VI
l\ SOUr.IKUE FLAMAiNDE.
Le chasseur fit un signe d'affirmation.
— Quel malheur donc'.' s'écria Mattabiiina, irritée des hésitations du messager.
tlflui-ci tira de son escarcelle une leltro cachetée et la remit à Mattabruiia ([ui posa le parchemin sur la table.
— L'ne dépêche de mon fds? dit-elle. Je me la ferai lire tout à l'heure. Vous savez ce qu'elle contient? IJites-le-moi.
— Princesse!... le roi est marié.
— Marié? le roi marié? répéta Matt;ihruna p;Me de suiprise et d'angoisse, et nn-ulanl d'un pas. Vous moquez-vous de moi, malhenreui:? mon lils marié !
— Devant Dieu, et avec la bénédiction du prêtre, princesse.
.Mattabruna tomba assise sur un siège, tremblaiile de frayeur en même temps que de rage; mais le regard compatissant de Savary la rappela au sentiment de sa position. Cet homme n'était que le serviteur de son serviteur, et peut-être même n'était-il pas né libre. Elle ne pouvait pas le laisser lire dans son cœur; car elle ne le connaissait pas assez pour être sûre de sa fidélité et de sou dévouement.
Klle se lit violence, maîtrisa son trouble, et dit d'un ton très calme en apparence :
— Le roi a atteint l'Age on l'on doit prendre femme. Ce qui m'a lait de la peine, c'est l'inalliMidu de cette nouvelle. Mais s'il a choisi une épouse de haute nais>ancc, nous l'accueillerons avec honneur et l'aimerons comme notre fille... Vous riez, je crois? P.les-vous las de la vie, impudent valet?
— Moi, rire, princesse? Si j'étais coupable d'un pareil manque de respect, je me percerais le cœur.
— Soit; il me semblait avoir surpris un sourire sur vos lèvres... Et quelle est l'heureuse épousée de mon nis?
— Kllc s'appelle Béatrice Van llalkyn.
— r.éatrice Van llalkyn! grommela Mattabruna. La fille d'une sorcière avec qui Lucifer...
— Oh ! c'était une odieuse calomnie, princesse! s'écria Savary avec indignation.
Mattabruna lui saisit la main et demanda en pri néant îles dents :
— lue calomnie, imbécile? Comment pouvezvous le savoir.
— Je ne le sais pas, noble princesse, bégaya le chasseur tremblant. Si vous cro\ez que c'est vrai, ce doit èlre vrai, et je le crois aussi. Mais, je vous en supplie, ma mission est terminée, perineltezmoi «le rentrer chez moi.
— Et votre maître Marcns ne \nus a pas donné d'autres instruction»? N'avez-vous plus rien à me dire?
— Plus rien, princesse.
— Ceci est un mensonge; c'est vous qui mentez, ricana Mattabruna. Parlez, accomplis-;ez votre mission, sinon vous jouez votre vie!
Le pauvre diable était tellenienl troublé |)ar la frayeur qu'il lit de vains efforts pour articuler quel(|ues mots,
Mattabruna alla jusqu'à un petit coffret posé sur la table et revint vers Savary auquel elle mit quelques pièces d'or dans la main. Savary n'en pouvait croire ses yeux.
— Vous me croyez méchante? dit-elle en souriant. Tenez, voilà une preuve de ma bienveillance. N'ayez donc plus peur.
— Peur, moi peur? s'écria le chasseur qui retrouva subitement l'usage de la parole, et mit l'or dans sa poche. Ce qui in'cifrayait, princesse, c'était la désespérante persjiective d'encourir votre disgrâce. Demandez-moi mon sang, je le répandrai pour vous avec bonheur...
— Assez, assez, je ne vous en demande pas tant. Asseyez-vous là, et répétez-moi ce que Marcns vous a ordonné de me dire.
— Il m'a chargé, princesse, de vous raconter comment s'est passée l'alfaire de ce mariage inattendu.
— C'est précisément ce que je désire savoir. Racontoz-moi tout.
— Princesse, lorsque nous arrivâmes à llalkyn avec l'armée, Waleran de Celles avait tléjà assiégé et pris le château, e ises hommes d'armes, unis au peuple révolté, avaient brûlé vive la dame douairière Van llalkyn...
— NalurcUemenl, comme sorcière!
