‹ [Œuvres complètes de Henri Conscience (volume 2)Chapitre 42 sur 115 · LOI · texte numérisé non relu

LOI

LE SUIM'MCE D'UN l'ÈKK.

raison, tâchez de nous faire partager voire opinion, dit lin tanneur i|ui jusqu'alors avait eu une conliance illimitée en TSerdaes. Vous, si ('loiiucnt, vous paraissez reculer devant toute explication. C'est incompréhensible !

— Je vous ai déclaré mes raisons, répondit T'Serclaes. L'Amman est averti : mon avis est que la révolte ne peut réussir maintenant.

— Mais les preuves? s'écria Lanklials. L'Amman ne vous a rien dit (jue tout le monde ne sut déjà... Vous vous taisez, T'Serclaes? Ali ! il vous a révéL- un secret qui vous est |)ersonnel et qui n'a aucun rapport avec le salut de la patrie ! Mais ne voyons-nous pas tous d'une manière évidente (jue ce secret seul vous einjiéclie de parler? que, s'il ne vous rend pas traître, il vous fait du moins aijir en traître ?... Vous nous refusez votre concouru et vous violez votre serment. Voulez-vous réellement pousser la déloyauté jusque-là? lléj)ondez-moi : travaillez-vous contre nous? Devonsnous craindre que vous ne révéliez nos secrets?

— Je resterai inaclif... parce qu'une loi inexorable m'y force, râla T'Serclaes. Nos secrets, je les tiendrai enfermés dans mon cœur comme dans un tombeau... .Mais, mes amis je vous en conjure, ajournez la révolte. Cette tentative, si elle a lieu )• veille de la Saint-Cré|iin, c'est pour moi... 0 mou Dieu ! si j'osais parler ! Oui, le secret que l'Amman m'a confié me condamne à l'inaction et m'oblige même à vous supplier de remettre à plus lard l'exécution de notre projet. Ah! faites-le par pitié pour moi !... Vous refusez ? Si vous connaissiez cet affreux mystère !

— Eh bien ! révéiez-nous-le. Ne sommos-nous pas vos amis ? Donnez-nous des raisons ([ue nous puissions apprécier et juger.

— Impossible, impossible ! gémit T'Serclaes épuisé et s'affaissant écrasé sur son siège.

Lanklials et ses amis, aux(|U(ds se joignirent |)lusieurs membres autrefois modérés, se réunirent en conciliabule et échangèrent quelques paroles pleiiM'S de colère. Ils j»,iraissaienl avoir pris une prompte résolution; car Lanklials |)ril bientôt la parole et d'un ton solennel il dit :

— Messieurs, cette malheureuse dispute doit avoir une (in. .Notre temps est trop précieux |)our le gaspiller de la sorte. Au nom de beaucoup d'entre nous, je demande à l'assemblée si qu(dqii'nn est davis de reculer le moment fixé pour le soulèvement général ? Pour T'Serclaes, nous connaissons déjà son opinion; mais parmi les autres? (jue ceux qui veulent maintenir notre première décision se lèvent!

T'Serclaes seul resta assis. N'étail-il pas singulier que les paroles de l'Amman ra|q)orlées par T'Serclaes eussent eu pour effet de faire naidc,

même chez les moins ardents, la conviction qu'il fallait se bâter et que tout délai serait fatal pour la patrie !

— Ainsi, re|)ril Lanklials, nous sommes unanimes à reconnaître que notre effort suprême doit rester fixé à la veillée de Saint-Ciépin. Messire T'Serclaes nous refuse sa participation, soit ! Qu'il garde seulement nos secrets, nous nous passerons de son assistance. Comme nos opérations doivent être conduites avec énergie et activité, T'Serclaes, dans les dispositions où il se trouve, comprend lui-même qu il ne peut plus être noire président, notre chef. Je propose ({u'on choisisse trois membres qui auront pleins pouvoirs pour décider (le tout en notre absence. Choisissez, je vous prie, des hommes énergiciues, intrépides et capables de remplir la lourde charge (jne vous allez leur imposer.

Plusieurs noms furent mis en avant de divers côtés, surtout ceux des plus exaltés; et lorsqu'enfin on put distinguer clairement les intentions de l'assemblée, il fut reconnu que Lenklials, Pex et Grijspcerl étaient nommés chefs avec pIcMns pouvoirs. Une seule voi<, celle de Clulinc, prononça le nom de T'Serclaes, et ce nom n'excita cine des sourires moqueurs.

T'SiMclaes avait regardé distraitement toute cette scène, plongé dans ses réflexions, comme s'il n'avait pas eu conscience de ce qui se passait sous ses yeux. Mais à la vue de ces sourires insultants, il parut recouvier tout à coup la pleine connaissance de sa position ; caril se leva vivement et di! : — Messires, il m'est impossible de rester plus longtemps ici. Vos soupçons m'afOigent cruellement. La force mo manque pour vous prouver (jue vous devez remettre à plus lard le mouvement projeté. J'ai la conviction, oui, la certitude que votre tentative échouera. Ne reculez-vous point devant une effusion de sang qui serainntile? Ne liemblezvous point à la pensée que, par ce soulèvement prématuré, vous pouvez rendre à jamais impossible la délivrance du Hrabant? Oh! je vous en supplie à mains jointes, délibérez avec calme sur cet objet en mon absence ! Je n'ai pas perdu tout espoir en voire prudence...

Personne ne répondit. Les mêmes sourires railleurs accueillirent les paroles de T'Serclaes. Hugo Clutinc s'a|)prochade ce dernier et manifesta linlenlifui de <|uilter l'assemblée avec lui; car T'Serclaes paraissait si ému, si profondément troublé et avait l'air si malade, <jue son ami crut devoir lui ofTrir son aide pour le reconduire ; mais T'Serclaes le remercia et dit qui! |»référait retouiner seul.

Puis, bégayant un salul à peine intelli;;ibie, il quitta, en chancelant, la demeure de maître (irijsj)eert; mais aussitôt fju'il eut fermé la porte der-

LE SUPPLICE D'UN PÈUE

rière lui, il se mit à courir à travers les rues obscures comme un homme qui se croit poursuivi ou qui tâche d'échapper à un grand danger.

Peu à peu cependant il ralentit le pas. De temps en temps il poussait de profonds soupirs, murmurait des plaintes confuses, invoquantl'aidedeDieu; il n'avançait qu'en trébuchant. Le malheureux! seul, dans ces rues désertes et ténébreuses, il sanglotait à se briser la poitrine...

Il atteignit ainsi son hôtel et frappa très doucement à la porte. Le vieux serviteur, qui veillait dans le vestibule, l'ouvrit et dit :

— Messire, votre tils est dans votre chambre à coucher; il attend votre retour.

— 0 ciel ! soupira T'Serclaes effrayé, sait-il donc que je suis sorti?

— Il est descendu presque en même temps que vous quittiez l'hôtel. Il a aflîrmé avoir entendu ouvrir la porte. J'ai eu beau nier, il n'a pas voulu me croire, il est entré dans votre chambre à coucher pour s'assurer si vous étiez au lit. Ne vous y trouvant pas, il a poussé un cri d'angoisse et s'est laissé tomber sur une chaise. Je n'ai pu savoir ce qui lui causait cet effroi : il paraissait croire que vous étiez menacé de quelque maladie grave; car il pleurait et s'écriait sans cesse : « Mon Dieu, protégez mon malheureux père ! » Il n'a pas voulu quitter votre chambre, où il est assis, pleurant peut-être encore.

T'Serclaes n'avait pas proféré un seul mot pour interrompre les explications de son domestique.

— Quelle lumière ! murmura-t-il en lui-même. Une inspiration du ciel !... Je vous remercie, André, dit-il au valet. Allez vous reposer. Je n'ai plus besoin de vos services.

Et, en achevant ces paroles, il entra dans la maison.

Il se dirigea vers sa chambre à coucher et en ouvrit la porte.

Éverard s'élança à sa rencontre, les bras étendus, en s'écriant :

— Ah ! merci, mon Dieu! C'est vous, mon père! Oh ! comme j'ai tremblé pour vous !

Il voulut embrasser son père; mais en remarquant la pâleur de son visage et les traces des larmes qu'il venait de répandre, le jeune homme se retint. Il saisit la main de son père et dit en soupirant :

— Mon père, mon pauvre père, où avez-vous été si tard dans la nuit ? Yous êtes malade, vous avez pleuré, vous, mon père? Ah ! combien vous devez être malheureux !

— Oui, mon fils, répondit T'Serclaes, je suis malheureux, désespéré, écrasé sous le poids d'une affreuse fatalité!

— Venez, asseyez-vous sur ce fauteuil... Là! reposez-vous quelques instants... Kst-cela crainte de l'Amman qui vous cause ces cruelles soufrances ?

— Cette crainte et d'autres choses encore plus terribles. J'ai le cœur comme écrasé... je ne puis parler! Je ne puis même pas prendre conseil ni trouver consolation auprès de vous. Cette situation est intolérable ; le plus fort y succomberait comme moi... Asseyez-vous là près de moi et écoutez avec calme. Je vais vous révéler le secret de ma honte et de mon désespoir. En épanchant une partie de mon chagrin dans votre cœur, peut-être trouverai-je quelque soulagement.

Le jeune homme, vivement ému par l'accent solennel el sombre de son père, s'assit en face de lui sans dire un mot.

— Everard, commença T'Serclaes, ce que je vais vous révéler est un secret que j'avais juré de garder. En vous le confiant, à vous qui êtes mon sang, je ne serai parjure que si vous le laissez échapper de vos lèvres. Promettez-moi donc, sur la tendre affection que vous avez pour moi, que jamais vous ne le trahirez, soit volontairement, soit par imprudence.

— Je vous le jure, mon père, répondit le jeune homme : votre secret descendra avec moi dans la tombe.

— Eh bien ! écoutez. Je vous ai dit que l'Amman m'a menacé de vous faire arrêter et de vous faire monter à l'échafaud, si le peuple venait à se révolter. Or, jugez de ma terreur; il est décidé que, dans peu de jours, un soulèvement des métiers éclatera! J'étais réellement, comme l'a deviné l'Amman, l'âme et l'organisateur do cette tentavive, entreprise pour affranchir le Brabant et remettre notre piincesse sur son trône. Mais, soit que la peur ait troublé mon jugement, soit que mon angoisse paternelle m'ait fait voir clair au fond des choses, j'ai la triste conviction que nous ne sommes pas assez forts pour risquer un soulèvement avec quelque chance de réussir. L'Amman exécuterait donc sa menace. 0 Éverard, je vous voyais déjà agenouillé sur l'échafaud... je voyais le glaive du bourreau briller sur votre tête...

— Pauvre père ! soupira le jeune homme.

— Sachez maintenant que moi et une vingtaine de doyens des métiers, avec d'autres ardents patriotes, nous avions formé une conspiration secrète, pour préparer la délivrance de notre pays. Avant-hier, dans une séance tenue pendant la nuit, nous avions résolu que le signal du soulèvement général serait donné la veille de Saint- Crépin, à dix heures du soir, par le son dos cloches : c'était donc dans huit jours. Telles étaient

KE SUPPLICE D^UN PÈRE

nos dernières disposilions, lorsqu'une lellrii de rAinmau me fut remise; par cette lettre, le traître m'invitait à mo rendre chez lui pour y rec(!voir communication d'un secret très important, l/assemldi'e m'oidotina de me rendre à cello élran;:*' invitation. Vous savez qu»d secret lerrihle et talal ii m'a révélé, et comment il m'a juré de V(ms faire cumitarailre devant le banc des Kclievins dès <jue le repos publie serait troublé à Bruxelles... Le soir il y avait encore une réunion des conjurés; je devais leur rendre compte de mon entrelien avec l'Amman. Le vrai secret — l'accusaiion de vol diri{,'ée contre vous et appuyée par votre dé- ; tiaraliou — je ne pouvais le leur révéler. Ils I sont opinii^tres et violents dans leur amour le la |ialrie; la crainte d'être trahis lesrend méfiants... (Jne pcmvais-je leurdiic? J'ai du leur conseiller I de remettre le mouvement à une époque indéterminée, niali:ré le d.inirer de voir revenir le comte <le Flandre. C'était en quelque sorte les onga.ner à renoncer pour toujours à l'espoir de la délivrance. Voilà ce que j'ai fait... et... le cienr me saigne encore... Kverard, mon fils, comprenez ma houle et ma douleur : des accusations injurieuses se sont élevées contre moi. J'ai vu les yeux de mes amis briller d'iiulijîualion ; ils ont accuoili mes supplications par des rires moi|neurs... L'afreux mol de traître a retenti à mes oreilles et, comme un poijjnard, a percé moncu-ur!

