I.E MARCHAND D'ANVERS
et riche épouse (|iii me sourit dans l'avoMir! Je iliva;;ue... Ali 1 ma pauvre tête! Commerce, lortuiu', oui, oui, et puis, le honlieur, le Ixiiilieur... Il s'j'laiira comme un fou v\ disparut dans les ténèbres.
La malle-poste d'Anvers vers la Hollande ne s'était arrêtée (jn'un moment devant l'anberfie du Cygne, à Ilrasscliaet, et avait repris immédiatement sa course.
Raphcl Hanks avait iiuitti- la cliausséL' et s'avançait par un cliemin ilc traverse dans In campagne.
il était velu avec plus d'élégance et de soin que la veille; ses gants blancs et sa cravate blanche indiquaient qu'il se rendait à ([uehine solennité extraordinaire.
Unejoii' sincère brillait dans ses yeux; un sourire plein d'enllionsiasme rayonnait sur son visage; il respirait à longs traits la brise |irintanière qui lui apportait le parfum pénétrant des sapinières et des bruyères lointaines.
C'était une magnitiqnejournéede mai. La nature, jeune comme lui, ne respirait que joie, rec(msance et bonheur, La lumière du soleil se jouait avec mille teintes différentes entre le feuillage tran>pareiil des arbres. Ces étincellements, ces éclats étaient, comme les pensées du jeune homme, joyeux, imprévus et d'une douceur magique. Le chant des oiseaux cachés dans les buissons retentissait dans les airs. Il comprenait bien ce qu'ils chantaient, car les mêmes chants et les mêmes souhaits s'élevaient dans son cœur palpitant. Les fleurs ouvraient leur calice à la bienfaisante lumière du printemps, des |)apill(ins voltigeaient en l'air en se poursuivant... miroir de son cœur, image de ses émotions et de ses espérances.
lîaphael s'arrêta ému et frappé d'ailmiration et embrassa dans un long regard d'amour toute celte magnihque nature ; il reprit sa marche, en se frottant les mains et en souriant à ses propres pensées, comme s'il ne voyait dans l'avenir que bonheur et joie.
Après avoir suivi (juelque temps le sentier, il tourna le regard vers une maison qui, à moitié cachée entre les arbres touffus, montrait sa blanche façade derrière une grille de fer. Quelques maisons ru^lifines, éparses à l'entour, et une petite eliapi'lle près de la roule, annonçaient que c'était 1.1 le hameau de Brasschael. La maison, blanche, propre, mais peu élevée, semblait n'être guère qu'un pavillon de chasse, car elle était évidemment insulfisante pourservir de villa à toute une famille aisée.
Ilaphaél lianks, après avoir essuyé la poussière de ses souliers et de ses habits, s'avança vers la grille qui était ouverte, et entra dans la cour.
Une jeune servante qui sortit lui demanda avec étonnement:
— Vous êtes seul, monsieur Banks.' Est-il arrivé quehjue chose d'imprévu? Monsieur sera ici avant le dîner, n'est-ce pas?
— Oui, Marie, du moins avant midi; c'est à deux heures, n'est-ce pas? M. Verboord avait encore (juelqne chose à faire en ville.
— Nous sommes en Irain de faire un excellent dîner. Il y aura fête aujourd'hui. Vous le savez sans doute, monsieur Ilaphaël, car notre demoiselle a déjà été une dizaine de fois sur la route pour voir si vous ne veniez pas encore.
— Si je ne venais pas encore? balbutia le jeune homme profondément ému, mais cachant sa suij)rise avec effort.
— C'est-à-dire, lit remarquer la servante, que mademoiselle regardait au loin sur la roule pour voir si son père ne venait pas; mais, comme elle pensait qu'il vous amènerait...
Raphaël, pour détourner la conversation, jeta un coup d'd'il vers la maison, et demanda d'un ton mystérieux :
— .Madame est-elle là, Marie?
— Non, elle est revenue de l'église avec mademoiselle, tlles sont restées pondant une demiheure ici, devant la grille, pour voir si monsieur ne venait pas encore... Puis, lasses d'attendre, elle sont sorties du jardin par la |iorte de derrière pour se promener dans la bruyère.
