations, mais je ne l'écoutais pas, et, dans mon profond désespoir, je répétais machinalement les noms de Pauline et de Marie.

Tout à coup la voix plaintive de ma femme retenlit dans le corridor, M. VIoebergs s'élança p(mr fermer 1 1 porte; mais il fut [irévenu par Marie qui se précipla dans la chambre, les cheveux épars, les ilents serrées, el qui, menaçant le vieux docleur (le ses deux poings fermés, lui cria :

— Itavisseur, bourreau, monstre, mon enfant, mon enfant!

Le vieillard montra le cadavre.

— Cela, mon enfant, ma Pauline? ricana Marie. Ah! ah! (|uel abominable mensonge! Vous l'avez emportée, ma Pauline, je le sais bien. Vous me la rendrez, ou je vous arrache les yeux! Vite, vite, mon enfant! mon enfant! Et comme M. Poels montrait de nouveau le lit d un geste muet, Marie se jeta sur lui, lui égraligna les joues jusqu'au sang ellui mil ses vêtements en lambeaux.

Nous eûmes beaucou|i d(î peine à l'arracher de ses mains : Dans sa rage aveugle elle reùl assassiné...

Horrible, horrible! Elle élail folle! Rien ne put la calmei. IClb; ne connaissait plus personne, M. VIoebergs el moi-même, elle nous prenait pour les ravi^.seurs de s.i fdle.

LA FOLIE D'UNE MERE

Comment décrire celle aiïreuse scène? Pour empêcher la mallieureuse folle de se porter aux dernières extrémités sur les autres ou sur ellemême, nous dûmes avoir recours aux moyens les plus violents et les plus redoutables... Une heure plus lard j'étais debout, anéanti et sans force dans le corridor, ma tête cachée dans mes mains frémissantes. A ma droite, la chambre où gisait le cadavre de mon enfant : A ma gauche, celle où ma femme, ma pauvre femme, se débattait sur le lit où il avait fallu l'altacher avec des cordes, et poussait des hurlements effroyables... Ah! Comment l'homme peut-il survivre à de pareils coups!

Le lendemain les médecins avaient réussi à calmer en partie, par des médicaments énergiques, l'effroyable agitation à laquelle Marie était en proie, et je commençais à espérer que sa folie ne serait que passagère. Même, vers midi, nous la débarrassâmes de ses liens, et elle me reconnut. Mais ce qu'elle disait n'avait aucun sens; son esprit était complètement obscurci.

Notre espoir, hélas ! fut promptement déçu. Marie eut un nouvel accès de folie, et voulut se jeter sur moi, me prenant pour le médecin qui lui avait volé son enfant.

Celte situation grave dura une couple de jours, avec des intermittences de calme relatif et de fureur de plus en plus exaspérée.

Nous crûmes remarquer que le petit lit, les vêtements et les jouets de l'enfant, et même les endroits où il avait joué à côté de sa mère agissaient fâcheusement sur Marie. Les médecins prétendaient qu'il ne fallait pas espérer de guérison aussi longtemps qu'elle verrait des personnes ou des objets qui pouvaient lui rappeler son malheur.

Si pénible que me fût celte détermination, il fallut consentir à placer pour quelque temps ma femme dans une maison de santé.

Il y avait un élablissement de ce genre à un quart de lieue de notre maison de campagne. On me dit que ma femme y serait entourée de tous les soins désirables, et traitée avec la plus grande douceur: qu'elle aurait sa chambre à part et la jouissance d'un petit jardin pour elle seule, et qu'elle ne serait jamais en contact avec d'autres aliénées. C'était le seul moyen qui nous offrît des chances de guérison; le changement de lieu, l'isolement prolongé pouvaient seuls apporter le calme à ses nerfs surexcités. Il n'y avait pas à hésiter, chaque heure de retard ne pouvait contribuer qu'à fortifier les racines du mal.

Date à jamais fatale dans ma vie, que le jour

où j'accompagnai le matin au cimetière le corps de mon enfant, et l'après-midi ma pauvre Marie à cet autre tombeau qu'on appelle la maison de fous!

Accablé de désespoir, je rentrai dans notre villa ! Comme la solitude qui y régnait partout m'épouvanta.

Et le lendemain, et tous les jours suivants devaient être encore plus terribles pour moi. Je ne pouvais pas aller voir ma femme. Elle devait rester au moins deux semaines, peut-être davantage, sans voir personne de tous ceux qu'elle avait connus.

Je m'enfuis de ma maison et m'en allai à Bruxelles, chercher quelques consolations auprès du lit de mon père malade. Que pouvait le bon vieillard, sinon pleurer sur mon enfant et sur le misérable sort de ma femme?

Un attrait irrésistible me ramena à Uccle. Je ne pouvais vivre si éloigné de Marie; le troisième jour j'étais de retour chez moi.

Pour trouver, s'il était possible, des distractions aux idées noires qui me poursuivaient, je me promenais dans les champs, et toujours mes pas m'en- Iraînaient du côté de la maison de santé. Je passais devant la porte, je revenais, je contemplais les fenêtres avec des battements de cœur et je pleurais à l'idée que ma chère Marie était retenue là, comme une prisonnière... peut-être sans espoir, ô Dieu!

Le cinquième ou le sixième jour après mon retour de Bruxelles, j'étais encore allé me promener du côté delà maison de fous, et j'avais sonné à la porte pour demander au directeur des nouvelles de ma femme. Il n'avait pas de réponse consolante à me donner. Au contraire, la veille au soir, Marie, dans un accès de fureur, l'avait pris pour le ravisseur de son enfant, et l'avait violemment frappé à la tête. Maintenant elle était plus calme; mais on ne pouvait pas se fier à ce calme apparent. Je comprenais bien qu'il y avait peu d'espoir de guérison.

Lorsque je le pressai de me dire s'il ne connaissait pas d'autres moyens à essayer, fallût-il sacrifier toute ma fortune, il murmura tristement :

— Rien, je ne connais rien ((ue les soins, la douceur, la tranquillité, et plus tard des distractions : l'éloignement de ses tristes souvenirs. Si sa maladie avait une autre cause ?... si on pouvait lui rendre ce qu'elle a perdu... mais non!... la mort garde impitoyablement ce qu'elle a saisi.

Il me fallut parlir avec cette désespérante réponse. Je m'éloignai par des chemins solitaires, car mon cœur était gros et j'avais besoin de pleurer.

Comme j'errais au hasard d'un pas lent et incertain, j'aperçus de loin un vieillard, probablement un pauvre paysan assis sur un arbre abattu le

LA FOLIE lilNK MKHE.

long de la roule. Ce qui fixa sur lui mon atlenlion et cv qui inêtne m'ôniut vivement, c'est (ju'il portait dans ses bras un petit enlaul (ju'il caressail cl consolait.

Lorsque je m'approchai de lui, il posa parterre l'enfant (jui me regarda avec des yeux pleins de larmes.

Pourquoi m'arrêlai-je frémissant et comme frappé d'un coup sij.l)il? nu'esl-ce (|ui fit éclore sur mes It'-vres un sourire de surprise el de secrète joie? Vis-je réellement mon enfant, ma Pauline, sous ces humbles habits ? C'étaient bien ses yeux bleus, sa bouche de corail, el ses cheveux blonds bouclés... le même âge, la même expression !... Elle paraissait un peu plus pMe (|ue d'habitude, mais n'était-ce pas naturel? la pauvre petite créature avait tant souffert !

J'étais le jouet d'une cruelle illusion, je le sentais et le savais bien; el cependant, la ressemblance me paraissait si frappante que quelques minutes s'écoulèrent avant que je fusse délivré de mon doute insensé.

Alors, maîlrisanl mon auilation, je m'approchai du vieux paysan el lui demandai avec inlérél.

— Vous êtes triste, mon ami? voire enlani a pleuré? qu'est-ce qui vous affiige?

— Ah ! monsieur, répondit-il, j'ai pitié de noire bonne .petite Thérèse. Son |)ère, mon fils, e>t mort depuis longtemps, et sa mère est morte il y a deux semaines. La voilà sans parents, et il faut qu'elle aille aux hospices; car moi, voyez-vous, monsieur, je suis estropié de la jambe gauche; j'habite une petite chambre grande comme une boîte, et je gagne à peine assez pour ne pas mourir de faim.

Tandis (pi'il me parlait, je ne pouvais détourner mes regards du doux visage de l'enfant; l'éclat de ses beaux yeux bleus me charmait, et je me demandai de nouveau si je ne revoyais pas devant moi ma petite Pauline, pleine de vie et de santé. C'étaient d'étranges idées (jui me traversaient le cerveau; c'était une illusion singulière, et comme une espérance qui descendait dans mon cœur.

— Maintenant, continua le vieillard, je sens bien vivement combien il est malheureux d'être pauvre; je suis son grand-père, je devrais pourvoir à sesbesoins,el je ne le puis pas, hélas! .Ma pauvre petite Thérèse ira à l'Orphelinat. Il y fait peut-être bon pour les enfants, mais...

Et il iecommen»;a à pleurer silencieusement.

La petite Thérèse lui jeta les bras autour du cou, el but ses larmes dans un baiser.

Je pris place à cùté de lui sur le tronc d'arbre, el saisis sa main, non par eompassion, car une autre idée me dominait entièrement.

— Comment vous nommez-vous, mon ami, lui demandai-je, et ou demeurez-vous?

— Je m'appelle Thomas Blompa|i,monsieur ; je demeure à Bruxelles, allée des Crapauds, et je suis aide maçon de mon état, comme l'était aussi mon fils, le père de Thérèse.

— Ne pouvez-vous éloigner l'enfant pendant quelques instants? lui murmurai-je à l'oreille, j'ai à vous parler d'une chose qui vous fera probablement plaisir.

L'homme me regarda avec étonnemenl, mais il obéit néanmoins.

— Thérèse, dit-il, vois-tu là-bas, dans la prairie de l'autre côté du chemin, toutes ces belles fleurs? Va, cueilles-en quebiues-unes jusqu'à ce que je t'appelle. Ce monsieur aime beaucoup les fleurs.