De prosses larmes jaillirent de nouveau des yeux du vieux T'Serclaes, et il courba la tète sur sa poitrine.

— Traître! on vous a apjtelé traître? s'écria le jeune homme. Grand Dieu ! maintenant je comprends votre mortel cha};rin, o mou malheureux père!

Éverard se mit aussi à |ileurer; ses yeux li\es et ses lèvres frémissantes trahissaient la violence de ses émotions.

— Non, vous exagérez le sens de mes paroles, reprit T'Serclaes. Ils ne m'ont pas appelé iraltr'e; mais ils orrt voulu dire ({u'irir trallre n'agirait jias autrement que moi. Ce mépris, je l'aurais subi avec résignation; celte croix, je l'aurais portée sans faiblir', si la crainte de votre di'shonnein- et de voire mort ignominieuse avait étédélournée de incd. Mais, Kverard, mon malheureux enfant, ils vous ont condamné, malgré mes prières, malgré mes sirpjdications à mains jointes, malgré mon «crilice ! Ils orri de nouveau décidé de courir aux armes dans la nuit de la Sainl-Crépin. Maintenant, sij»^ ne jtuis roojtérer à leur rrrivie, les divisions ^rlateronl parmi eux : les membres de^ ligrrages refiLseronl leur concours. .\h! il ny a nul espoir de réussir! Terrible et affreuse sidualiorr! Ktie traître peut-élre et pourtant ne pouvoir sauver

mon enfant ! Nous sommes bien malheureux, n'estce pas, mon pauvre Kverard?

Le jeune homme lestait silencierrx et paraissait rénéchir.

Soudain il releva la tête, et ses yeux s'enflammèrent d'un sentirrreni sublime.

— Père, dit-il, vous savez qu'après Dieu, vous êtes lètre qrie j'aime et respecte le plus; mais je puis parler librement, sans crainte de vous affli e:* ou de vous blesser, n'est-ce pas?

— Parlez, mon fils; entendre votre voix est pour moi une consolation.

— Kh bien, père, ma conviction est que vous seul êtes dans Teneur : vos amis avaient raison.

— Ils avaient raison? s'écria T'Serclaes étonné

— Laissez-moi m'ex|ili(|rrcr' jusqu'air boni, je vous prie, mon père. Votre amour pour moi et votre in(iuiétude ont obscurci en vous le sentiment du devoir'. Ilénéchissez avec calme. Vous avez allumé le courage et le désir de la vengeance chez les métiers; vous avez tout préparé pour un formidable mouvement populaire; le jour en est l\\i\ tous les cœurs baltent d'espoir et sont remplis du désir de voler au combat. Et, au momerrt même où la délivrance drr pays va devenir une vérité, vous venez, vous, T'Serclaes, vous, le plus ardent défenseur de la souveraine du Hrabanl, vous venez briser le courage de vos airris eir leur disant : « Courbez la tète et supportez avec résignaiion le joirg de l'esclavage! n Certainement c'était une erreur. L'angoisse paternelle a troublé votre esprit. Revenez à vou.s-nièrne et reconnaissez votre devoir!

— Que devais-je donc faire?

— Mon père, la pensée que l'Amman pourrait désborrorer notre nom et peut-être me faire mourir sur l'échafaird vous a fait oublier (|ue nous avons des devoirs envers la pairie... Mais le sort qrre, sans le savoir, vous vouliez rrre prT|>ar'er est une iKoile bierr plus grande... Comment! je serais la carrse de l'esclavage du llrabant, la cause du perpélirel exil i]'-. irotre inalheui ense princesse! Kt je vivrais avec celte pesante responsabilité? Non, non, plutôt mille fois la nrort!

— Vous croyez (bmc, mon fils, que je devais, sans hésiter, vous laisser monter sur réchafaud? murmura T'Serclaes avec une douloureuse ironie. Ah ! vous ne connaissez pas le cœur d'un père.

— Mais non, répondit le jerrne homme r|ue ses propres pandes enthousiasnraient ; il y a nrr autre moyen d'échapper avec certitude à réchafaud. Kcoutez ce rjue je vais vous dire. Voici ce qireje puis faire pour vous délivrer de celte perplexité qui vous rend faible et impuissant et voici ce que vous devez faire pour rester fidèle à voire serment, pour remplir votre devoir envers votre

LE SUPPLICE D'UN PÈRE

souveraine et envers votre pays. Demain je quitte la ville et je me rends à Maastricht auprès de notre duchesse...

— L'Amman ne vous fera pas nioinscondamner, dit T'Serclaes en soupirant.

— Non, Dieu protégera le Brabant, le peuple vaincra... Et d'ailleurs qu'importe qu'on me condamne injustement? Ils n'oseront pas porter la main sur moi. Je ferai connaître là-bas à notre princesse l'infâme intrigue que le misérable traître a tramée contre moi. Quoi qu'il arrive, l'oppression du Brabant cessera un jour. Alors je reviendrai avec nos princes, et, au lieu d'être déshonoré à leurs yeux, ils m'estimeront et m'aimeront en proportion de ce que j'aurai souffert pour eux et de ce que vous, mon père, vous aurez fait pour leur cause. Avec tout le respect possible, j'ose vous dire : Voilà votre devoir. Pas plus tard que demain, vous allez trouver vos amis, vous lour donnez l'assurance que vous êtes toujours le même patriote ardent ; vous leur promettez un concours sans bornes pour préparer, pour exécuter toutes les mesures à prendre pour le grand jour; vous fortifiez leur courage, vous ranimez leur confiance. En un mot, vous redevenez T'Serclaes, l'intrépide, le fier T'Serclaes, pour vous-même et pour tous. Ils vous acclameront avec joie, ils vous remercieront et vous honoreront comme auparavant... Et, si le peuple triomphe, ainsi que j'en aile pressentiment, votre nom sera signalé dans les chroniques comme celui du libérateur de la patrie; car Bruxelles, en secouant le joug, rend la liberté au Brabant tout entier.

Sans dire un mot, T'Serclaes se jela au cou de son fils et l'embrassa en pleurant; mais les larmes qu'il versait en ce moment étaient de joie et d'admiration. En effet, les énergiques paroles de son noble fils avaient relevé son âme abattue et ranimé dans son cœur le courage et la confiance.

— Merci, merci, Éverard. Votre pauvre père était plongé dans un abîme de chagrin et de honte; vous l'en avez retiré, vous l'avez sauvé ; vous avez fait luire à ses yeux une lumière nouvelle. La sagesse parle par votre bouche... Oui, oui, mon fils, je redeviens T'Serclaes, digne d'un fils comme vous et prêt à verser la dernière goutte de mon sang pour le Brabant! Nous vaincrons! Et, si nous succo:nbons dans la lutte, l'histoire dira que nous sommes tombés glorieusement pour l'honneur et la liberté du pays.

— Ainsi, mon père, vous approuvez mon projet? Je puis partir demain?

— Oui. Avant le lever du jour je serai sur pieds et j'enverrai André en avant avec nos deux meilleurs chevaux. Vous partirez un peu après lui et vous sortirez de la ville par la porte aux herbes

potagères, comme si vous alliez vous promener dans la campagne. Vous rejoindrez, par quel(|ues détours, la route de Louvain; vous marcherez ensuite jusqu'à Ternooi. Arrivé là, vous entrerez au Lion d'Or, où vous trouverez notre fidèle André avec les chevaux... Vous voyez, la clarté revient dans mon esprit!... Mais peut-être avez-vous un meilleur plan? Comment trouvez-vous le mien? Pourquoi secouez-vous la tête, mon fils?

— C'est que, mon père, je pense à Sabine. La quitter ainsi, sans prendre congé d'elle, sans un mot d'adieu! Et, si l'Amman m'accusait près d'elle et lui montrait la déclaration? Elle pourrait douter de mon honneur, me mépriser peut-être?

— Ne craignez pas cela, Éverard.

— Dans tous les cas, il serait cruel de soumettre le courage de Sabine à une pareille épreuve. La force humaine a des limites. Si elle apprenait que je me suis enfui sans lui dire adieu, sans le moindre avis... comme un vrai coupable... Non, non, cela ne se peut pas. Demain, avant de partir, je tâcherai de voir Sabine. Je corromprai les valets avec de l'argent, beaucoup d'argent s'il le faut, ou je pénétrerai de force dans l'hôtel.

— Oh , mon fils, si l'Amman l'apprenait, il pourrait vous faire immédiatement arrêter.

— Que non, mon père. Je comprends bien son désir et ses intentions. Entre ses mains, la crainte de mon arrestation est comme une épée de Damoclès qu'il tient suspendue sur nos têtes. S'il mettait la main sur moi, il sait très bien que vous n'auriez plus rien à ménager et que vous hâteriez même le moment de la révolte pour me tirer de prison. 11 ne brisera pas si sottement l'instrument de sa force.

— Soit, mon fils, prenez congé de Sabine, si vous réussissez à la voir. Vous voulez lui parler du bijou volé et de la déclaration écrite? Faitesle avec prudence au moins, et ne dites rien, rien qui puisse lui faire soupçonner la conspiration ou le projet de soulèvement.

— Soyez sans inquiétude, il ne sortira pas de ma bouche un seul mot sur ce sujet. L'amour brûle dans mon cœur, mais il ne me fera pas oublier mes devoirs envers mon père et envers mon pays.

— 11 est déjà tard, fit remarquer T'Serclaes ; me voici consolé et rendu à la joie ; mais les terribles émotions de ce jour ont brisé mes forces. Je dois me lever de bonne heure. Demain, nous reparlerons de votre départ. Que je vous embrasse encore une fois et que je vous bénisse, mon bon, mon noble fils, et puis nous irons nous reposer.

Ils s'embrassèrent avec toute leur âme, puis Everard quitta la chambre de son père.

LE SUPPLICE D'UN PÈKE

Dans la rue de l'Ktuve, aux environs du coin des Foulons et j)armi de modestes maisons de gens de métier onde petits marchands, s'élevaient les formidables tours et la façade crénelée d'un solide cliàleau fort.

Cet édilice devait prendre jour par derrière, sur un jardin ; car on n'apercevait, tlu coté de la rue et à une grande hauteur, que deux ou trois petites fenêtres défemlues par des barreaux de fer. La porte de ce château fort était lellement renfoncée de |)laques de fer (ixées par d'énormes clous, qu'elle avait l'air d'un i,Mganslesqne bouclier.

C'est à celte poite (iuefra|)pa Kverard T'Serclaes un peu avant huit heures du malin.

Il s'y serait présenté plus lût, s'il n'avait craint que Sabine ne fût pas encore levée.

Son cœur était oppressé et il secouait la tète en signe de doute, pendant qu'il attendait que la porte s'ouvrit.

Depuis un mois il s'était présenté bien souvent à cette porte, et toujours il avait obtenu la même réjionse décourageante : On était absent. Comment allait-on le recevoir? sans doute de la même façon. Kt pourtant, coule que coûte, il devait voir Sabine et lui parler.

Recourir à la violence, passer sur le corps aux domestiques et pénétrer dans l'hôtel, c'était un moyen extrême et dangereux ; néanmoins, si le jeune homme ne pouvait réussir autrement, il était décidé à faire usage de ce moyen.

Il entendit grincer les verrous et se tint prêt.

La porte fut enlrebàillée doucement, avec précaution ; mais, avant que le valet fût sur ses gardes, Kverard était entre*.

Le domestique stupéfait le regarda avec colère, et, sans attendre une question; il dit au jeune homme :

— .Messire T'Serclaes, vous venez encore une fois pour rien : madame Van der Aa n'est pas à la maison ni mademoiselle non plus. Vous m'exposez innlilernent. Mes maîtresses et messire l'Amman m'ont défendu de laisser franchir la porte de l'hôtel par qui que ce soit. On me |iunira.

— Oh! pour cette fois, soyez sincère, je vous prie, dit Kverard. Vos maîtresses sont à la maison.

