I.K MARCHAND U'ANVfcRS
— Il y a (les gens |)(»iirtaiit qui m'diil fait cioire ijne vous aviez (|uel(|iie aHectidii pour nia lille. Eu elVel, vous la saluez toujours avec uue auiabilité particulière.
— J*ai beaucoup d'estirui' pour elle, elle le mérite; mais de l'alTeclion, comme vous semblez reutemlre, pas du tout, monsieur.
— Comme vous parlez Iroideuienl d'elle. Je parie (jue, si je vous olTrais lua (illc eu mariaye, vous refuseriez.
— Je refuserais.
— Pas |>(»ssil)le !... C'est une jolie (ille, elle aura une belle dot, elle est mou uui(iue héritière. Ce <iue je vous oITrirais, c'est une femme aimable et les moyens pour vous de commencer le commerce sur une très i^raude échelle, eu un mot, le bonheur et la fortune.
— Je le sais, monsieur, et je vous serais reconnaissant de votre oll're généreuse; mais je refuserais cependant...
— .VIors vous avez un autre amour au cœur, ou votre conduite est inexplicable, s'écria M. Spelt en se frappant le front avec la main.
Raphaël Uanks salua brièvement et sortit précipitamment de la boutique.
A ijuelques pas de là, il sonna à la porte de la maison devant laquelle il y avait eu un chariot chargé. Vax ce moment, la rue était solitaire et noire.
— Ah! bonjour, monsieur Baidxs, dit laservante qui ouvrit. Comment le voyage s'est-il passé?
— Très bien, merci, Thérèse, répondit le jeune hftmme en entrant dans le vestibule. Les commis sont- ils encore au bureau?
— Ils viennent de s'en aller.
— .M. Verboord est-il à la maison?
— Non, il est à la IMiilolaxe.
- El madame?
— Madame est encore à Brasschaet avec mademoi>elle. Il fait un tem|is superbe; elles resteront jusqu'à lundi à la maison de campagne, ("est dommage que vous rentriez si tard de voyage. Monsieur vous aurait sans doute invité à l'accompagner demain à Hrasschaet. Vous savez (jue c'est demain le jour de la fête de madanu!? Il y aura lôte à la maison de campagne.
— J'ai encore une petite demi-heure à travailler au bureau, dit Kaphai-l. Voulez-vous me donner de lalumi.re, Thérèse?
— Voici la lampe que j'ai |Mi>e au bureau. Monsieur rrvicndra peut-être pendant (jue vous serez occupé.
— tresl possible; sinon j ir.ii !.• rhen lier à la l'hilotaxe. rar 'ai f|iielqu»' clio>e de particulier à lui annonrer.
En achevant ces mots, le jeune hoinnie traversa
le corridor. Il ouvrit une porte et entra au bureau.
Après avoir placé la lain|)e sur un large pu|iitre, il resta pensif au milieu de la chambre. Il songeait sans doute à ce (jui lui était arrivé, et ses réllexioiis n'étaient pas exemptes de tristesse, car il hochait la tète en prononçant tout bas les noms de Félicité et de François.
Hientôt cependant il chassa toutes ses idées sombres et s'approcha du pupitre. Il prit successivement quelques grands registres, compara leur contenu, écrivit di^^ chiffres, compta et recompta, puis enfin il referma tous les livres avec un sourire de contentement, en se disant à lui-même :
— Le second commis est un gar^'on exact. Tout est en règle. Je crois vraimenl que dès aujourd'hui il pourrait mener tout le bureau. Je ne resterai probablement plus longtemps ici. Il me remplacera. J'en suis content pour lui; il le mérite... Maintenant, j'ai lini. Monsieur ne vient pas. Irai-je à la Philotaxe? Pourquoi pas? Je dois lui annoncer que j'ai hérité; il était curieux de savoir comment ça se i)asserait à Bruxelles... Ah! 01. ouvre la porte. C'est lui.
En ell'et, quehiues secondes après, le marchand parut dans le bureau.
.M. Verboord était un homme d'une taille assez haute, mais très maigre. (Juoi(ju'il n'eût pas dépassé de beaucoup la cinquantaine, son dos paraissait un peu voûté, ses cheveux et ses favoris étaient gris; presque blancs; son front montrait des rides profondes et ses joues étaient creuses. Tout disait que cet homme avait beaucoup travaillé et qu'il était souvent chargé île soucis. Cependant, il y avait dans ses yeux un calme majestueux, (|uelque chose comme une étincelle de supériorité qui donnait à sa physionomie beaucoup d'énergie et de dignité.
— Encore ici, monsieur Banks? dit-il en entrant. Vous avez voulu vous convaincre que tout était en règle. Votre zèle est louable, mon ami; mais, (juand on revient si tard de voyage, on peut bien se reposer jusqu'au lendemain.
— C'est aujourd'hui samedi, monsieur, répondit le jeune homme. En outre, j'avais à vous annoncer une chose qui vous fera plaisir; car vous êtes iiiliniment bon pour moi. J'ai hérité, monsieur.
— Hérité? De celte cousine inconnue? Huelques centaines de francs?
— Non, non. monsieur, ilix mille francs.
— Ah ! liens, tiens! Dix mille francs ? Une jolie fortune pour un jeune homme. C'est un premier capital. Plus d'un de ceux qui maintenant sont riches n'en avait pas autant à son début.
— Oui, monsieur, et je les ai ici ilaM> mon |)ortefeuille.
