‹ [Œuvres complètes de Henri Conscience (volume 2)Chapitre 44 sur 115 · MI · texte numérisé non relu

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IIISTOIIIE liK I»i:UX ENFANTS D'OUVIIIERS.

toute la peiis('e du visitour que le hasard amène «n ces lieux, el rélouPilit comme le siflieuient des venls décliaînés sur une uut furieuse.

Tandis que le fer et le l'eu y remplissent tout de leur vie el de leur voix, l'homme erre comme un muet fanlt^me parmi les giiranlesques machines que son génie a crn-es. Il y a là des hommes, des femmes, des e.ifauts en masse; ils surveillent la marche des rouai^es, ils rattachent les (ils rompus, ils placent du coton sur les bohines el fournissent sans cesse des aliments au monstre à cent bras qui semble dévorer la matière avec une avidité insatiable.

Voyez comme tous, hommes et femmes, vont et viennent entre les rouages presque sans précaution ! comme les enfants passent en rampant sous les moulins à liler ! Kl cependant qu'une courroie, une dent, une de toutes ces choses qui pivotent, touche leur blouse... et le fer impitoyable arrachera leurs membres ou broiera leur corps, et ne le lâchera que pour le rejeter plus loin comme une masse informe. Ah! combien d'imprudents ouvriers ont été dévorés par celle force brutale el aveugle, qui ne fait pas de différence entre le colon et la chair humaine!

Mais un coup de cloche a retenti ! Le chauffeur arrête la machine, il ôle aux mécaniques la respiration et la vie... et au bruit formidable, au grondement assourdissant, succède le silence de la Sdiitude el du repos...

C'était par une soirée de l'été de IS:j-2; les ouvriers de la fabrique de M. llacmdonck, avertis par le son de la cloche, cessèrent leur travail et se réuiiirenl dans une cour intérieure, pour y attendre, devant le guichet pratiqué dans l'une des fenêtres du bureau, le payement des salaires de la semaine qui venait df finir.

Hien (lu'cnlrcmélés, ils formaient toutefois quelques gntupes. On pouvait voir que les femmes, les enfants el les hommes étaient portés à former des groupes séparés; même les tisserands el les flleurs se trouvaient à des côtés différents de la cour.

Les femmes furent payées d'abord; car, parmi elles, il y avait beaucoup de mères dont les nourrissons attendaient peul-élro depuis des heures leur nourriture. Pauvres petits, confiés pendant des jours entiers à des mains étrangères; vivant d<'puis leur naissance dans la détresse et le besoin ; viclimes dim vice social qui, contre la nature el la volonté de Dieu, arrache la femme à l'accomplisscmenl de ses devoirs de mère, suprême loi de son existence sur la terre!

Une certaine animation régnait parmi les ouvriers; ils parai.-saicnt joyeux parce que la longue semaine était écoulée el que le repos du lendemain leur souriait.

In gaillard solidement bâti, qui se tenait parmi les lileurs, se distinguait par ses propos bruyants. Des mots plaisants et de i^rossiers lazzis tombaient de sa bouche, au jioinl que plus d'une fois il avait provoque les éclats de rire de ses camarades.

A ce moment, il aperçut un ouvrier (|ui sortait de la fabrique et s'ap|)rochait de l'extrémité du groupe des rieurs; il se dirigea vers lui, fil signe qu'il avait à lui parler, l'enlraina à quehiues pas de ses camarades et dit :

— Ah ça! Adrien, ce soir, tu es des nôtres, n'est-ce pas? Comme nous rirons ! comme nous nous amuserons !

— Des vôtres, Jean ? Je ne sais rien, répondit-

— Comment ! tu ne sais pas que Léon Leroux célèbre ce soir son jubilé?

— Quel jubilé?

— II y a vingt-cinq ans qu'il est fileur î

— Léon travaille-t-il déjà depuis si longtemps? Impossible, cet homme n'est pas encore assez vieux.

— Pas assez vieux, Adrien ? Il était rallacheur de nis dans la filature de Liévin Bauwens, dans la toute première fabri(|ue qui fut établie à (land. C'était en 1S00, el Léon avait alors quinze ans. Il le sait encore au bout du doigt comme s'il avait un almanach dans la tête. 11 est devenu fileur en 1807, chez M. Devos. Compte donc sur tes doigts; sept de trente-deux, reste vingt-cinq.

— Kn efiel, on ne le dirait pas : Léon ne parait pas avoir quarante ans.

— C'est qu'il comprend la vie et prend le temps comme il vient. S'il avait été un rongel'àme, il y a longtemps (ju'il serait couché dans le cimetière. Une bonne pinte de bière, une tranche de lard et, de temps en temps un coup de genièvre, cola rajeunit le sang, mon garçon. Eh bien, en es-tu? In demi-franc de mise; m)us chantons, nous buvons, nous rions jusquà minuit. D'ailleurs, c'est demain dimanche. Kn outre, il y aura (|ualre lapins gras à croquer : un festin extra à lu (lln'-i re hlcuc, chez notre camarade Pierre Lambin,

L'autre réfléchit un moment, secoua la tétc et répondit :

— Je n'en ai pas envie, Jean.

— Qu'est-ce que cela signifie? s'écria son camarade stupéfaif. ncfiiseras-lu cinquante centimes pour célébrer lejuliib' d'un vieil ami?

— Ce n'est pas à cause des cinquante centimes, Jean. Je connais à peine Léon Leroux, el, je le dis ouvertement, boire pendant la moitié de la iinil, cela ne me tente plus; je ne le supporte plus, j'en deviens malade.

HISTOIRE DE DEUX ENFANTS D'OUVRIERS

Ces paroles, prononcées d'un ton quelque peu craintif, firent éclater Jean d'un fou rire, il prit les deux mains de son ami et dit :

— Damhout, Damiiout, mon garçon, j'ai pitié de toi. Jadis lu étais toujours le bonle-en-train, et il n'était jamais trop tard pour toi de retourner à la maison; mais, depuis que tu es marié, je l'ai observé dès la première année, depuis que tu es marié, tu te retires peu à peu derrière les jupons de ta femme; tu n'oses pins bouger, tu deviens un radoteur, un avare, un capucin. Fi ! tu oublies que tu es un homme, et tu es comme un enfant sous le joug de ta femme. Tu serais bien des nôtres, je le sais, cela te ferait plaisir; mais tu dois d'abord avoir la permission de madame Damhout, et Dieu sait si tu oses seulement la lui demand(y !

• — Wildenslag, je ne veux pas me fâcher, balbutia Damhout. Je sais que tu n'as pas de mauvaises intentions, bien que tu sois injuste envers moi.

— Eh bien, nie alors que tu refuses à cause de ta femme.

— Au contraire, je le reconnais ; mais, si c'était par égard pour elle et par amour pour mes enfants?

— Oui, Damhout, tes enfants! tu en feras de beaux merles, de tes enfants ! Habille-les seulement comme de petits rentiers; laisse-les aller à l'école: aussi longtemps qu'ils sont jeunes, ils te coûteront plus que tu ne peux gagner. Ils feront les beaux messieurs et les paresseux, tandis que, toi, pauvre diable, après avoir travaillé toute la semaine comme un esclave, tu ne pourras seulement pas boire une pinte de bière avec tes amis. Donne-leur tes sueurs et ton sang, abîme ta santé et abrège ta vie : et, lorsqu'ils seront devenus grands, ils ne voudront plus reconnaître ni regarder leur père, le pauvre ouvrier usé.

Ces paroles n'étaient pas sans faire impression sur l'esprit d'Adrien Damhout. Il parut triste et réfléchit un moment. Puis il dit en hésitant :

— Cependant, Wildenslag, l'instruction est un trésor, une puissance qui rend l'homme propre à tout ; et, puisque nous ne pouvons laisser d'autre héritage à nos enfants...

— Des contes, des rêves de ta femme! reprit l'autre. Que veux-tu donc, pour l'amour du ciel, qu'un fdeur ou un tisserand fasse de l'instruction? Que nous servirait maintenant de savoir lire et écrire? As-tu gagné moins, parce que, toi, aussi bien que moi, tu ne distingues pas un A d'un B? Allons, allons, ce n'est qu'orgueil et radotage. Nos parents ont travaillé dès leur plus tendre jeunesse, nous avons- travaillé comme eux, et nos enfants n'ont qu'à travailler aussi; alors, il n'y a rien à

dire. Crois -tu que j'élèverai mon petit bétail de ma sueur jusqu'à ce qu'il soit habitué à l'oisiveté? llalte-là! Il y en a déjà un à la fabrique, et les autres suivront. Cela met du beurre dans les cpinards de tous côtés, mon ami, et alors on peut boire une pinte de bière et faire de temps en temps une partie de plaisir... Eh bien, que dis-tu? Célèbres-tu avec nous le jubilé de Léon Leroux? Allons, tu ne dois pas avoir si grand' peur de fa femme; laisse-la grogner un peu; et, si la chose va trop loin, montre que tu es homme et que lu as du cœur au ventre.

Adrien Damhout mit la main dans sa poche, en tira une pièce de cinquante centimes et la donna à son camarade.

— Ainsi, ce soir, à neuf heures précises, à la Chèvre bleue, chez Pierre Lambin, dit Wildenslag. Ça chauffera, et on y mènera une vie dont tu parleras encore dans tes vieux jours.

— Je tâcherai de venir, mais je n'en suis pas certain, bégaya l'autre.

— Oui ! tu ne seras pourtant pas assez bête pour laisser boire ton argent par d'autres. Alors, je dirais certainement que tu as changé de vêtements avec ta femme... Impossible, Adrien, tu n'en es pas encore là.

A ce moment, on appela du bureau quelques numéros, et les deux amis comprirent que leur tour pour recevoir leur salaire de la semaine était arrivé.

Jean Wildenslag reçut le premier son argent ; mais il attendit encore pour s'en retourner avec son camarade. Lorsque Adrien Damhout vint au guichet, on lui dit qu'il devait rester avec quelques autres, afin de prêter un coup de main pour lever un essieu.

Wildenslag lui pressa encore la main et dit en partant :

— A ce soir donc. Si tu ne viens pas, je fais une croix sur Ion dos. Prends garde, prends garde, ami, chacun doit avoir sa part de la vie en ce monde. Sacrifie-toi pour ta femme et tes enfants, ils te dépouilleront et t'épuiseront sans pitié, jusqu'à ce que ta santé soit entièrement altérée. Mets la voile au vent, après nous la fin du monde! Hourra! vive la joie !

Il poussa un éclat de rire, battit un entrechat et s'élança dans la rue, suivi des jeunes fileurs, auxquels il devait distribuer leur salaire, sous le premier bec de gaz.

A l'extrémité d'une étroite ruelle, dans le quartier au delà du pont Neuf, s'élevaient une tren-

IIISTOIIIE KE DEUX ENFANTS D'OUVRIERS

laine de petites maisons de forme semblahleel l)àlies évidemiiient pour être louées à des ouvriers ou à d'autres petites gens.

Dans une de ces petites maisons, une femme (•tait occupt-e ;\ laver du linge et des habillements d'enfants dans une cuvelle.

Elle semblait être encore dans toute la forée de rà},'e. Sans doute elle avait été belle; peut-être l'était-elle encore; mais la mal|)ropreté de ses vêlements, le maïKiue de soin et la nriçlijçence dont tout, sur elle et autour d'elle, portait les traces flagrantes, ne pouvaient éveiller tl'autres sentiments (pie la tristesse et le dégoût. Klle travaillait avec grande hite, plongeait ses bras nus dans la cuvelle, secouait et tordait le linge avec tant de brns(|nerie et de rudesse, (pie l'eau se répandait à flots sur le sol et formait comme une mare autour d'elle.

Toute la chambre était remplie de la vapeur fétide de la lessive, et la lampe qui était pendue contre la cheminée ne répandait qu'une lumière faible et presque maladive.

A C(Mé d'elle, sur le poêle, \e souper cuisait dans une casserole de terre. De temps en temps, elle 6(ait ses mains de la cuvelle, prenait une cuillère de bois et remuait dans la casserole, pour ([iic le Souper ne brulàl pas au fond.

Quatre enfants, garçons et filles, malpropres, négligés cl les habits déchirés, étaient assis ou couchés sur le plancher dans un coin. Ils s'amusaient à jouer. Souvent ils se tiraient par les cheveux, se battaient, criaient ou prononçaient des paroles grossières (jii'on était tout étonné d'entendre sortir de la bouche de jeunes enfants, .lusqu'ici la femme n'y avait |ias prêté beaucoup d'attention ; mais il vint un moment ou le tapage insiipitorlable des enfants et les cris : « Mère, au secours! au secours ! * lui lirent perdre i)atience. Elle s'élança vers eux, donna au premier venu un coup de pied, an second un coup de poing, et aux autres (jucbjues sonlflels retentissants.

Alors elle retourna vers le poêle, remua encore une fois les pommes de terre et éclata indignée contre les cnfanls, dans un langage si grossier, que les [)auvres petits n'y pouvaient puiser (pi luu; leçon de brutalité.

— Maintenant, vous voilà bien avancés in('chants vauriens! cria-t-elle. Les pommes de terre sont brûlées. Le père va encore f.iire le diable à quatre et me jeter un tas de paroles aigres à la léte. Vous et lui, vous croyez que je fuis votre esclave et ue vis que pour tiavailler et être injuriée du malin au soir. Ah bien, oui! s'il n'est pas content, il n'a qu'à aller se faire |»en(lre ailleurs. Où resle-l-il, votre fameux père? A la (Ihhre hirtir, chez Pierre Lambin assurémcnl.

Il a reçu sa paye et l'ivrogne est d(''jà en train de se verser l'argent dans le gosier. Attendez un peu, je vais le traîner jus(prici. Ne touchez pas à la casserole pendant mon absence, on je vous casse le cou à tons, tourments de vos parents (pie vous êtes!

A peine la mère avait-elle (juilté la maison, (jue les enfants cotnraencèrent à daiiser à |)ieds nus dans la lessive répandue à terre, de sorte que le mur et les meubles furent entièrement remplis de taches bourbeuses.

Ils se séparèrent elfrayés, lors(jU(; leur père se montra soudain sur le seuil. L'odeur des aliments brûlés lui lit pousser un grognement de mécontentement ; la vapeur de la lessive et l'eau fangeuse répandue sur le sol le firent frémir, et son visage prit une expression de dégoût et de tristesse.

— Où est la mère? demaiida-t-il.

— A hi (Ihi'vre bleue, chez Pierre Lambin, répondirent les (îiifanls.

— Chez Pierre Lambin?

— Pour vous chercher, papa.

— Ah! vous voilà, sale charogne! dit-il, lorsqu'il vil sa femme entrer. Qu'est-ce que celte écurie-ci? Pourquoi lavez-vous ces linges sales le soir lorsijiie je reviens à la maison? Vous avez sans doute couru toute la journée et été bavarder près des voisines comme toujours?

— Tisie, va appeler la sœur Godelive, dit la femme à un des enfants, sans paraître faire attention aux reproches de son mari.

— La fièvre me prend dès que je mets un pied dans Ion étable à porcs, reprit celui-ci. J'ai envie de in'enfnir et de ne plus jamais revenir. Travaillez donc joute la semaine, échinez-vous el suez sang et eau |)our apporter qnehpie- argent dans le ménage : puis, le samedi, vous trouvez des pommes de terre brûlées et un bazar infect qui vous fait tourner le cœur de dégoût. Vas-tu répondre!

— Bah! répondre, reprit la femme d'un ton railleur; je ris de tout ce que tu dis. Crois-tu que tu m'aies prise à ton service el que je sois la servante? Si la chère le déplail, n'y louche pas; si la maison n'est pas assez propre à ta guise, nelloie-la |()i-:nèine, si tu en as l'envie, stupide radoteur!

L'homme leva la main et fit un geste menaçant.

— Tiens, liens! dit-elle, le jioiug le démange. Allons, cher NVildenslag, calnic-l(»i un peu... As-lu envie de relourner encore une fois à la fabrique avec la ligure pleine d'égralignures? Tu n'as (pi'à le dire ; je suis prête, si une petite peignée peut le faire plaisir. Tais-loi et mange en |>aix : les pommes de terre ne sont qu'un peu brûlées; d'ailleurs, les cris, les injures el les coups ne les rendront pas meilleures.

HISTOIRE DE DEUX ENFANTS D'OUVRIERS

Damhout prit la lampe. (Page 12.)

Eli ce moment, une jeune fille de sept ans entra lentement dans la chambre. Elle était maigre et paraissait maladive; mais ses yeux bleus brillaient comme des perles, et sa fine petite bouche avait une expression étrange : quelque chose de souffrant et de suppliant, comme si l'enfant était une vivante prière. Quoique de forme ordinaire et d'étoffe commune, ses vêtements étaient d'une grande propreté, et, dans cette sale maison, elle répandait comme un parfum d'innocence et de pureté virginale.

Elle alla vers l'homme, mit d'un geste caressant sa main dans la sienne, le regarda avec un sourire muet mais profond, et murmura :

— Bonjour, cher père !

Le son argentin de cette petite voix et le regard d'amour de son enfant mélancolique touchèrent l'ouvrier.

— Bonjour, ma bonne Godelive ! répondit-il en

pressant sa fille contre son cœur. Vas-tu un peu mieux? Es-tu encore malade?

— Encore un peu, papa, répondit-elle. Madame Damhout m'a fait boire de la tisane, et cela m'a rafraîchie.

— M. Damhout est-il déjà de retour de la fabrique, demanda Wildenslag.

— Non, papa, pas encore.

— Viens, assieds-loi, Godelive, et mange, mon enfant; car ces gloutons sont déjà en train. Ils ne laisseraient rien pour toi.

La petite fille se mit à table, fit le signe de la croix et pria en silence; après quoi, elle commença à manger avec une réserve remarquable et d'excellentes manières.

Wildenslag trouva les pommes déterre extrêmement mauvaises; il mangea sans appétit, grommela à voix basse et fit la mine ; mais il comprima son dépit et n'éclata plus en insultes, comme si la

llIsrOIltE l)i: DKl X ENFANTS D'OUVIUERS.

jtri''>(^nro de son enfant avait ('veillt' c\^ lui l'instiiK't (les cuiivcnancos. Eiilin, il dit avec un soupir:

— .Mais, Lina, sans nous disputer, ne pourraistu pas tenir ta maison un peu |tlus pi'opre, cl donner à les enfints de meilleurs exemples? Vois comme madame Damhout sait s'arranger. Son mari est un ouvrier comme m(ti; il n'a lien de plus que son salaire joninalier, et cependant, dans sa maison, on mangerait sur le carreau, tellement tout y est pro|)re.

— Que parles-!u de madame KandionI? répondit-elle d'un ton aigre. C'est une bonne et brave femme, je ne le nierai pas; mais les Uamiiout ne sont pas des gens comme nous. Sois-en certain, AViblenslag, ils ont des biens ou de l'argent placé, (|uoi<ju'ils le caclient.

— Non, non, ils n'ont rien de c(Mé. II n'enîre pas dans la maison un centime qu'Adrien Damhout n'ait i;agné à lafabri(|ue. Ils ont, au contraire, moins (|ue nous, puisque notre garçon gagne déjà quatre francs par semaine.

— Joli sujet! Il reste sans douté dans l'un ou l'autre bouchon. C'est le digne fils de son père, il ira loin, je te le promets.

— Non, non, il a suivi la retraite... Sois-en sûre, Lina, madame Damhout fait son ménage avec moins (|ue toi. Et, comme elle l'arrange, tu peux le faire aussi.

— .MIons, allons, Wildenslag, chacun se chausse à son pied, et il est diflicile d'apprendre à un vieux singe de nouvelles grimaces. Assez là-dessus, ça ne sert de rien. Sais-tu ce que le propriétaire de la maison dit de madame Damhout? Ou'elle est soigneuse et propre, parce qu'elle sait lire.

— Le propriétaire dit cela pour rire. Madame Damhout ne sait lire que dans un almanacli et dans son livre de prières. Kllc n'apprendra certainement pas le ménage dans ces livres-là.

— C'est donc parce que Damhout dépense moins d'argent et reste à la maison, tandis que tu passes des nuits entières au cabaret à boire ou à jout-r?

— Cela est bien possible, répondit Wildenslag en .secouant la tète avec impatience. Qui te dit (|iie je ne resterais pas à la maison, du moin> pendant la semaine, si tout ici n'était pas dégoûtant com-ne dans une écurie, et si je pouvais seulement y trouver une figure amicale; mais, toi, avec la brutalité et ton manque de soin, tu chasserais un ange d'ici.

La femme, oiïensée, mit les poings sur les hanches et se dispos'iit à faire une sortie furieuse; mais la porte s'ouvrit avec fracas et un garçon de qualnr/e ans, dont les vêtements étaient remplis de flocons de coton, entra en dansant; il achevait le refrain d'une chanson obscène, qiioj(|u'iI tint une pipe allumée entre ses lèvres.

Il se mit immédiatement à table et commença à manger Jes jjommes de terre brûlées; mais, après la première bouchée, il jeta la fourchette sur le plat en grommelant et éclala en aigres reproches contre sa mère.

Au lieu de le corriger, le père lui donna raison.

— Voilà ma paye, dit le garçon en jetant trois francs sur la table. Ces pommes de terres sont brûlées et sentent la lessive. Je m'en vais; j'irai manger aillieurs, là où l'on ne risque pas d'être empoisonné.

On se disputa violemment, parce que le fils avait retenu un liane de sa paye; celte scène se renouvela, lorsque le père remit également son argent. Néanmoins, ajtrès beaucoup de dures et grossières paroles, la tempête se calma.

— Bonsoir, dit le garçon avec joie, je vais à l<t Chèvre blette, manger une tranche de jambon.

— .Miends, Alexandre, je t'accompagne, dit le |)ère. Il ne l'ait pas bon ici. Après toute une semaine de travail, nous pouvons bien un peu nous divertir.

— Ah! s'ils s'imaginent que je vais m'embéter toute la soirée à la maison, tandis (|u'ils vont s'amuser à hi Clièrre bleue et s'en donnera cœur joie? murmura la femme, lorsque son fils et son mari furent partis ; j'aime aussi le jambon. Godelive, va pour une heure chez madame Damhout. Je te ferai appeler.

Elle fouilla violemment dans le poêle avec le crochet pour étouffer le feu ; mais, comme cela n'allait pas assez vite à son gré, elle versa un bassin de lessive sur les charbons ardents, de sorte que la chambre fut remplie d'une fumée infecle.

— Eh! vous, là-bas, polissons ! cria-l-elle aux enfants, prenez garde de ne pas toucher à la lampe et de ne pas jouer avec le feu, ou je vous casse le balai sur les os!

A ce moment, elle vit que l'ainé des garçons tirait l'une de ses sceurs par les cbeveux, et elle ententlil un bruit pareil à celui d'une étoffe qu'on déchire.

— Finis donc, bourreau ! grommcla-t-clle. Attends un peu, vilain fainéant, lu n'auras pluslongtem|)s à paresser ici. La semaine prochaine, lu vas à la fabri()ue. Quand je rentrerai, je te ficherai une petite raclée (jui ne sera pas |)our rire; ça t'apprendra à déchirer encore une I'>is la robe de ta sœur.

— Ce n'est pas vrai, cria le garçon.

— Je l'ai vu ! riposta la mère.

— Vous meniez! beugla l'enfant.

Et, comme ^i celle monstrueuse insfdence n'avait eu rien d'inscdite, la femnn' ne parut point y faire attention ou pe pas l'entendre; car elle sortit en

courant de la maison et ferma bruyamment la porte derrière elle.

Pauvres enfants !que pouvaient-ils devenir sous la conduite d'une telle mère? Rien, assurément, que des êtres sauvages et incultes dépourvus de tout sentiment de dignité humaine. Ce n'était pas leur faute; mais était-ce bien la faute de leur mère?

Cette femme, lorsqu'elle était enfant elle-même, avait passé ses premières années sous la surveillance d'une vieille femme ignorante et grossière, au milieu d'enfants abandonnés, dont les mères, ainsi que la sienne, devaient travailler toute la journée àla fabrique. Là, elle n'avait appris qu'un langage brutal et impoli; elle avait grandi sans la moindre notion des devoirs que l'homme a à remplir en cette vie envers Dieu, envers la société et surtout envers lui-même. Comme elle n'avait alteintalors que l'âge de neuf ans, il y avait encore de l'espoir qu'elle recevrait quelques reflets des lumières de la civilisation; qu'avant de devenir femme, elle sentirait naître en elle l'instinct delà dignité personnelle et de la modestie virginale. Mais, avant que le dixième printemps commençât pour elle, elle était déjà à la fabrique, attachée à une machine tournant éternellement, livrée à la compagnie des femmes et d'hommes encore plus ignorants qu'elle. Plus tard, elle s'est mariée; après la naissance de son troisième enfant, elle resta à la maison et donna là, à ses enfants, la seule instruction qu'elle eût reçue : ignorance, grossièreté, abaissement et abâtardissement de la nature.

Et nous qui parlons du perfectionnement moral de l'ouvrier, nous donnons à ses enfants une pareille mère ! Et nous qui blâmons l'ouvrier parce qu'il fuit sa demeure, parce qu'il boit et court les cabarets, nous lui donnons une pareille compagne!

Oui, le progrès gigantesque de l'industrie est un des phénomènes les plus surprenants et les plus salutaires de notre siècle; mais le penseur, le philanthrope, ne verra pas ce progrès irrésistible sans une terreur secrète, aussi longtemps qu'il arrache la femme, la mère du sein de la famille, et fait de l'enfant l'esclave de la matière, dans un âge qui est destiné à son développement moral et intellectuel.

Si l'on veut civiliser et perfectionner la classe ouvrière, il faut commencer par la femme. Cette loi est impitoyable. Si l'homme règne sur le monde matériel, l'éducation morale dépend uniquement de la mère, et elle règne sur le cœur et l'esprit de la génération naissante, avec toute la puissance de l'ange ou du démon, selon l'élévation ou la bassesse de son âme.

L'humanité commence à le comprendre. Du fond des consciences s'élève un cri de détresse, une voix prophétique qui dit : u Sauvez le monde de l'abaissement moral par la femme! Instruction pour la femme ! Éducation pour la femme ! Lumière, dignité et notion du devoir dans le cœur des mères du peuple! Sinon, ténèbres, abaissement, injustice et sanglante vengeance du monde à venir. »

Beaucoup plus loin, dans la rangée des maisons d'ouvriers, il y avait une maisonnette qui se distinguait par sa propreté.

Le sol était semé de sable blanc jusqu'à la rue. Trois ou quatre pois de fleurs répandaient leur parfum sur les fenêtres, derrière des rideaux blancs comme la neige. La cheminée était ornée d'une image de la sainte Vierge entre deux perroquets de plâtre, dont le plumage rouge, jaune et vert flattait agréablement le regard. Les petits ustensiles duménage, les plats et les lasses étaient étalés sur une armoire et brillaient et étincelaient comme s'ils étaient fiers de leur propreté. Les grossières chaises de jonc n'avaient pas une tache ; la table de bois blanc était lavée, le poêle frotté à la mine de plomb.

Cette habitation d'ouvrier était aussi pauvre que les autres; les objets les plus étincelants n'avaient coulé que quelques centimes... et cependant il y régnait une apparence de paix, de contentement et de bien-être; l'air y était si pur, tout y était si souriant, que l'aspect de cette humble maisonnette suffisait pour faire comprendre comment un ouvrier peut aimer sa demeure tout aussi bien qu'un richard qui s'enorgueillit de son palais.

Dans une chambre au rez-de-chaussée, une femme était occupée à travailler près d'une lampe. Elle cousait à une blouse bleue, et, comme il y avait encore beaucoup de ces blouses pliées sur une chaise, il était à supposer qu'elle travaillait pour un magasin. Elle pouvait avoir vingt-huit ou trente ans; ses vôtemenls de coton, communs et pâlis par le lavage, étaient d'une grande propreté et même arrangés avec une simplicité qui ne manquait pas d'une certaine élégance.

A côté d'elle, près de la table, était assis un petit garçon de huit ans avec des cheveux bruns et de grands yeux vifs. Il avait devant lui un livre ouvert et remuait les lèvres, en même temps que, du bout d'un petit bâton, il montrait les lettres qu'il s'efforçait de lire.

Dans un coin, sur des tabourets de bois, étaient assises deux petites filles de trois à quatre ans.

IIISTOIIIE DE DEUX ENFANTS D'OUVRIERS

Elles jouaient avec dos poupées ot s'aiiiusaienl en silence, élevant de temps en temps la voix pour gromler les poupées en riant (l(tucemeiil entre elles.

De])uis un instant, le petit garçon paraissait embarrassé, son petit bâton ne remuait plus et il secouait la tête avec impatience.

— Qu'est-ce, Bavon ? demanda la femme. Cela ne va-t-il pas, mon enfant?

— Ah! mère, dit-il, le maître m'a dcmné à apprendre une leçon dans laquelle il y a un mot si difficile, si difficile ! J'en ai cliaud, mais je n'en sors pas. Lis-le donc, toi, mère!

Il se ra|iprocha, lui mil le livre sous les yeux et montra le mot qui l'arrêtait.

Mais la femme, après un long effort, bégaya avec découragement :

— Ab.... be... né... abné... ga... Je ne sors pas du reste, Bavon. Sont-ce là aussi des mots pour un enfant comme toi? Tu n'as qu'à le passer et à le demander demain à ton maître.

L'entant tenait le regard attaché sur le livre; ses traits se contractaient, ses yeux étaient fixes, et il tendait évidemment tontes les forces de son esprit.

— Non, laisse, mon enfant, dit la femme, ne te casse pas inutilement la tête : le mot est trop difficile.

— Trop difficile? balbutia le petit. Il faut que je le lise, je le veux... Ah! mère, paix, paix ! tu m'as aidé, cela ira... Abe... né... ga... ga... abnéga... ti... o... tion ! Tiens, liens, chère mère, le mot est abnégation.

Un cri d'admiration échappa à la femme ; elle prit son fils dans ses bras et déposa un long baiser sur son front. Ce qui la touchait ainsi, c'était la persévérance précoce et la volonté presque virile qu'elle croyait découvrir dans son fils. Que révaitelle en lui donnant ce baiser? Elle ne le .savait pas, et néanmoins elle remerciait Dieu du fond du cœur.

L'enfant, encouragé par la tendre approbation de sa mère, avait repris son livre; mais la femme, encore émue, lui dit :

— Cher Bavon, il faut bien l'instruire; plus tard, dans la vie, lu commenceras à comprendre comme il est beau et utile de savoir lire cl écrire. Celui qui ne sait pas lire n'est un homme qu'à demi, et il est condamné, fi'it-il même ne avec de l'esprit, k resttr toujours ignorant. Tu seras mieux el plus instruit que moi, Bavon, et tu en seras plus heureux sur la terre. Ah ! pourquoi mon parrain est-il mort sit/'»t! Sans (ela, je saurais très bien lire et écrire; mais il n'y avait personne qui pût me protéger, il me fallait aller à la fabrique. Je me suis encore un peu instruite par moi-même-

mais, lorsqu'on a travaillé toute la journée, cela ne va pas bien le soir. Oui, B;ivon,si chacun savait lire, il n'y aurait pas tant de mauvaises gens; car quiconque sait lire sait (ju'il est homme et se respecte soi-même. Malheureusement, il n'y a que peu d'enfants d'ouvriers qui aient l'occasion ou les moyens de s'instruire; les parents, (jui sont euxmêmes ignorants, ne comprennent pas combien il est beau et utile d'être instruit. Toi, mon enfant, Dieu continue à accorder la santé à ton père, lu pourras apprendre beaucoup de choses. Bavon, n'oublie jamais que tu devras ce bonheur à ton père, qui Iraxaille ilu matin ou soir pour élever honorablement ses enfants, qui ne va pas au cabaret el qui, |)our ainsi dire, se retient de manger pour que tu puisses aller à l'école. N'est-ce pas, Bavon, tu ne l'oublieras jamais? Quoi qu'il l'arrivé dans la vie, tu conlinueras toujours à aimer el à respecter ton père?

— Toujours! toujours! el loi aussi, chère mère ! dit le petit gar(.on en lui caressant les joues.

A ce moment, la porte s'ouvrit et un homme entra. Ses vêlements, couverts de coton el de poussière, étaient usés et paraissaient sales dans un lieu aussi propre. L'expression de son visage trahissait une sorte de regret, et il semblait être de mauvaise humeur.

.Mais voilà que le mot : « Père! père! » résonna sous tous les tons à ses oreilles, et, avant qu'il eùl fait deux pas dans la chambre, on lui saisit les mains, et de douces voix d'enfants lui souhaitèrent la bienvenue avec les plus tendres pandes. Bavon courut à sa rencontre en agitant un petit morceau de papier au-dessus de sa tête :

— Cher pire ! cher père ! cria-l-il, vingt bons points! Deux baisers pour moi el deux sous pour ma tirelire !

El, en disant ces paroles, le jeune garçon avait fait un bond et s'était suspendu au cou de son père pour recevoir la récompense de son application.

Bendanl ce temps, la femme était occupée à étendre la nappe sur la table et à servir le souper. Elle sourit amicalement à son mari et lui adressa également quelques joyeuses paroles.

— Asseyez-vous, asseyez-vous, Damhout, dilelle. Vous devez avoir faim, el les jiommes de terre seraient bientôt refroidies. J'ai acheté une excellente s(de pour vous, à bon marché, et toute vivante. Allons, mes etfants, à table, à table!

Adrien Damhout ne fut |)as insensible aux témoignages d'affection de ses enfants; les rides disparurent de son front et \u\ tranquille sourire illumina son visajje. 11 donna à son fils les deux sous promis cl tendit sa paye à sa femme, qui, sans la compter, laissa glisser l'argent dans sa poche.

Alors tous "prirent place à la table, couverte avec autant de propreté et de coquetterie que si ces pauvres gens allaient manger des mets exquis sur des assiettes de porcelaine et avec des cuillers en argent. Et cependant ils n'allaient manger que des pommes de terre étuvées, dans des assiettes grossières, avec des fourchettes de fer; sans compter la petite sole frite, qui répandait un fumet appétissant et qui occupait le milieu de la table comme une pièce d'honneur ou plutôt comme un cadeau d'amitié.

Tous ensemble firent le signe de le croix et remercièrent Dieu en silence; après quoi, ils se mLi*ent à manger avec appétit. Seulement, lorsque le poisson allait être entamé, le silence fut un peu troublé. Damhout ne pouvait pas se décider à manger à lui seul la sole, si petite qu'elle fût; il voulait partager sa friture avec sa femme et ses enfants; mais la femme prétendait qu'elle l'avait achetée pour lui seul et qu'il lui ferait de la peine en insistant plus longtemps. Quoique les enfants, prévenus par la mère, insistassent avec elle, la discussion se termina à l'amiable par le'partage du poisson entre tous les membres de la famille.

Immédiatement après le souper, la nappe fut pliée et tout disparut en un clin d'œil de la table.

La femme s'assit à la droite de son mari et commença à parler avec lui du travail et de la fabrique; les deux petites filles grimpèrent sur les genoux du père. Bavon se tenait à sa gauche, le livre à la main, et attendait que ses parents eussent fini- de causer.

C'était un spectacle simple et émouvant que de voir cet ouvrier, dans ses vêtemets usés et souillés par le travail, tenant sur ses genoux deux petits anges si propres et si souriants, entre une femme chérie et un fils studieux qui levait vers lui un regard respectueux et suppliant.

— Cher père, puis-je lire? demanda enfin le petit garçon. Nous avons reçu aujourd'hui une si belle leçon ! Je ne sais pas si je la sais bien, mais j e ferai de mon mieux.

— Oui, Bavon, lis ta leçon devant ton père, dit la femme.

Le fils ouvrit son livre et lut avec une certaine difficulté et quelques interruptions, mais assez distinctement pour être compris :

« Mes enfants, voulez-vous être bénis de Dieu sur la terre, honorez votre père et votre mère. Ils vous chérissent comme la lumière de leurs yeux; ils travaillent pour vous du matin au soir; le seul but de leurs efforts, de leurs soins et de leurs prières n'est que votre bonheur. Aimez-les tendrement, soyez-leur soumis et restez-leur reconnaissants; devenez le soutien et la joie de leurs vieux jours, et récompensez ainsi l'amour

paternel, celte abnégation pure et presque divine. » Cette lecture parut faire une mauvaise impression sur l'esprit de Damhout; elle lui rappelait ce que Wildenslag lui avait dit et donnait de nouvelles forces à la crainte que son ami avait, pour la vingtième fois, réveillée en lui. Son visage devint sérieux et il secoua la tète d'un air pensif.

— Bavon, comprends-tu ce que tu viens de lire ? demancia-t-il après un instant de réflexion.

— Oui, cher père, répondit l'enfant. Cela veut dire que vous travaillez pour moi, et que je dois toujours vous aimer, vous et ma mère.