— Oui, ma chère enfant, ajoutai-je, apportezmoi tout à l'heure un bouquet, el je vous donnerai une belle et grande poupée.

La petite fille ne se le fit pas dire deux fois et courut en bondissant vers la prairie.

— Brave homme, dis-je, vous voyez en moi un homme si malheureux que son chagrin ne saurait se déci'ire. J'avais un enfant, une jolie petite fille comme votre Thérèse. Elle était la lumière de nos yeux, la joie de notre âme. La rose prinlanière n'est pas plus fraîche ni plus saine qu'elle ne l'était. Il y a dix jours elle tomba subitement malade, et mourut... Ma pauvr(^ femme en reçut une secousse si terrible (|u'elle en perdit l'esprit, et nous fûmes obligés de l'enfermer dans une maison de santé |)Our éviter de plus grands malheurs. Pour moi, vous pnuvez penser, brave homme, à quel point la vie m'est devenue amère et insupportable. Maintenant je suis seul dans ce monde, comme dans un désert.

— .\h ! monsieur, (|ue vous devez être malheureux! soupira le vieillard avec compassion.

— Votre petite Thérèse, rcpris-je, ressemble tellement à ma défunte |)etile lille, que j'ai douté un instant si je no la voyais pas revivre devant mes yeux. Vous plaigriez le sort de votre Thérèse qui n'a plus de parents; moi je pleure la perte de mon enlaul. C'esl Dieu, peut-être qui vous a placé sur mon chennn. En eiïet, mon ami, il y aurait, je crois, un moyen d'assurer le bonheur de voire |)elile Thérèse pour toute ^a vie, un moyen de me rendre en mènu' temps un peu d'espoir et d'illuminer de nouveau la sombre solitude de ma vie.

Je repris sa main et lui dis d'un ton |iresque suppliant :

— Cédez-moi votre petite Thérèse; je l'aimerai roinn)e ma propre enfant, je relèverai cl lui ferai donner de l'éducation. Elle aura de beaux habits, des joujoux, lies liiinlioils ; elle demeurera dans un château, elle roulera en voiture, elle sera servie par de nombreux domestiques...

Le visage du vieillaid s'était assombri; ma pro-

LA FOLIE D'UNE ftIÈRE.

Maman! chère maman! (Page 21.)

position paraissait leffrayer, et il secouait la tête d'un air pensif.

— Refuseriez-vous? m'écriai-je; pourriez-vous donc refuser pour votre petite Thérèse un sort si enviable? Vous préférez la mettre chez les Orphelins? Et vous croyez l'aimer!

— Ce n'est pas cela, monsieur, murmura le vieux maçon. Qui êtes-vous ? vous céder l'enfant de mon (ils? je ne vous connais pas.

— Vous savez peut-être qu'il y a là-bas, à côté du chemin, à dix minutes d'ici, une maison de campagne avec deux lions de pierre devant la porte?

— Sans doute, répondit-il; j'y ai travaillé au mûr de clôture du jardin. C'est M. Van Hoogveld ([ui demeure là.

— Ces Van Hoogveld, sont-ils de braves gens, pensez-vous?

— Les meilleurs du monde; madame surtout est

renommée pour sa douceur, sa bienfaisance, etles aumônes qu'elle distribue dans les environs.

— Eh bien, mon ami, l'homme qui vous parle est M. Van Hoogveld lui-même.

— Vous, vous, M. Van Hoogveld, le propriétaire du château! Et vous voulez adopter ma petite Thérèse? s'écria le vieillard ému jusqu'aux larmes. Elle deviendrait si riche et si heureuse! Oh! Dieu soit loué, de vous a\oir inspiré cette heureuse idée !

— Vous consentez donc?

— Je baise vos mains de reconnaissance.

— Mais ce n'est pas tout, ajoulai-je. Je n'ai pas d'enfants, et ma fortune me permet de veiller aussi à votre sort. Vous êtes vieux et infirme. Le travail doit vous être pénible. Vous gagnez tout au plus deux francs par jonr ?

— Pas tous les jours, monsieur.

— C'est égal : dès aujourd'hui, et tant que la

IS

LA FOLIE D'UNE MÈI5E

pclilo TluTôso restera clu/. moi, vous recevrez toutes les semailles iniiii/e francs, et, sans être assujetti à aucun travail, vous poiuTez passer vos vii'ux jours (Ml repos. Je lâcherai même de vous procurer une place de ganlien, el ce (jue cela pourra vous rapporter aujtuientera d'aulant votre hieu-élie... Vous paraissez douter? Voici une pièce d'or de vini;t francs. C'est pour votre première semaine. Considère/ le surplus comme le denier h Dieu.

Le vieux maçon rej;arda un instant la pièce d'or d'un air slupélail. l*uis, lorscju'il releva son visage vers moi, il avait une expression pleine d'imiuiélude.

— (Juelle crainte subite vous émeut?

— Ah! monsieur, soupira-t-il, ne pourrai-je donc plus jamais revoir ma petite Thérèse?

— Vous la verrez autant que vous voudrez, répondis-je. l'résentez-vous au chi\teau toutes les semaines si cela vous plaît, vous y serez toujours bien accueilli. Seulement, je vous plierai de ne pas y paraîlre pendant la première (niinzaiiie, et j'ai pour cela une j^rave raison; iTailleurs reniant doit d'abord s'habituer un peu à sa nouvelle position, sans cela elle aurait peine à se familiariser avec nous.

Le maçon mit sa rni;ueusc main dans la mienne avec un iMofond sentiment de reconnaissance, et dit:

— Cela va, monsieur Van lloogveld. Vous êtes honnête et [généreux, je le sais. Soyez donc le père de ma chère petite Thérèse, et que Dieu, dans le ciel, vous récompense de votre bonté!

.le causai encore qiiebiue temps avec lui pour réijler les détails de cette convention. .J'inscrivis son adresse sur mou carnet et lui remis une cai'te sur laipielle se trouvait le nom du notaire de Bruxelles rpii lui remettrait chaque semaine la petite rente poinise.

Kniln je lui fis comprendre pouifjiioi je désirais que Tliérèse lilompap se nommât désormais Pauline Van Hooffveld, sinon en réalité, du moins en apparence. Je le |)riai en même tem|)s d'expli(|uer h l'enfant le chan},'ement inaltendii (|ui allait se faire «laiis sa position, et de la préparer à accepter avec joie et avec amour sa nouvelle pcsilion.

— Oli ! monsieur, ne craignez rien à ce sujet, répondit-il. La mère de Thérèse était une bonne et charmante créature. La petite fille n'a reçu d'elle que de bons instincts ; elle est douce comme un ange, et vous le verrez, [lar reconnaissance, l'enfant vous caressera et vous chérira tant qu'elle vous aura bientôt ensorcelés. Laissez-moi la rejoindre dans la |irairie, et quand je reviendrai vers vous, elle saura que Dieu lui a donné un nouveau père, qui veut la rendre heurcu.'e pour toute sa

vie. Le vieillard se leva el alla dan? la prairie retrouver la petite lille.

Je tombai dans lie profonde-; mé(lilali(ms, car j'avais formé un projet hardi, ([ui me souriait comme un moyen de salut pour ma malheureuse Marie. Mon esprit s'assombrissait bien parfois lorsque je considérais le peu de chances de réussite; mais, dans ma fatale situation, la muindrc étincelle d'espoir était comme un rayon de lumière à travers les ténèbres.

Je restai longtemps plongé dans ma rêverie. J'en fus tiré juir un bruit de |ias qui m'annonçait le retour du maçon. Il tenait la petite Thérèse par la main. Vn doux et timide sourire entr'oiivrail les lèvres de l'enfant. Elle appr(cbait en hésitant et s'arrêta à qiiehjues pas. Sans l'oule mon regard sérieux l'intiniidait; dans celte idée, je lui souris d'un air engageant et lui tendis les bras en disant : Viens, viens, mon enfant!

Thérèse, rassurée et encouragée par le vieillard, accourut à moi, grimi»a sur mes genoux, jeta ses petits bras aiitcmr de mon cou, m'enibiassa tendiemenl, et me dit d'une petite voix douce qui me remua jusqu'au fond de l'àine :

— Père, cher père, je vous aimerai bien et toujours.

Ce qui se passa en moi (|uand j'entendis ce mot de père ne saurait se décrire. Je serrai l'aimable enfant sur mon cceur, je lui rendis ses baisers, puis je fondis en larmes, larmes de joie, je puis le dire; car rinciïable im|)rcssion que je ressentais ranimait mon courage en me donnant l'espoir de réussir.

Je restai ijueiqnc temps si absorbé dans mon émotion que je paraissais à peine faire attention aux caresses de l'cnifant et aux |)aroles du vieillard.

Enfin je me calmai, j'embrassai encore à différentes reprises la gentille petite Thérèse, puis je me levai pour reloiirner à ma maison de campagne avec l'enfant et son grand'père.

Chemin faisant, la petite fille me donnait la main. Je lui dis (|uc j'étais son nouveau papa et qu'il fallait m'appeler ainsi. Je lui parlai des belle poupées, des inagnili(|iies joujoux que j'allais lui donner, cl du beau jardin plein de fleurs où elle irait se promener tous les jours. Je ne lardai pas à gagner loiile la confiance de l'enfanl. Klle se mita l'aise avec moi et me charma tf»nt a l'ail par la joie qu'elle mollirait d'avance à l'annonce do tant de bonheur, et |>ar la gentillesse de son naif babil.

Arrivé dans ma villa, j'appelai tous mes domesti(|iies dans la pièce où j'avais introduit le vieillard, el leur d's très sérieusement :

— Voici une petite lille (|ui demeurera dèsor-

LA FOLIE D'UNE MERE

mais au château. Je désire et je veux que vous l'aimiez et la traitiez comme ma propre enfant. La petile Pauline est douce et intelligente...

