‹ [Œuvres complètes de Henri Conscience (volume 2)Chapitre 50 sur 115 · I.F, M A II Cil AND D'ANVKRS · texte numérisé non relu

I.F, M A II Cil AND D'ANVKRS

n't'St pas foiKJi'e. Je vais tâcher de vous le prouver. D'après certains bruits confus qui circulent depuis une (juinzaine de jours, quelques-unes des grandes maisons de commerce de Londres doivent avoir formé une coalition |)()ur accaparer la plus grande partie du café disponible de tous les marchés de l'Europe. N'atun'llemtMil. pour réussir dans cette entreprise, il faut produire une forte baisse sur le pri.v de l'article à bon marché. Plus tard ils feront monter le café à un cours exagéié, et ils réaliseront de grands bénéfices. l'onr de petits commerçants, celte baisse peut devenir ruineuse; en effet, hier déjà deux maisons peu itnportjinlt's ont sauté en ville; mais celui (jui peut attendre le moment faM)rable, au lieu de perdre, i^a.unera beaucoup. Mon j)atron n'a pas besoin de vendre, il peut garder le café jusqu'à ce que le cours soit favorable. Donc, madame, je ne vois pas de raisons d'être très inquiet.

Les deux femmes le regardèrent d'un regard incertain, comme si elles n'avaient pas compris tout à fait son explication.

Après un instant de réflexion, madame Verboord dit en hochant la tète :

— Oui, si la bais.se est le résultat d'une pareille association, alors le prix du café remontera, je le Comprends; maison étes-vous bien sur, Kaphai-I?

— Dans le commerce, madame, on n'est jamais sur d'aucune chose : on doit toujours se mettre à l'œuvre sur des calculs plus ou moins fondés. J'ai examiné toutes les dépêches qui me sont arrivées, il y a des mois, et j'ai suivi et combiné tous les mouvements de prix des princi|)anx marchés. Le stock du calé à Amsterdam et à Londres n'est pas plus grand qu'à la même épo(|ue de l'année passée ; la récolle des pays producteurs a été plutôt insnflisante qu'abondante; la vente publique de la Société commerciele néerlandaise est encore éloignée. Donc, la baisse doit avoir une cause tout à fait extraordinaire, et, d'après mon opinion, on la trouve dans une coalition des maisons de Londres. Cependant, si je me trompais, continua-t-il, il serait encore certain que le prix du café ne |ienl pas resler si bas, vu que nulle part il n'y a nn stock dépas.^ant les besoins de la consommation.

— Ah! lîaphat'l, il faut dire tout cela à mon père, interrompit Félicité avec nn .sourire joyeux. Il vous écoute volontiers; son inquiétude disparaîtra tout à fait.

— J'a lait ces calculs avec monsieur votre père, mademoiscll.', répomlil h- commis, et y lui ai dit tout ce qui me semblait pouvoir le tranquilliser.

— I!t pourquoi ne vous croit-il pas?

— Il me croit et me donne raison, mademoiselle; mais, un moment après, il doute et ri-lombe peu à peu dans ses premières inquiétudes. Il y a

des heures où l'homme, sans le savoir, se sent porté à ne regarder les choses que par leur côté le plus grave; mais cette sombre disposition d'esprit est |>assagère, et je suis bien sûr (jue mon |)atron ne restera |)as longtemps iiwjuiet.

— S'il |»ouvait en être ainsi (|ue vous l'espérez! dit madame Verboord. Certes, la perle de (inel- (|ue argent n'aurait en elle-même rien de très pénible pour nous; mais voir mon mari si plein d'anxiété, cela m'ôte tout mon courage. Vous parlez sincèrement, n'est-ce pas, mon ami? Ce n'est pas seulemeut pour nous consoler que vous montrez une si grande conliance?

— Je puis vous ilonner une preuve de ma sincérité, répondit le jeune homme. Monsieur vous a dit probablement que j'avais hérité. Cet argent doit m'étre cher, car tout mon avenir est fondé sur sa conservation. Eb bien, madame, j'en ai employé une bonne partie à acheter quehjues balles de café. Si la crainte de mon patron se réalisait, je serais presi|u'ii moitié ruiné par mon premier essai. Il laul donc (|ue j'aie une grande conliance dans la hausse des |)rix, puisque j'ose y exposer le bonheur de ma vie.

Madame Verboord secoua affirmativement la tôle; Félicité applaudit aux paroles du jeune homme.

— Maintenant, dit Raphaël en saluant, je demande la permission de retourner à mon bureau. Il vient beaucoup de monde, et, comme monsieur n'est pas à la maison, il faut recevoir les gens. Soyez certaine, madame, (ju'il n'y a aucun danger réel, et que vous pouvez attendre tranquillement des circonstances plus favorables.

Il se retourna et (il quelques pas vers la porte; mais la jeune fille courut à lui et dit d'une voix étouffée :

— Oh ! merci, merci, Raphaël, pour la bonne consolation que vous venez de donner à ma mère! Parlez-en encore à mon père, et dites-lui qu'il n'a pas de raisons d'être in<|uiet. Voire parole douce et persuasive le délivrera de sa crainte, et moi, Ra- |)liucl, je n'oublierai jamais votre dévouement et je vous serai toujours reconnaissante.

Le jeune homme frémit; car Félicité, pour l'encourager, lui serrait amicalement la main. Tout ému de joie, il sortit de la chambre en murmurant des paroles sans suite.

Dans le bureau, il y avait (|uel(]ues personnes r|ui atlcndaient, la plupart des courtiers et des commis voyageurs ({ui venaient montrer des échantillons di' différentes marchandises ou demander le prix des articles de la maison Verboord.

Comme Raphaël n'avait pas reçu d'ordres spéciaux pour le.> affaires, il satisfit en peu de temps aux demandes des visiteurs, et bicntOl le derjiier quitta le bgreau.

LE MARCHAND U'ANVKUS.

Le jeune homme s'approcha ensuite des autres commis, leur distribua leur ouvrage; puis il se mit à écrire en silence à son pupitre. Sa plume s'arrêtait souvent, tandis qu'un sourire venait errer sur ses lèvres. 11 pensait à Félicité, à son regard si doux, à sa poignée de main amicale, et son esprit se perdait peut-être dans la contemplation d'un avenir radieux.

Il y avait quelque temps que personne ne s'était présenté au guichet, lorsqu'un jeune homme accourut dans le bureau en riant et en se frottant les mains.

