‹ [Œuvres complètes de Henri Conscience (volume 2)Chapitre 49 sur 115 · I.F MAIUIHAND D'ANVERS · texte numérisé non relu

I.F MAIUIHAND D'ANVERS

fois certaines (lépôclies imporlaiiles; puis encore il l'crivait «les chiffres sur l'enveloppe des ieltres «'t liocliail la t»»le avec décourageinenl (levant le résultat clrCavoraltle île ses calculs.

Madame Verboord regardait son mari avec un mélanire de com|>as?ion, de tristesse et de niécontenteniiMil.

Des larmes contenues étincelaient dans les yeux de Félicité, el elle semblait vouloir parler à son père; mais chaque fois la parole expirait sur ses lèvres. 1

Depuis un quart d'heure, un silence complet régnait dans la chambre, lorsque madame Verboord dit d'un ton de reproche :

— Verboord, mon ami, vous n'agissez pas bien avec nous. Il y a quelque chose qui vous chagrine ; on croirait qu'un malheur vous a frappé. Et vous nous refusez toute exiilitation à ce sujet! Que sommes-nous donc pour vous, si vous nous refusez le droit do vous consoler ou du moins de partager votre douleur? Allons, expliquez-moi ce qui vous tourmente, versez votre inquiétude dans le cœur de votre femme...

Le négociant fil un mouvement d'impatience, il répondit cependant sans se fâcher :

— Latirence, ma chère, vous m'importunez inutilement, je ne sais ce que vous voulez dire. Naturellement, je pense à mon commerce, el vous avez toit de vouloir me ilisiraire.

— Il est probable que votre inquiétude n'a aucune cause importante, reprit madame Verboord; mais ne comprenez-vnus pas combien votre dissimulation doit nous désoler et nous effrayer? Hier au soir, lorsque nous revînmes de Drasschact, vous étiez déjà triste comme maintenant; vous ne nous avez pas accordé un moment; vous êtes sorti tout de suite; ce malin encore, vous êtes si inquiet, que rex|>ression de votre figure seule suffirait pour nous remplir d'inquiétude. Cependant, quelques bonnes el sincères paroles pourraient nous rendre le repos du cœur.

— Oui, mon i^ère, une seule bonne joride! supplia Félicité,

— Il y a des choses que vous ne comprenez pas; dit M. Verboord! Vous vous imaginez qu'un négociant peu! toujours sourire et être gai comme un rentier. Qu'est-ce «pie sa vie, sinon une per|)éluellc préoccu|)alion et un éternel calcul? .Ne lultet-il pas sans ce.sse contre le sort, et ne peut-il pas chaque jour succomber à l'imprévu dans celle lutte? Qu'y a-t-il d'elonnant ii ce (jucje danger soit toujours présent à ses yeux, el qu'il concenlre loules les forces de son esprit sur les chances d'y échapper?

Vo\i8 êtes réellement menacé d'un grand danger? dit sa femme en soupirant.

— Un négociant esl toujours menacé ; mais pourquoi croire maintenant que je crains un malheur irré|)arable? Il n'en esl rien. Allons, laissez-moi réfléchir en liberté, et prenez votie déjeuner, Laurence, sans vous inquiéter en vain.

Il tourna la tète el lira de nouveau son portefeuille, comme s'il voulait reprendre ses calculs interrompus.

Félicité Si' leva, lui saisit la main et dit du ton le plus doux de sa voix :

— Ah! chei' père, j'ai bien du chagiin! Le jour de la fête de maman n'a pas été très heureux, car alors aussi, vous étiez mélancolique et pensif. J'espérais ([ue cela passerait et que je vous reverrais de biuine humeur. C'est pour(|uoi j'ai insisté près de maman pour revenir en ville; hélas! à peine m'avez-vous dit quel(|ues paroles! Oui, pour la première fois de votre vie, cher père, vous ne m'avez pas embrassée! Oh! laissez-moi vous consoler.

M. Verboord, absorbé dans ses réflexions, ne parut pas faire attention à cette tendre prière. Au lieu de ré])ondre, il se frappa le front, se leva el prit son chapeau.

— Vous allez sortir? demanda sa femme étonnée.

— Oui, je dois sortir immédiatement pour quelques minutes, dit-il. J'ai oublié une chose, une chose importante. D'ici à une demi-heure, je serai de retour.

— Mais vous n'avez pas fini de déjeuner, Verboord!

— Je n'ai pas d'appétit. A tout à l'heure! Soyez toutes les deux sans inquiétudes, il n'y a pas de raisons pour craindre un malheur...

A ces mots il sortit en toute h;\te.

Félicité se mit à pleurer à chaudes larmes. Ses pleurs augmentèrent l'angoisse de madame Verboord, |)luseirrayée qu'auparavant parles dernières paroles de son mari. Lu effet, pourquoi parlait-il de désastre el de malheur? Le danger f|ui le menavail devait donc être bien grave.