— Jusque dans nos vieux jours, Bavon.

— Oui, père, jusque dans vos vieux jours, aussi longtemps que je vivrai.

— Et le feras-tu, mon enfant?

Le petit garçon regarda son père d'un air étonné, mais ne répondit pas, comme s'il ne concevait pas son doute.

— C'est bien, Bavon, dit Damhout; tu es sage. Reste toujours ainsi et n'oublie jamais ce qui est écrit dans ton livre; sinon, Dieu te punira.

Il y eut un moment de silence; la femme épiait la physionomie de son mari, qui semblait absorbé dans de sombres pensées.

— Adrien, murmura-t-elle, qu'as-tu donc, cher homme? Tu parais si pensif! Je l'ai remarqué dès .que tu es entré. Tu as quelque chose en tète. As-tu du chagrin ?

— Je n'ai pas de chagrin, Christine, réponditil; mais il y a pourtant quelque chose qui me chiffonne. Les camarades vont quelquefois boire ensemble une pinte de bière ; ils rient, causent et s'amusent un peu après le long travail de la semaine. Je suis toujours à la maison comme si j'étais d'un autre monde, et les amis se moquent de moi. Peut-être est-ce insensé de sacrifier ainsi toute sa vie, sans savoir ce qu'il adviendra par la suite.

Quoique ces paroles l'étonnassent, la femme prit une pièce d'argent de sa poche et la tendit à son mari en souriant amicalement.

— Mon cher Damhout, dit-elle, tu ne dois pas te priver pour moi : voici de l'argent. Si lu désires passer quelques heures avec tes camarades, satisfais ton envie. Va, cela me fera plaisir, de savoir que tu t'amuses.

Mais l'homme, comme honteux de son murmure, repoussa doucement sa main.

— Non, garde l'argent, dit-il, mon envie est passée... Cependant, Christine, ce soir, les amis célèbrent le jubilé de Léon Leroux, parce qu'il y a aujourd'hui vingt-cinq ans qu'il est fileur. Wildenslag m'a prié d'y être présent; je lui ai promis de venir, si c'était possible.

HISTOIRE DE DEUX ENFANTS D'OUVRIERS

— Eh bien, Damhoul, c'est possible : lu dois | tenir la promesse.

— Oui, mais je ne sais pas, il me semble (|ue je prérérerais re>tt'r à la maisou avec les enlauls.

— .Non, non, Daniliout, c'est demain dimanche, jour où nous sommes ensemble du matin au soir. Fais-moi ce plaisir el prends cet ariient; va à la Chèvre bleue et divertis-toi avec les amis. Je t'attentirai contente et de bonne humeur; reste aussi longlemps (jne tu le voudras. Va, je t'en |)rie.

Kile le pria encore pendant (juelques instants et lui lit en quelque sorte violence pour l'obliiior à se lever. .Mors elle l'accompagna justpi'à la porte et lui souhaita une joyeuse soirée, tille retourna îi la table et reprit sa coulure.

Quelques instants après, la porte s'ouvrit doucement, et une peiite lille entra.

— Davon, voici Godelive, dit la mère.

Le petit l,^^r^on se leva d'un bond, courut à la petite fille, lui prit la main el la conduisit près de la table, disant avec une grande joie :

— Ah! Godelive, c'est bien, de venir encore! Je suis las d'étudier; jouons un peu, Veux-tu jouer à la boutique comme hier? C'est si anmsant !

— Oli! non, Havon. tenons une école! demanda la petite fdle.

— Oui, oui, une école! reprirent les deux petites sœurs en battant des mains.

Bavon alla chercher (|uclques livres, (ju'il avait conservés des |)remiers mois qu'il allait à l'école; il plaça Godelive sur l'un des bancs et ses petites sœurs sur l'autre, prit la petite canne des dimanches de son père, et commença à aller et venir, la tète droite el avec un sérieux comique en criant de temps en temjjs d'u» ton courroucé :

— Silence dans la classe, ou je vous mets dans le coin. Quiconque ne connaît pas sa leron devra manger h- j)ain sec. Godelive Wclden-^lag, attention ! Quellf lettre est celle-ci? — Hon! Et celleci? Et celle-là? — Vous savez votre leçon. Vous avancerez d'une classe. Tournez la page d(! votre livre. Qu'est-ce (|ui est écrit sur la deuxième ligne?

— Da, de, di, do, du, dit Godeliv»; à haute voix.

— Oui, vous connaissez cela par co-nr, jr le sais bien; mais là, sur l'autre [»age, là?

La petite lille fit un violent effort pour épcder la syllablc (|u'oii lui montrait, mais elle ne put y parvenir.

— Gourage, faites bien aitention, dit l'avou. Ces deux voyelles 0 el l' forment le sou...

— Ou, ou! dit Godelive avec une joie trioiriphante.

— Très bien, mon enfant, vous v êtes! dit le

jeune instituteur avec joie. Godelive Wildenslag reçoit dix bons points.

La mère avait vu celte scène en souriant et avec plaisir.

— Chers enfants, dit-elle avec émotion, vous jouez là un jeu sérieux. Croiriez-vous (]ue Godelive finira par apprendre à lire sans aller à l'école?

Le petit garçon et la petite fille la regardèrent avec étonnement.

— C'est comme je vous le dis. Pourquoi cela vous étonm^-t-il? Tenez, Godelive, sans le savoir, connaît toutes ses lettres et elle commence déjà à épeler. Si Bavon voulait se donner un peu de peine, sois certaine, Godelive, que tu saurais bien vite lire.

— Vous dites cela |)our rire, n'est-ce pas, madame Dainhonl? murmura la petite fille d'un air de doute.

— Serait-il possible, chère mère? demanda Bavon, dans l'œil ducjuel brillait une étincelle de résolution.

— Possible? Mais, mon enfant, c'est presque tait, tu le vois bien !

— Ah ! ah ! Godelive, nous jouerons toujours au jeu (le l'école. Tu apprendras à lire!

— J'apprendrai à lire! reprit Godelive avec une joie contenue.

— Tu l'appriMidras, s'écria Bavon. Dieu! que ça sera amusant, lorsfjue nous pourrons lire à deux dans le même livre. — Allons, Mademoiselle, rasseyez-vous sur le banc, cl faites attention... ou je vous fais apprendre par C(eur deux grandes leçons de catéchisme !

Bavon continua à jouer son rôle de maître d'école avec un redoublement de zèle. Bien qu'en même temps, il montrât les lettres à ses pelites sœurs et les leur nommât avec une impatience simulée, il s'occupait le plus souvent de Godelive. Il lui adressait de si douces paroles d'encouragement el taisait de si grands efforts pour l'instruire, que ce naif jeu d'enfant devenait un travail sérieux, un véritable bienfait.

Cela dura si longtemps qu'enfin les deux petites sœurs, tète à tête, s'étaient endormies sur le banc.

Alors, la classe fut finie. La mère déshabilla les deux prtiles endormies tt les mil dans leur lit.

Bavon et (iodelive retournèrent à la table el feuilletèrent un livre jdein d'images.

Fendant (|ne madame Damhoul continuait son ouvrage, les deux enlauls causaient ensemble à voix basse de l'espoir que Godelive apprendrait à lire, (pini(|u'clle iw pût aller à l'école; puis encore d'autres belles choses. Un doux sourire était pour ainsi dire en permanence sur leurs lèvres; leurs yi'ux étincelaient d'amitié el de con-

HISTOIRE DE DEUX ENFANTS D'OUVIIIERS

tenleinent, et quelquefois ils se serraient affectueusement la main.

Enlin on entendit au deiiors une voix d'enfant crier le nom de Godelive, et la petite fille, après avoir souhaité le bonsoir à Bavon et à sa mère, se disposait à s'en aller; mais madame Damhout prit un seau et dit :

— Viens, Godelive; je dois aller chercher de l'eau à la pompe ; j'irai avec toi.

Lorsqu'elle revint dans la chambre, elle trouva Bavon endormi et déposa enfin un long et ardent baiser sur ce front uni, comme si la bonne femme croyait qu'un baiser maternel pouvait réchauffer et faire fructifier les germes de l'intelligence dans le cerveau de son enfant.

A peine avait-elle repris sa couture, que son mari entra dans la chambre.

— Déjà de retour? si vile? demanda-t-elle avec étonnement. Ce n'est pas pour moi, n'es'.-ce pas, Adrien? J'en serais au regret.

— Non, (Christine, répondit-il pendant qu'il s'asseyait près de la table. Je ne puis plus me plaire à ces amusements bruyants. Les amis sont de braves garçons, je ne veux pas le méconnaître; mais ces manières brutales et ces paroles grossières ne me vont plus. Il fait meilleur ici, à la maison, entre toi et mes enfants. Pense un peu, à la Chèvre bleue, ils sont maintenant tous en train de se disputer. Assurément Léon Leroux se battra encore ce soir avec Jacob le marchand de sable. Us se reprochent des choses telles, que les cheveux s'en dresseraient sur la tète. Je regrette infiniment d'avoir été aujourd'hui à la Chèvre bleue.

— Je le crois, Adrien; mais tu ne pouvais pas savoir qu'on s'y disputerait et s'y insulterait.

— Ce n'est pas pour cela; mon cœur est triste.

— Comment cela? T'est-il arrivé quelque chose?

— Wildenslag m'a fait peur ; il me fait toujours peur... Et peut-être a-t-il raison; peut-être ne faisons-nous pas bien en voulant élever notre Bavon au-dessus de ses parents.

— Encore cette mauvaise idée !

— Mauvaise idée, Christine? Qui peut le savoir? Que notre Bavon aille pendant des années entières à l'école communale, et qu'il devienne instruit, il nous coûtera bien plus d'argent qu'un autre enfant et, en outre, il ne nous apportera jamais un centime dans le ménage; et, lorsqu'il sera grand et qu'il gagnera de l'argent, il le dépensera à s'acheter de beaux habits et sera honteux du pauvre ouvrier qui aura donné sa sueur pour faire de lui un monsieur.

— Ah! comment peux-tu parler ainsi, les yeux fixés sur ton innocent enfant? soupira la mère.

Bavon deviendrait ingrat et méconnaîtrait ses parents? Jamais, jamais ! son cœur n'est qu'amour et reconnaissance.

— C'est un bon enfant, je le sais, répliqua Damhout. Ils sont tous bons, Christine, aussi longtemps qu'ils sont tout petits; mais, aussitôt qu'ils deviennent hommes, ils vont leur train et ne s'inquiètent plus de leurs parents. Oui, lorsqu'ils se sont un peu élevés dans le monde, ils abaissent quelquefois leur regard avec dédain sur ceux qui se sont imprudemment sacrifiés pour eux.

— Cela n'arrivera pas à notre Bavon, Damhout, répondit la femme en comprimant sa douleur. Son cœur est pur, j'y veillerai. Tu crains que, plus tard, notre enfant n'ait une meilleure destinée que nous? Mais, si cela arrivait, ton cœur de père ne battrait-il pas de joie? Ne dirais-tu pas avec orgueil : « C'est mon fils; pour lui j'ai travaillé avec plaisir ; son bonheur est mon ouvrage? »

— De belle choses, Christine; mais, si mon fils restait ouvrier, comme je le suis, je ne craindrais pas que, plus tard, il ne fût honteux de son père.

— Et qui te dit qu'il ne deviendra pas ouvrier? N'y a-t-il pas des ouvriers, d'excellents ouvriers qui savent lire?

— Pas beaucoup de fileurs, du moins.

— Mais il y a d'autres métiers, iVdrien. Ceux de mécanicien, de charpentier, de menuisier et cent autres, où, avec de l'instruction et de la bonne conduite, on peut faire son chemin.

— Vois-tu bien, Christine, que tuas résolu de ne pas laisser aller notre Bavon à la fabrique!

— Il ira où il voudra ou bien où il pourra, dit la femme avec une énergie croissante. Nous ne pouvons rien en décider d'avance. Cela dépend de son application, de notre amour et de la volonté de Dieu. Tes amis t'effraient, parce qu'ils disent que je veux faire de Bavon un monsieur. Ce que je veux, c'est que mon enfant devienne un homme et ne soit pas condamné par l'ignorance à l'impuissance et à l'esclavage éternel. S'il devient un monsieur, tant mieux !

— Christine, Christine, soupira l'ouvrier, si tu savais combien tes paroles m'attristent ! L'orgueil est un mauvais conseiller.

— L'orgueil ? s'écria la femme indignée. Crois-tu donc que le bonheur de mes enfants m'effraie? Je ne devrais pas avoir de cœur. Ah! peutêtre ne me comprendras-tu pas, mais je te dis, Damhout, que, si plus tard nos enfants pouvaient abaisser leurs regards vers moi, je remercierais Dieu de les avoir élevés dans le monde. Ne secoue pas la tête. Si, au prix de ma vie, je pouvais taire de Bavon un roi ou un empereur, je mourrais de joie devant le trône de mon enfant !

Elle était très émue et semblait trembler : il v

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avait (juehjue chose criiunprimahlc dans son maintien et dans son regard; le sentiment maternel avait rendu cette humble femme imposante et belle.

Adrien Damhoul subit l'influence de ses paroles enthousiastes; il courba la tête comme vaincu, et se lut un moment. Puis il reprit :

— Au fond, lu as peul-èlre raison, Christine; mais réfléchis avec calme. Maintenant cela ne va pas mal, il y a beaucoup d'ouvrage et de bon ouvrage. Nos antres enfants sont encore petits. Plus laid, lu voudras peut-être aussi (jue les filles aillent également à l'école?

La femme fit un signe affirmalif.

— Pourrons-nous bien continuer, sans aucun secours de nos enfants, à supporter celle charge? Cela me paraît impossible.

— Je travaillerai un peu plus, Adrien.

— Toujours travailler comme des esclaves, se sacrifier entièrement toute sa vie !

— Ah ! c'est seulemei.t alors que je sens que je suis mère, quand je sais (jue je me sacrifie pour le bonheur de mes enfants.

— Bon ! mais si un jour l'ouvrage venait à man(|uer pour longtemps; si l'un de nous devenait sérieusement malade, que ferions-nous alors ?

— Alors, Adrien, nous nous arrangerions suivant la volonté de Dieu. Nous ne pouvons faire l'impossible.

— El, s'il devenait nécessaire que Bavon gagnât quelque argent, le laisserais-tu aller à la fabri(|ue?

— Pourquoi pas, si le besoin l'exige?

— Et à quoi lui servirait alors l'inslruction ?

— A quoi elle lui servirait? Comment peux-tn demander cela, Adrien? Il serait du moins un homme, un excellent ouvrier, propre à tout, et, avec un peu de chance, il serait certain de devenir conlre-maltre.

— Vois-tu, Christine, dit l'homme avec une certaine .«satisfaction, dés que tu me dis (pie tu n'es point opposée à ce que Bavon devienne un artisan, je suis tranquille.

— Jamais, Adrien, je n'ai en d'aulie idée; mais, si c'est son sort de faire son chemin dans le monde, je n'empêcherai pas son bonheur |iar égoï^me.

Après un moment de silence, elle reprit avec une (louce amitié :

— Cher homme, ne non»; tourmentons pas de tout cela, pourquoi nous atlrislerions-nons par une crainte prématurée, tant que nous nous portons bien et que nous ne manquons de rien ? Si l'arlxersilé nous frappe, nous nous arrangerons selon la néressilé. Dans tous les cas, (|uoi qu'il arrive, si nos enfants savent lire et écrire, nous

leur laisserons un précieux héritage, bien que nous ne soyons (|ue de pauvres ouvriers. Ceux qui te blâment ne peuvent pas en dire aulant. Mets la main sur la conscience, .\drien, et sens si tu n'es pas (ier et heureux de le dire que, devant Dieu et devant les hommes, tu remplis ton devoir de père. Sois content et n'écoule plus les mauvais conseils de gens ignorants. Viens, mon ami, je prendrai Bavon dans mes bras. Allons nous coucher. El Adrien Damhoul prit la lampe et éclaira sa femme, qui montait derrière lui l'escalier avec son lils entre ses bras.

Depuis que Bavon avait acquis la conviction qu'il pourrait apprendre à lire ;\ Godelive, il n'avait pas laissé passer un seul jour sans l'exercer à épelcr pendant plusieurs heures. Il y avait quelque chose de surprenant dans la persistance et le zèh du jeune garçon. Quelquefois il fatiguait tellement sa petite amie, que sa tête s'embrouillait et qu'elle demandait gn\ce.

Outre la bonté du cœur qui portail Bavon à faire parlici|)er Godelive aux bienfaits de l'instruction que sa mère lui avait fait envisager comme un véritable trésor pour l'enfant d'un ouvrier, il avait une raison spéciale qui le pressait. Il savait qui;, dès (jue cela serait possible, sa compagne de jeu serait obligée d'aller à la fabrique ; et il craignait (|u'alors elle n'eut plus le temps d'ap|>rendre; peut-être même ne pourraient-ils plus jouer que très rarement ensemble.

En effet, le |»ère Wildenslag était ennemi de l'inslruction. Dans son opinion (qui, hélas ! est l)arlagée par beaucoup d'ouvriers ignorants), les enfants ne sont mis au monde que i)our procurer à leurs parents un avantage pécuniaire, et tout sacrifier pour eux est \inc sottise, dès qu'il y a moyen de s'y soustraire. Hnoiciu'il aimât sa petite Godelive plus (|ne ses autres enfants, il n'aimait pas à la voir assise dans la maison avec un livre sur ses genoux et ressembler à une demoiselle |»ar sa propreté et ses manières choisies. C'était, d'après lui, un mauvais exemple dans un ménage où chacun était destiné à travailler sans relâche depuis le berceau jusqu'à la tombe, sans espoir d'un sort meilleur.

Godelive était trop jeune et trop faible pour aller déjà à la fabritjue; mais il y avait <lans h; voisinage une maison où l'on apprenait aux |ietiles filles à faire de la dentelle. Elle pourrait y gagner chaque jour (pielques sous, el ce sérail aulant de plus dans le ménage. D'ailleurs, elle comprendrait qu'elle était née pour travailler comme

HISTOIRE DE DEUX EMANTS D'OUVIUEnS.

Il tira une feuille de papier, (l'âge IJ.)

les autres, el la paresse, la demoisellerie, comme il disait, n'aurait pas le temps de grandir en elle.- Plus d'une fois, il avait parlé de ses intentions avec sa femme; mais madame Wildenslag l'avait toujours décidé à en retarder l'exécution en lui faisant comprendre que Godelive était encore faible et souffrante.

Cependant ce motif lui fit défaut au bout de quelques mois, car Godeli/e paraissait devenir mieux portante, et elle s'était sensiblement fortifiée en peu de tt-mps.

Un après-midi, la décision lui fut signifiée, et on lui dit qu'elle irait le lendemain, à six heures, à la fabrique de dentelles.

La jeune fille s'y serait soumise sans le moindre chagrin, car elle ne savait pas ce qui l'attendait dans sa nouvelle condition ; mais le père lui fit comprendre le plus mauvais côté de son sort, lorsqu'il lui dit :

— Alors, Godelive, c'en est fini d'apprendre à lire. Tu eu sais déjà trop pour une pauvre fille d'artisan. Tâche de l'oublier; sinon tu pourrais plus tard concevoir des pensées qui te conduiraient sur une fausse route. Plus de livres dans la maison : ne songe qu'à travailler.

Godelive sortit silencieusement de la maison et resta à la porte la tête courbée. Longtemps elle médita. Elle ne pourrait plus apprendre à lire! Cette pensée lui arracha des larmes et elle se dirigea lentement et comme égarée vers la demeure de madame Damhout.

Elle parut dans la chambre son tablier devant les yeux. Adrien Damhout était déjà parti pour sa fabrique; mais, comme c'était jeudi, jour de congé, Bavon était encore assis à table à côté de sa mère.

Le petit garçon sauta de sa chaise, prit la jeune fille par la main et lui demanda :

HlSTOllU: ItK UKL'X ENFANTS D'OUMUKIiS.

— (joilelivo, tu pleures! Qui t'a fait du mal? Mais (lodelive se mit à pleurer plus Tort; elle

paraissait inconsolahle.

— Kli bien, (Itnielive, parle, (|ue t'est-il arrivé? Ce ne iltiil pas être grave, dit madame Damliout.

— Ail! je ne peux plus apprendre à lire ! soupira l'enfant.

— Comment? Pourquoi? (la ne se peut! balbutia Bavon avec une expression d'incrédulité et en mèuîe temps de révolte.

— .Non, je ne peux plus lire, plus jamais! Bavon, je sais déjà presque lire, et maintenant je dois faire des ellorts pour l'oublier !

— Qui dit cela? s'écria le jeune i;ar(;on.

— C'est mon père (jui le dit, et il n'y a rien à y faire, répondit llodelive avec tristesse.

— Ton père? reprit Bavon avec épouvante.

— Oui, et demain, à six lieures, je dois aller à la fabri(iue de dentelles, et je ne jxîux plus jamais prendre un livre en main que mon père ne le voie. Dieu, (jue je suis malheureuse !

Klle recommença à pleurer de plus belle; les larmes ruisselaient entre ses doigts. Bavon, touché de compassion, laissa tomber sa tête sur la table et se mit également à pleurer.

rendant quebjue tem|is, madame Damliout fit des ellorls pour consoler les deux enfants; mais elle n'y réussit pas. Pour Icht donner un peu de courage, elle promit d'aller parler ;i madame Wildenslag, et exprima l'espoir qu'elle pourrait peut-être changer cette triste résolution.

Klle arrangea tout dans la chambre, puis elle dit à la petite lille :

— Ks-tu bien sûre, Godelive, que tes parents aient décidé de te placer dans une f.ibrique de dentelles?

— (iirtes, madame Damliout, dès demain matin.

— Ils ne savent pas ce que c'est qu'une fabrique de dentelles?

— Je crois bien (pi'ils le savent. Cela n'est rien, madame Damliout; je veux bien aller à la fabrique de dentelles, j'y ferai mon possible; mais ne plus pouvoir apprendre à lire, voilà ce qui m'altri>te.

— Eh bien, reste ici; je vais chez la mère. .Ne pleure plus ; peut-être reviendrai-je avec de bonnes nouvtllo-i.

•Jnelque-; moments après, madame Damliout entra dans la demeure de Wildenslag.

— Bonjour, Christine; quel bonheur de \ous voir ici! dit la mère de (iodelive. lites-vous à la promenade? Cela ne vous arrive pas souvent. J'ai juslemenl versé le café, parce que le feu était allumé ! Nous allons en boire une excelbuie tasse ensemble... Et vous, là-bas, sales vauriens,

hors d'ici jusqu'à ce que je vous appelle; simiu, il tombera des atouts sur vos épaules!... .Maintenant, asseyez-vous, Christine, nous sommes seules et nous pouvons causera noire aise.

— C'est pour causer avec vous (jue je suis venue, répondit madame Damliout en s'asseyant. Est-ce vrai (|ue vous avez résolu de placer votre (iodelive dans une l'alirique de dentelles?

— C'est vrai, Christine. Je l'aurais laissée encore quelque temps à la maison : renfanl n'est pas des plus fortes; mais mon mari ne cesse de gronder, et il a peut-être raison. On n'habitue jamais trop tôt les enfants au travail. Alors, ils apportent bientôt (juel(|ue chose dans le ménage. Vous faites une singulière mine, Christine. Cela vous élonne-t-il (|ue nous envoyions notre Godelive à la fabrique de dentelles?

— Cela m'attriste.

— Dour(|uoi donc?

— Je m'en vais vous le dire, Lina, et, puisque vous êtes mère et que vous avez un bon cœur, vous me comprendrez, je l'espère du moins. Vous ne savez peut-être pas ce que c'est qu'une fabrique de dentelles? Je le sais, moi, j'y ai été une couple d'années clouée sur une chaise, et j'y aurais peutêtre trouvé une mort prématurée, si feu mon parrain, que Dieu ail son âme ! ne m'en avait fait retirer pour m'eiivoyer à l'école. Tenez, Hélène, dans une rabri(jue de dentelles les pauvres petites filles sont courbées, depuis le malin jus(|u'au soir, sur un carreau de dentellière. On ne leur permet pas de prendre haleine un moment. Ne jamais lever les yeux, ne jamais bouger, toujours travailler, les membres courbés et la poitrine écrasée, cela rend les enfants pâles et maladifs. Un grand nombre en deviennent contrefaits, (|uelques-uns même l'0^>us, et le pis, c'est qu'en leur eiifunçani la |)oitiine petit à petit, on leur fait contracter les germes de la phthisie. Oh ! si vous saviez, Eina, combien on enterre de jeunes femmes (|ui ont reçu le coup de la mort dans les fabririues de dentelles!

— Ciel! vous m'effrayez! soupira madame NVildenslag. Est-ce bien vrai, tout ce que vous dites-là?

— Du moins en grande partie, Eiiia. Je le sais il y a des enfants robustes (|ui ne sont [las devenues malades, bien (ju'elles aient été à la fabrique de dentelles; mais, si j'avais une enfant aussi laiblf que (iodelive, je ne risquerais |)as daltérer sa santé et d'être peut-être la cause de sa m<ii I. Je suis mère ..

— Mais, moi aussi, je suis mère! s'écria madame Wildenslag.

— Je le sais, Lina, répondit l'autre avec .douceur. Si j'avais douté de voln; amour pour vos enfants, vous ne m'auriez pas vue ici aujourd'hui-

HISTOIRE DE DEUX ENFANTS D'OUVRIERS

Godelive est venue me dire que vous aviez décidé de l'envoyer demain à la fabrique de dentelles. La chose ne me concerne pas personnellement; mais vous me pardonnerez si j'aime votre enfant. Elle est si aimable et si intelligente, elle a un cœur si bon et si pur ! Cela me fail peine de penser que le pauvre agneau aura peut-être la poitrine enfoncée, et qu'elle en mourra.

— Mais, Christine, elle n'ira pas à la fabrique de dentelles ! dit madame Wildenslag avec une sorte d'indignation. yJe suis pauvre et ignorante, je le reconnais ; mais j'ai aussi un cœur de mère. Je ne laisserais pas ruiner la santé de mon enfant, quand on me donnerait un monceau d'or.

— ■■ Cela vous honore à mes yeux, Lina, dit madame Damhout. Vous aimez véritablement votre pauvre Godelive... Mais votre mari?

— Mon mari? qu'a-t-il à s'en mêler ? Godelive est une fill,e, et, quant aux filles, la mère est seule maîtresse. Qu'il fasse de ses vauriens de garçons ce qu'il voudra. Soyez sans crainte, Christine, quand il remuerait le ciel et la terre, notre Godelive n'irait pas à la fabrique de dentelles. C'est décidé : je ne sais pas si vous avez tout à fait raison; mais^ grâce à la peur que vous m'avez inspirée, je ne plierais pas, même devant le roi.

Les deux femmes se serrèrent la main ; madame Wildenslag paraissait très flaltée des louanges et de l'amitié de sa voisine, et ce fut avec une joie franche qu'elle l'engagea à boire encore une tasse de café.

Enfin elle dit d'un air pensif :

— Certes, Godelive n'ira pas à la fabrique de dentelles; mais elle ne peut pourtant pas courir les rues. Son père gronde tous les jours à cause de cela, et il n'a pas lort. Elle est encore trop jeune pour aller à la fabrique. Que ferais-je de l'enfant, Christine?

— Si je pouvais vous donner un bon conseil...

— C'est un bon conseil que je vous demande.

— A votre place, je laisserais aller Godelive à l'école pendant une couple d'années.

— Aller à l'école ? notre Godelive à l'école ? Où sont donc vos sens, Christine? s'écria madame Wildenslagcomme stupéfaite. Avons-nous, pauvres ouvriers de fabrique, les moyens de faire de notre fille une demoiselle qui ne voudrait ni ne pourrait plus travailler?

— Vous ne me comprenez pas, Lina, repartit madame Damhout. Godelive sait, pour ainsi dire, déjà lire ; si elle allait encore pendant deux années à l'école, elle serait instruite et saurait très bien écrire et calculer. Alors, je la placerais chez une couturière ou chez une modiste. Elle apprendrait, par conséquent, à travailler, mais elle ne serait pas irrévocablement condamnée à rester simple

ouvrière et servante des autres. Avec son inslruction, elle deviendrait certainement fille de boutique, et, plus lard, elle pourrait peut-être ouvrir une boutique à son compte et devenir maîtresse à son tour. Cela vous étonne? L'instruction, Lina, rend Ihomme propre à tout. Pour nous, ouvriers illettrés, il n'y a plus d'amélioration possible; ce que nous sommes, nous devons le rester jusqu'à la mort; mais, si nous donnons l'instruction à nos enfants, nous leur* ouvrons le monde entier, et nous écartons de leur tête l'ignorance maudite, (|ui les condamnait à une vie sans espoir.

Madame Wildenslag écoutait en ouvrant de grands yeux; elle paraissait ne pas bien comprendre ce que sa voisine lui disait.

— Supposez, Lina, reprit celle-ci, que Godelive devienne fille de boutique et plus tard même maîtresse, qu'elle gagne beaucoup d'argent et qu'elle soit habillée comme une demoiselle, est-ce que cela vous ferait de la peine ? Est-ce que le bonheur de son enfant n'est pas la plus grande joie d'une mère ? Oh ! si vous pouviez vous dire, la main sur la conscience, que vous êtes la seule cause de son succès dans le monde, cela ne vous rendpait-il pas fière ?

— Oui ; mais continuerait-elle à aimer ses parents pauvres?

— Pourquoi pas? La reconnaissance est-elle l'ennemie de l'amour? Au contraire, je suis bien certaine que Godelive n'oublierait jamais ce bienfait, et qu'elle se dirait jus jne dans ses vieux jours : « C'est à ma mère que je suis redevable de mon bonheur, de ma prospérité. » Elle bénirait votre nom toute sa vie et prierait Dieu pour qu'il vous donne dans son paradis la récompense- de votre bonté.

Madame Wildenslag était touchée; ses yeux étaient humides d'émotion.

— Et alors, voyez-vous, Lina, les gens sensés vous approuveraient et vous estimeraient. Ils diraient : n Cette demoiselle, la maîtresse de ce beau magasin de modes, est la fille de madame Wildenslag. La pauvre femme d'ouvrier a montré du courage ; elle a donné de l'instruction à sa fille et assuré son bonheur. »

— C'est bien beau, ce que vous dites-là, répondit avec un soupir la mère de Godelive; mais cela ne se passera pas toujours ainsi.

— Eh ! quand bien même la chose serait incertaine, condamneriez vous pour cela Godelive à une pauvreté éternelle, lorsque vous connaissez le moyen de lui procurer un sort meilleur? N'êtes vous pas mère, et la conviction d'avoir rempli votre devoir ne vous rendrait-elle pas heureuse et fière ?

— Aller à l'école, c'est facile à dire, murmura

IG

IIISTOIUE DE DEUX ENFANTS D'OL'V II lERS.

madame Wihlenslag en secouant la lole; mais l'argent, les frais?

— ('ela ne vous coulera rien, Lina. Chez les sœurs de Nonncnbosch, derrii're l'église Sainle- Aniie, on recevra voire enfant avec joie, et on l'instruira gratis aussi longtemps que vous voudrez. Qu'est-ce que ces deux années? Godelive d'ailleurs ne peut encore rien gagner, el. une (ois instruile, elle sera d'autant plus c.ipalile de gagner un bon salaire. Soyez certaine que, si vous suivez mon conseil, vous m'en remercierez plus lard.

Madame Wildenslag baissa la tête et ne répondit jias.

— Kli bien, que pensez-vous de mon conseil? demanda sa voisine.

— Laissez-moi réiléchir; c'est une affaire imj)ortaiite. Oui, je suis mère, et le bonheur de mon enfant...

Tout à coup, elle se leva, courut à une armoire, mit un bonnet blanc et jeta un manteau sur ses épaules.

— Allons, Christine, dit-elle, venez avec moi.

— Que voulez-vous faire? demanda madame Damhout étonnée.

— Ce que je veux faire ? J'ai une bonne pensée maintenant, et j'ai peur (pi'elle ne change. Je suis ainsi faite : je dois agir tout de suite, sinon cela ne se fait plus. Nous allons chez les sœurs, pour voir si elles veulent recevoir ma Godelive dans kur école.

— iNe devez-vous pas d'abord consulter votre mari à ce sujet?

— Ne vous inquiétez pas de cela. Un peu de tapage et de reproches ne me rendra pa-; malade. Godelive est mon enfant, et, nue fois la clntse terminée, j'aurai plus facilement raison de son père. Venez, venez, ne perdons pas de temps! Vous savez parler poliment, Christine; si v(nis prenez la parole chez les sœurs, nous réussirons tout de suite, si c'est possible

Les deux femmes sortirent ensemble et disparurent bientôt <lerriëre l'angle de la ruelle.

Sur ces entrefaites, Havon et (iodelive attendaient avec une impatience (iévreuse le retour de madame Damhout. D'abord, ils s'étaient soutenus l'un l'autre par l'espérance d'une bonne nouvelle; mais, comme la mère de Havon restait lon,:;temps absente, ils commençaient à perdre cotrage.

Depuis une demi-henre, il<pleuraienlensilence, lorsque la porte s'ouvrit tout à coup el livra passage aux «leux mères. Ils se levèrent tout tremblants. L'espoir el la crainte se lisaient dans leurs yeux.

— Godelive, dit madame Wildenslag :i\rc une grande joie, tu n'iras pas à la fabriiine de den-

telles. Demain, tu vas à l'école chez les sœurs de Noimenbosch, el tu apprendras à lire comme Bavon.

L'heureuse Godelive poussa un cri de joie : elle embrassa sa mère et madame Damhout; elle prit Davon par les mains el se mita danser avec lui autour de la chambre.

— Je puis aller à l'école et apprendre à lire comme Davon, s'écriail-elle en battant des mains. Quel bonheur!

Va elle se jeta sur le sein de sa mère, lui caressa les joues des deux mains el murmura avec l'accent de la jdus profonde reconnaissance :

— Ah! ma chère mère, ma chère mère, (jue vous êtes bonne pour votre pauvre Godelive! Oh! que je vous aime et que je vous aimerai toujours!

Madame Wildenslag essuya une larme. Jamais elle n'avait été si tière, jamais elle n'avait ressenti une joie plus sincère et plus pure. Il lui semblait (jue quelque chose de noble s'était éveillé en elle. Elle avait du moins ce sentiment de satisfaction intérieure cpii s'élève en nous comme la première récompense du devoir accompli.

— Viens, GoJelive, dit-elle, retournons à la maison. 11 faut que j'examine tous tes habillements el (|ue je t'achète nue nouvelle paire de souliers. \ l'école, tous les enfants sont très propres, et je ne veux pas qu'il y ait qnel(|ue chose à dire sur toi.

En sortant, elle serra avec force la main de madame Damhout en lui disant pour tout salut :

— Merci! merci!

Godelive fut mise à l'école chez les s(eurf. Gomme la pauvre enfant se sentait heureuse el fière lorsqu'elle traversait la rue avec ses petits livres et son ardoise dans la main! Elle allait recevoir de l'instruction et serait donc une créature |irivilégiée entre tous les pauvres enfants d'ouvriers qui ne pouvaient i)as aller à l'école. La certitude qu'elle était l'objet d'une faveur inattendue et particnlièic l'animait d'un zèle extraordinaire. Clia(|ue soir, elle répétait ses leçons avec Davon. Comme elle avait l'esprit vif et la mémoire excellente, elle fil en moins d'un an des pntgrès si rapides, que ses institutrices mêmes en furent étonnées. E:i outre, elle était si obéissante, si reconnaissante, si care>sante. que les sours la traitaient avec une préférence marquée et étaient lières des fruits surprenants que leurs leçons avaient portés chez celte pauvre enfant d'ouvriers.

Le père Wildenslag n'avait jamais franchement consenti à laisser sa lille aller à réc(de. Il grm:dait encore tous les jours contre ce qu'il appelait une dangereuse folie; et, quaml il en parlait avec .«^a femme, il n'épargnait pas les |iar<des amères. C'était une idée enracinée chez lui, (jue l'inslruc-

tion doit infailliblement mener à sa perte un enfant (l'ouvrier; car, d'après lui, l'instruction engendrait le goût de la toilette, la vanité et beaucoup d'autres mauvaises choses. Le moindre mal était Ojue les enfants, élevés ainsi au-dessus de leur état, regardaient leurs parents de haut en bas. D'ailleurs, pendant qu'on étudie on ne gagne rien, et c'est autant de dérobé aux parents, qui ont droit au salaire de leurs enfants. Il n'était pas seul de cet avis; sa femme pouvait le demander à tous ses voisins, excepté à madame Damhout, tous parleraient comme lui. Dans les premiers temps, à force de répéter la même chose et de faire de sinistres prédictions, il avait jeté le doute dans l'esprit de sa femme; mais, petit à petit, ses paroles étaient devenues impuissantes sur elle.