— Je vous assure qu'elles n'y sont pas. Hier malin, elles sont parties en voiture. Pour où, c'est ce que j'ignore. Allez-vous en messire; j'ai à faire une besogne très pressée.

— Kcoutez-moi. J'apporte aux dames Van der Aa une nouvelle très importante d'où peut dépendre leur avenir. Si vous m'empêchez d'arriver près

d'elles, vous serez la cause d'un grand malheur.

— Ah! oui, une importante nouvelle! Vous voulez me tromper, messire.

— Annoncez-moi, et elles vous récompenseront généreusement; moi, de mon côté, je saurai reconnaître votre complaisance. Voici un j)etit à-compte.

Kn disant ces mots, Kverard mit trois écus dans le main du domestique. (îelui-ci considéra avec surprise les brillantes pièces d'or et murmuia :

— Ce (jue vous avez à communiquer à madame Van der Aa peut être, en effet, très important, messire ; mais croyez-moi, je vous ai dit la vérité ; mes maîtresses ne sont pas à la maison.

— Hélas! ce serait bien fAcheux si je ne pouvais pas leur parler aujourd'hui. Pour leur bonheur, dites-moi, je vous prie, où elles se trouvent. Il faut absolument que je les voie. Tenez, voilà encore trois écus.

— Écoutez, messire, lit le valet à voix basse; mais que jamais personne n'apprenne de qui vous l'aurez su : mes maîtresses sont allées à la messe à l'église des Frères Notre-Dame, rue du Chêne. Ne laites semblant de rien; promenez-vous de ce côté, vous les rencontrerez certainement.

— C'est bien, je vous remercie.

Le jeune T'Serclaes se hâta de quitter l'hôtel. Il traversa la rue de IKtuve et tourna le coin de la rue du Chêne.

Le grand couvent des Frères Notre-Dame s'offrit à sa vue juste au moment où la foule sortait de l'église. Il s'arrêta et regarda.

La foule des lidèles avait disparu dans différentes directions et il commençait à craindre que le valet ne l'eût trompé, lorsqn'enlin il vit sortir de l'église madame Van der Aa et sa lille, suivies d'une femme de chambre et d'un domestique.

De loin Sabine lui souriait, et ses yeux brillaient d'une joyeuse surprise : sa mère, an contraire, le regardait avec sévérité et d'un air de reproche. Mais lui, sans hésiter, s'approcha des deux femmes, les salua vivement: puis, d'une voix assez basse pour n'être pas entendu des domestiques, il dit à la mère de Sabine :

— Madame, il faut que je vous parle à l'instant même.

— I)h! messire T'Serclaes, vous agissez avec imprudence et témérité, répondit la vieille dame. Vous oublie! vos promesses. Pourquoi exciter la colère de l'Amman? Soyez raisonnable; laisseznous passer et poursuivez votre chemin.

— Un .sort inexorable me |)Oursuit, madame, et m'oblige à vous désobéir. Vous m'écoulerez. J'ai un secret terrible à vous révéler.

— Un secret terrilile! soupira Sabine.

— Kh bien, j'écoute, dit la mère. Dépêchez-

LE SUPPLICE D'UN PÈUE

vous, soyez bref. Déjà vous nous avez arrêtées trop longtemps, les domesliiiucs nous épient.

— Je ne puis parler ici dans la rue, madame. Permettez que je vous suivre à votre hôtel.

— A notre hôtel? Impossible!

— Il le faut, dit Éverard. Je vais partir, je fuis ma ville natale et même mon pays. Le déshonneur, une honte éternelle, la mort même me menace! Qui sait si je vous reverrai jamais. Sabine et vous, madame, vous devez connaître la cause de ma fuite. A vos yeux du moins, je ne veux pas être déshonoré.

Bien qu'une vive terreur se peignît sur ses traits, la noble dame hésitait encore.

Sabine joignit les mains et supplia sa mère avec des larmes dans les yeux.

— 0 mère! consentez, je vous prie! Ne vous laissez pas retenir par la crainte de l'Amman. Éverard fuir! Menacé de mort! Oh! mon Dieu, c'est impossible !

— Soit! messire T'Serclaes, accompagneznous jusqu'à notre hôtel, dit enfin madame Van der Aa; confiez-nous ce terrible secret. Oh! vous m'effrayez ! Sabine, ma pauvre enfant, la vie n'a donc pour vous que des chagrins?

Le petit groupe se dirigea vers la demeure de madame Van der Aa. Le trajet se fit sans qu'une parole fût échangée entre les trois personnes. Les doraestiqties, qui suivaient à une courte distance, parlaient au contraire avec une certaine animation.

— Oui, oui, c'est messire T'Serclaes, disait le valet, je le connais bien. Il est venu frapper à notre porte bien des fois. Si nous lui avons ^tenu l'hôtel si bien fermé, c'était pour l'empêcher de voir mademoiselle. Dans quelle colère l'Amman va entrer en apprenant cette rencontre !

— Mais il ne l'apprendra pas, Michel.

— Ne pas l'apprendre, Catherine? Aussitôt que je pourrai m'échapper, je courrai lui dire ce qui s'est passé.

— Fi, Cl, causer du chagrin à notre pauvre demoiselle !

— Je sais bien à quelles conditions l'Amman m'a fait entrer au service de madame Van der Aa. Le devoir est le devoir... Mais mes yeux ne se trompent-ils pas? messire T'Serclaes entre dans notre hôtel. Oh ! si l'Amman le savait !

En effet, au grand ébahissement des domestiques, Everard suivit les nobles dames à travers le long vestibule de l'hôtel et pénétra avec elles dans un salon.

La porte fut fermée à l'intérieur.

— Parlez, Everard, je vous en supplie ! s'écria Sabine. Vous allez quittez votre patrie! Oh! je meurs de frayeur et d'angoisse !

— Oui faites-nous vite connaître ce secret et quittez notre demeure, ajouta la mère. Dieu veuille qu'il ne soit pas aussi terrible que vous nous le faites craindre !

— Veuillez vous asseoir, mesdames, dit Everard; mes explications exigent du temps... Moins terrible, dites-vous, madame? Je devrais pleurer et trembler; mais mon cœur se soulève d'indignation conlre l'injustice, la basse intrigue et la scélératesse qui m'ont choisi pour victime... Un moment de patience, vous allez tout savoir.

Lorsque le jeune homme fut assis entre Sabine et la mère de celle-ci, il se mit à raconter dans tous ses détails l'histoire du bijou volé, du capitaine Goffredo, du juif de l'Allée des Chais, et des menaces de l'Amman.

— Vous allez comprendre, Sabine, continua Everard, comment la méchanceté et la haine ont su exploiter contre moi, conlre vous et conlre mon père, une action si simple... Le lendemain de sa fête, Van lleelvelde a envoyé ses agents les plus habiles à la recherche du bijou. L'un d'eux l'a retrouvé chez le juif Niceforo; el la déclaration signée par moi a été remise aux mains de l'Amman. Celui-ci alors a invité mon père à se rendre chez lui et lui a montré la déclaration, en affirmant que j'hais U co«pable, que c'était bien moi qui avais volé son bijou. Quelque énergie que mon père ait mise à protester contre un soupçon aussi infâme, l'Amman n'en a pas moins persisté dans son accusation. La déclaration, prétendait-il, était une preuve accablante, et, en sa qualité de chef de la justice, au nom du comte, il se voyait obligé de me faire arrêter.

Les figures des deux nobles dames exprimaient le plus vif étonnement; mais ce qu'elles entendaient leur paraissait tellement impossible qu'un sourire d'incrédulité parut sur leurs lèvres. Le regard de Sabine brillait d'indignation.

— Vous, Everard, capable d'une action aussi vile! s'écria la jeune fille. L'Amman sait fort bien que c'est impossible, soyez-en sûr. Il veut seulement vous effrayer, vous causer du chagrin, par pure méchanceté.

— En effet, Everard, ne vous laissez pas troubler par cette vaine accusation, dit madame Van der Aa. Vous faire arrêter? Mais il devrait alors vous faire comparaître sans délai au banc des échevins. Qui, dans Bruxelles, croirait qu'Éverard T'Serclaes, si riche, si honorable, est un voleur? L'Amman ne réussirait qu'à s'attirer la haine publique; la honte serait pour lui seul. Est-ce la crainte d'une poursuite aussi ridicule qui vous pousse à quitter voire pays? Alors restez tranquillement.

— Oui, restez, Éverard, ne sortez pas de

SI

LE SUPPLICE D'UN l'KUE.

Bruxelles. Vous n'avoz rien à redouter : l'Amman n'oserait pas mettre à exécution son odieuse menace.

— Je vous suis reconnaissant, profondément reconnaissant, répondit le jeune homme. Un soupçon aussi injurieux pour moi ne peut trouver le chemin de vos nobles cœurs. C'est pour moi une bien douce consolation et la source d'un courage invincible; mais écoutoz-moi encore un instant avec calme. Voire C(eur pur ne comj)rend pas tout de suite jusqu'où peut aller la solide la vengeance chez un homme ambitieux. L'Amman a dit qu'il me ferait arrêter, comparaître au banc des échevins et condanmer à l'écliafaud, à la mort infamante des voleurs de nuit. Mon père et moi nous avons ri d'abord de celte menace, vaine en apparence; mais, après réflexion, nous avons élé terriliésde sa gravité. Goll'redo, runi(|ue personne qui piit prouver mon innocence, est mort. La déclaration de dépôt témoigne contre moi; les écbevins sont d'ardents partisans de l'Animan et de plus ses instruments aveugles. Si j'étais cité au banc des échevins, ma condamnation serait certaine...

Sabine ne put retenir un léger cri de terreur, et se prit à [)leurer.

— Mais non, vous vous trompez, répartit madame Van der Aa. Je connais bien l'Amman; il est opiniâtre, en effet, et n'est pas très scrupuleux sur l'emploi des moyens pour att«'indre son but; mais tout sentiment d'honneur ne lui est pas devenu étranger. Qu'il vous menace, cela ne m'étonne pas; mais qu'il ose réaliser une perfidie aussi inouïe, cela me paraît incroyable.

— N'oubliez pas, madame, qu'en ceci l'Amman vise un triple but — d'une tri()le importance pour lui... 11 est l'ennemi mortel de mon père : il croit, à tort ou à raison — il ne m'appartient pas d'examiner cela — que mon père excite le [x'uple à la révolte «onlre lui et le comte de Flandre. Se venger, frapper le père dans le fds, et, en déshonorant la famille, ôler à son chef toute iniluencc, toute considération; me charger de honte, souiller pour toujours mon nom d'une tache inellaeable, et ainsi — du moins il l'espère — rendre impossible un mariage entre Sabine et moi, n'est-ce pas suffisjinl pour pousser à une action d'une iniquité révoltante un homme aussi fourbe, aussi ambilirux que l'Amman?

— C'est horrible! murmura madame Van der Aa, piThuadée cette fois que l'Amman serait capable d'exécuter ses menaces.

— 0 mon pauvre Kverard! gémit Sabine en versant des larmes amères, notre vie, depuis le malheur de nos souverains, n'est (pi'angoisse et que souffrance... Vous, au banc des échevin>! Vous condamné comme voleur! c'est impossible! J'en mourrais certainement.

Le jeune homme saisit la main de la jeune fille et dit d'un ton consolant :

— Ce qui me tourmentait le plus, c'était l'affreuse pensée que vous, (|ue votre mère peutêtre, auriez, pu douter de mon honneur. Tout témoigne contre moi, et la calomnie est un serpent (jui répand son venin dans les cœurs les plus nobles. Mais maintenant que je vous ai parlé et que je suis bien sur ([u'une accusasion comme celle qui pèse sur moi ne m'otera pas votre estime ni votre affection...

— Vous souffrez parce que vous m'aimez, Kverard, interrom|»it la jeune lille. Celte injuste persécution vous rend doublement cher et doublement digne à mes \eux. Si l'Amman se ligure pouvoir nous séparer l'un de l'autre par la calomnie, il se trompe. Je vous resterai fidèle jusqu'à la mort!

— Merci, oh! merci, bonne Sabine!... Kt vous, madame, me refuseriez-vous la main de Sabine, parce qu'une accusation sans fondement aurait jeté, en apparence, une tache sur mon nom?... Hépondez-inoi, je vous en supplie; j'ai assez de courage pour ne pas |>loyer sous ma destinée, si amère et si accablante qu'elle soit.