— Pauline ! murmurèrent les servantes en jetant sur l'enfant des regards effarés et surpris.

Je me réjouis sincèrement de voir que le visage de Pauline — car c'est ainsi qu'elle devait s'appeler dorénavant — faisait sur mes domestiques la même impression que sur moi-même. Je ne leur laissai pas le temps de m'adresser à ce sujet, en présence de l'enfant, des questions ou des observations insdiscrètes. J'ordonnai à la cuisinière de conduire le vieillard à la salle à manger, et de lui servir à diner : puis je dis à notre plus vieille servante, une femme intelligente et fidèle, de me suivre avec la petite Pauline.

Arrivé dans la chambre où la petite fille que j'avais perdue passait la plus grande partie de la journée, je mis Pauline en possession des poupées et des nombreux jouets qui s'y trouvaient. La petite fille fut si joyeuse à la vue de ces trésors enfantins qu'elle s'assit sur le lapis en battant des mains, et resta plongée dans l'admiration silencieuse de toutes ces belles poupées avecleurs yeux de verre et leurs cheveux blonds frisés.

Notre vieille servante, qui adorait les enfants, causait avec Pauline et la caressait tendrement; mais j'appelai la bonne femme près de moi et lui expliquai mes intentions à l'égard de l'enfant. Je lui dis enfin qu'elle devait laver soigneusement la petite fille et la revêtir des vêtements que mon autre enfant avait portés dans les derniers mois de sa vie. « Dépêchez-vous, ajoutai-je,car mon ami le docteur Vloebergs va bientôt venir, et je tiens à ce qu'il ne voie Pauline que vêtue comme je le désire. »

Elle m'assura qu'elle m'avait parfaitement compris, et je descendis au rez-de-chaussée pour aller retrouver le maçon.

Le brave homme avait fini son repas et me remercia de mon bon accueil.

Je le menai au jardin, et m'y promenai quelque temps avec lui. Nous parlâmes du sort de Thérèse Blompap, — devenue maintenant Pauline Van Hoogveld — et je lui promis une récompense qui dépassait de beaucoup mes promesses, s'il voulait se prêter complaisammenl et avec discrétion, aux projets que j'avais formés. Puis nous entrâmes dans la maison pour lui permettre de voir encore une fois l'enfant, et de lui dire adieu. Je lui recommandai de se contenir et de ne pas témoigner de chagrin, ajoutant qu'il reviendrait nous voir dans quinze jours et que si, dans l'intervalle, il avait besoin de quelque chose, il pouvait aller à Bruxelles trouver mon notaire qui recevrait l'ordre de satisfaire à toutes ses demandes raisonnables.

Lorsque nous montâmes au premier étage, l'enfant était là, vêtue d'une robe de soie blanche, avec des bottines rouges; ses cheveux blonds tombaient en boucles soyeuses sur ses épaules. Debout devant une grande glace, elle se souriait, s'admirait et tournait la tête avec fierté.

Lorsque je l'appelai de son nouveau nom. «Ah! papa, dit-elle en se retournant. » Je poussai un cri de surprise; j'étais si énm que je me laissai tomber sur une chaise et contemplai en frémissant la petite fille, comme si j'avais devant les yeux ma propre enfant sortie de sa tombe!

Le vieux maçon prit congé de la petite fille. Elle l'embrassa, sans se montrer trop chagrine de son départ, tant elle était absorbée par ses joies nouvelles ! et quand le grand'pôre lui déclara qu'elle ne le reverrail pas avant quinze jours, ce délai ne parut pas l'effrayer. Les enfants, heureusement, ne savent pas mesurer le temps!

Je descendis avec le vieillard elle reconduisis jusqu'à la grand'route, où je lui dis au revoir.

L'heure que le docteur Vloebergs avait fixée pour sa visite quotidienne depuis notre malheur était arrivée. J'avais maintenant des motifs pour l'attendre avec impatience, et je regardais au loin sur la route, quand j'aperçus sa voiture : et j'allai l'aider à descendre devant ma porte.

Lorsque nous eûmes échangé une poignée de main, je le conduisis dans le jardin qui précédait notre habitation, et lui dis avec une agitation qui l'étonna :

— 0 mon ami, il m'est arrivé une aventure étrange, inconcevable, qui m'a presque fait perdre la tête d'espérance et de joie. Peut-être ma pauvre Marie pourra-t-elle encore guérir.

— Guérir, guérir , répéta le docteur en secouant tristement la tête; parlex, que voulez-vous dire ?

— Permettez-moi de vous mener d'abord en haut pour vous montrer mon dernier espoir. En suite je vous expliquerai le plan que j'ai formé.

Il me suivit sans l'aire aucune observation. L'enfant était encore devant la glace et tournait le dos à la porte.

— Paulinette, m'écriai-je, voici M. le docteur qui voudrait te donner la main.

Elle se retourna et vint à nous.

Le docteur poussa un cri, recula de deux pas, et leva les bras en signe d'étonnement. Son regard interrogateur allait de l'enfant à moi; mais je posai un doigt sur mes lèvres pour lui recommander la discrétion. Lui aussi murmura tout stupéfait :

— Paulinette? que se passe-t-il ici, grand Dieu?

La petite fille s'approcha de lui et le regarda

LA FOME D'UNE MÈRE

dans les yeux d'une laron qui le fit frémir. Alors elle viiil à moi, leva les bras pour m'euibrasser, et me dit avec une caresse :

— Cher papa, il faut que je vous demande ((ueique chose : il y a loniiternps que j'y pense, drand'père m'a tlil que j'allais avoir aussi une nouvelle maman. Où est-elle? Je voudrais tant la voir ! Est-ce une dame avec de beaux habits?

— Oui, oui, répondis-je, une l)elle dame, lr»'s bonne et très aimante. Continue à jouer, Paulinette; lu verras probablement ta mère aujourd'hui.

— Ah! que je serais contente, s'écria-t-elle en battant des mains.

Je descendis avec le docteur, à (jui je racontai tout et je le consultai en tremblant sur le point de savoir si la forte secousse que j'avais ressentie moi-même et la vive impression (|u'il avait aussi ê|tr(»uvt'e ne nous donnaient pas des raisons d'espérer que l'apparition de cette orpheline, vêtue comme noire l'auline, et lui ressemblant comme une sœur, ne produirait pas sur l'esprit de ma femme une commotion salutaire.

Il rélléchit un instant, puis, relevant sur moi un repard où brillait un rayon d'enthousiasme, il me répondit :

— Oui ! II faut essayer. Dans l'état désespéré de votre femme, il n'y a aucun risque... et qui sait? La science en a vu des exemples... Il n'y a pas de temps à perdre, mon ami. Je me rends à la maison de santé pour avertir le directeur, et m'enlendre avec lui.

F*endant ce temps préparez la petite (ille, afin que la secousse soit aussi forte et aussi profonde que possible. Klle doit témoi},'ner de l'amour à votre femnu', la caresser et la nommer du nom de mère.

— Ne vous inquiétez pas de cela, répondis-je, l'enfant est d'une douceur et d'une amabilité charmante, et, comme vous l'avez entendu, elle chérit déjà d'avance sa nouvelle mère. Soyez tranquille, docteur; je lui apprendrai parfaitement son rôle; le bonheur de ma vie, le salut de ma pauvre Marie en dépi-ndenf.

— Eh bien, s'écria joyeusement monsieur \ loebergs, j'y vais. Si votre femme est dans ses heures de calme, nous risquerons aujourd'hui même celle tentative suprême.

A peine le docteur m'eut-il (juitlé pour aller parler au direcleur de la maison de fous, que je retournai auprès de Pauline.

Je hs connaître mon intention à la vieille str-

vanle, et, avec son aide, j'essayai de faire comprendre à l'enfant ce que je désirais. Je lui dis (juaujourd'hui même elle verrait probablement sa nouvelle maman ; qu'elle devait lui montrer de l'amitié, l'embrasser, la caresser, et surtout l'appeler (lu nom de mère. La pauvre femme, ajoulaije, avait été «îravement malade et avait eu beaucoup de chagrin. Elle n'était pas encore tout à fait guérie, et en revoyant l'enfant (ju'elle aimait tant, elle serait peut-être émue, et paraîtrait peutêtre un peu folle. Pauline ne devait s'en montrer ni étonnée ni effrayée; au contraire, pour consoler la pauvre malade, il fallait lui témoigner en core plus d'affection.

Nos recommandations étaient surperflues. Pauline, qui désirait vivement voir et embrasser sa nouvelle maman, nous comprit parfaitement, et se prêta de la meilleure grâce du monde au succès de notre projet.

— Oui, mon père, répéta-t-elle. Conduisezmoi tout de suite auprès de ma chère maman; je m'assiérai sur ses genoux, et je l'embrasserai tant et tant qu'il faudra bien (ju'elle croie que je l'aime de tout mon cœur.

Le docteur revint au bout d'une bonne demilicure, ajoutant que le directeur avait consenti à l'épreuve et (|u'il nous attendait dans son établissement. Il était prudent de ne pas perdre de temps, car ce matin madame Van lloogveld semblait très calme, et l'on ne pouvait pas savoir combien de temps durerait cet étal favorable.

Je fis en toute hâte achever la toilette de l'enfant, et donnai l'ordre d'atteler la grande voiture.

Quelques minutes après nous roulions vers la maison de santé.

Mon cdur battait d'espérance, et je regardais le ciel avec joie, comme pour remercier Dieu d'un bienfait accompli. J'allais tirer ma bonne Marie du sombre abîme de la folie! J'allais la revoira mes côtés, avec la conscience de l'amour que j'avais pour elle, ma vie allait retrouver la lumière de sa douce présence!

Pour n'être pas compris de l'enfant, je jtarlais français avec le docteur. Il s'effrayait de la fermeté de ma foi dans la réussite de notre tentative, et s'efforça même de me piéinunir contre une désillusion très possible; mais il ne réussit pas à faire naître le doute dans mon esprit exalté.

