I.K MAUCIIAM) UaNVKIIS
M. BanKs, je causerai encore un peu avec lui île la coii^lriicl on du petit château.
— .Non, non, maman, pas cela. J'ai encore beaucoup «Je choses à (lire à Ha|ihai'l; mais celte fois du moins, vous pouvez les entendre si cela vous plaît. Vous le savez d'ailleurs, je veux lui parler de la soirée de M. Dorneval.
Klle se plaça entre sa mère cl le jeune homme, le repoussa un peu, et lui dit d'une voix contenue •
— Ah ! vous ne savez pas, Kaphaël, quel plaisir j'ai eu. La tèle m'en tournait, (i'était la veille de noire dcpait pour Hrasschael, je ne vous ai plus revu depuis lors. J'ai désiré bien des fois votre arrivée pour vous raconter cela. Vous connaissez le riche négociant (|ui demeure au (Irand-Marché?
— Certes, M. iJorneval, je le connais très bien.
— C'est chez lui que nous avons été en soirée. On a fait beaucoup de musique et nous avons dansé. C'était splendide! J'étais tout en blanc et je portais une couronne de mari;ueriles fjui élincelaient comme une auréole d'étoiles autour de ma tête. Il y avait beaucoup de jeunes gens, très élevants et très aimables. Tonl le monde médisait (|ne j'étais charmante; les oreilles me tinliul encore de toutes les louanges et de tous les compliments qui m'ont été adressés. Vraiment, j'étais comme dans un paradis! l'ourquoi baissiz vous ies ytuix d'un air si sérieux, Raphaël? Mes paroles vous font-elles de la peine?
— Noti, mademoiselle, murninra itanks avec une tristesse mal dcguisée. Je vous vois dans mon esprit entourée de tous ces jeunes gens, et il me semble (|ue j'entends tout ce (|u'ils vous disent.
— lmpos>ibb'. lîapbaél. Il y en avait un (|ui ne m'a presque pas quittée de toute la soirée : un beau jeune homme, éloquent, spirituel et avec de grands veux noirs comme vous. Il m'a dit une foule de jolies choses que j'ai prises |>ourdes plaisanteries; mais, à la fm, il m'a demandé très sérieusement si je voudrais consentir .idevenirsa feinme... bien entendu si mes parents le |)ermi'tiaienl. \ celle singulière {|ueslion, j'éclatai île rire. Kn me voyant rire ainsi, il devint tout tiisteelne m'adressa plus la parole; il se contenta de me jeter de loin des regariis si désolés, que je sentis mon cienr battre de pilié. .Maintenant encore, (juandje me représente sa lij^ure attristée, je m'en veux de lui avoir fait de la peine par mes rires... Mais aussi, comprenezvous, llaphat-I? venir me parb-r ainsi à bnile-pourpoiul de mariage! Je suis beaucoup trop jeune... Pourquoi ne ré|tondez-vous pas? Vous ne faites pas attention à ce que je dis. C'est très mal.
— El ce jeune homme, quel est-il? demanda Hanks, d'une voix qui avait le Ion d'un long soupir.
— (Jui? Vtus b' connaissez. C'est Allred, le lih aine de .M. Dorneval... Hue murmurez-vous donc tout
bas? Pouiqnoi bot liez-vous si singulièrement la lé te?
banivs était plongé dans de douloureuses pensées, et il resta muet. Il ne respirait presque plus el son cœur battait avec agitation. I/image d'Alfred Dorneval était sans cesse devant ses yeux. Ce jeune homme apparlenail à l'une des plus riches et des plus honorables l'amilles d'Anvers; il semblailavoir fait une profonde impression surTespril de Félicité. Depuis cette soirée, elle pensait continuellement à lui. Elle l'aimait peut-être... El il lui avait parlé mariaue! (Juel voile obscur descendait tout à coup entre Haphaël et ses rêves brillants !
La jeune tille ne comprenait pas son émotion, el elle allait lui adresser une nouvelle question, lors(|ue madame Verboord s'écria :
— Félicité! Félicité! ton père qui vient là-bas. La jeune fille sans xltendre sa mère et Raphaël,
(liii la suivaient, courut comme une biche à travers la lande à la rencontre de son père, et lui sauta au cou en jetant des cris de joie. P^lle l'embrassa à plusieurs reprises et dit :
— Ah ! Dieu soit loué, vousvcilà, mon bon père! Voire absence prolongée m'attristait. Mainlenant, je suis heureuse. Tout est prêt; maman ne sait rien. Nous aurons tant de plaisir!
— Oui, oui, beaucoup de plaisir, répondit M. Veiboord. Tu es dans l'âge des plaisirs et tu dois en proliler, ma (ille, carplustard, [)Iustard... •M. I5ank> esl-il ici ?