— Voulez-vous me rendre un j)elit service, Marie?... In homme va venir avec un panier de fleurs couvert. Kaites-le déposer à l'omljre sous le hangar. Otez la natte du panier et arrosez prudemment les fleurs.
,1e com|)ren(ls : c'est nn cadeau de monsieur à madame. Ne craignez rien, j'en aurai bien soin.
— Par où madame est-elle allée?
— .le vous l'ai dit, dans les bruyères, par la porte de derrière i\n jardin. Vous les trouverez lacilemrnt... .Mai.'^, si vous le désirez, j'irai à sa recherche, et je lui annoncerai votre arrivée.
— Non, merci, Marie ; je ne veux pas interrompre sa promenade; j'irai la chercher moi-même.
il traversa le jardin, puis ipielques maigres champs de seigle, et atteignit bientôt un sentier sinueux qui serpentait entre (|uel(|ues jeunes sapinières. Parlois il arrivait à une surface une, toute empourprée par les fleurs des bruyères, puis le sentier le ramenait dans des bois épais.
il sêlonna beaucoup de ne pas apercevoir madame Verboord et sa (ille,(|uui(|u'il regardât de tous les côtés et prêta l'oreille au moindre bruit; mais
LE MAUflHAND D'ANVERS.
Vous n'agissez pas bien avec nous. (Page "l'I.
enfin, en quittant de hautes broussailles, il vit madame Verboord sur la bruyère, et à côté d'elle Félicité qui causait.
Un profond soupir ou un cri contenu s'échappa de la poitrine de Raphaël, et il courut en avant comme un homme poussé par une impatience irrésistible; mais un sentiment de respect, la voix du devoir peut-être, le retint tout à coup. Il ralentit le pas et se lit violence pour donner à sa physionomie une expression de calme et de modération.
L'heureuse nouvelle de son héritage imprévu avait été sur ses lèvres ; mais il se rappela la promesse de M. Verboord, et se décida à renfermer sa joie jusqu'à ce que l'heure fût venue de la montrer. Ses regards ne quittaient pas Félicité. Malgré ses efforts pour maîtriser son émotion, ses yeux étincelaient et son cœur battait violemment. La taille svelte de Félicité, ses boucles blondes
agitées par la douce haleine de la brise des champs, sa blanche robe qui glissait comme un nuage transparent sur le tapis des fleurs de pourpre des bruyères, tout cela le remplissait d'admiration et le plongeait dans une sorte d'extase.
Mais soudain le sourire disparut de ses lèvres et sa figure devint sérieuse, car Félicité s'était retournée et avait prononcé son nom. Il vit les deux dames courir à sa rencontre avec des signes de satisfaction, et il remarqua, presque en tremblant de joie, que Félicité tirait impatiemment sa mère par le bras pour le rejoindre plus vite.
Mademoiselle Verboord était une jolie fille, avec des yeux bleu clair et des traits d'une douceur remarquable. Quoi(iu'elle eût la taille d'une femme faite, ses joues fraîches étaient couvertes du duvet velouté de la jeunesse, son sourire était ouvert et naïf, et sa démarche n'avait pas perdu le laisser aller naturel des premières années.
LE MAUCHAND D'ANVEIIS.
En apercevant ll;i|»har'l HaiiKs, elle avait piiuss»' nii lé};er cri, et st)n doux visaije s'était illmniné (l'une expression de honhenr non cimtenne et rayonnant comme le suuiiie d'un enfant. La uM'ie, au lieu de s'étonner de ces lémoignai;es d'amitié pour le coinuiis, regardait sa fille avec orgueil et semblait se dire :
— Oue ma Félicité est cliarmanle. quand une joie imprévue lait étinceler ainsi ses yeux bleus!
Madame Verlioord n'était pas belle; la |)Ctite vérole avait laissé des traces sensibles sur ses joues, et cependant il y avait une ressemblance saisissante entre elle et sa lille. (lela faisait (ju'elle aimait son enfant avec une sorte d'aveuglement. Comment en enl-il été autrement? Dans Félicité elle se voyait revivre elle-même, n-m seulement comme elle était maintenant, mais comme elle eût été si la cruelle ma'adi(! ne lui avait ravi sa beauté. De;iuis la naissance de Félicité, elle ne l'avait pas (piitlée un seul instant, et il n'y avait qu'une couple de mois qu'on avait résolu de conduire quel(|uefois la jeune fille dans le monde.