Godelive assistait souvent aux entretiens où son sort était mis en discussion; elle écoutait et voyait en tremblant comment sa mère la défendait, et comme elle avait à souffrir pour que sa lille pût continuer à aller à l'école. L'enfant savait trouver des paroles si touchantes et de si tendres caresses pour consoler sa mère; elle exprimait sa reconnaissance avec tant de sentiment et de force, que madame Wildenslag pressait souvent contre son cœur sa chère Godelive et l'embrassait avec attendrissement.

Par gratitude pour sa mère, Godelive cherchait tous les moyens de se rendre utile. Elle se levait dès l'aube du jour, arrangeait, nettoyait et récurait si bien, que la maison de Jean Wildenslag avait pris peu à peu un aspect moins repoussant. Elle parlait avec sa mère de ce qu'elle apprenait à l'école et des belles leçons de morale et de bienséance que les sœurs lui donnaient. L'enfant commença ainsi, sans s'en douter, l'éducation de sa mère, et jeta dans son cerveau les premiers rayons de lumière qui y eussent jamais pénétré.

Madame Wildenslag, malgré son ignorance et sa grossièreté, avait un bon cœur et un esprit droit. Quand elle était seule avec Godelive, et qu'elle entendait l'enfant parler si simplement et s>i bien de choses qui lui étaient absolument étrangères, de piété, de morale, de devoir, elle se sentait comme transportée dans une autre atmosphère, et il lui semblait que son âme s'élevait et s'épurait au contact de son enfant.

Aussi disait-elle souvent à sa voisine : — Voyez-vous, voisine Damhout, nous autres pauvres gens, nous croyons que nous sommes bêtes et méchants, cela n'est pourtant pas vrai. Le bien est en nous, mais personne ne l'en a vu sortir. Si mes parents m'avaient mieux élevée et m'avaient envoyée à l'école, je serais devenue une autre femme; car maintenant, je le sens bien, je ne suis pas aussi bouchée qua je le croyais moi-même.

Ah! si c'était à refaire! Mais il est trop tard, voisine. Du moins, j'ai le bonheur de savoir que ma Godelive sera instruite. C'est un petit ange dans ma maison; et mon mari peut me faire peur tant qu'il voudra, je suis certaine que mon enfant ne me causera que de la joie aussi longtemps que je vivrai. Pour ce qui regarde ses frères et sœurs, grands et petits, il n'y a rien de bon à attendre d'eux : ils se regimbent contre moi, comme si j'étais née pour être leur esclave. J'ai fait tout au monde pour obtenir que les plus petits aillent aussi à l'école; mais Wildenslag saute au plafond de colère dès que j'en parle.

Peut-être la satisfaction de madame Wildenslag avait-elle encore une autre cause. Elle était allée à l'école de Godelive; les sœurs l'avaient reçoe avec une grande politesse et avec une joie visible, l'avaient félicitée des progrès surprenants de son enfant et de la résokition qu'elle avait prise, elle, pauvre femme d'ouvrier, d'envoyer son enfant à l'école ; mais ce qui la flattait surtout, c'est que les sœurs l'avaient invitée à prendre le café avec elles.

Naturellement un tel honneur et de tels éloges lui avaient tourné la tête, et elle était sortie de cliez les sœurs avec le ferme dessein de laisser Godelive chez elles aussi longtemps que possible. Il s'ensuivit que, après les deux ans écoulés, elle imagina mille moyens détournés et résista même ouvertement à son mari, pour que Godelive pût aller à l'école quelques mois de plus.

Cependant tout n'était pas plaisir dans la vie de Godelive. Ses frères et sœurs, dont trois déjà travaillaient dans la fabrique , avaient conçu une espèce de haine contre elle. Cela leur paraissait une criante injustice que Godelive, sans apporter de l'argent dans la maison, pût vivre à ne rien faire. Certes, c'était une injustice des parents de ne pas avoir fait instruire tous leurs enfants; mais ceux-ci ne le comprenaient pas de la sorte. Ils croyaient devoir se venger sur Godelive seule. Ils rappelaient ironiquement mam'selle, la traitaient de fainéante et de pique-assiette, la malmenaient, déchiraient ou souillaient ses livres et paraissaient avoir fait un complot pour tourmenter la pauvre enfant.

Godelive supportait tout avec une patience angélique; seulement, quand on salissait ses livres et ses cahiers, elle pleurait en silence , parce qu'elle craignait d'être grondée par les sœurs.

Chaque jour, dès le souper fini, elle allait avec ses livres à la maison de la femme Damhout. Là elle lisait et écrivait à côté de Bavon, elle recevait ses leçons et ses corrections avec une amitié reconnaissante; puis ils jouaient quelques instants; mais, le plus souvent, elle causait avec son jeune

HISTOIRE DE DEUX ENFANTS D'OUVKIEHS

iiini de ce qu'ils se proposaient de lairi' par la suile, et de ce (lu'ils atlendaieni l'iiii el l'aiitie de l'avenir.

.Madame Damliout travaillait sans relAclie à confectionner des blouses ou d'autres vêlements de toile. Comme, depuis peu, sa fdle ainéc allait également à l'école, elle devait l:\clierde {;a;;ner un peu plus d'argent, pour que son mari ne s'aper(.iil pas (jue l'instruction iiea enfants, (|iiiti(|ue gratuite, exigeait cependant quel(|ues sacrifices.

Souvent, lors(|ue Adrien Dandiont s'était trouvé en ci)m|)agt)ie de Jean Wddenslag, il revenait à la maison avec un visage sombre, et alors il lui échappait des remar(|ues peu agréables (|ui laissaient [lercer rin(|uiétiule (|u'il conservait touchant l'éducation que sa femme donnait à ses enfants.

Peut-être la pauvre mère elle-même n'élaitelle j)as exemple de crainte lîi d'incerliliide, car elle ne cessait de louer devant Bavon el Godelive, sous toutes les formes et en toute circonstance, l'amour et la reconnaissance des enfants envers leurs parents comme le plus saint des devoirs.

Comme si, par une inspiration secrète, elle sentait (|ue l'instruction seule ne suffît point, elle déposait avec la plus touchante et la |dus tendre sollicitude, dans les cœurs de Havon et de Godelive, les germes des plus |iures vertus el le plus pntfond sentiment du devoir.

Depuis des années, elle était habiluéc-à la présence de la |)elite Codelive ; die trouvait son bonheur dans l'amilié des deux enfants l'un |)our l'autre el dans leur ajqdiralion studieuse. Elle considérait, pour ainsi dire, la bonne petit(! tille comme sa propre enfant. N'était-ce pas grâce à •die rpie Ciodelive allait à l'école, et ce bienfait ne lui donnait-il pas le droit de l'aimer comme sa m le?

(lodelive la récompensait de son amour, imn seulement par une vive gratitude, mais aussi par un sentiment d'estime el de respect (|n'elle reportait même sur IJavon ; car, quoiqu'elle véciàt à ses cTjtés comme sa sœur et son égal, il restait à ses yeux un être supérieur rpii lui aecordail son amitié el sa noble protection dont elle n'était pas digtn*.

Kniin, lorsque Godelive eut fréquenté l'école pendint trois ans, sa mère ne |iul pas résister plus littiglemps à S(m mari, et il fut résolu (|u'au commencement de la semaine suivante, la jeune lille quitterait l'institution des sn-urs.

NNililcnslag avait rintention de l'envoyer immédiatement h la fabriipie, où elle gagnerait tout de suile queUjues sous par jour, tandis qu'en lui a|>prenant un métier, il se passerait au moins deux années avant (ju'elle rapportât à la maison plus de deux sous par semaine. Le résultat le

|)lus clair à ses yeux de cette |)erte d'argent, c'était un verre de bière de moins pour lui et un plat de viande de moins sur la table. Il était blessé d'aillems |)ar l'idée de voir sa fille faire nn métier de demoiselle et n'être pas ouvrière de fabri(iue comme ses parents.

Cependant, sur ce point, il ne put avoir raisoir. Dans l'espiit de sa femme, l'avenir de (iodelive était tout tracé, comme la mère de Bavon le lui avait montré; elle deviendrait couturière, (ille de bonti(|ue et enfin maîtresse. Il n'y avait rien à y faire, et son mari jjouvail gronder el pester tant (|u'il voudrait.

Lors(pie (iodelive apporta à Bavon cette nouvelle inattendue et lui annonça (|u"elle allait quitter l'école, la première impression fut la stupeur, suivie d'une douleur muette. Les enfants ne voyaient aucun moyen de s'y opposer et se résignaient; mais leurs yeux, quand leurs regards se rencontraient, parlaient avec éloquence, et, de temps en temps, un gros soupir soulevait la poitrine de Godelive. Elle était si bien chez les sœurs! On l'aimait tant, el elle portait une si vive alleclion à ses maîtresses ! Dire un éternel adieu à ses bienfaitrices lui paraissait dur et cruel. Mais il le fallait bien; elle était pauvre et devait apprendre un métier; elle le savait bien.

Madame Damliout dit à sa voisine qu'elle ne pouvait |)as se dispenser d'aller prévenir les sœurs de sa résolution, el, par la même occasion, de les remercier mille fois du fond du cœur de leur bonté.

Comme Lina avait été accueillie dans l'institution avec une cordialité toute particulière, elle suivit le conseil de sa voisine.

Celles qui parurent le plus surprises et le plus alfligées de cette nouvelle inattendue, ce furent les sœurs.

Godelive était une élève dont elles étaient fières, mais toutes lui portaient une alTection |>arliculière à cause de sa bonne conduite el de son zèle, et plus encore, peut-être, à cause de sa touchante reconnaissance. D'ailleurs, depuis quelques mois, (iodelive leur avait déjà été utile pour apprendre il lire aux petites /illcs.

Après que les sœurs eurent entendu les raisons de madame Wildenslag, elles rapprochèrent leurs têtes et se parlèieul(|uel(|ues instanlsà voix basse.

Alors la plus ;'igée dit :

— Madame, cela nous ferait de la peine de perdre sitAt notre meilleure élève. Nous éti(ms fières d'elli', et nous auiions désiré la garder encore un an, pour montrer de quoi nous sommes capables (juand nos leçons tombent sur une terre (erlile. .Ne pourriez-vous pas la lai-ser encor» un peu dans notre école?

HISTOIRE DE DEUX ENFANTS D'OUVRIERS

— Impossible, mes sœurs, répondit madame Wildenslag avec un soupir. Je le voudrais bien aussi, puisque je n'ai qu'un seul enfant (\m ait pu aller à l'école, je voudrais la laisser s'instruire aussi longtemps ((u'elle le pourrait; mais il n'y a pas moyen de persuader mon mari. Nous ne pouvons pas vivre ainsi. Les enfants coûtent de l'argent; je n'en ai pas moins que six, et, croyez-moi, ils nous mangent littéralement la laine sur le dos. Si les enfants ne pouvaient pas gagner leur vie dès qu'ils sont grands, les gens de notre classe seraient tous sur la liste des pauvres.

— Et quand croyez-vous que Godelive, en apprenant l'état de couturière, puisse commencer à gagner sa nourriture?

— Pas bien vite, mes sœurs, je le sais; peutêtre dans deux ans, petit à petit.

— Eh bien, nous voulons vous faire une bonne proposition. Laissez Godelive continuer à fréquenter l'école. Elle dînera et elle soupera ici, et même elle y déjeunera, si vous voulez. Nous mettrons tous nos soins àlui apprendre à bien coudre, et, dès qu'elle aura treize ou quatorze ans et qu'elle sera bien instruite, nous la placerons nousmêmes dans un atelier, chez une maîtresse qui la protégera et la fera avancer. Elle regagnera ainsi amplement le temps perdu. Cette proposition vous plaît-elle?

— Ah! chères sœurs, que vous êtes bonnes pour ma pauvre enfant! s'écria la mère, les larmes aux yeux. Que Dieu vous récompense de votre bienfaisance! Oui, oui, certes, j'accepte de tout mon cœur votre offre généreuse.

C'est ainsi que Godelive, malgré les résistances de son père, resta à l'école des sœurs.

Pour ce qui regarde Bavon, il se distinguait entre tous ses condisciples de lécole communale. Il était beaucoup plus avancé que Godelive; il avait une belle écriture , il était très exercé dans le calcul, et même il avait déjà fait quelques progrès dans la langue française. Ses maîtres prenaient plaisir à voir son application et la vivacité de son intelligence, et étaient fiers de ses progrès rapides.

Comme ses parents le destinaient au métier de .mécanicien ou de charpentier, il suivait depuis cinq ou six mois les leçons de l'académie de dessin, et tout faisait supposer qu'il irait également très loin dans cette nouvelle branche.

Avec toutes ses occupations, et bien qu'il ne rentrât à la maison qu'à huit heures du soir, il trouvait encore le temps d'aider Godelive, en jouant, dans ses premières études de la langue française qu'elle avait commencé à apprendre à l'école.

Une année entière s'écoula ainsi, sans qu'aucune

contrariété vînt troubler le bonheur tranquille de madame Damhout et des deux enfants. Un seul événement (si le mot événement peut s'a|)|)liquer à si peu de chose) était de nature à se graver dans leur souvenir.

Bavon avait montré depuis quelque temps un singulier penchant à la solitude. Deux fois, quand, le dimanche, ses parents avaient voulu le prendre avec eux à la promenade, comme d'habitude, il était resté seul à la maison, sous prétexte (ju'il avait beaucoup de besogne à achever. Sa mère l'avait surpris un jour, lui cachant quelque chose avec une précipitation inquiète.

Qu'est-ce donc qui pouvait tant l'occuper? Il ne voulait pas le dire; il évitait toute explication à ce sujet, et madame Damhout n'était pas sans inquiétude, quoiqu'elle ne sût pas au juste ce qu'elle craignait.

Un certain soir, Bavon, revenant de l'école, parut entièrement joyeux. 11 courait d'un bouta l'autre de la chambre avec une impatience visible en répétant :

— Godelive n'est-elle pas encore venue? Où donc reste-t-elle? Si elle ne venait pas ce soir!

Et, comme madame Damhout lui demendait ce qui le préoccupait ainsi, il répondit en riant :

— Tu le verras tantôt, chère mère, et tu sauras alors ce que je te cachais. Ah! ah! voilà Godelive! s'écria-t-il.

La jeune fille le considéra avec étonnement et regarda autour d'elle pour deviner ce qui le rendait si joyeux.

— Quel jour du mois sommes-nous? lui de manda-t-il.

— Je n'en sais rien , balbutia-t-elle. Nous sommes dans le mois de juillet.

— Eh bien, consulte cetalmanach, le 6 du mois, quelle sainte est-ce?

— Sainte Godelive ! dit la jeune fille avec surprise.

— Oui, Godelive, c'est ta fête, dit-il. Je vais te fêter, j'ai un cadeau pour toi. J'y ai travaillé en secret pendant tout un mois. Tu ne dois pas en rire, ni maman non plus. J'ai fait ce que j'ai pu.

Il ouvrit un grand cahier, en tira une feuille de papier, la posa sur la table et dit :

— Tiens, mère ! tiens, Godelive ! voilà mon cadeau !

Sur le papier, on voyait les figures de deux enfants peintes au lavis, un jeune garçon et une jeune fille, la main dans la main et tenant chacun dans celle qui restait libre, un livre ouvert. Tout autour on avait peint un bord tricolore, et ces couleurs variées lui donnaient un grand éclat. Sans doute, Bravon s'était efforcé de faire son propre portrait et celui de Godelive. Les vêtements res-

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semblaient à peu près; mais l'ensemble t'iait une œuvre si j^Tossière et si imparfaite, (ju'il eût été diflicile de deviner l'intention de l'auteur, s'il n'avait écrit au-dessous en grandes lettres : Baron et GodcHrc.

Surpris et presque triste, parce que la petite lille restait immobile et ne donnait pas île sii;nes de joie, il dit d'un ton confus :

— Oui, Godelive, ce n'est pas bien fait, je le sais bien. Je l'ai fait pour rire; c'est un souvenir du temps où nous apprenions à lire ensemble.

Godelive pencha la trte et commença à pleurer en silence; les larmes tombaient de ses joues comme des perles.

— Qu'est-ce (|ue cela? murmura le jeune garçon avec étonnement. Pour(iuoi pleures-tu?

— Je n'en sais rien, répondit-elle. Parce que lu es si bon pour moi !

— Allons, allons, ce n'est qu'un jeu, dit Bavon. Si j'avais su que la petite image dtit te faire pleurer, je l'aurais déchirée en mille morceaux.

— Oh! la déchirer! s'écria (jodelive avec frayeur. Ne fais pas cela! Donne-la-moi, s'il te plait.

— Mais c'est pour toi (|ne jel'ai faite, Godelive.

— Merci, Bavon; je conserverai précieusement le souvenir de ton amitié.

Elle prit le papier, et comme si elle craignait encore que l'image ne lui fut enlevée, elle s'élança hors de la maison en disant qu'elle voulait la montrer à sa mère.

Enfin le temps était venu où Bavon allait quitter l'école pour être placé comme apprenti dans un atelier de mécanicien. Il avait plus de quatorze ans et son éducation était terminée.

Lorsque l'instiluteur en chef fut informé de cette résolution, il vint lui-même dans la demeure de Damhout pour conseiller aux parents de son élève de laisser leur fils aller encore à l'école, du moins jusqu'à la prochaine distribution des prix. 11 ne doutait pas que Bavon ne remportât tous les premiers prix de la première division. Sortir premier de l'école serait pour lui un grand lumm-ur, et pourrait être plus tard un titre à la prote( tion. L'in>tituteur en chef aimait beaucoup Bavon à cause de son bon cœur et de son esprit vif, et il ne cacha pas aux parents qu'il tenait h vdir obtenir par son élt-ve préféré l'honneur et la gloire d'un triomphe.

Il fui, par conséqueet, déridé que Bavon resterait à l'école.

Depuis un mois, Godelive avait été placée chez

une bonne couturière par ses iristitutrices. Comme protégée des sœurs, elle gagnait dès le commencement un franc par semaine. A cause de l'exiguilé de ce salaire, Wildenslagreproch.-Wl souvent à sa femme sa sottise et tâchait d'obtenir d'elle (|ue Godelive allât à la fabrique.

Là, les enfants ne doivent pas passer de longues années en a|iprentissage,el ils y gagnent imnn-diatement beaucoup plus d'argent jjue dans tout autre métier. Néanmoins, ((uoiqu'il ne cessât de manifester son opinion enracinée à ce sujet, sa femme ne voulait pas en entendre parler.

Le soir, après les heures de travail, Godelive venait chez madame Damhout. Elle avait trop à sonffrir de ses frères et de ses sœurs à la maison, et sa mère, elle-même, l'engageait à chercher la paix et le plaisir tranquille ({u'elle ne pouvait trouver chez elle.

Par habitude et par affection, elle prenait encore part aux leçons de Bavon, en se réjouissant avec lui de l'honneur et du bonheur qui l'attendaient à la prochaine distribution des prix.

11 survint des événements inattentlusqni mirent l'industrie gantoise, et par conséquent aussi les ouvriers, à de grandes é|)reuves. Beaucoup de questions soulevées par la révolution de juillet en France, et par les journées de septembre eu Belgique, étaient restées indécises. Les négociations entre les puissances n'ayant pu amener une résolution, <|uelqiies-unes menacèrent de faire valoir leurs droits par leurs armes. Tous les peuples, dans la crainte d'une guerre européenne, rassemblèrent avec grande hâte leurs forces militaires. Cela éveilla une panique générale, dont le commerce et l'industrie devinrent, comme d'habitude, les premières victimes. La surabondance des approvisionnciments d'éloiïe dans les magasins, quelques grandes banqueroutes à Londres et à Paris, l'augmentation du colon brut, résultant de la prévision d'une interruption dans les transports maritimes, tout cela eut pour effet que les fabricants ne pouvaient faire travailler (|u'avec perte, et que la plu|)art fermèrent leur fabrique.

A Gand seul, vingt mille ouvriers furent sans ouvrage. Comme l'arlisan, même lorsqu'il gagne beaucoup d'argent et n'a pas d'enfants, ne pense, ordinairement pas au lendemain, tous ces malheureux tombèrent tout à coui) du bien-ôtre dans la plus profonde misère. Au commencement, ils trouvèrent encore ((uelcjuc chose à crédit chez les boutiquiers et les boulangers; mais, au bout de (|uin/e jours, cette ressource était épuisée, et alors la faim et la véritable détresse vinrent assaillir ces milliers d'ouvriers avec femmes et enfants. On les voyait stationner en groupes nombreux sur les places ou errer dans les rues, le visage pâle et le

HISTOIRE DE DEUX ENFANTS D'OUVRIERS

Ils se prirent les mains. (Page 28.)

regard éteint, murmurant et menaçant, et paraissant ' prêts à sortir de l'extrême misère par la violence.

Emus de pitié ou espérant que celte situation grave ne se prolongerait pas, quelques fabricants offrirent à leurs ouvriers de travailler avec une certaine réduction de salaire, et, de cette façon, plus de moitié des établissements industriels se rouvrirent.

Mais un grand nombre de fdeurs et de tisserands rejetèrent avec indignation les conditions posées et reprochèrent aux fabricants de vouloir, par égoïsme, profiler des circonstances pour abaisser le salaire du travail. Après s'être excités pendant deux ou trois jours, égarés par l'ignorance et par la faim, ils coururent en bandes furieuses vers les fabriques ouvertes et essayèrent par la violence de les réduire à l'inactivité. Ils maltraitèrent leurs camarades, qui, pour rapporter du pain à leurs femmes et à leurs enfants, avaient accepté la

réduction; ils endommagèrent les bâtiments et les métiers, et se livrèrent à des actes de violence qui nécessitèrent l'intervention de la force armée. Ces scènes de désordre inspirèrent aux fabricants une grande frayeur et un profond regret; les fabriques se fermèrent de nouveau et des milliers de ménages d'ouvriers furent plongés dans une affreuse misère. C'était surtout dans la demeure de Wildenslag qu'on ressentait le besoin et les privations, car il y avait beaucoup d'enfants, et l'on avait l'habitude de dépenser au jour le jour, sans prévoyance de l'avenir, tout ce que l'on gagnait. Madame Wildenslag avait une vie amère et cruelle. Tout le chagrin et toute la mauvaise humeur de son mari et de ses enfants retombaient sur elle, et elle n'entendait toute la journée que des reproches et des injures, comme si elle était l'esclave destinée à supporter dans le ménage le mécontentement de tous les autres.

IlISTOIllE DL DELX ENFA.NTS D'OUVUIEUS.

Godelive, qui avait aussi sa pari dans les luiilalitt'S de st's frères el sd'iirs, élail l'uiilinie consolaliun (jui restât à sa mère; car celte eiilaiit, du moins, la chérissait et versait des larmes d'aniour et de piété sur sa poitrine, lorsque les autres l'avaient injuriée et maltraitée.

Dans la demeure des Oamiioul, la misère ne se fit pas sentir si vite. Les boutiquiers avaient plus de confiance en eux el leur donnèrent un plus long créilit, paico qu'ils avaient la réputation de ^'ens économes. D'ailleurs, madame Damhoul, à (jui la couture ne faisait pas défaut, travaillait dés l'aube du jour jus(ju'à on/e heures du soir sans relâche. Peut-être la vaillante leniine avait-elle un petit magot. Son zèle, son désir d'empêcher que son mari eût jamais à se plaindre de rin^truction don née aux enfants, permettaient de su pposercju'elle avait mis quelque chose de côté pour les nécessités imprévues. Au commencement du mois, rien ne manquait dons son ménage; elle invitait n''Mne souvent la pauvre Godelive, qui avait peut-être faim, à venir souper chez elle. .Alais,. cliaqne fois, la jeune fille rougissait en recevant celte invitation et refusait en tremblant, comme si la pensée de recevoir une aumùniî dans cette maison la frappait de honte et d'elVroi.

Les ouvriers affamés continuaient à errer dans les rues de Gand. Habitués dès l'enfance à une seule espèce de travail et à un mouvement uniforme et limité, ils étaient incapables de recourir à un autre lalieur. L'idée ne leur en vint même pas, el ils se seraient plutôt laissés mourir de faim avec toute leur famille (jue de chercher une ressource provisoire dans une autre occupation

La longue durée de rinterruplion «lu travail (inil par faire sentir aussi le besoin à la famille Danihout. Ed eiïet, ce que la femme pouvait gagner par son travail opiniâtre de couture ne pouvait pis suffire pour payer b- loyi-r cl la nourriture ^\^-. cinq \h'.vsonnes, et dans les bouti(|ues on commençait à faire des difficultés pour accorder un plus long crédit.

Soutenu (lar le c(»urage de s;i fcmiin', qui, comme il le (lisait lui-même, travaillait à s'user les doigts, Damhoul s'ellbrçait de trouver du travail en ville pour gagner quelque chose. La |)remière semaine, il n'y réussit pas, caria crainte de la guerre avait paralysé plus d'une industrie, et il y avait des rentaiiiesde malheureux quicherchaienl del'ouvra. geel du pain. Kiilin cependant, el quni(|u'il lui en coù'àl, il acçf|)la avec (pwlques aulrrs de curer et d'approfondir un fossé bourbeux.

Sa 'emnie s'altri>la profondément de le voir enirepiendre un pareil ouvrage et essava de lui persuader (|u'il devait l'abainlonner, en lui disant qu'ds trouveraient bien moyen de vivoter jusqu'à ce qu'il eut trouvé quelque chose de mieux.

Mais le mari, (|ui était désespéré de son oisiveté et ne voulait pas laisser peser plus longtemps sur son excellente femme les charges du ménage, lui résista et commença dès le lendemain l'ouvrage si mauvais pour lui.

H le soutint pendant la premièresemaine; à la vérité, il était triste au fimd du cœur, et tous ses membres étaient comme rompus; mais il n'en laissait rien voir, et, devant sa femme et ses enfants, il se munirait de bonne humeur.

Un après-midi cependant, il revint au logis, se laissa tomber sans force sur une chaise et dit que la fièvre froide s'était emparée de lui. Il était très pâle (Ml effet, et, de temps à autre, un frisson violent parcourait ses membres. Une expression de frayeur secrète, une altération de son visage qui ne présageait rien de bon, firent craindre à madame Damhoul que son mari ne fût atteint d'une grave et dangereuse maladie. Elle comprima ses larmes pour ne pas rinquiéler, l'obligea à aller se coucher el lui préparade la tisane, en le consolant par l'espoir d'une guérison rapide

Mais l'étal d'Adrien Damhoul empirait à chaque instant , il avait un grand mal de lèle, toussait avec un bruit sourd et se plaignait d'un violent point de côté.

La femme, inquiète, ne savait que faire; elle n'osait pas laisser son mari seul, et cependant il fallait en toule hâte chercher le médecin. En allant el venant, elle dit tout bas à sa petite fille d'aller appeler madame Wildenslag. Lorsque, <|uelques instant après, elle entendit ouvrir la |)oile, elle descendit l'escalier, raconta à sa voisine (|ue son mari était rentré malade et la pria de veiller auprès de sou lit jusi|u'à ce (lu'elle eût prévenu le médecin.

Par bonheur, madame llamhoul trouva le docteur chez lui et prêl à sortir; elle n'eut pas besoin (le le prier pour le décider à venir pi(uiipleineiit. Il jugea, d'après ses ex[)licalions, qu'il s'agissait probablement d'une pleurésie aiguë, m.iladie souvent mortelle lorsi|u'on ne la c(Uiibat pas iniinédiateinenl.

Son pressenliinenl était fondé; arrivé auprès du malade, il reconnut une innamiiialion de la plèvre, el, en conséquence, son premier soin fut d'ouvrir une veine du malade, et de lui tirer du sang en si grande (|uaiiiilé (pi'il lomba en défaillance.

A la vue (lu saiiL' (le son mari, madame Damhout ne put retenir sa (htuleur; elle fondit en larme> et continua à pleurer en se cachant la figure dans les mains, pemlanl (|iie madame Wildenslag aidait le (locleiir dans s(ui ministère.

Lorsque le médecin vit que le malade revenait à lui, il écrivit une ordonnance et dit :

HISTOIRE DE DEUX ENFANTS D'OUVRIEIIS

— Qu'on aille chercher cela chez le pharmacien, et qu'on lui en donne toutes les heures une cuiller à café. Il ne faut pas vous désespérer ainsi, femme; la maladie est grave lorsi^u'on ne la prend pas à temps; mais vous avez bien fait de venir m'appeler tout de suite. Maintenant, je suis presque certain que je guérirai votre mari. Mais il peut se passer des semaines avant qu'il soit tout à fait rétabli. Il aura probablement envie de dormir, ne le dérangez pas et ne lui adressez point la parole, il a besoin de repos. Descendez, vous entendrez bien s'il désire quelque chose . Surtout qu'on ne lui donne aucune nourriture, cela pourrait être mortel pour lui.

Et, lorsqu'il fut descendu avec les deux femmes, il dit encore avant de parlir :

— Ayez bon courage; je reviendrai ce soir voir comment va le malade.

Madame Damhoutse laissa tomber sur une chaise et recommença à pleurer ù chaudes larmes. On ne distinguait à travers ses sanglots que ces mots :

— Mon malheureux mari! mes pauvres enfants! Sa voisine essaya de la consoler et de lui donner

du courage. Soit qu'elle réussit, soit que la conscience de ses devoirs de mère et d'épouse rendit des forces à madame Damhout, toujours estil que celle-ci cessa de pleurer.

— Oui, Lina, dit-elle, vous avez raison; je ne dois pas me laisser aller à la tristesse et à l'inquiétude. Je suis seule, seule pour tout. Ah! mon pauvre Bavon ! comment lui dire que l'on a tiré tant de sang à son père? Mais je ne dois pas parler ainsi; je tâcherai de le lui cacher. Voilà l'ordonnance, Lina; je ne puis pas quitter mon mari. Auriez-vous la bonté d'aller chercher la petite bouteille?

— Quelle demande! répondit madame Wildenslag. Sans doute on murmure et on gronde en ce moment contre moi, parce que je suis sortie; mais, pour rendre service, j'en supporterais bien d'autres. Vous ne pouvez pas demeurer ainsi seule ; je vous enverrai quelqu'un qui vous sera peut-être plus utile qu'une servante à gages.

Madame Damhout, restée seule, écouta, le cœur palpitant, au bas de l'escalier, et monta même jusqu'à l'étage pour apaiser son inquiétude. Elle entendit respirer son mari, fit à dessein quelque bruit; mais le malade ne remuait pas et paraissait dormir.

Cela lui donna un peu de courage; elle redescendit, s'assit sur une chaise, joignit les mains et commença à prier en levant les mains au ciel.

Godelive entra dans la chambre, tenant à la main une petite bouteille qu'elle posa sur la table; puis elle s'approcha de madame Damhout, l'embrassa affectueusement et se mit à pleurer en silence sur sa poitrine.

La tendre compassion de la petile fille arracha de nouvelles larmes à madame Damhout ; mais, après s'être apitoyée pendant quelques instants sur le malheur de son mari, elle devint maîtresse d'ellemême et demanda :

— Godelive, tu ne vas donc pas à ton atelier, puisque tu es allée chercher la bouteille?

— Ma mère y est allée; elle est venue à notre magasin et a causé avec mademoiselle. Je puis rester à la maison aussi longtemps que je voudrai, fût-ce pendant plus d'une semaine.

— Pourquoi rester à la maison? murmura madame Damhout, qui commençait à soupçonner la vérité.

— Vous êtes si seule! pour vous aider à soigner maître Damhout, et pour faire vos commissions.

— Non, non, mon enfant; c'est trop de bonté à toutes deux; je ferai rester Bavon à la maison. Tu ne peux pas interrompre ton apprentissage; cela pourrait le faire du tort.

La jeune fille joignit les mains en suppliant, et dit:

— Vous avez toujours été si bonne et si atïectueuse pour moi ! C'est à vous que je dois d'avoir pu apprendre à lire. Je vous en prie, ne refusez pas mes petits services. Ma mère et ma maîtresse m'ont permis de rester près de vous aussi longtemps que je puis vous être utile. Laissez Bavon à son école, sinon il ne pourra pas remporter des prix. Ce serajt pour lui, pour vous et pour son père un nouveau et grand chagrin.

Et, sans attendre une réponse, elle remit les chaises à leur place et prit un balai pour nettoyer la chambre.

Madame Damhout la regarda un moment, le cœur Italtanl, alla à elle et l'embrassa en murmurant :

— Eh bien, ma pauvre Godelive, j'accepte ton aide pendant une couple de jours, jusqu'à ce que mon mari aille un peu mieux. Dieu te récompeasera pour ta gratitude et ton bon cœur.

Le soir, lorsque Bavon et sa sœur Amélie revinrent à la maison, on leur dit que leur père avait la fièvre et qu'on ne pouvait pas troubler son repos. Le jeune garçon voyait bien, à la tristesse de sa mère et au silence de Godelive, que la maladie de son père était grave. Il versa des larmes silencieuses jusqu'à ce que le docteur, qui était venu pour visiter encore une fois le malade, descendit l'escalier et dit d'un ton joyeux :

— Soyez tranquille, femme, la maladie n'aura pas de suites fâcheuses; mais, pour le moment pas la moindre nourriture et le repos le plus absolu. — Ne pleure pas, mon garçon, ton père guérira, n'en doute pas.

HISTOIIIE DE DEIX ENFANTS D'OUVRIERS.

Celle cerliliide leur ilonna à tous du courage et de l'espoir; et dès lors leur chagrin et leur aiixit'lé diminuèrent.

Bavon cl sa petite sœur allaient à l'école, comme par le passé. Godelive travaillait comme une véritable seivanle; elle arrivait chez madame Damhout de très bon matin, balayait et arrangeait la chambre, allait chercher l'eau, versait le café et faisait toutes les commissions, de telle sorte que la pauvre femme jiouvail consacrer à la couture, son seul gagne-pain, les heures qu'elle ne passait i)as auprès du lit de son mari.

En cela surtout la présence de Godelive était un bienfait pour les Damhout, mais, malgré le salaire de l'aiguille, les privations se faisaient vivement sentir, et la pauvre Christine luttait ct»nlre une misère croissante. La maladie de son mari lui occasionnait des dépenses extraordinaires; elle avait déjà même en secret engagé ses boucles d'oreilles et autres petits bijoux. Que serait-il arrivé si elle n'avait pas eu le temps de travailler du tout!

Godelive comprenait comment elle pouvait se rendre le plus utile. Elle travaillait avec une persévérance étonnante, et, lorscju'elle ne savait plus que faire, elle prenait le fil et l'aiguille et aidait à coudre le plus gros ouvrage.

En (juebjues jours, l'état d'Adrien Damhout s'était sensiblement amélioré, mais sa guérison complète avançait très lentement. En effet, après le premier jour, le docteur l'avait saigné deux fois; en outre, il lui avait défendu de prendre la moindre nourriture. Rien d'étonnant donc que le pauvre homme devînt bientôt aussi maigre qu'un si|uelette, et si faible qu'il pouvait à peine pailer.

Aussitôt que son état permit qu'on lui tînt compagnie, madame Damhout et Godelive allèrent coudre au|très de son lit, l'encouragèrent et le consolèrent par toute sorte de tendres paroles. C'était aus^i auprès de son père (jue IJavon restait une partie de la soirée.

11 se passait quelque chose d'étrange dans le jeune garçon. 11 élait sombre et découragé ; les autres, certains que le malade guérirait, montraient de la joie et souriaient à des temps meilleurs; mais aucun sourire n'entr'ouvrit plus les lèvres de Bavon. On eut dit que quelque chose lui pesait sur le cœur.

Cette dis|)osition d'esprit ne faisait qu'augmenter et se changeait en une sorte de dépit secret, quand sa mère, au lieu d'aller se coucher, continuait à travailler >euletrès avant dans la nuit.

Souvent elle lui di>ait qu'elle ne pouvait faire autrement; que, puis(|ue le père ne pouvait pas travailler, elle devait lâcher de gagner (|uelque chose pour lutter contre le besoin.

Le jeune garçon ne répondait pas, mais allait se coucher mécontant et murmurant.

Quelques jours plus lard, Bavon avait retrouvé sa gaieté. C était lui, maintenant, qui donnait du courage aux autres. Comme depuis peu il allait à l'école beaucoup plus tôt (|ne de coutume, on supposait (|u"il avait réussi dans les concours pour les prix, et il ne démentait pas ces suppositions. Chacun se réjouissait donc avec lui de son triomphe probable.

Lorsque Adrien Damhout fut tout à fait hors de danger, le docteur jugea (|u'il était temps de restaurer graduellement ses forces. Un lundi donc, il dit à madame Damhout qu'elle devait prépaier un bon bouillon de bœuf, et en faire boire de temps en temps une tasse à son mari.

