LK SIPI'F.ICE D'UN PÈRE
un hijou do i;raml prix a l'it' volt' tli>'z l'Amman. On a osé vous accuser d'èlre l'anleur de ce larcin. .\li ! Ah î Ah ! quelle folie, n'est-ce pas ?
Tous deux, le père el le fils, éclalèrenl de lire.
— Moi? dit Kverard eonlinuant à rire. Mais ils sont fous ou eiuai;és ceux qui disent cela! A ([ui peut venir une senil)lal)le idée?
— Les apparences étaient contre vous, mon fils. Ce bijou volé a été déposé par nn faussaire chez le juif Niceforo, de l'Allée des Chats, el la déclaration du dépôt |)orte votre signature parfaitement imitée. Cetlt^ preuve apparente se trouve entre les mains de l'Amman, et avec c^^lle preuve il croit pouvoir nous poursuivre en justice.
— Mais tout cela est l'elTet d'une méprise, dit le jeune homme qui ne cessait de rire. En effet, père, j'ai engagé le hijou chez Niceforo pour cent écus.
— Vous, mon fils? s'écria T'Serclaes pâle Comme la m(»rt. 0 mon Dieu ! et vous avez signe le fatal parchemin ?
— Oui, mon père, par amitié pour....
Un cri de désespoir sortit du sein du malheureux père, qui tomba lourdement sur un fauteuil.
— Malheureux! (|u'avez-vous fait ? soupira-l-il. Nous sommes déshonorés, perdus pour toujours. Hélas! devais-je vivre jusqu'à cet ;\ge pour voir ce jour fatal!
Kveranl, extrêmement effrayé de l'incompréhensible émotion de son père et de sa pâleur mortelle, lui saisit les mains et lui dit avec des larmes dans les yeux :
— Mon père, mon cher père, calmez-vous. On vous a trompé. Ce (juej'ai fait n'était pas un crime, cen'étail qu'une simple complaisance |»onrGolTredo, un petit service que je lui rendais. Je vous expliquerai l'alTaire, et vous verrez que vous avez tort de vous laisser émouvoir ainsi.
Et il se mit à raconler à son père, sans omettre la moindre circonstance, le détail le jilus minime, coujment Goffredo, ayant perdu beaucoup d'argent au jeu à la soirée de l'Amman, l'avait |)rié d'aller engager h* hijou |iour son conij)le chez maître Niceforo. Le capitaine, d'après ce qu'il affirmait, avait obttnu ce précieux objet, pour sa part de butin dans le pillajrt' d'une ville de France. Éverard avait bien hésité et môme éprouvé une certaine api»réhension, surtout quand le juif lui avait présenté nne déclaration à signer; mais alors il ne pouvait plus reculrr. Qu'y avait-il de si singulier dans ce fait? Kt l'on considérait comme un crime l'action d'avoir obligé, par un léger service, un ami, un officit-r des trotipes comtales?
— Songez, père, dit-il en terminant son récit, à ce que Goiïredo avait lait « ii dernier lieu pour moi. Non seulement il avait consenti à servir de mes-
sager entre moi et Sabine, mais il m'avait ménagé une rencontre avec Sabine et sa mère au Nouveau- Bois. De plus, il avait si bien disposé l'Amman, que j'avais obtenu une invitation pour sa soirée. N'étaitce pas un bien léger service en comparaison de ceux qu'il m'avait rendus, (|ue d'aller engager un bijou afin de lui procurer de l'argent? Pouvais-je refuser ; vous faites signe que non; Ah! vous reconnaissez que je devais agir ainsi et qu'à ma place, en |)areille circonstance, vous eussiez fait de même? N'est-il pas vrai, mon père?
T'Serclaes avait d'abord écouté son fils en silence, le cœur navré et rempli du plus profond désespoir; mais peu à peu cependant il reprit courage, en acquérant la conviclion que sou fils était tout au plus coupable d'imprudence; et un rayon d'espoir éclaira la nuit sombre de son âme. Oui, il était forcé de reconnaître que n'importe qui, en jiareille occasion, eût agi comme Éverard; car (pii eût pu soupçonner de vol un capitaine?
— Mais le juif m'a dit que celui qui a déposé le bijou portait un manteau rouge? demanda T'Serclaes pensif.
— Kn elfel, mon père, répondit le jeune homme. J'avais suivi madame Van der Aaet Sabine jus(|u'à la porte de l'hùtel. Le froid du soir me faisait fiissonner; Goffredo m'attacha son propre manteau sur les épaules.
— Doule épouvantable! soupira T'Serclaes. On ne peut certainement pas mettre à votre charge une accusation fondée. .Mais quelle obscuritédans cette afiaire pleine de mystère! Vous êtes le jouet du sort ou la victime d'une intrigue infernale. Goffredo était-il l'instrument de l'Amman ou n'avait il pour but (|ne de se procurer de l'argent par un vol honteux?
