‹ [Œuvres complètes de Henri Conscience (volume 2)Chapitre 52 sur 115 · I.E M.\I;C1IAN1) D'AiWERS · texte numérisé non relu

I.E M.\I;C1IAN1) D'AiWERS

Pauvre fou ! je rêvais d'amour, de bonheur, d'avenir; je voyais au loin s'ouvrir devant nus yeux un paradis... Et je me réveille, l'âme ulcérée, le désespoir dans le cœur et la tombe béante à mes pieds!...

François Walpul conduisit son ami près d'un banc et le força de s'y asseoir.

— Allons, Raphaël, dit-il, tâche de te calmer un peu, et parlons en hommes raisonnables. Suppose qu'en effet ce mariage ail lieu; mais une blessure, quelque douloureuse qu'elle soit, se guérit peu à peu. Tu es jeune, tu te consoleras, et un temps viendra où tu ne penseras plus à ce coup du sort.

— Jamais! jamais! murmura Raphaël d'une voix rauque. Il n'y a plus de repos, plus d'espoir, plus de bonheur possible pour moi. C'est ma vie que l'on a brisée.

— Le désespoir donne de pareilles idées, Raphaël. Le temps, d'autres affections, les soucis du commerce guériront la maladie de ton âme.

— Il ne reste plus de place dans mon cœur pour un autre amour; le commerce m'est odieux. C'est pour elle que je voulais devenir riche, pour qu'elle ne regrettât jamais son amour pour inoi, pour que je fusse à même de lui rendre ce qu'elle m'aurait sacrifié. Pour qui travaillorais-je maintenant? Pour moi? Dans quel but? je n'ai plus d'ambition, plus de courage. Tout le monde m'est devenu indifférent. 11 ne me reste plus qu'à partir, et à aller languir et mourir loin d'elle.

— Comment! s'écria Walput, tu veux quitter Anvers? Quelle folie! Non, non, demain tu auras déjà trouvé quelques forces contre le désespoir et tu auras déjà surmonté cette fatale tentation.

— Sois raisonnable à ton tour, mon ami, dit Raphaël. Je verrais entrer M. Alfred Dorneval dans la maison de mon maître sans trembler d'effioi et peut-être de jalousie? Il me faudrait comjjler un à un les jours qui s'écouleront jusqu'à l'heure où il conduira Félicité à l'autel? Est-il possible que j'assiste jusqu'au bout aux préparatifs de mon malheur, et que j'attende qu'on se réjouisse autour de moi d'un événement qui me fera haïr la vie? N'est-ce pas que mon cœur saignerait mille fois? On ne peut cependant pas exiger cela d'un homme?

Walput hocha la tête avec découragement.

— Pauvre Banks! dit-il en soupirant, quelque raison que tu aies de te croire malheureux, tu juges l'affaire plus noire qu'elle ne l'est réellement. Si aujourd'hui tu restes sourd à toute consolation, demain tu envisageras ton état avec plus de clarté et de calme. Et quant à ton projet de quitter Anvers, je suis bien ceiiain que tu ne l'exécuteras pas.

— Mais, quand je ne voudrais pas l'exécuter, j'y

serais forcé, répliqua Raphaël. M. Verboord a agi généreusement avec moi; sa femme a consolé ma mère sur son lit de mort. Si un fol égarement m'a fait méconnaître le devoir de la reconnaissance, je n'oublie pas cependant ce que je dois à mes bienfaiteurs. Qui sait si, après son mariage, Alfred Dorneval ne viendra pas demeurer dans la maison de M. Verboord? Il serait donc mon maître et me donnerait des ordres? Et si je quitte ma place de commis avant cette époque, ne la rencontrerai-je pas tous les jours dans une riche voiture et à côté de celui qui m'a ravi la lumière de ma vie? Non, je pourrais révéler ce que j'ai osé espérer un jour. Ce serait une honte sanglante pour les âmes généreuses qui ont droit à ma reconnaissance.

Le commis voyageur regarda sa montre et dit avec douceur :

— La Bourse est déjà ouverte, je ne puis m'empêcher d'y aller. Viens avec moi, Raphaël; tu dois dîner et alors il sera temps d'aller à ton bureau.

— Je ne vais plus à mon bureau, répondit Banks.

— Comment! tu as renoncé à ta place?

— Non, mais c'est égal.

— Je ne puis cependant pas te laisser seul, dans une telle disposition d'esprit, Raphaël. Allons, sois homme. Viens avec moi en ville, je te conduirai à ta chambre, et après avoir passé par la Bourse, je reviendrai te chercher. Nous irons nous promener et nous causerons jusqu'à ce que ton désespoir soit un peu calmé. Je dirai à M. Verboord que tu as un grand mal de tête et que tu lui demandes la permission de rester chez toi. Ainsi du moins, ton absence n'étonnera personne aujourd'hui.

Le commis resta muet.

— Tu veux donc me faire manquer la Bourse? demanda Walput. Soit! M. Spelt, qui croit qu'il me rencontrera à la Bourse, le prendra comme il voudra, je ne te quitterai pas.

Raphaël se leva.

— Tout m'est égal, dit-il ; il ne faut pas t'exposer pour moi à des désagréments. Allons, je te suis.

Ils tournèrent derrière un bosquet de lilas et se trouvèrent dans la grande allée. Le commis marchait la tête basse. Walput l'arrêta tout à coup et dit :

— Nous avons le temps, Raphaël; en moinsd'un quart d'heure j'ai fini à la Bourse. Je suis dans une grande indignation et le sang me bout.

— Contre moi? demanda Banks avec surprise.