— Tu parais bien content, l'ami AVaIput? dit Raphaël. Y a-t-il de bonnes nouvelles?

— Comment ! tu ne sais pas ? s'écria joyeusement le commis voyageur. Une hausse soudaine sur le café! La baisse était causée par de fausses nouvelles. Il est arrivé sur le marché des ordres d'aclieterde grandes quantités de café. On annonce une importante amélioration d'Amsterdam. Deux liards par livre, Raphaël ! Je suis accouru d'abord ici pour voir si M. Verboord voulait se défaire de sa provision de café.

— Il n'est pas à la maison, François, répondit le commis. Dans tous les cas, il ne voudra pas. Il y aura encore trop de perte pour lui ; et, comme le prix est à la hausse maintenant, il voudra naturellement attendre.

— Et tu le garderas aussi, n'est-ce pas ? Tu as raison. Quoi qu'il en soit, sur le café que je t'ai vendu avant-hier, tu gagnes déjà quatre cents francs.

— Je te le vends ! s'écria le jeune homme avec une joie subite.

— Pourquoi si vite ? Le prix montera encore.

— C'est mon j)remier gain, François. J'ai hâte dele réaliser. lime sembleque j'ai trouvé un trésor !

— En elTet, je me rappelle encore combien la première affaire heureuse que je fis — et elle était encore plus minime — m'émut et me fit plaisir. Ainsi, tu cèdes ton café à deux liards de bénéfice. Je le prends; il est vendu.

Contenant sa voix, il murmura à l'oreille du commis :

— J'ai peu de temps, car il y aura beaucoup de mouvement dans les bureaux. Cependant je voudrais te parler un instant en particulier si c'est possible.

Raphaël sortit du bureau et le conduisit devant une des portes du vestibule.

— Voici le cabinet de monsieur, dit-il en l'ouvrant. Nous pouvons y causer en sûreté. Il me semblait bien que la hausse des prix du café n'était pas la seule cause de ta gaieté. Si je ne me trompe, tu n'avais pas même de café. Je parie que tu vas me parler de Lucie Spelt.

— Justeinenl ! reprit François. Il y a une nouvelle, une grande nouvelle. Sera-t-elle favorable, je ne le sais pas; mais je suis content comme s'il devait m'arriver un grand bonheur aujourd'hui. C'est un pressentiment, et, quoi que je fasse pour devenir raisonnable et modérer mon espérance, tout se teint de rose à mes yeux. Ah ! quel service inestimable tu m'as rendu pour tes bonnes paroles chez M. Spell. Le père de Lucie a fait savoir hier à ma mère, par une lettre très aimable, qu'il se proposait de venir lui parier ce matin d'une alfaire iniportante. C'est la première fois que M. Spelt s'annonce si cérémonieusement. Que dis-tu de cette nouvelle, ami Raphaël ?

Le commis prit la main de François et répondit avec une sympathie sincère :

— Allons, allons, c'est une affaire conclue; on va fixer les conditions de ton mariage. Gela me fait autant de plaisir, François, que si j'étais le futur époux.

— Il y a cependant une chose qui ne me paraît pas très claire, murmura le commis voyageur. Si, par hasard, nous vendions d'abord la peau de l'ours? Je me demande pourquoi M. Spelt n'a rien laissé soupçonner de son intention à Lucie. Voudrait-il dire à ma mère que je dois renoncer à tout espoir?...

— Pas du tout, François. S'il veut parler à ta mère, en particulier, c'est pour régler avec elle les conditions matérielles de ton mariage. Oui, oui, ami Walput, tous tes désirs vont être accomplis, n'en doute pas...

— Je voudrais douter, que je ne le pourrais vraiment pas, s'écria joyeusement François. Ah î Lucie Spelt, ma femme ! Tiens, Raphaël, je dispose de toi sans demander ta permission. Tu seras mon témoin... et fasse Dieu que je puisse te rendre bientôt le même service.

— Bientôt, bientôt ! répéta le commis avec un sourire d'incrédulité sur les lèvres.

— Qui sait? s'écria François. Depuis avant-hier, je crois que l'impossible est devenu possible. Ce que M. Verboord m'a dit de toi.

— Comment ! M. Verboord t'a parlé de moi ? interrompit Raphaël avec une émotion subite.

— Oui, et d'une façon qui m'a donné beaucoup à rélléchir. Le cœur me battait de joie pour toi.

— Mais, pour l'amour du ciel, François, que disait-il de moi?

— J'étais au café, près de la Bourse, lorsque M. Verboord entra et se plaça à la même table que moi. Il est très bienveillant envers moi, tu le sais. Nous causions des affaires de commerce, lorsque par hasard je prononçai ton nom à propos des quelques balles de café que je t'ai vendues. Làdessus, M. Verboord s'est mis à porter aux nues

lE MAIICIIAM) DA.NVEIIS.

ton iiitelligtMice et loii aciivitr; il a dil i|ue tu ilcvieiulrais très richo un jour et (|iie, mieux (juc personno, tu inèriles d'èlre litMiieux. E\\ un mot, Ra|tlia('l, il n'y a auiMinc (lualilé du cci'ur ni de r«'S()rit dont il ne te reconnaisse doué, et il parle d»' toi en des ternu^ssi naltours,que jecrusciili-iulre un |ièie ([ui vantail les vertus d'un lils aimé. Alors j'ai compris ton espérance, et je me suis réjoui à la pensée que les douleurs d'un amour malheureux te seront prohaldement é|)ari;nées.

Le cœur do KaphaiM battait violemment en écoutant lt!S paroles de son ami. Il lesta silencieux comme s'il était ploiiijé dans un rêve.

— Allons, dit Walput, du moins je ne serai pas seul content. Ceci non plus n'est pas une mauvaise nouvelle, n'est-ce pas? Adieu, naphaiM !

Le commis lui serra chaleureusement la main, l'accompagna jus(ju'à la porte du cabinet, et lui dit d'un ton profondément ému :

— .Merci, merci, pour ta bonne amitié.

Lorsipi'il fut seul, Uapliad entra dans la chambre

et resta un instant immobile, le regard (ixé vers la terre; mais bientôt il poussa un cri de joie, et ses yeux élincelèrent.

— Qualr* cents francs, murmura-t-il. J'ai gagné quatre cents francs! Quelle impression me •ait ce premier gain! Si Félicité le savait! Cette nouvelle la convaincrait, elle et sa mère, (|ue la crainte de M. Verboord n'est pas londée.