— Comme sorcière? Oui, puisque vous le cidvez, princesse. Nous arrivâmes devant le cli;ite;iu, nous donnâmes l'assaut et nous escaladâmes les murailles en massacrant tout ce qui osait nous résister. Nous croyions avoir anéanti tous les ennemis dans l'intérieur du chàt(>au, et notre roi reprenait déjà la cani|iagne pour i)onrsuivre les fuyards, lorsqu'il aperiul tout à coup un chevalier (|ui sort lit par une poterne du château, emporl.inl sur son cheval une femme évanouie, et |ireiMnt la fuite avec la rapidité de l'éclair. Notre roi piqua des deux, atleii;iiil Waleran, lui fendit la tète, et délivra ainsi la demoiselle Van llalkyn des mains de son ravisseur; il la porta dans le château, sans permettre (jiie personne l'aidât, baigna lui-même d'eau Iroide son visage pâle comme un linge, et lui prodigua mille soins jusqu'à ce qu'elle revint à elle et rouvrit les \e\i\. Je ne saurais décrire la pui.ssauce enchanteresse de ces yeux bleus comme le ciel.
— Oui, oui, enrhanleresse ! Naturellement ! murmura la reine.
LA SOflCIÈIlE FLAMANDE.
— De ce moment, princesse, notre roi ne quitta plus la belle Déatrice, et se montra si doux, si aimable et si joyeux avec elle qu'on eût dit un enfant à côté d'un autre enfant. Le moindre sourire d'elle le comblait de joie, et si parfois un accès de mécontentement venait encore s'emparer de lui, un simple regard de Béatrice suffisait pour le rendre doux comme un agneau, et pour lui faire demander pardon à genoux de son emportement. Notre roi n'était plus reconnaissable.
— Ensorcelé! grommela Mattabruna.
— En effet, ensorcelé par le cliarme inexprimable de la noble demoiselle et par la douceur de ses grands yeux bleus! Nul de nous ne pouvait résister à ce regard. Quiconque le rencontrait se sentait sous l'empire d'une mystérieuse domination, du respect, de la sympathie, de l'admiralion.
— Oui, oui, par une puissance secrète, murmura Mattabruna, c'est clair... Vous aussi, en parlant, vous êtes encore sous le charme.... Avez-vous déjà vu d'autres femmes avec un pareil regard?
— Jamais, princesse.
— C'est de la sorcellerie, de la magie.
— De la magie? En effet, cela y ressemble! dit Savary en soupirant.
— Et le roi mon fils est épris de Béatrice Van Halkyn?
— Oui, princesse.
— Et elle ?
— Elle témoignait aussi une vive affection à son sauveur.
— Je puis deviner le reste, gronda la reine avec une rage contenue et une ironie haineuse. Mon fils, ensorcelé par une puissance mystérieuse et poussé vers un but déterminé, lui a offert sa main et sa couronne.Le consentement de Béatrice était assuré d'avance, et l'on a trouvé, dans un village voisin, un prêtre, un saint homme ! pour bénir ce mariage.
— Gomme vous dites, princesse.
— Et tout cela est arrivé en présence de votre maître Marcus? Il n'a donc rien tenté pour préserver le roi de la séduction?
— Je le crois, princesse, mais je ne le sais pas.
— N'a-t-il pas pu faire comprendre à mon fils ou au prêtre, qu'il était le jouet d'une puissance occulte, d'une illusion infernale, œuvre du démon?
— Oh ! princesse, n'accusez pas mon maître, répondit tristement Savary. Un chevalier, le vieux Warnfried Van Drieslhem, osa murmurer le mot « sorcellerie »à l'oreille du roi. Maintenant je comprends le sens terrible de ce mot. Le roi sauta debout comme s'il venait d'être mordu par une vipère. 11 leva son épée en rugissant, et il allait
fendre la tête à Warnfried, lorsque heureusement. Béatrice retint son bras et parvint à le calmer. Warnfried démontra ensuite au roi qu'il s'était mépris sur le sens de ses paroles, et l'irrésistible douceur de Béatrice fit si bien que notre roi demanda pardon à Warnfried et l'embrassa en signe de réconciliation. Mon récit vous est pénible, princesse?
— Un tel pouvoir sur mon fils ! dit Mattabruna. Ah ! mon cœur se serre ! Qu'il vienne avec son infernale sorcière ! Elle saura qui je suis.
— Avec votre permission, princesse, voici ce que mon maître m'a surtout chargé de vous dire : Le roi, en faisant grâce à Warnfried, a juré solennellement, en présence de ses nombreux chevaliers, qu'il ferait mettre à la torture et à mort quiconque prononcerait encore un seul mot qui sonnerait mal aux oreilles de Béatrice Van Halkyn, et ne lui témoignerait pas le plus profond respect. 11 a juré qu'il la préserverait du moindre chagrin au prix de sa couronne et de sa vie, et qu'il la défendrait contre le monde entier.
— Mais contre moi? Je suis sa mère !
— Même contre sa mère, princesse. Il l'a dit formellement, de manière à être entendu de tous.