— Non, contre Félicité et ses parents. Leur conduite envers toi est blâmable et cruelle. Comment! on reçoit dans la famille un jeune homme beau et sensible comme loi; on le laisse causer librement avec une jeune fille ; on fait naître comme à dessein les occasions de lui inspirer une espérance tlai-

' teuse? Et puis, parce qu'un richard olTre sa main,

LE MARCHAND D'ANVERS

on sacriCiP le malheureux à l'ambition et on lui brise le cœur sans la moindre pitié! Si j'étais à la place, je me vengerais par un profond m(''pris.

Celte sortie de Walput n'était peut-être qu'une indignation feinte par laquelle il voulait éveiller dans le cœur ulcéré de son ami un sentiment de dépit et de colère, dans la conviction que c'était la meilleure arme contre son désespoir.

Haphaél le regarda avec un triste sourire et répondit :

— C'est encore une enfant naïve, François; elle n'a jamais sou|)çonné queje ressentais pour elle ou que j'espérais d'elle autre chose que de l'amitié. La bonté de ses parents les a aveuglés. Us n'ont pas r<Mnar(|ué ce qui se passait dans mon cœur. Contre qui me fàcherais-je'.' Qui est coupable? Qui a quelque chose à se reprocher, sinon moi seul?

François renouvela ses tentatives; mais Raphaid, absorbé dans de douloureuses pensées, ne send)lait plus écouter et regardait la terre.

Pendant qu'ils se trouvaient dans l'allée solitaire, ils n'aperçurent pas une calèche découverte qui accourait au grand trot de deux chevaux anglais pur sang.

Comme ils n'entendaient pas le bruit des roues sur le sable uni, la personne qui conduisait la voiture leur cria de toutes ses forces de se garer.

Ils firent un saut de côté, et, pendant que la voiture passait comme un éclair en les onvcdoppant d'un nuage de poussière, ils entendirent le mot (( maladroits! » prononcé par une voix railleuse.

— Alfred Dorneval! s'écria le commis voyageur avec colère.

— Oh! la prédiction! s'écria Raphaél en frissonnant. Tiens, voilà l'avenir, voilà ce qui m'arrivera, et elle, elle sera assise à coté de lui... Non, non, arrière! tout \in monde entre elle et mui!

Walput prit la main de son ami et niumura :

— Allons, allons, malheureux ami. Il pourrait revenir : partons!

Et les deux jeunes gens disparurent dans un sentier, derrière un massif de lilas en fleurs.

Lo londeinain, d'assez bonne houre, Félicité était tlobonl près de la fenêtre ûo. sa chambre, la tète penchée sur sa poitrine et le regard tourné vers la terre. Elle était plongée dans une rêverie prolonde et resta [HMidant longtemps immobile comme une staluo, sans (|ue le moindre geste vint trahir les émotiotisde son cfeur.

Madame Verboord, qui était entrée depuis un in.Mant dans la chambre, regarda la jeune Hlle en

souriant et en hochant la tête, comme si elle savait la cause de la distraction de sa lille. Elle s'approcha de la fenêtre en disant :

— Allons, mon enfant, tu ne peux |)as... Félicité tressaillit et se mit à trembler; mais elle

reconnut sa mère et dit en soupirant, pendant qu'une légère rougeur colorait ses joncs.

— 0 chère mère! c'est vous! Comme vous m'avez effrayée !

Sa mère la regarda celle fois avec étonnement.

— D'où te vient cette frayeur? demanda-t-elle. Que crains- lu donc, mon enfant?

— Je ne sais pas, ma mère, bégaya la jeune fille avec tristesse. J'étais absorbée dans mes pensées, voire voix m'a surprise, et j'ai eu peur comme si quelque mal me menaçait.

— Qu'esl-ce que cela signifie? s'écria madame Verboord en riant ; on dirait que tu as du chagrin ?

— Ah! maman, dit plainlivenicul Félicité, je suis fatiguée et émue ; une inexplicable mélancolie pèse sur moi.

— Asseyons-nous, mon enfant; je t'aurai bientôt consolée... La nuit a été un peu fatigante, parce que tu n'as pas dormi, n'est-ce pas?

— J'ai rêvé, maman, rêvé continuellement,

— Sans doute, cela en vaut bien la peine. Tu as levé de ton heureux mariage. Tu as assisté en imagination aux préparatifs de la noce, essayé la riche toilette elles bijoux, et tu t'es peut-être vue toi-même avec ton fiancé au pied de l'autel.

— Oui, ma mère, soupira la jeune lille, je crois que j'ai rêvé de tout cela, que je vous ai vue, vous, mon père, M. Dorneval, el encore d'autres personnes : mais il ne m'en reste dans la mémoire ([u'un souvenir vague et confus.

— Mon enfant, ce qui te rend un peu mélancolif|ue ce malin, ce n'est que la fatigue. Je suis bien certaine que tes rêves élaient doux et agréables.

— Non, maman, je dois avoir pleuré et tremblé dans mes !êv(;s; car je me suis réveillée pleine de crainte, et, niainlenanl encore, une inquiétude secrète, queje ne puis surmonter, me poursuit.

— Mais, enfin, qu'as-tu donc rêvé?

— Je n'en sais rien ; des choses affreuses, sans doute. Il me semble pourtant (ju'nne voix mystérieuse a murmuré toute la nuit à mon oreille :

u Uenonce à ce mariage (jui doit te rendre malheureuse. «

— Par exemple! quel enfantillage! s'écria madame Verboord. Dans tous les cas, tu sais qu'on doit lonJon^^ preudm les rêves dans le sens opposé? Donc, ceci veut dire positivement que tu seras très heureuse. El qui pourrait en douter un moment?

— Ce qui se passe en moi, ma mère, est étrange

LE MARCHAND D'ANVEUS.

Ali çà! s'écria M. Verboord, eu se lovant... (Page 44.)

et inexplicable. Ce mariage vous fait tant de plaisir, à vous et à mon père, qu'il ne saurait que m'être avantageux. Et cependant cette union m'effraye.