Il quitta le cabinet et entra dans le vestibule, au bout du(iuel il frappa à une porte, et l'ouvrit après avoir reçu une réj)onse.

— Excusez-moi, madame, s'écria-t-il avec un enthousiasme contenu, je crois queje vous ferai plaisir en vous apprenant une bonne nouvelle. Il va une hausse subite sur le prix du café!

Lesdeux femmes, surprises, se levèrentets'approchérent de lui.

— Dieu soit loué, s'écria Félicité, de délivrer ainsi mon père de ses inquiétudes.

— Les prix sont-ils donc montés tout d'un coup à un cours favorable? demanda la dame avec quel- (|ue incrédulité.

— Pas tout à fait, njadaine, répondit Uaphaël, mais ils montent encore et mon maître pourra probablenif'ut vendre le sien avec avantage. Moi qui ai acheté le calé à un cours moins haut, je l'ai vendu et j'ai gagné quatre cents francs.

Cette nouvelle n'eut pas le résultat que le commis en attendait. L'ri léger sourire plissa les lèvres de madame Verboord; la jeune tille le regarda avec étonnement, comme prmr lui demander comment un gain si minime pouvait le ravir de joie.

— Ah! .s'écria llaphael, je suis commerçant, Dieu bénira mes efforts. Je travaillerai, je courrai, je suerai sang et eau, je forcerai le sort à me de-

venir favorable. Ce premier pas décille de toute ma vie; il me montre ilans l'avenir un but brillant, et je l'atteindrai, (juels <|ue soient les obstacles qui s'élèvent devant mes pas.

— C'est donc bien vrai (|ue \oiis allez devenir négociant? demanda la jeune lille d'un ton de mécontentement. Vous serez d(uic aussi soucieux et in(|uiel? .Ne faites pas cela, vous vous en repentirez- Je deviens toute triste rien (\uk vous entendre dire cela.

— En effet, mon ami, ajouta madame Veibooid, vous pourriez peut-être choisir une carrière plus agréable.

— .Mais, madame, je me sens appelé au commerce, répliqua le jeune homme, poussé par une irrésistible vocation. S'il est vrai (|ue Dieu m'ait donné quebjues (jualités d'esiuil, c'est certes pour cette partie-là, et je ne reconnaîtrai pas ses dons avec ingratitmle. Je veux devenir riche, très riche, et je le deviendrai, soyez-en certaine.

— l'auvre Haphaël ! soupira Félicité comme effrayée. Que lui arrive-t-il donc!

— Calmez-vous, monsieur, dit la mère. Certaineni(*nt, nous v(ms félicitons de vutre bénéfice; mais (juatre cents francs ne sont pas une fortune.

Le commis devint rouge de honte; il lui sembla qu'il s'était laissé aller trop loin, et surnionlant son agitation :

— F\cusez-moi, madame, balbulia-t-il. J'ai tort elje dois vous paraître insensé, mais c'est pour moi une foi inébranlable que la fortune ne me refusera pas ses faveurs. Kn tout cas, si j'éclinue, ce ne sera pas faute de zèle et d'activité... Et cependant... non, je ne me tronipe pas.

— Je b; vois, dil madame Verboord en hochant la tête, les brtns conseils n'y feraient rien. Vous êtes possédé du démon du commerce. J'ailmelsque ces calculs continuels et ces luttes incessante> contre le sort aient (jiiebjue chose d'attrayant p»»ur un homme; mais cela ne fait certainement pas une vie agréable et h la lemme et aux enfants; et vraiment, monsieur Manks, j'aimerais mieux vous voir entrer dans une autre carrière.

— Je vous en prie, Uaphaël, ne vous faites pas commerçant! murmura Félicité.

Le jeune homme était très ému, lecd-ur lui battait violemment. Que signifiaient les paroles de madame Verboord? Pourquoi semblait-elle inquiète du sort réservé à sa future femme? Quel était le sentiment qui |)oussail Félicité à le supplier de renoncer au commerce? La |irédiction de son ami François Walput se réaliserait-elle? .Mais le commerce était le seul moyen de faire fortune.

Toutes ces idées traversèrent son cerveau avec la rapidité de l'éclair. Ce lut avec héaitation (|u il ré|)ondit .

LE MARCHAND D'ANVERS

— Madame, le mobile le plus puissant d'un commerçant, le but de tous ses soins et de toutes ses inquiétudes, c'est le sort de sa famille. Quelle plus grande preuve d'amour peut-ou lonncr à ceux qui nous sont chers, que de consacrer toutes les forces de sou esprit, toute sa vie à leur bien-être? Et quand Dieu bénit nos efforts et que la fortune les récompense, à quoi nous sert l'argent gagné? A rendre notre femme et nos enfants heureux, à les entourer de luxe et de délices, et à pouvoir dire : » Voici le fruit de mon zèle et de mon amour ! »

La mère de P'élicilé regardait le jeune homme avec étonnement, et elle allait lui faire une remarque; mais tout à coup la porte s'ouvrit, et M. Verboord entra dans la chambre.

11 paraissait tout à fait changé; sa physionomie était éclairée par une expression de joie, il riait même à son entrée. Il feignit de s'étonner de la présence du commis, et dit en s'arrêtant à quelques pas :

— Tiens, tiens, il me semble que vous usez agréablement le temps. Moi qui croyais que M. Banks ne quittait jamais le bureau en mon absence !

— Madame aura la bonté de m'excuser près de vous, monsieur, murmura le commis en s'inclinant profondément.

Il voulait se diriger vers la porte, mais le négociant le retint par la main.

— Non, restez, dit-il, j'ai à vous parler.

— Ne soyez pas fâché parce que Raphaël a quitté le bureau, dit madame Verboord. Je l'ai fait appeler pour lui demander la cause de votre inquiétude. C'était une heureuse inspiration, car il nous a apporté de bonnes nouvelles et nous a consolées.

Sans faire en apparence attention à cette explication, le négociant s'approcha de sa tille, prit sa tête entre ses mains et lui appliqua un tendre baiser sur les joues.

Félicité, surprise par cette douce caresse, sauta au cou (ie son père.

Dès qu'il put se dégager de l'étreinte de la jeune tille, M. Verboord s'approcha de sa femme et, lui serrant les mains :

— Ma bonne Laurence, je vous ai fait de la peine? Il faut me le pardonner. Il y a de bonnes nouvelles, et nous pouvons penser que tout danger est passé. Je ne suis pas fâché contre Raphaël. Je sais peut-être ce qu'il est venu vous annoncer.