Cette vie retirée cl l'amour sans bornes de madame Verlioord faisaient que Félicité, quoique douée de beaucoup de sentiment et d'intelligence, avait le caractère d'une enfant naive et sins aucune expérience.
— AIj! Haphaël, vous voilà! Que je suis contente! s'écria la jeune fille. (Idinme nous allons nous amuser! Je sais bien (|ui aura une mine étonnée — et vous le savez aussi, n'est-ce pas? — Ah! ah! nous ne pouvons pas parler de cela; mais ce sera bien...
Le commis, frémissant d'émotion, n'osa pas répondri'. 11 s'inclina devant madame Verhoord et sa fille, en murmurant quelques paroles de respect.
— Nous sommes contentes de vous voir, monsieur Banks, dit la mère de Félicité. Je commençais déjà à craindre qu'une aiïiire imprévue ii'empéchàt mon mari de venir à Ilras^chael. Je le remercierai de sèlre rappelé sa promesse en vous invitant à venir passer le dimuicbe a'.ec nous.
— Je suis confus, madame, de votre bonté pour moi, murmura Hapliaël. Comment pourrais-je jamais vous remercier de l'honneur que vous me faites?
— .Mais non, monsitur lîanks, nous sommes au contraire vos débiteurs, il va quelque egoïsme dans notre .satisfaction à votre arrivée. La vie solitaire de la campagne n'a pas beaucoup d'attraits pour moi, parce (|ue j'ai toujours vécu en ville; mais, lorsque jenlends quelqu'un qui, comme vous, adore la campagne, il me scmbl.- que je devions aussi sen.sible aux moindres beautés de la nature. OuanI à Félicité, ça se comprend; quoi-
qu'elle aime inlinimenl sa mère, la conversation d'une vieille femme doit liiiir par lui paraître monotone. La pauvre enfant désire ardemment la présence d'un co-ur jeune et avide de jouir de la vie comme le sien.
rendant que madame Verboord adressait à Ilapliaël ces paroles amicales, Félicité avait reculé d'un pas et faisait, deriière sa mère, des signes bizarres au jeune homme. Elle montrait ses oreilles et ses bras, comme si elle y attachait quelques bijoux, et dessinait un collier sur «es épaules; elle agitait les mains au-dessus de sa tête et ouvrait la bouche, comme si elle applaudissait à haute voix. Tous ces gestes disaient d'avance ce (|ui se passerait au repas de fête; comment on ferait cadeau à la mère de boucles d'oreilles, de bracelets, d'une parure complète; comment on crierait avec une joie triomphante : « Vive Laurence ! » et combien madame Verboord serait surprise et heureuse.
La figure de la jeune Félicité, illuminée par l'éclat de sa joie naïve, était d'une bea'ité touclianle; ses yeux étaient si doux et si familièrement attachés sur les yeux de Banks, que le jeune homme n'écoutait plus ce que lui disait madame Verboord. Il était fou de bonheur, et cependant son c(eur était oppressé. Il sentait (ju'il devait rassembler toutes ses forces pour ne jias trahir ce qui se passait dans son cœur; et celte lutte violente lui était presfjue douloureuse.
— Ah çà ! qu'est-ce que cela signifie? Vous ne m'écoutez pas, s'écria madame Verboord en se retournant avec un étonncment jom''. 11 me semble (|ue Félicité vous fait des signes mystérieux ? (Ju'y a-t-il donc entre vous que je ne [luisse savoir?
Uaphaël devint cramoisi et balbutia quelques paroles confuses, comnie si vraiment il se reconnaissait coupable.
Pauvre Banks ! En toute autre circonstance, c'était un homme franc et hardi ; mais, en présence de celte naïve jeune (ille, il devenait timide et sensible comme un enl'ant et la moindre par(de le faisait frissonner.
.Madame Verboord «ut pitié de son émotion.
— Ne |)renez pas mes paroles au sérieux, mon ami; je plai.sanlais, dit-elle. Félicité était folle et je suis bien certaine que vous ne comprenez rien à ses gestes étranges. — Viens, mon enfant, rentrons p')iir embrasser ton père; il pourrait croire (|ue nous sommes indiiïérentes...