— Des idées de jeune fille, nous connaissons cela! répliqua madame Verboord. Tiens, Félicité, avant mon mariage, j'avais eu pendant longtemps le loisir de connaître et d'apprécier à sa valeur le caractère de ton père. Il m'aimait et je lui portais une affection très vive. Mon désir le plus ardent était d'être unie à lui pour toujours. Eh bien, lorsque mon père m'annonça que j'allais me marier avec M. Verboord, je fus tellement surprise par cette nouvelle, que je me mis à trembler comme une feuille. J'allai me cacher dans ma chambre et je versai des larmes pendant toute la journée. J'étais heureuse; pourtant j'avais peur et je pleurais. C'est la même chose pour toi.

Félicité soupira.

— C'est assez compréhensible, reprit madame

Verboord. Une jeune fille vit à côté de sa mère dans une naïveté enfantine, aimante, joyeuse, insouciante et sans la moindre responsabilité. Elle sait bien que, pour la plupart de nous, le mariage est une nécessité de la vie, et elle soupire après l'époque où un mari de son choix viendra lui donner un nom et une position dans le monde. Biais, vienne le moment désiré, alors elle regarde avec anxiété tout ce qu'elle va quitter : sa naïve joie d'enfance, son indépendance virginale, la maison où fut son berceau, ses parents bien-aimés... D'ailleurs, l'inconnu de l'avenir l'effraye ; les nouveaux devoirs d'épouse et de mère qu'elle accepte, la vie avec une responsabilité personnelle et beaucoup d'autres réflexions de cette nature inquiètentson esprit. Mais, Félicité, il en estainsi de tout le monde. Tout cela n'empêche pas que nous ne soyons heureuses et que nous remercions Dieu de sa bonté pour nous.

MJ.

:îs

l.E MARCHAND D'ANVERS.

La ji'UDe lille ne jiarut pas tout ù fail convaincue.

— Ne nie crois-lu pas? demanda madame Verboord. Attends un peu et tu verras !

— Ce (|ne vous nie dites est sans doute la vérité, répondit Kidicilé. Cependant, pour m »i, ce n'est pas tout à fait la même chose. Vous, chère nirre, vous aviez eu le temps de bien apprendre à connaître mon pi're, et vous désiriez depuis longtemps vous marier avec lui. Hier, j'étais encore une naive enfant, qui n'avait jamais pensé à des choses aussi importantes. M. Dorneval est assurément un jeune homme aimable; mais je ne l'ai vu qu'une seule l'ois...

— C'est assez, puisque ce peu d'instants a fait naître dans vos cienrs une alTection réciproque.

Félicité hocha négativement la tête.

— Ouelles lubies sont-ce là? s'écria madame Verbourd d'un ton de reproche. Pour(|uoi cacher (jue tu as été sensible aux preuves de l'amour timide d'Alfred?

— Je le croyais hier, maman, murmura Félicité.

— Et maintenant ?

— Maintenant, il me semble que je ne pourrai jamais l'aimer. Je ne sais pas d'où cela provient, mai<, quand je pense à lui, mon cœur se serre.

Madame Verboord jeta sur sa fille un regard presfjue courroucé.

— 0 chère maman ! ne sois pas f;\chée contre moi. Ce sont de Iblb-s iilées, n'est-ce- pas? et j'ai certainement tort. Cela se passera. Mais puis-je implorer une faveur?

— Kh bien, [larle.

— .Me faut-il quitter ï«i snbilomenl ma mère chérie et mon bon père? Cette pénible sépaiation est sans doute la cause de ma tristesse et de ma crainte. Ah! je vous en supplie, maman, dites une bonne parole à mon pèrt', |iour que le mariage soit un peu retardé. Que ma prière ne vous fiiche pas; seulement quelques mois, quel(|nesseniaines, si peu que ce soit, pour (|Ut' je puisNC mhabilner à l'idée de vous r|uiller 1

Madame Verboord, touchée df ce témoiirnage d'amonr filial, réjtorn'it avec douceur :

— I*ui-r|ue tu le désires si ardemment, mon enfant, je veux bien conseiller à ton père de ne pas trop hâter le mariage. Cependant, il entendra parler iW remise avec chagrin. .Ne disait-il pas qu'il avait demandé et obtenu un grand service de M. Doiueval ? Kl si le père d'Alfred insiste? Ton père ne voudrait ni n'oserait peut-être pas lui résister. Tu ne voudrais cependant j.as faire de la peine à ton père, Félicité?

— .Non, maman.

— Kt s'il insiste ?

— Alors je me soumettrai et je ferai ce <|u'il désire.

— Sans le plaindre n'est-ce pas ?

— Sans me plaindre, maman; mais lâchez cependant d'obtenir nn délai.

— Je ferai ce que je pourrai, mon enfant. Sois consolée maintenant et chasse les pensées qui t'in(iuiètent. Tiens, prends ta broderie, tu y trouveras une distraction.

— .Maman, dit la jeune (ille, (inand je suis descendue, j'étais décidée à aller à l'église. Je sens le besoin de prier. Cela me calmera et me consolera.

— Va donc à l'église. Félicité. En elfet, la prière est le seul moyen de rendre la pai.x aux cœurs agités.

La jeune fdlejeta un chàle sur ses épaules, prit son livre île prières, et se disposait i\ sortir, lors- (ju'une pensée soudaine la retint.

— Maman, dit-elle, M. Danks est-il au bureau?

— Je n'en sais rien, répondit madame Verboord. Les bureaux ne sont pas ouverts, il est encore trop tôt.

— Serait-il gravement malade, maman?

— jNon; une migraine ne signifie rien, le lendedemain on n'en ressent plus rien. Si, par hasard, il ne venait pas au bureau, nous enverrions quel- (ju'un savoir comment il se porte.