-— Je ne sais pas, mon père, murmura le jeune homme. La tôte me tourne. C'est une énigme indéchiffrable. Si le capitaine a réellement volé le bijou, il aura obéi à son aveugle passion pour le jeu et à la cupidité en même temps... Mais pourquoi tant s'attrister au sujet de cette alfaire? P((urquoi avoir peur? Hacoiitez à l'Amman comment la chose s'est passée; puis(|ue le coupable échappe à toute poursuite, la justice n'a personne à punir. Noiis rembourserons les cent écus au juif, et, |)nisque l'.Amman est rentré en possession de son bijou, tout sera dit.
— Oui, puisse l'affaire se terminer ainsi! murmura T'Serclaes en secouant la tète. Vous ne connaissez pas Van lleetvelde, mon lils. Il est méchant, faux et vindicatif. Votre déclaration signée est, entre ses mains, une arme puissante contre nous. Il ne la rédera pas. llélas! que faire? S'il lient réellement celte preuve apparente suspendue comme un glaive au-dessus de nos têtes... Et
LE SUPPLICE D'UN PERE
vous, mon pauvre enfant, si vous devez renoncer à l'espoir de votre vie; car Sabine serait sans doute perdue pour vous....
— 0 ciel! mon père, que dites-vous! s'écria le jeune homme avec épouvante. Sabine perdue pour moi?
— L'Amman peut vous forcer à renoncer à sa main; il peut faire douter Sabine de votre honneur...
— C'est impossible, père, vos sens sont troublés ; vous voyez les choses trop en noir...
— Ah ! puissiez-vous avoir raison, mon (ils ! Mais n'oubliez pas que notre ennemi possède une pièce terrible dont il peut user contre vous. S'il ne veut pas croire ou s'il feint de ne pas croire ce que vous m'avez raconté, comment pourrons-nous prouver que vous dites la vérité? Goffredo, le coupable et l'unique témoin, est mort... Oui, il y a bien encore un autre témoin, le juif Niceforo; mais celui-ci ne peut déclarer qu'une chose: c'est (}ue vous, mon fils, vous avez engagé chez lui le bijou volé et que vous avez reçu cent écus sur l'objet. La conséquence à tirer, c'est que c'est vous qui devez être le voleur!
— 0 ciel! vous me faites trembler, mon père! s'écria Éverard en reculant d'un pas. Mais non, je m'eifraye à tort: qui croirait que votre fils soit coupable d'une action aussi vile, aussi méprisable? Ne sait-on pas que nous sommes assez riches tous les deux pour ne pas convoiter le bien d'autrui? L'Amman n'est pas un démon, un monstre de fourberie. C'est un homme, et il est père. Je vais immédiatement le trouver et lui expliquer le fait dans toute sa simplicité . Vous verrez : il reconnaîtra mon innocence, et l'affaire n'aura aucune suite. Prenez courage, je vous rapporterai la certitude que c'est sans raison que vous vous êtes si cruellement inquiété.
— Oui, nous avons besoin de courage, de [beaucoup de courage dans notre triste situation, dit T'Serclaes avec un soupir douloureux. J'irai moi-même trouver l'Amman, mon fils. Je le lui ai promis. Dieu veuille que votre espoir se réalise ! Maintenant, restez et attendez mon retour avec confiance. Peut-être me trompé-je dans mon angoisse. Nous le saurons aujourd'liui même.
En disant ces mots, T'Serclaes sortit du salon et quitta son hôtel.
D'abord il marcha assez vite ; mais il avait à peine dépassé la colline Saint-Michel qu'il ralentit son pas; il chancelait, tenait sa tête penchée sur sa poitrine et n'avançait qu'avec peine, comme si ses pieds eussent refusé de le porter à cette maison maudite où l'attendaient la douleur, l'humiliation et la honte. Ce n'était plus l'homme fier dont les yeux brillaient naguère à la seule pensée
de son ennemi. En ce moment, son cœur battait avec angc-sse, et les paroles qu'il préparait étaient une humble prière pour fléchir l'Amman. Il le suppliait d'avoir pitié de son fils, dont il tenait la vie et l'honneur entre ses mains.
Il arriva ainsi à l'hôtel Van Heetvelde, et demanda humblement au domestique de vouloir bien annoncer sa visite à son maître.
Comme la première fois, il était attendu, car le valet l'introduisit immédiatement au salon.
— Eh bien, quelle nouvelle, T'Serclaes? interrogea Van Heetvelde. N'est-ce pas votre fils qui a signé la déclaration ?
— Hélas ! oui, seigneur Amman, répondit T'Serclaes.
— Je le savais bien. C'est un grand malheur pour vous, qui aimez si tendrement votre fils, votre fils unique.
— Mais, seigneur Amman, on vous a néanmoins induit en erreur, du moins l'apparence vous a trompé. Mon fils avait reçu le bijou des mains de Goffredo, et c'est à la demande du capitaine qu'il est allé l'engager pour lui rendre service.
— Oh ! oh ! Que dites-vous là? fit Van Heetvelde avec un sourire d'incrédulité.
— Messire, ayez la bonté de m'écouler atee bienveillance. Je vous raconterai le fait dans tous ses détails, et par l'ensemble des circonstances vous acquerrez la conviction que je ne vous dis que la pure vérité.