— La hausse du prix du café.

— Ah! mon garçon, dit-il en menaçant le commis du doigt, vous parlez des affaires de commerce avec les femmes. Ce n'est pas prudent.. . Néanmoins, puisque vous avez consolé ma femme et ma lille,

je vous remercie. Heureux coquin qui ose risquer son argent à l'étourdie, et qui lire immédiatement prolil de son imprudence ! Car si vous voulez vendre, Raphaël, vous gagnez déjà quelque chose sur votre café.

— J'ai vendu, monsieur, répondit Banks avec un regard où brillait une (lerté contenue.

— Déjà ! ce n'est pas raisonnable.

— J'ai gagné quatre cents francs, monsieur.

— Mais si vous aviez attendu ? Maintenant que les prix sont à la hausse...

— En effet, monsieur; mais la pensée d'un premier gain m'ensorcelait.

— Dites donc, mon père, s'écria Félicité, n'estil pas vrai que Raphaël a tort de se faire commerçant?

— Pourquoi donc, mon enfant?

— Je ne sais pas, papa; il me semble que c'est une triste profession, et vraiment si j'étais libre de mon choix, je ne voudrais jamais devenir la femme d'un commerçant.

— Au contraire, ma chère, dit M. Verboord en riant, j'espère bien que tu n'auras jamais d'autre mari qu'un commerçant. Tu ne vois que le revers de la médaille; mais, mon enfant, si je n'avais jamais fait de commerce, comment m'aurait-il été possible d'amasser une fortune et de vous assurer un sort convenable dans le monde? Le commerce est le seul moyen de s'enrichir.

Il mit sa main sur l'épaule de Raphaël et dit :

— Et voici un gaillard, Félicité, qui ira peutêtre plus loin que ton père, s'il veut être prudent.

— Oh ! monsieur, je vous remercie mille fois de l'intérêt que vous me témoignez, murmura le commis osant à peine parler, de peur de montrer quelle orgueilleuse et téméraire croyance était descendue dans son cœur.

Le négociant comprit à ses yeux étincelants qu'il acceptait la prédiction avec une confiance sans bornes.

— Vous ne devez cependant pas trop espérer, dit-il, surtout ne pas espérer trop vite. Le commerce a ses vicissitudes, et il faut beaucoup de temps et beaucoup de bonheur pour amasser son premier capital; mais ayez courage, vous êtes jeune, et, dussiez-vous souffrir quelques revers, à la lin, je le crois, vous gagnerez de quoi faire de grandes affaires... Maintenant j'ai quelque chose à vous dire à la hâte... Dans deux minutes je suis de retour, Laurence.

Le négociant conduisit, le commis jusque dans le corridor; là, il s'arrêta et lui dit :

— Ainsi vous connaissez le mouvement qui s'opère sur le café?

— Oui, monsieur, François Walput m'a donné deux liards de gain par livre.

LE MAIICHANI) H'aNVEIIS.

— La hausse est (h'-jà à ileux el deiiii, et elle continuera. Je loiiimence :i espérer (|ue je me tirerai avec avantaj,'e de celte allaire. J'ai même tant de confiance, que j'achèterais encore du café, si j'avais de rarjipnt disponible.

— Dans deux ou trois jours peut-être, monsieur, le café reviendra à son haut cours de la saison, remarqua lla|thaeL Alors, nous pourrions payer les elVets sans devoir attendre l'envoi d'ariienl d'Amérique.

— C'est justement de cela que je veux vous parler, interrompit M. Verboord. J'ai trouvé un moyen tout prêt. Vn bon ami, qui n'a pas besoin de se déranger pour un ou deux millions, ma ollerl ses services. Bien que je ne lui aie pas encore dit (jue sa bienveillance me deviendrait nécessaire, je suis bien sûr qu'il consentira immédiatement à tout ce que je demanderai. Ne vous inijuiétez doue plus de celte affaire.

— Monsieur est bien sûr (jue l'argent sera prêt? demanda Haphad.

— Certainement. Puisque le riche négociant Dorneval m'a prié avec insistance de lui offrir Foccasioii de m'obliger.

— M. Dorneval ! murmura Raphaël avec un léger frisson.

— Kli bien, qu'y a-t-il d'éloniianl dans ce nom".' demanda .M. Verboord en riant.

— Uien, monsieur, répondit llaphaél se contenant avec elfort; mais si vous allcndiez jusqu'à demaitj. Qui sait? vous n'aurez peul-èlr»; pas à implorer le service d'autrni.

— Non, je veux ôter ce souci de ma tète; aujourd'hui même, je vais parler à mon ami Dorneval. Allez au bureau, et, s'il y a quelque chose d'extraordinaire, faites-moi avertir.

Uaphai I fit un pas pour accomplir l'ordre de son maître ; mais, poussé par une singulière pensée, il se retourna et dit :

— Monsieur, je |)0>Jsède maintenant dix mille quatre cents francs. Je serais heureux que vous eussiez la bonté de les employer.

Le négociant éclata de rire, et, tandis (|u'il poussait son commi^^ avec une ironie amicale, il s'écria :

— Bien, bien, est-il possible? Il m'offre un prêt, comme un grand capitaliste! Merci, mon garçcm, de votre bonne intention, mais nous n'en sommes pas encore là.

M. Verboord se promenait «lans une vaste salle d'une maison du (iraml-Marché. Il paraissait attendre fjuelqu'un ; car il regardait avec dislrac-

tion des gravures pendues h la muraille et tournait la tête vers la |>orte au moindre bruit qu'il enlendail dans le vestibule ; mais son extérieur ne trahissait point une préoccupation pénible.

Un monsieur entra avec une h;\te visible, courut au négociant et lui prit la main.

— Ah ! mon bon ami Verboord, vous m'excuserez de vous avoir fait attendre quebjnes instants, le banquier Schorul me retenait. Que je suis heureux de vous voir! J'avais l'intention d'aller vous voir demain. Vous me prévenez, je vous remercie. Nous allons traiterd'uneaffaire importante, n'est-ce pas?

— Importante, oui et non, répondit Verboord. Pour moi, peut-être, mais pas pour vous.

— Je parie que j'ai deviné le but de votre agréable visite.

— C'est impossible, monsieur Dorneval.

— Impossible? Vous venez me parler d'une belle et charmanlo demoiselle (jui, à ma soirée, a ébloui les yeux de tous les jeunes gens.