— J'oubliai.H de vous dire, madame, que mcm maître est encore en ville, iiiterroin|iit Haphaël. Il a quelques petites affaires à terminer ce matin, et il ne sera pas à Brasschact avant le diner.
— Ainri, encore deux heures? dit la dame en soupirant. Pauvre Verboord ! il est toujours plein
LE MARCHAND l)'AiN\ Ei;S.
de soucis el de préoccupalions. Quoique j'eusse peu de goût pour la vie de cauipagne, je l'ai poussé à acheter ici une propriété, dans l'espoir que ce serait une distraction pour lui. Mais je ne puis le faire venir à Brasschael et il y est à peine une couple d'heures qu'il se sent attiré vers la ville. Pourvu qu'il ne perde pas sa santé à réfléchir et à calculer toujours.
— Oh ! aujourd'hui cependant il restera très tard dans la soirée, s'éciia Félicité. Il me l'a promis et il tiendra parole, maman, soyez-en sûre.
— Eh bien, puisque nous ne sommes pas pressées, nous continuerons notre promenade dans les bruyères et dans les bois. M. Banks nous accompagnera et il nous racontera ce qu'il y a de nouveau à Anvers depuis que nous en sommes parties.
Ils continuèrent lentement leur chemin à travers les landes. Les signes mystérieux que Félicité ne cessait de lui faire empêchèrent plus d'une fois le jeune homme de répondre sans distraction aux questions de madame Verboord. Les yeux de Raphaël brillaient d'un éclat singulier; il y avait sur sa physionomie une expression étrange de béatitude et d'enthousiasme, et par moments il regardait, sans le savoir, madame Verboord et sa (ille avec un regard incompréhensible, tout à fait étranger à la conversation et même aux naïfs témoignages de joie de lajeune fille.
— Vous savez quelque chose, Raphaël, que vous ne voulez ou n'osez nous dire, fit madame Verboord avec un sourire qui semblait dire qu'elle croyait connaître le secret.
— Oui, oui, il nous cache quelque chose ! s'écria Félicité; mais il a bien raison, maman, de ne pas vous le dire. Vous le saurez assez tôt.
— Croyez-moi, je ne sais rien, répondit le jeune homme avec embarras.
Félicité vint se placer tout près de lui, et, le regardant dans les yeux avec une ironie enfantine, elle dit :
— Tiens, liens, monsieur, vous ne savez rien? Regardez-moi donc un peu dans les yeux ! Ah ! ah! c'est une chose qu'il me dira tout à l'heure, à moi seule.
Raphaël frissonna sous ce long regard et détourna la têle avec une émotion profonde.
— Vous vous trompez, mademoiselle, bégayat-il. Que vous cacherais-je?
— Allons, allons, ne feignez pas, Raphaël; c'est inutile, répliqua-t-elle. Si vous ne saviez rien d'extraordinaire, pourquoi souririez-vous ainsi en vous-même ? pourquoi votre figure rayonneraitelle d'une joie mystérieuse?
— En effet, il y a quelque chose d'extraordinaire en vous; moi aussi, je l'ai remarque, affirma madame Verboord.
Le jeune homme ne savait plus que répondre, et cependant son cœur avait besoin d'épanchement. Il rassembla tout son courage, et il dit d'une voix qu'il voulait rendre calme, mais qui tremblait d'une joie intime :
— Oui, madame, je suis ému et heureux; mais il n'y a rien d'étonnant dans ma joie. Etre assis pendant tout un mois devant un pupitre et rester enfermé entre des murs étroits; puis, tout à coup, être appelé à la campagne par la bonté de ses maîtres, et pouvoir déployer librement ses ailes, au grand air, comme un oiseau mis en liberté; se voir entouré d'une nature grandiose ; promener son regard sur un horizon sans bornes; respirer l'air embaumé des bruyères; n'entendre que des chants joyeux; ne voir que de la verdure et des fleurs!... et en outre être comblé de preuves d'estime et d'amitié par la femme et la fille de mon bienfaiteur, par les anges charitables qui ont consolé ma mère à sa dernière heure! N'est-ce pas assez pour remplir mon âme de joie et de reconnaissance et pour l'élever vers Dieu, qui a fait sa création si splendide et mes maîtres si généreux?...