-— Prenez une chaise, je vous écoute, dit l'Amman avec un sans-façon blessant qui ôta à T'Serclaes tout espoir d'une issue favorable, et lui causa une peine cruelle.
n rassembla cependant tout son courage et répéta mot pour mot ce que Everard lui avait appris concernant l'engagement du bijou. Il termina en suppliant l'Amman, qu'il croyait avoir convaincu, de laisser tomber celte affaire et d'em])êcher que le vieux et glorieux nom de T'Serclaes ne fût terni par un soupçon calomnieux.
Van Heetvelde répondit avec un sourire vénéneux :
— Ah ! le capitaine, (jui est maintenant en terre, a volé le bijou ! H ne niera certainement pas. Le conte est bien trouvé.
— Mais, seigneur Amman, dit T'Serclaes, que l'angoisse faisait trembler, vous ne croyez donc pas à ce que je vous affirme ? Me supposez-vous capable de recourir au niensonge pour disculper mou fils ? Que vous me baissiez, soit ! mais que vous me méprisiez aussi profondément, c'est impossible !
— Je ne vous accuse pas, T'Serclaes; au contraire, je vous plains. Lorsqu'un père voit son fils menacé d'un déshonneur éternel, d'une mort infa-
LE SUPPLICE D'UN PÈRE
mante iiu-ine, il se raccroche à la moindre planche (le salut (|ui s'offre à lui. Dans un pareil cas, le mensonge même n'est- il pas légitime ?
— 0 mon Dieu ! in'avez-vous abandonné ? s'écria T'Serciat's en levant les mains vers le ciel. Ah ! seigneur Amman, ayez compassion de mon angoisse. Vous voulez donc accuser mon lils au banc des échevins, l'accuser de vol ?
— Moi? pas du tout. Vous vous trompez. Que votre fils soit coupable ou non, je ne demande pas mieux que de laisser l'affaire ensevelie dans le plus profond secret. Cela dépend de vous, de vous seul.
— Va qu'exigez-vous de moi?
— Vous le savez bien! mes conditions sont encore les mêmes. Et, i)uis((ue vous semhlez les avoir oubliées, écoutez attentivement, je vais vous les redire. Aussi longtemps (|ue le peuple de Bruxelles restera tranciuillo, |)ersonne ne saura rien de l'a liai re du bijou; mais aussitôt qu'une émeute éclatera, ou si je découvre que vous excitez contre moi les chevaliers, les bourgeois ou les gens des métiers, je j)orte contre votre fils une accusation de vol de nuit et je le fais condamner au gibet ou àl'échafaud.
— Oh! ce sera pour moi un martyre de tous les instants! soupira T'Serclaes les larmes aux yeux. Je devrai donc craindre qu'à la moindre dispute entre les gens des métiers et les solilals du comte, vous ne mettiez à exécution votre terrible menace?
— Non, non; je saurai bien dislinguer entre une simple querelle et une tentative sérieuse d'émeute ou de révolution. Vous connaissez mon l)Ut : c'est de vous empêcher de continuer à tramer contre moi. Vous vous figurez peut-être que c'est la crainte qui me pousse à prendre ces précautions, et vous es|)érez encore qu'une révolte populaire dans llruxelles pourrait réussir? Alors je deviendrais votre victime, et Kverard resterait libre de toute poursuite : c'est une esj)érance absolument chimérique ! .Nous savons bien ce f|ui se braise en secret dans les métiers, et nous sommes sur nos gardes. Au moin<lre mouvement populaire, nous étouffons pour toujours l'envie des émeutes dans le sang (les couj)ables; mais il est juste «pie pour épargner le sang des sujets de mon prince, je cherche à prévenir la révolte; et pour cela je possède maintenant un moyen infaillible. La petite rouille de itarrhemin sur la(|uelle votre lils à mis son nom e-sl un lacet autour de son cou et au V(Mre. J'en liens un bout dans ma main, et je ne le lAchelai (|u'a|>rrs b; rt-lour de ukui gracieux seignt.'ur, le comte de Flandre. Si tout reste calnn- jusqu'alors, je vous donnerai ce précieux parchemin en récompense de votre .soumission ; si, au contraire, vous ( niiiinuez à conspirer en secret, si les gens des
I métiers descendent en armes dans la rue, alors, oh! alors, pas de gr^ce pour votre lils! Sa tète tombera sous la hache du bourreau!.,. Allez maintenant, T'Serclaes, vous connaissez mes conditions. Si vous y mettez de la bonne volonté, si vous usez de votre inlluence pour tenir le peuple tranquille, vous pouvez être sans inquiétude... Mais vous savez (jue je puis établir d'une manière incontestable la culpabilité de votre lils au sujet du vol, et n'oubliez pas que le bourreau attend une victime! Au levoir!...
T'Serclaes, à moitié fou d'horreur et de désespoir, avait écouté les cruelles paroles d(^ l'Amman, la tète basse, et se faisant violence pour retenir les sanglots (|ui l'étoulTaient.
Succombant sous le poids de son malheur, il se relira sans saluer el (|uitla la salle en chancelant, comme un homme ivre.
Van lleelvelde l'accompagna jus(|n'à la porte, et le regarda s'éloigner avec un sourire de triomphe.