Dionlôt nous aperçûmes les bâtiments de la maison de santé. Nous répétâmes à Pauline toutes nos recommandations précédentes; la bonne petite fille nous rassura complètement sur la façon dont elle jouerait son rôle dans celte épreuve, et nous descendimes, tout émus, devant la grande porte.

Le direcleur, qui nous attendait, nous intro(lui.bit

LA FOLIE D'UNE MÈRE

dans un salon, fit asseoir l'enfant, et nous appela dans un coin pour régler avec nous les détails de l'entrevue.

D'après lui, il était prudent d'avertir la malade dans sa chambre, avec certaines précautions, que son enfant était retrouvée. Il craignait que sans cela une impression trop brusque ne déterminât une secousse dangereuse. D'un autre côté, si elle reconnaissait qu'on voulait la tromper en lui présentant une enfant étrangère, ne deviendrait-elle pas furieuse et ne voudrait-elle pas se venger? Elle pouvait se laisser entraîner à des actes de violence et faire de la petite fille innocente la victime de sa fureur.

Mais le docteur et moi nous lui fîmes comprendre que toute notre espérance se fondait précisément sur cette violente secousse qui devait produire, par sa soudaineté même, une révolution complète dans l'esprit de la malade.

Le directeur leva les épaules et dit d'un ton incrédule :

— Vous voulez l'essayer, messieurs? sous votre propre responsabilité, alors! Fasse Dieu que vous n'ayez pas à regretter cette témérité. Madame Van Hoogveld est plus malade que vous ne croyez. Dans ses accès de fureur elle est si forte que deux hommes robustes peuvent à peine l'empêcher de faire un malheur. Il sera donc nécessaire de la mettre, même dans ce salon, sous la surveillance de quelques-uns de mes serviteurs. Pour ce qui vous regarde, messieurs, vous aurez, en cas de nécessité, à proléger l'enfant contre les violences de la pauvre folle... Tenez-vous donc prêts, je vais chercher madame Van Hoogveld.

Ses paroles décourageantes avaient glacé mon sang dans mes veines; je baissais la tête et frémissais. Que l'esprit humain est donc mobile! Maintenant j'avais peur de son arrivée.

— Attention, les voilà! dit le docteur au bout de quelques minutes.

En effet, j'entendis un bruit de pas dans le corridor. Par un suprême effort sur moi-même je rassemblai tout mon courage, bien résolu, coûte que coûte, à pousser jusqu'au bout l'épreuve que nous avions préparée.

Je vis mon infortunée Marie s'approcher entre deux gardiens. Qu'elle était pâle, la pauvre femme ! Comme ses yeux étaient vitreux et sans pensée! Je sentis une larme de douleur et de compassion rouler sur ma joue... cependant je surmontai mon émotion.

Marie me contemplait de loin. Un sourire vint errer sur ses lèvres. Mon cœur tressaillit de joie à l'idée qu'elle me reconnaissait, mais ce signe imperceptible de reconnaissance s'évanouit bientôt. Elle s'approcha indifférente, et paraissait seule-

ment demander du regard ce que lui voulaient ce ; étrangers.

Je lui pris la main, l'attirai dans la chambre, et m'écriai avec chaleur :

— Marie, ma chère Marie, reconnais-moi, je suis ton mari, ton ami. Je t'apporte une heureuse nouvelle : notre enfant, notre Pauline est retrouvée, fraîche et bien portante comme une rose. Vois, vois, voilà notre petit ange, il te tend les bras avec amour.

Marie sauta en arrière en poussant un cri sourd. Elle tenait son regard enflammé fixé sur l'enfant, un rire de mépris faisait trembler ses lèvres, et elle tendait les mains en avant comme pour repousser la trompeuse apparition.

Je poussai un cri étouffé, tous les spectateurs de celte scène douloureuse étaient pâles. Si la nuit régnait dans l'esprit de la pauvre insensée, il faisait trop clair encore dans son cœur de mère. Hélas! hélas! notre tentative suprême avait échoué! Elle devinait la tromperie!

Alors, sur un signe du docteur, la petite Pauline s'approcha en hésitant de la malade. Celle-ci recula jusqu'à la muraille avec une expression de haine et de terreur. Nous encourageâmes l'enfant, malgré notre crainte, à accomplir ce que nous lui avions appris.

L'enfant parut prendre tout à coup une résolution; elle tendit les bras, fit encore quelques pas vers ma femme et s'écria de sa petite voix douce et suppliante :

— Ah! maman, chère maman, ne soyez pas fâchée contre moi, je vous aime tant!

Le mot de mère toucha vivement et profondément Marie. Elle se mit à trembler comme un roseau, regarda encore un instant la petite Pauline, poussa un cri de joie qui retentit jusque dans le corridor, la serra contre son cœur, l'embrassa avec effusion, et, se soutenant à peine tant l'émotion la faisait chanceler sur ses jambes, elle se laissa tomber sur une chaise comme si elle allait s'évanouir.

Le directeur s'avança vers elle; mais elle, craignant qu'il ne lui enlevât la petite Pauline, se leva d'un bond et s'enfuit dans un autre coin du salon.

— Mon enfant, ma chère petite Pauline ! s'écriat-elle en l'embrassant convulsivement. Tu vis, tu vis encore, douce et charmante comme auparavant! Laisse-moi t'embrasser, l'embrasser toujours, mon petit ange. Ah! loué soit Dieu qui m'a rendu la lumière de mes yeux, la joie de mon âme! Mon enfant, mon enfant, noue encore tes bras autour de mon cou. Reste ainsi toujours, toujours, sur le cœur de ton heureuse mère.

Nous gardions le silence pour la laisser épancher en paix sa joie et son amour. La petite Pau-

LA FOLIE D'UNE MERE

luit' ne |);iraissail plus effrayée : on cùl dil au couliairc ([u'olle l'-lait cuuU'nte ol fi.'re de la lendresse li'brilo que sa nouvelle mère lui léinoi^Miait.

Je ne savais |)as ce que je pouvais espérer; le doiile me causait des soulTrances inexpiinialiles. Déjà plus d'une lois j'avais l'ail un mouvenn'nt pour m'ap|)roclier de ma l'emme; mais chaque fois le di>(leur m'avait rclenu.

Ciel! comme mon cœur se mita liatlrc! voilà que Marie prononçait mon n(»m! Elle me reconnaissait donc? La violence du choc avait-elle ramem"' la clarté dans son esprit?

Le directeur avait voulu tie nouveau s'aj)procher d'elle; et, conjme s'il lui inspirait une vive frayeur, elle me cria d'un ton suppliant.

— David, 0 David, protège-moi contre cet homme. Il veut voler notre enfant; mais qu'il vienne, qu'il vienne! Il m'arracherait plutôt la vie!

J'allai à elle, je m'assis sur une chaise à côlé d'elle, je pris sa main, et j'essayai de la persuader doucement ({u'elle avait lorl de craindre le moindre mal de la \y,\rl des personnes préseules qui étaient toutes de nos amis. Je lui dis (]u'elle avait été malade de chagrin à cause de la perle supposée de notre enfant; mais (|u'à présent elle guérirait infailliblement et que probahlement elle était déjà guérie. Elle m'écouta avec attention et avec joie. Elle reconnut aussi le docteur et lui serra amicalement la main.

l'élit à petit sa frayeur stï dissipa tout à (ait. Elle tenait toujours l'enfant étroitement serrée sur sa poitrine, mais elle causait très tranquillement avec nous et même avec le directeur. A ses nombreuses (juestions ()our savoir où et comment nous avions retrouvé la petite Pauline, nous lui racontâmes une histoire dont nous étions convenus d'avance, et dont les détails lui firent de nouveau couvrir l'enfant de baisers.

Ce que disait ma pauvre Marie n'était pourtant l»as de nature à me rendre heureux. De ses paroles décousues il résultait clairement pour tout le monde (ju'elle était encore aussi insensée qu'aupiravanl. S'il s'était produit qu(dque changement dans les dispositions de son es|>rit, ce changement ne consistait ipie dans un calme relatif ((ui nous prrrrretlait il'espérer qu'elle ne serait plus sujette a des accès de fureur. En effet, la cause de sorr désir de vengeance n'existait plus mainlenarrt, du moins dans son imagination.

J'aurais du me féliciter et remercier Dieu de celte notable amélioration; et je faisais, hélas! de pénibles effort-» pour relerrir mes larmes. Ma |iauvre Marii! resterait donc folU;! (Jurlle pensée désolante et désespéranlc !

Si triste que je fu>se, je remarquai ci-pendant avec un certain soulagement que le cairrrc se faisait

de plus en plus dans son esprit. Maintenant elle se iirouKMiait en tenant sa petite Pauline par la main. Sa présence d'esprit lui revenait un peu; elle nous rappela |)lusieur's particularités des derniers jours qui avaient |)récédé sa maladie, elle parla de rrolre maison de campagne, des servantes, dt! mon père; mais tout cela avec une irrnocence SI euiaiiline et avec tant d'incohi'iencc, que ma douloureuse convictiorr se coirfirrna errcore davantage.

Lors(|ue, au bout d'une couple d'heures, il nous fallut songer à quitter l'établissemeirt, nous rrous trouvâmes ilans un gr-and embari-as. Il venait de nous être pr'ouvè clairenrent (|ue sous aucun prétexte Marie ne se laisserait séparer de l'enfant; et si nous lerrtions d'employer la violence, elle aurait probableinenl de nouveaux accès de fur'eur' et de désespoir. Un pareil coup suffirait pour étouffer en elle jusiiu'à la dernière étincelle d'intelligence, et même peut-élre pour la tuer. Le docteur et moi, nous nous retirâmes dans une chambre voisine I avec le dii'ecleur j)our délibérer sur le moyen de 1 trancher celle dil'iicullé, et malgr'é les objections j du dernier, nous lésolrimes d'emmener ma femme | à 11 maison. Ce parti pouvait être dangereux, sur- i tout la nuil, mais nous prendrions nos précauliorrs. 11 l'ut convenu (|ue le directeur nous enverrait le plus robuste et le plus courageux de ses gar'dierrs pour passer la nuit dans notre maison de campagne, et que je fer-ais coucher' au pr-emier élage nos deux servantes et même un dornesli(iue, pour qu'ils fassent jiréts à nous prêter secours en cas d'ui'gerice... et enfin s'il n'y avait pas nroyen de faire autrement, nous ramènerions ma malheur-euse femme à la maison de santé.