Mattabruna ne pouvait plus contenir sa rage. Elle murmurait des malédictions en grinçant des dents; mais le sentiment de son impuissance confondit son orgueil, et elle courba la tête avec désespoir. Honteuse de son agitation en présence d'un valet, elle s'écria enfin :
— Pourquoi votre maître Marcus n'est-il pas venu lui-même m'apprendre ces affreuses nouvelles?
— Un autre devoir l'a retenu, princesse, répondit Savary. Le roi lui a ordonné de rester constamment auprès de la reine, pour veiller sur elle et faire qu'on obéisse à son moindre geste. Mon maître doit se montrer serviable et respectueux envers la reine; de cette façon il gagne ses bonnes grâces et conserve la confiance du roi. Il vous conseille d'agir de même jusqu'à... »
— Jusqu'à quand? demanda Mattabruna étonnée de son hésitation.
— Jusqu'à ce que mon maître vous ait parlé luimême. Ma mission est remplie maintenant, princesse.
Mattabruna lui donna encore une couple de pièces d'or et lui montra la porte.
— Votre très humble et très dévoué serviteur, dit Savary en sortant à reculons. Si ma vie peut vous être utile, parlez. Je verserai mon sang pour vous avec bonheur.
— C'est bien, allez en paix! murmura Mattabruna. Qui sait? Peut-être vous le demanderai-je un jour. Si le courage ne vous manque pas alors...
l.A .sOUClhlUi t-L.\MAM)E.
— Pour iiiit> si aimable princesse, je traverserais le l'eu (le l'enler ! ilil le eliasseur eu soilaut.
Maltabruna resia seule, la tète appuyée dans ses mains, et calcula loii{,'lenips le ilant,'er rjui la menaçait et les moyens de le détourner. D'abord elle ne rêva (jue violences et calaslroplies sani:lanles; mais petit à petit elle en vint à cette conclusion r|ne Marcus avait raison, (|n'il fallait recouiir à la ruse, dresser séiluction contre séduction pour soustraire Oriand au pouvoir de sa nouvelle épouse. Il faudrait du temps, peut-être; mais en aijissant avec patience et mysiére... Car à la moindre imprudence, la fureur du roi, pareille à un ouragan déchaîné, pouvait semer la nmrt et le carnage à la ronde, même dans le palais, jusque sur le trône! N'avait-il pas juré (|u'il n'épargnerait pas même sa mère?
Maltabruna appela le secrétaire de la cour et se fit lire la lettre de son (ils. Klle contenait la nouvelle de son mariage et annonçait (juil n'atriverail que dans huit jours avec la nouvelle reine. Ce délai avait pour cause l'indisposition dont elle souffrait encore à la suite de toutes les émotions, mais surtout le désir du roi de préparera sa femme une récejition solennelle, et de donner à chacun le temps de faire ses préparatifs. 11 avait envoyé des messagers spéciaux dans tous les comtés pour convier les chevaliers à la fête, et il priait sa mère de n'épargner de son cùté ni peines ni argent, alin de donner à l'entrée de la jeune reine tout l'éclat et toute la cordialité possible.
A la lecture de celte lettre, Maltabruna fut émue un instant, et un sourire de satisfaction parut même sur ses lèvres. Les expressions dont son lils se servait étaient si tendres et si allectueuses! Plus de six fois, OriamI la nommait sa chère mère, sa très chère mère, élan lieu de commander avec rudesse, il s'excusail de mettre tant d'instances dans ses désirs, et sup[diail comun* un solliciteur r|ui implore une faveur.
.Mais bientôt elle se dit avec dépit que la douceur inaccoutumée de son (ils n'étaitque la preuve de l'incompréhensible pouvoir de Béatrice sur son esprit. Son cœur se gonlla de (iel cl de haine, et rhaijue mot île tendresse pour elle que renfermait la lettre, lui sembla un coup de poignard.
Klle renvoya le secrétaire avec nm* colèfe mal dissimulée, et sortit de l'appartement a(in de rassendiler tons les serviteurs de la cour et leur <lonner les ordres pour la réception solennelle de leur nouvelle reine.
I,e L'r.md jour était arrive.
Des draps d'or et des draperies rouges ornaient
la façade du palais; à toutes les fenêtres, et jusqu'au sommet îles tourelles, (lottaient des bannières, des oridammes et des drapeaux de différentes couleurs.
A droite de la «onr d'honiienr, on avait élevé un trône sur une gramle estrade. De riches tapis couvraient le sol depuis celte estrade jusqu'au pont-levis, et ce chemin d'honneur était jonché de roses et de (leurs de toute espèce. Kt les plus doux parfums de l'Orient brûlaient dans les coquilles dorées de deux rangées de trépieds d'airain.
Les chevaliers et leurs hommes, chacun avec sa bannière, étaient rangés autour de la cour. Les rayons du soleil faisaient élinceler d'un éclat éblouissant, l'or, l'argent et l'acier des armures, des cas(jues et des boucliers, le vent agitait doucement les panaches et les crinières, et les llammes des milliers de pennons dont les lances des chevalieis étaient ornées.