— 0 Kverard! vous êtes au-dessus d'une calomnie aussi insensée, dit la vieille dame. Je continuerai à vous porter la même estime qu'aul)aravant, et je considérerai toujours comme un bonheur el un honneur de vous voir un jour l'époux de n;a fille el de vous nommer mon fils.

— Oh ! que ces bienfaisantes assurances me rendent fort! s'écria le jeune homme. Consolezvous donc toutes deux. Dieu me protégera. Il nous éprouve dureinenl; mais il ne laissera pas le mal triompher. Des jours de bonheur luiront pour nous Sabine. Ayez confiance et ne vous attristez pas en mon absence. Si je quitte Druxelles et le llrabant, c'est |»our mettre l'Amman dans l'impossibililé de me faire emprisonner. Je me rendrai dans le Limlmurg, auprès de noire duchesse Jeanne. J'expliquerai tout à nos souverains. Si je conserve leur otime el leur faveur, peu m'importe l'opinion des ennemis de mon pays. Je resterai avec notre duchesse jus(|u'à ee (|u'elle rentre dans le Brabanl... Allons, ne pleurez pas si amèrement, Sabine; ne vous laissez pas effrayer par l'idée de mon départ : mon exil ne sera pas long... (Juel bruit !Que signifie ceci? (ietle voix '.'' dit-il en écoulant tout surpris et en se levant avec précipitation.

— Ah! mon Dieu! l'Amman dans notre holel. dit mad.une Van der Aa, devenue toute pâle.

— Sauvez-vous. Kveranl. Vite cachez-vous! s'écria Sabine en courant vers une porte.

— Me cacher, oh! non, jamais!

— Nos domestiques nous ont trahis, dit la mère

LE SUPPLICE D'UN PÈUE

Il s'arracha de ses bourreaux. (Page 96.

de Sabine, Au moins restez calme, Éverard, contraignez-vous, ne l'irritez pas davantage.

— Je serai calme, madame : c'est pour moi un devoir. Ne dites pas que je veux quitter la ville...

— Le voilà, ô ciel !

En effet la porte s'ouvrit et l'Amman entra, les yeux enflammés de colère.

Le jeune homme s'inclina profondément devant lui, et le regarda sans dire un mol, sans orgueilleuse bravade mais aussi sans crainte.

— Votre présomption et votre imprudence, messire T'Serclaes, m'étonnent au delà de toute expression, commença l'Amman, dominé en quelque sorte par le regard tranquille du jeune homme. Vous savez qu'en vous trouvant ici, je dois être furieux contre vous. Dans la situation où vous êtes, vous osez risquer de me pousser à bout? Quelle audace!... Que faites-vous ici?

— Le soin de mon honneur m'a fait prendre la

résolution de pénétrer dans cet hôtel et même d'employer la violence à cette hn si c'eût été nécessaire, messire l'Amman, répondit Éverard avec calme. On pouvait m'accuser ici; j'ai voulu prévenir la calomnie.

— Comment ! vous avez été assez téméraire pour oser parler du bijou à ces clames?

— Je leur ai tout dit, messire.

— xVh, ah, ricana l'Amman. Elles savent donc que pendant la soirée que j'ai donnée, un bijou de haut prix a été volé dans ma chambre à coucher et que c'est vous qui, le même soir, avez engagé ce bijou chez un juif pour cent écus?

— Oui, messire; elles savent également que le capitaine Goffredo m'a prié d'aller engager le bijou pour son compte...

— Rien ne le prouve ; la déclaration du dépôt au contraire...

— Oh ! Van Heetvelde, comment est-il possible?

LE SUPPLICE D'UiN PÈRE.

interrom|til la vieille ilaine en s'avanraiit vers l'Amman et en levant ses bras an ciel. Oseriez-vous aflirmer qne réellement vous croyez à la culpai)!lilé de messire Kverard? Non, comme nous, vous êtes certain i|ue liolTredo a dérobé le bijou.

— l'as du tout, madame.

— Kl vous croyez qu'Éverard T'Serclaes...? Cette pensée seule est une affreuse calomnie!...

— C'est une monstrueuse iniquité! dit Sabine dont l'indignation avait séché les larmes.

— Heureusement, messire, Dieu sait lire dans nos consciences, dit le jeune homme.

Ce lan},'age hardi blessa l'Amman. 11 répondit avec un sourire sarcasli(|ue :

— Je n'ai pas à examiner de plus près celte allaire. La déclaration de dépôt est un témoi{,Miagc irréfutable; — pour vous être agréable, je dirai (|ue c'est une |)résomption accablante. Mais mon opinion personnelle ne signifie rien. Si c'est moi (|ui réclame, au nom de mon maître, les rigueurs de la justice contre les malfaiteurs, ce n'est pas moi qui juge. Quel que soit le vrai coupable, mon devoir exige (jue je fasse comparaître messire Éverard T'Serclaes au banc des échevins. Juscju'aujourd'hui j'ai hésité; mais qu'on n'abuse pas dénia patience, sinonje serai sans miséricorde! l^a déclaration ne me laisse aucun doute sur la nature de de la sentence qne le banc des échevins prononcerait. L'échafaud, le bourreau, un nom à jamais déshonoré.. ..

Ces paroles firent trembler Sabine comme une feuille et lui arrachèrent un cri d'angoisse. Surmontant l'aversion ([u'elle éprouvait pour son persécuteur, elle s'élan(;a vers lui, se laissa loml)er à ses genoux et levant ses mains vers lui, elle implora sa justice et sa pitié; mais ses supplications respiraient tant de tenilresse et d'amour pour Everard qu'an lieu d'émouvoir Van lleetvelde, la jeune tille ne réussit qu'à augmenter sa rolère.

Samère sejoignilà elle, et tontes deux, parleurs larmes et leurs prières, essayèrent de loucher l'Amman.

— (Iràce, pitié! Il est innocent! ne le laites [)as comparaître au banc des échevins! s'écriaient-elle au milieu de leurs larmes.

Mais l'Amman s'éloigna d'elles avec impatience, et se tournant vers le jeune homme, il lui dit :

— Savez-vous ce qne j'ai dit à votre père?

— Oui, messire, je sais tout, répondit Everard avec un sang-froid parfait.

— Comment alors osez-vous venir me calomnier ici et effrayer inutilement des femmes innocentes? Oui, je devrais vous faire arrêter et condamner. Et que fais-je au contraire? .le vous offre un moyen infaillible d'éloigner de vous tout soupçon et même d'anéantir la déclaration de dépôt. Votre sort est

entre vos mains, ou du moins dans celles de votre père. Je suis sûr que vous m'avez accusé devant ces nobles daines de fourberie, de méchanceté et de soif (le vengeance ; et moi, qui possède le moyen de vous ruiner pour toujours, vous et votre père, je consens à en laisser échapper l'occasion et je veux épargner à votre nom la flétrissure honteuse qui est sur le point de le souiller? Avez-vons fait aussi connaître à ces daines à quelles conditions j'écarterais de vous deux le malheur (jiii vous menace?

Le jeune homme secoua la tête en signe de dénégation. Sabine et sa mère le regardaient irun air étonné et interrogateur.

— Alors je le leur tlirai, reprit l'Amman. Madame Van der Aa et sa fille jugeront lequel de nous agit avec le plus de sincérité et d'honnêteté. Votre père, messire, est pour moi un ennemi acharné depuis bien des années. Je sais qu'il profite de l'absence du comte pour exciter secrètement le peuple contre notre souverain et contre moi. Il espère que les métiers courront aux armes, et que, s'ils triomphent, ma tête roulera sur l'échafaud — la tèle du Iraitre, n'est-ce pas? — J'ai montré à voire père la reconnaissance signée par vous et je lui ai dit : « Le sort (jue vous me préparez, je puis le faire subir à votre (ils. Eh bien ! je consens à croire à son innocence, même j'anéantirai sous vos yeux cet écrit (jui |)eut vous être fatal, si vous tenez les métiers en repos jusqu'au retour de notre gracieux seigneur et comte. Mais si, au contraire, les métiers se révoltent et descendent en armes dans la rue, oh ! alors je me venge sur voire lils; et, obéissant à la loi, je le fais saisir et paiailre comme voleur au banc des échevins. » Vous voyez, nobles dames, <|ne je ne suis ni si cruel ni si faux qu'on voulait bien vous le faire accroire. N'ai-je pas le droit, le devoir sacré de défendre ma propre vie et la couronne de mon souverain? Le vieux T'Serclaes peut tout sur son |)euple. Donc, si son fils est cité au banc des échevins et frappé d'une condamnation déshonorante, à (|ui la faute? A moi? Pas du tout; mais bien au vieux, à l'opiniàlre T Serclaes.

Kbranlée par ces paroles, madame Van der Aa portait sur le jeune homme un regard interrogatif comme |)onr demander une explication. Mais fiverard, n"o>ant parler dans la crainte de trahir les secrets de son père, se conleniail de hocher la tête avec dédain.

Ce silence parut étonner Sabine elle-même.

— Et maintenant que ces nobles dames savent tout, reprit Van lleetvelde, je vous invite à (piitter sur riieuie cel hôtel, et vous défends formellement d'y remettre jamais les pieds; sinon vous aurez tout à craindre de ma colère.

LE SUPPLICE D'UN PÈKE

Éverard avait déjà fait, quelques pas en arrière et s'apprêtait à adresser un dernier adieu à Sabine et à sa mère; mais l'Amman le retint d'un geste et lui dit :

— Encore un mot cependant. Portez à votre père un avis de ma part. Il m'a été rapporté qu'il entretient des relations secrètes avec notre cidevant duc Wenceslas. Hier encore un messager envoyé par lui a dû partir pour le Limbourg. Je devine parfaitement sa ruse, car il veut me tromper. Il feindra de tenir le peuple en repos, mais seulement jusqu'au moment où Wenceslas enverra des bandes armées dans le Brabant. Alors les métiers pourraient se soulever et vaincre peut-être. N'est-ce pas là son espoir? espoir chimérique, car le comte de Namur et les Liégeois ont mis en campagne de nouvelles troupes ; et il y a peu de jours, l'armée ducale a encore subi deux défaites. Wenceslas voit ses soldats passer en masse à l'ennemi, parce qu'il n'a pas de quoi les payer. Les banquiers tiennent leurs caisses fermées pour lui, et personne ne veut plus rien lui prêter. Il ne peut même pas suffire à ses propres besoins. Avant peu, il devra renoncer à toute nouvelle tentative faute d'argent. N'est-ce pas folie d'espérer qu'il puisse jamais ressaisir son duché perdu ? Dites-le à votre père et conseillez-lui de renoncer à une espérance illusoire. S'il le fait sincèrement, vous pourrez être sans inquiétude et vous échapperez au terrible danger suspendu sur votre tête. Allez maintenant et ne méprisez pas mes paroles si généreuses, ou le châtiment ne se fera pas attendre.

— Mesdames, dit le jeune homme, le respect seul pour mon père, et mon désir de ne pas irriter messire Van Heetvelde m'empêchent de répondre. Il me suffit de faire remarquer que mon innocence ressort clairement de ses paroles mêmes. Quant au reste, j'en appelle à la justice de Dieu et à la vôtre. Recevez mes adieux. Au revoir, je l'espère!

D'un regard farouche, Van Heetvelde lui montra la porte.

Sabine semblait prête à s'élancer pour lui serrer encore une fois la main, mais l'Amman la retint d'un signe impérieux. Elle s'arrêta, les yeux pleins de larmes.

— Votre père tient en ses mains votre bonheur et votre vie; qu'il ne l'oublie pas! cria l'Amman, s'adressant à Everard.

Celui-ci quitta l'hôtel et se dirigea en toute hâte vers la Grand'Place.

Lorsqu'il eut atteint l'extrémité de la rue de la Colline, aux environs dn Spiegelbeke, il ralentit peu à peu son pas rapide, et marcha les yeux baissés, comme plongé dans une profonde méditation. Mais cet air d'abattement fit bientôt place à une vive expression de courage et de confiance. Ce fut pres-

que en courant qu'il gravit la rue de Berg et atteignit son hôtel au fond de VElenrjat.

Lorsqu'il entra dans la grande salle, son père vint à sa rencontre en disant :

— Comme vous êtes resté longtemps, Éverard! Avez-vous vu Sabine?

— Oui, mon père; j'ai vu aussi l'Amman.