Grands furent le chagrin et la lioiile de la bonne femme. Elle était en arrière de deux mois de loyer; elle avait donné tout entier au boulanger son salaire de la semaine, pour obtenir encore un peu de crédit. Il n'y avait plus rien dans la maison qui eût assez de valeur pour être mis en gage. Et voilà (|u'il fallait de la viande, de bonne viande de bœuf, pour rendre des forces à son mari. Comment se procurer cette viande sans argent? Elle pensa au bureau de bienfaisance ; elle songea à imjdorer la charité de ([uel(|ue personne riche; mais ces moyens lui inspiraient de l'eUroi, et la seule pensée d'aller demander une aumône la faisait trembler.

En faisant ces tristes rédexions, elle ouvrit machinalement le tiroir de la commode, où elle enfermait son argent au temps où elle avait de l'argent. Elle poussa un cri de surprise : depuis quinze jours, le tiroir élait vide... et maintenant une pièce de cinq francs y étincelait à ses yeux.

Comment celle pièce était-elle venue là ? Etaitce Dieu lui-même (jui avait eu piliédesa détresse?

Mais non, il ne pouvait pas être (]ueslion de miracle.

Godelive? Mais Godelive n'avait pas d'argent, et ses parents étaienl dans le plus aiïreux dénuement. On pouvait lire sur leur visage pâle et sur leurs joues creuses que la faim les rongeait. D'ailleurs, Lina Wildenslag ne cachait pas qu'ils restaient souvent des jfiurnées entières sans manger. Et madame Damhout lui avait même lait accepter f|uelques sous pour le salaire de la petite Godelive. Sans doute, en toute autre circonstance, Lina eut refusé; mais elle avait dil, les larnïcs aux yeux, que la misère la forçait d'oublier quelle avait un cœur.

D'où pouvait donc venir celle piècede cinq francs? Madame Damhout, sans chercher plus longtemps une explication qu'elle ne pouvait trouver, se dit à elle-même :

HISTOIRE DE DEUX ENFANTS D'OUVRIERS

— Quel que soit notre bienfaiteur inconnu, que Dieu le bénisse! Ali! quelle bonne soupe je vais pouvoir faire ! Et, si quelque cliose peut guérir mon pauvre mari, ce sera bien certainement ce secours, qui nous arrive d'une façon si généreuse et si mystérieuse à la fois.

Bientôt après, le bouillon chauffait sur le poêle; toute la maison était remplie d'une odeur appétissante, et le malade, dans son lit, se réjouissait du régal qui lui était annoncé.

Madame Damhout raconta à son mari et à Godelive l'apparition ds cette pièce de cinq francs qui n'avait jamais été dans sa commode, et qui y était sans doute tombée du ciel. On ne parla que de cela toute la soirée; personne ne put rien lui apprendre qui l'aidât à découvrir quel était le bienfaiteur inconnu ; Bavon se creusa également la cervelle; il ne trouva rien.

Cependant, on reçut des nouvelles plus favorables concernant l'état politique de l'Europe; on disait que la paix ne serait pas troublée, et l'on annonçait que plusieurs fabriques allaient recommencer à travailler.

Le dimanche suivant , de très bonne heure, pendant que Bavon était allé à la première messe, madame Damhout, voulant prendre quelques sous dans son tiroir pour acheter du café, vit dans un coin, rangées les unes à côté des autres en évidence, quatre pièces d'un franc.

Sa stupéfaction fut grande; elle considéra l'argent pendant quelques instants, ferma le tiroir et sortit lentement en secouant la tête.

Dans la boutique, pendant qu'on lui servait le café, l'épicier lui dit :

— Les temps sont durs, n'est-ce pas, madame Damhout? Espérons que cela changera bientôt. On dit qu'il y a de bonnes nouvelles de Paris et qu'on ne fera pas la guerre. Votre mari est bien, maintenant; Dieu soit loué ! il sera guéri quand l'ouvrage reprendra. Mais je vous plains pour une chose, c'est que la nécessité vous ait obligée de retirer Bavon de l'école avant la distribution des prix. C'est dommage ; le brave garçon aurait eu beaucoup d'honneur.

— Vous vous trompez : notre Bavon va toujours à l'école.

— Pas du tout; il a quitté l'école depuis plus de deux semaines.

— Mais vous vous trompez; ce n'est pas possible, s'écria madame Damhout avec un grand étonnement. .

— Quoi ! a-t-il cessé d'aller à l'école à votre insu ? dit la boutiquière. Je l'ai appris d'un sousmaître qui était hier dans la boutique de mon frère le tailleur. Depuis quinze jours, on n'a plus vu votre Bavon à son école. Ces garçons, ces

garçons ! lors môme qu'on leur mettrait une bride, ils s'écarteraient encore du bon chemin !

Madame Damhout quittait la boutique, elle avait le cœur brisé et devait se faire violence pour comprimer les larmes qui gonflaient sa poitrine oppressée. Bavon avait quitté l'école depuis si longtemps à l'insu de ses parents ! Le pauvre garçon avait-il été en mauvaise compagnie ? Était-il engagé dans une voie qui devait le conduire au mal et au vice? Mais cela lui paraissait impossible. Quel mystère y avait-il donc dans cette inexplicable conduite de son enfant? Un second malheur la frapperail-elle ? L'instruction aurait-elle produit de si mauvais fruits? Quelle désillusion! Quelle lourde responsabilité pour elle envers son mari!

Tandis qu'elle était en proie à cette cruelle incertitude, Godelive entra. La mère comprit qu'elle ne pouvait pas accuser son fils en présence de celte jeune fille: elle ne voulait pas non plus inquiéter son mari avant d'avoir reçu de Bavon lui-même l'explication de sa conduite.

Godelive remarqua bien que madame Damhout était triste et agitée, et, lorsqu'elle eut appris que le malade continuait à aller bien, elle ne sut plus que penser et n'osa pas s'informer davantage.

II en fut de même de Bavon qui, en revenant de l'église, trouva quelque chose de dur dans le regard de sa mère et voulut savoir d'elle ce qui l'attristait.

Sa mère ne fit que des réponses brèves et évasives jusqu'au moment où Godelive sortit à son tour pour aller à l'église. Alors elle prit la main de son fils, le regarda d'un air sévère et solennel, le conduisit dans un coin de la chambre, loin de l'escalier, et lui demanda d'une voix tremblante :

— Bavon, est-il vrai que, depuis quinze jours, tu n'as plus été à l'école?

L'enfant rougit jusque derrière les oreilles et courba la tête.

— Parle, Bavon, ne me laisse pas dans un doute pénible. Est-ce vrai ?

— C'est vrai, ma chère mère, répondit Bavon.

— Malheureux garçon ! s'écria la mère ; tu as quitté ton école depuis deux semaines. Je tremble, je n'ose pas te demander en quelle compagnie tu as passé ces dix jours. Ah ! Bavon, moi qui croyais que tu m'aimais ! Mon Dieu ! il faut pourtant que je le sache, si terrible que ce soit. Parle, mon fils, dis, qu'as-tu fait pendant tout ce temps ?

Bavon la regarda hardiment en face et répondit avec une sorte d'orgueil :

— Mère, je travaille dans une fabrique.

— Tu travailles dans une fabrique ?

HISTOIUE l)i: DEl'X ENFANTS D'OU VUIERS.

— Dans uno fabrique de houjrios, depuis quinze jours.

Une clarté soudaine se lit dans l'espiil de madame Damhoul; ses yeux étincelc'renl; elle étendit sa main tremhlante vers la commode, et demanda:

— Cet arjjent, celle pièce de liinj francs, ces quatre francs?...

— C'est mon salaire, balhutia-l-il.

Christine, avec un cri de joie, jeta les bras autour du cou de son lils, le senu sur sa poitrine et mouilla son front de ses larmes.

L'enfant essaya de lui faire comprendre qu'il ne méritait pas une si {grande récompense et ([u'il n'avait fait que son devoir. Son seul re{,'ret était de n'avoir pas trouvé le moyen de gagner davantage et d'éparizner à sa pauvre mère la fatigue de travailler la nuit.

Lorsque l'émotion de la mère fut un peu calmée, elle attira son fils sur une chaise à côté d'elle et lui ilemanda de raconter tout.

— Je vous voyais toujours, toujours travailler, toi et Godelive, répondil-il. Lorsque j'allais me coucher après avoir veillé avec toi jns(|ue passé minuit, tu restais encore assise et tu continuais à coudre. Mon père était malade, le besoin se faisait sentir dans la maison. Moi seul , je ne faisais rien pour l'assister; ma conscience n'était pas tranquille, mon C(i.'ur me reprochait ma lâche oisivelé. Après quelques jours de honte et de désespoir, j'allai trouver l'instituteur en chef, mon maître, et lui dis, sans rien cacher, ce qui se passait dans notre maison, et comment j'avais résolu de quitter l'école pour chercher un peu d'ouvrage et pour aider dans leur misère mon pauvre père et ma bonne mère. Je lui dis également que, pendant quelque temps, je le cacherais ma résolution parce que j'étais convaincu que, si lu la connaissais, tu m'empêcherais de la mettre à exécution. Je croyais qu'il désapprouverait mon projet; mais non, il me serra les mains tl loua beaucoup ce qu'il appelait mon courage et mon sentiment du devoir. Lorsqu'il comprit que je ne savais pas où ciMirher de l'ouvrage, il me promit d'en parler lui-même à quelques-unes de ses connaissances; et, dès l'après-midi, il m'avait trouvé une place dans une fabrique de bougies. Je n'avais pas autre chose à y faire (|u'à lier les bougies en paquets, à les arranger dans des caisses de bois, et enfin à marquer quebpies lettres et (|uelqueî chiffres sur ces caisses. Je gagnais soixante centimes par jour, et, à la fin de la semaine, on me donna encore une gratification parce qu'mi était satisfait «le mon travail. Oh! mère, celte pièce de cinq francs, preniier fruit de mon travail, m'a rendu si heureux! Klle devait vous secourir et vous consoler dans votre «blresse.

Vous ne vous en ôtes pas aperçue, mais, lorsque je vis mon pauvre père manger en souriant le bouillon fortiliant, et (pie je l'entendis prédire (jue cela le guérirait certainement, je suis descendu et je suis allé me cacher au bout de la ruelle, derrière un mur, pour laisser couler les larmes de joie qui gonllaienl mon cœur. Le premier argent (|ue j'avais gagné en travaillant allait aider à rendre la santé à mon père! Cette idée me comblait de bonheur... Ne me loue donc pas, mère chérie, je suis assez récompensé...

Madiime Damhout, émue jusqu'au fond de l'àme, se leva et monta précipitamment à l'élage sans faire attention aux prières de Bavon, «jui étendait les mains pour la retenir.

Peu après, la voix du père Damliout résonna avec force jus(iu'au bas de l'iiscalier.

— Havon! Bavon! criail-ii; viens, viens.

Le jeune garçon ne pouvait résistera l'appel de son père; il monta en hésitant, et, comme il voyait deux bias tremblants étendus vers lui, il embrassa son père avec une joyeuse effusion.

Damhout remercia et loua son (ils pour sa belle et courageuse action; sa plus grautle joie éiait que Havon fut devenu ouvrier de son propre mouvement. A la fin cependant, il exprima quelque regr(!t, parce que son (ils travaillait dans une fabrique (le bougies; cela ne lui paraissait pas précisément le meilleur état.

A cette remarque, le jeune garçon répondit que, avec riulervenlion de l'institutenr en chef, il avait obtenu de l'ouvrage dans la filature de M. Verbeeclv. Là il éplucherait pendant quelque temps le coton et en séparerait les différcnles (jualités, puis il serait jdacé à la première machine, et ainsi de suite, pour s'exercer et avancer petit à petit.

Tout cela remplit de joie le père Damhout, car c'était en elHît le meilleur moyen de faire son chemin dans une fabrifjue de coton. Bavon deviendrait un jour contre-mailre, Ihcnreux père n'en doutait pas.

Lorsqu'on eut repris assez de calme pour |)arler de cho-ses moins émouvantes, on décida que, dès le leiulemain, Codelive retournerait à son atelier. En effet, Damhout n'avait plus besoin d'être gardé constainnuMit, car, ce jour-là même, il pouvait se lever pendant qucl(|ues heures. Avec les quatre ou cinij francs par semaine que Bavon gagnait maintenant, il devenait possible d'attendre des jours meilleurs.

L'après-midi, pendant que Bavon était occupé à apprendre quel(|ue chose à Godelive dans un livre, madame Uamlunit monta, s'assit auprès du lit de son mari, et dit d'un air triomphant :

— Kh bien, Damhoul, crois-tu ciuore que l'in-

HISTOIRE DE DEUX ENFANTS D'OUVRIERS

struction conduit les enfants d'ouvriers à l'orgueil et h la fainéantise? Quels enfants, dans toute notre ruelle, sont aussi aimants, aussi raisonnables et aussi bons que Bavon et Godelive? Et tout cela, c'est parce qu'ils sont instruits et qu'ils savent discerner ce qui est bon de ce qui est mauvais.

Les yeux de l'artisan se mouillèrent de larmes.

— Non, non, Christine, dit-il en saisissant la main de sa femme, ce n'est pas là la seule cause de leur bon caractère; c'est ton cœur, ton bon et noble cœur qui bat dans leur poitrine. Une mère comme toi, c'est la bénédiction de Dieu dans un ménage.

Au commencemeni de la semaine suivante, quelques fabriques se rouvrirent ; mais, en attendant des nouvelles certaines touchant la paix européenne, elles ne reçurent qu'un nombre limité d'ouvriers.

Bavon travaillait dans la filature de M. Verbeeck; il portait maintenant ses plus mauvais habits, et comme, à cause de la nature de son travail, il était constamment couvert de flocons de coton, il ne paraissait plus à beaucoup près aussi bien soigné que d'habitude. Cela donnait souvent sujet de rire à Godelive, quand elle revenait le soir de son ouvrage, et elle se moquait de lui en l'appelant arbre à coton. Mais lui, au lieu de s'en fâcher, ne faisait qu'en rire, et il était fier de servir à quelque chose et de pouvoir venir en aide à ses parents.

Malgré le besoin et la lente convalescence du père Damhout, tout le monde était heureux dans celte maison. Le cœur de la mère surtout était rempli d'un sentiment d'orgueil et de béatitude.

Le père Wildenslag et ses fils, quoiqu'ils allassent frapper à la porte de toutes les fabriques pour trouver de l'ouvrage , n'avaient pas réussi à en trouver. Ils s'étaient fait remarquer dans la dernière émeute par leur violence et leur fureur; et, comme maintenant les fabricants ne choisissaient que les meilleurs ouvriers, aucun d'eux ne voulut recevoir dans son établissement les fauteurs de la coalition contre los fabriques.

Il paraît qu'en France, l'industrie avait repris plus vite et avec plus de puissance; car on vit arriver à Gand quelques envoyés chargés d'embaucher de bons ouvriers pour les villes du département du Nord.

Wildenslag et ses fils accueillirent avec joie cette occasion favorable d'échapper à la détresse et acceptèrent leurs conditions. On leur payerait leurs frais de voyage et ils gagneraient en France un salaire plus élevé qu'en Belgique.

Certes, dans d'autres circonstances, la pensée de quitter sa ville natale aurait eflrayé et attristé madame Wildenslag; mais aujourd'hui elle se

réjouissait de ce voyage comme d'un bonheur inattendu! En effet, elle sortait de l'abîme de la plus profonde misère. D'ailleurs, dès que le travail abonderait à Gand, ils reviendraient. Leur absence se prolongerait tout au plus pendant (juehiues mois.

Lina Wildenslag alla annoncer son départ pour la France avec grande joie à toutes ses voisines.

Lorsqu'elle arriva dans la demeure des Damhout, elle était accompagnée de son mari, qui avait retrouvé toute sa bonne humeur, et il se vanta du salaire élevé qu'on gagnait en France.

— Là, disait-il, un ouvrier mange de la viande deux fois par jour et boit de la bière et quelquefois du vin, absolument comme un riche. Ce sera une vie amusante et une éternelle bombance !

Madame Damhout reçut cette nouvelle avec tristesse. La pensée que Godelive suivrait ses parents et qu'elle ne la verrait plus de longtemps l'attristait! mais, comme elle ne pouvait envisager le départ de Wildeiislag que comme une chose très naturelle et comme un moyen d'échapper à la misère, elle ne fit aucune objection; seulement elle plaignait Godelive d'être obligée de quitter son atelier, où elle était si bien et où elle pouvait espérer un prompt avancement.

Madame Wildenslag le regrettait aussi; mais elle pensait qu'il était possible de trouver en France un autre bon atelier pour Godelive.

Là-dessus Wildenslag répondit :

— Bah ! bah ! avec ton atelier ! Godelive est devenue assez forte. Lorsqu'elle verra comment ses frères et sœurs gagnent de l'argent, elle voudra d'elle-même travailler dans une fabrique.

Après que ses voisins l'eurent quittée, madame Damhout médita longtemps sur les paroles de Wildenslag. Elle ne savait pas pourquoi l'idée que Godelive irait dans une fabrique l'affligeait. En vérité, elle avait rêvé pour la chère enfant un tout autre avenir; mais son propre fils ne travaillaitil pas dans une fabrique ? Ce n'était pourtant pas la même chose : Bavon pouvait devenir contremaître.

Surmon'ant sa tristesse, elle se dit que madame Wildenslag s'arrangerait probablement pour (jue sa Godelive continuât en France l'état de couturière; l'absence (le ses voisiiis ne serait pas Ioni;ue; puisque tout faisait suj. poser que le travail reprendrait bien vite à Gand. D'ailleurs, il n'y avait rien à y faire. Les Wildenslag a aient raison d'accepter avec joie la nlanche de salut qui leur était tendue.

Lorsque, le soir, Bavon revint à la maison, sa mère lui dit que les Wildenslag avaient résolu de partir le surlendemain au point du jour pour la France.

Cette nouvelle émut Bavon d'une étrange façon; il courba la tête, baissa les yeu.v sans rien dire et

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ne répondit même pas lorsque sa mère lui demanda pourquoi il s'afllifreail de ce qui était, en définitive, un bonheur pour les parents de Godelive. Enlin il dit d'un ton résigné :

— Kn effet, mère, c'est un bonheur pour eux. J'étais tellement habitué à trouver Godelive ici le soir... Maintenant, je serai seul, toujours seul avec foi; mais je ne suis plus un enfant... Si Godelive réussit et est heureuse en France, je ne m'attristerai pas trop de son absence. Tu as raison, mère, l'homme doit se raidir contre le sort. D'ailleurs, (jui sait si nos voisins ne reviendront pas dans quelques mois?

Bavon s'affaissa sur une chaise, resta longten)ps plongé dans de profondes rétlexions, le regard fixe et poussant de temps en temps un gros sou|)ir, comme si un lourd fardeau pesait sur sa poitrine.

11 était déjà tard lorscjue Godelive parut dans la chambre, tenant son tablier sur ses yeux, et annonça avec des pleurs et des sanglots son prochain départ pour la France,

Malgré le chagrin qu'il éprouvait lui-même et qu'il avait toutes les peines du monde à dissimuler, IJavon essaya de consoler la jeune fille. Damhout et sa femme se joignirent à lui, mais Godelive était inconsolable.

Enfin, quand (iodelive eut la force d'articuler quebiues paroles intelligibles à travers ses sanglots, elle dit pourquoi ce départ l'effrayait et l'affligeait si profondément. Elle se rappelait la bonté infinie que madame Damhout avait toujours eue pour elle, l'amitié (|ue Davon lui avait vouée: elle parla de bienfaits, de générosité et de pitié pour une pauvre enfant repoussée ; elle nommait madame Damhout sa bonne mère et Bavon son professeur et son frère. Tout cela, elle allait le perdre. Le monde deviendrait un désert pour elle; tout ce qu'elle avait aimé le plus, elle allait le quitter, peut-être pour toujours.

La petit»' tille avait des paroles si douces, si tendres et si attendrissantes; l'amour de son cœur pour ses bienfaiteurs s'épanchait si ingénument el si ardemment que chacun en fut ému jusque dani 1 Ainr.

Madame Damhout serra l'enfant contre sa poitrine, et s'efforra de la consoler par des marques de vive alfection.

Bavon avait posé la tète sur la table et pleurait amèrement; sa douleur était muette, aucune plainte ne .sortait de sa poitrine, car il savait (juici on no po\ivail n'sisler à la nécessité.

Hn continua à pleurer jus(|u'à m que madame NVildenslag vint chercher sa fille.

Le lendenjaiii, cela alla un peu mieux. F.itiguée de pleurrr, consolée et encoura.t;éo par les paroles ainicaies de madame Damhout et de Bavon

Godelive avait commencé à envisager peu à peu la chose avec moins de désolation, grâce à l'espoir qu'elle avait de revenir bientôt à Gand arec ses parents.

Lorsque le ménage ^Vildenslag, homme, femme et enfants, tenant chacun un pa(|uet à la main, quitta la ruelle dès l'aube du jour, pour commencer leur voyage vers la France, Bavon accompagna sa jeune amie.

Il marchait à coté de Godelive el portait son paquet. Ils ne pleuraient pas el parlaient j)eu, ils avaient le cœur gros; ils n'ouvraient la bouche que pour tâcher de se consoler réciproquement; car ils sentaient tous deux que cette séparation, si courte qu'elle fut, leur serait pénible. Et, dans leur naïveté, ils s'engageaient l'un l'autre à ne pas trop penser au plaisir tran<iuille et au calme bonheur (ju'ils avaient goûtés ensemble pendant les beaux jours de leur enfance.

On arriva à la porte de la ville, et, comme il était temps pour Bavon d'aller à sa fabrirjue, il ne pouvait pas accompagner plus loin les Wildenslag.

Bavon et Godelive, obéissant à un même mouvement, se prirent les mains, échangèrent un long regard, dont ils ne comj)renaient pas eux-mêmes la signification, et murmurèrent d'une voix étranglée :

— Adieu, Bavon 1 — Adieu, Godelive! — Au revoir !

Des larmes jaillirent de leurs yeux; mais la jeune fille, sentant faiblir son courage, poussa un cri de douleur, et courut rejoindre ses parents, (jui élai(Mil déjà plus avant sur la route.

Bavon resta immobile, il suivait des yeux la pauvre Godelive, (jui se traînait derrière ses parents la tête basse et chancelant. Il espérait qu'elle retournerait encore une fois la tête vers lui; mais les voyageurs arrivèrent au tournant de la route el l(ms disparurent à la vue de Bavon.

Alors, il lui sembla que (juelque chose se déchirait violemment dans son c(cur. Le vide affreux qui s'était fait tout à coup en lui et autour de lui le frappait de stu|»eur, et il secouait la tète comme s'il se demandait l'explication du tmuble de ses sens.

Il rebroussa chemin et se dirigea vers la fabrique. L'image de (iodelive le suivait partout, avec l'étrange regard qu'il avait vu dans ses yeux. Le mot « adieu ! » résonnait sans cesse à ses oreilles; mais le travail est un puissant consolateur, il prèle à l'homme une force extraordinaire contre les fanlAmes cpii le poursuivent.

Avant la fin du premier jour, la doub.ur de Bavon avait déjà diminué, et, (juoiqu'il rêvât encore à Godelive cl à son départ, le mime et la paix étaient rentrés dans son àme.

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Tenez, prenez ceci. (Page 3-i.)

Le soir, lorsqu'il revint à la maison, il prit ses livres, comme d'habitude, mais il arriva plus d'une fois qu'il levait tout à coup la tête et regardait sans le savoir autour de lui, comme s'il cherchait quelqu'un des yeux; parfois il se levait au moindre bruit et allait à la porte. Quelque chose lui manquait, et, quoique sa propre distraction le fît rire, sa mère était inquiète de la singulière agitation de son fils.

Aussi elle parlait peu de Godelive avec lui ; et, lorsqu'il la forçait de parler de l'amie absente, elle rompait la conversation aussitôt que possible. Son amour maternel lui disait qu'elle ne devait pas donner d'aliment à la profonde tristesse de son fils, bien qu'elle pensât plus à Godelive que son fils lui-même.

Il s'écoula ainsi une quinzaine de jours. Bavon paraissait consolé de l'absence de Godelive, et, s'il SB parlait encore, c'était avec calme et avec raison.

Le père Damhout était à peu près guéri. Il s'était déjà rendu à la fabrique de M. Raemdonck pour y être accepté. Encore une semaine et il reprendrait son métier de fileur.

Un jour, un professeur de l'école communale vint chez eux pour les inviter tous, au nom du directeur, à la distribution des prix, qui était fixée au lundi suivant. Il était bien vrai que Bavon, n'ayant pas continué à fréquenter l'école, n'avait pas droit aux prix; mais les instituteurs avaient décidé que son zèle, ses progrès et surtout sa belle conduite méritaient une récompense publique. Bavon remporterait donc un prix extraordinaire. Lui-même et ses parents ne pouvaient pas négliger d'assister à la solennité de la distribution des prix. Ils reviendraient sans aucun doute contents et fiers à la maison.

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La salle où la dislrilnilion ilos prix de IVcole communale allait avoir lieu était comble. Les assistants étaitMit pour la plupart les pères cl mères des élèves, et, par conséquent, do très petits bourgeois et des artisans. Cependant, tout en avant, on remarquait aussi quelques dames et quehjues messieurs qui, inspires par un noble sentiment, venaient honorer par leur présence la distribution des prix de l'école gratuite.

Adrien Dandioul et sa femme Christine étaient assis au cinquième ou sixième banc, au milieu du public; leur (ils Uavon se trouvait parmi les écoliers, à la place que les instituteurs lui avaient assignée.

Tout était prêt, et lesrlocliesde réi,dise avaient déjà annoncé l'heure depuis un moment, lorsque la porte s'ouvrit soudain avec bruit. Le bourgmestre deCand, accompagné de quelques échevins et conseillers, entra et s'avança juscjuc près de l'estrade, on de grands fauteuils étaient réservés aux autorités.

Adrien Damhout murmura avec un joyeux élonnement à l'oreille de sa femme :

— .N'as-tu pas vu, Christine, qne M. Uaemdonck, est entré avec le bourgmestre?

— M. Ilaemdonck, le maître de la labriciuc?

— Oui, regarde, devant nous, sur le deuxième siège près du bourgmestre, à sa gauche. C'est M. Ilaemdonck lui-même.

— Cela se comprend, Adrien, puisque M. Haemdonck est depuis un an dans le conseil de la ville.

— Oui, et il doit y avoir beauroup d'occupation, car maintenant il ne se mêle plus autant do la fabrique; c'est le vieux commis qui dirige presque tout. Ah! je ne sais pas, Christine, mais cela me fait beaucoup de plaisir, de voir M. Haemdonck

— Kt à moi aussi, Adrien. Maintenant, ton maître verra que tu es un bon père et que tu as lait instruire tes enfants.

Leur entretien fut interrompu i)nr le bniit de la sonnette qui annonçait le début de la solennité.

Un des conseillers avait gravi l'estrade et prononça un discours d'ouverture. Il parla de la nécessité de l'instruriidn pour toutes les classes de la société, et engagea surtout les ouvriers à ne pas laisser leurg enfants dans Timpuissancc et l'esclavage de l'ignorance.

Il dit en terminant sa haran.un»'.

— Kronti'z, mes amis, comment un typographe bruxellois, .M. Dauby, parle à .ses camarades :

« L'instruction, dit-il, est actuellement une nécessité pour chacun, (|uellc (|ne soit la carrière ou la profession qu'on s'est choisie. ÏN'étre pas instruit quand d'atitres le sont, place l'homme dans une situation très inférieure. Les avantages de l'instruction ne consistent pas seulement à savoir lire, écrire et calculer, mais aussi à éclairer l'esprit, développer rintelligencc et former la raison ; elle api)rend à observer et à comparer; elle donne à l'homme des lumières et de la force pour remplir ses devoirs et déiendre ses droits. Vous le savez, camarades, l'industrie se transforme incessamment : chaque jour apporte de nouvelles améliorations. Tout progresse; l'ouvrier doit |)rogrcsser aussi et suivre le |)as des autres, s'il ne veut pas rester en arrière et être écrasé. Si les mécaniques lui enlèvent son travail corporel et matériel pour ne plus lui laisser que le travail de l'esprit, c'est aussi un perfectionnement, mais seulement à condition que l'ouvrier sache s'élever à la hauteur de sa nouvelle li\che. Qui l'aidera à cela? L'instruction, la science, (jui développe l'esprit et donne à l'homme de nouvelles forces, des forces bien plus puissantes que celle de son bras, parce qu'elles ne craignent ni la l'aligne, ni les années; la science, qui lui ouvre de nouvelles routes, qui lui procure un meilleur salaire avec moins de fatigues physiques; la science, ([ui diminue l'antique inégalité entre les hommes et peut contribuer beaucoup plus à la faire disparaître entièrement que les rêves insensés de ceux qui voudraient le partage des richesses, dont le résultat le plus sûr serait l'égalité de la pauvreté. Bénissons donc, comme artisans, le progrès des écoles, la diffusion des lumières, comme la plus belle gloire de notre siècle. Quant à nous, nous considérons chaque école comme un temple élevé à la dignité et au bien-être de la classe ouvrière !

» "Voilà, mes amis, les nobles paroles qui vous sont adressées par un de vos camarades. Gravezles dans votre cœur et suivez le sage conseil (|u'elles renferment; car il vous montre le moyen de doubler vos forces, d'a^^croitre votre bien-êlre et, dans l'avenir, d'élever et d'ennoblir le travail et l'ouvrier. »

Ce discours, prononcé avec force et conviction, avait produit une profonde impression sur l'esprit des auditeurs. Ce ne fut qu'après un moment du plus religieux silence que les appl.iudis.sements éclatèrenl. Parmi ceux q>ii ai»plaudissaient et criaient bravo avec enthousiasme, on remarcpiait surtout madame Damhout. La bonne Christine avait entendu justilicr éloqnemment sa façon de pcn.ser, il elle sentait que les paroles du conseiller étaient un éloge de sa propre conduite envers ses enfants. — Eh bien, Adrien, demanda-l-elle d'un air

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trioin[)hant, avais-je raison, oui ou non? Ce monsieur en sait plus que Jean ^VildensIal,% n'est-ce pas? Et tu entends bien qu'il y a des ouvriers intelligents (jui pensent comme inoi sur l'instruction des enfants?

Damhout (it avec la tète un signe afiirmatif; mais il n'avait pas le temps de lui répondre, car les exercices des écoliers commencèrent immédiatement et furent prolongés sans relâche.

On récita quelques vers et des fables, et l'on joua même une am.usante comédie, aux applaudissements répétés des spectateurs, qui étaient stupéfaits et fiers de l'instruction de leurs enfants.

Enfin on procéda à la distribution des prix. Un grand nombre de garçous de tout âge, les petits d'abord, furent appelés tour à tour et reçurent un ou plusieurs livres.

Beaucoup de mères versèrent des larmes de bonheur et d'orgueil; quelques-unes serrèrent publiquement leurs enfants sur leur cœur et iirent redoubler, par ce naïf épanchement d'amour de et joie, les applaudissements des spectateurs émus.

Lorsqu'on fut venu aux élèves de la première classe et que Bavon vit les livres disparaître un h un de la tabie, une légère crainte s'empara de lui. S'il avait continué à aller à l'école, il eût remporté assurément la plus grande partie de ces prix. Tout l'honneur qu'on avait fait maintenant à ses anciens camarades lui serait tomijé eu partage. Comme ce triomphe public, en présence du bourgmestre et des autres magistrats, aurait rendu sa bonne mère et son pauvre père heureux. Maintenant il ne recevrait qu'un prix, un petit prix, puisqu'il n'y avait plus de grand livre sur la table.

Bavon devint encore plus triste, lorsqu'il vit partir le dernier prix; mais il fut tiré de ses sombres l)ensèe par l'apparition de l'instituteur en chef qui s'avançait sur l'estrade pour parler au public.

L'orateur était un homme à cheveux gris; il y avait dans son beau et imposant visage une expression de bonté, de conviction et d'amour, qui faisait supposer que ce vieillard envisageait l'instruction des enfants comme une sorte de sacerdoce.

Il commença son allocution d'un ton calme, mais profondément senti. Ses premières paroles étonnèaent chacun et attirèrent tout particulièrement l'attention, car il raconta une anecdote d'artisans, un père et une mère qui, au prix de beaucoup de sacrifices, avaient lait instruire leur fils, et qui, même au milieu de la misère, des maladies et de la détresse, avaient préféré souffrir de la faim que de retirer leur enfant de l'école, il loua beaucoup ces parents, les nomma de nobles et dignes personnes, et les cita comme exemple à tous ceux qui l'écoutaienl.

Comme il ne nommait personne, on crut que c'était une invention de sa pai't; mais le courage et les sacrifices de ces parents imaginaires arrachèrent néanmoins dos larmes d'admiration des yeux de tous les assistants.

Christine Damhout tenait la tête baissée pour cacher son émotion. Son cœur battait violemment et elle paraissait honteuse.

— Dieu a récompensé ces bons parents, poursuivit le vieil orateur, et, dans le fait que je vais vous raconter, vous trouverez la preuve que l'instruction, associée à l'éducation morale, ennoblit le cœur de l'homme et lui donne aussi, avec la conscience de son devoir, le courage et la force de le remplir. Le fils de ces parents était un de nos élèves. Il était le plus fort et le plus instruit de la première classe, et il aurait remporté certainement tous les premiers prix. Personne n'en doutait, ni nous, ses professeurs, ni ses condisciples, ni lui-même. Il aspirait après le jour de la distribution des prix, pas pour lui-même, mais pour son père et sa mère, que son beau triomphe devait rendre heureux. Alors, vint la stagnation des fabriques; son père tomba dangereusement malade; la misère et les souffrances accablèrent ses pauvres parents. Que fit le garçon? Il renonça à tous ses prix, à l'honneur longtemps rêvé, pour remplir un devoir impérieux. Il quitta l'école sans l'oser dire à ses parents, chercha et trouva de l'ouvrage dans une fabrique, mit en secret son salaire dans la commode de sa mère et sauva ainsi ses parents, comme un bienfaiteur invisible, de la plus profonde misère... En quittant l'école avant le temps, le bon fils a perdu son droit aux prix; mais nous, ses professeurs, avec l'assentiment de M. le bourgmestre et le secours d'un généreux prolecteur des écoles populaires, nous avons résolu de reconnaître son zèle, son instruction et surtout sa noble conduite par une récompense particulière.

Il prit derrière un rideau un grand livre inquarto et une couronne de lauriers. Le livre était relié en cuir rouge et doré sur tranche. L'instituteur l'ouvrit, et on vit qu'il était rempli de vignettes. Il portait pour titre : la Mécanique appliquée à r industrie.

Tous les spectateurs s'étaient levés et ouvraient de grands yeux pour deviner à qui ce m.agnifique livre pouvait être destiné.

L'instituteur en chef se tourna du coté des élèves et dit avec une profonde émotion :

— Venez, Bavon Damhout, mon ami, recevez ce gage de l'estime de vos maîtres; qu'il vous soit un précieux souvenir et un encouragement pour continuer à marcher dans le sentier de la veriu et du devoir. Vous êtes ouviier; mais, dans cette utile carrière, l'avenir est ouvert pour vous. Soyez

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un exemple pour vos camarades, et montrez-leur pendant votre vie, dans votre conduite et dans vos succès, les fruits inappréciables de l'instruction!

Bavon était pâle et il tremblait; il semblait ne pas avoir la force de .gravir l'estrade, tellement cet honneur inattendu l'émouvait en présence de ses parents. Un des instituteurs lui prit le bras et le conduisit sur l'estrailt'. Son vieux maître l'embrassa, lui posa la couronne de lauriers sur la tète et lui remit le grand livre.

La salle trembla sous un tonnerre de bravos; beaucoup de sj)ectateurs essuyaient des larmes, les femmes surtout portaient leur mouchoir à leurs yeux.

Devant l'estrade, se trouvaient le bourgmestre et les autres mai,^istrats, prêts à féliciter le jeune homme couronné; mais llavon, sans y piêler attention, dès qu'il se vit en possession de son prix, se retourna, éleva le livre et la couronne des deux mains en l'air, et s'écria avec exaltation :

— Mère! mère! mère!

Puis il s'élança comme un fou ou comme un aveugle entre les bancs et le |)ui)lic, jeta le livre et la couronne sur les genoux de sa mère, lui sauta au cou et l'embrassa avec effusion. Il embrassa aussi lonirlemps et ardemment son père.

— Vous avez travaillé et soiill'ert pour me faire inslruirt', dit-il, Père, père, je travaillerai pour vous. Oh! que Dieu me protège! vous le verrez, vous le verrez !