— Certainement, il est là-bas avec maman... Mais, papa, vous avez l'air triste! Par amour pour moi, oubliez un moment vos aiïaiies de commerce! Depuis longtemps je rêve à ce beau jour, el je me réjouis à l'idée de vous voir partager notre gaieté. El vous voilà encore soucieux et in<|uiel! Allons, allons, |iapa, chassez ces sombres pensées.
— Tu te trompes, mon enfant, dit le négociaiil avec un sourire (|u'il s'elïorça de rendre joyeux. Je suis content et libre d'espril : mais je ne puis pas danser et folâtrer coninie une jeune (Ille.
— Est-ce bien vrai, mon père, (jue vous êtes joyeux el de bonne humeur?
— Ilien vrai !
— Oh! alors je suis contente.
A ce moment, la mère el Raphaël les rejoignirent. Après avoir embrassé sa femme et sa fdie, le négociant se mit â parler de choses indilTérenles. Madame Verboord lui raconta ce que Raphaël avait dit du plan du petit château, el elle entra dans des explications assez longues. Au commencement, M. Verboitrd prêta (|U(d<jue attention à ce (|u"(dle disait; mais bientôt ses idées prirent un antre cours.
De sou côté, Raphaël, absorbé dans ses ré- I flexions moroses, répondait avec distraction
LE MARCHAND D'ANVERS
chaque l'ois que madame Verhooril invoquait son témoignage.
Celte conduite singulière avait déjà arraché à Félicité plus d'un reproche, lorsque le- négociant dit tout à coup :
— Laurence, l'heure du diner approche. N'irezvous pas voir si l'on servira bientôt? J'ai à entretenir M. Banks de quelques affaires, et je voudrais être un instant seul avec lui. Félicité vous suivra.
Cet ordre parut attrister la jeune fille.
— Mon père, s'écria-t-elle, à peine ai-je le bonheur de vous voir, que déjà vous me renvoyez pour parler d'affaires. Yous ne tenez pas parole.
— Je ne te chasse pas, mon enfant, je te prie seulement de me laisser un instant seul avec M. Banks. Tu es trop bonne et trop raisonnable pour ne pas satisfaire à mon désir.
Félicité courba la tête sans répliquer et suivit sa mère, qui s'en retournait par le sentier.
M. Verboord regarda son commis et demanda :
— Vous avez l'air triste, Baphaël. Vous connaissez peut-être la fâcheuse nouvelle?
— La fâcheuse nouvelle? répéta le jeune homme. Non, monsieur ; mais je lisais sur votre visage que quelque chose vous causait de la peine.
— En effet, je suis effrayé. J'ai rencontré ce matin M. Dorneval; il me porte beaucoup d'amitié, et m'a montré un télégramme de Londres, par lequel on prédit pour demain une forte baisse sur le café. Cette tendance a la baisse était déjà sensible il y a deux jours ; mais il parait qu'il va s'opérer une vraie débâcle. Si les avis de M. Dorneval sont fondés, je suis menacé d'une grosse perte. Voyons, que me conseillez-vous, que feriezvous à ma place .
Banks répondit après quelques instants de réflexion.
— A votre place, monsieur, ce que je ferais? J'attendrais jusqu'à demain. Si la bourse était encore passablement bonne et si je pouvais, sans perle notable, trouver un acheteur, je me déferais de mon café; mais, si le cours baissait considérablement, je garderais mon café et j'attendrais la hausse.
— Et si la baisse continue?
— C'est une chance, monsieur, je le reconnais. Le commerce n'est que vicissitudes.
— Ainsi, vous croyez que l'article pourrait revenir au cours d'il y a huit jours?
— Je crois pouvoir vous le prédire, monsieur. D'après vos paroles et d'après le sentiment général, la baisse annoncée serait l'œuvre d'une coalition de puissantes maisons anglaises. Une fois que les prix seront très bas, elles les relèveront, pour se défaire, avec un grand bénéfice, des marchan-
dises achetées; s'il en est ainsi, ceux qui auront gardé leur café auront leur part de gain.
M. Verboord se frappa le front en poussant un pénible soupir et dit :
— Mais, mon cher Banks, je n'ai pas le temps d'attendre. Vos prévisions fussent-elles fondées, il s'écoulerait peut-être des mois entiers avant qu'on remontât à un cours favorable. J'ai besoin d'avoir cette semaine de grandes, très grandes sommes à ma disposition. Et l'envoi de fonds d'Amérique qni n'arrive pas!
— Il peut arriver demain, monsieur. Peut-être aussi la baisse annoncée sur le café ne se décla-* rera-t-elle pas encore demain. Alors vous pourrez vendre.