— l'Amman! Où donc?

— A l'hôtel de Van der Aa.

— Et que vous a-t-il dit?

— Sabine et sa mère savent tout. Quoi qu'il arrive, Sabine me restera fidèle; la calomnie ne pourra rien sur son cœur.

— Mais l'Amman vous a-t-il parlé du bijou?

— Oui, mon père ; il n'a fait que répéter, en présence de madame Van der Aa et de sa fille, les menaces qu'il vous a faites.

— Il veut vous accuser au banc des échevins?

— Si le peuple ne reste pas tranquille.

— Oh! vite, partez, mon fils!

— Non, mon père; je n'ai pas besoin d'y mettre tant de précipitation. L'Amman ne songe pas encore à me faire arrêter... Il m'a chargé d'une commission pour vous.

— Une commission pour moi? De sa part?

— L'Amman prétend savoir que vous entretenez des relations secrètes avec notre duc Wenceslas.

— C'est vrai, mon fils.

— Et il croit que vous tiendriez le peuple en repos jusqu'à ce que le duc pénètre dans le Brabant avec une armée; mais, selon Van Heetvelde, cet espoir est insensé, attendu que nos souverains sont complètement impuissants, qu'il sont à bout de ressources et qu'eux-mêmes souffrent du manque d'argent. Leurs soldats n'étant pas payés passent à l'ennemi ; et, il y a peu de temps, leur faible armée a encore subi deux défaites.

— N'ajoutez pas foi à ces mauvaises nouvelles, mon fils, dit T'Serclaes avec accablement. Van Heetvelde exagère les difficultés de la position du duc. Sans doute, il souffre du manque d'argent; mais cette détresse ne va pas cependant si loin que l'Amman veut bien le dire.

— Quoi qu'il en soit, mon père, les paroles de notre ennemi ont fait naître en moi une résolution que vous approuverez, j'en suis sûr. La pauvre princesse Jeanne a été notre bienfaitrice quand elle était dans la prospérité; maintenant elle se trouve dans le malheur, je suis riche; mon héritage maternel m'a mis en possession de grands biens. Je veux tout sacrifier, tout engager, tout convertir en argent, pour venir en aide à mes souverains.

— Mais, mon fils, l'Amman ne vous a pas dit la vérité. Nos souverains ne soulTrent pas personnellement du manque d'argent. Seulement ils

LE SUPPLICE D'UN PÈRE

n'en ni\\ pas assoz pour payer leurs soMals et suitoul pour rtMTUliT un nonibrt* d'hommes suftisanl.

— C'est égal, mou père. Dans ce cas, je cousacri' ma forlune à li'ver do nouvelles troupes dans le Limbouri; même et aux frontières d'Allemairne. J'en demande l'autorisation à notre souverain, et je me place moi-même ii la tète de mes soldats. Je marche corilre Tennemi et j'expose nui vie cent fois s'il le faut; je presse le dm- d'aj^ir avec vigueur; nous hailons le comte de Nainui' et les Liégeois, (jue nous forçons à évacuer le Limhourg... Kt, si l'insurreclion n'a pas réussi ou n'a pas encore éclaté, nous entrons triomphants dans le Brahant cl nous délivrons tout d'ahord Bruxelles!

T' Serclaes contemplait son (ils avec admiration ; ses yeux hrillaient d'enthousiasme ; cependant son inquiétude paternelle l'empêchait de se laisser ga.uner tout à l'ait par l'anlente confiance du jeune homuK'.

— Cependant, mou lils, objecla-t-il, si le duc venait à échouer dans cette entreprise? Votre héritage maternel serait perdu.

— Oui mon père, th bien, en ce cas je partagerais le sort de nos souverains. Après avoir combattu courageu>ement à leurs côtés, je saurais soull'rir avec eux les tristesses de l'exil... en conservant l'espoir (|u'un joar le Itrabaiit lecouvrcra sa liberté...

T'Serilaes secouait la tète en rélléchissanl, mais en même temps un clair sourire illuminait son visage.

— Vous approuvez mon projet, mon père ? demanda Éverard avec une légère teinte de tristesse.

— Ouoi qu'il arrive, mon lils, je veux être de moitié dans voire sacrifice, et je cherche dans mon esprit les moyens de vous aider à exécuter votre généreuse résolution.

— Ces moyens sont très simples, père. Je prendrai avt'c moi tous mes litres de propriété. Le riche banquier Oberslein, qui a suivi nos princes, à Maestrichl, me prêtera, sur de bonnes et soldes garanties, tout l'argent que je voudrait.

— ■ C'est le vrai moyen. Je \ous remettrai une lettre pour le banquier allemand; au besoin, j'<ngagerai chez lui une partie de mes biens. Vous a\tîz raison, mon (ils : l'enjeu que nous exposons dans celle partie n'est pas «eulemenl le bonheur de nos souverains et la liberté de notre patrie; c'est en même tem[»s notre propre honneur et notre propre vie. Kn donnant tout notre or et tout notre sang pour ces biens si précieux, nous ne les payons pas lro|> cher... Voilà la clef de ma caisse ; vou» y iromerez les titres. Prenez autant frar.Lent que vous pouvez en cacher sur vous. Pendant ce

temps, je vais écrire la lettre pour le bancjuier Oberstein... Allons, mon lils, hàtez-vous ; le jour s'avance; il est temps de vous mettre en route.

Kverard prit la clef et sortit du salon.

T'Serclaes avait écrit la lettre et l'avait scellée de son sceau, (juand Kverard rentra dans la salle. Le jeune homme ne portait aucun paquet apparent et n'avait sur ses épaules (|u'un léger manteau. Rien ne faisait soupçonner qu'il allait entreprendre un long voyage.

— Voici la lettre, dit le père; je me procurerai encore (|uel(jue ar.:enl dans Bruxelles même et je vous le ferai parvenir le plus tôt possible, A la cour du duc, vous rencontrerez messire Van Beersel. Quand vous aurez quelque chose à me mander, vous pouvez le lui conlier. Il connaît une voie sûre pour me faire parvenir secrètenieul lettres et nouvelles. Dieu veuille que notre tentative de la veillée de Saint-Grépin réussisse; si nous manquons notre coup ou s'il est impossible de le hasarder, alors, mon lils, tout noire espoir reposera sur vous.

— Je ferai mon devoir, mon père. Soyez tranquille, vous entendrez parler de moi. Oh ! si je pouvais devenir le |irincipal artisan de la délivrance du Brabant, comme vous seriez lier de moi ! Je tâcherai qu'il en soit ainsi, mon père, et je ne reculerai devant rien, ni devant la puissance de l'ennemi, ni devant le danger, ni devant la mort.

— Allons, Everard, mon noble lils, que je vous presse encore une fois sur mon cœur pour vous dire adieu.

Ils se jetèrent dans les bras l'un de l'autre et échangèrent un long et ardent embrassement.

— Dieu vous garde, cher père !

— Qu'il vous conduise, mon lils!

— Adieu !

— Ailieu !

Kverard quitta la salie pour commencer son périlleux voyage. Son père ne raccomj)agna pas jusqu'à sa sortie, mais il le regarda s'éloigner en soupirant.

La veillée de la Saint-Crépin était enlin arrivée. Encore une heure, et le signal du soulèvement allait retentir au milieu des ténèbres,

T'Serrlaes était dans une salle de son hAtel, tenant en main une longue épée. Ses yeux brillaient de joie; il considérait, en souriant, larme étincelante, et paraissait absorbé dans une rêverie profonde.

Un léger coup frappé à la porte vint le sur-

LE SUPPLICE D'UN PÈRE

prendre au milieu de ses réflexions; il posa son épée sur une cotte de mailles étendue sur la table.

Un homme entra; il arrivait directement du dehors, car il était entièrement enveloppé dans un manteau brun et avait encore le capuchon rabattu sur la tête.

— Eh bien, Roelof, comment vont les aiïaires? Toujours bien? demanda T'Serclaes.

— Très bien, messire, répondit l'autre en s'inclinant. Je ne suis pas resté longtemps dehors, et pourtant j'ai rempli entièrement ma mission.

— Avez-vous parlé à Jean, le batteur d'or?

— Oui, messire, et aussi à Pierre le forgeron. Leurs compagnons sont devenus si nombreux, depuis ce matin, qu'à défaut de glaives et de piques, on les a armés de haches, de couperets et même de barres de fer. Tous se tiennent prêts, et au premier coup de la cloche de Saint-Nicolas, ils se précipiteront vers le Marché. Ils se mettront en ordre en face du Sanglier et attendront votre arrivée ou vos ordres.

— Savent-ils que les Bruxellois, pour se reconnaître dans l'obscurité, doivent crier: Saint-Michel! Saint-Michel !

— Ils le savent, messire, et ils pousseront ce cri avec tant de force, que la ville en frémira. Ils brûlent de courage et sont impatients de voler au combat. Soyez sûr, messire, qu'il n'épargneront pas leur sang... Hourra! hourra! Aujourd'hui Bruxelles redevient libre !

— Du calme pourtant, mon bon Roelof, fit T'Serclaes touché de l'enthousiasme de son serviteur. Quel est l'aspect de la ville? Tout est-il tranquille ?

— Je me suis rendu à la fête des cordonniers. La société y est extrêmement nombreuse. Devant la porte du Pand il y a beaucoup de curieux, et même parmi eux quelques soldats du comte regardent en riant. Pauvres mercenaires de l'oppresseur étranger! ils ne voient pas le glaive suspendu sur leurs têtes ! J'ai passé quelques moments dans le Pand. On y chante et l'on y danse, comme s'il ne se tramait rien; mais, au premier tintement qui partira de la tour Saint-Nicolas, la fête s'éteindra comme par magie, et tous les danseurs se jetteront sur leurs armes.

— Ainsi nous pouvons espérer que notre secret a été gardé et que l'Amman ne soupçonne rien?

— Il ne soupçonne absolument rien, messire. En revenant, j'ai passé devant le palais des princes, la porte Sainte-Gudule et la porte aux herbes potagères. Nulle part un seul homme de plus que la garde ordinaire; nulle part aucun mouvement; les soldats qui ne sont pas de faction dorment sur leurs lits de camp.

— Je vous remercie pour votre fidélité et votre zèle patriotique. Oui, Roelof, demain Bruxelles sera libre! Vous pourrez être fier et heureux d'avoir coopéré à la délivrance du pays. Votre dévouement ne restera pas sans récompense. Allez maintenant, dites à Lucas de monter à la tour du château et d'écouter attentivement afin de m'avertir dès qu'il entendra le signal; car ici, dans cette salle, le son de la cloche ne m'arriverait peut-être pas assez tôt. Roelof, retournez en ville, promenez-vous à travers les rues. Si vous apprenez quelque chose de particulier, venez me le dire. Au premier signal, les autres domestiques doivent se rendre, chacun de son côté, en évitant autant que possible de se faire remarquer et en cachant soigneusement leurs armes sous leurs manteaux. Vous m'avez compris?

— Soyez tranquille, messire, vos ordres seront ponctuellement exécutés, répondit Roelof en quittant la salle.

Vivement ému par ces bonnes nouvelles. T'Serclaes s'assit sur une chaise, la figure souriante. Peu à peu son regard prit cette fixité qui annonce que l'âme est tout entière absorbée par ses rélïexions; puis le vieux patriote se mit à murmurer en lui-même :

— Ah ! l'Amman ne soupçonne rien! Le traître est maintenant en repos : il croit ra'avoir enveloppé si étroitement dans ses filets qu'il m'est impossible de remuer et que je suis complètement impuissant. En ce moment il réfléchit sans doute aux moyens de faire condamner mon fils et de déshonorer notre nom. Grand Dieu! combien le méchant se trompe! S'il échappe à la vengeance de ce peuple qu'il a vendu, demain il sera enfermé dans une prison, et le sort qu'il voulait faire subir à mon fils innocent, le frappera lui-même en récompense de sa scélératesse... Oui, oui, nous vaincrons! A la nouvelle de notre victoire, tout le Brabant se lèvera comme un seul homme. Louvain est prêt; Anvers, la ville de l'Escaut qu'on a si maltraitée, gronde sourdement et ressemble à un volcan près d'éclater... Nous appelons nos princes et nous envoyons une armée à leur rencontre... Éverard est déjà depuis quatre ou cinq jours avec eux; il leur aura remis une somme d'argent considérable. Peut-être est-il déjà parti contre les Liégeois avec une nouvelle troupe... Dieu miséricordieux, épargnez sa vie! Gomme il bénira votre saint nom en apprenant la délivrance de Bruxelles ! Les intrigues de l'Amman dévoilées, l'honneur d'Éverard, sa vie, son amour sauvés, lui, revenant avec notre princesse Jeanne et acclamé par Sabine, sa douce, sa fidèle fiancée si cruellement éprouvée, quel triomphe!