— \ tanlùt, maman, dit Félicité en sortant d'\ni air rêveur.

Lorsqu'elle fut dans la rue tout près de la mai>on de .M. Spell, Lucie, prête à sortir, parut sur le seuil de la porte. La fille de l'épicier courut à son amie en souriant, et dit :

— 0 Félicité, que je suis aise de te rencontrer ! Nous avons été ensemble au pensionnat et nous sommes toujours restées amies. Le bonheur (jui m'arrive te réjouira donc aussi. Tu ne sais pas ! Je vais me marier avec Fançois Walpnl. (Ju'en dis-tu?

— Moi aussi, je vais me marier, répondit Félicité.

— Toi aussi, lu vas te marier? Ah ! ah ! l'heureuse nouvelle ! Que ce bon Banks doit être content ! Je suis sûr qu'il en est à moitié fou.

— Mon père dit (|u'il est tellement surpris et joyeux, qu'il n'a pu dire nn seul mot.

— C'est donc d'une douce émotion <|u'il est londjé malade?

— Tu sais rpi'il était malade? demanda Félicité étonnée. Mon jière lavait invité et il n'est pas venu. Il avait été pris d'une migraine subite cl il a envoyé son ami, M. Walpnt, jiour l'aïqtrendre à mon père.

— Je sais tout cela, répondit la fille de l'épicier, et il s'en est fallu de jieu que mon père ne se fâchât à cause de cela, d'une fayon ijui aurait

LE MAnClIANI) I)'A^VE^S.

peu'-êlre Ciil encore riMnettre mon mariage. On avait (léciil('Mjue François Walput viendrait prendre le café chez nous avec sa mère. Mon père avait monté son meilleur et son plus vieux vin. A la Bourse, Walput s'approcha de lui en disant qu'il lui serait impossible devenir, parce que son ami Raphaël Banks était très malade et avait besoin de son aide.

— Ciel! Raphaël serait-il si gravement malade? s'écria Félicité effrayée.

— Non, c'est l'effet de l'émotion. Ne sois pas inquiète, mon amie. Ce sera passé aujourd'hui. — D'abord, mon père fut très fâché contre François, parce que notre petite fête devait être remise, cependant, comme il porte une estime particulière à M. Banks, il a tout pardonné et remis la fête à après-demain.

— Je ne comprends pas, murmura Félicité pensive, comment Raphaël peut èlre si ému.

— Dam ! un tel mariage ! Ah ! quand pendant des années on a aimé en secret, sans oser en rien dire, presque sans espoir, et qu'on entend tout à coup le père de celle qu'on aime, vous dire : « Soyez heureux, je vous donne la main de mon enfant unique. »

Félicité regarda la fille de l'épicier avec un grand étonnement. Elle se tut un moment, puis demanda:

— Mais, Lucie, de qui parles-tu ?

— Comment, de qui je parle ? iMais de M. Banks. La pauvre jeune fUle courba la tète pour ne pas

montrer la rougeur qui colorait son front.

— Que signifie ceci ? s'écria Lucie étonnée.

— J'ai à peine vu une fois mon futur époux! soupira Félicité.

— N'est-ce pas avec Raphaël que tu vas te marier?

— Non, Lucie; c'est avec Alfred Dorneval, le fils du riche négociant du Grand-Marché.

— Est-ce que je rêve, ou suis-je éveillée? murmura Lucie en tressaillant de surprise. Alfred Dorneval? Oh ! maintenant, je comprends la maladie du pauvre Raphaël. Il en mourra certainement !

— 11 en mourra? répéta Félicité. Non, non, Lucie, puisque mon mariage lui fait plaisir.

— Arrêtons-nous un peu ici, sur le marché, dit Lucie. Je suis tout étourdie, les oreilles me tintent. Alfred Dorneval ? Ce n'est pas possil)le !

Elle conduisit son amie vers le côté le plus solitaire du marché, et lui demanda d'une voix émue :

— Ce mariage est-il décidé, irrévocablement décidé?

— Oui.

— Comme tu dis cela tranquillement. Félicité !

— Mes parents croient que je serai heureuse. Que puis-je contre leur volonté ?

— Ainsi tu pourrais donner sans chagrin le coup de la mort à Raphaël ? Lui qui t'aimait si ardemment, qui ne voyait que toi, n'espérait qu'en toi, ne voulait vivre que pour loi ?

— Pour l'amour du ciel, Lucie, ne me dis pas ces choses-là! balbutia Félicité émue. Tu me fais frissonner.-Que Raphaël ait de l'amitié pour moi et qu'il eût traversé le feu pour m'être agréable, je lésais bien... Mais ce que tu t'imagines? Non, tu te trompes assurément.

— Comment, est-il possible? s'écria Lucie. Il faut donc te convaincre que Raphaïd t'aime de toutes les forces de son âme? Tu ne l'as jamais remarqué? Tu ne l'aim.es donc pas du tout, le malheureux jeune homme? Eh bien, écoute, je puis te donner une preuve. Mon père était tellement engoué de Raphaël, de son beau et noble visage, de son intelligence et de son air distingué, qu'il avait décidé de me marier avec M. Banks. — Cela t'étonne, n'est-ce pas? C'est pourtant ainsi.

— Mon père a appelé Raphaël chez nous et lui a offert positivement ma main. Raphaël n'a pas de fortune, il a beaucoup de chance de devenir riche un jour, à ce que croit mon père et le lien aussi, Félicité ; mais pour cela il lui faut un premier capital. En acceptant ma main il obtenait largement ce capital. En outre, sans me flatter, je ne suis pas des plus laides. Ce mariage devait donc être pour lui un bonheur inattendu. Eh bien, il a refusé net.

— Il a refusé ! soupira Félicité d'un ton singulier.

