‹ [Œuvres complètes de Henri Conscience (volume 2)Chapitre 46 sur 115 · I.K MAIK.IIAM» 1) AN VK US · texte numérisé non relu

I.K MAIK.IIAM» 1) AN VK US

la peine ! soupira le jeune homme : je devrai donc renoncera ma place de commis? Je puis bien encore resler quelque temps, mais à la lin il faudra cependant quitter votre bureau... Si j'avais pu linir ma vie ici, à votre service, dans votre maison 1

— (la ne se peut pas aulrcmenl, mou ami. D'ailleurs le second commis, formé par votre exemple, est actif et capable.

— Si j'avais pu faire (|uel<|ue clntse pour reconnaître les services (jue vous m'avez rendus, monsieur ! dit Danks avec tristesse. Mais, si je ne puis payer votre i;t''iiér(tsilt'> par un dévouement sans bornes, croyez que Uapliaid Danks remerciera jus- (|ue sur son lit de mort celui qui l'a tiré de la misère et traité avec une bonté toute paternelle.

— Ali çà ! mon cher Danks, remarcjua .M. Verboord en riant, vous vous exagérez le peu (|ue j'ai fait [)our vous. Je vous ai pris dans mon bureau, et puis je vous ai fait commis-chef parce (jue vous II- méritiez et (|ue j'y avais de Tintérêl. Si j'ai senti pour vous plus d'amitié qu'(.n n'en témoigne ordinairement à ses commis, c'est que vous êtes un jeune homme ('xem|)laire : instruit, (lislin!,Mié, honnête, reconnaissant. Vraiment, je souhaiterais (lue le ciel m'eût donné un tel fils avec votre caractère, votre physionomie et votre intellii^^ence.

riaphard, profondément ému par ces paroles, s'écria :

— Oh ! monsieur, c'est trop !

— Mais non, mon garron, vous vous méconnaissez vims-méme.

— Je m'en souviendrai jusqu'à la (in de ma vie, reprit Banks. J'étais l'unique soutien de ma vieille mère, La maison de commerce allemande où j'étais alors (|uatrième connnis l'ut transjioilée à Cologne, et je |iei(lis ma place. .Ma nière loniha malaile. Je courus en vain pendant des mois entiers dans tous les bureaux. Impossible de me faire accepter nulle part. .Mors vinrent les dettes; ma mère maucpiait du nécessaire, j'étais tout découragé et je ne voyais (|u'humiliation et misère. C'est alors (jue je trouvai l'occasion de vous faire part de ma détresse. Ma position malheureuse vous (it pitié. Vous m'admîtes dans votre Imreau, vous me donnâtes plus r|ue je n'avais jamais gaj.'né, vous files soigner ma mère... Kt lors(jne Dieu, hélas! la rap|>ela à lui, vous avez adouci sa dernière agonie. Je la vois encore, la veille de sa mort; elle savait bien qu'il n'y avait plus d'espoir, et pourtant elle riait, elle étailjoyeuse. Une riche dame lui disait des paroles consolantes, et un ange, un enfant, une jeune lille, la comblait de douceurs et de caresses! C'est vous, monsieur, qui aviez envoyé à ma mère ces anges consolateurs. Par bonté pour moi, par compassion pour une pauvre femme malade, vous aviez envoyé votre

femme et votre enfant chez votre commis. Oh ! que Dieu me refuse tout bonheur en ce monde, si je l'oublie jamais !

llaphaèl paraissait très agité, ses yeux brillaient d'un éclat extraordinaire... M. Verboord, profondément touché par le sou de sa voix, avait courbé la tête.

Il y eut un instant de silence.

— Vous exagérez, mon ami, dit enlin M. Verboord. Ce (|ui alors m'inspirait déjà de l'estime pour vous, c'était votre profond amour pour votre mère. Ma femme et ma (ille visitent maintenant encore des gens t\n\ ont besoin de secours ou de consolations. Ne parlons plus de ces choses-là. Cela m'agite les nerfs... Voyons, revenons aii sujet de notre conversation. Vous allez faire le commerce, tout de suite?

— Je resterai encore chez vous, répondit Uaphaèl, un mois, six semaines ou plus longtemps, juscju'à ce (jue le second commis soit bien au courant et (lue je puisse (juiller mon poste sans inconvénient. En attendant, si l'occasion se présente, je pourrai faire (iuel(|ues petites affaires.

— l'A vous voulez devenir riche en (luehiues années? C'est une idée hardie. Les commencements sont toujours diniciles;je m'y connais un peu, Daphael. (lomme vous, je suis entré avec un petit capital dans la carrière. J'ai Iravaillé pendant [tlusieurs années sans avancer beaucoup. Puis soudain, j'eus un capital considérable à ma disposition : le mariage ni'apjiorta ce secours. Je me mariai avec la (ille d'un riche pas-emenlier; et ma position dans le monde, mon crédit comme négociant fiir(;nt assurés. Vous (|ui êtes joli gardon, Haphaël, vous avez plus de chance (|u'un antre de faire un beau mariage. Faites quehiiies bonnes affaires, gagnez la confiance pul)li(iiie et cherchez alois une léunne avec une dot suflisaute.

Le jeune homme regarda silencieusement le négociant avec une expression d'étonnement et d'in(iniétud('.

— Ah ! ah ! comme vous me regardez avec incrédulité, dit Verboord en riant aux éclats. Voulezvous une femme comme cela ? Je cr(»is (pi'il ne vous serait pas dillicile d'eu trouver une tout de suite. Il y a l'épicier Spell : toutes les fois qu'il me voit, il me parle de vous avec beaucoup d'éloges, et il me demande des choses ({u'on ne (h 'relie à savoir (jue (juaiid on a des idées sérieuses sur (|uelqu'un... NOns paraissez fâché, mon cher Banks?