Peut-être T'Serclaes se serait-il encore laissé

LE SUPPLICE D'UN PÈHE

longtemps hercer par son beau rêve ; mais un servilpur ouvrit la porto et annonça l'arrivre de Hugo Cliitinc.

Le chevalier entra immédiatement dans le salon et posa son manteau sur le dossier d'une chaise. Sa brillante cotte de mailles et la lon|,'ue ('-pée attachée à son côté, prouvaient qu'il était jtiét à marcher au combat.

— Je viens de recevoir un ordre singulier de la part de maître Lankhals, dit-il. In niessa;ier mystérieux m'a apporté un bout de papier sur le(iuel il était écrit qu'on m'interdisait de (juitter ma demeure lorsque les cloches sonneraient, et que je devais attendre un ordre spécial de maître Lankhals. Savez-vous ce que cela signifie. T'Serclaes?

— Non, Clutinc. Le messager ne vous a donné aucune explication?

— .le lui en ai demandé; mais il m'a répondu que telle était la volonté du commandant. Vous derez obéir comme nous, a-t-il ajouté. C'est tout ce que j'ai pu tirer de cet homme.

— Il avait raison, mon ami... Et pourtant vous avez quitté votre hôtel.

— Hah î nous ne devons cependant pas obéir comme des esclaves à ces manants, grommela Clutinc. Je serai à neuf heures chez moi et j'y attendrai les ordres de maître Lankhals. C'est humiliant pour nous, T'SercIaes, de devoir obéir à un Lankhals, à u\) l'ex et à un Grijspeert, qui, gonflés de leur pouvoir éphémère, osent nous traiter comme leurs inférieurs et leurs valets. Depuis notre dernière réunion à la foulerie, ils s'enveloppent du jdus profond mystère, ne demandent conseil à personne et ne font que donner des ordres. Nous sommes leurs iiistruniciits, nous ne savons rien...

— M.iis, mon ami, vous avez tort de parler ainsi. Le message qu'on vous a adre-sé sans y joindre aucune explication, vous a nn iieu blessé, jo ladinels; mais c'est quf |irtdialdenient on veut vous rliarger d'une mission iinjiorlante ou vous confier un commandement, par exemple, surveiller le palais des princes ou l'attaquer. Dans tous les cas, jiar devoir ou par patriotisme, nous devons obéir à l'autorité choisie par nous, ou du moins par la majorité. N'est-ce pas moi-même qui ai proposé do choisir parmi nous trois membres qui devaient être revêtus de jdeins pouvoirs? Si je n'ai pas été élu, c'est ma taule, vous le savez. C'est dans le

'secret des mesures prises que glt notre force. J'atiraisagi comme maître Lankhals. Ce que nous avons be>oiii de connaître. nou> le cdunaissons. tout à l'heure, au premier tintement de la cloche de Sainl-Nic(das, nous nous rendons de toutes les parties de la ville vers le .Marché...

— Et alors, T'Serclaes?

— Alors nous agirons d'après les ordres de maitie Lankhals.

— Lankhals, un forgeron, pour notre commandant; et l*ex un boucher, Grijpeert un foulon, pour nos chefs! dit Clutinc avec nn dédain môle de tristesse.

— Qu'importe (|u'ils n'appartiennent pas aux lignages? répliqua T'Serclaes. Comme doyens de leurs métiers, ils ont beaucoup d'influence sur une partie considérable du peuple. Ce sont des gens courageux, intrépides, qui verseront sans hésiter leur sang |»our la délivrance de leur ville natale. J'aurais dû être le chef de l'armée populaire, je le sais; mais peu m'importe par qui et comment les chaînes de la patrie seront brisées, pourvu que je puisse saluer la résurrection de la liberté dans mon pays... Allons, ami, chassez ces .sombres pensées et ouvrez votre cœur à l'espoir. Tout va à souhait; avant minuit le Lion brabançon flottera sur la Maison des écbevins !

— Dieu veuille qu'il en soit ainsi, lit Chitine avec un soupir. Si l'on ne me demande que de combattre et de risquer ma vie, je ferai mon devoir avec joie; mais je crains, T'Serclaes, qu'il ne nous soit pas permis ni à vous ni à moi de tirer aujourd'hui ré|iée jiour la délivrance du pays.

— Comment? Que voulez-vous dire? s'écria T'Serclaes.

— Nous sommes des gens des lignages. N'avezvous pas compris, au langage de Lankhals et de ses amis, (juc, môme à l'approche de l'elTort décisif, ils ne savaient pas contenir leur haine contre les lignages? S'ils l'osaient, ils proclameraient bien haut qu'ils se défient de nous et qu'ils nous regardent comme capables de trahir. Si l'ordre de Lankhals n'était (pi'nn moyen de me faire rester coiiinie prisonnier dans ma demeure pendant le soulèvement ?

— Quelle idée! Non, non, vous vous trompez. Soyez certain, ami Clutinc, qu'on veut vous charger d'une mission particulière; vous verrez. Ne suis-je pas memijre des lignages? Eh bien, quoi(|ue je leur aie donné de sérieux motifs de mécontentement, ils m'ont cependant confié le commandement i\es teinturiers, des tondeurs, des blanchis.seurs et des char|ienliers. Ajoutez à cela un certain nombre de gens de mon (|uarlier. Je crois que je me trouverai à la tète de cinq cents hommes, au moins... Ah , Clutinc, le poids des années commence à me peser sur les épaules; mais l'espoir, la certitude que nous allons .'■ortir glorieusement tie l'esclavage, me rajeunit et donne il mon bras une nouvelle vigueur! Kejïdre la liberlc au pays, replacer notre bonne duchesse

LE SUPPLICE D'UN PÈRE

Jeanne sur le trône de ses ancêtres, chasser l'oppresseur étranger de notre patrie, punir celui qui a trafiqué du Brabant, n'est-ce pas un but assez noble, assez grand, pour qu'on foule aux pieds quelques petites révoltes d'amour-propre ?... Allons, mon ami, faisons notre devoir sans nous soucier d'autre chose que de la délivrance du pays!... Retournez à votre hôtel, Clutinc.

— Il y a encore près d'une demi-heure...

— Non, il doit être plus lard. Si le messager de Lankhals ne vous trouvait pas à la maison! On pourrait vous accuser d'avoir violé votre serment; car, ainsi qu'il vous a été dit, nous devons une obéissance aveugle à ceux qui ont reçu des pleins pouvoirs.

— Soit, je retourne chez moi, murmura Clutinc en secouant la tête. Vous paraissez plein de confiance, T'Serclaes. Oh ! puissiez-vous ne pas vous tromper ! Si nous reconquérons l'indépendance de noire patrie, fût-ce même au prix de nos privilèges, je me consolerai facilement de celle perte. Au revoir donc, à tout à l'heure ou à demain,

T'Serclaes accompagna son ami jusqu'à la porte de la salle et tous deux échangèrent une chaleureuse poignée de mains.

Revenu près de la table, le vieux patriote resta un instant debout, la tète courbée, réfléchissant aux paroles de son ami.

— Je sais ce qui inquiète Clutinc, dit-il. Il craint qu'après la victoire, les métiers n'exigent la réforme des privilèges de la noblesse. Les gens des métiers veulent, en effet, qu'une partie des échevins soit choisie dans leur sein. Quel grand mal y aurait-il à cela? Du reste, j'ai conservé assez d'influence sur le peuple et sur nos souverains pour empêcher l'accomplissement de toute injustice...

Il continua encore un moment à réfléchir de la sorte, puis il dit :

— L'heure approche sans doute; ne nous laissons pas surprendre par le son des cloches.

11 agita une petite sonnette d'argent et au bout d'un instant un homme se présenta à l'entrée de la salle. Cet homme, bien que revêtu de la livrée de valet, portait à son côté l'épée de chevalier.

— Christian, le signal retentira bientôt, lui dit T'Serclaes.

— Encore un quart d'heure, messire, répondit le domestique.

— Nous pouvons tromper sur l'heure. Vousmême êtes déjà armé. Allons, Christian, aidez-moi à revêtir ma colle de mailles.

Le valet s'approcha de son maître, déploya la colle de mailles et la lui jeta sur les épaules en faisant passer la tête par l'ouverture; puis il arrangea soigneusement autour du corps de son maître

le vêtement préservateur. Il était encore occupé de ce soin, lorsqu'un autre valet entra.

— Messire, dit-il, plusieurs hommes que je ne puis distinguer dans l'obscurité frappent à la porte. Ils se disent porteurs d'un message pressant.

— Connaissenl-ils le mot d'ordre?

— Oui, messire, et ils viennent de la part de maître Lankhals.

— Alors ouvrez sur-le-champ et amenez-les dans cette salle.

— Y aurait-il quelque fâcheux contre-temps? grommela T'Serclaes. Je ne sais pas, Christian! mais le cœur me bat terriblemenl. Je pressens de mauvaises nouvelles. L'Amman serait-il averti? Vient-on nous annoncer que le mouvement est ajourné? Le ciel nous préserve d'un tel malheur!

— Impossible, messire, fit le domestique avec la plus parfaite confiance. On vous apporte sans doute des instructions sur la manière dont l'affaire doit être conduite. J'entends les messagers dans l'antichambre; vous allez apprendre le motif qui les amène.

La porte s'ouvrit. Dix ou douze hommes vigoureux, aux regards farouches et armés de différentes manières, pénétrèrent dans la salle. La plupart étaient des bouchers ou des forgerons. En voyant leurs bras nus, leurs larges mains toutes noires, les couperets qui brillaient à leurs poings, on devinait aisément à quelles corporations ils appartenaient.

L'un d'eux, qui était armé d'une épée et qui paraissait être le chef ou le conducteur des autres, se détacha du groupe après fait un signe à ses hommes, ef tendit une petite feuille de papier à T'Serclaes, qui ne cherchait pas à cacher son élonnement.

Il commença à lire le message qu'on venait de lui remettre; mais à peine y eut-il jeté un coup d'œil, qu'il pâlit et frémit de tous ses membres.

Tout à coup il laissa tomber le billet, porta les mains à son front, et, en poussant une exclamation de douleur et de désespoir, il s'affaissa sur un siège.

— 0 mon Dieu! je n'ai pourtant pas mérité ce dernier coup! gémit-il en levant ses bras vers le ciel comme pour prendre Dieu à témoin de la nouvelle injustice qui venait de l'alleindre. iMoi, prisonnier! N'être pas présent au combat! Savoir que le sang coule pour la délivrance du Brabant, entendre les rumeurs de la bataille, et rester ici dans l'inaction, comme si j'élais un lâche ou un traître! Non, non, mon obéissance ne peut aller jusque-là — jusqu'au dernier degré de l'opprobre! Christian, ils nous trompent : mon épée! mon épée!

Le vieux patriote, le regard enflammé, s'élança pour saisir son glaive, mais à l'instant il fut en-

LE SUPPLICE D'UN PÈRE

louré par cinq oa six hommes et réduit à l'immobilité, pendant que les autres désarmaient le domestique et le traînaient hors de la salle.

T'Serclaes essaya encore de résister à cette violence et (it des ellorts désespérés pour s'écliaftper des mains do ses ijnrdiens, il paraissait hors de lui; ses cheveux blancs se hérissaient, il grinçait des dents avec rage...

— Lncas, Godfried, Stoffel, Régnier, mes fidèles serviteurs, au secours! au secours! criait-il.

Mais le chef de la bande lui posa la main sur la bouche en disant :

— Tenez-vous tranquille, messire T'Serclaes; tous vos elTorts seraient inutiles. La porte de votre hiMid est gardée par mes hommes. Vos domestiques sont déjà enfermés et gardés dans une chambre.

— 0 ciel! est-ce un songe affreux? Je ne j)uis donc exposer ma vie pour ma patrie. Si Bruxelles recouvre sa liberté, on pourra flire que je n'ai pas combattu pour sa délivrance? Hélas! hélas! quelle douleur, quelle honte pour moi!