En rentrant. Van lleelvelde fut très surpris d'y trouver son fils (luillaume, (jui était entré pai' une porte latérale .
— Eh bien, que faites-vous ici, Guillaume? el |)uurquoi celle triste figure? demanda-t-il. On dirait que vous êtes transi d'clVroi.
— 0 mon père, soyez indulgent pour moi! répondit le jeune homme d'une voix suppliante. Mon amour aveugle pour Sabine m'a fait commettre une action coupable. J'ose à peine vous l'avouer... mais, comme vous voulez punir un innocent pour moi...
— Que me chantez vous là, Guillaume? Je n'ai pas le temps d'écouter vos plaintes d'amoureux. Dites en trois mois ce (|ue vous avez sur le c(eur.
— Mon père, j'élaisdescendu pourvousdemander quel(|ue chose, et j'avais la main à la |)orle jiour l'ouvrir, lors(|ue tout à coup je vtms ai entendu prononcer le nom de T'Serclaes. J'ai cru qu'Everard T'Serclaes était en voire présence. J'ai écoulé. Vous parliez d'échafaud el de bourreau. J'ai compris avec horreur <|uc vous vous adressiez au vieux T'Serclaes et rpie vous le menaciez de poursuivre son (ils pour le vol du bijou (|ui a disparu de votre chambre à coucher. Everard est mon rival en amour, pére;elje pouvais le haïr avec raison, car il est le seul obstacle à mon bonheur; mais le laiss(îr accuser comme voleur, le laisser déshonorer et condamner à um' mort inlamanle peut-éire? Non !Dieu me punirait. Le seul coupable c'est moi, mon père !
— Vous, le coupable?(lil lAmnian en nanl. Quel imbroglio est ceci? Vous n'allez pas prétendre que c'esl vous, mon fils, qui avez dérobé nnui bijou?
— Si fait, pèie, moi, el personne autre <|ue moi.
LE SUPPLICE D'UN PÈRE
— Ciel ! est-ce possible ! s'écria Van Ileetvelde profondément troublé. Malheureux! ne le dites à personne, sinon vous serez la cause de ma ruine... de ma mort peut-être !
— Cher père, accordez-moi votre pardon, je vous en supplie. L'amour, l'amour seul...
— Il ne peut pas être question ici d'amour ni de pardon. Se taire, ne souffler mot à personne de tout ceci, voilà ce que vous avez à faire, ou sinon ma colère éclatera sur vous d'une manière terrible. Ni vous, ni moi, ni le juif, ni T'Serclaes surtout, personne ne doit savoir qu'Éverard T'Serclaes n'a pas volé le bijou.
— Et vous le ferez condamner, mon père? balbutia Guillaume.
— Non, SI vous gardez bien le secret. Si j'ai menacé le père avec une cruauté feinte, c'était pour l'empêcher d'exciler le peuple de Bruxelles à la révolte.
— Vous avez bien raison d'être mécontent de moi, mon [lère. Ce que j'ai osé faire était une coupable témérité. Ah! je me suis exposé à vous faire perdre le bijou, peut-être !
— Bah! le bijou n'est pas perdu, et dans tous les cas je me serais peu affligé de cette perte, répondit Van Heetvelde préoccupé d'autres pensées, je devrais être en efl'et irrité contre vous ; mais puisque, sans le savoir, vous m'avez rendu un service inestimable, je suis plutôt porté à vous louer et à vous remercier.
— Et vous n'exigez aucune explication, mon père? C'est singulier!
— Eh bien, dites-moi ce qui vous a poussé à dérober mon bijou ; ce ne peut-être la cupidité n'est-ce pas?
— Non, mon père; c'est Goflredo qui m'a excité à commettre cette imprudence. Il prétendait que le bijou était un talisman à l'aide duquel il pourrait inspirer à Sabine un vif amour pour moi.
Le jeune homme racconta à son père comment il avait entendu l'entretien d'Éverard et de Sabine dans le Nouveau-Bois; comment, tandis qu'il pleurait de rage et de désespoir, il avait rencontré Goflredo, et comment celui-ci, pour l'amener à dérober le bijou, lui avait promis que, par la vertu de ce merveilleux talisman, Sabine concevrait une aversion insurmontable pour Éverard T'Serclaes.
— Je crois bien; il disait la vérité! murmura Van Heetvelde.
— Goffredo disait la vérité? Le bijou m'aurait donc gagné l'amour de Sabine?
Le jeune homme ne reçut pas de réponse. L'Amman était visiblement préoccupé de toute autre chose. Ses yeux brillaient de joie.
Il soupçonnait probablement que Goflredo l'avait trompé lui et son (ils. Mais il ne pouvait s'empêcher d'admirer avec quelle perspicacité diabolique le capitaine avait prévu les conséquences de sa fourberie. Toutes ses paroles s'étaient réalisées! Le vieux T'Serclaes, l'homme populaire si puissant, si orgueilleux, ne gisait-il pas à ses pieds? Ne l'avait-il pas supplié à mains jointes, pour obtenir grâce et pitié. Et si lui, Amman, voulait faire usage du parchemin accusateur, Sabine pourrait-elle conserver son affection à un homme déshonoré par une action infâme?