Sur l'estrade, à côté du trône, Maltabruna se tenait debout, entourée d'un essaim de nobles dames en habits de fête, cl attendant le moment il'aller au-devant de la jeune reine.
Des deux côtés du trône, se déployaient deux rangs de trompettes qui, leur instrument aux lèvres, se tenaient prêts à faire retentir dans les airs la fanfare de bienvenue, dès qu'ils verraient paraître les souveiains.
En attendant, une escorte d'honneur composée des principaux chevaliers •'■lait allée au-devant du prince.
Une foule grouillante composée de citadins et de villageois, couvrait les deux côtés du chemin par où le roi devait arriver, et attendait avec une impatience fébrile l'apparition de la reine qu'on disait d'une beauté merveilleuse.
Tout à coup, un frémissement joyeux parcourut celle foule ; on voyait élinceler dans le lointain les casques et les harnais, cl l'on entendait les sons aigus des clairons. C'était le cortège du roi et de la reine.
Des applaudissements et des vivats bruyanlss'élevèrenl du sein de cette foule. Sur le passage des souverains, éclataient les témoignage de la joie universelle; Uniies les mains s'agitaient fiévreusement, toutes les bouches criaient vivat ! Et quand le cortège arriva sur l'esplanade du palais, le son des trompettes et les acclamations des chevaliers, (les hommes d'armes et de la foule, formèrent un formidable ensemble (|ui éveilla le.^ échos etidorle.is des forêts voisines.
nuelle était belle et charmante, la jeune épousée du roi, avec ses yeux bleus comme l'azur du ciel, ses cheveux blonds, .sa lailie svelle, et son j<di visage encore un peu pâle î Elle était vêtue de blanc. Un doux >ourire entr'ouvrail ses lèvres
LA SOriCIKRE FLAMANDE.
vermeilles, si doux et si aimable qu'on se sentait ému d'un sentiment irrésistible de sympathie et d'admiration. Et avec quelle élégante aisance et quelle grâce elle manœuvrait sa haquenée, dont son long manleau, blanc comme neige, couvrait entièrement la croupe et les flancs ! Vraiment il était impossible de rêver une plus ravissante image de vierge !
Mais ce qui étonnait bien plus encore les chevaliers, c'était l'inexplicable changement qu'on remarquait dans la personne du roi. Lui, toujours si froid et d'un abord si rude, il avait maintenant un salut gracieux et un mot aimable pour chacun.
L'amour et le bonheur brillaient dans ses yeux. Oh ! combien il devait être heureux ! Quel merveilleux pouvoir le premier sentiment d'amour avait exercé sur lui, pour avoir transformé le chasseur sombre et sauvage en un jeune homme aimable et bon !
Lorsqu'ils furent tous descendus de cheval au milieu de la grande cour, le roi prit sa fiancée par la main et la conduisit vers le trône.
Mallabruna descendit de l'estrade, courut à la rencontre de sa bru, la serra dans ses bras, et la baisa plusieurs fois sur les deux joues.
Oriand en fut tellement enchanté qu'il embrassa sa mère et sa femme dans une même étreinte.
— Je vous honorerai et je vous aimerai, madame, murmurait Béatrice : Dieu m'a ravi ma bonne mère ; laissez-moi être votre fille.
— Vous êtes mon enfant, je vous aime, répondit Mattabruna. 0 vous, noble et charmante épousée de mon fils, que je sente encore battre votre cœur contre le mien !
Et elle attira de nouveau Béatrice sur sa poitrine et la baisa, en apparence, avec une ardente tendresse.
— Venez, ma chère fille, dit-elle enfin en la prenant par la main. Montez au trône qui vous attend comme reine, et régnez à côté de mon fils. C'est avec orgueil que nous nous dirons les serviteurs d'une si noble créature, que Dieu a douée de tous les dons du corps et de l'esprit !
Béatrice était heureuse; l'amour et la reconnaissance brillaient dans le doux regard qu'elle fixait sur les yeux de Mattabruna.
Elle se laissa conduire au trône et s'y assit à côté du roi avec une dignité si naturelle qu'il semblait qu'elle fût née pour l'occuper. Mattabruna en fit la remarque avec un secret dépit, et le roi, ravi de tant de grâce, ne pouvait se retenir malgré la solennité du jour, de lui serrer la main à la dérobée et de lui faire comprendre combien il l'aimait et combien il était content de l'excellent accueil qu'elle avait rencontré chez sa mère.