La voix de Raphaël était devenue peu à peu claire et sonore. Cet éloge des landes lui offrait le moyen de donner cours à son émotion sans en trahir la cause, et il s'était livré à une admiration sincère de la nature. Félicité le regardait étonnée. Elle avait fait plus d'attention au son de sa voix qu'au sens de ses paroles.
— Maman, que Raphaël est éloquent, n'est-ce pas? murmura-t-elle. On dirait qu'il chante!
— C'est un plaisir de vous entendre parler des beautés de la nature, dit madame Verboord. Vous avez un cœur poétique, monsieur Banks. Les poètes, les artistes ne voient pas les choses comme les autres hommes, et, n'en soyez pas froissé, il y a peut-être bien quelque chose d'exagéré dans votre enthousiasme. Par exemple, vous vantez toujours l'horizon des landes. Il me semble, à moi, gris, triste et monotone.
— Vous avez raison, madame, répondit en souriant Raphaël, qui avait perdu tout son embarras. Oui, cet horizon lointain est gris et nébuleux; mais permettez-moi de vous faire remarquer une chose : il est sans bornes, comme la mer. Tandis que notre vue se perd aussi de tous côtés dans un ciel sans fond, il s'éveille dans notre cœur un sentiment d'espace, de puissance et d'immensité. Comment cela se fait, je ne puis vous l'expliquer; mais c'est comme si notre vie devenait plus intense, comme si notre esprit s'éveillait à de plus hautes pensées. Peutêtre, madame, n'est-ce que la notion confuse de l'idée majestueuse de l'infini.
— Je comprends, monsieur. Ce ne sont ni les couleurs, ni les formes des choses qui vous
LE MAHCHANU D'ANVEKS.
st'duisent ; elles ne sont belles pour vous que dans la mesure de leur eiïel sur voire àme, c'est-à-dire suivant la nature des pensées qu'elles font naître dans votre esprit.
— Oui, madame, je n'aurais pas su l'expliquer aussi bien que cela.
— Vous ^'tes sans doute pour la môme raison l'atimirateur des landes. Klles me semblent pourtant très monotones.
— En elTet, madame; mais la monotonie el le silence éternel d'une étendue si vaste font une profonde impression sur l'âme. Si l'on contemple ces innombrables existences qui se développent ici et se renouvellent toujours sans l'intervention de l'Iiomme, n'est-ce pas, madame, qu'alors on se sent pénétré d'un respect mystérieux comme si l'on sentait d'une manière claire et palpable la présence de Dieu au milieu de cotte libre et vierge nature?
— Il y a quelque chose de vrai dans ce que vous dites. 11 y a des moments où celte pensée surgit dans mon esprit. Vous finiriez, monsieur, par me faire aimer les bruyères.
— Je ne vous donne pas raison, Rapbard, s'écria Félicité d'un ton de reprocbe. Vous n'avez d'admiration que pour tout ce qui eslgrand et émouvant, et vous ne laites pas attention aux petites choses; mais, dites-moi : qu'y a-t-il de plus beau que les fleurs? de plus enchanteur (jue le chant du rossignol?
— Oh ! mademoiselle, vous vous trompez sur ma manière de penser; répondit le jeune homme. Il n'y a rien dans la nature, si petit que ce soit, qui n'ait sa beauté, et dont la contemplation ne puisse devenir une source de jouissances. Quant aux fleurs, (|ue vous aime/, mademoiselle, soyez sûre qu'elles ont en moi un ardent admirateur.
— .Ml ! .\h! s'écria tout à coup Félicité, mon père va bientôt arranger délinitivemenl le jardin, après qu'il aurab;\ii le château. Il y aura des parterres pour moi. J'aurai des fleurs de toute esjièce, et vous m'en direz les noms, Raphaël, car vous connaissez leurs noms, n'est-ce pas?
— De quelques-unes seulemeni ; mais votre désir suffit pour me faire apprendre le nom de celles que je ne connais pas. Je me promène souvent dans le jardin de Van Geerl, et, avec un peu d'attentiim, je puis m'y familiariser avec les noms de beaucoup de plantes.