— Mon Dieu! s'écria M. Verboord avec une agitation fiévreuse, ce sont des suppositions qui ne peuvent me donner qu'un espoir douteux. Je reconnais, mon cher Raphaël, que je sois très abattu et très effrayé. Le pressentiment d'un grand malheur me poursuit. Je ne sais pas pourquoi; mais c'est ainsi. — Il m'est impossible de rester à Brasschaet. Il viendra des lettres; on peut m'envoyer des télégrammes de Londres et d'Amsterdam. Je n'aurai pas un inst;int de repos ici. J'ai donné ordre au cocher de préparer les chevaux; je retourne immédiatement à Anvers ; mais comment faire comprendre cela à ma femme et surtout à Félicité?
Une étincelle de joyeuse surprise illumina les yeux de Baphaël. Ce que Félicité lui avait dit lui avait fait une blessure au cœur. Il sentait bien qu'à la fête la force lui manquerait pour cacher sa douleur et feindre la gaieté. Et que répondrait-il pour expliquer son insurmontable mélancolie? Aussi faisit- il avec une joie secrète cette occasion de fuir un lieu où il ne pouvait trouver, ce jour-là, ni repos ni plaisir.
— Monsieur, dit-il, je vous en prie, donnez-moi un nouveau témoignage de votre bonté. Si vous partez, mademoiselle Félicité pleurera. Il y a si longtemps qu'elle attend cette fête avec une joyeuse impatience. Madame Verboord ne sera pas moins triste. La diligence va passer tout à l'heure dans le village. Laissez-moi aller à Anvers.
— Non, mon ami, cela ne se peut pas.
— Je vousen supplie, monsieur,jouissez au moins en paix de la joie de ce beau jour!
— Mais votre départ, Haphaol, ne me délivrera pas de mes inquiétudes Que feriez-vous à Anvers?
— S'il vient des lettres ou des nouvelles, monsieur, je les recevrai et les ouvrirai, comme vous me permettez ordinairement de le faire en votre absence. S'il y a quelque chose d'important dans ces dépêches, je prendrai une voiture et je vous les apporterai. De cette manière, vous pourrez rester
io
LE MAHCHAND D'ANVEUS.
ici sans inquiétude très tard duas la soirée, el même jusqu'à demain ; car, si je ne viens pas, c'est i|u'il n'y aura rien (|ui puisse vous inquiéter. Lt' néirotianl secoua silencieusement la tète.
— l'eut-étre pourrais-je vous rendre un service, reprit le jeune homme. Si je trouvais un acheteur, monsieur, me permettriez-vous de céder le café au cours d'hier?
— C'est aujourd'hui dimanche, Kapliad.
— Kn eiïet, je n'ai (ju'un failtlc espoir, monsieur. mais qui sait! J'ai la main heureuse
— Certainement, je vendrais le café à ce prix; mais il ne faut pas y |>enser, mon ami, en présence des mauvaises nouvellles.
— Et puis, monsieur, il y a fêle ce soir, à la Grande-Harmonie. J'y trouverai des courtiers et des commis-voyai^eurs, et je tâcherai de savoir d'eux quel est le sentiment jzénéral. De cette manière, demain matin, à l'ouverture des liuroaux, nous connaîtrons l'état des affaires el nous pourrons, en connaissance de cause, décider ce (pi'il reste à faire.
M. Verboord rélléchil pendant quelque temps. l*ui<; prenant la main de son commis:
-- lia|)haël, vous êtes un brave et un dévoué jeune homme. Kn elTet, ma fille pleurerait à mon départ imprévu; ma pauvre femme serait désolée. Soit, retourne/ à Anvers et faitescomme vous venez de dire. .M.iis je puis être l)ien sur (ju'à la moindre nouvelle im|iortante vous accourrez àDrasschaet?
— Bien sijr, monsieur.
— Venez alors; nous ne pouvons savoir combien ces dames vous retiendront encore, et vous devez profiter du passage de la diligence.
Le négociant, suivi de son commis, se dirigea en toute hàle à travers les landes vers la maison ; n)ais, lorsqu'ils eurent marché pendant quelque temps en silence, il ralentit peu à peu le pas et pencha sa tète sur sa poitrine. An bout de la ilernière sapinière, il dit àHapliaêl d'un ton sinj;iilièremenléniu :
— C'e>l étonnant, mon ami, comme ces idées noires me poursuivent et me tourmentent ! Je crains de me voir tout à fait miné, pauvre el miséiable.
— Mais, monsieur, quel fondement ont donc ces mauvais rêves? s'écria Hanks ciïrayé.
— Aucun fondement, je le sais. Ah ! c'est |iéiiible! Avoir travaillé toute sa vie comme un esclave san> un instant de repos; avoir été assez heureux pour amasser une fortune considérable pour son enfant, et puis dans sa vieillesse trembler qu'un seul coup du sort ne vienne tout vous ravir !... Mais, comme vous le dites, il n'y a pas de fondement à de pareilles idées, du moins pas encore maintenant.