— C'est un orilre de maître Lankhals; soyez lidéle à votre serment et obéissez sans réplique, ou bien ce couperet vous y contiendra, gronda un des bouchers.

— .Mais vous ne savez donc pas, mes amis, reprit T'Serclaes, (|ue ma présence sur la place du Marché est de la plus grande urgence. Je dois prendre le commandement d'au moins cinq cents hommes. S'ils restent sans chef, la victoire peut nous échapper.

— On a pourvu à cela, répondit le chef de la bande. Maître llalin, le doyen des teinturiers les commandera.

— Calmez-vous, messire T'Serclaes; soumettezvous avec docilité à l'ordre de notre commandant, et il ne vous ariivera aucun mal. N'espérez pas pouvoir sortir de votre hùlel avant la lin dn combat. Nous sommes aussi bien que vous liés par notre serment et obligés à une obéissance aveugle. Il nous serait certainement bien |>éiiil)le de maltraiter un seigneur aussi considérable que vous; mais, pour remplir la mission qui nous a été imposée, nous ne reculerions pas devant la nécessité de verser votre >ang.

T'Serclaes retomba sur sa chaise, immobile et consterné, en poussant un son|)ir déchirant qui exprimait tout le désespoir dont son àme était remplie. 11 se couvrit la figure de ses mains crispées. Au bout de quelques minutes, le chef fit signe à ses hommes de reculer au fond de la salle; lui mênjR piit une ( haise et s'assit à côté de son prisonnier.

Soudain lair frémit sous le tintement répété d'une cloche.

— Hourra! hourra, le tocsin! le si},'nal de la

révolte! Saint-Michel! Saint-Michel! crièrent ces

hommes en brandissant leurs armes, comme obéissant à un même élan d'enthousiasme.

T'Serclaes se dressa debout et supplia ses gardiens à mains jointes.

— 0 mes amis, au nom de la patrie, au nom de notre liberté, laissez-moi partir! Je veux verser la dernière goutte de mon sang pour la liberté du Drabanl. Je vous en conjure, ne me retenez pas!

Le couperet du redoutable boucher apparut de nouveau menaçant aux yeux de T'Serclaes. Le chef le prit par l'épaule et le contraignit à se rasseoir, en lui disant brutalement:

— Messire, ne bougez pas : nos ordres sont formels.

— .Mais, dites-moi, (luelles sont donc les raisons de celte violence? demanda T'Serclaes avec colère. N'ai-je pas donné, depuis ma première jeunesse, des preuves nombreuses de mon ardent amour pour la patrie et pour le peuple? Quel crime ai-je donc commis?

— Allons, allons, ce sont des malices, tout ça, fit le boucher en ricanant. Voire conscience n'est pas bien nette. Une fois déjà vous avez eu l'intention de nous vendre à l'Amman. Qui sait si vous ne nous trahirez point!

Un cri d'horreur s'échappa des lèvres de T'Serclaes.

— Vendre, trahir !s*écria-t-il avec l'accenldun désespoir navrant! On craint ma fausseté! Voilà donc le mot. Je suis un traître! Oh! puissé-je succomber sous ce coup! Laissez-moi mourir, ô mon Dieu !

Il laissa tomber sa tête sur la table, comme s'il renonçait à tout espoir et ne bougea plus. Sans les mouvements de sa poitrine haletante qui montraient (|u'il soulfrait et (ju'il vivait, ses gardiens auraient pu se demander si le ciel n'avait pas exaucé sa prière.

Cependant le bruit des cloches allait toujours croissant, et le vent soufllant dn côté de l'hôtel de T'Serclaes, prisonnier et gardiens entendaient parfaitement d'autres églises prendre part l'une après l'autre à ce tintement d'alarme.

Bientôt les sons éclatants des clairons et ties trompettes se mêlèrent aux grandes voix des cloches et aux mille bruits d'un furieux combat. Une fois même, les gardiens du malhenreux T'Serclaes crurent distinguer au milieu de cris formidables et confus, le mot de ralliement des Bruxellois : Saint-Michel ! Saint-Michel ! et, pen.sant que leurs camarades saluaient déjà la retraite de Tennemi, ils brandirent leurs armes et se pressèrent les mains avec enthousiasme.

T'Serclaes, écrasé sous le poids de la houle et plonj:i' dans le désespoir, avait posé sa tète sur ses

LE SUPPLICE D'UN PÈRE

mains et tenait ses regards mornes et baissés vers le sol.

Le chef de ses gardiens tenta de uelever son courage. MaisT'Serclaes, insensible à ces consolations, ne répondit pas.

Les gardiens, certains que leur prisonnier ne songeait plus à faire résistance ou à tenter de s'échapper de son hôtel, portèrent toute leur attention sur les bruits qui, comme un orage lointain, mugissaient sourdement au-dessus de la ville.

— Entendez-vous ces cris retentissants? Ce sont ceux de nos hommes qui attaquent le palais de Caudenberg.

— Non, cela ne vient pas de si loin. On doit se battre avec fureur sur la Madeleine, au Canlersteen.

— Le bruit augmente toujours. Nos hommes poursuivent les soldats sur la chaussée de laMadeleine.

— Écoutez ce piétinement. C'est la cavalerie qui se met de la partie.

— On n'entend plus rien. Aurions-nous déjà remporté la victoire?

— Impossible! La ville rententirait de nos cris de triomphe.

— Ah ! voilà que ça recommence.

Ils continuèrent à écouter ainsi pendant une demi-heure, jusqu'à ce qu'enfin les cloches cessèrent l'une après l'autre de sonner et que les rumeurs s'éteignirent peu à peu.

Alors ils commencèrent à être saisis de crainte. Que signifiait ce silence lugubre?

Tandis qu'ils se regardaient les uns les autres avec inquiétude, la porte s'ouvrit et un de leurs compagnons parut.

— Maître, dit-il au chef, il y a devant la porte un homme qui se dit blessé et prétend venir de la place du Marché; il sait comment vont les affaires et demande à entrer.

— Des nouvelles! Nous aurons des nouvelles! Laissez-le entrer, s'écrièrent les hommes de la salle.

— Connaît-il le mot d'ordre? interrogea le chef.

— Oui, maître.

— Eh bien, ôtez-lui ses armes et amenez-le en ma présence.

Tous se précipitèrent avec une curiosié anxieuse au-devant du porteur de nouvelles. T'Serclaes luimême se leva.

Alors il vit entrer dans la salle un homme dont le visage était ensanglanté.

— Approchez, commanda le chef, et dites-moi ce que vous savez.

— Vous, Roelof, mon fidèle serviteur ! vous êtes blessé ! s'écria T'Serclaes.

Sans tenir compte de l'ordre du chef, Roelof

s'élança vers son maître, et, levant les mains vers lui:

— Ah ! mon pauvre maître, (out est perdu ! dit-il.

— Tout est perdu! Grand Dieu! l'élranger a donc vaincu? L'Amman, le scélérat, le traître triompherait?

Le serviteur raconta ce qui suit.

— Peu d'instants après les premiers coups de cloche, la place du marché fourmillait de gens armés, et les cris : «Saint-Michel ! Saint-Michel ! >> faisaient pour ainsi dire trembler l'air. Nous courions tous ensemble autant que possible, chaque métier occupant la place qui lui avait été assignée. Ce qui est arrivé ensuite, je ne le sais pas fort bien. On disait qu'il y avait désaccord entre nos chefs. 11 paraît que maître Grijspeert refusait d'obéir aux ordres de maître Laiikhals. Quoi qu'il en soit, nous sommes restés très longtemps sur la place sans faire un pas... Pendant ce temps, nos cris et surtout le soa des cloches avaient éveillé nos ennemis. Le fatal désaccord leur avait donné le temps de s'armer et d'arriver sur nous. Aussi, lorsqu'enfm nous avons reçu l'ordre de nous porter vers les entrées des rues pour aller à la rencontre des ennemis, il était trop tard. Partout nos hommes se heurtaient à des masses profondes de soldats. Ce qui est arrivé ailleurs, je l'ignore. La troupe à laquelle j'appartenais, forte d'environ cinq cents hommes et commandée par le doyen des teinturiers, se porta sur la Madeleine, afin d'attaquer le palais ducal; mais à peine nous étions arrivés au Cantersteen, qu'une nuée de flèches s'abattit sur nos rangs en frappant mortellement un nombre considérable des nôtres... Au cri de : « Saint-Michel! » nous gravîmes la montagne, malgré la pluie de flèches qui continuait à tomber sur nous. Nous espérions culbuter les archers ennemis, mais nous trouvâmes le chemin barré par une masse si profonde de soldats, qu'après trois ou quatre attaques désespérées, nous reconnûmes notre impuissance; et l'ordre fut donné de battre en retraite. Notre petite troupe, bien affaiblie, regagna enfin la place du Marché par la rue de la Colline, que, tout en combattant, nous avons barricadée avec des chariots, des tombereaux, des literies et tout ce qui nous tombait sous la main... Les autres métiers n'avaient pas été plus heureux que nous. Déjà plusieurs compagnies en déroule complète étaient revenues comme nous sur la place du Marché et le reste de notre armée revint également s'y réfugier et se rallier. Toutes les issues de la place sont barricadées sur une longueur de vingt pieds, et les plus vaillants des nôtres, surtout les arbalétriers, trop peu nombreux hélas ! ont été placés derrière les barricades pour

LE SUPPLICE D'UN PKIîE.

repousser l'i'iiiuMni. (',t'|ieiulai)l une j^raiule confusion rr|,'nail sur Li place, l'ersonne ne voulait plus écouler les ordres des chefs. Lanklials est mort, dit-on; Grisjpeert est blessé et se trouve à l'auberge du SdinjUer. Les gens des métiers criaient: tT'Serclaes! T'Serclaes! » Oli ! niessire, ils le sentaient bien, ils le savaient bien : si vous crissiez été à la tête du peuple, inainlenaiil on entendrait nos cris de trioniplie retentir dans les rues de notre pauvre ville... Mais vous n'y étiez pas!... .Mors maître Pex a pris le commandement en chef et est parvenu à se faire obéir du plus grand nombre. Bloqués comme nous l'étions, il nous était impossible de tenir, bien que nous eussions déjà repoussé plusieurs assauts de l'ennemi contre nos barricades. Notre commandant Pex décida alois de ([iiilter la place avec les meilleures troupes pour aller prendre l'ennemi par derrière, si la chose était possible. Je faisais parti de la troupe qu'il destinait à cet eHorl suprême... Nous avons donc ilémoli les bariicades de la rue de la Colline et nous avons quitté la place du .Marché par cette sortie. Les ennemis, qui occii|)aient cette rue, nous les avons refoulés jusqu'à l'entrée île la rue de Uergh; mais là, nous avons été pris par derrière par lin fort détachement de siddals qui descendait de la Madeleine. Pour ainsi dire écrasés entre deux forces, nous avons été battus et complètement dispersés. Je me suis sauvé en lemonlant la rue de IJergh, et (juoiqiie j'aie été longtemps poursuivi, j'ai pu éi-ha()per à la mort. Voilà le récit de notre dél'aile. \ présent l'ennemi est sans doute maître de la place du Marché, et tout est (ini.

T'Serclaes voulut s'élancer vers la porte; mais le chef le saisit d'une main vigoureuse et le retint.

— Âh ! laissez-moi courir sur la place! supplia T'Serclaes, les yeux pleins de larmes. Les métiers m'a[qiellent. Tous m'oljéiront. Venez avec moi. l'eul-élre pourrons-nous encore sauver la pairie !

— Asseyez-vous et restez calme ! commanda le chef. Si cet homme a dit la vérité, vous ne pourriez arriver sur la [tlace; mais la peur lui fait sans doute exagérer les choses. Tout n'est pas fini. La chance peut tourner... I-^coulez, voili «|u'elle revient déjà! Quel est ce bruit? Quels .«ont ces nouveaux cris <]u'on entend si près d'ici... à la porto aux herbes potagères, dirait-on?...

Tous prêtèrent l'oreille avec la plus granile attention, la ligure rayonnante de joie et d'espérance; mais peu à peu le doute pénétra de nouveau dans leurs cn-urs. Hien qu'ils ne pu'Nsent distinguer au milieu de vc.s bruits confus la signihcatiou des cris qui parvenaient à leurs oreilles, ils reconnurent rependant que ce n'était pas leur cri de guerre (|ui retentissait en ce moment dans les rues de Bruxelles.