Klle essaya pendant quehjue temps de convaincre sa fille qu'elle s'était alarmée àtorl; mais Félicité, (|ui n'avait pas osé pleurer en présence de son père, soulageait son cieur de larmes contenues, el restait ^ourJe aux boiine> partdes de sa mère.

poursuivie par sa propre anxiété, madan)e Verboord se dit (pie son mari n'avait pas le droit de lui cacher ainsi la cause de sa douleur. Ce n'était point |)ar curiosité, mais par un sentiment du devoir qu'elle désirait la connaître. Navail-elle pas la mission de partager et d'adoucir le chagrin de son mari ? S'il avait du chagrin, ce n'était que par amour pour elle el pour sa fille; car l\. Verboord n'esliujait l'argent et la fortune (pie parce <|u'il as-

LE MARCHAND D'AiNVERS.

suraif, par ià, le sort de celles (|u'il aimait pardessus tout. Elles, qui étaient le but de ses soins et de ses inquiétudes, ne pouvaient-elles donc pas le consoler el relever son courage? Pour ne pas les attrister, il cachait ses souffrances; mais elles n'accepteraient pas ces généreux sacrifices et exigeraient leur part légitime dans son chagrin.

Madame Verboord se dirigea vers l'angle de la chambre.

— Thérèse, allez au bureau, dit-elle à la servante qui se présenta quelques instants après, et dites à M. Banks que je désire lui parler.

Ce nom (it lever la tète à Félicité, et un sourire plein d'espoir brilla à travers ses larmes.

A peine madame Verboord fut-elle assise de nouveau, que Raphaël Banks se présenta dans sa chambre.

L'appel bienveillant de madame Verboord l'avait surpris apjréablement; car il espérait voir Félicité, et cette espérance suffisait pour faire battre son cœur de joie.

Lorsqu'il vit couler des larmes sur les joues de la jeune fille, il fut pris de pitié. Elle lui adressa un regard de douceur. 11 resta au milieu de la chambre et balbutia un salut.

— Veuillez vous approcher, monsieur Banks, dit matiame Verboord d'un ton sérieux. Prenez cette chaise et asseyez-vous près de la table. Ce que j'ai à vous dire est important, et je ne saurais parler à mon aise, si vous étiez debout devant moi.

Le jeune homme s'assit.

— Monsieur Banks, reprit -elle, mon mari est foit triste; il paraît craindre un danger menaçant ou regretter un malheur accompli. Connaissezvous la cause de son chagrin ?

Raphaël, surpris par cette question inattendue, hésita un moment, comme un homme qui cherche une réponse. Enfin il murmura :

— Madame sait bien que monsieur est très soucieux depuis trois mois; c'est le résultat d'une agitation nerveuse.

— Oui, cela est très pénible pour moi et pour ma Félicité; mais ce n'est pas ce que je vous demande. Nous sommes convaincues que M. Verboord a en ce moment une raison particulière d'être inquiet, et qu'il nous cache cette raison pour ne pas nous causer du chagrin. Nous voulons la connaître pour Is consoler, comme c'est notre devoir. Vous connaissez sans doute cette cause, puisque vous jouissez de toute sa confiance. Eh bien, nous vous prions, monsieur, de nous dire ce que nous désirons ardemment savoir :

Cette prière mit Raphaël dans le plus grand embarras; il murmura en balbutiant :

— Madame, je vous prie de m'excuser. Ce que

mon patron a cru devoir vous cacher, je ne puis, contre son gré, vous le dire.

— 11 y a donc quelque chose d'extraordinaire, quelque chose île grave ? Et vous le savez, monsieur?

— Soyez assez bonne et assez généreuse, madame, dit le commis, pour ne pas insister davantage. Je crois savoir, en eiTef, pourquoi mon maître est inquiet depuis son dernier voyage à Brasschaet; mais, puisqu'il ne vous en a pas parlé, vous comprendrez sans doute que je n'oserais jamais révéler ce qu'il veut garder secret.

— C'est donc bien terrible? s'écria madame Verboord avec angoisse. Un malheur, un désastre menacerait mon mari, et je ne pourrais pas le savoir?

— Mais non, madame, il ne s'agit pas de désastre ni de malheur, du moins dans ma pensée, dit Raphaël ému de compassion et presque poussé à l'indiscrétion par le regard doux et suppliant que Félicité fixait sur lui.

— Consolez-nous tout à fait, mon bon monsieur Banks, supplia madame Verboord; dites-nous ce qui inquiète mon mari, nous vous en serons reconnaissantes comme d'un bienfait.

Le jeune homme secoua la tète avec hésitation.

Félicité s'approcha de lui, tint ses yeux remplis de larmes fixés sur les siens, leva les mains vers lui, et dit d'un ton suppliant :

— Ah ! Raphaël, soyez bon ! Si vous persistez dans votre mystérieux silence et si vous partez, j'aurai beaucoup de chagrin et je serai convaincue qu'un grand danger menace mon père. Vous qui êtes si bon, ayez pitié de notre douleur. Tranquillisez ma mère; donnez-moi le moyen de consoler mon père à son retour! Vous refuseriez? Dois-je donc croire que mes larmes vous laissent insensible? que vous n'avez pas la moindre amitié pour moi ?

— Eh bien, madame, dit le commis, profondément ému et tout à fait vaincu, j'espère que monsieur me pardonnera cette indiscrétion. Ce que je vais vous dire vous délivrera du moins de votre appréhension; c'est mon excuse. Vous savez que mon patron a une partie considérable de café dans ses magasins. Dimanche, déjà, les nouvelles faisaient prévoir une forte baisse de l'article; c'est pourquoi je quittai si inopinément la maison de campagne. Depuis ce moment, la baisse a fait des progrès continuels; et, si nous devions vendre aujourd'hui, M. Verboord perdrait en elTet une partie de sa forlune.

— 0 ciel ! s'écria madame Verboord, je comprends le chagrin de mon mari!

— Pauvre père, soupira Félicité.

— Avec votre permission, madame, voire crainte

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