Ces gens simples, dans leur bonheur, dans leur émotion, avaient oublié le monde entier et ne paraissaient pas savoir (ju'une foule de personnes, les larmes aux yeux et des paroles d'admiration sur les lèvres les entouraient et contemplaient l'épaneliement de leur alléirresse.

iJambout se Ifva le premier et dit à sa femme :

— Viens, Christine, viens, on nous regarde. C'est fini; le bourj;mestre est déjà |iarli. Allonsnous-en à la maison.

A la froideur simulée de ses paroles, on aurait pu supposer que le père Damhout était moins sensible au triomphe de son fds; mais on se serait tout à fait trompé. Son cd-nr était plein d'or;:ueil, car, lorsqu'il lut sorti des bancs, il était facile de voir qu'il faisait tous ses efforts pour rester à côté de Bavon, afin rpie chacun sut bien (|u'il était le père de ce jfune homme.

Bavon semblait depuis un moment saisi par un sentiment de confusion; il tenait la tète baissée et marchait en chancelant entre ses parents.

Lorsi|u'ils allaient atteindre la porte de la salle, (Christine dit à son his :

— Cher Bavon, tu ne dois pas être confus; au contraire, lève la tète, on voudrait te voir en face, c'est par amitié...

Le jeune garçon, comme s'il se réveillait en sursaut, poussa un soupir et murmura avec une singulière émotion à l'oreille de sa mère :

— Ah! si Godelive avait jtu voir cela!

Ils lurent poussés hors de la porte par les flots de la foule, et ils se trouvèrent dans la rue.

— Christine, dit le père Damhout, là-bas se trouve M. Raemdonck; il nous regarde et semble vouloir me parler.

— En efl'et, Adrien, c'est naturel, il te félicitera. Quel honneur, n'est-ce pas? Ton propre maître! Oui se serait attendu à autant de bonheur? Ce bon et cher Bavon!

.M. Uaemdonck appela Damhout d'un sii:ne. Tandis que Bavon et sa mère restaient au milieu de la rue, entourés d'une foule de curieux, Adrien alla à son maître la tête découverte. Celui-ci lui serra amicalement la main et lui dit :

— Je vous félicite, Damhout. Remettez votre casquette, je vous en prie. Que vous étiez un ouvrier bon et zélé, je le savais depuis longtemps; mais avoir, comme un père sage et éclairé, fait instruire votre lils jusqu'à ce qu'il eut passé toutes les classes de l'instruction primaire, cela vous honore grandement à mes yeux.

— Ah ! c'est ma femme. Monsieur, répondit l'ouvrier ému.

— Votre femme?

— Oui, Monsieur. C'est pourquoi je dois remercier Dieu de m'avoir donné la femme la meilleure et la plus sensée qu'on puisse trouver sur la terre.

— Soit, mon ami; vous y avez néanmoins contribué par votre travail. J'ai promis au bourgmestre de faire quelque chose pour vous récompenser, si c'est possible. Dites-moi, que vous proposez-vous de faire de votre lils?

— Il est à la fabrique de M. Verbeeck.

— Qu'y fait-il?

— La semaine prochaine, il sera placé au premier diable, Monsieur.

— Oui, cela n'est pas mauvais; avec le temps, il pourra devenir maître ouvrier. Voulez-vous me faire un plaisir, Damhout? continua M. Baemdonck. Envoyez-moi votre fils; je veux aussi lui donner un prix, tin caileau. Hetonrnez chez vous avec votre fils, et, dès qu'il aura déposé son livre et sa couronne et qu'il se sera un peu reposé, faites-le venir chez moi, je l'attendrai.

Ilamhout retourna vers sa femme et lui raconta avec un joyeux étonncment ce que son maître lui avait dil. 11 lui avait jiarlé si amicalement et même serré la main!

Les Damhout, regardés, loués cl enviés par tout le monde, arrivèrent enfin à leur petite ruelle, devant la maison où les Wildenslag avaient demeuré. Bavon parut vouloir s'arrêter, et éleva

même, par un mouvement involontaire, son prix et sa couronne, comme pour les montrer à une créature invisible; mais il poussa un soupir et suivit ses parents dans leur demeure.

Après les avoir embrassés de nouveau, Bavon sortit de la ruelle pour se diriger en toute hâte vers la maison de M. Raemdonck, où l'attendait un nouveau présent. Quel serait ce présent? Un livre, peut-être autre chose !

Bavon sonna chez M. Raemdonck. La servante le conduisit dans le bureau. Un homme déjà âgé, le premier commis sans doute, vint à lui en souriant amicalement.

— Je vous félicite, mon garçon, dit-il en lui prenant la main. On vous a fait un honneur que vous méritez bien. J'étais présent et je me suis senti profondément ému. Cela vous portera bonheur, d'aimer ainsi vos parents.

Bavon prononça le nom de M. Raemdonck.

— Oui, je le sais, dit le commis, monsieur vous a fait venir; mais il est dans la fabrique avec un marchand et il vous prie de l'attendre un peu. Asseyez-vous, mon ami, M. Raemdonck voudrait vous faire du bien, si c'est possible. Il voudrait connaître ce que vous savez et jusqu'à quel point vous êtes instruit, et il m'a chargé de vous mettre à l'épreuve si vous y consentez.

— Je lui en suis bien reconnaissant et ferai tout ce qui vous plaira, répondit Bavon.

— Eh bien, placez-vous devant ce pupitre; voici la minute d'une lettre, écrivez-la au net, de votre mieux et sans faute. Ne soyez pas intimidé. Vous avez là un modèle pour la forme de la lettre. Commencez, pendant ce temps, je continuerai mon propre travail.

Un silence complet régna dans le bureau jusqu'au moment où Bavon, en levant la tète et en se retournant, fit comprendre que la lettre était écrite.

Le commis s'approcha, regarda le papier un instant et dit avec étonnement :

— Oh! oh! mon garçon, quelle main ferme! quelle belle écriture!... et pas de faute! Bavon! je ne m'y serais pas attendu. Cela fera plaisir à M. Raemdonck, car il vous porte un véritable intérêt, parce que vous êtes le fils d'un de nos plus anciens et de nos meilleurs ouvriers. Savez-vous bien calculer aussi?

— J'étais le plus fort de toute la classe pour le calcul. Monsieur, du moins au dire de mes maîtres.

— Eh bien, voici une colonne de chiffres : additionnez-les d'abord, multipliez le total par 365 et divisez le tout par 51-4.

En quelques minutes, Bavon avait fait le calcul, et le commis vit avec une satisfaction sincère qu'il ne s'était pas trompé.

— Attendez encore un instant ici, mon ami, dit-il; je vais avertir M. Raemdonck de votre arrivée.

Il laissa Bavon seul dans le bureau, ouvrit une porte et entra, au bout d'un corridor, dans une salle où le propriétaire de la fabrique était assis devant une table et feuilletait des papiers.

— Eh bien, Vremans, quelle est l'instruction du jeune homme? demanda-t-il. Pourriez-vous l'employer?

— C'est un phénomène, répondit le commis. 11 a à peine quinze ans, et il a une écriture aussi ferme et aussi jolie que celle d'un vieux commis. Il sait bien calculer, il a une intelligence prompte et il est capable de tout, du moins de tout ce qu'il peut avoir à faire dans le bureau sous ma surveillance.

— ■ Vous ne prétendez pas, n'est-ce pas, qu'il pourrait remplacer le commis que vous avez renvoyé avant-hier !

— Non, Monsieur, je n'oserais l'affirmer, quoique je sois convaincu que cet élève de l'école communale me rendrait plus de services; mais il est trop jeune et on ne doit pas le gâter dès le commencement par des appointements trop élevés.

— En effet, l'autre commis avait mille francs. Que pourrions-nous donner au fils de Damhout? Vous savez que je veux récompenser ses parents.

— Le tiers, Monsieur; trois cents francs, par exemple. Ce serait suffisant pour commencer. J'aiderai le jeune homme et le mettrai au courant. S'il reste zélé et fidèle, nous pourrons augmenter successivement ses appointements.

— C'est bien, Vremans, je vous remercie. Envoyez-moi le jeune homme, mais ne lui dites rien.

Quelques minutes après, Bavon entra et se tint debout, la casquette à la main, devant M. Raemdonck.

Celui-ci, après l'avoir considéré quelques instants avec bienveillance, lui dit :

— C'a été un beau jour pour vous, mon ami ! vous vous êtes acquis beaucoup de protecteurs, et, si vous continuez comme vous avez fait jusqu'à présent, vous ferez probablement votre chemin ; mais, quoi qu'il vous arrive, n'oubliez jamais que vos parents, pauvres ouvriers de fabrique, se sont sacrifiés pour vous donner de l'éducation.

— Je ne l'oublierai pas. Monsieur, répondit Bavon d'une voix émue, mais avec un sourire plein de volonté dont l'expression étonna M. Raemdonck.

— Ah! c'est bien, dit-il, que vous soyez pénétré de tout ce que vos parents ont fait pour vous, votre père surtout, n'est-ce pas ?

— Oui, Monsieur, mon père a travaillé pour

IIISTOIUK 1H-: UKLX ENFANTS D'OLVKIEUS.

moi; c'est |)our moi ([u'il s'esl rendu malaile. Ma mère a passé des nuits sans dormir pour meilaisser aller à l'érole.

— Et vous les eliérirc/, et, si vous le pouvez, vous les rceoiiipeiiscrez dans leurs vieux jours?

— Oui, Monsieur, aussi longtemps (lue je vivrai.

— Vous èles maintenant dans la fabrique de W. Verbeeck, et, la semaine procbaine, on vous placera -dii diable en qualité d'aide. C'est un bon moyen d'arriver à quelque chose. Mais cela va bien lentement, mo:i garçon. Avec votre instruction, on peut trouver peul-ètre un ciieinin plus court.

— Je deviendrai conlre-nuiîtro. Monsieur.

— Et alors ?

— Alors, Monsieur, mon père ne travaillera plus, ni ma mère non plus.

— Vous êlos un brave garçon, dit M. Raenidonck touciié. Que gagnez-vous à présent? Quatre ou cin(j francs par semaine, n'est-ce pas? Ce n'est pas assez. Je veux vous aider à atteindre le noble but que votre cœur vous montre, en vous ouvrant une carrière où, avec votre instruction et votre bonne volonté, on peut avancer beaucoup plus vite. J'avais l'intention de vous donner un livre; mais tous les livres de ma bibliotl)èf|ue seront à votre disposition. Je veux vous f.iire un cadeau. Voulez-vous être commis dans mon bureau ? Si vous restez dans K'S bonnes idées où vous êtes, je vous pousserai et je vous traiterai comme mon (ils.

— Oh Monsieur! tant de bontés! s'écria Davon en levant les mains vers lui. Que ma mère sera contente!

— Vous acceptez donc la place ?

— Je puis à peine parler... Oh! oui, oui, je ferai de mon mieux.

— Mais vous ne demandez pas ce que vf)us gagnerez. Si vous vous rendez utile et travaillez avec zèle, j'augmenterai bientôt vos appointements, cela dépend de vous. Maintenant, et pour le moment, vous toucherez quatre cents francs; c'est au moins deux fois autant que votre salaire actuel.

Davdu fondit en larmes; il bégaya ([uelques |iaroles entrecoupées, bénit son bienfaiteur, et parla de son père et de sa mère; mais il était trop ému pour prononcer des phrases suivies.

M. lîaciudonck ouvrit un tiroir de son |iuj)itre, y prit quelque chose, s'ajt|ir(»rlia de Ilavoii tout étourdi, et lui dit :

— Venez demain dans le grand bureau; le j)remicr commis est un brave homme et un noble CdMir, il aura de l'amitié p >ur vous et vous poussera. Je veux vf»us donner un denier à Dieu. Tenez, prenez ceci, portez-le à votre jière avec la bonne

nouvelle, et t;\ehez de rester digne de ma jirotection ; vous assurerez votre propre bonheur et le bonheur de vos parents. Adieu, mon garyoïi, et à demaia.

Havon n'y voyait plus ; la tétc lui tournait; il se trouva dans la rue sans le savoir. Quatre cents francs ! Il allait gagner quatre cents francs ! Quelle richesse ! et, comme sa mère allait élre stupéfaite et heureuse à cette nouvelle! Il ne pouvait pas y croire; il rêvait peut-être? Non, non, c'était bien vrai !

Alors seulement il sentit quelque chose dans sa main et l'ouvrit. Deux pièces d'or de vingt francs étincelèrent à ses yeux.

Il poussa un cri de joie, cl, sans faire atteiiliou aux passants qui le regardaient avec étonnement, il se mit à courir de toutes ses forces jusqu'à la maison de ses parents, en levant la main au-dessus de sa tête.

— Mère, père, s'écria-t-il, je deviens commis dans le bureau de M. Ilaemdonck. Je gagne quatre cents francs, bientôt je gagnerai davantage. Voilà mon denier à Dieu. Père, père ! nous serons riches; vous vivrez sans travailler; ma mère ne sera plus obligée de coudre la nuit. Pas tout de suite, mais cela viendra; oui, oui, avec le temps cela viendra, dussé-je succomber à la peine.

Et, é|niisé d'émotion, il se laissa tomber sur une chaise, riant et pleurant à la fois.

Les parents contemplaient avec stupéfaction les deux pièces d'or que leur fils avait jetées sur la table; eux aussi semblaient ne pouvoir y croire.

Tout à coup Damhout se jeta au cou (îc sa femme, la serra sur son cœur et bégaya les larmes aux yeux :

— 0 clière Christine ! que Dieu te bénisse ! C'est à toi, à toi seule (;ue nous sommes redevables de ce bonheur. Tu es plus (pi'une mèriî pour tes enfants, plus qu'une femme pour moi ; tu es notre ange gardien.

Bavon se leva soudain et se mit à crier, en courant vers la porte :

— 0 Godelive, Godelive !

Sa mère courut tierrière lui en poussant un cri d'angoisse.

— Ciel ! mon pauvre (ils, ipic t'arrive-t-il ? ditelle.

Mais Havon, rouge de confusion, se jeta dans ses bras et répondit :

— Ce n'est rien, ma chère mère; je révc; la joie me fait perdre la tétc.

Le lendiMuiin, jiavoii >e rcndil à soa bureau; il était si joyeux et si plein d'enthousiasme, qu'il

IllSTOIUE DE DEUX ENFANTS D'OUVRIERS.

était entièrement absorbé par son nouveau travail. Le soir, il apporta des écritures avec lui et resta as>is, la plume à la main, jusqu'au moment où ses parents lui rappelèrent qu'il était temps d'aller se couclier. Il ne parla même plus de Godelive ni des regrets qu'il avait parce qu'elle n'avait pu voir son triomphe.

Mais, après quelques jours d'exaltation, le calme rentra dans son esprit. Le souvenir de son amie absenle lui revint avec autant de force qu'auparavant, et il pria instamment sa mère d'écrire à Godelive. La pauvre fille se réjouirait de son bonheur, et ce serait sans doute une consolation à ses chagrins.

Une soirée entière fut consacrée à la rédaction de la lettre; car, quoique Bavon tînt la plume pour sa mère, il y épancha toute la joie de son propre cœur, et décrivit complaisamment la distribution des prix et la visite à M. Raemdonck. Godelive devait tout savoir, absolument comme si elle avait été présente. Il n'oublia pas non plus de se féliciter du bel avenir qui l'attendait et de la protection divine qui, si elle ne le quittait pas, lui permettrait de rendre ses parents riches et heureux. Elle devait répondre tout de suite et dire quand son père reviendrait à Gand; toutes les fabriques s'étaient rouvertes, et le travail ne manquait pas; car elle devait bien penser que, malgré leur joie, ses parents et lui étaient désolés de ne plus la voir.

La lettre fut mise à la poste, et, dès ce moment, Bavon attendit la réponse avec une fièvre d'impatience. Une semaine se passa, deux semaines, un mois entier. Chaque midi et chaque soir, quand Bavon quittait son bureau, il courait en grande hâte à sa maison et sa première parole était :

— Eh bien, eh bien, mère, n'est-il rien arrivé?

— Rien, rien encore, mon fils, répondait la femme Damhout avec un soupir.

Bavon devint peu à peu triste et découragé, et souvent il restait assis le soir pendant de longues heures, la tête appuyée sur sa main, ou il causait avec sa mère des raisons probables du silence de Godelive. Était-elle malade? Lui était-il arrivé malheur? S'étaieiit-ils trompés en écrivant l'adresse de la lettre ? Mais cela n'était pas possible, puisque Godelive elle-même, avant son départ, leur avait donné cette adresse.

Heureusement Bavon trouvait dans le travail une distraction à ses tristes pensées. En effet, le sentiment du devoir était très puissant en lui. Tant qu'il était dans son bureau, il tendait toutes les forces de sa volonté et luttait victorieusement contre le chagrin qui assombrissait son esprit, et l'on ne pouvait deviner d'après son travail que des soucis cuisants le tourmentaient sans cesse.

Un soir, le vieux commis lui dit avec une douceur toute paternelle :

— Bavon, mon garçon, vous ne devez pas travailler avec tant d'efforts; vous finirez par vous rendre malade. Je vois depuis plusieurs jours que vous êtes triste et mélancolique. Ne craignez rien, vous faites mieux et plus qu'on ne pouvait attendre de vous. M. Raemdonck est très content, vous le savez bien. Allons, allons, quand on remplit consciencieusement son devoir, on doit avoir le cœur léger et joyeux; sans cela, le travail devient ennuyeux et pénible.

Le pauvre garçon retourna fort contrit à la maison; il considérait cette exhortation amicale comme un reproche indirect, car elle prouvait que le premier commis avait remarqué les sombres dispositions de son esprit, et peut-être y avait-il eu une faute dans ses écritures. D'ailleurs, Godelive ne répondait pas... Déjà six longues semaines s'étaient écoulées. Aurait-il jamais de ses nouvelles?... Peut-être était-elle dangereusement malade! peut-être était-elle morte! car, après une si courte absence, il n'osait pas douter de sa reconnaissance, de son fidèle souvenir.

Lorsque, triste et soupirant, il entra dans la ruelle, il poussa tout à coup un cri de surprise et de joie. Il vit de loin, sur le seuil de la porte, sa mère tenant à la main un papier qu'elle avait l'air de lui montrer.

Il bondit en avant, entraîna sa mère dans la maison et s'écria :

— Une lettre de Godelive?

— Oui, de Godelive ou de ses parents. Elle vient de France.

— Et que referme-t-elle, mère?

— Tu sais, Bavon, que je sais pas lire l'écriture.

— Donne, donne, je la lirai pour toi... Elle est de Godelive même. Écoute, mère. Ah ! je tremble d'impatience.

« Bonne madame Damhout... »

— Tiens, pourquoi m'appelle-t-elle madame, maintenant? s'écria Christine étonnée.

— Eh bien, c'est par respect, mère. D'ailleurs, en France, on appelle toutes les femmes « madame ». Mais laisse-moi lire, ne m'interromps pas, je te prie.

« Bonne madame Damhout,

y) Pardonnez-moi sije n'ai pas répondu plus tôt à votre lettre. Mon père l'avait reçue àsa fabrique et oubliée dans sa poche. Lorsque ma mère voulut raccommoder sa veste, elle l'a trouvée... Je vous remercie, ainsi que Bavon et M. Damhout, du plus profond de mon cœur, pour l'amitié que vous

HISTOIHE DE DEUX ENFANTS D'OUVRIERS

continuez à porter à la pauvre Goilelive. Votre lettre nous à rendus si heureux que, ma mère et moi, nous avons pleuré de joie, et brui Dieu de sa bonté envers V')us. Pour ce qui me concerne, j'ai l)eaucoup de chagrin, car je pense sans cesse à vous t(»us; je pleure parce que je ne vous vois plus, et quejenesais même pas si je vous reverrai jamais de ma vie. Mon père dit souvent (|u"il ne retournera plus jamais au pays ; car il y a ici du tiavail en abondance et le salaire est très élevé. Ma mère n'a pas encore pu trouver d'atelier pour moi. Je travaille dans une fabrique et i,'at,'ne six francs par semaine. Ah! si ma mère pouvait me trouver un atelier! Les gens qui travaillent dans la rabritjue sont si grossiers et si mal élevés! Ils jurent et s'injurient, et, comme ces grossièretés me répugnent, il se moquent de moi et me font souffrir. J'en suis devenue presque malade; mais maintenant cela va un peu mieux. Mon frère Baptiste à perdu l'œil gauche dans une rixe entre des ouvriers llaraands et des ouvriers français. On se bat ici presque tous les jours. Que Bavon fera son chemin dans le monde et que vous deviendrez tous riches, c'est ce dont j'étais déjà convaincue quand j'étais encore tout enfant; mais, dans votre bonheur, vous penserez quelquefois à la pauvre Godelive, n'est-ce pas? Quoi que je devienne, ouvrière de fabrique ou couturière, je me rappellerai votre bonté potr moi avec une reconnaissance mêlée de respect. Mais soyez certains que, si Godelive vivait cent ans, elle prononcerait encore sur son lit de mort le nom de celui (|ui a appris à lire à la pauvre enfant malade, et de celle qui, comme une seconde mère, la conduite à l'école.

» Votre humble servante,

> GODFI.IVE VVILDENSLAG. J

Bavon laissa tomber sa tète sur la table et se mit à pleurer; madame l»amliout avait également les larmes aux yeux. Cependant, elle essaya de faire comprendre à son lils qu'il dvnit tort de s'affliger si fort. Qu'y avait-il donc de si malheureux dans le sort de Godelive? Elle était triste parce qu'elle devait vivre loin de son pays natal et loin (lèses amis. Cela n'était-il pas naturel ? D'ailleurs, Bavon pouvait être bien certain que les Wildenslng'reviendraient un jour à Gand.

Mais telle n'était pas la raison de la tristesse du jeune garçon. Ce qui l'effrayait, c'était de savoir fjue Godelive travaillait dans une labrique, au milieu de gens grossiers et brutaux, et c'était pour cela qu'il était incon'^olable. 11 craignait (ine Godelive, par le contact de ces gens ignorants, ne perdit sa modestie et la pureté de son cœur; ce qui serait, d'après lui, le plus grand malheur qui put lui

arriver. Sa désolation renfermait peut-ôtre un sentiment d'égoïsme; mais il le cachait sous la compassion pour la compagne de sa jeunesse et soupira plusieurs fuis avec un profond désespoir : — Pauvre Godelive! pauvre Godelive!

Adrien Damhout revint à la maison. Bavon comprima son chagrin ; car, en présence de son i)ère, il n'osait pas épancher si librement les émotions de son cœur.

Après avoir causé pendant (juel(|ue temps de la lettre de Godelive, on résolut de lui écrire encore le même soir, pour la consoler et lui donner du courage. En outre, on mettrait, dans la lettre à elle adressée, une autre lettre pour sa înère, où l'on engagerait celle-ci à se hâter de chercher un atelier pour sa lille.

Lorsque ces deux lettres lurent écrites, Bavon devint un peu plus tranquille. Il avait maintenant trouvé un moyen de parler avec Godelive; c'était en ({uelque sorte comme si elle était encore présente; la preuve de sa reconnaissance, la certitude qu'elle pensait encore à leur douce amitié, lui taisait du bien au cœur. Avec ces pensées consolantes, le jeune homme se mil au lit, et son sommeil ne fut pas troublé.

Il attendit pendant des mois entiers une deuxième réponse de Godelive, mais il ne vint pas de nouvelles. On écrivit une autre lettre et même une troisième, mais ce fut en vain.

Bavon en conclut que le père\Vildenslag détruisait les lettres. Comme on les adressait à la fabrique, attendu qu'on ne connaissait pas l'adresse des Wildenslag, il les recevait toujours à son ouvrage. La lettre dans laquelle Damhout [jressait Godelive de (|uitter la labri(jue avait probablement décidé ^Vildenslag à rompre tonte relation entre son ménage et les Damhout. Peut-être les gens mal élevés au milieu des(juels Godelive était condamnée à vivre avaient-ils déjà exercé sur elle une influence pernicieuse ! peut-être sa mémoire s'étaitelle obscurie et avait-elle oublié ses anciens amis! Mais cela ne se pouvait, du moins pas si vile!

Un soir (jue Bavon causait avec sa mère, il lui échappa quelques paroles tristes, qui parurent surprendre madame Damhout. Ce qu'elle lui répondit pour le consoler lit monter le rouge de la honte au front de Bavon. Il balbultia quelques excuses et continua à réfléchir en silence; puis il prit un livre et évita ainsi la conversation, aussitôt (ju'il remarqua cpie sa mère le regardait avec attention.

De l'amour?... Sa pitié serait do l'amour?... 11 aimerait (iodelivc, autrement que comme une compagne de jeu, connue une sœur? Sa mère ne l'avait pas dit; mais pourquoi alors avait-elle parlé d'un secret penchant du cœur, d'un senti-

lllSTOIliE DE DEUX ENFANTS D'OUVRIERS.

Voilà un gâteau d'nmanJcs. (l^age 43.)

ment qu'il devait tâcher de dominer et de vaincre?

Dès ce moment, Bavon devint discret avec sa mère pour tout ce qui concernait Godelive. Chaque fois qu'elle prononçait le nom de la jeune fille, et cela n'arrivait plus souvent, il détournait la conversation. Cela n'empêchait pas qu'il ne fût triste au fond de l'âme et ne regrettât son amie absente.

Chaque fois qu'il rentrait à lamaison,il espérait que sa mère lui montrerait une lettre ; mais les mois s'écoulaient et l'on n'entendait plus parler de Godelive.

Le père Damhout avait bien rencontré un jour un ouvrier qui venait de France et (|ui lui avait donné des nouvelles des Wildenslag. Mais ses paroles n'étaient pas de nature à réjouir Bavon ni sa mère. D'après son dire, les Wildenslag gagnaient beaucoup d'argent, beaucoup trop d'argent même, car ils étaient connus pour les plus grands buveurs -:t les plus grands dépensiers de toute la ville. Ils

étaient toujours en dispute avec tout le monde, et paraissaient trouver leur plaisir dans les rixes et les querelles. Bevenir à Gand, c'est ce qu'ils ne feraient assurément pas, ils avaient pour cela beaucoup trop bonne vie en France. Quant à Godelive, il ne la connaissait pas : mais il savait que tous les Wildenslag, parents et enfants, travaillaient à la fabrique.

Malgré la tristesse constante qui pesait sur son esprit, Bavon accomplissait si bien ses devoirs dans son bureau, qu'il obtenait de plus en plus la faveur de M. Baemdonck et du premier commis. On avait déjà élevé ses appointements à six cents francs, et, comme son père continuait à travailler et que sa mère n'avait pas cessé de confectionner des blouses, il y eut bientôt tant d'aisance dans la maison, qu'on résolut de quitter la ruelle etd'aller demeurer dans une rue moins obscure.

Ils auraient déménagé beaucoup plus tôt, si

vif.

IIISTOIHK l)K DKIJX ENFANTS D'OLMUKHS.

bavon lie s'«''lail offorci' de retarder cotte résolu- 1 lion. Il ne radiait pas (|u'il s'rli)i;;iirrait avec refjrol des lieii\ où avait été son berceau, et où j s'étaient passés les beanx jonrs de son enfance. Ne I lui disaient-ils pas et ne Ini répétaient-ils pas I clia(iue jonr comhien .sa mère l'avait aimé, et j cond)ien elle l'avait encouragé de ses elForts |)our ap|)rendre à lire? Tous les souvenirs de sa vie I n'étaient-ils pas attachés à celle Imnihle clianilire? Cependant, à la lin, il ne put plus résister ;\ sa mère. Ou loua une jolie petite mai.>on et l'on avait déjà commencé à y transporteries meubles.

On dina pour la dernière luis dans l'ancienne demeure. liavon était assis à table entre ses deux petite siL'urs, en face de ses parents. Il ne parlait pas, il était très mélancoli((ue ; ses yeux erraient parfois autour de la chambre comme |)our dire adieu à ces murs qui avaient si souvent entendu les voix joyeuses des enfants.

Tout à coup un liotnme entra dans la chambre et cria à (ineiiju'un qui se trouvait au dehors :

— Oui, oui, je viens! nuelipies minutes seulement. Va à la Cliènc birue, chez Pierre Lambin, je te retrouverai là.

Kt, s'a|)prorhant de la table, l'homme saisit la main de Dandiuiit et dit :

— Bonjour, .\drien. Je ne voulais pas être venu à (iand sans l'avoir vu. Tu as du bonheur, je le sais, et je m'en réjouis, ear tu es un brave homme.

— Tiens, Klienne (leerts! s'écria Damhout. Il y a au moins (jnatre ans que je t'ai vu pour la dernière fois. Où es lu resté?

— Je viens de France. On y trouve toujours beaucoup dr travail.

— De France?

— Oui, de Wazemmes, près de Lille.

— De Wazemmes? s'écrièrent les |)arents et Bavou avec une joyeuse surprise.

— Pourquoi cela vous étonnc-l-il? demanda Etienne.

— Kt comment vont les NVibb-nslas,'? Ils demeurent aussi à Wazemmes, n'est-ce pas? demanda madame Damhout.

— (i'est-à-dire, n-pondit laulrt'. ils y ont demeuré qnebjue temps, d'après ce que j'ai appris des amis; mais ils sont partis de là pour Douai. Je les ai NUS pendant huit ou dix jours, car j'ai travaillé pendant six mois à Uouai. Mais, la semaine après mon arrivée, b-s Wildenslafr en sont partis subitement. Les amis disent (jiiils ont accepté du travail pour une ville du milieu de la Franco, pour Houen. pful-èlre; tnai>je nr le sais pas bii-n.

— Et les Wildcn>lag étaient toujours bien?

— Dieu? Oui, beaucoup trop bien. H vaudrait mieux pour eux souffrir un pou de misère. Il n \ a

pas de plus prands vauriens au monde que ces W ildenslaji. Si vous pouviez les voir maintenant, Adrien! 11 lU' font que boire et bambocher pendant la moitié de la semaine, et en outre les amis les évitent, car ils sonl d'un caractère très brutal et ne l'ont (jue chercher noise à tout le monde.

Adrien et sa femme secouèrent la tête avec tri.stesse et sans rien dire. Voyant que Geeris prenait la main de son mari pour lui dire adieu, madame Damhoul demanda :

— Ne pourriez-vous pas nous dire, Etienne, comment va Godelive Wildenslag? Vous ne la connaissez peut-être pas?

— N'est-ce pas une fdle maigre et délicate, avec des cheveux blonds et des yeux bleus vifs?

— Oui.

— Ah! je la connais bien; du moins, je ne l'ai que trop bien vue! Elle est encore pire que les autres. Tous les Wildenslag, grands et petits, sont des gens grossiers.

— Que voulez-vous dire, ô ciel?

— Figurez-vous, je viens dans la ruelle on demeurent les Wildenslag, pas pour eux, mais pour un ami, car je ne voulais pas avoir aiïaire à ces brutes. Savez-vous ce que je vois? Un tas de femmes, au milieu dosfpielles se trouvait la mère Wildenslag, en tr.iin de se disputer avec fureur. Tout à coup (loilelive, le sabot à la main, s'élance hors de la maison el se met à frapper à droite et à gauche avec tant de violence, qu'il fallut la saisir à quatre pour s'en rendre maitie. Les vilaines paroles qu'elle prononçait me rendirent honteux, quoique je n'aie pas peur d'une |)elile querelle. J'étais révolté de voir celte faible el délicate jeune fille, au visage frais et joli, parler un langage si grossier, et j'avais envie de donner quelques taloches à cette fille mal embouchée.

— Godelive? Mais cela n'est pas possible! dit madame Damhoul avec un profond soupir. L'avezvous vue réellement?

— De mes propres yeux. Peut-être était-elle hors d'elle-nn-mc parce (|u'on atla(|uaitsa mère... .Maintenant, Adrien, portez-vous bien, el vous aussi, madame Damhout, jusqu'à ce que je revienne encore à Gaiiil.

L'ouvrier sortit. Son départ fut suivi d'un moment de profond silence; les Dandiout se regardaient, puis regardaient leur (ils avec une douloureuse stu|)ilartion. Havnn paraissait irrité. In feu sombre èlincelait dans sesyeux et se.> lèvres tremblaient.

Comme sa mère se disposait à lui adresser quelques partdes pour le consoler el disculper Ciodelivo, le jeune homme se leva el dit avec force :

— Ma mère, mon père, ne me parlez plus jamais de Godelive. Je \eux l'oublier, oublier toute mon

HISTOIUE UE DEUX ENFANTS D'OUVUIERS.

no

enfance, pour ne plus penser à elle. Qu'une personne ignorante peide à ce point le respect d'ellemême, cela peut se comprendre; mais elle sait lire, est instruite, elle n'a reçu de vous, mère, que des leçons de verlu et de morale. Votre bonté, nos bienfaits, notre amitié, elle a tout oublié. Elle est doublement coupable. Oh! j'étoufferai avec effort son souvenir dans mon cœur. Mère, fais venir des ouvriers tout de suite, que tout soit porté dans notre nouvelle demeure. Je ne veux plus coucher ici, je ne veux plus mettre le pied dans la ruelle. Je t'en prie, queje trouve tout prêt quand je reviendrai à la maison; tu me rendras heureux. Adieu; je vais à mon bureau, je ne puis plus rester ici. Ce soir, je sonnerai à la porte de la maison de l'autre rue.

II allait partir; mais, comme il remarqua que sa mère était in([uiète et voulait le retenir, il lui dit d'une voix moins émue :

— Sois tranquille, mère, ce n'est que pour un moment; demain, je ne penserai plus à rien. C'est fini : j'avais du chagrin, mais maintenant je suis guéri, guéri pour toujours.

Il serra tendrement les mains de sa mère et sortit de la maison.

Ces fâcheuses nouvelles de Godelive parurent avoir délivré Bavon d'une préoccupation secrète, et, sous ce rapport, elles lui avaient réellement fait du bien. Comme si cet événement avait fait disparaître tout ce qu'il y avait encore en lui d'en, fantin, son esprit devint plus sérieux, et il prit plus qu'auparavant la physionomie d'une personne posée, qui ne s'occupe que de choses utiles.

Dès ce jour, il travailla avec plus de zèle dans son bureau, et tous ses elTorts tendaient à se rendre familières l'industrie et la direction de la fabrique. M. Raemdonck el le vieux premier commis prenaient plaisir à le faire avancer. Le dernier surtout l'aimait beaucoup et se déchargeait sur lui d'une grande partie de sa besogne, afin de lui donner l'expérience de tout, 11 ne lui cachait même pas qu'il le faisait avec une intention particulière.

— Je puis devenir malade, disait le premier commis; je |)uis avoir une autre place; mon oncle le tanneur peut mourir. Alors, j'hérite une fortune, et je vais vivre dans mon village natal. Je veux vous rendre capable de me remplacer au besoin dans mes travaux, s'il arrive que vous soyez assez âgé pour obtenir ma place chez M, Raemdonck.

Cette perspective fut un nouvel aiguillon pour Bavon. Avec le consentement de son maître, il emporta chez lui des livres de la bibliothèque, étudia la mécanique, suivit les inventions nouvelles, dessina, médita; il avait déjà contribué à introduire dans les instruments de travail de la fabrique une amélioration qui rapportait de beaux bénétices.

Ses appointements s'élevaient au chinVe de mille francs, lorsqu'il atteignit sa dix-neuvième année.

Il ne parlait plus de Godelive ni de son enfance, et paraissait ne plus attacher de prix à ces souvenirs. Cependant il y avait encore des moments où l'image de Godelive se dressait devant ses yeux, et où il pensait avec plaisir à la compagne de ses premières années. Non pas à Godelive, l'ouvrière de fabrique, qui s'était laissé entraîner à la grossièreté et à l'abaissement moral par les mauvais exemples; non, mais à la eentille petite Godelive, à la pure et naïve enfant qui avait grandi avec lui et qui avait partagé tous ses plaisirs et toutes ses espérances. Dans son travail opiniâtre, dans ses études constantes, il entendait parfois encore une petite voix argentine murmurer son nom; et son doux visage avec des yeux bleus brillants lui apparaissait encore de temps en temps, tel qu'il l'avait vue pour la dernière fois à la porte de la ville. Ce n'était laque des rêves qui n'avaient plus rien de commun avec la réalité, il le savait bien. Le père Damhout avait plus d'une fois engagé son fils à faire prendre des renseignements sur les Wildenslag par M. Raemdonck ou par son premier commis, mais Bavon avait repoussé ces tentatives avec effroi, et sa mère lui avait donné raison.

En elfet, que pouvait-il y avoir désormais de commun entre lui et Godelive? Il se sentait appelé à s'élever jusqu'à la bourgeoisie et à vivre parmi les gens comme il faut. Si les Wildenslag revenaient à Gand, ne serait-il pas honteux d'avoir vécu en ami et en frère avec des gens qui méritaient plutôt le mépris que l'estime du monde? Non, non, on ne pouvait plus lui parler des Wildenslag; ils l'avaient blessé dans sa sensibilité, et il était aigri contre eux.