Cette lésolulion prise, nous rentrâmes dans le salorr et je dis à ma femme d'un ton joyeux :

— Marie, rmus retournons à la maison. Tu pourras le promener dans notre beau jardiir avec l'aulinette; tout sera comme auparavant.

Elle poussa un cri de joie, et se jeta à mon cou.

— 0 David ! s'écria-l-elle, tu rire délivres? Je puis rentrer à la ruaison avec mon enfant? Ah ! me voilà guérie, je n'osais pas encore res|)crer; mais, David, mou cher David, tu es si bon, et tu m'aimes touj<mrs, n'est-ce pas? Ah ! que nous serons hcuieux! Viens, Panlinctle, viens, j'ai dans ma commode une magnifique robe en salin bleu de ciel que tu n'as pas encore vue. Elle est pour loi. Je veux t'en revêtir, te poser sur la tète une couronne de boutons d'or, et te faire une paire d'ailes en dentelles. Tu seras charmante, et tu pourras voler comme les anges du ciel !

C'est en déraisonnant ainsi qu'elle nous suivit dans la cour 011 l'on était en train d'atteler notre voiture.

LA F0I,1E D'UNE MERE

Elle serra la inain au directeur, salua amicalement ses gardiens, tout en regardant bien attentivement si Pauline montait en voiture. Evidemment elle craignait encore dêlre séparée de son enfant.

Pendant le trajet elle fut très gaie; elle se disait pressée de revoir sa maison. Tout en parlant elle s'occupait de l'enfant, arrangeait ses vêtements, roulait les boucles de sa chevelure autour de ses doigts, et ne cessait de la caresser. La petite Pauline devait être réellement une enfant très intelligente, car elle se prêtait de la meilleure grâce du monde à ces marques fiévreuses d'affection, et quand ma femme disait ou demandait quelque chose qui pouvait compromettre notre secret, Pauline se taisait ou détournait sa conversation. La bonne petite fille avait retenu sa leçon et jouait son rôle avec une étonnante sagacité.

Nous fîmes monter ma femme et la petite fille au premier étage, et nous les y laissâmes jouer et s'amuser à leur aise ; car réellement c'étaient deux enfants, et la plus jeune n'était pas la plus innocente.

Tous les jouets, tous les vêtements, tous les colliers, les bracelets de perles et de corail de ma pauvre fille défunte furent remis au jour. Pauline fut parée, attiffée et coiffée de vingt différentes manières. Ma pauvre Marie battait des mains, chantait et dansait avec un abandon si enfantin que la vue même de son bonheur me brisait le cœur.

Je m'enfuis dans une autre pièce, où je versai, dans la solitude, un torrent de larmes amères. Le docteur vint me rejoindre et réussit à me rendre un peu de courage. Il essaya de m'inspirer l'espoir que laraioon de ma femme reviendrait insensiblement. Elle resterait probablement longtemps encore faible d'esprit, me disait-il, mais peu à peu elle se rétablirait de telle sorte que toute crainte de violence de sa part se dissiperait. Le principal n'étail-il pas, d'ailleurs, qu'elle lut heureuse et tranquille? Il avait raison, au fond, mon excellent ami; mais ô cic-1, folle pour toujours !

Le docteur nous quitta pour aller voir d'autres malades.

J'envoyai les servantes à l'étage supérieur avec mes instructions et je donnai à chacun de mes domestiques les ordres les plus sévères non seulement pour qu'ils fissent bonne garde la nuit, mais encore pour leur recommander la discrétion la plus absolue. Je les prévins que je renverrais immédiatement et sans miséricorde celui qui oserait prononcer une parole imprudente en présence de ma femme, ou qui ne se comporterait pas comme si Pauline était réellement ma fille miraculeusement retrouvée.

Pendant cette journée, je me tins presque tou-

jours dans l'appartement où ma femme se trouvait avec l'enfant. Elle m'embrassa plus d'une fois en prononçant des paroles de reconnaissance; plus d'une fois aussi j'essayai d'engager une conversation suivie avec elle; mais hélas, au bout de quelques phrases elle s'égarait en de véritables enfantillages, qui eussent sans doute fait rire un indifférent, mais qui me faisaient frémir d'angoisse et de désespoir.

Quand la soirée fut assez avancée, et que Fenfant, faiiguée de jouer, se fut endormie sur le tapis, Marie la coucha dans son lit. Je tâchai, sous différents prétextes, de la décider à aller se coucher dans une chambre voisine: mais, comme je m'y attendais, du reste, il n'y eut pas moyen de l'éloigner. Elle se mit au lit également, et ne tarda pas à s'endormir d'un sommeil tranquille.

La nuit se passa sans accident. Deux fois Marie se leva pour aller regarder l'enfant ; mais elle retourna paisiblement se coucher.

Le matin, aux premiers rayons du soleil, je les retrouvai toutes les deux en train de jouer gaîment.

Bien des jours, bien des semaines même se passèrent ainsi sans qu'il se fit dans la situatian d'esprit de Marie d'autre changement qu'un apaisement de plus en plus sensible.

Je comprenais bien que son bonheur et même sa vie dépendaient de la prolongation de son illusion; je ne doutais pas même qu'elle ne retombât dans ses accès de fureur, si jamais elle avait un jour conscience de la pieuse supercherie, dont on avait usé envers elle.

Dans cette conviction je pris toutes les précautions possibles pour la protéger contre la moindre indiscrétion. Je n'avais pas encore quitté un seul instant notre maison de campagne, et je surveillais mes domestiques avec une attention qui finit par me fatiguer beaucoup, et par me rendre très nerveux.

Chaque jour, il nous arrivait de Bruxelles ou des environs, des personnes de notre connaissance qui insistaient beaucoup pour voir ma femme. Elles avaient appris la mort de notre enfant, et savaient probablement, sur notre double malheur, plus que je ne le supposais. S'il m'était pénible de lutter contre la curiosité de ces visiteurs, et d'avoir à répéter chaque fois les mêmes explications; souvent aussi je tremblais à l'idée qu'il ne me serait pas toujours possible de veiller aux côtés de ma femme.

Je n'avais pas encore mis le pied hors de chez moi, mon père malade me suppliait d'aller le voir, et le soin de mes intérêts exigeait ma présence à Bruxelles. Et cependant je n'osais pas m'éloigner un instant de Marie. En effet, la moindre question

LA KOLIE U'L'M-: MKUË.

indiscrète , la moindre imprudence pouvait la mettre sur la trace du lerrihle secret et briser son cd'ur sous le coup d'un désespoir mortel.

La nécessité me réduisait à prendre eiiliii une résolution suprême. Je fis venir mou notaire, et je luiilis(|ueje désirais acheter (|ueli|ue |)art, loin de Bruxelles, dans la Flandre occidentale par exemple, une autre maison de campagne, je me proposais de congédier tous nos domestiques , excepté notre vieille servante, et de ne prenilre chez nous que des personnes (jui ne connailraienl rien de notre vie passée. Ainsi tout à lait éloigné du monde, je voulais consacrer ma vie au repos et au l)(»rdieur de ma lemme, écarter de son chemin tout ce (|ui pouvait troubler ce repos, la déleiidie contre toute révélation ennemie... et tâcher d'être heureux moi-même par la conscience de mon sacrifice.

Les recherches du notaire ne furent pas longues... Nous partîmes le 17 août [H'Mj pour la Flandre occidentale

-22 Mai 1850.

Xote (ijoulrr jiour M. Sonwrs.

Il y a aujourd'hui quatorze ans que j'ai écrit l'histoire de mes malheurs. Depuis lors les choses se sont passées pour ma pauvre Marie comme l'avait prédit mon ami Yloebergs. Insensiblement son esprit est redevenu plus calme, et la conscience des choses journalières de la vie est revenue; si bien qu'aujourd'hui je ne crains pas de lui laisser voir des personnes discrètes, de bons amis tels que M.Somers, (|ui remarquent bien certainement l'innocence enfantine de ma femme, mais qui, par générosité et par compassion, font semblant de ne s'apercevoir de rien.

La première Ibis que M. Somcrs amena avec lui son fils, je m'alarmai à l'idée de la sympathie naturelle qui pouvait naître entre Frédéric et Pauline. Hélas, pourquoi n'ai-je pas coupé court dès l'origine à cet amour naissant? .Mon ami Somcrs m'( lit probablement com[)ris et aidé.

Mais par intérêt pour l'auline, qui vivait si isolée, et dans l'espoir que cette sympathie ne deviendrait pas un amour ardent, j'accu(îillis de mon mieux le jeune M. Soiners.

Lorsrpie je m'aperçus que je m'étais trompe, il était trop lard : Je iie|iouvais plus interdire à Frédéric l'entrée de ma maison sans faire, du moins en apparence, un affront à son père, t-t sans penlie l'amitié de tous les deux.

Quelle devait être la suite inévitable de ma faiblesse? une demande en mariage, n'est-ce pas?

Cette pensée m'a effrayé pendant des mois entiers, et bien souvent elle troubla mon sommeil. En elfet, dej)uis quel(]ue temps, ma femme semble devenir plus iii(|uiète, plus agitée, et je tremble de voir son état s'aggraver. Le mariage de Pauline rendrait nécessaires des publications légales; tout le monde lirait le nom de Thérèse lllompap, et apprendrait ainsi (|ue Pauline n'est pas notre enfant.

