‹ [Œuvres complètes de Henri Conscience (volume 2)Chapitre 51 sur 115 · LK MM;CHAM) D'ANVKIIS · texte numérisé non relu

LK MM;CHAM) D'ANVKIIS

— Mourir! mais loul n'cst-il pas mort en moi? (jiic me font 1(> commerce, la rorlmic, l'avenir? l'ourtiui ou pour quoi vivrais-je? Seul en ce monde sans espi'rance, sans couraf^e, sans but... 0 mon Dieu ! |)our(iuoi ne in'avez-vous pas laissé au moins ma pauvre mèri", afin que- je puisse aimer et travailler pour quel(]u'un !

Cette dernière pensée lui arracha des larmes.

Mais bientôt il poussa un cri d'angoisse.

— (liel! s'écria-t-il avec effroi, des larmes sur mes joues! On m'attend, on peut venir m'appeler. Oli!non,ne trahissons pas noire (•ou|)al)ie faiblesse. Ce serait une injure sanglante pour elle et pour son père. II est mon bienfaiteur; je suis homme; cachons ce douloureux secret dans le repli le plus profond de notre âme torturée... Fuyons loin d'ici... On vient!

Il ouvrit la porte du cabinet etmarcha sansse retourner jusque dans la rue; là, il tourna adroite et à jcauche, comme quelqu'un qui cherche son chemin, puis il courut tout à coup dans une direction qui, s'il continuait à la suivre, devait le conduire aux remjjarts de la ville.

Il sentait un besoin absolu de solitude et d'espace; après avoir marché devant lui pendant quelques minutes, il tourna à droite dans la rue Sainte-Anne, et sortit rapidement i)ar la porte l]orp;erlioul.'

Non loin du chemin de fer, il revint sur le boulevard, sans remar(|uer que, dans la direction de la station, il y avait un homme qui lui faisait des signes joyeux et courait après lui.

Cet homme le suivit sur le boulevard; et, lorsqu'il l'eut atteint, il se jeta à son cou avec des rris de joie.

— 0 mon cher Banks, s'écria-t-il, que je suis heureux de te rencontrer! ma mère a causé avec .M. Spell. Lucie devient ma femme, tout est décidé. Dans six semaines, la noce. Mille mercis, mon ami, de ton secours généreux. M. Speit assure que tu es la cause de mon bonheur. Tii lui as dit tant de bien de moi! Mais (|ue vois-je ? Est-ce que je me trompe? As-tu du chagrin?

Il recula étonné.

— Tu es pâle, les yeux semblent rouges. Tu as pleuré! Ou'est-ce que cela signilie?

— Ne me demande rien, dit P.ank^ en soupirant, mon caur est brisé, j'ai la mort dans l'âme; c'en est fait de moi.

— Mais parle donc clairement, llaphaèl ; tu me fais trendiler d'inquiétude.

— Oh! je t'en prii', laisse moi, je dois être seul, ou je deviens fou.

— Un terrible malheur a-t-il frappé ton maître? Le commis secoua la tête.

— As-tu fait une mauvaise affaire, perdu ton héritage?

— Non, François.

— Ou perdu ta place chez M. Verboord? Non plus? iJis-moi donc pour l'amour de Dieu, ce qui te désespère ainsi, que je puisse te venir en aide ou du moins te consoler.

— Me consoler? Impossible. Le poignard (|ui m'a percé le c(cur m'a blessé mortellement. Toui espoir est perdu.

— Mais pourtant la voix de ton ami...

— Il y a des secrets que l'homme emporte avec lui dans la tombe.

Le commis voyageur se tut un instant; un sourire presque imperceptible passa sur ses lèvres.

— Ah! je le soupçonnais! s'écria-t-il. En ell'et, ce sombre chagrin, ce profond désespoir! je connais par exi)érience co mal douloureux. Mais, mon ami, fa\it il croire que le bonheur est perdu parce qu'un nuage noir a paru dans le ciel? Cette maladie guérit au moindre rayon du soleil. Allons, verse Ion chagrin dans mon cœur. Pourquoi me cacher ce que je saisilepuis longtemps?... Félicité, n'estce pas?

— File va se marier, dit Raphaël en soupirant.

— 0 ciel ! se marier? .\vec qui?

— Avec .Alfred Dorneval.

— Est-ce bien vrai? Le mariage est-il décidé?

— Irrévocablement.

Le commis voyageur pâlit; il prit le bras de Banks, et lui dit :

— Maintenant je comprends ton chagrin. Oh! c'est un terrible martyre d'être frappé ainsi d'une désillusion mortelle... Mais lu le trompes peutêtre? Ce mariage n'est encore qu'un projet? La moindre circonstance peut en empêcher la réalisation? Alors tu aurais souffert inutilement celte douleur ciuelle.

— Félicité est contente; elle envisage ce mariage avec bonheur, murmura le commis avec une amère ironie.

— Contente? Elle? Elle est jeune, naïve et pure. On ne trahil pas si subilement son premier amour.

— Ah! tais-toi, lu me déchires le cœur, dit le jeune homme. Je me suis trom|)é. L'orgueil m'avait aveuglé. Dans son doux sourire, dans sa poignée de main amicale, je croyais voir des témoignages de son aiïertion; l'exlrême bonté de ses parents pour moi me paraissait un encouragement. Ilclas! elle ne se doutait même pas de

. mon espoir lénu'>raire. Elle va se marier; ce inaî riage doit me faire mourir... El son père vient me I l'annoncer avec la conviction que celle nouvelle I me transportera aussi de jdie. Et elle, Félicité, elle veut elle-même me dire le nom de son futur, < pour que je prenne part à sa joie et à son triomphe!

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