— Ah! mon fils, dit l'Amman en sortant de sa méditation, le capitaine Goffredo était un grand esprit, un vrai génie; et, s'il vivait encore, j'engagerais certainement notre gracieux seigneur, le comte de Flandre, à faire de lui son conseiller intime ; mais il est mort, et le tombeau ne rend pas sa proie. Consolons-nous cependant : son bienfait nousreste.Si vous savez vous taire, Guillaume, Sabine sera certainement votre fiancée. Ayez encore un peu de patience. Avant de rien décider, il faut que notre gracieux prince soit de retour de France.
Un domestique parut à l'entrée de la salle :
— Le veldheer Van Reigersvliet! annonça-t-il.
— Ah!.,. Mon fils, je ne puis faire attendre le commandant, dit l'Amman.
Guillaume salua son père et se hàtade disparaître par la porte latérale.
Le soir du même jour, entre huit et neuf heures, T'Serclaes était assis dans sa chambre à coucher, près d'une petite lampe, tenant sa tête appuyée sur ses deux mains.
Un silence sépulcral régnait dans l'hôtel.
Le cœur du vieux T'Serclaes battait tumultueusement, tantôt avec lenteur, tantôt à coups précipités. Par moments, un frisson glacial parcourait tous ses membres. Son agitation augmentait à mesure qu'approchait l'heure redoutée où il devait se présenter à la réunion des conspirateurs, pour leur rendre compte de sa visite chez l'Amman.
Quelle attitude allait-il prendre devant ses amis? Devait-il leur faire part de ce terrible secret du vol et de la déclaration signée par son fils ? Non ! il ne pouvait pas dire un seul mot qui pût faire soupçonner seulement une accusation aussi déshonorante.
Que leur dirait-il alors?
Cette pensée, bien qu'elle fit perler la sueur sur son front, n'était pas la plus douloureuse.
Laisserait-il éclater la révolte du peuple, dans
LE SUPPLICE D'UN PÈUE
respoir que le succès prôserverail son lils de celte injuste accusation?... Mais liclas ! l'angoisse où il se déitaltail lui avait ùté toute conliance. r.Aniuian était averti et se tenait sur ses f^ardes. Une tentative de révolte serait éloulTée à l'instant... et le lendemain niOnie son lils innocent serait arrêté. La fatale dcclaration constituerait un tcinoiiiuaije suflisanl; une sentence de mort serait donc prononcée contre lui. Son nolilc Kveraid monterait sur récliafaud... le hoinreau ahallrail celle tète si chère... un déshonneur éternel serait atlaclié au nom de la l'amille !
A ces pensées, qui se |)résentaient pour la cenli«''tne fois à son imaj^ination comme autant de spectres effrayants, T'Serclaes tremblait, et de pénibles soupirs soulevaient sa poitrine.
Ensuite il se torturait l'esprit pour se persuader qu'une révolte populaire ne réussirait pas et (|u'il serait imjirudent, téméraire, audacieux de risquer en ce moment une tentative pour délivrer Bruxelles. .Mais une voix mystérieuse, celle de sa conscience, sans iloute, l'accusait de chercher des raisons spécieuses pour sacrifier la délivrance de la pairie au salut de son fils.
Horrible allernative ! Lui, T'Serclaes, qui avait provo(|in'; ce mouvement populaire, qui l'avait entretenu et excité pendant des tnuis, il reculerait et temporiserait au nioinent même où tout était prêt pour une lutte formidable et décisive?... Et si la victoire devait être la récompense du dévouement des patriotes, il aurait empêché ce triom|»he ! Trahir sa patrie ! Condamner ses princes à un exil perpétuel !
Avec ce remords, sa conscience pourrait-elle avoir encore une heure de tran(|uillité?
M;iis (|ue faire, o ciel ! Livrera la haine de l'.Vrnman son lils unique, innocent comme l'af^neau du sacrifice? Voir rouler sa tète sur l'échafaud? Laisser flétrir sa mémoire? 11 ne le ()ouvait pas...
Trahir son pays et ses souverains? Il ne le pouvait pas non plus !
Le malheureux T'SerdaiîS llottait ainsi entre deux impossibililés, ballotté |iar les vaf^iies houleuses d'une mer de doule. Il avait beau se (raj)per le Iront et creuser toute sa puissance d'imagiiiative, il ne |touvait arriver à une srdiilion.
Tout à coup il criil enteudre un bruit de |ias .mdessus de lui. Il leva la tèie, juiis, le bruil ayant cessé, il murmura : '
— Pas encore au lit! Mon pauvre Éverard ! il est très iurjuiet de mon triste éiat et craint que je ne tombe malade, (iela ne sera pas surprenant, "^ Avec quelle alTeclion il s'est efforcé de me rassurer. Il ne croit pas l'Amman assez pervers, assez injuste, pour l'accuser devant le banc des échevins, et il prétend que mon anxiété est exa-
gérée. S'il savait dans quelle situation alfreuse est son malheureux père,... .Mais à (|Uoi bon la lui faire connaître? Je ne puis lui révéler le secret de la conspitalion ; et d'ailleurs, qu'y |u)Mrrait-il faire? Uien que du mal... — 11 s'ollrirail lui-même comme une victinie et me pousserait à une résolution désespérée. Hélas, de quelque coté (jue je me tourne, pas d'issue, pas d'esjioir,... Seigneur, Dieu miséricordieux, ayez pitié de moi : éclairez mon esprit plongé dans le chaos.