— Vous vous trompez, M. Dorneval.

— En un mot, de la charmante mademoiselle Félicité Verboord ?

— Pas du tout, je viens vous parler d'affaires matérielles, d'argent, de fonds.

— Tiens, tiens, c'est autre chose ! murmura Dorneval avec une légère nuance de déception. Asseyez-vous, j'écoute.

— Permettez-moi, commença M. Verboord, de vous donner (juelqucs explications nécessaires, avant que je vous dise pourquoi je suis venu aujourd'hui. Mes affaires sont un peu embrouillées.

— Vos affaires embrouillées ? Vous m'ellrayez ! interrompit Dorneval avec une grande surprise.

— Ce n'est pas là ce (jue je veux dire, reprit le l)èie de Félicité en souriant. Juf;ez-en. Sur l'ordre exprès de mon correspondant de Charleston, — la maison Christoval Ortado, — j'ai envoyé presque toute une cargaison de tissus de coton. L'époque à laquelle on devrait eu faire le paiement est échue.

— Ft vous n'en recevez pas de nouvelles?

— En ell'el... Comment savez-vous cela, monsieur Dorneval ?

— C'est que, par le même vaisseau, j'ai envoyé à la maison Christoval Ortado une partie de soie et (|ue j'attends aussi un envoi d'argent. La navigation a été très difficile dans la mer d'Améri(|ue par les violentes tempêtes. Li maison Orlado remplit toujours exactement ses engagements.

— Et votre envoi était-il considérable ? demanda M. Verboord avec quelque inquiétude.

— Très considérable ; une grande quantité de soie. Mais achevez, mon ami.

— Le prix d'achat de cette cargaison de coton reprit Verbo;ird, a lait naturellement un vide dans

LE MARCHAND D'ANVERS

11 prit le bras de Banks. (Page 34.)

ma caisse. Par hasard, une autre partie de mon capital est immobilisée dans un stock de café que je ne puis vendre maintenant sans grandes pertes. J'ai fait des traites qui échéent lundi prochain. S'il arrivait que le retour de mes fonds d'Amérique tardât jusqu'après cette date...

— Ah ! je comprends, interrompit l'autre. Il vous faut quelque argent comptant.

— Pour quelques jours. Peut-être n'en aurai-je pas besoin.

— Et vous ne voulez pas invoquer la bienveillance de votre banquier, pour sauvegarder votre crédit de toute atteinte.

— C'est cela, monsieur Dorneval. Jusqu'ici, je n'ai rien perdu ; tout mon capital est intact ; il y a toute sûreté.

— Et c'est à moi que vous venez demander ce service? Eh bien ! je vous remercie du fond du cœur de cette preuve d'amitié.

— Que voulez-vous dire? demanda M. Verboord en le regardant avec un air de doute.

— C'est tout simple. Vous n'avez pas besoin de tant de détours. Envoyez-moi des promesses de payement à un mois ou plus longtemps, comme vous voudrez, je ferai les fonds. Ma confiance en vous est illimitée, et je suis charmé d'avoir trouvé l'occasion de vous prouver ma bonne volonté ; disposez librement de ma fortune.

M. Verboord était profondément touché de la façon aimable et généreuse avec laquelle Dorneval lui accordait le service demandé. Il lui prit la main et le remercia chaleureusement, puis se leva comme s'il se disposait à partir.

— Non, asseyez-vous et restez encore, dit Dorneval. Moi aussi j'ai à vous parler d'une affaire importante.

— Si je pouvais vous montrer combienje suis sensible à votre bonne amitié! murmura M. Verboord.

vu.

LE MAUGHAM) D'A.WEIIS.

— Vous le pouvez, répomlit Donieval : et je ne doute pas que Vdus ne le fassiez. (]oinine vous, je crois (|u'une pelite explicalion est iit'Ct'ssairc. — Voici l'alTaire, conlinua M. Donieval ; madame Verboord et votre fille Ft'licilé élaiciil à ma dernière soin'e. Si je ne nu; trompe, c'i'lait la première apparition de votre charmante fille dans le monde. Pouniuoi donc, mon ami, leuez-vous ce trésor si lonj;temps cacliô? On ne peut pas être si é},'oisle à l'ci^ard de ses enfants. Quoi (ju'il en soit, les yeux de tous les jeunes i,'eiis ont éti"', pendant toute la soirée, fixés sur mademoiselle Félicité. On raconte des merveilles de son naturel, de sa simpliciti' et de son esprit.

— Vous êtes trop bon, monsieur, et vous exagérez, pour flatter mon orgueil paternel, dit M. Verbooril avec nn sourire de vanité.

— Pas du tout ; et la preuve do ma sincérité, c'est que mademoiselle Félicité a rendu mon fils Alfred, qui est sérieux comme un grand livre, amoureux jns(|u';i la folie. De|iuis ce jour, le pauvre garçon en a perdu le sommeil, fait des pâtés dans mes livres, commet des bévues, écrit des bêtises dans mes lettres et n'est même pas en état de faire une. addition ^ans fautes. J'ai vraiment compassion de lui, et je commence àcraindre, que si cela durait, il ne restât idiot pour toute sa vie. — Vous paraissez étonné ? 11 y a de quoi, je le reconnais. Je lui ai dit de faire plus ample connaissance avec mademoiselle Félicité; mais il n'ose risquer aucune démarche à cet effet. Pour le corn mené, il n'y a pas d'Iiomme |)lus exact et plus entreprenant que lui ; mais quant aux affaires d'amour, il est timide et ignorant comme un enfant de sept ans. Je croyais le conduire demain chez vous. Il trcnd)lail déjà d'av.mce. Puisque vous êtes ici, je profite de l'occasion pour vous demander votre opinion là-dessus.

M. Verboord attendit iiuehpie temps avant de répondre. Puis il murmura avec hésitation :

— Mon ojiinion sur quoi ?

— Mais sur une intimité plus grande entre nos familles, peut-être sur un mariage prochain entre mon Allred et votre Félicité '.'

— Est-ce sérieusement que vous parlez? demanda Verboord avec incrédulité.

— Orles, très sérieusement! on ne plaisante pas avec le bonheur de ses enfants. Ainsi, vous consentez à ce (|ne je vienne, de temps à autre, TOUS voir avec mon Ids?