— Lucie Sjielt ? Jamais ! jamais ! murmura le jeune homme d'une voix tremblante.

— C ■ n'est (|ij'une plaisanterie de ma pari, dit M. Verboord. L'épicier ne possède pas ce (pi'il pense; et vraiment, si vous attendez quelques

LE MARCHAND D'ANVERS

années, jusqu'à ce que vous ayez une maison de commerce à votre compte, vous aurez droit d'élever les yeux beaucoup plus haut.

Le regard du jeune homme étincela, et un sourire illumina son front.

— Je le dis, parce que je le pense, continua le négociant. Vous êtes jeune et vous avez le temps d'attendre; votre figure est agréable et distinguée, vous vous présentez bien, vous êtes éloquent. Supposez que vous ayez du bonheur, que votre capital s'augmente, un homme tel que vous ne pourrait-il pas prétendre à la main d'une riche héritière, appartînt-elle au plus haut commerce ? Qu'en pensez-vous ?

Raphaël était tout transporté de cette prédiction; il sourit d'une façon étrange et ne parut pas entendre ce que M. Verboord lui demandait.

— Un pareil avenir vous sourit, n'est-ce pas? reprit celui-ci en plaisantant. Vos pensées se portent haut, mon garçon, mais vous avez raison : à ce sujet, du moins, vous ne connaissez pas votre propre valeur. Ayez bon courage. Qui sait ce que le sort vous réserve.

Raphaël ne répondit pas encore; le négociant le regarda étonné, mais avec bonté.

La pendule sonna onze coups.

— Onze heures ! s'écria M. Verboord. Je devrais déjà être au lit. Nous reparlerons demain de vos affaires avec plus de calme. Raphaël, mes conseils vous seront utiles, au commencement du moins.

Il se leva, et Ranks suivit ce mouvement; mais le jeune homme, au lieu de partir, resta debout et parut hésiter.

— Il vous vient une idée : vous avez encore quelque chose à me dire? observa le négociant.

— En effet, monsieur. Madame et mademoiselle ne sont pas àla maison. Jevoulais vous prier de leur annoncer demain à Rrasschaet mon heureux héritage.

— Où donc ai-je la tête ! s'écria M. Verboord. Asseyez-vous encore un moment. J'allais commettre un fâcheux oubli. Ma femme et ma fille m'ont chargé expressément de vous inviter à venir demain à Rrasschaet. En outre, c'est aussi mon désir. Demain, nous aurons une fête à la maison de campagne; c'est la Sainl-Laurent, la fête de ma femme. Nous allons lui donner de beaux cadeaux. Le savez-vous ?

— Oui, monsieur, ditRanks avec quelque crainte. Ne prenez pas ma hardiesse en mauvaise part; j'ose vous demander la permission d'offrir aussi un cadeau à madame Verboord.

— Vous? un cadeau à ma femme? s'écria le négociant étonné. L'héritage vous brùle-t-il déjà les mains? Impossible.

— Non pas, monsieur. J'ai vu celte semaine.

chez M. Van Gaeil, quelques jolies fleurs, et la pensée m'est venue de les offrir à madame Verboord le jour de sa fête, si vous aviez la bonté de me le permettre.

— Quelques fleurs? C'est autre chose. Pour cela, vous n'aviez pas besoin de ma permission, Raphaël... Ma femme n'aime pas beaucoup les fleurs; Félicité, au contraire, en est folle. Votre cadeau sera donc le bienvenu, près de ma fille surtout. Je crois que la nouvelle de votre héritage réjouira madame Verboord plus que tout le reste; et, si j'étais à voire place, je ne lui annoncerais l'heureuse nouvelle qu'au moment où nous lui offrirons nos présents. L'amour que vous avez montré pour votre mère malade lui a inspiré beaucoup d'estime et d'affection pour vous...

— Oh ! madame n'est ni moius bonne, ni moins généreuse que vous ! s'écria le jeune homme.

— Eh bien ! ne lui dites rien avant que l'heure des souhaits soit arrivée. Elle ne sait pas que vous avez été à Rruxelles.

— Je ferai selon votre désir, monsieur.

— Raphaël, vous partirez demain par la diligence; dites là-bas que je ne viendrai que pour le dîner. Je veux attendre le courrier de onze heures.

— Laissez-moi rester, je vous prie, monsieur, dit le jeune homme. Vous ne prenez pas assez de repos. Epargnez votre santé.

— Non, je dois encore achever quelques affaires et causer avec quelques personnes. Demain, à Rrasschaet, je vous montrerai les plans des changements que je veux faire à la maison de campagne, c'est-à-dire du bâtiment que je veux y ajouter. Maintenant il n'y a qu'un pavillon de chasse, c'est insuffisant. J'espère renoncer un jour au commerce et passer mes vieux jours en repos à Rrasschaet. C'est pourquoi je veux m'y préparer une agréable retraite, quelque chose comme uu petit château moderne. Vous me donnerez vos conseils; vous avez le goût artistique. Moi, je n'y entends rien ; le commerce remplit tout mon cerveau.

Il posa la main sur l'épaule de Ranks, qui s'était levé, et lui dit en le reconduisant jusqu'à la porte :

— Maintenant, bonne nuil, heureux mortel! Dormez bien et ne rêvez pas trop de la fortune que vous avez à attendre, et surtout de la douce, belle et riche épouse qui vous sourit dans l'avenir.

Le jeune homme était tellement ému, qu'il n'eut pas la force de prononcer un salut intelligible et se trouva dans la rue sans le savoir.

11 resta comme perdu dans l'obscurité, se frappa le front avec ses deux mains, et s'écria d'une voix sourde :

— 0 mon Dieu ! est-ce possible ?La douce, belle

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