11 laissa retomber sa tête sur ses mains, et resta longtemps immobile, les regards baissés vers le sol.
La porte de la chambre s'ouvrit doucement ; un vieux serviteur entra et dit à voix basse :
— Messire,vous m'avez dit (|ue vous vouliez sortir à neuf heures. Je viens vous avertir qu'il est neuf heures.
T'Serclaes se leva en poussant un léger cri de surprise.
— Où sont donc mes esprits! soupira-t-il. André, dépêche-toi; donne-moi mon manteau... Ne fais pas de bruit : il ne faut pas (ju'Everard sache que je m'absente à une heure aussi avancée. *
Le domestique attacha lui-même le manteau sur les épaules de son maiire; il l'accompagna jus(|u'à la porte, qui fut ouverte et refermée le plus lentement possible, afin qu'elle ne grinçai pas sur ses gonds.
Les rues de la ville étaient plongées dans une obscurité complète; T'Serclaes pouvait donc marcher librement sans crainle d'être remarciué. Chemin faisant, mille pensées conlradictoiies vinrent de nouveau assaillir son esprit ; mais, malgré tous ses eiforts pour sortir de son indécision, il ne put arriver à une délermination énergique et bien arrêtée.
Lors(|u'il se demandait si ce n'était pas pour lui un devoir ausière de sacrifier son fils à sa patrie, l'échafaud se dressait tout à coup dans les ténèbres; il croyait voir le bourreau armé de son glaive, un jeunt; homme agenouillé, une tête roulant ilans le sang... Et alors son angoisse paternelle loi arrachait un cri étouifé ; il murmurait en soupirant :
— Jamais! Jamais! L'honneur et la vie de mon lils |)our une chance incertaine de vicloiie? Oui, chance incertaine, car l'Amman connaît nos projets. Oh! malheurl mon bon Everard à genoux sur l'échalaul ? .N(m, jamais, cela ne sera pas !...
Ces paroles semblaient annoncer qu'en ce moment T'Serclaes en était venu à une résolnlion, mais encore vague, sans consistance, et md affermie dans son esprit.
Il atteignit enfin la foulcrie de mailrc Grijs-
LE SUPPLICE D'UN PKUE
peert. La porte s'ouvrit dés qu'il eut murmure le mot d'ordre à travers \a petit guichet.
Il s'arrêta encore un instant, irrésolu, dans le corridor.
Ou'allait-il dire à l'assemblée des conjurés? Aucune réponse ne s'offrait à son esprit tourmenté. Il tremblait, il pfdissait. Et l'heure était déjà passée. A l'intérieur, on devait être très étonné de son long retard. Situation terrible! Mais impossible de s'y soustraire...
D'une main tremblante, il ouvrit la porte du magasin. Un cri général d'étonnement, accompagné de murmures, de reproches d'un côté, et de joyeuses exclamations de l'autre, salua son entrée.
11 s'arrêta troublé et comme frappé par les regarnis étincelants fixés sur lui et qui semblaient l'interroger, — peut-être même l'accuser...
L'expression de tous les visages changea cependant lorsqu'on eut remarqué sa pâleur et son air de profond accablement. Pour sût, il avait dû apprendre un secret bien important, bien terrible. La curiosité et une vague inquiétude étouffèrent tout autre sentiment. Chacun s'écarta pour laisser T'Serclaes s'approcher de son siège de président.
Hugo Clutinc s'avança vers lui et lui serra la main en demandant d'un ton amical :
— Mais, T'Serclaes, qu'avez-vous donc? Vous êtes d'une pfdeur... Ëtes-vous malade?
— Malade? bégaya T'Serclaes. Malade? Je ne sais pas... Non, non, cela se passera.
— Allons, asseyez-vous et reposez-vous un instant avant de prendre la parole.
Clutinc conduisit vers le siège présidentiel son ami dont le trouble visible intriguait tant les membres de la réunion.
Un court espace de temps s'écoula dans le plus profond silence. T'Serclaes hésitait, portait la main à son front comme pour réveiller ses souvenirs.
Lankhals prit la parole :
— Nous sommes tous impatients d'apprendre ce que messire notre président doit nous communiquer au sujet de sa visite chez l'Amman. Quant à moi et à mes amis, nous nous sommes opposés de toutes nos forces à cette visite, et maintenant encore nous soutenons que ça été une décision dangereuse de mettre notre -président en rapport avec le traître. Quel était le secret que celui-ci avait à lui révéler? Parlez, messire T'Serclaes!... Vous semblez reculer devant la communication que vous avez à nous faire, à nous vos amis, vos conjurés, liés par le même serment! Ce doit être bien terrible!... Dieu nous préserve de la fourberie et de la trahison !... Mais parlez donc, messire T'Serclaes!