Peut-être y aurait-il un moyen de dérober à ma femme la connaissance de ces publications; mais ne taut-;l pas hélas, (ju'elle signe l'acte de mariage? Le nom de Thérèse Blompap, qui ne manquera pas de frapper ses yeux, ne délruira-t-il j)as l'illusion qu'elle a toujours conservée, et su ila(iuelle reposent depuis quinze ans son bonheur, sa santé et sa vie? Quel coup mortel pour elle et |)our moi! Je frémis pemiant (|ue ma pi unie trace ces terribles rédexions. Puisse mon ami Somers pardonner la douleur et le désespoir de son bon Frédéric à un homme qui a souilert si cruellement et (jui est encore la victime d'un sort impitoyable?

M. Somers avait terminé la lecture du manuscrit. Mais son regard y restait attaché, et son esprit s'absorbait dans (le profondes réflexions.

Au boutd'un instant, il parut se réveiller comme d'un songe, se frotta les yeux, et regardant sa main humide :

— J'ai pleuré! inurmura-t-il. Triste histoire eu effet. Malheureux Van Iloogveld, quelle vie! Toujours veiller une malade! Et je ne tenterais pas l'impossible pour empêcher (|ue ce fatal dévouement ne lasse de nouvelles victimes? Mais le bourgmestre est mon ami. Par bonté, pour prévenir des malheurs, il consentirait à tout pour nous venir en aide... oui, quelque ruse innocente... De cette façon Madame Van Iloogveld ne soupçonnera rien. Oui, oui... Mais ce nom malsonnant? Thérèse lllompap! Ah! s'il n'y avait pas d'autre empêchement (jue ce nom! mais il y a un nœud plus difficile à dénouer...

Il se leva, s'approcha de la porte, et cria à haute voix :

— Baptiste, Baptiste, apporle-moi ma redingote et mon chapeau? Je veux sortir sur-le-champ.

— Me voici, monsieur! répondit Baptiste.

M. Somers s'habilla à la hâte et sortit en courant avec le manuscrit sous son bras.

Deux heures plus lard, M. Somers quittait la maison de campagne de son ami et retournait chez lui tout pensif.

LA hOlJE D'UNE MEIIE.

Au détour du chemin il aperçut de loin un jeune homme (|ui marchait la tête basse, et la démarche incertaine.

— Cielfs'écria-t-il, c'est mon fils! Je le croyais à Gand, qu'est-ce que cela signifie? Pauvre garçon, il a l'air tout consterné. Comment recevra-t-il la confidence de ce secret? Je dois être prudent. Aujourd'hui l'amour le rendrait aveugle; mais s'il allait regretter plus tard... Je suis son père; je (lois y voir clair pour lui.

Tout en se parlant ainsi à lui-même il se rapprocha de son fils et le tira de sa rêverie en lui disant :

— Tiens, tiens, Frédéric, c'est toi? que viens-tu faire ici?

— Oh ! mon père, soupira le jeune homme d'une voix altérée, j'ai été très loin sur la route de Gand mais l'idée que je m'éloignais de ma Pauline me faisait trop cruellement souffrir . Présente à mes yeux, je la voyais implorer mes consolations et mon aide; elle pleurait, elle se désolait, elle était malade! Ma volonté a été la plus faible : j'ai lutté pendant longtemps, mais j'ai fini par succomber. C'est ici, où elle souffre, que je dois vivre; ailleurs l'air me suffoque... Ah! mon père, donnez-moi du courage, rendez-moi un peu d'espoir ! je suis si malheureux que j'en perdrai l'esprit, soyez-en sûr!

— Allons, allons, mon fils, calme-toi, répondit M. Somers. Les choses ne sont peut-être pas aussi désespérées que tu le crois. Je viens de chez M. Van Hoogveld.

— Vous l'avez-vu? vous lui avez parlé?

— Oui, et il y a du nouveau.

— Ah! Dieu soit loué, de bonnes nouvelles? s'écria joyeusement le jeune homme en sautant au cou de son père.

Mais celui-ci se dégagea de cette étreinte passionnée, et, prenant la main de son fils, lui dit d'un ton très sérieux :

— Frédéric, je ne puis te faire part de cette nouvelle, bonne, ou mauvaise, comme elle peut l'être, à moins que tu ne me promettes d'y réfléchir avec le plus grand calme. Nous retournerons chez nous en nous promenant. Écoute attentivement et sans passion ce que je vais t'apprendre. Si tu dois te laisser emporter par les élans irréfléchis de ton cœur, je me tairai, et je remettrai l'explication à un autre jour.

— J'écoute, j'écoute, mon cher père, répliqua le jeune homme, en faisantun suprême elTort sur luimême pour maîtriser son impatience.

Lorsqu'ils eurent fait quelques pas côte à côte dans le chemin de terre, M. Somers s'exprima

ainsi :

Frédéric, le mariage est un lien pour tonte

la vie. Une alliance que l'on contracte sous l'impulsion d'un amour irrésistible ne peut plus se briser lorsque l'amour s'en va, et que le bandeau tombe de nos yeux.

— Je lésais, mon père, dit le fils.

— Une des sources les plus fécondes des chagrins et des regrets de la vie, c'est bien certainement une union entre des personnes dont les positions sociales sont par trop inégales. Tu aimes Pauline et tu aspires à sa main, mais n'hésiteraistu pas à te marier avec la fille d'un... d'un aidemaçon?

Le jeune homme regarda son père d'un air hébété; il ne paraissait pas comprendre ce que celuici voulait dire.

— 11 en est ainsi, continua M. Somers. Elle n'est pas la fille de M. Van Hoogveld, elle est née à Beersel, près de Bruxelles, d'un pauvre manœuvre.

— Parlez-vous de mademoiselle Pauline? balbutia le jeune homme.

— Oui, oui, de cette belle demoiselle, si spirituelle et si bien élevée. Cela semble t'étonner et t'attrisler?

— Cela nie surprend, mais cela ne m'afflige pas; non, non. Dieu soit loué! s'écria gaîment Frédéric. Ah! ah! maintenant je ne crains plus le baron Van Corlebach! C'est un ambitieux; il n'aime Pauline que pour sa fortune. Ce n'est pas de l'argent que je désire, c'est elle... Au contraire, lui prouver que mon amour est pur et désintéressé, être son protecteur, la rendre heureuse, sans autre récompense que sa douce alTection! quelle existence enviable et bénie! Et, dussé-je travailler pour elle, comme je bénirais ce travail!

— Travailler? qui te parle de travailler? répondit le père. La question d'argent n'est pas ce qui m'inquiète, mais son nom malsonnant : elle s'appelle Thérèse Blompap...

— Thérèse Blompap! répéta Frédéric un moment interloqué. Thérèse Blompap!

Mais bientôt il secoua la tête pour chasser une idée importune, et répondit :

— Qu'importe le nom, mon père: c'est la personne qu'il faut considérer. Ne connaissons-nous pas un banquier très estimé qui se nomme Poulaupot?

— Le nom ne fait pas grand'chose en effet, dit M. Somers; mais si plus tard nos parents, nos connaissances, allaient à ce sujet...

— Oh! mon père, comment pou\ez-vous parler avec une pareille froideur? s'écria Frédéric. Pauline Van Hoogveld, ou Thérèse Blompap, — peu m'importe — si elle devient ma femme, ne portera-t-elle pas honorablement et dignement

vt.

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LA FOLIE D'UNE MKIIE

volri' iiKin? (|uellt' fi'iiime rein|)orlerait siii' elle en inlellij,'tMict', en tlouceur, en cluirmes de toute espèce? Tout en elle ne respire-l-il pas la pureté, la noblesse de cceur? Si vous pouviez choisir dans le pays entier, vondriez-vons donner une autre leninie à votre (ils? Vous nie l'asez répété si souvent, mon père !

— C'est vrai, murmura M. Somers, à demi convaincu.

— Et maintenant, reprit le jeune homme, parce ({u'elle serait pauvre ou de condition misérable, nous la repousserions, et nous la condamnerions à mourir de chagrin? Notre cœur serait-il donc impitoyable, mon père? Voire amitié, mon amour nétaientils (|ue mensoni,'es?

M. Somers, attendri, prit la main île son (ils et réj)onditen la serrant tendrement dans les siennes:

-- Frédéric, mon bon Frédéric, tu souhaites donc (joe Pauline, ([ue Thérèse devienne ta femme ? Pour moi, je le désire du plus profond de mon cœur. .Mais toi, as-lu bien réiléchi?

— Oui, oui, mon père; mon amour poni' elle est impérissable ; et maintenant (\ne je sais (pielle est pauvre, je me mépriserais moi-même si j'étais capable de changer.

— .Mors je te dirai une chose (|ui n'est certainement pas de nature à allaiblir ta résolution. Thérèse n'est pas pauvre ; au contraire, elle recevra une îlot considérable, et elle sera l'nniiiue héritière des Van Iloogveld. Ce sont de bonnes nouvelles, n'est-ce pas?

— Je n'en sais rien, mon père; peut-être? Cela m'enlève, dans tons les cas, un bien beau lève... .Mais monsieur Van Iloogveld consent-il à notre mariage ?

— Il y consent, et il te le répétera lui-même. il nous .ittend; nous nous rendrons chez lui demain matin, aussitôt que...

— Demain! demain, ù ciel! Pauline sait-elle qu'un si grand bonheur nous attend?

— Elle ne le sait pas, mon (ils. Je devais d'abord connaître ta décision.

— Oh ! encore cette longue et triste nuit à passer pour elle ! Et si, dans l'intervalle, elle succombait à son chagrin ?

— Elle est soull'ranle, en eiïet, mon fds.

— .Malade, elle est malade, mon père ! Et nous la laisserions souiïrir jusqu'à demain, nous l'abandonnerions à son désespoir, sans consolations, tandis qu'un seul mol île notre bouche suffirait pour lui rendre la santé et le bonheur! quelle cruauté! Venez, venez, mon père, allons chez M. Van Iloogveld, courons : chaque minute qui s'écoule est un siècle de douleur pour ma pauvre fiancée.