Alors les chevaliers et les nobles dames vinrent chacun à son tour rendre hommage à la nouvelle reine. Nul ne descendait de l'estrade sans se demander quel pouvait être le secret de l'étrange pouvoir que la jeune souveraine exerçait sur toiit ce qui l'entourait; ses douces paroles, si timidement qu'elles parussent prononcées, résonnaient au plus profond des cœurs; son regard doux et lent, qui semblait implorer la sympathie et l'amitié pénétrait doucement jusqu'à l'intérieur de l'âme.
Loin du trône et des oreilles du roi, on murmura bien, en cachette, dans quelques groupes de chevaliers et de bourgeois, le mot malsonnant de sorcellerie. La plupart cependant n'entendaient par là que le charme inexplicable, quoique naturel, que la jeune reine exerçait autour d'elle; mais d'autres aussi racontaient avec effroi que sa mère avait été brûlée vive comme convaincue de sorcellerie et de magie... Et longtemps avant que la cérémonie ne fût terminée, cette calomnie courait déjà de bouche en bouche, sans qu'il fût possible de savoir qui, le premier, avait répandu ce venin parmi la foule.
Après les fatigues de cette pompeuse journée, Oriand conduisit la jeune reine dans le palais où un magnifique banquet de quatre cents couverts était préparé en son honneur.
Au dehors, le vin coulait à flots, et la gaieté la plus bruyante régnait partout.
Pendant toute cette journée Mattabruna combla sa bru de témoignages d'affection et d'amour, chaque fois qu'elle en trouvait l'occasion, elle caressait la reine et la louait sans mesure de sa grâce, de son esprit, et de tout ce qu'elle disait et faisait.
C'est ainsi qu'elle gagna la confiance illimitée de la naïve Béatrice qui, au moment de monter à sa chambre pour se reposer des fatigues de cette rude journée, se jeta encore au cou de Mattabruna, en s'écriant :
— Ma mère, ma chère mère, je vous remercie de votre bonté infinie! Je bénis Dieu qui m'a permis de devenir votre enfant pour me consoler de mon affreux malheur. Je dirai votre nom dans mes prières.
Dès que le roi fut rentré dans ses appartements et que Mattabruna en eut entendu fermer les portes, elle se dirigea vers une autre partie du palais et ouvrit la porte basse d'une salle où un chevalier était assis auprès d'une lampe.
— Eh bien, Marcus, le calice de mon humiliation conlient-il assez de fiel ? demanda-t-elle.
— Parlez plus bas, princesse, murmura le chevalier.
— Vous êtes devenu timide? ricana Mattabruna. L'enfant de l'enfer vous a-t-elle ensorcelé aussi.
LA SOIICIÈUE ILAMANDE.
— Nous devons être prudents, princesse, car l'humeur du loi est un volcan assoupi (|ui peut reprendre son rruitlion au premier choc.
— iN'avez-vous donc plus de conseil à me donner? Parlez, (jue pouvons-nons Caire, croyez-vous, pour nous venj;er ?
— Ilien pour le uKtmenl, rien. Attendre juscpi'à ce que l'amour du roi s'aU'aihlisse et (|ue le bandeau lui tombe des yeux.
— Impuissants? nous serions impuissants?
gronda sourdement Maltal)runa en se tordant c(mivulsivenienl les bras. Quoi ! Je ne verrais pas seulement une femme étraniçèrc usurper ma place sur le trône, il faudrait me courber devant elle, obéir, n'être plus (ju'une sujette vulgaire, dédaii,'née, sans voix, sans autorité; mais elle me prendrait encore l'amour et la confiance de mon nis, et elle régnerait en souveraine; jusque dans son cœur? Non, non, Maltabruna n'esl pas née pour s'humilier devant personne! Non, non, Béatrice Van llalkyn disparaîtra de mon chemin, dussent les moyens les plus atTreux, les plus délournés, dùlmême le poison!
Marcus se leva d'un bond et mil la main sur la bouche de la j)rincesse furieuse.
— Four l'amour de Dieu, calmez-vous, dit-il avec effroi. Si l'on vous entendait, ce palais pourrait être souillé d'un parricide, et celui qui vous est dévoué ne verrait plus le soleil de demain.
— Kl cej)endanl, elle sera précipitée du trône, murmura .Maltabruna. Songez-y, tant (ju'elle occupera ma place, vous devez renoncer à toutes les faveurs que j«; vous ai promises.
— Je le sais, princesse. Kh oui! la haine brûle «lans mon cœur comme dans le vôtre. Nous nous vengerons. Je vous le promets, l'obstacle seia écarté de notre chemin; mais je veux marcher vers notre but prudemment, lenlemeni, paliemmenl s'il le faut, mais snreinenl, et sans nous exposer, ni vous ni moi, à la colère du roi.
— .Mais le moyen?
— Le moyen s'est oITert de Ini-même ûi's aujourd'hui.
