I.E MAKCIIANI) U'ANVEUS
liez mettre la mer entre vous et votre chère patrie? Votre première allaire vous a rajtporle un beau bénéfice; j'aurai plaisir à vous aider et à vous soutenir jtar mes actes et mes conseils, maintenant surtout (jue le mariage de Kélicilé me délivre de tout souci. Ah! mon ami, c'est une i,Mande folie que de courir après une ombre, quand on a l'ojet de ses désirs sous la main. Tenez, je vous le dis, si vous exécutiez votre projet, j'en serais lorl triste, je vous suivrais en imagination et je croirais (jue vous êtes malheureux. Non, non, restez à Anvers; je vous assure une jjrompte réussite. N'estce pas, vous renoncez à votre iolle resolution?
Ilaphaël était profondément ému : cependant il se contint et dit : '.
— .Monsieur, votre bonté est sans bornes; si je | pouvais payer ma dette envers vous, je n'hésiterais pas un instant; mais je ne puis renoncer à mon voyage en .Amérique. Uecevez, je vous prie, mes adieux ?
— Ah <;à ! s'écria M. Verboord, en se levant, je ne vous comprends plus du tout. Vous persistez, vous voulez partir malgré mon conseil. Nous verrons! Venez avec moi, vous .illez bientôt parler autrement.
Et il entraîna le jeune homme par la main jusque dans le vestibule, et se dirigea vers une porte double. •
Là, Uaphat'l résista un peu en murmurant:
— Ciel ! monsieur, que voulez-vous faire?
— Ce que je veux laire? Vous conduire dans la salle à manger.
— Je vous en supplie, laissez-moi aller! s'écria le commis d'une voix étoulTée.
— Bon, (|u'esl cela, maintenant? demanda M. Verboord très étonné. Vondriez-vous partir sans dire adieu à ma femme et à ma Mlle?
— Non, non, monsieur, ce n'est pas cela, balbutia llaphaél . Vous avez raison, monsieur. Ne faites pas attention à mon agitation. Je vous suis.
En disant ces mots, il Irenjblait de tous ses membres et était pâle comme un mort.
Un soupir de joie souleva sa poitrine, lorsqu'il vit (pie madame Verboord était seule.
— Où est Félicité? demanda M. Verboord.
— Elle est un peu indisposée, répondit madame Verboord, dont les yeux était fixés sur Kajjhaèl. Elle avait un violent mal de iMe, et elle est allée prendre du repos; mais ce n'est rien.
M. Verboord jeta un regard sur la pendule et dit :
— Il faut ipieje m'apprête pour allerchez M. Dorneval. Je suis en reiard. — Voyez-vous M. Banks, Laurence, tij-'urez-vous (pie l'envie lui a pris tout à coup de partir pour rAniéri»|ne. h' le laisse avec vous pour que vous le fassiez rcnonrer à < e sol
projet. Il est entêté pour la première fois de sa vie; mais s'il ose résister à vos conseils, appelez Eélicité : Elle vaincra bientôt sa résistance. En descendant, je prierai notre jeune rêveur de faire un bout de chemin avec moi. .\ tantôt. Et vous, Kaphaël, n'oubliez pasque nous sommes tous des bons amis, et que nous vous aimons bien sincèrement.
A ces mots, il sortit.
Madame Verboord avait d'abord jeté sur le jeune homme un regard sévère; mais la douleur (|u'elle lisait écrite sur son visage la toucha et lui fit pitié. La nouvelle du projet de Raphaël de quitter iinmé- (liatemt'iit .Ynvers, la confirma dans l'idée qu'il était incapable d'oublier ses devoirs, de propos délibéré.
— C'est donc vrai que vous parlez pour l'Américjue, monsieur? demanda-t-elle.
— C'est vrai, madame, répondit le jeune homme, Recevez les adieux respectueux de celui que vous avez si généreusement protégé. Le souvenir de votre bonté et de vos bienfaits restera dans ma mémoire jusciu'à mon dernier soupir. En quelque endroit <|ne je me trouve, croyez-le, je prierai pour vous et je demanderai à Dieu (ju'il vous accorde une longue et heureuse vie. Ah! je vous en supplie! n'essayez pas de changer ma résolution ; je serais trop adeclé de ne pouvoir suivre vos conseils.
— Vous craignez que je ne veuille vous retenir? demanda madame Verboord. Oh! non, aucontraire ; votre départ me prouve <|ne je ne m'élais pas trompée sur vous. Votre résolution est louable, et je l'approuve.
Raphaël rougit et pâlit, il regarda en tremblant madame Verboord.