— Tiens, vous m'y faites penser, Félicité, dit madame Verbourd. Je veux causer un peu avec M. Hank;i de la construction du |)etit château, pour voir ce qu il en dira, car il est certain que nous n'y coniiaissoU'^ rien pprsonnellemenl. Haphaèl, M. Verboord vous a-t-il montré le plan du bâtiment?
— Non, madame; mais il veut me le montrer aujourd'hui sur les lieux.
— Si vous faisiez bâtir ici pour votre usage un petit château, comment voudiicz-vons la façade?
Le jeune homme parut réfléchir et ne répondit pas.
— Vous devez le savoir; vous êtes presque un artiste, ajouta madame Verboord.
— Comment je voudrais la façade? Monsieur m'a (lit que la façade ne sera pas grande. Dans ce cas, je la ferais très simple, élégante, svelte, presque unie, avec quelques ornements seulement autour des portes et des fenêtres.
— Vois-lu bien, Félicité, s'écria madame Verboord. Ton père parle de colonnes grecques audessus de la porte, et ce qu'il nous dépeint me paraît ressembler à l'entrée du musée. Ce serait trop lourd i)our une petite maison de campagne.
— Oui ; mais, maman, si paj)a le veut ainsi, cela doit être ainsi.
— Certainement, mon enfant, il est le seul maître. Cependant il a beaucoup île confiance dans le bon goût de M. Banks. L'intérieur du bâtiment ne me |»laît pas beaucoup non plus.
Félicité, que cette conversation n'amusait guère et qui était peut-être dépitée de voir sa mère absorber tout à fait l'attention du jeune homme, s'éloigna un peu de côté el s'arrêta même pendant quehines instants. File cueillit çà et làune fleuret l'elfeuilla avec agitation ; mais elle se fatigua bien, tôt de son isolement, et son regard resta fixé sur Raphaël avec une sorte d'impatience.
Celui-ci, étonné delà disparition de la jeune fille, retourna la tête. Elle lui fit de nouveau des signes pour lui dire d'interrompre cette conversation peu amusante, de rester en arrière el de tâcher d'échanger quelques paroles en secret avec elle.
Raphaël Ranks était très ému; tous ces témoignages d'amitié et de sympathie le remplissaient de joie et le faisaient rêver d'avenir et de bonheur. Cependant il fit semblant de ne pas comprendre les signes de la jeune fille, et détourna la tète pour répondre a une nouvelle question de madame Verboord.
Félicité sauta en avant, arrêta sa mère el lui dit avec un sourire étrange :
— (^Iière mère, voilà longtemps que vous parlez avec Raphaël, puis-je aussi lui dire un mot?
— Pourquoi pas; ma fille?
— Oui ; mais ttnite seule avec lui. C'est une chose que vous apprendrez bientôt, maman, mais (|iie vous ne pouvez savoir maintenant.
— Soit : confie ton secret à Raphaël, dit la mère en riant.
— Venez, venez, s'écria Félicité en prenant le jeune homme par le bras.
LE MARCHAND D'AN VERS
Mais Raphaël, embarrasse et craintif, regarda madame Verboord d'un air interrogateur.
— Soyez complaisant pour une enfant capricieuse, monsieur Banks, répondit celle-ci. Satisfaites à son désir. Son secret, soyez-en sûr, n'est pas terrible.
Les deux jeunes gens avancèrent de (juelques pas dans le sentier. Dès qu'ils furent assez éloignés de la vieille dame pour ne pas être entendus d'elle, Félécité se mil à rire et dit avec une joyeuse animation :
— Raphaël, il y aura une fête aujourd'hui, une belle et joyeuse fête! Ma mère ne soupçonne pas pourquoi je suis si folle et si ravie. Qu'elle sera étonnée! Nous avons acheté toute sorte de jolies choses pour elle. Le cadeau de mon père, une paire de boucles d'oreilles en diamants; mon cadeau, un bracelet d'or ciselé et un joli col de dentelles. En outre j'ai un morceau de chant plein de sentiment pour piano; il est intitulé: la Fêle d'une mère bien-aimée. Quand elle se verra comblée de tous ces cadeaux, quand nos souhaits retentiront à ses oreilles, et surtout quand je chanterai les tendres paroles de ma chanson, ma mère pleurera d'émotion et de bonheur... et nous , nous rirons et nous danserons de joie; je voudrais que le moment fût déjà venu; je meurs d'impatience... Mais qu'avezvous donc, Raphaël? vouô paraissez bien sérieux. Moi qui ai désiré si ardemment votre présence pour que vous partagiez ma joie!...