— Ah ! vous me rendez la joie ! Oui, vous avez raison. En ciïel, il vaudrait mieux que nous |>uissions nous venger sans être connus... VA ce moyen est?...
— Mon écuyer Savary s'est promené pendant toute la journée parcni la foule des chevaliers et des bour^-eois, pour écouter ce qui se disait. On y parlait myslérieuxmenl de l'horrible mort de la veuve Van llalkyn, et l'on se demandait avec stupeur si l'étonnant pouvoir que la reine exerce sur noire soinerain cl sur tout b- monde est bien naturel...
— Ah ! soyez-en b ir, Marcu.»*, celle Déalrice pa-
rait être un ange, mais ce n'esl au fond qu'une infâme sorcière, s'écria .Maltabruna.
— Non, non, sa mère était une très vertueuse lénune, et elle est pure comme une colombe, ré- |)liqua le chevalier. Mais quand ces rumeurs viendront aux oreilles du roi, il commencera à douter. Celte calomnie, sans cesse renaissante, sans cesse renouvelée, finira par lui troubler l'esprit et par tuer l'amour da is son cœur. Alors seulement, princesse, viendra pour vous le temps d'attiser ce feu, et de le faire llamber si ardemment qu'il dévorera notre roi.
— .Mais comment Oriand apprendra-t-il ce que disent les chevaliers et le peuple?
— Ah ! c'est ce que je ne sais pas pour le moment. Il vaut mieux qu'il ne l'apprenne cpie plus tard; car aujourd'hui il est tellement aveuglé sur le compte de son idole (|u'il n'hésiterait pas à verser des (lots de sang pour alleindre tous ceux qui donneraient créance à cette rumeur accusatrice. Il n'épargnerait personne, ni chevaliers, ni nobles daines, ni moi... ni même vous, sa mère, s'il pouvait supposer que nous eussions prêté l'oreille à la calomnie.
— \ ons êtes donc d'avis d'ajourner j)rovisoirementnolie vengeance?
— Oui, nous devons dissimuler notre haine, affecter hautement le dévouement el le respect pour la reine, el attendre qu'un heureux hasard, auijuel nous serons cm |)arailrons entièrement étrangers, porte ce bruit fâcheux jusqu'aux oreilles du roi.
— .Mais, .Marcus, si le bruit se dissipait et expirait de lui-même ?
— La calomnie ne meurt pas d'elle-même, princesse, quand on sait la ranimer à temps ; et si celle-là restait trop longleini»s ignorée du prince, nous pourrions chercher des moyens de faire pénétrer le poison juscpi'à scm C(eur. .Mais en attendant, il faut dissimuler, user de ruse, et faire croire a tout le monde que personne n'aime plus la reine (|U(> nous, cl ne lui est plus sincèrement dévoué... .Maintenant, princesse, je vous baise les mains el vous souhaite une bonne nuit.
— Allez, mou (idéle ami, répondit .Maltabruna à demi cimsolée. Soyez assuré que si je reprends jamais ma place sur le trône, je vous con)b'erai de faveurs el de biens.
— Je vous remercie. Dieu soit avec vous, princesse ! murmura Marcus en sortant de la salle.
Si, au jour de l'entrée solennelle, on avait été surpris du changement complet de l'humeur du roi, cette surprise ne fil que croître à mesure
LA S015CIKUE Ff,.\iMAM)i:.
qu'Oriand, sous l'influence de sa douce compagne, sembla devenir un autre homme.
Il laissa bientôt voir qu'il comprenait dans toute leur étendue les devoirs de la royauté, il administrait lui même ses Étals, se Taisait rendre compte de la façon dont les fonctionnaires s'acquittaient de leurs attributions, rappelait chacun au sentiment de la justice, protégeait les faibles, ramenait les forts par de paternels avis, punissait seulement, et comme malgré lui, quand cela était indispensable, et se conduisait en roi véritablement chrétien.
Béatrice jouissait de son amour sans aucun nuage. Le moindre regard de ses yeux était un ordre pour lui. Mais elle n'usait de ce pouvoir que pour secourir les pauvres, défendre les opprimés, consoler les souffrants, et par ses œuvres de bienfaisance, répandre autour d'elle la paix et le bonheur.
Six mois durant, les bonnes dispositions du roi se prolongèrent sans qu'il eût un seul accès de colère. Son regard et sa parole étaient aussi clairs et aussi doux que le premier jour, et son amour pour Béatrice semblait grandir encore. Car il lui savait gré de l'influence bienfaisante qu'elle exerçait sur son âme autrefois si rude et si emportée.
11 n'était plus en proie au besoin des plaisirs sauvages, et s'il allait encore à la chasse dans ses forêts, c'était en compagnie de son épouse bienaimée et avec toute sa cour de chevaliers et de nobles dames, comme à une fête joyeuse.