— Je suis vraiment confus, monsieur D(»rneval. Que vous dirais-je? J'ai les larmes aux yeux. Comment ! vous accepteriez ma Félicité pour votre belle-fille.' .Ma lamille serait unie à la vôtre par les liens du sang? Je n'aurais jamais osé esj)érer un tel honneur, un tel bonheur.

— ^'exagérez pas, mon bon monsieur Verboord, dit M. Dorneval en lui serrant joyeusement la main. Certes, ma maisjn jouit d'une belle renommée, el, sous ce rapport, je m'estime heureux qu'une alliance entre nous puisse aussi favoriser vos affaires. Vous êtes un brave et honnête homme pour qui j'ai toujours eu une estime particulièie ; mais, à parler franchement, il n'y a pas (le générosité dans l'offre que je vous fais. Supposez que ma fortune soit cin(| fois pins grande (juc la vôtre. J'ai six enfants, el vous n'avez qu'une fille uni(|ue; vous avez donc de l'avance sur moi. N'est-ce jias ainsi ?

— Il vous plaît de faire nn tel cah ni, balbutia •M. Verboord. Vraiment, voîre offre généreuse me confond; je puis à peine croire que je ne rêve pas. Ah ! j'aime Félicité plus que ma vie, plus que ma fortune. Un pareil mariage pour elle dé|)asserait tous mes souhaits.

La conversation resta un instant interrompue. Tout à coup, M. Dorneval dit en se frottant les mains :

— Ah çà! mon ami, i)uisque cette union entre nous ne vous sourit jtas moins qu'à moi, je vous demande pourquoi nous tarderions tant à nous décider? Si je dois conduire souvent mon fils chez vous, nous allons être dérangés dans nos habitudes, el nous perdrons un temps précieux. Alfred restera distrait et rêveur; je crains qu'il n'embrouille mes affaires dans le bureau. D'ailleurs, pourquoi le laisser souffrir inutilement? Ne vaudrait-il pas mieux fixer immédiatement le mariage? Qu'en dites-vous? Est-ce que vous y consentez?

Verboord était ému, et il ne répundit <|ue par des signes affirmalifs.

— I-lh bien ! voici mes conditions, reprit Dorneval. Je donne à mon fils un intérêt dans ma maison |iourune (|uole-part de cent mille francs et de plus un traitement annuel de six mille francs, cojnme premier commis dans mes bureaux. Vous donnerez également à votre fille un intérêt de cent mille francs. Si plus tard nos enfants veulent élever une maison de commerce à leur compte, nous mettrons chacun de notre côté le capital de leur dot à leur disposition. Acceptezvous ces conditions ?

— Sans hésitation, avec bonheur! répondit M. Verboord.

• — J'ai encore trop besoin de mon (ils pour ne pas désirer qu'il reste près de moi. Il est mon jtremier commis, el il me remplace pendant mon absence; il deviendra mon associé. Félicité demeurera donc chez moi. Je ferai approprier tout l arrière-corps de logis, el le lerai orner avecas.sez de luxe pour qu'il soit digne de la femme de mon

LE MAIICIIANIJ D'ANVERS.

fils aillé. Soyez tranquille, Félicité sera aimée et fêtée ici comme une reine. Et puis, Verboord, cela nous donnera l'occasion de nous voir tous les jours et de devenir de bons amis... Est-ce décidé? Topez là ! avant huit jours nous signerons le contrat.

M. Verboord prit vivement !a main qu'on lui tendait :

— Merci, merci, dit-il. Ah! que ma bonne Félicité sera contente! Comme sa mère se réjouira d'une union si honorable pour son enfant !

Dorneval se leva et M. Verboord fit de même.

— Ainsi, demanda le premier, comme s'il se rappelait une circonstance oubliée, vous ne doutez pas que mademoiselle Félicité n'accepte avec joie la main de mon fils?

— Soyez tranquille. Elle parle avec tant d'enthousiasme de votre soirée, du plaisir qu'elle y a eu, et surtout de l'amabilité de votre fils, que, sur ma parole, j'avais déjà pensé qu'une subite all'ection s'était emparée des deux jeunes gens..

— Ah ! tant mieux! Mon Alfred est un garçon qui semble né pour le bonheur : tout lui réussit, si vous ne vous trompez pas. Félicité est encore jeune...

— En effet, mais un mariage si favorable, si brillant! M. Alfred est un jeune homme beau, aimable, intelligent, et qui est déjà bien vu dans le commerce. Tout conspire donc ici pour nous faire regarder ce mariage comme une faveur particulière du sort. N'ayez aucune crainte, monsieur Dorneval, je connais ma fille. La chose se présentât-elle sous des conditions moins belles, il suffirait que je la désirasse pour la faire accepter par Félicité.

— Vous ne pourrez encore rien me dire à la Bourse; le temps vous manquera pour parler à votre fille.

— Peut-être. Je cours tout d'une haleine à la maison pour annoncer la joyeuse nouvelle.

— Dans tous les cas, Verboord, je vous verrai ce soir à la Philotaxe. Portez-vous bien. Jusqu'à l'heure de la Bourse ou jusqu'à ce soir !

Ils allèrent ensemble jusqu'à la porte de la maison, et se serrèrent encore une fois la main.

M. Verboord traversa en toute hâte le Grand- Marché et atteignit sa demeure en quelques minutes.

Dans la cage de l'escalier, il s'arrêta pensif, et, tandis qu'il essuyait la sueur de son front, il murmurait en lui-même :

— Calmons-nous. Une joie trop subite pourrait la rendre malade; il faut un peu de prudence.

A ces mots, il ouvrit la porte de la chambre, £Ourut à Félicité et la serra sans mot dire contre son cœur, tandis au'une larme brillait dans ses

yeux. Il vint embrasser sa femme de la même façon; mais lui dit quelques paroles à l'oreille.

Madame Verboord recula et leva les mains au ciel. Sa figure rayonnait de bonheur. Ses lèvres remuaient, et elle semblait vouloir parler; mais, sur un signe de son mari, elle se contint.

Félicité, stupéfaite et émue de la joie de ses parents, courut à eux et s'écria :

— Pour l'amour du ciel, mon père, dites-moi ce qu'il y a. Vous paraissez si content, que le cœur me bat d'émotion.

Le négociant jeta un profond regard dans les yeux de sa fille.

— Ne puis-je pas savoir ce qui vous rend si heureux? demanda-t-elle avec une sorte de dépit.

— Tu peux et tu dois le savoir, répondit son père; mais il y a des affaires qui ne s'expliquent point par un seul mot.