— Ail! je suis trop heureux, mademoiselle, murmura le jeune homme embarrassé. Votre bienveillante attention, votre bonne amitié...
— Non, il faut rire et être gai aujourd'hui. C'est vrai, je pense à une chose! Vous seul n'avez pas de cadeau; vous seriez là les mains vides comme un étranger, ça ne se peut. Je vous donnerai le bracelet en or, et vous le donnerez à ma mère comme un cadeau de vous.
— Merci, mademoiselle, j'ai un cadeau.
— Vous? pour ma mère?... Tiens! qu'est-ce donc ?
— Un panier de fleurs.
— De belles fleurs?
— Des plus belles qu'il y avait dans la grande pépinière de M. Van Geerl.
— 'Ah! c'est bien, comme ma mère sera surprise ! Votre cadeau lui fera peut-être plus de plaisir que les nôtres ; car elle ne s'y attend certainement pas, Raphaël. J'oublie encore une chose, et ce n'est, à dire vrai, que pour cela que je voulais vous parler. Vous savez chanter, ne le niez pas, vous avez fait partie de la société chorale la Concorde.
— Je ne connais pourtant pas grand'chose en musique.
— Il n'est pas nécessaire que vous soyez un musicien consommé. Vous avez une belle voix; cela suffit. Dans le morceau que je veux chanter, il y a un refrain, deux vers seulement qui doivent être répétés par une voix d'homme. Quelque chose comme un écho ou une réponse, venez Raphaël; la pensée que nous chanterons ensemble en l'honneur de ma bonne mère me comble de joie.
Raphaël baissa les yeux. Les paroles amicales de la jeune fille l'avaient profondément ému, et il n'osait plus regarder ces yeux éclatants, au fond desquels semblait briller, à travers leur expression naïve, l'étincelle d'un sentiment sérieux.
— Vous ne pouvez refuser, reprit Félicité. Ce que vous avez à chanter est très facile; vous n'avez qu'à répéter plus bas que moi les paroles suivantes :
Et elle chanta d'une voix contenue
Mère chérie, mère chérie,
Pour mon bonheur, vivez longtemps !
— Me répondrez-vous cela, Raphaël?
— Jamais, jamais, mademoiselle, je n'oserais! bégaya Raphaël tout étourdi et comme efl"rayé.
— Pourquoi?
— Je ne puis vous le dire. Ce ne serait pas respectueux de parler à madame Verboord comme si elle était ma mère...
— Quelle étrange lubie est-ce là ! s'écria la jeune fille; c'est ainsi dans la chanson ; mais chacun sait bien que vous parlez en mon nom... Ah! ah! le pauvre Raphaël! il est toujours timide et poltron.
Et elle se mit à se moquer, à railler impitoyablement l'embarras du jeune homme, et à battre des mains.
Madame Verboord, qui n'était plus qu'à une dizaine de pas derrière eux, regardait en souriant sa fille et semblait prendre plaisir à la voir si joyeuse. Elle connaissait sans doute le secret que Félicité devait révéler à Banks. Elle n'avait pas la moindre inquiétude. Raphaël était toujours réservé, respectueux et même remarquablement froid.
En ce moment, elle vit le jeune homme venir à elle et Félicité le suivre en riant aux éclats.
— Quelles raisons ma fille a-t-elle donc de rire ainsi, monsieur Banks? demanda-t-elle.
— Des choses sans importance, madame, répondit-il. Mademoiselle est très gaie aujourd'hui. Et, en effet, ce n'est pas sans...
— Taisez-vous, Raphaël, s'écria la jeune fille en se mettant le doigt sur la bouche. C'est notre secret, ne le trahissez pas.
— Allons, je ne veux rien savoir, répliqua madame Verboord. Comme tu as confié ton secret à
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