C'étaient pour ainsi dire les mêmes réflexions qui engageaient sa mère à étouffer ses propres souvenirs. Cinq ou six ans auparavant, elle avait bien pensé quelquefois que Bavon et Godelive étaient peut-être destinés à être unis par le mariage. Ce rêve lui avait même souri comme une chose possible; mais maintenant il y avait tant de distance entre Bavon et Godelive, qu'on ne pouvait plus penser, sans un secret sentiment de honte, à l'intimité passée avec les Wildenslag.

On finit donc par ne plus parler du tout de Godelive, quoique dans le cœur de Bavon et dans celui de sa mère s'éveillât un sentiment sans cesse renaissant de tristesse et de pitié pour la malheureuse enfant.

Bavon, qui approchait de sa majorité, se familiarisait sans relâche avec tout ce qui concerne le commerce et la fabrication du coton. Avec le consentement du premier commis, il passait une

lllSTOniE UE DEIX ENFANTS DOL VlllEllS.

partie de la journée dans la fabrique nitMiie, non seulement pour connaître la pratique du travail, mais aussi pour surveiller les ouvriers et soijjner les inltiêts de M. Kaenidonek. Il rem plissait ce dernier devoir avec tant de /.èle et d'intelli[,'eMce, que le premier commis, qui était lier de son élève, disait parfois à M. Ilaemdonck :

— Soyez certain que Bavon Damiioul xous lait faire clia(jue année pour plusieurs milliers de francs de bénéfice. Les ouvriers l'aiment et l'estiment, et ils ont soin (jue rien ne soit brisé ou perdu, unii|Ut'ment pour lui faire plaisir.

En effet, Havon était très affable et très dou\ envers tout le montle, et son savoir et ses progrès étonnants étaient de nature à lui assurer la considération des ouvriers ; mais ce n'était |)as là la prinj cipale raison de leur affection [lour lui. [ Son propre père, leur \ieux et brave camarade,

était employé à (iler, et le jeune homme devait lui I donner, co(nme à eux-mêmes, des ordres ou des indications. Cela eût pu avoir quelque chose de j pénible, un vieux tisserand <|ui se voit donner des ordres, dans sa pro|)re fabri(|ne, par son jeune lils. Mais Bavon ne s'approchait de son père que la tète découverte, lui adressait la parole avec le plus •jrand respect, lui souriait et lui serrait si tendrement la main, (|ue tous les ouvriers se sentaient touchés. Il ne leur en coûtait donc pas d'obéir à un lils d'ouvrier, qui avait acquis le droit de commander par son expérience, et (jui j^agnait la respectueuse affection de chacun par sa douceur et par son respect pour son vieux père.

Bavon ne se contentait pas de ce (|u'il y avait à ap|irendre pour lui dans la fabrique de .M. Baemdonck. 11 avait obtenu de son maître qu'il s'abonnât aux publications nouvelles sur la fahricalion et l'industrie; il suivait les cours [luldics du soir que de savants professeurs donnaient sur celte matière. 11 visitait, chaque fois qu'il en avait l'occasion, les meilleures labriques de liand.

Il acquit ainsi insensiblement une profonde connaissance de tout ce qui concerne l'industrie du ( oton et ses perfectionnements.

H était heureux, car tout le monde autour de lui l'appréciait et le chérissait... Cependant .son ciel n'était pas tout à fait sans nuajres. Son père travaillait toujours à la fabri(|ue. Le rêve du jeune homme n'était donc pas encore réalisé, le but de sa vie était encore loin de se trouver atteint. Il aurait bien voulu que son père cessAt de travailler; mai>^ ses parents et lui étaient habitués mainlenant dans leur nouvelle demeure à un certain bien-être. On ne pouvait pas abandonner celte position pour reprendre un (renre de vie moins aisé, et ses appointements seuls n'étaient pas suffisants pour subvenir aux frais de ménage.

Ces réflexions étaient quel(|uefois |)our lui les causes d'un chagrin passager... et, en outre, lorsqu'il était seul et se laissait aller à ses rêveries, ses pensées le ramenaient souvent aux beaux jours de son enfance. Alors il sentait dans son cd'ur un vide, une insurmontable tristesse, un ver qui le rongeait doucement, il est vrai, mais qui ne voulait pas mourir.

Un matin que Bavon était entré dans son bureau et s'était mis à écrire en l'absence du |)remier commis, une servante vint l'avertir que M. Kaemdonck désirait lui [uirler et l'attendait au salon.

Lorsqu'il se présenta devant le propriétaire de la fabrique, celui-ci le fit asseoir et lui dit :

— Monsieur Damhoul, lorsque, sur la recommandation de .M. le bouigmeslre et d'après mon propre mouvement, je vous ai reçu dans mon bureau, j'espérais que vous vous montreriez reconnaissant de ma protection par votre api)lication et votre zèle. Je ne me suis pas trompé; au contraire, vous m'avez pleinement satisfait et vous m'avez même procuré de grands avantages dans mes affaires. Votre amour pour vos parents m'a inspiré, en outre, une profonde estime et une véritable amitié pour vous. En un mot, vous êtes un brave jeune lioinme, et je suis extrêmement content de vous. Je saisque votre [dus beau rêve, le but de tous vos elTorts, est de délivrer votre père du travail et de récompenser votre mère de ses sacrifices passés par le bien-être et l'aisance. Le moyen de vous faire toucher ce but se présente en ce moment, et, quoique vous soyez très jeune encore, je veux cependant vous prouver que j'ai confiance en votre expérience. L'oncle de mon premier commis est mort hier. M. Vremans donne sa démission et va demeurer dans son village natal. Vous sentez-vous capable d'être mon premier commis?

— - Oh 1 Monsieur, babutia Bavon, si je n'en étais pas capable, je le deviendrais par reconnaissance de votre extrême bonté.

— C'est (jue, mon ami, il y a des appointements de plus de trois mille cinq cents francs (|ui sont attachés à cette place; oui, de quatre mille francs avec quehjues profits. C'est beancou|) pour un jeune homme de vingt-deux ans. Celte augmentalion considérable ne vous sera-t-elle pas funeste? Vous êtes dans l'Age le plus dangereux.

— Kprouvez -moi, je vous en prie, Monsieur, fnl-ce durant une année entière, dit Bavon. (!e que vous m'offrez, c'est le bonheur que j'ai rêvé pour mes parente. Oh I si je me montre jamais indigne de celle générosité, chassez-moi, méprisez-moi : mais non, non, je ferai tous mes efforts et, si c'est possible, je vous prouverai que votre bienfait a doublé mes forces.

— Je; vous croi>, niun ami; l'amour filial sera

HISTOlliE DE DEUX ENFANTS D'OUVRIERS.

votre ange gardien. Soyez donc mon premier commis, et que le noble but de votre vie soit atteint. Vous pouvez prendre quelqu'un du petit bureau pour écrire les lettres, jusqu'à ce que nous ayons trouvé quelqu'un pour vous remplacer.

M. Raemdonck se leva et serra la main du jeune homme en lui disant :

— Je vous félicite, monsieur le premier commis ; allez à la fabrique, maintenant, car vous brûlez sans doute d'impatience d'apprendre cette bonne nouvelle à votre père.

Bavon ne s'en allait pas : il restait debout et pensif devant son maître.

— Eh bien, avez-vous encore quelque chose à me dire? demanda celui-ci,

— Monsieur, je voudrais vous adresser une prière.

— Parlez, mon ami.

— Elle est assez singulière; mais vous êtes si bon pour moi !.,. Je désire que, pendant quelques mois, personne ne sache rien de ma position, pas même mes parents. Que l'on suppose du moins que mon traitement courant n'est pas augmenté.

— Quelle singulière idée est cela ? s'écria M. Raemdonck avec étonnement. Pourquoi ce mystère ?

— C'est, Monsieur, parce que je veux faire une surprise à mes parents, et, pour cela, il faut que je puisse épargner pendant quelque temps sans qu'ils le sachent.

— Quelle surprise ?

— Je ne le sais pas encore. Monsieur, un cadeau, quelque chose qui les rendrait heureux tout d'une fois. Je vous le dirai et vous demanderai votre bon conseil dès que j'aurai pris une décision à ce sujet... Et, si j'étais obligé de vous demander une avance sur mes appointements...?

— Ah ! pour atteindre un si noble but, il ne faut pas m'épargner : ma caisse vous est ouverte, du moins tant que vous resterez dans des limites raisonnables.

Bavon, après avoir chaleureusement exprimé sa reconnaissance, sortit du salon et se rendit à son bureau. Il fit venir un aide du petit bureau, et le mit immédiatement à l'œuvre. Il se prit à penser à ce qu'il avait dit à M. Piaemdonck et à la surprise qu'il avait l'intention de faire à ses parents. Son projet était arrêté dans sa tète depuis bien des années; mais il n'avait pas osé le dire à son maître, dans la crainte qu'il ne vînt encore lui-même à changer d'idée. Après de longues réflexions, il persista cependant dans sa première résolution.

Au dîner, lorsqu'il se mit à table avec ses parents et ses sœurs, il raconta que le vieux premier commis avait donné sa démission parce que

son oncle, qui venait de mourir, lui avait laissé une riche succession. M. Uaemdonck était tout disposé à donner sa place à Bavon; mais, à cause de sa jeunesse, il voulait d'abord le mettre à l'épreuve pendant quelques mois.

Il fit briller ainsi aux yeux de ses parents l'espoir de le voir obtenir bientôt une augmentation considérable; et il ne leur cacha pas que, si ce bonheur lui arrivait, il ne souffrirait pas un instant que son père continuât à travailler. Il trouverait alors, dans l'élévation de ses appointements, les moyens de procurer à sa mère tout le bien-être possible et de lui permettre de vivre comme une véritable rentière. Il était si content et si joyeux, qu'il associa tout le monde à son bonheur.

Enfin il raconta que le neveu de M. Raemdonck, qui avait séjourné longtemps à Paris et qui s'y était marié depuis peu, allait venir demeurer à Gand. M. Raemdonck cherchait une maison pour son neveu. La maison ne devrait pas être grande, mais jolie et commode : il voulait la garnir de beaux meubles et l'approprier entièrement pour l'arrivée de son neveu et de sa jeune femme. Bavon en parlait parce que son maître l'avait prié de chercher, parmi les maisons à louer, celles qui pourraient convenir à son neveu, et le jeune homme, qui n'avait pas beaucoup de temps, engagea sa mère à aller se promener un peu dans les plus belles rues, pas loin de la fabrique, pour voir s'il n'y avait pas de maisons convenables à louer.

Le soir même, en revenant de la fabrique, sa mère lui apprit qu'il y avait de jolies maisons bourgeoises à louer dans la rue Maguelonne, dans la rue Lange-Meern et dans la rue de la Croix, près de l'église Saint-Bavon. Cette dernière était peut-être un peu petite, mais elle était de construction moderne, et l'écriteau annonçait qu'il y avait un jardin.

Deux jours après, Bavon apporta à sa mère les remerciements de M. Raemdonck, qui avait trouvé à son gré la maison située dans la rue de la Cfoix, près de l'église Saint-Bavon, et l'avait immédiatement louée.

Depuis lors, Bavon parla souvent encore de cette maison; il vantait le luxe des meubles que son maître y faisait placer et l'arrangement plein de goût de toute la maison. M. Raemdonck l'y avait déjà mené deux fois et lui faisait l'honneur de le consulter sur l'ameublement et sur la disposition du jardin.

Les descriptions répétées du jeune homme éveillèrent la curiosité de sa mère h tel point, qu'elle exprima le désir de voir la belle maison à l'intérieur. Bavon promit d'en demander la per-

iâ

HISTOIRE l)i: liEl'X K.M'AMS D'Ol ViUEUS.

mission à son maître; mais il fallait encore attendre (|nel(|ues semaines, jnscju a ce que la demeure des nouveaux mariés fût entièrement eu ordre.

Enlin, un samedi soir, il montra touijoyi'ux une {jrandeclef et annonça (|ue M. Kaemdonck leur permettait de visiter la maison du haut en lias, et nïême de passer Taprès-dinée entière dans le l)(>au jardin : il y apprêterait une bonne bouteille de vin et il invitait 13avon à la vider avec ses parents à sa santé. C'était le lendemain, diniancbe : dés (|u'on aurait dîné, on se rendrait dans la maison de la rue de la Croix pour y passer une heure ou deux. Ce serait une véritable lele.

En Pil'et, le lendemain, à peine se donna-t-on le temps de dîner, tellement les sœurs étaient impatientes. On se dirijjea en causant gaiement de ce qu'on allait voir, du côté de Saint-lîavon. (Miand on fut arrivé dans la rue de la Croix, on s'arrêta devant la maison pour contempler la façade. Il y avait un petit balcon on des fleurs de dillérentes couleurs s'entrelaçaient en jiuirlandes. Il y avait aussi des fleurs devant les l'enélres, ce ([ui lit faire à la mère Damhoul la remarque qu'elle avait toujours eu une sorte de prédilection pour ces cldchetles d'un roup;e de corail.

Lorscjue la porte lut ouverte, Ijavon dil à ses sœurs, qui voulaient ouvrir tout de suite les portes des chambres :

- Non, non, pas ainsi! le plus beau pour la lin, sinon nous n'aurions pas grand plaisir de notre visite. .MIons d'abord au jardin ; noire mère aime tant les fleurs!

— Kt moi donc! interrompit Adrien Damhoul; lorsque j'étais plus jeune, mes parents demeuraient à Ludeberg. .Nous avions un petit jardin pour lequel j'oubliais le boire et le maufrer. Pendant tout l'après-midi, le dimanche, j'étais à l'ceuvre et j'avais les plus belles giroflées et les plus beaux œillets <le tout le voisinai;e.

Ils entrèrent dans le jardin : il n'élait pas très étendu, mais les sentiers y .serpentaient gracieusentcnl; le soleil versait ses rayons caressants sur une partie du soi, et il y a\ait une telle abondance de fleurs, que les petites tilles s'élancèrent en avant, les mains étendues, et se mirent à crier :

— .\h! (ju'il fait beau et frais ici, et (juelle bonne odeur î

iJavon, plus calme en apparence, se promenait avec ses parents dans les sentiers, leur montrait les neur>, eut illail pour eux celles (pii ré|»andaient I le meilleur parfum, et les c(indni»il ainsi sons un berceau de verdure, où ils s'assirent en riant pour jouir un moment à leur aise de la \uo du jardin.

Là, il v avait sur la table un pot en porcelaine

avec du tabac, et à côté quatre ou cinq longues pipes hollandaises.

— Tiens ! murmura Adrien étonné, je savais (]ue M. Haenidonck fume (|nelquel'ois un cigare; mais il est vrai ([ue, comme on le dit, beaucoup de messieurs fument la pipe chez eux.

— Vous ne Cdmpienez pas, père, remar(iua liavon; M. Kaemdonck a l'ait mettre là le tabac et les pipes pour que vous puissiez y fumera votre gré.

— Impossible, Bavon.

— Il me l'a dit Ini-méme, mon père. Vous devez fumer |)our lui faire pisisir.

— Quelle bonté! Alors, je me ris(|ue; car le tabac paraît très bon. Deux ou trois bouffées... rien (|U(î pour contenter notre généreux maître.

Il alluma sa pipe, (it monter la fumée en petits nuages jusqu'à la verdure de la voûte et dit alors en souriant, et d'un air joyeux :

— Kxcellent tabac ! (Jue les gens riches sont heureux ! Tenez, comme cela, sur ce banc, le visage tourm'; vers ce beau jardin et la pipe à la bouche, je voudrais passer ma vie.

— Vonsvous trompez, cher |)ère, repartit Uavon. Il y a encore quehjue chose ([ue vous feriez.

— Oui, aller à la pèche, n'est-ce pas? J'aime beaucoup cela, en effet; cela me servirait à varier un peu mes amusements.

Pendant ce temps, les petites filles se plaisaient à comparer les fleurs entre elles, et discutaient sur leur beauté et leur parfum.

Le père Dandmut déposa sa pipe en disant (|u'il la rej)rendrait plus lard ; car sa femme était impatientt; de visiter la maison.

Itavon les conduisit d'abord dans une couple de chambres (jui étaient très bien ornées, mais qui n'offraient rien de particulier. Dans la cuisine, la femme Daudioiil admira le beau fourneau luisant et les ciiandions élincelant>, les pots et les poêles à l'rire, (|ni sélalaieiil h; bnig des murs.

Dans la cave, il y avait un tonneau de bière sur son chantier; un baiu' maçonné contenait un certain nombre de bouteilles de vin, et il s'y trouvait même un grand pot de grès, rpii contenait assurément une provision de beurre.

Cela lit dire aux Damhoul que M. Kaemdonck n'avait rien oublié, et (|ue son neveu trouverait tout |irêt, absolument comme s'il avait lui-même occupé la maison depuis longtemps.

An grenier, sur des cordes à si'cher, on avait étendu (juclques filets de pèche de formes diverses, tout neufs et fahri(|ués avec beaucoup de soin. Le père Dandionl, rpii était c(mnaisseur, les prit en main, essaya la solidité du (il et murmura en lui même :

— Heureuses gens, ils ont tout ce que leur cœur |)eut désirer 1

HISTOIRE DE DEUX ENFANTS D'OUVRIERS

— Maintenant, au salon, à la plus belle chambre ! cria Bavon. Là vous verrez des choses autrement belles ; et nous allons y boire, à la santé de M. lîacmdonck, l'excellente bouteille de vin qu'il a donnée pour nous.

Lorsque Bavon ouvrit le salon en question, tous poussèrent un cri d'admiration. Tous les meubles étaient en bois de mahoni massif; les gravures dans des cadres dorés, suspendus aux murs; un moelleux tapis à fleurs rouges sur le parquet; une pendule dorée et des candélabres assortis sur la cheminée; des chaises rembourrées et desfa-uteuils à dossier qui tendaient leurs bras capitonnés et semblaient dire : « Je suis si commode, venez, reposez-vous sur moi. » C'est ce que tirent les petites filles d'abord et les parents ensuite; mais Bavon prit sa mère par le bras et lui montra une petite table dont la tablette, pouvait se lever. Sous cette tablette, dans un petit coffre, on voyait briller une quantité d'objets en acier destinés à la couture et à la broderie, qui éblouirent les yeux de madame Damhout et de ses petiles filles.

— Maintenant le verre de vin à la santé de... de... nous allons voir... A table!

II ouvrit unearmoire, y prit une bouteille et des verres et versa le vin. Chacun voulut saisir son verre pour boire en l'honneur de M. Raemdonck; mais Bavon les retint.

— Attendez un moment, dit-il, il y a aussi quelque chose à manger. Voilà un gâteau d'amandes que M. Raemdonck n'a pas donné, ce n'est pas non plus à sa santé que nous allons boire d'abord...

— Qu'est-ce que cela? s'écria Amélie, la fille aînée : ces lettres en sucre sur le gâteau? Sais-tu, mère, ce qu'on y lit?

— Ah! ah! vive Christine, notre bonne mère! s'écria Bavon en levant sou verre. C'est aujourd'hui sa fête! Puisse-t-elle vivre longtemps, longtemps!

Et tous les autres répétèrent en chœur.-

— Puisse-t-elle vivre longtemps, longtemps!

— Quelle singulière idée de Bavon de te fêter dans cette maison, s'écria Amélie. C'est bien drôle!

— Et malmenant, mère, dit le jeune homme d'un ton solennel et les yeux pleins de larmes d'attendrissement, maintenant, celui qui te doit tout, son instruction, son bonheur, son avenir, va te faire un cadeau, auquel il a rêvé depuis son enfance, à toi et au pauvre ouvrier de fabrique, qui a souffert et qui s'est épuisé pour son fils! Tu as vu cette maison, ce jardin, ces fleurs, ces filets? Tout cela t'appartient. J'ai loué la maison, j'ai acheté les meubles. Tu demeureras ici; idou père ne travaillera plus; il fumera sa pipe, soignera les fleurs et ira pêcher. Nous sommes riches, je suis premier commis, je gagne quatre mille francs ! Dieu soit béni de m'avoir permis de récompenser ton amour.

Père, mère, mettez-vous à votre aise, vous êtes chez vous !

Madame Damhout était si profondément touchée, ([u'elle s'appuya sur la table pour ne pas tomber! Mais elle se releva, sauta au cou de son fils et le pressa sur son cœur maternel avec une tendresse fiévreuse. Damhout, muet de stupeur, versait des larmes de joie ; les petites filles battaient des mains et dansaient avec ivresse.

Le soir, Bavon, assis à côté de sa mère, était silencieux et triste. Il lui dit qu'il était très fatigué; mais madame Damhout voyait bien qu'il avait autre chose dans l'esprit.

Elle murmura enfin d'une voix contenue:

— Bavon, tu songes à quelqu'un. Moi aussi, mon fils. Lorsqu'on est heureux, n'est-ce pas, on voudrait que tous ceux qu'on a aimés le fussent aussi?

— Oui, mère, répondit-il, l'homme n'est pas toujours maître de ses pensées ; mais ce n'est rien. C'est un souvenir de mon enfance qui surgit dans mon cœur malgré moi.

Un dimanche, à la nuit tombante, une femme déjà âgée et une jeune fille sortirent de l'étroite ruelle où lesDamhoutavaient demeuré jadis. Leurs vêtements déguenillés, leur pas incertain et leur appréhension visible, tout en elles témoignait non seulement d'une grande misère, mais aussi d'un profond découragement. Elles marchaient lentement, silencieuses et la tête baissée, le long des maisons, comme écrasées sous un sentiment de honte ou de frayeur secrète.

Il y avait cependant une difl'érence remarquable dans leur aspect. Tandis que la femme, comme une personne depuis longtemps habituée à la pauvreté, était, pour ainsi dire, couverte de haillons, la fille avait probablement fait tous ses efforts pour cacher, autant que possible, les signes extérieurs de la misère. Ses vêtements, bien que très usés, étaient d'une extrême propreté ; et son bonnet, quoique rapiécé et recousu, était aussi blanc que la neige.

Lorscju'elle levait par hasard la tête pour éviter un passant, on la regardait avec surprise, comme si Ton était étonné de trouver de pareils traits sous ces misérables habillements.

En effet, la pauvre fille était très jolie; dans ses yeux bleus, quoique maintenant obscurcis par le chagrin, brillait une étincelle d'intelligence et de sensibilité; ses joues étaient fraîches et son front d'un blanc de lis. En outre, il y avait dans la coupe do ses habillements, dans l'élégance de ses formes et dans la modestie de son allure, quelque chose de particulier qui ne permettait pas de douter que la jeune fille n'eût reçu une bonne éducation.

Quelque douloureux événement avait précipité cette malheureuse d'une position plus élevée dans

HISTOIHE DE DEUX ENFANTS D'OUVRIElîS.

une misère si profonde, qu'on devait la prendre, elle et sa compairne, pour des femmes (jui demandent leur pain à l'aumône.

Sans êchaii^'er une parole, elles avaient atteint le bas Escaut et s'approchaient du pont de la Vigne. La femme dit d'une voix altérée :

— Aie bon courage, mon enfant. Tu vas si lentement, as-tu peur?

— Oui, mcre, je ne sais pas, mon cœur bat avec angoisse, soupira la jeune lille.

— Oh ciel ! crains-tu que les Damhout ne repoussent notre prière? Cela me fait trembler. Hélas! ((u'adviendrail-il donc de nous?

— .Madame Dandioul nous aidera, mère; il ne faut pas en douter. Un cœur comme le sien ne peut pas rester insensible à noire malheur; et lors- (jue, les larmes aux yeux, j'invoquerai son affection d'autrefois pour la jjauvre (jodelive...

— Sans doute; et, puisqu'ils sont encore plus riches qu'on ne nous l'avait dit à Lille... Ah! Godelive, la tentative que nous allons faire est bien pénible, surtout pour toi, je le sais; mais la faim est une impitoyable nécessitt'.

— Les Daiiihout sont riches, très-riches! répéta la jeune fille d'une voix sourde, dont le tremblement étrange surprit sa mère.

— Mais c'est tant mieux, Godelive, dit-elle. Dieu soit loué de leur avoir donné les moyens de nous venir en aide?

— Aller demander l'aumône, mère? aux Damhout? moi, la petite Godelive <|u"ils ont aimée si tendrement, qui osait taire avec eux des rêves d'avenir ?0 ma belle enfance, avec quels reproches vous vous dressez devant mes yeux ! .Mendiante? Godelive une mendiante?

— Non, mon entant, ne sois pas si sévère pour loi-mome. Nous venons demander assistance, c'est vrai; mais nous ne sommes pourtant pas des mendiantes.

Elles passèrent devant l'église Sainl-Havon. La jeune tille paraissait poussée par une force secrète vers la |>elile porte du temple, et s'étaient retournée à moitié, peut-être sans le savoir.

La femme la retint et dit :

— Mais, Godelive, (jue fais-tu ? Nous devons aller tout droit; la rue de la Croix est là-bas.

— La honte, l'effroi, mère; mon âme veut prier et demander des forces; car, maintenant (|iie nous approcl.ons de l'endroit où je tendrai ma main .suppliante à... à madame Damhout, tout mon courage m'abandonne.

— La nuit tombe, Godelive; nous ne pouvons pas attendre jusqu'à ce qu'il fa.sse tou' à fait noir. Viens, mon enfant, c'est un moment pénilde, en effet; mais il .sera bientôt passé. Nous viendrons ici, près du saint sépulcre, remercier Dieu de sa

miséricorde, ou... ou verser des larmes de désespoir sur le même banc où nous somtnes agenouillées tant de fois. Viens maintenant, cela ne durera pas longtemps.

Elles poursuivirent leur chemin jusque dans la rue de la Croix, où elles se mirent à regarder autour d'elles pour reconnaître la maison qu'on jeur avait décrite dans la ruelle. Comme il faisait à moitié obcur, elles ne j)arvinrent pas à trouver tout de suite ce qu'elles cherchaient. Enfin, la femme dit :

— C'est là, Godelive. Cette jolie porte ronde, ce balcon. Quelle belle maison ! Que les Damhout doivent être heureux! Ds le méritent aussi, n'estce pas? Ah ! puissent-ils exaucer notre prière? Il y y a déjà de la lumière dans la chambre du rez-ilechaussée. Godelive, prends courage, mon enfant; jette-toi aux pieds de madame Damhout, coujure-la par les bontés qu'elle a eues pour toi; elle nous sauvera, sois-en s are.

— Oui, mère, la lutte est finie, je sens que j'ai repris un peu force.

Comme elles ap|)rochaient de la maison, Godelive vil, à travers les carreaux, qu'un homme, un monsieur, se tenait dans l'appartement éclairé. Quoiqu'il tournât le dos vers la rue, cette vue la frappa dune incompréhensible frayeur; mais, au même instant, le monsieur (il un mouvement et se tourna vers la fenêtre, de façon (|ue la jeune (ille put reconnaître son visage.

Elle poussa un cri étouffé, se mil à trembler sur ses jambes et s'appuya contre la muraille pour ne point tomber.

Elle vit sa mère étendre la main vers la sonnette. Elle s'élança en avant, écarta de la porte sa mère stupéfaite, la conduisit, par une sorte de violence fiévreuse, du côté sombre de la rue, et cacha en jdeurant son visage dans la poitrine de madame Wildenslag, tandis qu'elle s'écriait :

— Mère, mère, il est là!

— Qui ?

— Bavon.

— Eh bien, Dieu soit loué! il exhortera sa mère à la miséricorde envers nous. Viens, surmonte la honte...

-- Impossible, manière, sanglota la jeune fille. Oh ! épargne-moi cette soulTrance, celte humiliation, ce désespoir! demander l'aumône en sa présence, à lui, hélas! mon cr-ur se brise, je m'évanouirais à ses pieds, peut-être j'en mourrais!

-- Veux-tu donc que j'aille seule?

— .le te bénirai et je t'en serai reconnaissante toute ma vie, chère mère. L'idée seule de lui tendre la main me remplit d'une angoisse mortelle.

— Mais ils t'aiment plus que moi ; et, s'ils

IIISTOIKE DE DEUX ENFANTS D'OUVIilERS.

A moi, l'amie ilc mon enfance! (Page 5:2.)

repoussent ma prière parce que lu n'es plus avec moi... ?

— Alors, répondit la jeune fille avec une agitation extrême, alors, j'éloufl'erai toute honte et toute sensibilité dans mon cœur. J'irai à lui, je me prosternerai à ses pieds, j'embrasserai ses genoux, je les arroserai de mes larmes. Oh ! il nous donnera plus que ce qu'il nous faut, mais quelque chose sera mort en moi! C'est égal, je me sacrifierai, pour racheter la honte et sauver notre honneur.

— Eh bien, je suis plus endurcie que toi contre la honte ; j'essayerai.

Godelive joignit les mains et dit d'un ton suppliant :

— 0 ma mère ! aie pitié de moi. Ne prononce pas mon nom en sa présence, cache-lui que je suis venue avec toi, ne lui parle pas du tout de moi. Je vais m'agenouiller devant le saint sépulcre dans

l'église Saint -Bavon. Avec quelle ferveur je prierai! Dieu te protégera! Dans sa grâce infinie, il m'épargnera peut-être le fatal sacrifice de ma dignité, l'unique bien dont la conservation me donnait des forces et me permettait de lutter contre l'affreuse amertume de ma vie. Va, mère, j'attendrai avec angoisse devant le saint sépulcre. Ne me nomme pas, ne me nomme pas !

En murmurant ces dernières paroles, elle s'éloigna rapidement dans la direction de Saint- Bavon.

La femme la suivit un instant des yeux, secoua la tète et se dit à voix basse, en traversant la rue :

— Je le craignais. Pauvre Gotlelive ! Elle est doublement malheureuse. Je comprends que son cœur saigne cruellement... Sans cela, elle ne me laisserait pas aller seule, elle qui, par amour, par bonté, sacrifierait sa vie pour détourner de moi la douleur d'une humiliation. Eh bien, j'aurai du

liisToiME m-: Di:ux enfants d'oi viutiis.

courage pour doux. AlTront, lioiile, salut ou joie, qu'i'sl-ce i|ui in'alleiul là dedans, ù ciel?

Klle somia, et dit à la servante (jui \inl lui ouvrir (|u'elle désirait parlera M. l>aniliout.

La servante, qui était dans la denii-obscnrilé, ne remarqua sans doute pas ses mauvais habits, car elle ouvrit la porte de la chambre vers la rue, el l'inlroduisil auprès d'un jeune monsieur qui lisait, assis devant une table.

Il leva la tête et considéra avec une sur|)rise désagréable celte femme mal vêtue. 11 lui dit sans se lever :

— Vous venez demander de l'ouvraiie dans la fabri{|ue, Madame? Présentez-vou.-; demain matin an bureau, je verrai s'il y a de la pl.ue pour vous. Maintenant, je ne puis pas vous l'assurer.

— Je voudrais parler à M. Damhout, balb\aiala femme.

— .M. Damhout, c'est moi-même.

— Non, à votre père ou à votre mère, Monsieur.

— Ils sont allés passer la soirée chez des amis, à l'autre bout de la ville. Vous ne pourrez pas les voir aujourd'hui ; revenez demain avant midi.

— Mêlas! soupira la femme, moi qui arrive de France et qui dois partir demain de bon malin !

— De France? vous venez de France? murmura llavon en retiardant la femme en plein visage avec une agitation cruissanle.

— Vous ne me reconnaissez pas. Monsieur? En effet, vous étiez encorG jeune, et la longue adversité vieillit les gens avant le temps.

— Madame Wildenslag! Vous seriez la mère de...? la femme de .Jean...? Lina Wildenslag? Impossible! Vous avez donc été malade?

— Malade et malheureuse, .Monsieur.

Le jeune homme avait peine à se contenir; il s'était levé et avait fait un inoiivenieni |M.ur lui tendre la main; niais un nouveau regard jeté sur ses mi>êratdes vêlements, le souvenir de la c(miduilc des Wildenslag, le retinrent, et il se laissa retomber sur sa chaise.

— Vous devrez attendre jusipi'à demain , à moins que vous ne vouliez me ronlier à moi-même ce que vous avez à leur dire, répondit-il.

— Je venais me jeter à leurs pieds el implorer leur secours, .Monsit ur. Nous sftmmes dans une terrible détresse; nous n'avons plus d'autre ressource que la générosité de vos parents. Sans doute, dans notre misère, nous n'avons pas le droit de nous souvenir de l'amitié (|u'iis nous ont accordée autrefois, el que nous ne méritions pas; mais ils pardonneront à des gens profondément malheureux d'oser encore espérer en la ( harité de votre bonne mère.

— Une aumùne! s'écria Havon comme terrifié.

— Plus qu'une aumône, Monsieur, nous sauver de lu honte.

— Je ne vous comprends pas, dit-il, avec méfiance. Où sont donc vos fils, vos tilles, voire mari? Ils gagnaient beaucoup d'argent.

— Mon mari est mort. Monsieur. Mes fds... l'un est soldat en Al'riciue, un autre demeure à Uouen, un troisième à Mulhouse. Ils ont des enfants et ne pensent plus à leur pauvre mère. Un seul, le plus jeune, est avec nous... avec moi, à Lille. C'est pour lui, Monsieur, (juc je viens implorer le secours de vos parents. Il avait obtenu du travail dans le magasin d'une labrique. Hier, on l'a envoyé porter un paquet au chemin de fer. Le malheureux s'est arrêté en route dans un cabaret; il s'y est oublié avec des camarades, el a perdu le pa(jnet qu'on lui avait confié. Le maître de la fabri<|ue prétend (|ue mon fils a volé le paquet et l'a vendu. Il vent le faire arrêter par les gendarmes, el condamner comme voleur à cinq années de galères. Ah! Monsieur, nous avons peut-être mérité notre misère par une vie de désordre et de dissipation. Le malheur me le dit; cependant nous restons honnêtes, cl mon pauvre fils n'est pas coupable d'autre chose (|ue d'une grande négligence. .Au fond, c'est un bon garçon ; il a un cœur sensible, il respecte sa mère. (Jue la pauvreté reste notre lot, je la supporterai iiatiemment comme une juste punition; mais le déshonneur d'une condamnation! mon fils aux galères! Je suis mère et je ne survivrais pas à un pareil coup, et mon... Oh! .Monsieur, vous pouvez nous sauver avec si peu de chose, du moins avec si peu de chose pour vous (|ui êtes riche! Le mailre de la fabrique veut bien tout oublier el accepter sa justification, si demain avant midi nous lui rendons le |iaquelou cent francs! Pour vous, ce n'e>t |iresque rien; |)our nous, c'est plus que la vie. Laissez-vous loucher par mes larmes, ayez pitié de gens qui, malgré l'éloignemenl et I adversité, n'ont pas pa-^sé un seul jour sans songer avec reconnaissance à vos parents.

Klle tomba à genoux au milieu delachambre et lemlil vers lejeune homme ses mains tremblanles.

Celui-ci ne pouvait rester maître de son émotion, quelques elTorls qu'il fit pour y parvenir. Il alla à elle el la releva en disant :

— (]almez-vous, Madame; je comprends votre anxiété et votre malheur. Cenl francs peuvent vous sauver, dites-vous? Consolez-vous, je vous les donnerai. Asseyez-vous sur cette chaise, j'ai quelque chose à vous demander. Vous parliez de vos fils... mais vos filles?

— Mes filles? balbutia la femme Wildenslag avec embarras.

FIISTOIRE DE DEUX ENFANTS D'OUVRIERS

— Oui, vos filles, que leur est-il arrivé?

— Monsieur, elles demeurent bien loin en France. Elles sont mariées.

— Mariées! s'écria Bavon avec une profonde angoisse dans le regard.

Il regarda pendant quelque temps avec un mécontentement visible la femme effrayée, qui courbait la tête sur sa poitrine et demeurait sans parole.

— Oui, je vous aiderai, ne craignez rien, répéta-t-il; mais, si ma compassion pour votre douleur maternelle ne m'avait pas vaincu, je serais resté insensible à vos supplications. Bien plus, je me serais vengé sur vous, et vous aurais fermé impitoyablement la porte; car vous, Madame, vous avez, sans le savoir, empoisonné ma vie et troublé mon bonheur.

— Moi, Monsieur? "Vous vous trompez assurément.

— Non, je ne me Irompe pas. Ma mère avait déposé dans le cœur de votre Godelive les germes de la vertu et du sentiment du devoir. Moi, enfant encore innocent, j'avais partagé avec elle les premières notions de l'instruction ; de l'instruction qui devait la préserver de l'abaissement moral et de la perversité du cœur. Vous, sa mère, qu'avezvous fait de voire bonne et pure Godelive? Vous l'avez envoyée dans une fabrique, pour qu'elle vous rapportât de l'argent ; vous avez exposé cette tendre tleur au rude contact de gens grossiers...