Ce bonheur général, ce contentement universel des esprits exaspérait l'ambitieuse Mattabruna. Souvent, quand elle était seule avec Marcus, elle demandait avec des grincements de dents, si elle resterait condamnée à souffrir éternellement, et à être humiliée sans cesse? Une telle vie ne pouvait pas se prolonger. Il fallait abscdument chercher un moyen de faire tomber des yeux du roi le bandeau qui l'aveuglait, et de perdre Béatrice.
Mais Marcus, avec sa prudence habituelle, et craignant, avant tout, de s'exposer inutilement ne cessait de lui conseiller la patience et la temporisation. Mattabruna se trompait, disait-il, lorsqu'elle se figurait que la calomnie contre la reine était éteinte; elle avait tort de se décourager, 11 le savait mieux que personne; Savary venait lui annoncer tous les jours que le peuple, la bourgeoisie et même la noblesse murmuraient encore tous les jours le sinistre mot de sorcière.
Et en elTet, quels souverains, si bons et si gêné reux qu'ils soient, peuvent avoir la prétention de satisfaire tout le monde? Ne doivent-ils pas, pour rendre heureux le plus grand nombre de leurs sujets, en désobliger un certain nombre d'autres? Un hasard, un mécontentement, un malentendu,
un rien, |)Ouvail chaque jour déchaîner la calomnie comme un oiagc sur la tête de la piincesse. 11 fallait donc demeurer tranquilles, attendre le moment favorable et se tenir prêts, dans l'ombre et le mystère, à verser le venin dans la blessure du roi, dès que son cœur aurait reçu cette blessure inévitable.
C'est ainsi que Marcus berçait la princesse irritée d'une espérance dont la réalisation, à son grand chagrin, semblait devenir déplus en plus douteuse.
Mais quelle rage, quelle haine nouvelle lui déchirèrent le c(eur, lorsque Béatrice, un certain soir, lui annonça que le ciel avait béni son union et qu'elle allait bientôt donner un enfant au roi Oriand... Et si ce pouvait être un fils, un héiitier du trône, comme le roi et le pays entier adresseraient à Dieu leurs actions de grâces !
Mattabruna cacha le dépit et l'angoisse qui la rongeaient, et affecta de se réjouir avec sa bru de cette heureuse nouvelle; mais bientôt elle feignit d'être indisposée et courut s'enfermer dans son appartement, où elle fit appeler Marcus en toute hâte.
A son arrivée, elle éclata en malédictions et l'accusa de lâcheté et même de trahison. Maintenant il était probablement trop tard pour songer encore à la vengeance, et ils étaient condamnés à une humiliation éternelle; car si Béatrice donnait un héiitier à son mari, le roi ne serait-il pas indissolublement attaché à elle par ce nouveau lien? Ne serait-elle point sanctifiée à ses yeux par sa maternité? Maintenant rien ne pouvait plus briser la puissance de la reine, si ce n'est un assassinat! Et s'il fallait en venir là, c'était Marcus qui en était la cause; son manque de courage serait probablement la cause de leur perte à tous les deux...
Sans laisser au chevalier le temps de placer un seul mot, elle ne s'arrêta dans ses reproches et ses imprécations que lorsqu'elle eut déchargé son cœur de tout le fiel qui le gonflait. Marcus cependant paraissait peu sensible à ses reproches, et se contentait de sourire.
— Vous riez? s'écria-t-elle. Vous vous moquez donc de mes maux? xVh ! vous avez oublié mes bienfaits, et maintenant vous abandonnez une pauvre femme impuissante dont vous n'attendez plus ni bien ni mal? Vous vous trompez : Mattabruna n'est pas encore morte, elle vivra pour la vengeance!
— Oui, je ris, oui, je suis gai, je suis heureux, princesse, répondit le chevalier dès qu'il put placer un mot. Car notre vengeance est proche.
— Comment? que dites-vous? murmura Mattabruna dont les yeux s'enflammèrent à cet espoir ; notre vengeance est proche?
LA SORCIÈRE FLAMANDE
— Oui, demain l'orafîe que j'ai préparé éclate. Le sénéchal vient d'arrêter dans un (juarlier écarté de la ville une femme accusée d'avoir dit puldiiiuemeiit (|ue la reine est une sorcière et qu'elle est possédée par les esprits infernaux. Dans son interrogatoire, cette femme en a dénoncé une autre (|ui aurait, la première, répandu ce bruit si horrible, et cette socoiule en indicjuerait encore d'autres comme ayant recueilli ces
j accusations à leur source. Le sénéchal, croyant faire son devoir et êtio agréable au roi, a mis en prison ces femmes au nomiire de c\iu\. Den)ain elles paraîtront devant les juges, et seront infuilliblement condamnées au bùclier. Cette arrestation a |irovo(iué une grantle émotion parmi le peuple, et rien ne peut empêcher (jue l'aiïaire ariive aux oreilles du roi. Vous voyez d'ici l'immense impression qu'il en ressentira, princesse? 11 apprendra (juc dans tout le pays on parle ainsi île la reini>. Une crainte, un doute va s'élever dans son esprit; c'est à nous d'attiser secrètement ce premier feu, et en peu de temps nous atteindrons notre but, sans nous être exposés au moindre danger. Je vois déjà la reine lépudiée et bannie...