El, malgré la résistance de son père, le jeune homme l'entraîna en avant, et l'embrassa, et le supplia tant et si bien qu'à la lin M. Somers, après linéiques recommandations de prudence, se rendit à son ardent désir.

Ils disparurent tous deux entre le feuillage touifu des tilleuls (jui bonlaient l'avenue de la proi)riélé de M. Van Iloogveld.

Quebiues semaines plus tard, on célébrait une noce joyeuse, quoique sans grand apparat.

Et , dans la soirée de ce beau jour, une mère à demi folle s'agenouillait, dans un moment de lucidité, devant l'image du Sauveur, et bénissait le bon Dieu qui avait permis (jue son enfant adorée lût si heureuse.

FIS U K I, \ FOLIE D ' i; > K Jl K 11 K

Il fut blessé par un sanglier... (Page i.)

LA SORCIÈRE FLAMANDE

Dans les anciens temps de la chevalerie régnait, sur le pays compris entre l'Escaut et la mer, un puissant et vaillant roi.

Il tenait sa cour dans un palais nommé Zonneburg et situé à l'est d'Harlebeke, qui était alors une grande ville fortifiée.

Un jour qu'il était à la chasse dans la Forètsans-merci, il fut blessé par un sanglier, et il succomba aux suites de sa blessure.

En mourant, il confia la tutelle de son fils âgé de douze ans à sa femme, Mattabruna, qui devait gouvernerle pays jusqu'à la majorité du jeune roi.

Ce prince, nommé Oriand, acquit en peu d'années une très haute taille et devint très fort pour son âge. Dès qu'il se sentit en état de porter l'épée et le glaive, il se mit à courir nuit et jour à travers les bois, à la recherche des bêtes féroces pour les combattre et les tuer. JNi pluie, ni neige, ni tempête, ne pouvaient le retenir. Tout ce qui ne se rapportait pas aux exercices du corps ne lui inspirait que de l'aversion; il ne voulait entendre parler que de chasse, de maniement d'armes, de lutte et de tournois.

Si parfois quelque vieux et fidèle serviteur de son père essayait de lui faire sentir qu'il avait besoin d'apprendre encore autre chose pour gouverner son royaume en bon et sage monarque,

»ai*

LA SOUCIÈUE FLAMANDE.

Oriand repoussait ses conseils avec obstination et avec nit'pris.

Maltabruna, qui était une lemmc ambitieuse, avait fait de bonne beuie ses secrets calculs. Klle s'était dit que si son fils restait élianj^er aux affaires de l'Klal, il deviendrait incapable de régner en réalité, cl i|ue par conséquent ce serait elle qui réjrnerait sous son nom. Aussi encoura- 1,'eail-elle le jeune prince dans ses poncbanls, affectait d'admirer sa force musculaire, et portait aux nues la violence de son caractère comme une m:ir<iue de sa royale origine.

Pour le pousser plus avant dans cette voie, elle lui donna pour com|iai,^non assidu un certain chevalier Marcus qui lui était dévoué corps et ;ime. Klle lui confia ses secrètes espérances et promit de l'élever aux plus hautes fonctions s'il l'aidait à atteindre son but. Pour cela le chevalier n'aurait rien de mieux à faire que de suivre partout le roi, de le llatter constamment, et d'entretenir chez lui le goût de toutes les occupations violentes et cruelles.

Celte vie sauvajie et nialéritïlle ne tarda pas à porter ses fruits : Orianil devint de plus en plus brutal et colère, et peu à peu la violence de son caractère se développa à tel point, quk la moindre contrariété il entrait dans des accès de lage furieuse qui faisaient reculer les plus intréjjides (levant le feu de ses rej,'ards.

M.'ttlabruna seule conservait toujours une grande inducnce sur lui, et avait le pouvoir de calmer ces tempêtes.

Les choses se passèrent comme l'ambitieuse reine l'avait espéré. Lorsque Oriand atlei,unil sa majorité, il se laissa couronner; mais il pria sa mère de gariler les rênes du gouvernement et de lui épar;,'ner des soins dont il no |)ouvait ni ne voulait se char^'cr, d'autant plus que l'Kmpereur, dont il était le vassal, avait réclamé son aide, et qu'il était prêt à partir pour guerroyer en Allemagne, avec la |>lu|)arl de ses chevaliers e! de ses hommes d'armes.

.Mallabruna resta donc absolument inaitresse. Son fils n'était pas ambitieux et personne à la cour ne l'était pour lui. Qui donc eut voulu d'un monanjue si emporté en môme temps et si incapable ? Une seule crainte agitait la régente : Orianil était majeur, il pouvait èire rharmé p.ir une ftMume, et faire monter une nouvelle reine sur le trône. Celle-ci n'enlèverait-elle |)as à la mère s»m induence sur son fils, et son autorité sur le pay«- ".'

Mallabruna, il est vrai, avait prii depuis longtemps quelques précautions contre celte éventualité menaç.inle eu inspirant à son (ils une sorte d'aver.Mon générale pour les femmes. Et elle

croyait y avoir assez bien réussi pour pouvoir espérer (jue l'insensible cœur d'Oriand resterait fermé au doux sentiment de l'amour... .Mais qui, cependant, pouvait prévoir?...

Ouoi(iue, depuis plusieurs semaines, elle n'eut plus reçu de nouvelles du roi, elle ne doutait pas que tout ne se passât bien à l'armée; s'il survenait d'ailleurs (iuel(|ue événemeiil capable de'traversor ses j)rojels, elle savait bien {|ue Marcus, assidu compagnon du roi, s'empresserait de lui envoyer un message secret par un de ses plus fidèles serviteurs, un certain Savary.

Elle s'était retirée dans son appartement pour se livrer à ses méditations ordinaires, lorsqu'elle entendit derrière elle le son d'une voix bien eonnue. Elle se retourna toute surprise et vit debout devan: elle le chevalier Marcus lui-même.

— Ah ! béni soit Dieu qui vous ramène vers moi, mon cher Marcus, s'écria-t-elle. Quelles nouvelles?

— De bonnes nouvelles, madame, répondit-il. Le roi revient. Je l'ai quille non loin d'ici pour vous j)révenir de son arrivée.

— Que-signifie ceci, seigneur chevalier? Pourquoi ne m'avez-vous pas envoyé plus tôt votre messager, pour me donner le temjjs de préparer au roi une réception solennelle?

— Le roi l'a strictement défendu, madame. 11 désire qu'on ne célèbre son retour que dans trois jours.

— Désir étrange, Marcus.

— Oui, madame, le roi ne rêve que de chasses. Ouelqnes jours avant son départ |>our l'Allemagne il avait poursuivi, dans la Eorét-saiis-merci, un ours gigantesque qui lui avait échappé. Il veut se remettre à sa poursuite, dès demain matin, et ne fera (|u'nne cimrte halle au chàleau.

— Soit. Et en ce qui nous concerne, Marcus, tout va bien ?

— Parfaitement, madame, .l'ai même acquis la coMviclion (jue (b'-sormais nous n'atirons plus à craindre sur lui l'effet enchanteur des femmes. Le cieur (lu roi est fermé à l'amour.

— Vous en a-t-il donné des preuves? demanda Mallabruna avec un sourire de joyeuse espérance.

— Soyez heureuse et fière d'être sa mère, madame, dit Marcus. Notre roi Oriand a accompli tant de faits héroïques, et battu si complètement l'ennemi, que l'Empereur a fait le plus grand éloge de sa force et de sa bravoure. (IrAce à son irrésistible vaillance et a son audace sans pareille, la guerre a été promptement terminée. Nous sommes revenus triomp.hanls à Augsbourg où Von a organisé de brillants tournois. Oriand, (bml la renommée s'était déjà ré|iandue au loin, a remporté le prix dans toutes les épreuves; il a été cou-

LA SORCIEIIE FLAMAMOE.

ronné six fois par les plus nobles demoiselles de l'Allemagne. Vous auriez eu plaisir à voir, madame, comme chacune d'elles semblait implorer un regard de votre fils, — car le roi est, hélas ! un homme superbe. La plus jeune des filles de l'Empereur, la jeune Aleïdis, essaya même plus que les autres d'attirer son attention. J'avais vraiment peur, car l'amour rayonnait dans ses yeux charmants...

— Vous me faites trembler, Marcus ! murmura Mattabruna.

— Votre inquiétude eût été bien plus grande, madame, si vous aviez entendu comme moi l'Empereur, en termes fort peu voilés, offrir à notre roi la main de la jeune princesse.

— Et lui ?

— Tout en exprimant sa profonde reconnaissance pour son suzerain, il osa affirmer son invincible éloignement pour toutes les femmes et déclara qu'il ne porterait jamais les chaînes de l'hymen. Les nobles dames, dépitées de son insensibilité, l'ont surnommé le « roi sauvage ».

— Dieu merci ! voilà ma poitrine soulagée d'un lourd fardeau ! s'écria joyeusement Mattabruna.

— Vous comprenez, madame, que j'ai contribué pour ma part à préserver le roi de toute séduction en lui parlant de liberté, d'orgueil masculin, de combats et de chasses; en lui faisant comprendre qu'une fois devenu l'esclave d'une femme, il devrait dire adieu à cette vie aventureuse et indépendante.

— Bon et fidèle ami, dit Maltabruna, soyez certain que je ne serai pas ingrate. Le domaine de Wolveghein est un beau fief, n'est-ce pas ? J'engagerai mon fils à vous le donner.

Marcus s'inclina et baisa la main de sa protectrice avec une vive émotion.

Il se disposait à lui témoigner sa gratitude en des termes chaleureux, lorsqu'il fut interrompu par des sons de trompe qui retentirent dans le lointain.

— Le roi approche, dit-il.

— Courons vite à sa rencontre! s'écria Mattabruna.

Lorsque tous deux arrivèrent à la porte du palais, Oriand parut dans la cour d'honneur, à la tête de ses chevaliers et de ses valets d'armes qui marchaient en silence et n'osaient manifester leur joie, de crainte de déplaire à leur maître.