— Oui je sais que, sans vous en douter peut-être, vous avez laissé grandir dans votre co'ur une espérance impossible. Je devrais, comme mère, vous accuser; mais pnisfjue vous comprenez votre devoir et (|ue vous vous sacrifiez généreusement pour le repos de ceux qui ont toujours désiré votre bien-être, je ne puis (|ne vous plaindre. Allez, monsieur, cherchez dans un voyage lointain l'oubli de votre égarement. Nous penserons à vous avec pitié pour votre chagrin et reconnaissance pour votre dévouement.
Le jeune homme ému regardait le plancher ei restait muet. Il tremblait visiblement.
.Madame Verboord reprit d'un ton compatissant :
— Ne |»erdez pas courage, Raphaël, la fortune vous sourira sans doute dans l'industrieuse Améri(|ue. Si cependant il arrivait que le sort vous fut délavorable, rappelez-vous tonjcnirs iju'il y a ù Anvers des amis r|ui ne souhaitent (|ue de vous voir heureux.
— Merci, merci ! mon co-ur vous binil ! murmura le jeune homme.
— ^-Ce qui vous désole maintenant, continua
LE MARCHAND D'ANVERS
Vile, au secours, un médecin ! (Pat^e 52.)
madame Verboord d'un ton plus amical, est un sentiment qu'on croit incurable, mais qui s'aiïaiblit bien vite et s'eiïace tout à fait avec le temps. Dans quelques mois, vous aurez même oublié que... Raphaël, vaincu par une émotion soudaine, leva la tête et dit en soupirant, tandis que ses yeux lançaient des flammes :
— Oublier? Oh ! non, non, jamais !... La tombe seule...
— Ne continuez pas, monsieur! interrompit madame Verboord avec un geste impératif, Cetle folie vous quittera. Cachez dans le plus profond de votre cœur un secret que vous ne pouvez révéler à personne; que Verboord surtout ne soupçonne rien, cela lui ferait trop de peine.
Il y eut un nouveau silence.
— Et quand comptez-vous partir? demandât-elle.
— Demain, après-demain, je ne sais pas, ma-
dame, répondit Raphaël. Dès que ce sera possible
— Demain, après-demain ? répéta-t-elle avec étonnement. Non, non, cela ne se peut. Cela détruirait peut-être l'effet de votre généreuse intention. Mon mari, vos amis, demanderaient pourquoi ils apprennent le même jour et votre départ inattendu et une autre nouvelle importante. Allons, Raphaël, montrez qu'il n'y a pas de sacrifice qui vous soit trop lourd pour nous garder d'un danger ou nous épargner un grand chagrin. Reslez encore quelque temps, ne fût-ce que quelques semaines. Je vous en prie, ne refusez pas ! Le repos de mon mari, l'honneur d'une personne qui m'est plus chère que la vie, sont ici dans la balance. N'est-ce pas, vous retarderez votre voyage jusqu'à ce que vous puissiez partir sans éveiller le soupçon?
— Je tâcherai de satisfaire à voire désir, madame, répondit Raphaël avec un soupir. Mais cela dépend d'autres circonstances : de ma force
l.K MAUGHAM» li'ANVEIlS.
ou (le ma faiblesse. Que Dieu me iloiine le eoura^ie de résisler à la puissance inexorable ([iii me (loiuiiie !
— Voilà M. Vcrbourd (|ui descend, dit madame Verboonl. Par tout ce (jiie nousavons pu laire pour vous, llaphaël, cachez-lui la cause de votre dépari!
Le né},'ociaiit ouïra en se frottant les mains cl en souriant.
— Eh bien, nous avons triomphé, n'est-ce pas?
— En partie, du moins, repondit madame Verboord.
— J'achèverai la tâche, Laurence. — Venez, mon ^'ar^on; vous allez m'accompagner jusqu'au (lrand-.Mar( lié. Je ferai valoir en roule tant de raisons irréfutables, que vous ne saurez plus que dire. Nous restons à Anvers, mon cher Banks, au moins jus(iu'après la noce. Pendant ce temps, il passe beaucoup d'eau dans l'Escaut et les idées des jeunes icens tournent du blanc au noir. Ah ! je vous apprendrai à quitter ainsi tout à coup votre patrie !
En disant ces mots, il conduisit le jeune homme juscju'à la porle.
Madame Verboord s'était levée"et l'avait suivi. Elle prit la main de Uapliaël, la serra tendrement et dit :
— Couraj^e, monsieur, courage ! et soyez inébranlable dans le sentiment du devoir.
— Merci, merci, (|ue Dieu vous récompense, madame ! murmura Banks, les larmes aux yeux, en sortant derrière le négociant.