— Oui, et sais-tu pourquoi? Il' l'a dit à son ami François, qui, du reste, l'avait déjà deviné, parce qu'il portait au cœur un autre amour, un amour si profond qu'il lui ferait refuser toutes les richesses de la terre, pour ne pas y être infidèle. Qui pouvait-il aimer? Ses yeux ne te l'ont-ils pas dit cent fois. D'ailleurs, il n'y a pas à en douter, il l'a dit à François Walput.

Félicité était profondément émue. Elle ne pouvait en croire ses oreilles. Cette révélation ne la blessait pas cependant, car, tandis qu'elle était plongée dans ses pensées, un sourire imperceptible entr'ouvrait ses lèvres.

Lucie reprit avec compassion :

— Pauvre Ranks, qui a fait si généreusement mon bonheur et celui de son ami Walput 1 qu'estce qui lui est réservé désormais en ce monde ? Une vie de tristesse et de désespoir, sans doute une courte vie, car il languira et mourra de chagrin. Félicité, tu peux encore le sauver. Tes parents t'aiment tant ! Ils ne résisteraient pas à tes larmes et à tes supplications. Oh ! que ne puis-je le préserver de ce terrible coup et lui rendre ainsi le bien qu'il nous a fait avec tant de désintéres-

iO

LE MAHCIIANI) D'ANVEUS.

semeiil ! Tu ne parles pas, Félicité ! Ton cœur est j donc inopitoyalile pour ses souffrances ! ' A ce moment, une vieille femme accounil tie

l'autre cùlc du niarclu' et se jeta au cou de Lucie.

— Ah ! ah ! ma chère nièce, (m va donc >e marier avec celui qu'on avait choisi depuis si loiiirtemps ? Je le connais; c'est un biavc jeune homme, d'une famille honnête et'd'une bonne réputation : ça suffit. Sa mère a été mon amie dans le temps. Ton père m'a fait savoir cela hier, et je suis arrivée par la première dilii^ence. Viens avec moi à la maison; j'ai lant de choses à te dire!

— Je viens, je viens, chère tante ! murmura Lucie avec emharras.

— Tiens, qu'a donc cette demoiselle".' s'écria la vieille rlame étonnée. Si jeune et avoir déjà du cliairrin.

Lucie prit sa tante par le hras et l'amena de l'autre côté du marché; elle se retourna encore une fois et vit que Félicité lui demandait le silence. Lucie la rassura par un signe et disparut avec sa tante.

La fille de M. Verhoord continua sa route à pas chancelants et tout absorbée dans ses tristes rdlexions.Flle ne savait que croire; elle craifrnait d'ajouter loi à la révélation (|u'on venait de lui faire; mais la lumière descendit peu à peu dans S(m esprit; et, lorscpi'elle entra dans l'église, elle sentit que ses larnifs débordaient. La sainteté du lieu lui prêta cependant la force de surmonter les signes extérienrs de son émotion.

Elle s'agenouilla sur une chaise, ouvrit son livre de messe et s'efforça de prier.

.Mais, «juelque effort (ju'elle fit pour élever ses pensées vers le ciel, elle ne pouvait s'empêcher de songer à ce que Lucie lui avait dit. De temps en temps le tintement de la sonnette à l'autel la tirait de ses rêveries, et alors elle essayait de suivre la prière du prêire; mais les paroles de son amie ne cessaient de résonner à son oreille.

Alors sa jeunesse, comme si elle était peinte sur une toile magi(|ue, passa lentement devant ses yeux. File se rap|)ela avec une lucidité étrange tous les jours, tous les instants où Haphaël s'était trouvé en sa présence, ses moindres paroles, son plus léger sourire, le Iremblenient de sa voix et l'érlat de ses yeux. — (i'élait donc bien vrai; le malheureux jeune homme l'avait caché, - et maintenant elle allait se marier ! La seule annonce de ce mariage l'avait rendu malade! Il mourrait peut-être parce qu'il l'avait aimée.

La jeune fille frissonna et rassembla ses forces pour ne pas fondre en larmes. Ce (|iii l'effravait plus encore, celait une voix intérieure (|ui lui criait : « Fl loi aussi. Félicité, tu l'aimes! » mais , elle éloulTa cette voix, et elle s'efforça de se per-

suader que celte pensée était une illusion de son esprit agité. Mais la voix la poursuivait comme un mauvais rêve.

Fnlin la jeune (ille reconnut, avec un soupir d'angoisse, que la voix mystérieuse ne lui reprochait que la douloureuse vérité.

Les sons répétés de la sonnette annonçaient que le curé en était à la communion.

Félicité baissa la tète et se frappa trois fois la poitrine; mais, (pioiqu'elle élevât ardemment et sincèrement son es|)rit vers Dieu, une (igure humaine se mêla peu à peu à son adoration, et, lorsque le prêtre descendit de l'autel, elle suppliait le ciel d'avoir |dtié du pauvre Uaphaêl et de le protéger.

Félicité se leva et quitta l'église. Dans la rue, elle marcha la léle baissée. Il lui semblait que le regard des passants la ferait rougir de honte; elle craignait que chacun ne lût sur son visage la cause de son émotion. Tout l'effrayait : les maisons et les hommes. Pour elle, il n'y avait de consolation et de refuge que dans le cœur de sa bonne mère.

.Mais elle ne trouva pas sa mère dans la salle à manger. EUe se laissa tomber sur une chaise, mit ses mains devant ses yeux et se mit à pleurer abondamment.

Elle resta longtemps ainsi à soulager son cœur (le son angoisse, jusqu'à ce qu'une douce voix lui dit:

— Tu pleures, Félicite?

La jeune fille attira sa mère contre son cœur, et dit en soupirant :

— Oh ! chère mère, aide-moi, console-moi ! Ta pauvre enfant est bien malheureuse!