LE MAKCHANI) D'ANVERS.
Le négociant réfléchit nn instant en silence, puis il reprit d'un air songeur :
-^ Dix mille francs! Cela change votre position dans le monde, mon bon Uaphaël. Si vous savez l'aire un emploi convenable de ce capital, vous pouvez tout attendre de l'avenir. Noiis en reparlerons tout à l'heure... Raphaël, il n'y a pas encore de nouvelles de Charleston.
— Je l'ai remarqué, monsieur.
— Ce retard commence à m'inquiéter.
— Je ne vois pas de raisons pour cela. Il y a eu de violentes tempêtes sur l'Océan, et il f-nut si peu de chose pour retarder l'arrivée d'un navire d'une vingtaine de jours !
— Je le sais bien; mais pour le dernier envoi de colon à la Caroline du Sud, j'ai pris des engagements à terme; ces promesses échéent dans le courant de la semaine prochaine. S'il ne me vient pas un envoi d'argent d'Amérique, comment feraije honneur à ma signature?
Raphaël resta muet et parut réfléchir.
— J'ai peut-être eu tort, reprit le négociant, de risquer ainsi la plus grande partie de ma fortune dans une seule affaire.
Le jeune homme hocha la tète d'un air pensif.
— Que voulez-vous, Raphaël ! mon correspondant m'écrivait que l'article était très demandé, et il me pressait de lui envoyer sans retard toute une cargaison des meilleurs tissus de coton. On ne refuse pas d'accomplir les ordres d'une pareille maison, et en outre c'était très profitable pour moi... Mais pourtant je ne suis pas content.
— Pardonnez-moi, monsieur, je ne comprends pas votre inquiétude. Votre correspondant est à la tète d'une maison ancienne et solide. Vous-même, vous me l'avez dit souvent : cette maison est connue honorablement depuis cinquante ans, et elle n'a même pas été ébranlée, lorsque des cenlaiiies de maisons de commerce américaines ont sombré dans une banqueroute générale. Pour l'amour du ciel, monsieur, ne craignez rien de ce côté.
— Non, Raphaël, il n'y a rien à craindre de ce côté... Mais, si l'argent ne vient pas bientôt, je devrai chercher un moyen de tenir les promesses que j'ai faites.
— Vous avez ce moyen sous la main, monsieur.
— Vous êtes inventif, mon bon Banks; mais je doute que votre conseil me lire facilement de cet embarras. Dites, qu'en pensez-vous?
— Vous avez une provision considérable de café dans vos magasins. Vendez-le et réalisez-en la valeur.
■=- J'y perdrais. Le prix haussera encore dans le courant de la semaine prochaine.
— C'est possible, monsieur ; mais le contraire peut arriver aussi. L'état du marché me paraît in-
constant et dangereux. Dansions les cas, monsieur, je ne voulais que vous montrer que vous aviez un moyen de trouver en un instant l'argent nécessaire, et que vous pouviez attendre avec toute tranquillité d'esprit l'arrivée de votre correspondance d'Amérique.
— Au fond,vous avez raison. Raphaël. C'est du moins une assurance. Je suis un peu inquiet de ma nature, vous le savez. Jusqu'ici, il ne m'est arrivé aucun malheur dans le commerce, et cependant il y a des jours où une inquiétude secrète me poursuit. Mes nerfs s'agitent bien vite ; c'est une maladie qui empire avec l'âge. Cependant quelques paroles suffisent souvent pour éloigner cette crainte. Venez, mon ami, la servante a fait mon thé; vous en boirez une lasse avec moi, et nous causerons sérieusement de votre avenir; vous savez que j'ai beaucoup d'affeclion pour vous et que je ne souhaite que de vous voir réussir.
Le jeune homme suivit son patron et se mit à table avec lui.
Lorsque le thé fut versé et que la servante eut quitté la chambre, le négociant reprit :
— Ainsi, mon ami, vous possédiez dix mille francs? Je n'ai pas à vous conseiller d'être économe. Je suis bien sur que vous avez destiné cet argent au commerce.
— En effet, monsieur.
— Je pourrais bien vous dire : placez votre argent dans ma maison, vous aurez votre part des profits généraux; mais un jeune homme comme vous doit essayer ses propres forces et se faire une libre carrière dans le monde. J'ai une confiance sans bornes dans votre intelligence et dans voire habileté; et certes, si un homme a jamais eu la chance de faire fortune, c'est vous, Raphaël. Je suis donc d'avis qu'au moyen de ces dix mille francs, vous essayiez le commeree pour votre propre compte : doucement, prudemment, surtout dans le principe. Trouvez-vous que mon conseil soit bon?
— Ah ! monsieur, comment pourrais-je vous remercier de l'intérêt que vous daignez prendre à ma réussite! Oui, j'ai résolu de tenter le sort du commerce, prudemment comme vous le dites, mais avec courage, avec activité. Car, voyez-vous, monsieur, il y a une passion incompréhensible en moi. Je veux être riche en peu de temps, en quelques années, et, si je ne réussis pas... Mais je réussirai, au moins dans une certaine mesure. C'est non seulement une espérance, c'est une foi, une sorte de cerlilude. La confiance en soi-même est une source de courage et peut-être de clairvoyance dans les entreprises; mais, quand on trébuche dans ce chemin, on tombe de haut... 11 n'y a qu'une chose qui me tourmente, une chose qui me fait de