— Monsieur, Monsieur, ce n'est pas vrai! s'écria madame Wildenslag en frémissant.

Mais Bavon, hors de lui, l'interrompit et continua :

— Laissez-moi parler jusqu au bout; c'est la dernière fois que son nom sortira de ma bouche. Je le répète avec indignation, qu'avez-vous fait de votre pauvre Godelive? Ah! il est inutile de répondre, puisque, au bout de deux ans, on la surprend dans une ruelle de Douai, le sabot à la main, se battant, injuriant et prononçant des paroles qui firent reculer de dégoût un simple ouvrier de fabrique. Voilà ce que vous avez fait de votre pauvre Godelive. Maintenant elle est égoïste, insensible, et il n'y a plus en elle aucune délicatesse; maintenant elle hait sans doute la mère qui a vendu pour un peu d'argent la pureté de son âme.

— Oh ! non, non, Monsieur, ayez pitié de moi. Godelive est la seule de mes enfants qui m'aime encore véritablement, mon seul soutien dans le mallieur!

— Soit, Madame; peut-être un bon sentiment a-t-il survécu en elle; peut-être vous a-t-elle pardonné le mal que vous lui avez fait; mais, moi, je ne vous le pardonne pas, je ne puis pas vous le pardonner... Tenez, voici les cent francs que vous

demandez. Allez, maintenant, et puisse Dieu ne pas vous punir plus longtemps de votre fatale erreur à l'éganl de vos enfants.

En prononçant ces mots, il avait plongé la main dans un tiroir de son pupitre et compté cinq pièces d'or sur la table.

Madame Wildenslag contempla l'argent avec des yeux hagards, et ses lèvres tremblantes murmurèrent.

— Oh ! Dieu ! si je pouvais repousser ce secours ! Mais non, l'honneur de mon fils, l'honneur de ma pauvre Godelive... Je dois courber le front comme uie esclave sous une criante injustice, entendre accuser de bassesse, de perversité du cœur, mon angélique enfant... Ah! le courage me manque. Je succombe...

Elle se laissa tomber sur une chaise et se mit à pleurer amèrement.

— Une criante injustice? répéta Bavon, étonné de ces exclamations. Mes reproches, si sévères qu'ils soient, ne sont-ils pas fondés?

— - Ils sont faux, entièrement faux ! s'écria madame W^ihlenslag à travers ses larmes. Qui a été assez lâche pour venir vous dire qu'il a vu ma Godelive se battre et proférer de grossières injures?

— C'est Etienne Geerts, qui l'a vue à Douai frapper avec ses sabots qu'elle tenait à la main.

— Ah ! je me souviens de celte triste alTaire; ce n'était pas Godelive, c'était sa sœur Thérèse, qui lui ressemble, en effet, du moins par les traits du visage. Godelive, Monsieur! jamais une vilaine parole n'est tombée de ses lèvres; elle a été maîtresse d'école; elle a de l'esprit, elle est bonne comme un ange, et son cœur est encore aussi pur que lorsque vous lui appreniez à lire.

— Ciel ! que dites-vous, madame! balbutia Bavon saisi par le doute. Et elle est mariée?

— Et elle n'a jamais permis. Monsieur, qu'un homme la regardât sans respect. Et elle n'est pas mariée.

— Mais expliquez-vous, vous me faites mourir d'impatience. Dites-moi, je vous en supplie, quel a donc été le sort de la pauvre Godelive pendant ces huit longues années?

— Eh bien, je comprimerai ma douleur, dit madame Wildenslag en levant la tête. Pour défendre ma noble enfant, ma bonne Godelive, je trouverai du courage et des forces. Ecoutez, Monsieur, vous apprendrez quel a été notre sort et le sien depuis que vous nous avez dit un douloureux adieu à la porte de la ville. Nous allâmes à Wazemmes, près de Lille, et y trouvâmes beaucoup de travail et un bon salaire. Comme mes eflorts pour faire recevoir Godelive dans un atelier de couture ne réussirent pas, son père la fit aller à la fabrique. La pauvre enfant ne put pas s'y habituer

IIISTUII'.E Iti: ItEUX ENFANTS D'OUVUIEUS.

et tomba inalatit' de cliagrin. Elle fut lonjîtemps avant do ro|iroiulie (luclciues forces; alors, pour {,'agrit'r (|iiil(iue chose, elle commen(,a chez nous une petite école pour apprendre ;\ lire aux eiifauts dt'S Flamands, nos voisins.

— Et nos lettres, pourtiuoi los avez-vous laissées sans réponse?

— Vos lettres ? Nous n'en avons reçu (ju'une, et Godelive y a répondu.

— Nous en avons écrit trois autres.

— Je ne sais rien de cela, Monsieur.

— Votre mari les recevait à la fal)ri(iue. Les aurait-il },'ardées ou détruites?

— C'est possible, .Monsieur; il croyait (|u'il valait mieux pour Ciodclive n'av(»ir plus de relations avec des gens beaucoup au-dessus de notre clat; car nous savions par une personne de Gand que vous étiez devenu commis chez M. Raemdonck, et Godelive disait louj(»iirs ([ue vous ne mamiutriez pas de devenir riche.

— Et pourquoi Godelive ne nous écrivait-elle pas pour avoir de nos nouvelles?

— Nous, pauvres et humbles ouvriers de lavrique? Et cependant j'ai souvent engaj^é Godelive à vous écrire. .Mais elle n'osait pas, il y avait trop de distance entre vos parents et nous.

— Continuez, .Madame, je ne vous interromprai plus.

— Ah ! notre histoire esl courte, .Monsieur, reprit madame \\ ildenslai,'. Mon mari et mes fils menaient une vie de désordre. Ils restaient souvent la moitié de la semaine sans travailler, de sorte (ju'ils se virent interdire l'accès de beaucoup de fabrifjues. Nous partîmes tous ensemble pour Itouen. Là, Godelive tint encore une école chez nous et y instruisit les enfants des ouvriers français; car, à force d'enteiidie parler le français, elle avait fait des progrès rapides dans celte langue. Elle avait beaucoup cà souiïrir de la brutalité de ses frères et de la jalousie de ses sœurs, parce qu'elle était toujours convenablement habillée, que tout le monde l'estimait, et (|u'on la citait comme un modèle de politesse et de bonnes manières. Une dame de la ville lui procura enfin une bonne place de sous-institutrice dans un pensionnat de jeunes dem(»iselles. Elle y resta deux années entières, ne retenant de son traitement que ce qui lui était absolument nécessaire pour s'acheter les vêtements dont elle aurait Itesoin pour être habillée à peu près comme les autres institutrices. Elle nous ilonnail tout 1.- sur|dus pour nous venir en aide, car son père riait devenu malade, et la jduparl de mes autres enfants, mariés ou non mariés, étaient allés demeurer .séparément, et les deux garçons qui re-taient avec nous nous flonnaient moins de leur salaire que le coùl de leur nourriture

et de leur entretien. Le mal de mon mari empirait insensiblement; c'était une maladie de langueur qui épuisait chaque jour ses forces et nous faisait craindre qu'il ne guérit plus. Alors il arriva un événement (jui devait nous plonger dans la plus alTreuse misère. Un de mes (ils, cjui depuis s'est engagé et est parti pour l'Afrique, un brutal, un bambocheur lini, avait été déjà plusieurs fois, à la honte de la pauvre Godelive, sonnei- à la porte de son [jensionnat pour lui demander de l'argent. Cela déplaisait fort à la directrice de l'établissement; cependant, par afl'ection pour Godelive, on avait pris patience. Mais, un jour, mon mauvais sujet de lils, aveuglé par la boisson, pénètre violemment dans le pensionnat, et, là, à force d'injures et de menaces, veut conlr;iindre sa sœur à lui donner une grosse somme d'argent. Il elfraya si fort les institutrices et inspira aux élèves une si profonde terreur, que Godelive perdit sa place, et revint à la maison à demi-morte de honte et de désespoir. Son frère, qui sentait bien qu'il nous avait rendus tous malheureux, partit le lendemain pour prendre du service dans la légion étrangère en Afrique, (iodelive, dont le courage et le dévouement sont inépuisables, commença immédiatement à chercher de nouvelle.«r élèves et de l'ouvrage de coulure, mais elle n'y parvint pas assez vile. La pauvreté était devant notre porte, et nous étions épouvantés du triste sort qui nous menaçait. Peut-être mon pauvre mari avait-il un pressentiment secret qu'il ne vivrait plus longtemps; car un désir irrésistible de retourner en Flandre s'allilme tout à coup en lui. Nous essayâmes de le détourner de ce projet; Godelive surtout Iremblail, je ne sais pourquoi, à la seule idée que nous reverrions la ville de Gand. Il n'y avait rien à y faire, car il nous suppliait en |ileurant à chaudes larmes de ne pas le laisser mourir sur la terre étrangère. L'air de la Flandre devait le guérir, il en était convaincu. Nous vendîmes nos meubles et tout ce que nctus possédions, et nous parlimes un beau matin pour notre pays natal. De Ions nos enfants, aucun ne voulait nous suivre, excepté la seule Godelive. Mon mari avait trop espéré de ses forces. (Juniqu'il menaçât de succomber en route, il ne voulut pas s'arrêter; mais, lorsque nous atteignîmes le faubourg de Lille, il ne pouvait pas aller plus loin cl tomba sans connaissance dans une auberge, où nous nous étions fait déposer. II revint un peu à lui après quelques heures de repos. Nous restâmes deux jours dans celte auberge; mais nos faibles ressources liraient à leur lin. Nous trouvâmes, pas loin de là, une petite maison d'ouvriers qui était vide, nous la louâmes et nous y transportâmes notre pauvre malade. Vn mauvais lit, une couple de chaises, un vieux |toèle et deux

ou trois pièces de batterie de cuisine absorbèrent, jusqu'au dernier franc, tout ce que nous possédions... Écoutez maintenant, Monsieur, je vous en prie, et puissiez-vous admirer comme elle le mérite la force d'âme et la bonté de mon enfant ! Une cruelle misère pesa sur nous; je devins presque folle de douleur et de chagrin. Pas de vivres, pas de secours pour mon mari mourant; pour toute perspective, la faim pour nous et une mort affreuse pour lui. Comment décrirai-je la conduite angclique de Godelive? Elle apporta de l'argent dans la maison, fit venir le médecin et paya les médicaments. Je n'osais pas lui demander où elle en cherchait les moyens; mais je remarquai bien que ses boucles d'oreilles, d'abord, puis sa croix d'or, |iuis, les uns après les autres, ses meilleurs vêtements disparaissaient; si bien qu'il ne lui resta plus que des objets sans valeur. Enfin il fullut sacrifier aussi mes habits des dimanches. Je parlai de demander qu'on reçut mon mari à l'hôpital ; mais il demanda grâce en pleurant, et Godelive ne voulut pas en entendre parler. Alors, nous écrivîmes à Rouen pour demander des secours à nos enfants. Mon plus jeune fils seul répondit qu'il viendrait travailler pour nous; mais il s'était grièvement blessé au bras dans sa fabrique, et nous fit attendre jusqu'à ce qu'il fût trop tard. Cela dura presque tout un mois. Monsieur, un mois durant lequel Godelive passa presque toutes les nuits, assise au chevet du lit de son père, le consolant, lui parlant de guérison, de la miséricorde de Dieu, et de la vie meilleure qui nous attend au ciel. Jamais une plainte ne sortait de sa bouche; elle riait, elle était gaie, pour nous donner du courage. Oh ! Monsieur, les paroles me manquent pour vous dire tout ce que Godelive a fait pour nous dans ces jours terribles. Jugez-en. Pendant la dernière semaine de sa vie, mon pauvre mari, abusé par les tendres soins, par les douces consolations de son enfant, la prit pour un ange, et ne lui parla plus que comme à une créature envoyée par Dieu pour adoucir son agonie et lui montrer le ciel. Et, Monsieur, ce n'était pas parce que l'esprit de son père était affaibli par la maladie ; non, moi, sa mère, j'étais près de partager la même erreur. Il vint un moment où ses sacrifices me firent tomber à ses pieds et où, folle de reconnaissance et d'admiration, je m'agenouillai devant mon enfant, comme devant l'image la plus pure (le la bonté divine. Ah! si vous aviez vu mourir mon mari, contemplant sa fille d'un regard bienheureux, et embrassant encore, en signe d'adieu, la main de son ange de consolation !

Elle fondit en larmes et laissa tomber sa tête sur sa poitrine.

Le jeune homme avait écouté ce récit avec une

émotion croissante; l'expression de son visage était un singulier mélange de compassion et de fierté secrète, de douleur et de joie. A la fin, cependant, la pitié pour le triste sort des ^Vildenslag l'emporta. Depuis un instant, de silencieuses larmes coulaient sur ses joues.

Il se leva, alla à madame Wildenslag, lui prit la main et dit :

— Pauvre femme, que vous avez souffert ! Je vous accusais cruellement, oh! pardonnez-le moi!... Soyez remerciée ; car je comprends, à vos paroles, à votre émotion maternelle, que vous avez contribué à maintenir votre Godelive dans la voie que sa vertu et son instruction lui montraient. Allons, consolez-vous, je parlerai de vous à mes parents ; nous vous aiderons, la misère du moins ne vous visitera plus.

— Soyez béni ! murmura la femme en sanglotant; votre bonté m'arrache de nouvelles larmes. Ah ! vous avez le cœur de votre mère... un cœur généreux comme celui de Godelive !

Bavon fit un pas vers son pupitre et y prit un peu d'argent.

— Avec les cent francs qui sont là, dit-il, vous pouvez payer le prix du paquet perdu. Cette triste affaire ne doit donc plus vous inquiéter. Voici encore cent francs, afin de pourvoir à vos premiers besoins. Je chercherai avec ma mère les moyens de vous assurer un sort moins pénible. Si nous pouvions procurera Godelive une place d'institutrice à Gand! Pour votre fils, j'ai un ouvrage avantageux. Puisqu'il a un cœur sensible, je le ramènerai dans le bon chemin. Tenez, prenez l'argent. Madame; ne soyez pas honteuse pour cela. Je vous dois de la reconnaissance; vous m'avez délivré aujourd'hui d'un grand chagrin et d'une profonde tristesse qui me rongeaient le cœur depuis bien des années. Oui, c'est ainsi. La pensée que la bonne et douce Godelive, l'amie de mon enfance, l'ange qui a veillé au lit de mon père malade, s'était perdue, cette pensée m'était pénible, et ma compassion devenait petit à petit une douleur amère. Maintenant, je suis tranquille ;ià-dessus. Je suis heureux de savoir qu'elle a conservé, outre la pureté, la noblesse et la bonté de son cœur.

Madame Wildenslag, ayant ramassé l'argent sur la table, joignit les mains et dit au jeune homme, les yeux humides de pleurs :

— Oh ! Monsieur, votre bonté, votre générosité me confondent. Je ne sais comment vous exprimer ma reconnaissance. Demain matin, avant notre départ, nous reviendrons. Godelive vous remerciera à genoux.

— Godelive ! demain? s'écria le jeune homme hors de lui. Où est donc Godelive?

— Je n'ose pas vous tromper plus longtemps.

lllSiOIUE UE l)i:U\ EMA.NÏS DUU \ IIIEIIS.

Monsieur : elle est ilaiis léjîlise S;iiiit-Bavon, à prier devaiil le •«aiiit ^(''luilcre.

— Kl pour(|uoi n'est-elle pas avec vous?

— La pauvre tille a eu [eur, Monsieur.

— Peur •/ (Je luoi ?

— Elle est hi>uleuse, Monsieur, l'uur payer les frais de notre voyaiie à Gand, nous avons été obligées tle vendre les seuls vêlements qui avaient encore (iuel(|ue valeur, (lodelive crai;^nait de se présenter devant vous...

— Kl pourtant je voudrais la voir ! s'écria Uavon avec afjilation. Après huit années d'absence! Oue l'ont les babils? Ne ti''moii,'iient-ils |)as de son dévDuenient, de son amour |)our ses parents 1 Ab ! si je pouvais souhaiter um' récompense, ce serait de la cons(der en lui donnaiit du coura|;e.

— J'irai la cbcrclKîr, .Monsieur... Moi aussi, j'étais honteuse de la tentative que j'avais à faire auprès de vous; mais les bienfaits des nobles cœurs tels que vous n'humilient pas, au contraire. Je le ferai comprendre à Godelive, Monsieur. Klie viendra vous remercier.

A ces mots, madame Wildenslag sortit.

liavon, succombant sous le poids de ses émotions, se laissa tondjer sur une chaise et cacha son visage dans ses mains. L'expression de sa physionomie trahis>iait ime lulte intérieure contre des pensées (pii le troublaient maliiré lui. (le|)endant, après quelques minutes, il parut avoir triomphé de la révolte secrète d'un sentiment qu'il croyait (b.mpté, car il releva la tète et se dit avec un sourir.î on peu ironique :

— Ce sont des sonjres q\ie la réalité dissipe. |»as de rêves impossibles! Oui, c'est notre devoir de rpconnaiire et de récompenser ce f|ue la boime petite (iodelive a fait autrefois [lour mon pèn; inalad". Si nous la laissions dans le nialln-ur, ce serait une ciuflle in^rratilmle; notre devoir e>t très simple cl facile à remplir. .Nous les aiderons et nous les protégerons, jus(prà ce (|ue (lodelive ail trouvé à se placer avantafjeusemcnt dans un établissement d'instruction, u^(|u'a c<' (pi'elle ail les moyens de vivre tranquillement et à son aise. Nous veillerons sur eux de manière à les préserver du malheur.

Il courba de nouveau la tète et (i\a ses rejrards sur le parquet. Après un momeni d'immobilité, il reprit avec un soupir ;

— C'est étrange. On dirait (|ue rhonime renferu'.e en lui ui.r- doubie créature... Mais non; son cfpur et sa volonté ne sont pas toujours d'accortl. Kt cependant je dois cha.sscr celte pensée, puisque entre elle et moi s'est élevée une impossibilité sociale, je dois oublier mon eiifance. Son malheur me prescrit le respect : ne blessons pas sorj crrur sensible. Ah! l'on sonne. La voilà! Comme mon

Cd'ur bal ! Il faut ([ue je reste mallre de moi... Pauvie petite (iodelive, était-ce ainsi que je devais te revoir !

.Madame Wildenslag entra dans la chanibre, suivie de sa (ille.

(lodelive, confuse, tenait la tête baissée comme une condamnée, et n'osait |)as lever les yeux. Fille tremblait visiblement, et ce n'est que lorsque sa mère la prit par le bras qu'elle s'avança jusqu'au milieu de la chambie.

Havou avait laissé échapper un cii étouffé et il avait lail un pas pour s'approcher de la jeune (ille et lui prendre la main. .Mais il se retint et (lit :

— (lodelive, [larJonnez moi. Je souhaitais si arilemment vous revoir! iNe soyez pas honteuse; je sais ce que vous avez soufl'ert et ce (|ue vous avez fait pour vos parents. Ces mauvais vêtements vous rehaussent à mes yeux, et le seul elfet qu'ils produisent sur moi, c'est de m'inspirer un sentiment de profond respect pmir le noble cœur qu'ils couvrent.

I^a jeune fille leva la têie el dit d'une voix calme, mais avec un accent solennel :

— Monsieur, je vous remercie du fond de mou Ame, plus encore de vos bonnes paroles (|ue de vos bienfaits. Vous ne nous délivrez pas seulement d'une crainte affreuse, vous nous sauvez de la misère. Soyez béni ! A toutes mes prières je mêlerai votre nom et le nom de vos parents, afin que Dieu vous rende aussi heureux «pie vous le méritez.

IJavon [laraissait interdit , un éclat étrauj;e brillait dans son rejrard. Sa main tremblante s'appuyait sur la table comme s'il avait eu be>oiii d'un soutien. Ces };iands yeux bleus si laiii.'uissantset si pleins de reconnaissance, qui se (ixaienl sur lui; ce joli visage, ce front pur, où la pudeur el la confusion lépaiidaient un nuage rosé!... oh ! elle était plus belle encore que l'angéliriuc (lodelive de ses rêves. (Juel combat virdenl il livrait contre son cu-ur! Mais il fallait mailiiser ses sens égarés; le respect rie lui-même, le respect de la malheureuse Godelive le lui cotninan* daient. Un soupir étouffé souleva sa poitrine oppressée; il se laissa choir sur uni' chaise et dit avec un calme apparent :

— Vous revoir après huit années d'absence, (lodelive, est pour moi une grande j<u'e. Cela me remue. C'est naturel, n'est-ce (tas? Les souvenirs de l'enfance vivent dans le cœur de l'homme et s'y réveillent toujours avec une nouvelle force!... Ah! je vous laisse là debout au milieu de la chandire. Kxcusez-moi ; prenez un siège.

— Monsieur, balbutia-t-elle, ayez compassion d'une malheureuse jeune fille. Votre bonté est

HISTOIRE DE DEUX ENFANTS D'OUVRIERS

infinie. Je suis émue, je me sens malade, et mes forces m'abandonnent... Accordez-moi comme une grâce de quitter cette maison aujourd'hui. Demain malin, je serai plus calme et je pourrai exprimera madame votre mère ma reconnaissance sans bornes.

— Vous voulez partir, Godelive? s'écria le jeune homme avec chagrin. Oh ! non, je vous en prie, encore un instant.

Poussée par sa mère et pour déférer à ce vœu, la jeune fille s'assit et baissa de nouveau la tête. On eût dit que le regard de Bavon lui inspirait de l'effroi, et, en elYet, chaque fois qu'elle l'avait rencontré, elle avait tressailli.

— Dites-moi, Godelive, dans votre pénible existence, avez-vous quelquefois pensé à notre heuleuse enfance? demanda Bavon.

— Ma seule consolation en ce monde, soupira la jeune fille, était le souvenir de votre bonté pour la pauvre enfant malade.

— Et pour moi, Godelive, l'unique mais amère douleur de ma vie, c'était de penser que la douce compagne de mon enfance errait perdue et malheureuse par le monde.

Il y eut un court silence.

— Godelive, demanda tout à coup le jeune homme comme poussé par une émotion violente, Godelive, je vous ai donné un souvenir. L'avezvous conservé ?

11 n'obtint pas de réponse.

— L'image de Bavon et de Godelive avec leur livre à la main, dit-il ; naif dessin qui a coûté au petit Bavon au moins un mois de travail. Vous m'aviez promis de le conserver.

— Mais, Godelive, comment peux-tu laisser ainsi M. Damhout sans réponse? s'écria la mère Wildenslag. Oui, oui, Monsieur, elle l'a conservé. Ne me retiens pas, Godelive... Si bien conservé. Monsieur, que, depuis des années, ce dessin se trouve sous le crucifix devant lequel Godelive a l'habitude de prier.

— Ah ! merci, merci de votre fidèle souvenir! dit Bavon.

— Pourquoi cela vous étonne-t-il, Monsieur? dit la jeune fille avec dignité. Si je voulais prier toute ma vie pour le bonheur de celui qui m'a appris à lire, pouvais-je faire mieux que de placer son image à l'endroit où je m'agenouille chaque soir pour élever mon âme à Dieu?

Bavon lui prit les mains, et, d'une voix profondément émue :

— Toujours le même ange !... Venez, Godelive, consolez-vous et prenez courage, vous ne serez plus malheureuse; nous vous protégerons. Nous chercherons pour vous une bonne place d'institutrice. Ma mère vous chérira de nouveau et vous

assistera. Je serai votre ami, comme lorsque nous étions encore enfants... c'est-à-dire, je ne sais pas, mon agitation me trouble l'esprit; mes sens sont égarés...

La jeune lllle, effrayée, lui arracha sa main avec une vivacité si fiévreuse, qu'il se sentit blessé au fond de ce mouvement, et qu'il recula d'un pas avec stupeur,

Godelive releva lentement la tête: quoiqu'on vît briller des larmes dans ses yeux, il y avait dans son regard tant de fierté virginale, et dans l'expression de son beau visage tant de noblesse, que Bavon la considéra avec respect.

— Je vous en supplie. Monsieur, dit-elle, ayez pilié de moi. La mort même ne saurait me faire oublier ce que vous avez fait pour moi lorsque j'étais enfant, et ce que vous faites aujourd'hui pour nous tirer de l'abîme; car, dans le sein de Dieu même, mon âme se souviendra encore de votre bonté. Mais ne cherchez pas de place pour moi à Gand. Après la journée de demain, je ne foulerai plus le pavé de ma ville natale. Je connais la noblesse de votre cœur. Vous me comprenez, j'en suis sûre.

— Mais non, je ne vous comprends pas, murmura Bavon.

— Vous ne comprenez pas l'inexorable devoir qui m'oblige à chercher une position en France?... reprit Godelive. Ah ! s'il n'y avait pas entre vous et moi de profonds, d'ineffaçables souvenirs, je voudrais, par reconnaissance, devenir la servante de votre mère et votre propre esclave. Maintenant il ne peut y avoir d'autre lien entre nous que le bienfait d'un côté et l'éternelle gratitude de l'autre. J'ai beaucoup souffert, amèrement souffert, sans que mon courage se soit brisé. Si je devais un instant perdre votre estime, j'en mourrais. Oui, oui, Bavon, l'âme de la pauvre Godelive a soif de votre respect, et elle le gardera avec sa reconnaissance jusqu'au tombeau. Adieu, Monsieur; à demain.

Et, se levant, elle prit le bras de sa mère et l'entraîna vers la porte. Le jeune homme étendit la main pour la retenir; mais les paroles solennelles de la jeune fille l'avaient rappelé si énergiquement au sentiment de la réalité et à la conscience du devoir, qu'il resta comme cloué au plancher jusqu'au moment où il entendit la porte de la rue se fermer. Alors, muet et les yeux hagards, il leva les bras au ciel en murmurant des paroles inintelligibles. Son esprit était agité et ses idées étaient confuses.

Enfin, après un moment de repos, il se dit : — Qu'elle est belle ! Sous ces mauvais vêtements, elle me paraissait fière et imposante comme une reine. Elle a su conserver la pureté et la déli-

INSTOIUE ItE DKUX ENFANTS D'OUVRIERS.

calesse de son cœur au milieu do },'eri.s grossiers et i};noranls, malgré le besoin, la faim et la misère ! Ali! l'itistruclion ! C'est moi qui ai donné à cette àine la lumière, la force de résister à la corruplioii, à l'avilissement moral. C'est ma mère qui lui a inspiré l'amour de la veilu e( du devoir. Ilose au milieu des épines, li«; Heurissaril sur un fuuner ! El le lis esl resté pur, el la rose a répandu son parfum comme un baume sur les souffrances de ceux (|ui l'entouraient. Il faut qu'elle soit noble parmi les pins nobles, pour ne pas avoir succombé sous de pareilles épreuves. Merci, mon Dieu, vous qui avez fait fructilier les germes déposés dans son cœur et dans son esprit par un enfant comme elle!

H s'essuya le front et se mit à marclier autour de la cbambre pour se soustraire au tourbillon de ses pensées. Tout à cou[) il s'écria :

— Impossible, impossible!... Le monde, mes parents... ses frères, ses sœurs... le seul bonbeur qui doit m'etre refusé sur terre... Mais esl-ce sa faute? Elle ira loin de sa ville natale, elle aura du cbagrin, elle en mourra peul-éire ! Oui, oui! je ne me trompe pas; sa confusion, sa pudeur alarmée, ses dernières paroles... Elle aussi a souffert ; elle aussi porte dans son cœur un ver qui la ronge cruellement.

Il s'affaissa sur une cbaise, mil ses mains devant ses yeux, et murmura avec désespoir :

— Hélas! bêlas! cela ne se peut |)as; elle a raisori, je ne dois plus la voir après la journée de demain. Moi aussi, je veux respecter le souvenir de mon enfance et le conserver jusqu'au tombeau. Elle l'a dit : il n'y a désormais plus d'autre lien possible entre nous (|ue le souvenir du passé, le bienfait et la reconnaissance.

Après un moment de silence, il se leva de nouveau .

— Je la perdrais pour toujours? s*écria-t-il. Cette belle àme, ce ctrur aimant irait languir dans des pays lointains? Il y a un autre lieu, un lien sacré, un lien éternel. Il y a un remède pour son cbagrin t't pour ma tristesse... Oli ! je n'en puis plus; il faut que jf parle à mon pt-re, à ma mère, à mon maître. Le monde entier me coudamnàt-il, le bonbeur de ma vie est à ce prix. A moi, à moi l'amie de mon enfance! à moi la douce et pure Godelive !

El, en acbevaul ces paroles, il sortit, courant comme un fou.

CONCLUSION

Il y a une couple d'années, il me vint à l'idée d'écrire un récit tiré de la vie des ou\Tiers de Garni.

Dans le but de rassembler quelques premiers renseignements à ce sujet, je sonnai un aprèsmidi à la grille d'une des grandes fabriques de Gand.

J'avais une lettre de recommandation, je la remis aux mains du directeur de l'élablissemenl, un liomme d'environ trenle-cimi a"s, dont les babils, quoique indiquant l'iii^auce, élaienl couverts de flocons de coton.

A peine eut-il lu mon nom dans la lettre, qu'il se montra tout joyeux de ma visite, me ilit (|u'il était grand ami delà littérature flamande et se mil entièrement à mon service.

Il me conduisit pendant des lieures à travers les vastes salles et les ateliers de la fabricjue, me montrant el m'expliquanl tout et répondant à mes questions avec une si rare obligeance, que je ne savais comment le remercier de son cordial accueil.

Ce n'était certes pas un bomme ordinaire. Il parla de l'industrie, de ses progrès el de l'organisation du travail, non seulement avec une connaissance ap|)rofondie, mais même avec une sorte d'enibousiasme |)oéli(|ue qui m'étonna.

J'avais déjà, auparavant, sans autre mobile que la curiosité, visité quebjues autres établissements du même genre; mais nulle |)artje n'avais trouvé autant d'ordre ni de propreté. Les salles el les ateliers élaienl larges el liants; on avait établi en nombre suffisant de puissants ventilateurs pour chasser la poussière; partout où les rouages, où les courroies pouvaient saisir et estropier le travailleur imi)rudenl, il y avait des placpies de zinc pour le préserver de ces malheurs; partout il y avait de l'espace el de l'air en abondance, el l'on s'apercevait (|u'on avait veillé avec une sollicitude toute paternelle <à la santé et au bien-être des ouvriers. Les femmes, les hommes el les enfants, (jue je vis au travail en grand nombre, étaient tout autres que je ne me l'étais figuré. Pas de vêlements malpropres ou déchirés; de la gravité et de la retenue; qiKdque chose de digne dans le regard; el, quand on leur adressait la parole, de la politesse el de la con\enance.

Je félicitai sincèrement le directeur el lui dis (ju'il pouvait être lier du bel établissement dont il avait la ccmduile.

— En effet, réporniil-il, j'en suis déjà un peu fier: mais j'iîspère (ju'avec le temps, j'introduirai encore d'autres améliorations, surtout en ce qui concerni- le sort des ouvriers. Il y a une chose dont je suis plus orgueilleux...

Il regarda sa montre el dil :

— Encore rjnelques minutes el je V(»u> le montrerai. Voyez-vous, .M(»nsi(Mir, on peul faire du travailleur tout ce que l'on veut; mais il faut na-

IlISTOIliE 1»K DEUX ENFANTS D'OlI Vli ! EUS.

turellement un peu de patience, car on doit d'abord triompher de l'ignorance, qui, tant qu'elle subsiste, est un obstacle invincible au perfectionnement des classes ouvrières.

Un instant après, une cloche sonna. Je vis çà et là des enfants et des jeunes garçons quitter les moulins à filer et sortir de l'atelier.

— L'heure du repas est-elle venue pour eux? demandai-je.

— Non, ils vont à l'école, répondit le directeur. De deux fileurs, l'une quitte le travail pour une heure. Pendant ce temps, l'autre servira seul le moulin, ce qui ne lui est pas difficile, attendu que son camarade, avant de partir, a tout préparé autant que possible. Il en est de même des enfants qui sont occupés à d'autres travaux. Chacun a son tour, et celui qui ne peut pas quitter son travail pendant la semaine reçoit l'instruction le dimanche et le lundi, pendant le temps où les travaux cessent. C'est seulement depuis huit ans que j'ai fondé cette école avec l'autorisation des propriétaires de la fabrique, et maintenant je puis me vanter que plus de la moitié de nos ouvriers, tant hommes que femmes, savent lire et écrire. On s'aperçoit bien, n'est-ce pas, que l'instruction leur a inspiré un s-entiment de dignité personnelle? C'est mon rêve de voir, avant que je meure, qu'il n'y a plus un seul ouvrier illettré dans toute la fabrique. Vous pourriez croire, Monsieur, que des enfants d'ouvriers n'ont pas l'esprit subtil et qu'une heure de classe ne peut pas produire en eux des fruits appréciables; veuillez me suivre, je suis sûr que ce que vous entendrez vous étonnera et vous fera plaisir.

En disant ces dernières paroles, il se dirigea vers une porte qui donnait sur la cour intérieure, et me conduisit un peu plus loin dans une grande salle remplie de rangées de pupitres, derrière lesquels étaient assis une soixantaine de garçons de huit à quinze ans.

Le directeur dit quelques mots à l'instituteur, et celui-ci me pria, puisque les écoliers avaient précisément commencé à écrire, de vouloir bien jeter an coup d'œil sur leur écriture.

Il y en avait beaucoup, en effet, qui avaient une belle main. J'en entendis quelques-uns lire avec une pureté de prononciation que j'avais rarement rencontrée dans d'autres écoles.

Alors suivirent une foule d'exercices conduits, cette fois, par le directeur lui-même, pour me faire juger du développement de l'intelligence de ces pauvres enfants d'ouvriers.

On posa des questions sur l'industrie et la division du travail, sur la tisseranderie en général et le coton en particulier; sur les principes de la mécanique et la nature des forces physiques que

l'homme emploie à faciliter son travail; sur les caisses d'épargne et les associations de secours mutuels, et enfin sur les devoirs de l'iiomme envers Dieu, envers lui-même et envers son prochain; en un mol, sur tout ce dont la connaissance pouvait faire de ces enfants d'habiles ouvriers, de bons pères de famille et des citoyens éclairés d'une patrie libre.

Mon étonnement fut grand lorsque j'entendis répondre à ces questions sans hésiter, et avec une remarquable clarté, par beaucoup d'enfants; mais je fus encore plus surpris de les enlendre résoudre pendant une demi-heure, sur une ardoise ou simplement de tête, les problèmes les plus compliqués de l'arithmétique.

A peine pouvais-je croire que j'avais vu ces mêmes garçons rattacher des fils derrière le métier à (lier. Le directeur et l'instituteur étaient fiers de ma stupéfaction et des louanges que je leur adressai, ainsi qu'à leurs élèves.

Après que j'eus pressé cordialement et avec reconnaissance la main de l'instituteur, je suivis le directeur, qui me pria de me hâter, parce que, autrement, il n'aurait pas le lemps de me montrer encore une astre école.

Lorsque nous eûmes traversé la cour, il ouvriune petite porte. Nous passâmes dans un jardin rempli de fleurs et entouré de murs. Au loin, près d'un berceau de verdure, je vis trois ou quatre enfants, dont les deux plus petits étaient assis dans un petit chariot. A cette jolie voiture on avait attelé deux agneaux. Le conducteur était un petit garçon d'environ dix ans. Des deux côtés de la petite voiture marchait une vieille dame, pour préserver les enfants de tout accident.

Dans le berceau de verdure était assis un vieillard qui ne pouvait avoir plus de soixante ans. Il fumait une pipe et était occupé àfilocher un filet à pêcher.

Tout le monde riait et prenait plaisir à l'amusement des enfants.

Le directeur jeta, avec un sourire de bonheur, un regard sur cette scène, sans toutefois interrompre sa marche.

Mais à peine l'eut-on aperçu de loin, que les enfants assis dans la voiture tendirent les mains, tandis que les cris de « Père ! père ! » résonnaient dans le jardin. Le petit garçon abandonna les agneaux, accourut en bondissant et sauta au cou du directeur. Il baisa l'enfant et le renvoya, avec la promesse de revenir bientôt, ajoutant qu'il devait montrer la fabrique à l'étranger.

— Tenez, monsieur, me dit le directeur avec une certaine émotion, tout ce que j'aime le plus au monde est là. Ce vieillard est mon père; de ces deux dames, l'une est ma mère, et l'autre la mère

vri.

IIISTOIKE DE DEUX ENFANTS D'OUVRIEUS.

lie ma femme, (les pctils anges sont mes enfaiils. Dieu m'a comblé de bonheur. Seulement, ma femme n'esl pas ici; je sais où elle esl, vous allez la voir.

il sediri.ù'ca vers une autre issue et ouvrit liientnl la porte d'une salle, où une ciniiuanlaine de petites filles étaient assises devant des pupitres, oomiiie dans l'autre école.