— Malheureuse? répéta madame Verhoord, très étonnée du ton désespéré de Félicité. Tu as donc oublié ce que je te disais ce matin? Cela se passera. Toutes les jeunes filles qui vont se marier sont ainsi émues et effrayées.

— Non, ma mère, ce nest pas cela. Un secret, un pénible secret qu'cm m'a révélé...

— Confie-moi ce secret si important.

Félicité ouvrit la bduchc pour parler; mais elle

hésita et murmura quelque chose d'inintelligible.

— Eh bien, mon enfant, j'écoiite, dit madame Verhoord avec un sourire d'incrédulité.

— Je n'ose pas, ma mère; voyez comme je tremble. Ah ! j'ai peur que vous ne me grondiez; mais soyez certaine (ju'avant aujourd'hui je n'en avais jamais rien su. Vous êtes si bonne pour moi !

— Mais explique-toi donc, Félicité; ce (|ne tu veux me dire est une énigme.

La jeune fille se tut encore un instant comme pour rassembler ses f<irces et son courage; puis clic reprit d'une voix plus ferme.

— Je suis innocente-, vous êtes ma mère, et, si

LE MARCHAND D'ANVERS

je ne pouvais verser mon chagrin dans votre cœur compatissant, où chercherais-je des consolations? Ma mère, cela vous frappera de surprise, cela vous attristera peut-être aussi : Raphaël esttomhé subitement malade; c'est parce que... parce que Kaphaël... la douleur.., le chagrin...

— Eh bien, qu'y a-t-il? Raphaël?...

— Il m'aime, ma mère.

Madame Verboord éclata de rire; mais le regard suppliant et les mains levées de Félicité lui firent pitié.

— Allons, mon enfant, on t'a fait accroire cela pour se moquer de toi, murmura-t-elle avec calme.

— 0 maman, ne riez pas ! dit Félicité d'un ton solennel. Par votre tendresse pour votre unique enfant, je vous en supplie, croyez-moi, c'est la vérité.

Madame Verboord, qui commençait à douter, pâlit de surprise. Elle prit la main de sa fille.

— On t'a trompée. Félicité. Parle, qui t'a dit cela ?

— Lucie Spelt.

— Qu'est-ce que Lucie peut savoir de cela?

— Son père voulait lui faire épouser Raphaël, et Raphaël a refusé parce qu'il avait un autre amour au cœur, et il a avoué à son ami Walput que... c'est moi... qu'il aime.

— Quelles choses inouïes me contes-tu là ? s'écria madame Verboord. Raphaël aurait donc perdu toute... Mais je ne puis ni ne veux le croire. Ce sont des contes de voisins.

— Et, lorsque mon père lui a dit hier que j'allais me marier, il est tombé tout à coup malade, si dangereusement malade que François Walput a dû veiller toute la journée près de son lit!

Il y eut quelques instants de silence. Madame Verboord se parlait à elle-même et semblait agitée par une profonde indignation. Elle se fit cependant violence pour se calmer, s'assit à côté de sa fille, et lui dit d'un ton sévère r

— Non, mon esprit refuse de croire à un tel égarement. Raphaël, que nous regardions comme un jeune homme dévoué et reconnaissant, dont l'esprit sérieux, dont la modestie, dont l'humilité respectueuse nous inspiraient une confiance sans bornes, Raphaël aurait oublié à tel point ce que nous avons fait pour lui ! Non seulement il aurait osé lever les yeux jusqu'à la fille de son patron, mais encore il aurait parlé à d'autres personnes de sa folle espérance ! Lui, nous outrager ainsi, nous qui ne lui avons fait que du bien ! Cela ne se peut; avec un cœur comme le sien, on ne devient pas ingrat en un jour.

La jeune fille, les yeux remplis de larmes, implorait le pardon de Raphaël en murmurant d'une voix presque inintelligible :

— 0 maman, ne sois pas impitoyable pour lui!

Madame Verboord, comme s'il s'était opéré une réaction dans ses réflexious, hocha la tête avec un sourire et dit :

— Eh bien, supposons qu'on ne t'ait pastrompée. Quelle signification la folie de Raphaël peut- elle avoir pour toi, mon enfant? S'il s'est préparé luimême une amère déception, c'est sa propre faute; nous ne devons pas nous en inquiéter. Tu te marieras; M. Ranks quittera notre maison, et, avant peu de temps, il ne pensera même plus à son égarement, sinon pour regretter d'avoir ainsi oublié son devoir.

— Non, non, maman, sanglota la jeune fille en versant un torrent de larmes, le chagrin le rendra malade, le désespoir le tuera. Ah! cette pensée m'épouvante. Lui, le bon, le généreux jeune homme, il mourrait parce qu'il aurait eu trop d'amour pour moi? Quel avenir horrible! Je n'aurais plus jamais de repos sur la terre; son visage apparaîtrait dans mes rêves, je le verrais pâle, languissant et m'accusant d'être la cause de sa mort prématurée! Ma mère, ma mère, ne le faites pas mourir!

Madame Verboord allait se répandre en reproches ; car il y avait dans les paroles de Félicité quelque chose qui avait blessé son cœur maternel. Les larmes amères et l'excessive angoisse de sa fille la touchaient néanmoins et retinrent son indignation. D'ailleurs, elle craignait de se tromper et voulait encore douter.

— 0 mon enfant ! dit-elle. Dieu fasse que mon soupçon ne soit qu'une crainte vaine! Tu regrettes que M. Ranks ail du chagrin au moment où tu vas devenir heureuse. Naturellement, jusqu'ici il s'est montré dévoué à tes parents et bienveillant, respectueux et serviable pour toi. Je comprends que ton cœur soit sensible à la douleur que tu crois que ton mariage lui causera. Mais, ma chère Félicité, ta compassion n'est que de l'amitié, n'est-ce pas!