Kn disant ces mids, il pressa de nouveau le pas, j)i>qu'a ce qu'il fut arrivé (le\ant le jardin. Là il js'arrctaei demanda à son commis:
— Et vos (leurs, Haphaël? Les avez-vous déjà données à Félicité ou à sa mère?
— Non, monsieur, répondit le jeune homme, elles sont sous le hangar à cùté de l'écurie.
— Je les donnerai en votre nom à madame Verboord. Avez-vous parlé de votre succession? Pas encore. Eh bien je conimuni(|nerai l'heureuse nouvelle an moment favorable. N'en parlons plus maintenant, sinon vous ne pourriez pas partir à temps. Tenez-vous bien et ne laissez pas soupçonner la cause de votie départ imprévu.
Ils s'approchèrent de la maison et virent Félicité assise sur un banc, à côté de sa mère.
La jeune fille sauta debout et courut à la rencontre de son père en jetant des cris de joie. Elle le prit par la main, le tira à part et lui dit:
— Ah ! Dieu soit loué! vos alfairesde commerce sont terminées. Maintenant vous voilà à la joie de ce jour heureux. Papo, je vous en piie, trouvez un moyen pour éloigner maman pendant quelques minutes. Je vais me mellie au piano avec Uaphaël pour lui apprendre le refi-ain d'une chanson. Ne faites semblant de rien. Voici maman!
— Je suis fâché, ma fille, de te faire de la peine, dit le négociant, mais le commerce a des rigueurs inexorables. M. Danks ne dînera pas avec nous: il doit partir immédiatement pourAnvers.
Félicité recula en poussant un cri.
— (loinnient? (juoi! s'écria-l-elle, Raphaël partirait? 0 cher père! pourciuoi m'effrayez vous inutilement?
— Non, non, ça ne se peut pas. C'est pour rire, dit madame Verboord. Le dîner va être servi.
— C'est ainsi, je le regrette mais; il n'y a rien à y faire, affirma le négociant. Haphaèl doit partir sans retard pour ne |)as manquer la diligence.
La jeune tille comprit an son de la voix de son père qu'il restait peu d'espoir de le faire changer de résolution. Elle courba la tête et dit avec abattement:
— Hélas! moi (|ni. depuis plus d'une semaine, était si contente parce que Haphaël devait passer cette journée avec nous. Je me promellais tant de plaisir, tant de bonheur ... Ah chère maman, dites une |)arole pour »jue Kaphaël puisse rester. S'il part, je n'aurai plus <|ue du chagrin aujourd'hui.
Le cd'ur île Itanks battait violemment. Les paroles de la jeune (ille étaient comme un baume sur sa blessure, et il commençait à s'accuser d'élourderieel d'injustice; mais limage du jeune M. Dorneval se présenta à ses yeux, et il courba de nouveau la tète avec décnuragement.
Madame Verboord tenta un effort près de son 1 mari, pour que Haphaël |inl,du moins, assister au
LE MARCHAND D'ANVERS
M. Verboord prit vivement la main qu'on lui tendait. (Page 31.
dîner; mais la réponse sévère qu'il lui fit la convainquit qu'il fallait se soumettre à la nécessité.
— Ne restez pas plus longtemps, mon ami, dit le négociant à l'oreille de son commis. Partez à l'instant, sans autres explications. C'est le seul moyen de mettre fin aux plaintes de Félicité.
Raphaël balbutia un salut et se dirigea vers la grille. Lorsqu'il atteignit la rue, il entendit Félicité crier son nom. Il se retourna et vit la jeune fille lui tendre les mains avec les yeux pleins de larmes.
Il y avait dans son regard quelque chose qui l'émut jusqu'au fond de 1 âme, une affliction immense, une douleur vraie de son départ... peutêtre l'étincelle d'un amour ignoré!
Le pauvre jeune homme oublia la recommandation de son patron et s'arrêta avec hésitation, tandis qu'un sourire indéfinissable errait sur ses lèvres... Mais à ce moment il vit le négociant lui
faire des signes d'impatience. Il poussa un cri étouffé, sortit en toute hâte du jardin et disparut entre les arbres du chemin.
Trois jours après, M. Verboord était assis avec sa femme et sa fille, dans une chambre de sa maison, autour de la table où était servi le déjeuner.
La physionomie du négociant trahissait une grande inquiétude, ses joues étaient plus pâles que d'habitude, il avait le regard Cixe d'un homme qui est plongé dans ses pensées jusqu'à l'oubli, et autour de ses lèvres se creusait le pli de la réflexion anxieuse.
De temps en temps il mangeait une bouchée, évidemment sans savoir ce qu'il faisait, puis il ouvrait un portefeuille et feuilletait pour la dixième