— Tuée de sa main...
— Maudite par tout le monde.
— Brûlée comme une sorcière.
— Et vous, princesse, je vous revois sur le trône, et jouissant d'un pouvoir sans limites.
— Oui, oui, et vous iécom|)ensant de votre fidélité par des biens et des honneurs.
Pendant longtemps, ils s'applaudirent ainsi de la chute probable de l'innocente leine, et ils délibérèrent sur le rôle (pie chacun aurait à jouer dans ce drame, jusqu'à ce qu'enfin l'heure du repos vint les séparer.
Le lendemain, dans la matinée, le sénéchal se rendit à la cour et fit prier le roi de lui accorder une audience particulière, en annonçant qu'il avait à lui communiquer des choses graves.
Oriand lui accorda gracieusement ce qu'il demandait, et lui serra même amicalement la main lorsijue ce fonctionnaire dont il connaissait la fiili'liié, parut une heure après en sa présence.
Mais à pfine le sénéchal eul-il ractmtê (|u'on avait arrêté des femmes qui portaient contre la reine la terrible accusation de sorcellerie, que le roi, rugissant (onime un lion, mit la main à son épéft et jeta sur le sénéchal un regard si foudroyant, que celui-ci, frappé de terreur, fit deux pas en arrière et s'écria en tendant vers Oriand ses mains tremblantes :
— Grâce, grâce pour moi, seigneur roi ! .le croyais remplir mon devoir. Ce que je faisais, c'était par amour pour vous, par respect pour la reine.
La colère d'Oriand devait être terrible; car, ainsi qu'autrefois en pareilles circonstances, cet excès de courroux lui donna la force instantanée de maîtriser son agitation. Ses lèvres frémissaient bien encoie; une étincelle menaçante brillait encore dans son regard sombre, mais il parut calmé tout à coup et sut paraître tout à fait tran- (|uille pendant (pie, les yeux fixés au sol, il mesurait toute l'horreur de l'injustice faite à la reine et à lui-même.
Il releva la tète, tendit la main au sénéchal abasourdi, et lui dit :
— Ce n'est pas contre vous que je suis irrité. Vous avez fait votre devoir. Mais, excepté vous, ceux dont la bouche se sera souillée de celte lâche injure, mourront dans les plus cruels supplices. Ah! dussé-je faire du pays un vaste bain de sang, j'écraserai la tète de toutes ces vipères. Venez, sénéchal, soyez assuré de ma reconnaissance; suivez-moi et taisez-vous.
Le roi marchait à pas pressés vers la sortie du palais. Près du grand escalier, il appela du geste le commandant de ses gardes du corj)s, et lui dit :
— Wilbaut, écoutez, sur votre vie. Aussi longtemps que je serai absent, vous ne laisserez persoimo entrer au palais. Envoyez vingt hommes d'armes et vingt chevaliers au tribunal, et faites avertir les bourreaux, qu'on aura besoin d'eux là-bas.
Et le roi, suivi du sénéchal, traversa l'esplanade. D'ailleurs, aucun signe de colère ne lui échappa, rien ne ^trahissait l'ellroyable tempête qui grondait dans son cœur, excepté le frémissement convulsil'de ses doigts.
H entra dans l'intérieur de la prison, el pénétra dans une salle où l'on avait l'habitude de rendre les jugements quand les pluies diluviennes et les tem|»éles de neige empêchaient de siéger en plein air. Il s'assit dans un fauteuil, et demanda :
— Les bourreaux sont-ils prêts ?
— Pas encore, seigneur roi; ils viennent, répondit le sénéchal.
— Va les hommes d'armes, les chevaliers?
— Quelques-uns sont déjà dans la cour devant le tribunal.
Oriand mit son menton dans ses mains et li\a son regard vague dans l'espace, souriant paribis d'un sourire amer, comme s'il jouissait d'avance de sa vengeance.
Quelques valets de justice et le commandant des hommes d'armes étaient entrés dans la salle; mais |>ersonne n'osait remuer et tout le monde regardait avec respect le roi, dont le visage trahissait une sourde irritation.
— Seigneur roi, les bourreaux sont arrivés, dit enfin le sênècbal.
— Qu'ils nuttent le feu au bûcher, commanda