La jeune fille rougit jusqu'aux oreilles et laissa tomber sa tète sur sa poitrine.

— Parle, parle, Félicité ! s'écria madame Verboord avec angoisse. Ne me laisse pas dans ce doute pénible. Tu ne ressens pour M. Ranks que de l'amitié, n'est-ce pas? S'il a oublié ce qu'il devait à ses bienfaiteurs, toi, du moins, tu n'as pas laissé pénétrer dans ton cœur un penchant secret? Allons, dis, parle franchement, je te l'ordonne!

— Ma mère, ma mère, pardonnez-moi! soupira la jeune fille en tremblant.

— Te pardonner? Pourquoi, ù ciel?

— Je crois que j'aime Raphaël...

LE MARCHAND D'ANVERS

— Non, non, ce n'est pas vrai? lu te trompes, ce>[ une illusion de les sens!

— Je l'ai confessé à Dieti lui-mêinc dans l'éijlise, ma mère.

— (lest incroyable! et depuis ijnand nrion enfant m'aurail-elle trompée ain^i".'

— Trompée, ma mère! rélicité vous tromper? Ah ! quel reproche cruel ! Hier encore je ne savais pas ce que signitiait le mot amour, et je croyais n'aimer personne que vous ou mon père... .Mais mon mariaj:e, ce chanj.'ement complet tlans ma vie, mes rêves allVeux de celte nuit, sa maladie, son désespoir, tout cela a fait briller dans mon esprit la fatale clarlé.

Les dernières paroles de la jeune fille avaient calmé l'effroi et liiidignalion de madame Verboord. Elle ne doutait pas de la vérité de l'explication de Félicité, car la naïve enfant n'avait jamais menti, et la révélation même était une preuve convaincante de sa sincérité. Après un instant de silence elle dit avec douceur à sa fdle, qui n'avait pa>^ cessé de pleurer :

— Félécilé, mon enfant, cha>se ces idées de ton esprit. Calme-toi , reviens à la raison, à la conscience de ton devoir. Pense à ton bon père. Qui sait si, nerveux comme il est, il n'en tombera pas malade de chagrin?

— Oh! je vous en supplie, ne lui dites pas, ma mère!

— Mais pourras-tu lui cacher l'émotion qui te fait verser des larmes au moment le plus heureux de sa vie?

— Mon père ne saura pas ce qui m'effraye; mais [lour vous, ma mère, je ne pourrais pas avoir de secrets, fussé-je coupable.

— Je le remercie, Félicité, de ton affection pour moi. Ainsi je puis espérer que tu n'allristcras paN ton |ière; que par respect, |iar amour pour lui, tu surmonteras ta douleur, et que lu te montreras contente (juaiid il parlera de ton mariage? .\h ! si tu ne faisais pas cela, il en loinberail certainement malade.

— Vous avez promis, ma mère, de faire retarder ce mariage

— Oui, j'e>sayerai.

— Et je lâcherai de m'habiluer peu à peu à l'idée de notre sépiralion.

— El d'oublier ton erreur?

— El d'oublier Raphail ! sanglota la jeune fille.

In |ia* pesatU se lit entendre dans le vestibule.

— Ciel ! j'entends ton père ! s'écria madame Verboord d'une voix éloutfée. Il ne doit pas te voir aussi pâle et les yeux reuqdis de larmes. Viens dans ta chambre jiis(|u'à ce qm- ton émotion soit calmée.

Elle prit sa fille par le bras, et disparut avec elle par une porte latérale.

Pendant que madame Verboord était occupée à consoler et à encourager sa fille, le négociant était assis dans son cabinet devant une table chargée de livres et de papiers. 11 avait aussi quatre ou cinq journaux devant lui. Il en avait un en main et tenait l'œil (i\é avec altenlion sur l'avanl-dernière page, où étaient indi(|ués le cours des marchandises et la cote des actions industrielles des principaux marchés de l'Europe.

Les nouvelles devaient être favorables, car il souriait et hochait la tète avec contentement.

Lorsqu'il fui au bout de la feuille qu'il lisait, il tira sa montre et murmura :

— Déjà dix heures! J'oublie que j'ai proiTiis à M. Diuneval d'aller ce malin chez lui pour régler définiiivemenl les comlilions du contrat de mariagi'. Je dois encore m'habiller. Dépécbons-nous; il ne i'aul i)as me faire attendre.

Comme il allait se lever, on frappa à la porte.

— Ah! mon cher Banks, s'écria-t-il, vous êtes guéri? J'en suis charmé; car si vous étiez resté soulTranf, tandis qu'on était dans la joie ici, cela m'aurail fait beaucoup de peine... Mais vous êtes encore malade, très malade, mon pauvre Uaphaël. Quelle pâleur! On dirait que vous avez maigri depuis hier. La fièvre, n'est-ce pas? Uetournez chez vous, jusqu'à ce que votre indisposition soit guérie. Votre dévouement pour moi ne doit j)as vous faire négliger votre santé.

Le visage du jeune homme portait, en effet, les signes que la fièvre laisse ordinairement après une violente attaque. Ses joues étaient creuses, son front ridé et ses yeux éteints. Mais il y avait dans son expression je ne sais quoi d'indéfinissable qui contrastait avec l'abattement répandu sur sa physionomie. 11 tenait la léle levée, son regard était ftîrme et résolu : près de ses lèvres serrées se creusait le léger pli qui est un signe de résolution et dt,' volonté.

— Allons, asseyez-vous, mon ami, je vais faire chercher une voiture pour vous ramener chez vous, dit M. Verboord.