Mais ces rumeurs s't'loignèrent insensiblement; enlin on n'entendit plus rien, <|u'un murmure sourd comme celui de la mer dans le lointain.

T'Serclaes, retombé sur son siège, avait repris son allilnde niuelle el résignée. Des larmes coulaient lentement sur ses joues, tandis qu'il se disait à lui-même :

'— Tout est perdu ! L'Amman lrioni|)bc... Maintenant il pourra accuser mon lils devant le banc des échevins. Hélas! pouniuoi n'ai-je pu tomber dans la lutte?

A celte dernière pensée, T'Serclaes eut un mouvement liévreux de révolte et de fureur; mais bientôt il retomba dans une complète immobilité.

Cependant le chef et ses hommes, se reprenant à espérer, écoulaient les bruits ijui venaient de recommencer tout à coup avec un redoublement de force.

Mais, après quelques instants, les rumeurs s'affaiblirent, et un silence de mort régna de nouveau dans la salle; puis les cris se firent entendre encore une fois, grossissant toujours et s'approchant évidemment de la demeure de T'Serclaes.

— L'ennemi !

— Aux armes! s'écria le chef. Si nous sommes atlaqiiés, montrez que vous êtes des hommes. Mourons plutôt (jiie de nous rendre!... Qu'est-ce que j'entends? Ce cri : « Brabant au grand duc! » Ce n'est pas le cri des gens des métiers... il me semble qu'on ouvre la porte !

l'endanl (|u'il parlait encore, on entendit dans l'hôlel même des cris de triomphe, (jui bientôt retentirent aussi dans la salle.

— lirabanl au grand duc! Hourra! hourra! Vive Kveiard T'Serclaes ! la victoire est à nous.

Le chef et ses hommes voulurent s'élancer hors de la salle; mais ils en furent empêchés par une foule d'Iiomnies armés qui y pénélraieiil, et l'un d'eux, courant vers T'Serclaes, s'écria :

— Dieu soit loué ! mon noble maître, nous sommes vainqueurs. Les élrangers, battus et rejetés en désordre hors de la ville se sont enfuis par la porte Sainte-Catherine. On les poursuit encore, Bruxelles est délivré et c'est à votre vaillant fils qu'il doit sa liberté.

— Que diles-vous, Andié? Mon (ils, le libéialeurdc Bruxelles? s'écria T'Serclaes chancelant sous le poids de son émotion.

— Oui, oui, inesxire, c'est notre sauveur.

— Je rêve, sans doute, dit T'Serclaes. Comment serait-il possible, ô mon Dieu î

— N'en douiez pas, niessire, c'est ainsi, dit André. Vous nous avez envoyés dans le Liinbourg pour y chercher du secours, n'est-ce pas? .Mon maître Mverard y a promptement recruté une

1 troupe d'honimes courageux; le dm lui a même

LE SUPPLICE D'UN PERE

permis de choisir dans sa garde ses soldats les plus intrépides. Mon maître savait que, celle nuit, on devait se baltre dans Bruxelles. Il nous a conduits dans les ténèbres à travers les i)ois jusque sous les murs de Bruxelles. Quelques-uns d'entre nous ont escaladé les murs près de la porte aux herbes potagères; ils ont surpris la garde et nous ont ensuite ouvert la porte*. Nous avons couru du côté de la Grand'place; nous sommes tombés sur les derrière de l'ennemi dans la rue de la Colline, au cri de : « Brabant au grand duc ! » et nous l'avons culbuté.

Une nouvelle acclamation s'éleva à l'entrée de l'hôtel; les cris: « Vive le libérateur de Bruxelles ! hourra ! Vive Everard T'Serclaes ! » remplissaient les airs.

Le vieux patriote ouvrit ses bras en s'écriant :

— Éverard! Everard ! mon noble enfant !

Le fils et le père tombèrent dans les bras l'un de l'autre.

T'Serclaes, détachant ses bras du cou de son tils, leva les mains vers le ciel :

— 0 Dieu ! s'écria-t-il, que votre saint nom soit béni! Vous avez eu pitié de nous. Non content d'avoir rendu la liberté à notre patrie, vous avez choisi mon fils pour l'instrument de votre clémence ! Merci, merci !

— Venez, mon bon père, suivez-moi, dit Everard. Tout n'est pas fini. Nous devons assurer les fruits de notre victoire. Le peuple est sans chefs. La soif de la vengeance peut le pousser à toute sorte de désordres et même au crime. Il faut que la loi ait immédiatement ses représentants. Vous, si sage et si expérimenté, vous êtes nécessaire làbas. Allons à la maison des échevins.

Au milieu des acclamations incessantes des habitants qui les accompagnaient, les deux T'Serclaes sortirent de leur hôtel et descendirent la rue de Bergh.

Ils virent, à quelque distance, des nuages de fumée s'élever dans les airs et les flammes d'un incendie refléter leurs lueurs sinistres et sanglantes sur le ciel sombre.

— Hélas! soupira Éverard, faut-il donc que le peuple gâte toujours les causes les plus jusies !

— L'hôtel Van Heetvelde est en feu ! s'écria un homme qui montait la rue de Bergh. Les bouchers se sont emparés de l'Amman et vont le pendre.

— Vite, vite, mon père ! dit Éverard. Que notre délivrance ne soit pas déshonorée par un meurtre. Quelque coupable que l'Amman ait été, il n'y a que des juges légalement institués qui puissent

1. Le fait est rapporté tout au long à tapage 55 du tome II de la Chronique Les Gestes du Brabant.

prononcer sur son sort. Le combat est fini, pas d'inutile effusion de sang!

A l'extrémité de la rue de Berg, ils rencontrèrent un groupe d'hommes dont quelques-uns étaient munis de torches. A leurs cris de vengeance, Éverard et son père comprirent ([u'ils traînaient quelque victime à la mort.

— A la Grand'Place ! Au gibet le traître ! A mort, à mort, celui qui a vendu le Brabant!

Éverard pénétra jusqu'à ce groupe de forcenés en repoussant quelques bouchers aux figures féroces. L'Amman et son fils étaient liés ensemble avec des cordes. Les deux malheureux avaient subi toute sorte de mauvais traitements : on les avait roués de coups, et maintenant on les traînait au supplice. Leurs vêtements étaient en lambeaux, ils tremblaient de tous leurs membres, et l'angoisse de la mort se peignait sur leurs visages.

Aussitôt que Van Heetvelde eut aperçu le jeune T'Serclaes et son père, il s'arracha violemment à ses bourreaux et se jeta à genoux.

— Je suis coupable, je vous ai fait du mal, gémit-il, mais ayez pitié de nous! Grâce! Grâce!

Éverard, sans hésiter, bondit en avant et coupa avec son poignard les cordes des prisonniers.

— Levez-vous, messire Van Heetvelde, dit-il, rassurez- vous et ne craignez plus pour votre vie. Je fends la tète au premier qui ose encore vous toucher sans mes ordres... André, où ètes-vous?

— Me voici, messire.

— Prenez une dizaine de nos compagnons Limbourgeois et conduisez ces seigneurs à la prison de la Steenporte; veillez sur eux jusqu'à ce que je vous fasse relever de garde. Qu'on ne touche pas à un de leurs cheveux.

Les Limbourgeois se présentèrent bientôt. André dit aux prisonniers :

— Suivez-moi, messires. Si vous n'essayez pas de vous échapper, nous vous protégerons contre toute injure et tout mauvais traitement.

Au moment où on l'emmenait, Van Heetvelde passa sa main sous sa cuirasse et dit à Éverard, en lui tendant quelque chose :

— Votre générosité est grande, messire T'Serclaes. Dans ma situation actuelle, je ne puis vous témoigner ma reconnaissance qu'en vous remettant ce parchemin. Recevez mes remerciements.

Il suivit ensuite ses conducteurs et gravit avec eux la chaussée de la Madeleine.

Tout frémissant de joie, Éverard considéra un instant le morceau de parchemin. Il s'approcha de son père et le lui montra en manifestant la joie la plus vive.

— Ma reconnaissance! dit-il à voix basse. Oh bonheur! La crainte de la calomnie et du dés-

or.

LE SUPPLICE D'UN PÈUE

honneur est écartée. Je vais anéantir celte cause de tout notre clia},'i in et de toutes nos soulTrances.

El, joijîiianl l'action ù la parole, il exposa la feuille de |»an licmin à la llarnine d'une tnrclic et en jela la rendie au vent.

Lorsqu'ils arrivèrent sur la Place, ils la trouvèrent cmiverle d'une l'ouïe innombrable. Un murmure joyeux s'élevait du sein de cette masse d'hommes; on arburait sur la maison des échevins l'étendard du ISraUant. Quand le vieux lion brabançon app.irul au-dessus de l'édifice, ce furent des cris de joie rrénéti(]ue.

Aussitôt qu'on aperçut Éverard T'Serclaes et que le bruit de sa présence circula dans cette foule, une acclamation immense, indescripliLle, salua le libciateur de Bruxelles.

Le jeune homme fit signe à ceux (\\iï l'entouraient (ju'il voulait parler; et, lors(|u'il eut enfin obtenu un peu de silence, il dit :

— Amis, l'usurpateur étranger est hors de nos murs ; mais un ennemi non moins dangereux peut nous ravir les fruits de noire victoire. Le désordre et l'anarchie sont toujours les meurtriers de la liberté. La ville est sans gouvernement. Il faut pourtant qu'il y ait quel<|u'un revêtu du droit de faire respecter les lois jus(|u"au retour de notre duchesse.

— Oui, oui, soyez le chef de la commune ! cria-t-on de tous côtés.

— Non, cela ne serait pas raisonnable, répondit Kverard. Je suis jeune et sans expérience. L'homme qui depuis bien des années prend part à l'administration des affaires de la ville, qui, en toute circonstance a montré l'amour le plus sincère pour le peuple, qui est renommé pour sa sagesse et aimé pour sa justice, votre vieil ami, mon vénérable père en un mol, voilà celui (jue nous devons prier de mettre la main au gouvernail et de pré- .server de la tempête le vaisseau de nos libertés...

— Hourra! hourra! vive T'Serclaesl Ou'il soit notre chef! C'est à lui que nous voulons obéir !

Le vieux T'Serclaes semblait viuiloir lefuscr, et fil quebjue résistance.

Mais il fut tout à coup soulevé de terre par quelques hommes vigoureux, qui le portèrent sur leurs épaules à la maison des échevins, pendant (lu'un tonnerre d'applaudissements éclatait partout sur leur passage.

Éverard, haletant d'émotion, considéra un instant ce spectacle impos;uit de la joie de tout un peuple.

Lorsque les cris eurent en partie cessé, le jeune homme traversa la place sans s'occuper davantage des ovations que lui faisait la foule et s'engagea dans la rue de 1 Etuve.

Il s'arrêta devant la porte de l'Iiôlel de madame Van der Aa.

11 ne doutait nullement que, dans cette nuit terrible, tous les habitants de l'hôtel ne fussent encore sur pied.

En efl'el, la porte s'ouvrit à demi, aussitôt qu'il y eut heurté.

— Madame Van der .\a et votre jeune maltresse sont-elles encore levées? demanda-t-il.

— 0 ciel ! c'est vous, messire T'Serclaes. Vous, le sauveur de Bruxelles ! s'écria le domestique en ouvrant la porte au large. Venez, entrez messire. Mes maîtresses veillent. Elles savent tout. Comme elles seront heureuses en vous voyant! Suivezmoi, messire, suivez-moi.

Un instant après, Sabine et sa mère étaient dans les bras d'Kverard et versaient sur sa poitrine des larmes de bonheur et d'enthousiasme.

CONCLUSION

Huit jours plus tard, le duc Wenceslas et la duchesse Jeanne faisaient leur entrée solennelle dans leur bonne ville de Bruxelles.

Éverard T'Serclaes et Sabine Van der Aa furent unis par les liens du mariage en présence des souverains. El les chroniques du Brabant racontent avec de grands détails les honneurs et les dignités dont les nouveaux époux furent comblés par la reconnaissance des souverains.

ris DC sirri.icE u'vn ièbk

Bonsoir, dit le garçon. (Page G.)

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