— Oui, parlez! Qu'est-ce que l'Amman vous a dit de si terrible? crièrent plusieurs voix.
— Ce que l'Amman m'a dit? répéta T'Serclaes. Ah! chers amis, je ne puis vous le révéler.
Un murmure de mécontentement s'éleva dans la petite assemblée, et les conspirateurs se regardèrent l'un après l'autre avec stupeur.
— Nous ne devons pas le savoir! Que signifie ceci? murmurait-on avec étonnement.
— Soyez indulgents, mes amis, je vous en prie. Je me trouve dans une situation qui vous inspirerait à tous la plus vive compassion, si vous la connaissiez.
— Mais le secret! le secret! cria-t-on de tous côtés.
— Le secret m'est tout à fait personnel et n'a aucun rapport avec le but que nous poursuivons. Le devoir, un devoir inexorable me réduit au silence. N'insistez pas, mes amis, pour apprendre de moi quelque chose concernant cette affaire; car ce secret est d'un caractère tel que je ne le révélerais pas même en face de la mort!
Ces paroles provoquèrent une véritable tempête de murmures; mais les réclamations s'élevaient surtout avec énergie du côté où Pex et ses amis étaient assis. Déçue dans son ardente curiosité, l'assemblée témoigna bien haut son mécontentement.
T'Serclaes, courbé sous le poids de sa confusion, essaya d'expliquer et de faire excuser son silence; mais il le fit en termes si embarrassés et si mystérieux qu'il ne réussit qu'à augmenter la défiance des assistants. Maître Lankhals l'interrompit et s'écria en ricanant :
— Vous voyez maintenant les conséquences de votre imprudente décision! Il fallait envoyer notre président chez l'Amman pour qu'il tombât dans le piège qui lui était tendu. Quand le traître n'eût pas atteint d'autre but que celui de jeter la défiance entre nous, ce serait encore un malheur irréparable. Comment! vous envoyez notre président chez l'Amman pour y apprendre un secret important; cette dangereuse visite faite, nous demandons à l'envoyé compte de ce qui s'est passé entre lui et notre tyran, et l'on vient nous dire : « Vous n'en pouvez rien savoir! w On nous prend donc pour des enfants en la discrétion desquels on ne peut avoir confiance?
— Messieurs, restez calmes et laissez parler notre président, dit Hugo Clutinc. L'Amman a révélé à messire T'Serclaes un secret tout personnel. Quel droit avons-nous de l'obliger à nous en faire part, si ce secret ne touche en rien au but de nos efforts? J'avoue, messieurs, que cette alTaire, telle qu'elle se présente, est surprenante et tout à fait étrange; mais écoutons avec calme les explications de messire T'Serclaes. Je suis certain qu'aucun sentiment de défiance à son égard
LE SUPPIJCE D'UN l'EKE.
ne persistera dans cette assemblée. Son patriotisme éprouv»' et la (ierlé de son caractère nous sont de solides 1,'arants de sa sincérité.
— Eli bien! (ju'il parle! Nous écoutons! s'écria maître (Irijspeert.
— Je dois me taire! murmura T'Serdaes d'une voix brisie.
— Ainsi vous n'avez décidément rien à nous communi(juer au sujet de votre visite chez Van Heetvelde, dit Lankhals toujours raillant. Pas la moindre explication à nous donner? Vous avez parlé avec l'Amman du mauvais temps et de la cherté des céréales? Pas un mot n'a été échangé entre vous sur l'état des esprits à Bruxelles et dans le llrabant?Et vous pensez (juc nous allons croire cela?
— Je suis malade, mon esprit est troublé; vous ne me laissez pas le tein|)s de rassembler mes idées, répondit T'Serclaes d'un ton mortellement abattu. Oui, l'Amman m'a parlé des alfaires du pays, et je puis vous faire part, sans arrière-pensée, de ce qu'il m'a dit.
— Ecoutez! écoutez! murmuraient les conjurés avec la plus vive curiosité.
— Ce que je vais vous comniuni(|Mer est une nouvelle bien afllii^eante, mes amis, reprit T'Serclaes avec une hésitation et un ellroi visibles. Van Heetvelde m'a dit... et il m'a donné des preuves qu'il sait... (ju'il connall à fond nos projets, et i|u'il est sur ses gardes... Il m'a reproché de i)ré|iarer une révolte parmi le |)euple et m'a assuré qu'il était averti de ce qui se passait en secret parmi les métiers; qu'il se tenait jirét pour étouder la moindre tentative de révolte dans des torrents de sang. Ces explications, mes amis, sont de nature, me send)le-l-il, à vous faire reconnaitie (|u'il serait prudent d'ajourner l'exécution de notre j)rojct à un temps plus propice.
— Ah!... nous y voilà! s'écria maître Pex. Le traître a fait tomber notre président dans ses filets; il lui a fait peur et lui a nté tout couraue et toute conliancc.
* — Si ce n'est pas pis encore! insinua maître (Irijspeert à demi-voix. Il y a de la trahison dans l'air!