Et, lui prenant la main, il poursuivit :

— Allons, mon enfant, soyons calmes. Assiedstoi là, à côté de moi ; modère ta surprise et ta joie : lu vas tout savoir.

Il la conduisit près d'une chaise, s'assit devant elle; et, tout en gardant sa main dans les siennes, il dit d'un ton demi-sérieux, demi-comique :

— Sois sincère, Félicité, et réponds- moi sans crainte. A la soirée de M. Dorneval, il y avait beaucoup de jeunes gens qui t'ont dit mille galanteries et t'ont fait la cour. Une jeune fille, si distraite et si indifférente qu'elle puisse être, fait toujours une distinction entre ceux qui lui rendent hommage. Allons, dis : parmi les jeunes gens qui étaient à cette fête, quel est celui qui t'a semblé le plus aimable?

— Quelle question! bégaya la jeune fille embarrassée. Je n'ai pas pensé à cela, mon père.

— Je le crois; mais penses-y un peu.

Félicité se tut; elle ne comprenait pas l'intention de son père et le regarda avec un sourire de doute.

— Allons je t'aiderai, dit monsieur Verboord. Si je ne me trompe, il y avait entre autres, à cette fête, les fils de M. Daelmans, les frères Stevens, les jeunes MM. Van Tricht, Verlaet, VVens, Van Heurel, Puchter et Williamps... Est-ce un deceuxlà qui t'a paru le plus aimable?

La jeune fille fit signe que non,

— Alors, c'est un autre; mais qui? Allons, réponds-moi sincèrement. Lequel l'a paru le plus élégant, le plus aimable, le plus distingué?

— Ah! mon père, puisque vous voulez connaître mon sentiment à ce sujet, dit la jeune fille en riant, je vous le dirai.

— Eh bien, qui est-ce?

— C'est Alfred Dorneval.

Un double cri de joie retentit dans la chambre.

LE MAUGHAM) D'ANVKllS.

— Ah! je II' savais bien! s'ôcii;i le nô|ïociant l'ii pressant la main de sa fille. Kcoule maintenant, Félicité, tu vas tout savoir; mais reste calme, ne le laisse pas trop émouvoir. — Je viens de cluv. .M. Dorneval, j'avais un -rrand service à lui demander; il me l'a accordé avec une bonne jrrâce sans pareille. Cette aflaire terminée, il m'a parlé de toi et de son (ils. Il parait que M. Alfred, depuis qu'il fa rencontré à cette léte, ne pense plus qu'a toi; tu lui as fait une telle impression, (ju'il en perd la tète et qu'il menace de devenir malade.

—Pauvre jeune homme! dit en soupirant Félicité.

— Alfred a confié à son père la cause de son cliagrin et lui a demandé la permission de se marier. Comprends-tu?

Les yeux de la ieune (ille étincelaienl d'un naif orgueil ; elle paraissait bien comprendre, mais elle hésitait dans sa croyance.

— De se marier? demanda-l-elle. Avec qui?

— Ali! ah ! s'écria Verboord en riant, avec celle dont le charme l'a enchanté : avec loi, mon enfant.

— Ce bon Alfred! murmura la jeune fille touchée, sa vive amitié pour moi n'était donc pas feinte.

— Certainement non; depuis, elle s'estchangée en un pur et profond sentiment d'amour. Son père, pour ne pas laisser Ion-temps le jeune homme plongé dans son chagrin, m'a demandé mon consentement à ton mariage. Kt tu comprends bien (jue je n'ai pas hésité un instant. Félicité, mon enfant, dans un mois on te saluera du nom de « madame Dorneval »!

Et, transporté de joie, il la pressa contre son cœur, sa mëre aussi l'embrassa en jjleurant.

Quand les parents ravis rendirent à la jeune fille la liberté de ses mouvements, elle se laissa lom- |,er sur une chaise sans mot dire. Elle était très émue et paraissaittrcmbler; uneétincelle de fierté brillait même dans son regard et un léger sourire entrouvrait ses lèvres.

Ses parents s'étaient assis à côté d'elle, et se mirentlour à tour à lui parler avec enthousiasme des avantages de ce mariage, sans lui donner le temps de parler.

— 0 nia chère Félicité, s'écria la mère, que tu seras heureuse! Tu porteras un nom honoré et respecté, et tu brilleras dans le monde parmi les plus riches et les plus notables île toute la ville. Quel honneur !

— Oui, interrompit le père, tu auras des diamants, une riche voiture, une maison royale; car M. Dorneval veut que vous demeuriez chez lui, du moins quol(|ue temps.

— Ah! Félicité, ce sera toi désormais qui recevra le monde aux fêtes de M. Dorneval. .1.' te vois

déjà régner dans ces magnifiques salons, dont tu vas devenir le plus bel ornement.

— Tu seras fêlée et adorée, non seulement par Ion mari, mais aussi par ce bon et généreux jM. Dorneval.

— Ta vie sera un délice éternel, ma chère Félicité; les Heurs du plaisir pousseront à tes pieds à clia(|ue pas que tu feras.

— Ah! s'écria le négociant, et, dans mes vieux jours, je verrai ma fille à la tête d'une des plus puissantes maisons de commerce du pays.

Tandis qu'ils essayaient ainsi de faire partager leur joie à Félicité, la jeune fille était tombée peu à peu dans uiu! profonde rêverie.

— Eh bien, mon enfant, tu ne dis rien? demanda la mère. Un pareil lot n'esl-il pas digne d'envie.

— Trop beau ! je n'ose pas y croire, murmura Félicité.

— Tu es aussi contente que nous ; avoue-le franchement, dit M. Verboord en riant.

— Oui, oui, je suis contente, papa, répondil-elle avec hésitation; mais, mais...

— Quoi, mais? Tu m'éloniies!

— Mais déjà quitter ma mère... Je suis encore si jeune !..-

— N est-ce que cela ? Tu ne demeureras qu'à un |)as d'ici. Nous serons ensemble tous les soirs; les deux ménages n'en formeront (in'un.

— Ne pense pasàcela, dit madame Verboord. Je me sens rajeunie île dix années à l'idée seule de cet heureux mariage.