Outre l'institutrice, (lui se tenait entre les pupitres, il y avait, à l'extrémité supérieure de la classe, une dame richement vêtue, cpii semblait occupée à donner une leçon particulière à quatre ou cinq des plus grandes filles. Le directeur me conduisit près d'elle et me la présenta comme sa feniMie.

— Live, dit-il, ce monsieur est une de nos bonnes vieilles connaissances. Cent fois, dans les longues soirées d'hiver, il nous a fait passer des heures rapides et agréables. Il n'y a pas huit jours qu'il nous a fait verser des larmes de compassion sur le sort des pauvres conscrits.

La dame prononça mon nom avec surprise: ses grands yeux bleus étincelaient de joie; elle me combla de témoignages d'amitié et me toucha profondément par la douceur extrême de sa voix et l'affabilité de ses paroles.

A la demande de son mari, elle fit faire aux petites lilles des exercices pour me montrer que, là aussi, l'instruction était convenablement organisée et portait des fruits. Après quoi, je continuai à suivre le directeur. Chemin faisant, je lui dis:

— Ah! monsieur, à (|uel noble but vous avez, vous et votre charmante femme, consacré vos efforts! Pourquoi toutes les personnes qui ont de l'autorité sur l'ouvrier ne comprennent-elles pas leur mission comme vous?

— Sans doute, répondit-il, l'instruction est le seul moyen de tirer les classes laborieuses de l'abaissement moral. L'intérêt bien entendu des patrons exige qu'on ne laisse pas plus longtemps la partie la plus utile et la plus nombreuse de la société plongée dans les ténèbres de l'ignorance. Mais ce ne sont pas là les seuls m(d)iles qui nous poussent, ma femme et moi, à répandre parmi les ouvriers, dans la mesure de nos forces, l'instruction, la notion du devoir et le sentiment de la dignité personnelle. Non, monsieur, nous payons une dette, une dette sacrée à l'instruction populaire. Nou-i sommes enfants de pauvres ouvriers de fabrirpie. L'in-truction dont nous avons pu |irofiter fut le premier lien entre nos cœurs, et, pendant que, encore enfant, j'apprenais à lire à celle qui e.st aujourd'hui la mère de mes (ils, le germe d'une affection pure cl durable est né dans son cœur. Mes bons parents m'ont donné l'instruction

au |iri\ de nombreux et amers sacrifices. C'était mon plus beau rêve de les récompenser de leur amour en leur apportant le bonheur dans leurs vieux jours, (iràce à l'éducation qu'ils m'ont donnée, j'y suis parvenu. Dans sa jeunesse, ma femme a été éprouvée par le malheur et l'adversité; si elle avait été ignorante, elle eut perdu assurément, au milieu des gens grossiers et vils parmi lesfjuels elle était oidigée de vivre, la noblesse de son cœur et la délicatesse de son esprit; mais l'instruction l'a préseivée de la corruption morale, et me l'a rendue pure, noble et dévouée comme un ange d'amour et de bonté. L'instruction populaire nous a donc faits ce (jue nous sommes; et, si du fond de notre cœur nous rendons grâce à Dieu pour tout le bonheur dont il nous a comblés, nous devons reconnaître que le Seigneur s'est servi de l'instruction pour nous en gratifier. Ne vous étonnez donc pas davantage, si nous nous consacrons à l'instruction des pauvres enfants de la l'abrique. Comme je vous le disais, nous payons une dette, une dette sacrée.

.l'avais écoulé celle longue exjjlication avec une sorte de distraction. J'étais obsédé de l'idée que la vie du directeur de celte fal)ri(|ue renfermait peutêtre le sujet d un récit intéressant et instructif; et j'étais déjà occupé en imagination à le composer et à l'écrire. Mais mon guide, tout en continuant de parler, m'avait conduit dans un salon (le sa demeure, et il me dit en me présentant un siège :

— Veuillez vous asseoir, je veux boire un verre de vin avec vous. Ne me refusez pas, je vous en prie... Je vous ofl'rirai ce (|ue j'ai de meilleur dans ma cave.

11 lira un cordon de sonnette et dit à la servante, qui parut à la porte :

— Appoitez deux verres et (|uel(iues biscuits... Je vais moi-même à la cave, car elle m' trouverait p.is le vin que je veux vous faire goûter.

Depuis (jne j'étais entré dans ce salon, un certain objet avait attiré mes regards. Outre quelques tableaux, on voyait, suspendue à la muraille, une espèce d'estampe coloriée, qui me paraissait grossière et cnfanlini' comme ces images dont s'amusent les enfants. Cependant, les maîtres du logis devaient y attacher un grand prix, car le cadre doré dont on l'avait entmirée était extrêmement riche et avait conté beaucoup |»lus évidemment que les cadres des autres tableaux.

L'n sentiment de curiosité me lit me lever. Je m'approchai de l'estampe et vis, mieux «luauparavant, qu'elle ne pouvait être que l'œuvre d'un enfant qui s'était donné bcaucou|» de jieine pour dessiner les figures d'un |tetil garçon et d'une ]..lite lille se tenant par la main, et portant chacun

inSTOIUE DE DEUX ENFANTS D'OU VRIKIIS.

un livre ouvert. Sous les figures, on lisait en lettres ornées ces deux noms :

Bavon et Godelive.

— Cette image vous fait sourire, n'est-ce pas? dit le directeur, qui rentrait avec un bouteille de vin.

— Sourire? répondis-je 1res gravement. Non pas; il me semble que cette esquisse enfantine cache toute une histoire.

— En effet, lorsque j'étais petit garçon, j'essayai un jour de dessiner les figures de deux enfants dont les cœurs naïfs avaient conçu une profondes et durable affection, en même temps que leurs esprits recevaient les premières leçons. Aujourd'hui, ils sont unis par le mariage et leur plus beau, leur plus précieux souvenir, c'est cette grossière image.

— Quel beau récit on pourrait en faire! m'écriaije en acceptant un verre de vin. Oh! je vous en prie, monsieur, racontez-moi votre histoire.

— Mais je ne désire pas que ma vie soit rendue publique.

— On peut l'écrire avec des changements de

détails et de noms, de façon qu'on ne reconnaisse pas les personnages.

Mon interlocuteur hésitait. Je fis un dernier effort en lui disant que l'histoire de sa vie serait une force et un exemple, un encouragement pour les uns, un stimulant pour les autres, et qu'elle aiderait peut-être puissamment à la fondation de nouvelles écoles.

— C'est une affaire grave, dit-il; j'en veux causer d'abord avec ma femme. Il n'y a qu'un moyen, c'est que vous soupiez avec nous. Ne me refusez pas, sinon vous ne connaîtrez certainement pas notre histoire.

Je me laissai persuader; je passai cette soirée entre Bavon et Godelive. En face de moi étaient assis le vieux Damhout, Christine, sa femme, et la mère Wildenslag; à l'autre bout de la table se tenaient quatre charmants enfants : deux garçons et deux filles.

Je quittai cette maison, la tête remplie de doux rêves, le cœur plein de paroles d'amitié, de bonheur et d'amour, et la mémoire pleine de la simple et touchante histoire que j'ai racontée dans ce livre.

FIN DE l'histoire DE DEUX ENFANTS D'OUVRIERS

Us chantaient et bavardaient sans cesse. (Pai!;c I.)

LE MARCHAND D'ANVERS

Un rapide appel de cor retentit dans la station de iMalines, et le train qui venait d'arriver de Bruxelles reprit sa course du coté d'Anvers. Le cheval de fer, attelé à une trentaine de voitures, gémit un instant avec un pénible efTort; mais bientôt il triompha de la résistance de son fardeau, et, sillonnant l'espace, vola à travers les champs avec la rapidité de l'éclair.

Malgré la respiration bruyante de la locomotive qui dominait le bruit du fer, on entendait distinctement les éclats de plusieurs voix animées.

L'avant-dernier wagon était rempli de voyageurs qui avaient été en partie de plaisir à Bruxelles, et

que la chance avait favorisés à un concours de tir à l'arc. La plupart tenaient encore leurs arcs à la main, il y en avait deux qui ne cessaient délever en l'air, l'un une cafetière, l'autre un pot au lait en argent; les autres portaient presque tous de petites cuillers i\ café attachées à leur boutonnière.

Leur victoire inattendue et la bière dont ils l'avaient arrosée les transportaient d'une joie folle. Ils chantaient et bavardaient sans cesse et se racontaient en criant les faits héroïques du concours.

Un seul voyageur, assis dans un coin de la voiture, paraissait n'être point de leur compagnie. C'était un jeune homme très convenablement vêtu de noir, et dont l'extérieur annonçait sinon la richesse, du moins un grand soin de sa personne. Son habit de

LK MAIICHANU D'ANVEIIS.

drap fin dessinait ôlégammiMilsa taille, sansfaireun seul pli ; sa cravate était nouée avec art, et ses gants jîlacés enfermaient ses doigis, qu'un pénihle travail n'avait pas endurcis.

Comme il tenait les yeux baissés et souriait à peine par moment^, cjnelques-uns des joyeux archers avaient d'abord eu envie de s'amuser aux dépens du jeune rêveur; niais,lors(|u'il leva la tête et regarda ses compagnons de voyage, sa physionomie leur lit une profonde impression, et, sans savoir poiiniuoi, Ions se sentirent portés vers un sentiment (le respeetueiise syiii[iatliie pour riiicoiinu.

Le visage du jeune homme était régulier; un sang pur colorait ses joues, et ses cheveux noirs se bouclaient élég.immenl autour de sa tôle expressive; mais ce (|ui avait frap|ié les archers, c'était je ne sais quoi d'étrange dans ses grands yeux, un regai'd |»lein de feu et de fierté et de confiance en soi, mais en mènu' temps si doux, si franc et si bon •pi'il devait inspirer à chacun de l'estime et de l'amitié.

Les tireurs s'étaient remis à chanter avec une nouvelle énergie, et le jeune homme, plongé dans ses réflextions, avait de nouveau courbé la tète, lors, qiie le train atteignit la station de DulTel et s'arrêta,

La bande joyeuse sortit bruyamment de la voiture, le cor retentit, et la machine reprit sa course,

L'n sourire illumina la figure du jeune homme; il regarda autour de lui, comme s'il était surpris de son isolement soudain.

Il releva la tête, tira île la poche de son habit un portefeuille et y prit un paquet de billets de banque qu'il compta et feuilleta à plusieurs reprises, évidemment dans le seul but de toucher ce trésor; une étincelle brillait dans son œil noir, et de temps en temps un cri de joie imperce|)tible soulevait sa poitrine.

Après avoir remis le portefeuille en poche, il se posa la main sur le front, comme s'il voulait concentrer sur un seul objet toute l'énergie de sa penaée. Sans doute, ce qu'il voyait ou ce qu'il croyait voir dans le vague rem[)lissait son âme de béatilu<le, car ses yeux étaient grands ouverts el son visage était radieux.

Kiifin, rappelé a des pensées plus matérielles^ mus (|ui rependant devaient être en rapport direct avec ses rêves de bordieur, il se mit à coni|tler sur ses tloigts et à murmurer le mot café, acccunpagné de noms bizarres, tels que Khéribou, Saint-Domingue, I5résil, r.ahia et Maracaibo. Puis il releva la lêt«et respira avec force, comme s'il s'apidaudissail d'une victoire rempuilée.

Il y avait je ne sais (|uoi d<' remarquable dans les gestes de ce jeune homme. Ses mouvements étaient anguleux et brefs, et malgré cela lents et tranquilles. C'est qu'entre chai un de ses gestes il

y avait une pause, comme s'ils étaient l'expression d'une pensée mûrement réfiéchie. Cela donnait au jeune homme un air sérieux et réservé, intelligent et calme, quoicpie la ra|)idité énergique de ses mouvements accusât un cœur courageux et passionné.

Il venait de sortir de sa rêverie et s'était avancé vers la portière. Il regarda les champs, et suivit (piebiue temps des yeux l'ondjre de la fumée, (jui, comme un serpent monstrueux, se déroidait parallèlement au convoi; mais, en réalité, de tout cela il ne voyait rien, car son esprit était ailleurs, et il n'avait d'yeux que pour contempler des choses qui étaient loin de lui, ou qui peut-être étaient encore cachées dans les mystères de l'avenir.

Après (|uel(iues instants il reprit son portefeuille, y jeta un coup d'ceil et le remit en poche sans l'avoir ouvert. Sa tête se pencha lentenient sur sa poitrine, et il resta longtemps plongé dans une contemplation secrète, jusqu'à ce (|ue, enfin il levât les bras au ciel, les yeux étincelants d'espoir, et pronon(;àt, avec un accent de prière, le nom de Félicité. Ce nom, comme s'il l'avait dit sans le savoir, colora ses joues d'une ardente rougeur. Il parut se reprocher (|uelque chose et il hocha la tête avec mécontentement... lorsque le sifflement aigu de la locomotive le lira de son oubli et lui annonça (|u'on arrivait à laslation du Conlich.

On ne s'arrêta que quelques instants et le train allait reprendre sa course vers Anvers, lorsque tout à coup la portière de la voiture s'ouvrit, et un homme sauta sur le marchepied.

— Ah! bonjour, l'ami François! cria le jeune homme à son nouveau compagnon de voyage.

Mais celui-ci, visiblement contrarié de la rencontre, ne répondit point et (il un pas en arrière, avec l'intention de chercher une autre place. Mais, comme le train était déjà en marche, il fut poussé contre son gré dans le wag'tn j)ar le garde-coupé, et il se vit obligé de prendre place en compagnie de celui qui lui avait si amicalement souhaité le bonjour.

Le nouveau voyageur était aussi un jeune homme : assez bien de visage, avec des cheveux blonds et une mise distinguée, (pioique moins élégante «pie celle de son camarade.

Celui-ci, étonné de l'expression amère et du silence du nouveau venu, le regarda un instant et demanda en riant.

— ;\h! ça, mon cher François, je me trompe, sans doute? Tu parais fâché contre moi. C'est impossible. Kn tout cas, je suis content de te rencontrer. Où as-tu été? Il y a bien trois semaines que je ne t'ai vu.

— Laisse-moi tranquille ! murmura l'autre avec un sourire haimuN.

— .Moi <|ui avais l'intention d'aller lundi â ta re-

LE MARCHAND D'ANVEIIS.

cherche! Car tu ne viens plus à notre bureau...

— J'aime mieux négliger la chance de quelques bonnes affaires, que de me trouver en présence d'un faux ami. Dieu sait si je resterais maître de moi !

— Eh! qu'as-tu donc? demanda le jeune homme avec surprise, mais sans colère. Je serais un faux ami? Prends garde, Franfois; il y a ici quelque erreur. Je ne sais rien. D'ailleurs, on ne condamne pas un bon ami sans lui demander au moins des explications.

Mais le calme du jeune homme parut exaspérer l'autre; car il pâlit et ses lèvres frémirent, tandis que le mot « hypocrite » s'échappait de sa bouche.

Son camarade, blessé de cette insulte, leva lentement la télé et jela sur lui un regard étincelant ; mais il se calma avec effort et dit :

— Hypocrite! moi! quel aveuglement te frappe? Allons, soyons hommes, François. Si nous devons être ennemis, que ce ne soit qu'après de suffisantes explications. Quant à moi je ne crois pas avoir quelque chose à me reprocher.

François répliqua avec ironie :

— N'est-ce pas, Raphaël, que la tille de l'épicier Spelt est une belle fille?

— Certainement, une belle fille.

— Et aimable?

— Très aimable.

— Il serait bien heureux^ celui qui l'obtiendrait pour femme?

— Sans doute; elle a beaucoup d'esprit et de cœur.

François, en entendant sortir cette louange de la bouche de son interlocuteur, jeta un cri rauque.

-— Et son père a beaucoup d'argent, dit-il d'un ton ironique. Lucie serait un bon parti. Un tel mariage donnerait à un commis de magasin les moyens de devenir lui-même négociant. Cela vaut la peine de trahir un ami et d'empoisonner sa vie pour toujours; n'est-ce pas M. Raphaël Banks?

— Je ne comprends pas; tu es fou, répondit Raphaël avec une impatience contenue.

— Je deviendrai fou peut-être; mais ce ne sera pas sans m'être vengé d'abord ! répondit François avec désespoir. Mes parents et les parents de Lucie étaient amis; elle a joué mille fois avec nous, alors qu'elle n'était qu'une enfant. Nous avons été élevés ensemble pour être unis un jour par le mariage. Noire amour a grandi jusqu'à ce jour. Je me suis fait commis voyageur. J'ai tenté le commerce, j'ai couru, travaillé, et j'ai amassé ainsi de quoi procurer à ma femme une position honorable dans le monde. Et, au moment où je crois atteindre le but de ma vie, mon propre ami vient anéantir tout mon bonheur! Il se glisse dans la maison, flatte et caresse le père et se met à ma place, sans rétléchir

que par celte trahison il porte un coup mortel à son meilleur ami. Mais c'est égal ; ça n'ira pas si facilement. Il se passera des choses atïreuses avant que mon malheur soit consommé.

Un sourire paisible en t' rouvrit les lèvres de Raphaël.

— Tu as du chagrin, François dit-il, je le vois. Je devrais me fâcher de tes paroles amères, mais tu es bon garçon, et j'ai compassion de ton égarement. C'est une erreur inexplicable qui t'a monté ainsi contie moi. Je ne vois pas la moindre apparence de fondement dans ton accusation.

— Dis que tu n'aimes pas Lucie !

— J'ai beaucoup d'estime pour elle, mais nullement de l'amour.

— Et si son père lui-même venait l'offrir sa main, lu l'accepterais en toute hâte, n'est-ce pas?

— Non, François, je refuserais.

— Une si jolie fille, spirituelle, bonne, et avec cela une assez belle fortune.

— Fùt-elle beaucoup plus belle et son père possédàt-il dix fois plus d'argent, je refuserais encore.

Il y eut un instant de silence, François parut avoir la conviction qu'il avait accusé son ami à tort.

— Est-ce bien la vérité que lu me dis là? balbutia-l-il avec l'éclair de la joie dans les yeux.

— Me connais-tu pour un honnête homme, François? répondit Raphaël. As-tu confiance dans mes sentiments d'honneur? Eh bien, je déclare que tes soupçons n'ont pas de fondement, et que lu te laisses attrister par de vaines apparences. Je te donne là-dessus une loyale poignée de main d'ami.

François serra ardemment la main de son ami, et s'écria :

— Merci, mon cher Banks. Ah! tu me délivres d'un terrible chagrin ! La frayeur et le désespoir m'assaillent depuis trois semaines. Pardonne-moi les paroles amères que j'ai osé l'adresser, pardonnemoi l'égarement de mon esprit. La jalousie m'avait aveuglé; mais, sois-en sûr, ce n'était pas de ma faute. A mes yeux, tout parlait contre toi.

Raphaël Banks s'était assis à côté de son ami, et lui dit en souriant :

— Allons, François, explique-moi ce qui témoignait contre moi; car vraiment je ne comprends pas un mol de cette affaire.

— Eh bien, je vais te la faire comprendre. Tu sais que M. Spelt, le père de Lucie, fait de temps en temps quelques affaires de commerce. Sur mon conseil, il acheta dernièrement un lot de café Java dans l'espérance de gagner une bonne petite somme. Eh bien! il y a perdu, au contraire. Tout cela est une grosse épine dans son pied, et il ne peut pas me le pardonner. Je suis tombé en dis-

LK MARCHAND D'ANVERS

jjràce, et peul-rtie vais-je voir ma Lucie st> marier avec un autre. C'est à en devenir Ion. Vouilrais-lu croire, ISapliat-l, que je nie suis arraché hier trois cheveux jiris ?

— Impossible, tu n'as pas encore vinj;l-six ans.

— C'est ainsi pourtant; la jalousie vieillit un homme en quelques semaines.

— Mais, Franrois, ton explication me laisse encor»' mon ignorance. Quel rapport ai-je avec tout cela?

— En ell'et, je ven\ te le dire. Soit que M. Speit le fasse pour me tourmenter, soit qu'il le pense vraiment, il semble s'être mis dans la tète que toi, toi, Uaphael Danks, tu dois devenir l'époux de Lucie,

— Moi, le mari de Lucie Spell? Quelle idée!

— Oui, toi, mon ami. Il y a déjà quatre semaines qu'il m'a défendu l'entrée de sa maison ; mais Lucie vient raconter ses clia^jrins à sa mère. Son père ne lui parle pluscjut'de toi. 11 vante ta modération, ton esprit, tes excellentes aptitudes pour le commerce, la toilette élé|,'ante, oui, même tes cheveux noirs et tes i:ranils yeux. En outre, il s'évertue à faire comprendre à Lucie que tu serais un bon mari pour elle, et hier il lui a annoncé qu'il allait te parler de ce mariante. Sais-tu ce (|u"il dit de moi? Je suis un fou, un démocrate, et jamais, aussi loni:lemps (|u'il vivra, je n'aurai la main de sa fille. Conviens que j'avais au moins des raisons apparentes d'être bien monté contre toi,l»apha('l... et tiens! la main sur le cœur, je ne suis pas encore tout à fait tranquille,

— Allons, allons, dit l'antre en riant, tu vois bieiMiue tu as tort. Je ne me marierai pas de sitôt, mon ami, et, dans tous les cas, ce ne sera pas avec Lucie. A ce mari.ige, il y a un obstacle insurmontable.

— Quel obstacle ?

— C'est une affaire de sentiment.

— Tu aimes une autre femme? s'écria François avec une tjrande joie. En effet. Linie avait déjà quelques soupçons. Elle dit (ju'une de ses amies parle toujours de toi avec beaucoup d'élopes.

— Ciel! serait-il possible? Félicité?...

Haphail rouj^it jusque sous ses cheveux noirs,

et, malgré ses efforts pour surmonter son émotion, il resta un instant silencieux.

François, convaincu qu'il avait surpris le secret de son ami, lui dit :

— Tu PS ému. l'ardonne-moi.

— Quelle supposition! répondit Haphaël. Tu oublies que Félicité e^t la fille du néj:ociant mon maître, et que je ne suis f|u'un pauvre commis !

— Commis chef, Haphaël.

— (^'la diminne-t-il la distance entre elle et nfoi? En outre, notre demoiselle n'.i pis encore

dix-sept ans, c'est encore une naïve enfant.

— Une naïve enfant? murmura l'autre en luimême.

— Tu comprends, François, le respect, la reconnaissance...

— Pauvre ami, je te plains!

— Pourquoi? demanda Banks effrayé. Ainsi, tu crois (jn'en ell'et, je...

— Je suis fâché, Kaphaël, d'avoir, sans intention, levé le voile qui couvrait probablement le secret de ton cœur. Peut-être ne le savais-tu pas toi-même? Quoi qu'il en soit, permets-moi de te donner un conseil. Peut-être mon mariage avec Lucie serait-il encore menacé; mais c'est égal, je suis Ion ami. Comment? tu as laissé pénétrer dans ton cœur un sentiment d'amour pour Félicité Verbo(»id! Cette affection te causera bien du chajjrin. Ouvre les yeux avant qu'il soit trop tard, et ne t embar(|ue |)as sur une mer qui ne promet qu'écueils et dangers. Le père de Félicité est riche; tu ne possèdes ritn.

— J'ai dix mille francs.

— Tiens, depuis quand?

— J'arrive de Bruxelles; une de mes cousines éloignées vient de mourir ; j'ai hérité.

— iMais (|u'est-ce qu'une pareille somme ?

— Elle me permettra de commencer le commerce pour mon propre compte.

— Et puis?

— El puis... Qui connaît l'avenir? Qui peut dire si je ne deviendrai pas riche comme beaucoup d'autres le sont devenus? Jusqu'alors aucune femme n'entendra sortir de ma bouche un mot d'amour et, (|nel(ine sentiment qui naisse en moi, personne ne le saura.

Son ami hocha la tête avec une expression d'étoiinement et murmura :

— Pauvre Banks! je souhaite que ton espoir puisse se réaliser, mais je sais ce que c'est que le chagrin d'amour, et j'ai pitié de toi. C'est donc vrai : Félicité!

Kaphaël prit la main de son ami et dit d'une voix émue.

— Croiser) ce (jne tu veux, tu te trompes en grande partie ; mais, qu<»i qu'il arrive, lu comprends, François, que le moindre mot relatif à ceci serait une injure pour mon maître et pour madenKuselle Félicité. Je t'en supplie ilonc par tout ceiin'il y ade pluscher, ne prononce jamais une parole qui puisse faire sou|>çonner chez moi une pareille pensée.

— Sois-en siïr, répondit François. Di:>i ce moment, ma bonclic restera close, et je tâcherai d'onlilier que .M. Vfiboord a nm- charmante fille. Mais, llaphatd, la blessure esl-ellc donc incurable que tu ?...

— Parlons d'aulri' chose, je t'en prie, interrompit Uapha'l.

LE iM ARC II A NI) D'AN VE II S.

Ses regards ne quittèrent pas Félicilé (Page 13.)

— Tu le veux? Soit; je ne sais plus rien. Après quelques instants d'un pénible silence,

Banks demanda avec distraction :

— Le café semble avoir perdu de son activité. Qu'en penses tu, François ? Hausserait-il encore?

— Il y aun calme complet depuis quelques jours. Personne ne veut vendre. Les nouvelles d'Amérique font prévoir la hausse, et cependant la bourse de Londres est plus faible encore que la nôtre.

— 11 court des bruits vagues d'une spéculation gigantesque que quelques grandes maisons de banque ont entreprise ou entreprendront sur le café. Si cette nouvelle est fondée, nous verrons sous peu des changements de prix. Je plains les victimes, car il y en a toujours dans ces agitations orageuses du commerce.

— En effet, Raphaël, ton maître a une quantité considérabl e de café dans ses magasins ; qu'il prenne garde!

— C'est vrai. Cependant celui qui a les moyens d'attendre la fin de la tempête en sort le plus souvent avec profil... La machine siffle : nous sommes à Anvers. Comme ce voyage m'a semblé court !

— Je le crois bien, une pareille conversation... Le convoi s'arrêta et les deux amis descendirent

de la voiture. Lorsqu'ilsfurent sortis de la station, le commis voyageur dit :

— Allons, bonjour, Raphaël ; je te remercie sincèrement de m'avoir consolé. J'ai à terminer une aifaireici dans le faubourg. Tu pourrais me rendre un grand service, mais je n'ose presque pas t'en parler.

— Pourquoi pas? Doules-tu de mon empressement?

— Le père de Lucie te fait quelque fois entrer en passant?

— En effet, depuis quelques seuiaines.

LE MARCHAND D'ANVEIIS.

— C't'tait jiistemtMil pour cela(jUL'j'(''lais si inallieuri'iix. Kl, s'il lappolle encore, iras-lu chezlui?

— Je (lirai i\uc je n'ai pas le temps.

— Dien sûr!

— Oui, François, et d'une façon qui lui fera sentir que j'aime mieux passer devant sa maison sans être arrêté.

— Oui: mais il viendra te chercher chez loi ou à ton bureau. (Juaml il a une chose en tète, il n'en dt-mord pas, Haphatl, si lu voulais être jiénéreux pour Ion malheureux ami...

— Kl bien, je ne demamle qu'à l'être.

— Je t'en prie, persuade à .M. Spell qu'il doit me laisser épouser Lucie. Tu es si éloquent, et il a une si grande conliance en toi!

— Sois tranquille François. J'essayerai.

— Donne-moi la main. Je suis content, tu es un lion {garçon et un véritable ami. Lundi, je viendrai à ton bureau comme auparavant pour montrer mes échanlillons à Ion patron. Adieu!

Ilapliaél se dirigea vers la porte. 11 y avait beaucoup de monde qui se piomenail hors de la ville, car il avait lait 1res chaud dans la journée, et, à celte heure où le soleil s'inclinait vers l'ouest, les bourgeois venaient humer l'air du soir sur les boulevards.

Le jeune homme traversa la foule et tourna à droite dans une rue solitaire. Il allait lentement et d'un air pensif ; il hocliait même la têle avec une expression d'inquiélude; mais il chassa ces sombres pensées, un sourire j>arut sur ses lèvres et il releva la tête avec fierté.

11 était arrivé à la rue de rEmpereui;et de loin, tenait les yeux (ixés sur une granile maison bourgeoise; c'était assurément la demeure d'un commerratit; car, à coté de la porte d'entrée, il y avait une grande |)orle noire devant laquelle stationnait un chariot chargé en partie de balles et de caisses.

Ilaphard Danks hâta le pas et se dirigea vers les ouvriers occupés à charger; cejx'ndant un homme sortit d'une maison voisine et lui barra le passage, en disant familièrement :

— Ah! mon cher monsieur Ha|)liar'l, vous êtes donc de retour? Knlrez un moment, je vous en prie.

— Pardonnez-moi, monsieur S{telt, je n'ai pas le temps.

— Ah ! mais j«> ne vous lâche pas. i'.a ne tiendra pas à quelques minutes : M. Verhoord n'est pas là, d'ailleurs. Allons, entrez, vous dis-je. De gré ou de fori e, liaphatl, vous devez venir avec moi. Ce que jai à vous dire est trop important pour vous et pour moi.

— Vous ne me forcerez pas, cependant, M. Spell?

— Si pardieu! je fous tiens.

— .Mais, pour l'amour du ciel (jue voulez-vous de moi ?

— Tiens, liens, mon garçon, nous nous fâchons. Cela ne servira île rien ; j'ai besoin tle votre conseil et vous ne me refuserez pas.

Raphaël se rappela la promesse qu'il avait faite à son ami; el l'idée que le moment était |icul-ôtre favorable pour la remplir, le fit entrer chez M. Spell.

— Pardonnez-moi, je vous en prie, murmurat-il.La bàle que j'ai d'être à mon bureau est la seule cause de mon refus. Vous aurez la bonté de ne pas me retenir longtemps.

L'épicier conduisit le jeune homme à travers sa bouti(|ue, jus(|ne ilans une belle chambre.

— Je suis justement seul, dit-il; Lucie el la servante sont allées se promener. C'est à cause de cela que j'ai tant insisté pour vous faire entrer. L'afTaire dont je veux vous entretenir exige que nous soy()ns seuls. Asseyez-vous, mon ami : je vais chercher une vieille bouteille de mon meilleur vin.

— Ne faites pas cela, monsieur; je ne boirai pas de vin maintenant.

— Et si notre conversation a une heureuse fin?

— Dans aucun cas, monsieur.

— Ah! ail! nous verrons.

— Si vous vouliez me dire sur quoi vous désirez un conseil ?

— Eh bien ! soit, asseyons-nous, vous allez le savoir. Votre cœur ne bat-il pas un peu? Si vous pouviez deviiier ce (|ue je vais vous demander ! Vous devriez savoir, c'esl-à-dire vous pourriez savoir... Ah ça, ce n'est pas cela. Votre précipilation bouleverse mes idées. — IJah ! bah! allons droit au but. Voici l'affaire. Je suis d'avis de marier ma (ille Lucie;. Elle est encore jeune el pourrait attendie, mais on ne sait jias comment la lèle d'une jeune (ille peut tourner. J'aime mieux en finir tout de suite. Je voudrais lui trouver un bon mari, un jeune homme ((ui lût calme, (jui connnl le commerce et qui put se présenter avantageusement dans le monde. Kn un mot, un jeune homme beau, spirituel el sérieux, qui eût un bel avenir devant soi. Naturellement, il devrait aimer ma Lucie; mais (|u'il ail de la fortune ou non, je n'y regarderais pas. Ne connais.sez-vous pas un pareil mari |)our ma fdle ?

El l'épicier regarda Kaj>liar'l avec un sourire malin, en ajoutant :

— (>ertes, vous êtes modeste, mon ami. C'est une vertu qui convient aux jeunes gens; mais, si moimême je vous encourage à être sincère... Allons, parlez franchement; je suis sur que vous connaiséz ce mari.

— En effet, répondit llaphaël, j'en connais un.

LE MAUCIIAND U'ANVEHS.

— Eh bien, nommez-le moi sans crainte, s'écria M. Spclt en se froUant les mains dans une attente joycnse.

— François Walpuf.

— Fran(;ois Walput? lit l'épicier étonné.

— Certainement, monsieur; c'est son portrait que vous venez de me faire.

— Pas du tout, il n'y ressemble pas.

— En effet, vous n'avez pas énuméré tous ses mérites.

— Mais c'est impossible. Vous n'avez pu dire ce que vous pensez, Raphaël. Dans une affaire de cœur, un jeune homme est toujours embarrassé.

— Ce n'est pas cela, monsieur; j'ai la conviction que François Walput est le seul homme qui puisse rendre mademoiselle Lucie heureuse.

— Ainsi, mon cher Raphaël, si je lui donnais ina fille en mariage, vous m'approuveriez?

— Je m'en réjouirais pour vous, pour votre fdle et pour mon ami Walpul ; car je suis certain qu'aucun de vous ne se plaindrait jamais de ce mariage.

M. Spelt croisa les bras sur sa poitrine et regarda le jeune homme d'un air de doute et d'étonnement.

— Vous ne parlez pas franchement, dit-il en secouant la tète. Je vous forcerai bien à me déclarer sincèrement vos sentiments. Mais supposez un instant que je me sois trompé, pourquoi me donnezvous un mauvais conseil ?

— Un mauvais conseil, monsieur?

— Oui, votre ami Walput est un imbécile qui n'a pas la moindre notion du commerce; que deviendrait-il? Il ne sait pas se présenter convenablement dans le monde. D'ailleurs, il a des opinions politiques qui ne me conviennent pas, et dernièrement encore il m'a fait perdre quelques milliers de francs. Je ne veux plus entendre parler de ce garçon stupide; jamais, jamais il ne deviendra l'époux de ma fille.

Raphaël vit que le moment favorable était arrivé pour remplir sa promesse. Les accusations amères contre son ami l'avaient blessé. Ce fut avec chaleur qu'il dit :

— Quelle erreur, monsieur, vous rend injuste ti ce point envers quelqu'un qui vous respecte et vous aime'? François Walput stupide ! Mais tout le monde vante la sagacité de son esprit et sa perspicacité dans les affaires de commerce. Que prouve une erreur de sa part? Walput est déjcà à la tête d'un certain capital. N'est-ce pas une preuve de sa capacité ? Moi qui le connais très bien, je suis convaincu que, plus que tout autre, il a la chance d'acquérir avec le temps une belle fortune. Quant à la considération, monsieur, vous devez reconnaîlre qu'il jouit de l'estime et de la confiance

particulières des commerçants. S'il était ignorant et incapable, tout le monde lui porterait-il de l'estime et de l'amitié?

L'épi(Mer secoua la tète, mais ne répondit pas.

— Pour les opinions politiques de François AValput, continua le jeune homme, il aime sa patrie et la liberté comme nous tous; ensuite l'exercice de son commerce ne lui a pas laissé le temps de s'occuper des questions politiques. Ah ! monsieur Spelt, vous le savez aussi bien(jue moi : son cœur est bon et généreux, son activité exemplaire et son caractère toujours égal. En outre c'est un bon garçon, et il ne lui manque aucune qualité pour j)laire à une femme et pour assurer son bonheur. Votre fille et lui s'aiment depuis leur jeunesse, vous avez longtemps encouragé cette affection. Soyez bon et ayez compassion de deux jeunes gens qui sont plongés maintenant dans l'inquiétude et le chagrin. Pourquoi les faire souffrir inutilement, puisque vous êtes convaincu que Walput est un bon garçon et mérite entièrement votre estime?

— Vous me conseillez donc?... balbutia l'épicier absorbé dans ses pensées.

— Je vous conseille de les marier sans retard, et, si vous refusez plus longtemps votre consentement, vous vous mettez en danger de commettre, comme père une imprudence, et peut-être, comme homme, une mauvaise action !

Raphaël avait parlé avec tant de feu, que l'épicier en fut bouleversé et murmura à part lui :

— Gomment ai-je pu me tromper ainsi ? Il ne paraît pas deviner ce que je veux lui dire ? Walput n'est pas un méchant garçon, et il a déjà fait quelques bonnes affaires... Faute de mieux... C'est singulier pourtant...

— Permetîez-moi de me retirer, monsieur Spelt, dit le jeune homme.

— Est-ce bien votre avis, franchement, sans arrière-pensée ? demanda l'épicier. Vous désirez que je laisse François Walput épouser Lucie?

— Je vous en serai reconnaissant, monsieur, dans la pensée que j'ai pu faire quelque chose pour hâter cet heureux mariage... Laissez-moi partir maintenant. Il faut que j'aille à mon bureau, et il fait déjà nuit.

— Je ne vous reliens plus, répondit héroïquement l'épicier.

Pourtant, dans la boutique, il arrêta encore Banks et il demanda :

— Ah çà ! Raphaël, la main sur le cœur, ne sentez-vous pas quelque remords en votre conscience ?

— Do quoi ?

— Du conseil que vous venez de me donner.

— Aucun.

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