— Tiens! tiens! messire T Serclaes, qui nous prmssait toujours à bâter nos efforts, croit maintenant que nous devons ajourner le souléve.iient à des temps plus propices! dit Lankhals avec une amére ironie. Comment comprend-il cela? un temps plus projiice? Veut-il attendre (|ue le comte de Flandre soit «le retour a\ec une nouvelle armée ?
— Non, répondit T'Serclaes; mais seulement jusqu'à ce que ufitrc du( Wenceslas nous ait envoyé des secours du Limbourg.
— Conseillez-nous plutôt de renoncer à toute espérance et de subir l'esclavage avec résignation! Il ne viendra pas d'époque plus propice. Ne nous avez-vous pas dit vini;t lois et hier encore, que nous ne devons compter sur aucun secours du duc? Si nous n'avons pas brisé nos chaînes avant quinze jours, c'en est fait |iour toujours de la liberté du IJrabant, réplicpia avec véhémence le doyen des chapeliers,
— Laissez-moi poser une question à notre présiilent, reprit Lankhals. Qu'est-ce (|ue l'Amman vous a donc appris de si surprenant pour (|ue nous changions uni; décision prise solennellement? Il soupçonne (jue le peuple se prépare à un soulèvement : on lui a rapporté qu'une fermentation menaçante règne parmi les métiers. Mais qui, à Bruxelles, ne sait pas cela? La question est de savoir si l'Amman a connaissance de notre conspiration et de nos réunions secrètes; s'il sait que nous avons résolu de donner le signal de la révolte le soir qui précédera la Saint-Crépin? Je demande, j'exige, que messire T'Serclaes réponde clairement et sans détour à ces deux (pieslions.
— Notre conspiration? Le jour du soulèvement? bégaya T'Serclaes comme s'il héritait à répondre. L'Amman ne m'a pas parlé de cela, je crois... Non, il ne sait rien de ces choses-là.
— Eh bien! qu'y a-t-il de changé dans l'étal de nos affaires? Nous n'en avons que plus de raisons de persister dans notre première résolution. Nos ennemis ne peuvent pas soupçonner que la révolte qu'ils craignent tant, doive éclater si tôt. Nous avons donc la chance de les surprendre. Si nous négligeons cette circmislance si favorable, elle ne se représentera jamais; et nous, comme des lâches, nous aurons condamné volontairement notre patrie à un perpétuel esclavage? L'Amman peut avoir elfrayé notre président par ses paroles arlilicieuses; (|u'csl-ce que cela nous fait, à nous? Je suis d'avis, j'ai l'intime conviction, que notre effort suprême doit rester fixé à la veillée de Saint-Crépin.
— Oui, oui, à la veillée de Saint-Crèpin! c'est décidé, et il ne sera rien changé à cette résolution! s'écrièrent avec enthousiasme la plupart des membres.
— J'es|)ère, rej)ril maître Lankhals avec une intention blessante, que messire T'Serclaes, comme chacun de nous, se soumettra à la volonté de la majorité et (|u'il nous aidera de toutes ses forces et de tout son pouvoir à exécuter notre décision.
— Je ne puis pas, liélas ! je ne puis ])as ! répondit T'Serclaes.
— Quoi ! que dit-il ? s'écria maître Crijspcert. Et votre serment, vous voulez donc le violer V
lE SLPI'MCE D'UN PÈUE.
Au secours ! (Page 92.)
— Je suis forcé de refuser, oui, forcé de refuser ma participation : une puissance irrésistible me domine. Oh ! mes amis, ayez pitié de la situation où je me trouve ! supplia T'Serclaes avec abattement.
— Mais que signifie cette conduite incompréhensible ? s'écria Lankhals en frappant sur la table. Voulez-vous travailler contre nous peut-être? nous trahir? L'Amman vous a-t il ensorcelé ? Vous qui connaissez tous nos secrets, vous, un traître ! Cest impossible, et pourtant ! . . .
Jusqu'alors T'Serclaes était resté dans l'attitude d'un coupable devant ses juges. Sa conscience tourmentée par le remords lui disait qu'il était en voie de sacrifier la délivrance de sa patrie; mais aussi son cœur paternel, livré à des angoisses, lui criait encore plus haut qu'il devait sauver son lils d'une mort ignominieuse. Ce combat intérieur entre la honte et le remords d'un côté, l'effroi et la douleur de l'autre, lui avait ôté toute son énergie
et toute sa lucidité d'esprit ; mais le mot de traître, qui lui avait percé le cœur comme un coup de poignard rougi au feu, lui fit redresser la tête avec une apparence de courage et d'indignation.
— Ah, vous êtes cruels envers moi! dit-il. Traître à mon pays, moi, qui serais heureux de verser jusqu'à la dernière goutte do mon sang pour aidera délivrer le Brabant !
— Mais nous n'en demandons pas tant, fit Pex ; rien que votre participation loyale et sincère.
— Allons, T'Serclaes, mon ami, soyez mieu.x inspiré, dit Hugo Chitine. Ne nous refusez pas votre concours.
— Je dois refuser...
Ces mots furent arraches plutôt que prononcés par le malheureux pèie.
— Pourquoi ?
— Oui, donnez-nous des motifs clairs et plausibles de votre abstenli n. Si vous croyez avoir
vu.