Mattabruna courut vers son fils, et lorsqu'il eut mis pied à terre, elle se jeta à son cou. 11 la serra tendrement dans ses bras, car il aimait et honorait sa mère.

Alors s'approchèrent ses courtisans et princi-

paux serviteurs pour souhaiter la bicnveiiuc à leur seigneur et maître.

Orinnd prêta un moment l'oreille à leurs vœux, mais il ne tarda pas à s'impatienter, et les congédia froidement.

Il avait soif d'un plaisir dont il avait été privé si longtemps. Il n'était préoccupé que de sa grande chasse du lendemain.

Comme ses chevaliers et ses hommes d'armes devaient être fatigués, il donna des ordres pour qu'ils pussent passer la nuit au palais et dans les environs, et qu'on leur offrit une hospitalité royale.

Quant à lui, il s'occupa d'abord de choses qui lui tenaient plus à cœur. Rassemblant autour de lui tous les employés de sa vénerie : les forestiers, les piqueurs, les sonneurs de trompe, les valets de chiens, les batteurs d'estrade, les porteurs de gibier, etc., il leur distribua des ordres pour qu'ils se tinssent prêts à partir, le lendemain au point du jour, pour la Forêt-sans-merci.

Lorsqu'un des forestiers lui dit que, la semaine précédente, le terrible ours avait encore enlevé la chèvre d'un pauvre bûcheron, la passion du roi fut tellement surexcitée qu'il eut un moment envie de pousuivre immédiatement la bête féroce; mais il écouta les conseils de sa mère et résolut de modérer son impatience jusqu'au lendemain.

Il donna donc à chacun la permission d'aller boire et se divertir avec ses amis, et il se disposait lui-même à rentrer au palais, lorsqu'il vit accourir de loin, au grand trot de leurs chevaux, cinq ou six cavaliers qui poussaieni des cris de détresse et appelaient au secours.

Le roi s'arrêta étonné ; l'armure de ces chevaliers, en partie brisée, était couverte de sang et de boue; leurs chevaux étaient blancs d'écume et ruisselants de sueur.

Arrivés à quelques pas du roi, ils mirent pied à terre, s'approchèrent en courbant la tê'e, et se laissèrent tomber à genoux, les mains tendues vers lui, en s'écriant :

— Aide, aide ! ayez pitié de nous, ô puissant prince! nous sommes vos fidèles vassaux; vengez la cruelle injustice qui vous est faite par un ennemi qui ose vous mépriser.

Blessé de ces derniers mots, le roi répondit rudement :

— Relevez-vous ! qui êtes-vous, téméraires qui ne craignez pas d'exciter mon courroux?

Un très vieux chevalier à cheveux blancs prit la parole.

— Honneur et respect à vous, seigneur roi. Vous connaissez votre humble serviteur. Je suis le maréchal du palais de votre marraine, la noble veuve Van Halkyn.

LA SOIir.lKRE FLAMANHE.

— Kii ollVl ! El r'esl pour elle que vous invoquez mon aide ?

- Tour elle, puissant seii^neur.

— Parlez ilonc ! Oiie lui e.sl-il arrivé?

— Vous savez, seigneur roi, reprit le vieux chevalier dont l'œil se mouilla de larmes, (jue mon maître, le sir Van llalKyn, a perdu la vie au service de votre père. Sa veuve, depuis ce malheur, a vécu seule et pour ainsi dire cloîtrée, consacrant tous ses soins à élever convenahlement et chrétiennement son unique enfant, (lel enfant est devenu une vertueuse jeune fille, et comme elle est merveilleusement douée et que Dieu lui a donné t.intes les grâces de la femme, déjà de Miimhreux chevaliers ont demandé sa main; mais elle ne veut pas quitter sa mère...

— Que vous êtes prolixe! murmura le prince.

— Excusez-moi, seigneur rui, balbutia le vieillard elfrayé; je suis vieux...

— Eh bien, abrégez!

— (lui, seigneur, j'abrégerai autant (|ue possible. 11 y a un chevalier (jui voulait employer la violence jiour contraindre ma maîtresse, votre marraine, à lui accorder la main de sa fille; mais le dévouement de tous ses serviteurs, (|ui restent armés jour et nuit pour la défendre, l'ont empêché de réaliser son dessein. Alor> il a eu recours à la calomnie, et répandu le bruit f|ue la dame Van IlalKyn c>[ une sorcière.

— .\h ! ah ! ma marraine, la bonne dame Vau Halkyn une sorcière, dit le roi en riant, quelle sottise !

— Malheureusement, seigneur roi, la vie retirée de ma maîtresse a pu donner une apparence de vérité à ces odieuses accusations, et le peuple a cru cette sottise.

— Et après, après ! parlez donc !

— .Après, seigneur roi? Lorsque le uu'chaut chevalier snp|)(tsa que ma maîtresse était a»sez baie de .ses sujets pour ne pouvoir plus compter sur leur secours, il .se mit en campagne pour assiéger le château Van llalkyn, pour brûler vive la prétendue sorcière, c(uume il l'appelle, et pour emmener sa fille à Celles, par delà lEscaut.

— Quoi ! ce ravisseur est Waleran de Celles ? Oui, seigneur, il investit en ce moment le

chaleau de Halkyn. C'est à peine s'il s'y trouve encore soixante fidèles chevaliers et hommes d'armes prêts à verser leur sang pour la défense de re:^ deux nobles femmes. Ils ne pourront pas tenir longlem|is contre le> forces supérieures de I ennemi. Vous seul, seigneur roi, pouvez encore la sauver, celle (|ui vous a tenu tout enfant sur les fonts baptismaux, et qui maintenant tend \er•^ Vous >e> mains suppliantes pour implorer voire secours.

— Ah ! c'est ainsi ! grommela le roi d'une voix rau(|ue. Waleran ose, sur mon territoire, assiéger le château d'une de mes vassales, de ma jtropre marraine? Il ne craint donc ni mon pouvoir ni ma colère ?

— Dans notre détresse nous avons invoi|ué votre nom, seigneur roi; mais lui, <iui espère le secours du comte de llainaut, s'est moqué de vous.

— L'impudent ! Il mourra !

— Oui, seigneur, mais ayez pitié de nous et d'elles; leur vie est en danger; demain peut-être il sera trop tard.

— Qui vous parle de demain ? Allez tous à l'office; mangez, buvez et préparez-vous à me suivre.

Et, se tournant vers le palais, il cria d'une voix de stentor qui éveilla tous les échos d'alentour :

— Garde à vous, trompettes... Qu'on sonne le boute-selle ! aux armes ! à cheval !

El comme le mouvement ne s'opérait pas assez vile à son gré, il jiroféra quelques jurons énergiques et frappa du pied avec impatience.

Les chevaliers et les gens d'armes (|ui le virent de loin accoururent en toute hâte, et se placèrent chacun à son rang, sous les ordres de leurs chefs.

Après avoir embrassé sa mère, le roi sauta à cheval, brandit son épée, et cria à ses hommes :

— Cens des pays de l'Escaut, de la Lys et de riser, des ennemis téméraiies souillent notre sol natal; ils se moquent de votre loi et le bravent; nous allons les écraser tous jusqu'au dernier. Courage ! En avant, en avant!

Et l'armée s»; mil en marche au son des trompettes, au bruit des hennissements et des cris de guerre, cl disparut bienlùt du coté de l'Orient, derrière les arbres de la forêt prochaine.

il y avait huit jours déjà que le roi Oriand s'était dirigé avec son armée vers les frontières du llainaut, et Mattabruna n'avait pas encore eu de ses nouvelles.

Elle s'en étonnait bien un peu, sans cependant s'en affliger. Car en l'absence du roi elle régnait seule, et administrait les alTaires de l'Etat selon sa libre volonté. (]'e>t à elle (|ue l'on soumettait les cas les plus graves, à elle que s'adressaient les suppliques des sujets, à elle (|ue l'on rendait les hormeurs royaux. C'en était assez pour son co'ur froid et andiitieux. Le reste la laissait, au fond, assez indilTérente.

Le matin du neuvièfne jour cej)endant, |ionssée sans doute par la curiosité, elle envoya à l'arnne un messager â cheval, avec une lettre pour son fils.

LA SORCIÈUE FLAMANDE.

Grâce, grâce pour moi! (Page 12.)

Puis elle se rendit à la salle d'audience où à cette heure, beaucoup de chevaliers, de bourgeois et de villageois attendaient respectueusement sa venue, pour lui adresser leur plaintes ou leurs prières.

Mattabruna gravit les degrés du trône, et laissa les plaignants ou les solliciteurs s'agenouiller tour à tour devant elle, renvoyant chacun d'eus, avec une faveur ou un refus, avec un mot d'espoir ou une sentence de condamnation.

Il y avait plus d'une heure qu'elle donnait audience lorsqu'un homme armé entra dans la salle, s'approcha du trône et plia le genou devant elle.

— Ah! vous êtes Savary, le chasseur de Marciis, n'est-ce pas? demanda-t-elle.

— Et le plus humble de vos serviteurs, princesse. Je viens de l'armée, et je suis envoyé par mon maître Marcus.

— Eh bien, quelles nouvelles m'apportez-vous'?

— JNotre roi a écrasé tous ses ennemis; il n'en reste pas un; mais...

— Parlez donc! dit Mattabruna avec impatience, Ce triomphe a l'air de vous attrister...

— C'est, princesse, balbutia Savary, que mon maitre m'a confié des choses que...

Et il leva les épaules en désignant du regard la

foule des assistants.

— Gardes! s'écria Mattabruna, faites évacuer la salle. L'audience est ajournée à demain.

Elle descendit de son trône et dit tout bas au chasseur :

— Je comprends; vous avez un messige secret : suivez-moi.

Elle conduisit Savary dans son appartement, ferma la porte, et dit :

— Maintenant, vous pouvez parler librement et sans crainte... Vous hésitez? C'est donc bien terrible? Est-il arrivé malheur au roi?

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