— 0 monsieur, restez encore un instanl avec moi! supplia le jeune homme. Ma maladie est passée; je me senë ^am fort pour implorer une grâce de votre bonté. Quoique ma demande vous élonne, j'espère cependant que vous me l'accorderez.

— Tout ce (|ui me sera poss-ole, Ra|ilia«"'l. Je veux vous donner un souvenir de mon estime, à l'occasion du brillant mariage de ma (ille. Si vous aviez un service important ;\ me demander, cola me serait très agréable. Parlez donc sans crainte. Que désirez-vous?

LE MARCHA NU D'AN VE 15 S

— Monsieur, répondit Banivs, je viens vous supplier de in'accorder ma démission et d'accepter ma reconnaissance éternelle pour la i^énérosité avec laquelle vous m'avez toujours traité.

Le négociant le regarda étonné.

— Je ne vous comprends pas, murmura-t-il. Nous avons décidé, n'est-ce pas, que vous quitteriez le bureau dans un mois ou six semaines, pour entreprendre le commerce à votre propre compte. Que signifie donc votre demande?

— Je vous en prie, monsieur, accordez-moi ma démission immédiate.

— Ainsi vous voulez me quitter aujourd'hui.

— Cet après-midi, monsieur, je veux vérifier les livres et les papiers au bureau et donner au second commis toutes les indications, de manière que mon absence n'entraîne pas le moindre inconvénient.

— Mais, mon pauvre Banks, s'écria M. Verboord, vous êtes plus malade que vous ne le croyez. Cette voix creuse, ce regard singulier... Vous avez besoin de repos, soyez-en sûr. Je ne puis vous retenir contre votre gré dans mes bureaux; vous êtes tout à fait libre, mais ne parlons pas de cela, retournez chez vous. Dès que vous serez rétabli, nous en parlerons avec calme.

— C'est impossible, monsieur, dit le jeune homme en arrêtant le négociant par un geste suppliant.

— Comment, impossible? reprit celui-ci. Je ne sais pas, Raphaël, mais votre langage solennel m'effraie ! Qu'est-ce qui vous empêche de prendre le repos nécessaire avant de décider une affaire si importante?

— C'est, monsieur, que je suis venu pour vous dire adieu. J'entreprends un lointain voyage, et je ne suis pas certain de revoir encore mes bienfaiteurs.

— Vous quittez le pays ?

— Et l'Europe.

— Tenez, Raphaël, croyez-moi, vous avez encore la fièvre, et vos sens sont encore un peu agités,

— Non, monsieur, vous vous trompez. Je ne suis pas malade, et il y a une clarté complète dans mon esprit. Je savais bien que cette nouvelle inattendue vous surprendrait; mais je ne pouvais pas quitter ma patrie sans vous dire adieu et vous remercier encore une fois de votre bonté.

— On peut partir toutes les semaines, presque tous les jours d'Anvers pour les quatre coins du monde. Votre impatience est au moins inexplicable. Dites, pourquoi êtes-vous si pressé, que quelques jours vous semblent un trop long retard?

— Une circonstance particulière, répondit Raphaël. Un bon ami, un condisciple que je voudrais bien accompagner, part avec moi. J'ai réfléchi

toute la nuit à ce projet, et je suis fermement décidé à l'exécuter. Le commerce va trop lentement ici pour mon impatience. L'Amérique est la partie du monde où je veux tenter la fortune.

Quoiqu'il y eût dans la froide énergie du commis quelque chose d'alfecté, le négociant commença à croire qu'il s'était trompé. 11 prit le jeune homme par la main, le fit asseoir et lui dit :

— Maintenant, parlons avec calme de votre étrange résolution. Vous voulez donc aller en Amérique?

— Oui, monsieur.

— Pour y faire le commerce? Avez-vous bien réfléchi à toutes les suites possibles d'une pareille décision.

— J'y ai réfléchi et je les ai calculées.

— Non, ce n'est pas possible. Écoutez un instant, Raphaël. Savez-vous comment vont les choses en Amérique? Là, chacun a soif de faire vite, de faire immédiatement fortune. C'est une lutte ardente, sans repos, sans trêve, de chacun contre tous pour gagner de l'argent, et, dans ce torrent de gens avides, on emploie tous les moyens possibles pour triompher. On éci'ase ses concurrents, on trompe, on s'élève, on retombe, on fait vingt fois banqueroute, et, sans prendre garde aux victimes qui tombent, on continue sans pitié celte lutte aveugle. Vous avez dix mille francs. Avant que vous touchiez le sol d'Amérique, une bonne partie de ce petit capital aura disparu. Vous vous trouverez donc dans un pays étranger sans moyens d'entreprendre quelque chose de sérieux. Vous vous verrez immédiatement entouré de toutes gens qui, avec les ofl'res de service les plus amicales, n'auront pour but que de devenir maîtres du peu d'argent que vous possédez. Votre cœur généreux et confiant vous exposera à la séduction et à la tromperie. Dans peu de temps probablement, vous vous verrez manquant de tout; et vous devrez implorer là-bas, loin de votre patrie et de vos amis, une place de commis dans quelque bureau, pour ne pas tomber dans la misère.

M. Verboord avait sans doute exagéré et assombri avec intention la peinture du commerce fiévreux des Américains, pour faire impression sur l'esprit du jeune homme. Quand il eut fini, il le regarda avec des yeux interrogateurs.

— J'ai pensé à tout cela, répondit Raphaël avec indifl'érence. Cette lutte, ce combat, c'est la vie que je désire. Us ne tombent pas tous, ceux qui vont tenter le sort en Amérique. 11 y en a aussi qui, en peu de temps, amassent de grandes richesses.

— Mais, combien n'en trouve-t-on pas quireviennent en Europe sans un sou, désespérés, désenchantés et malades d'esprit et de corps? Le bonheur ne vous sourit-il pas assez en Belgique, (jue vous vou-

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