— Songe un peu, Félicité : ton mari reçoit une dot de cent mille francs, je te donne aussi la même somme. Eu outre, M. Alfred jouit d'un traitement de six mille francs. Dès le premier jour de ton mariage, tu auras donc un revenu de seize mille francs au ii oins, l-^t comme les cajjitaux sont placés dans le commerce, je puis dire de vingt mille francs. Kt, en outre, la jouissance libre d'une maison, de belles voitures et d'un château avec le plus beau parc que l'on puisse trouver. Ah! Félicité, te voilà devenue riche comme une petite reine.

La jeune (ille sourit, pour ne pas attrister ses Immïs parents dans leur joie; mais elle resta visiblemi'nt pensive et distraite.

— Ce qui surtout doit te rendre heureuse. Félicité, dit son père diin ton sérieux, c'est que ton mariage va me délivrer pour toujours de mes inquiétudes et de mes maux de nerfs. Car, une fois que le sort de mon cifanl est assuré, je n'ai plus de raison d'avoir des soucis. Je me dépêcherai de faire bâtir à Itrasschaet la maison de campagne, je pourrai y consacrer plus d'argent. Au lien d'un château tu en auras deux. Je comprends ton émotion, le mariage est un événement imjiorlant dans la vie d'une jeune fille, et je te laisserais bien le

LE MARCHAND D'ANVERS

temps de te calmer; mais il faut que je sorte à l'instant ; l'heure de laBourse est là. Allons, je puis dire à M. Dorneval que tu acceptes avec joie, n'estce pas?

Le négociant fut obligé de répéter sa question, car Félicité resta muette, comme si elle ne l'avait pas entendue. Elle répondit sans émotion apparente :

— Cher père, je ferai tout ce que vous désirez.

— Très bien ! tu es une bonne fille, je le sais ; mais à quoi penses-tu ainsi ? On dirait qu'il te reste une arrière-pensée.

— Non, mon père, mais je me demandais ce que Raphaël dira de cette nouvelle subite ? Il sera bien surpris, n'est-ce pas?

— Le bon garçon sera tout joyeux. Lui qui se réjouit au moindre bonheur qui m'arrive. Je parie que les larmes lui viendront aux yeux en apprenant ce brillant mariage. Tu le verras ; je lui dirai en sortant que tu désires lui parler. Allons, à tantôt, je reviendrai peut-être avec le vieux M. Dorneval. — Dans tous les cas, veille à ce que le dîner soit présentable : on ne peut pas savoir...

Il était déjà sorti de la chambre, lorsqu'il prononça ces dernières paroles.

En entrant dans le vestibule, il fit signe à son premier commis ; celui-ci, croyant que son patron l'appelait pour l'accompagner à la Bourse, vint à lui le chapeau à la main

M. Verboord s'avança silencieusement vers la porte d'un cabinet et l'ouvrit; mais, se croyant assez loin du bureau, il resta sur le seuil et dit à Raphaël à demi-voix :

— Raphaël, j'ai à vous annoncer quelque chose qui vous fera plaisir.

— Ah ! monsieur, le café a-t-il encore monté ?

— Non, non, je ne pense pas au café, mon ami. C'est une tout autre affaire... Félicité va se marier.

Un frisson nerveux parcourut le corps du jeune homme; mais, quoique sa physionomie exprimât un étonnement extraordinaire, quelque chose comme un espoir mystérieux semblait briller dans ses yeux.

— Mademoiselle Félicité va se marier? murmura-t-il.

— Un riche et brillant mariage! Son mari est jeune et beau ; il appartient à une des plus importantes maisons de commerce de la ville. Son père possède des millions. Cela vous étonne, n'est-ce pas? Comme vous me regardez! Vous voudriez bien savoir qui va devenir mon gendre. Je n'ai pas le temps maintenant. Entrez au salon. Félicité vous attend; elle-même vous dira le nom de son futur mari. Oh! elle est bien contente.

En disant ces mots, il avait reculé de quelques

pas. Lorsqu'il eut fini, il se retourna tout à fait et se dirigea en toute hâte vers la porte.

Raphaël resta immobile, comme s'il était frappé d'un coup de foudre. Il ne poussa pas le moindre soupir et l'exjiression de son visage ne changea même point pendant quelques instants; mais bientôt il revint à lui et il rentra tout effrayé dans le cabinet, en fermant machinalement la porte derrière lui.

Là il se laissa tomber sur une chaise et mit sa tête dans ses deux mains, comme s'il ne pouvait plus porter le poids de son cerveau.

A la fin pourtant, la clarté se fit dans son esprit, les battements de son cœur se ralentirent, il se leva et regarda dans l'espace d'un air égaré; puis il murmura en lui-même :

— Un riche et brillant mariage ! Son mari appartient à l'une des principales maisons de la ville ! Son père possède des millions ! Et elle est bien contente. Elle-même veut m'annoncer le nom de son futur mari ! Oh! je le craignais ! Alfred Dorneval ! Tous ces rêves séduisants, toutes ces douces émotions, tout cet espoir enchanteur, ce n'était que de la folie, de l'orgueil... de l'ingratitude peut-être ! et son sourire, le regard de ses yeux, les paroles de son père, tout cela n'était que fausse illusion ! Et moi, pauvre fou, j'ai cru que le sort me préparait un heureux avenir, tandis qu'il ne faisait que se moquer de ma ridicule présomption ! Mon Dieu, si j'étais coupable, en effet, je suis cruellement puni. Mon cœur saigne, mon âme est déchirée par l'angoisse, le désespoir et la honte, tout est noir!... Mon avenir, un sombre précipice où je ne vois rien que des éclairs menaçants... Et elle, elle est contente!

Cette pensée cuisante le fit sauter debout pendant qu'il murmurait encore :

— Contente!... heureuse !... Mais si je rêvais? si mes yeux s'étaient tout à coup égarés?

Il se frotta un instant le front, puis murmura avec un profond découragement :

— Non, non l'orgueilleux serviteur qui ose lever ses regards jusque sur la fille de son maître, reçoit la récompense méritée de sa vanité. Je suis un commis, un misérable. Hélas! pourquoi lai-je oublié? Félicité, la femme d'Alfred Dorneval! Quelle joyeuse nouvelle ! Ah ! on se réjouit, on triomphe, toute la ville donne des fêtes, l'épousée est chargée de fleurs, les souhaits de bonheur retentissent à sa rencontre. Elle, elle nage dans un sentiment de béatitude infinie... Et moi, je languis de douleur, je meurs oublié, et je descends dans la tombe avec le secret de mon égarement et de mon amour téméraire.

Après un instant de silencieuse réflexion, il reprit d'un ton plus résigné :

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