— Comme tu as |ieu d'énergie, ma bonne Félicité, dit madame Verboord à sa fille, ([ui était assise prés de la table, muelte et révi'usc. Tâche donc d'effacer cette triste expression de ton visaj^e. Tu as vu comme ton père était inquiet en renirant hier au soir. Je tremblais de peur. S'il avait ajqiris quelque chose, ou s'il avait conçu (|nel(|iies s()i)|>çons ! Ton père va redesccuidre. S'il te trouve ain^i pensive, il voudra connaître la cause de la mélancolie. Je l'en prie, mon enfant, ne lui donne pasde raisons de l'interroger.
— Ne craignez rien, ma mèip. dit la jeune (ille, je me sens forte.
— Fais-loi violence, luoii ( niant, pdur (pie la paix du ((nir le soit entièrement rendue, (i'est bien nécessaire, puisque M. J)orneval et son his Alfred viennent diner aujourd'hui avec nous. Si lu ne le niailri.ses pas, coimiieut pnurras-tu recevoir convenablement Inn (ulur'.'Je ciiui|ireiids(|ue celle première visite de ,M. Alfred l'eiïraye un peu. Dans des circonstances ordinaires, elle le troublerait
aussi; mais je t'en supplie, Félicité, n'oublie pas (jue le re|)os et le bonheur de Ion père peuvent dépendre de Ion courage.
— Soyez sans iiKjiiiélude, maman, si la nuit m'a assombri l'esprit, eiî iiiiai;(! aura disparu avant midi; et j'aurai luul à lait suniiuulé l'angoisse qui remplit mon cd'ur.
— Comment! que signifient ces paroles? s'écria madame Verboord d'un ton de reproche. Ton cuMir est rempli d'angoisse? Ah! Félicité, est-ce ainsi que tu te soumets au devoir? Malgré tes bonnes promesses, tu te laisses encore dominer par Ion fatal sentiment.
— Ce n'est pas cela, maman, dit Félicité en soupirant. Ce(|ui m'agite n'eslque la compassion, l'auvre Uaphaid, il est malade !
— .Mais non, mon enfant, ton imagination crée des fantômes. Tu te tourmentes iiiulibMnent. llaphaël a compiis qu'il s'était laissé tromper par une coupable espérance, et il a pris une courageuse et sage résolution. Dans quinze jours, il partira pour l'Amérique. Que sa soumission au devoir le soit un exemple, Félicité. 11 a trouvé consolation et force dans la résignation.
— Hélas! mon père lui a fait hier, sans le savoir, une blessure mortelle.
— Tu auras rôvé cela. Félicité.
— .Maman, rappelez-v(ms les paroles que papa nous a dites hier au soir à son retour. Ne racontaitil pas qu'il avait annoncé à Kaphaël la visite de M. Dorneval? Mon père n'a-t-il pas dit à Haphaël (|u'il avait eu un instant l'intention de l'inviter à diner, mais (jue cela n'était pas convenable maintenant?
— Eh bien n'est-ce pas naturel? iiiterrrmipit madame Verboord.
— Une tell»! humiliation! .soupira Félicilé.
— Humiliation? Pas du tout. L'aiïaire qui doit être traitée ici rend la |)résencc d'autres personnes tout à fait impossible.
Lue expression douloureuse, un pli pareil à un léger .sourire ironique comprima les lèvres de la jeune fdie.
— Mon père a dit, reprit-elle, (ju'il le ferait appeler sous un prétexte quelcon()ue au dessert, pour vider un verri; de vin à nnui heureuv mariage. Croyez-vous, ma im-re, que le couir lier et sensible de Uaphaèl ne soit pas brisé? Lui, en présence de M. Allred, admis au dessert comme un doinesli(|ue, pour boire à sa pro|ire humiliation... peut-être à sa iiMirt prochaine?
— Mais il ne viendra pas.
— Non, maman, il ne viendra pas; mais il a reçu le c(m|) cruel, et s(m cœur saigne aiïreusemenl.
— Félicité, Félicilé, lu avais promis de ne plus
LE MARCHAND D'ANVERS
penser à lui. Te voilà encore plus faible qu'hier. La jeune fille courba la tête.
— Chère mère, vous vous trompez murmuiat-elle. Je l'oublierai. Je serais déjà assez forte pour dominer le sentiment, qu'avec trop de raison vous nommez un penchant fatal ; mais la compassion ramène malgré moi son image devant mes yeux.
Madame Verboord hocha la tète avec chagrin. Elle regarda sa fille sans mot dire; puis elle reprit au bout d'un instant :
— Ma pauvre Félicité, tu souffres, n'est-ce pas ! Ah! je comprends ton chagrin, mon enfant. Combats tes émotions, lutte contre tes pensées, que la conscience du devoir te soit une arme contre l'emportement de ton cœur. Oh! étouffe un sentiment qui répandrait un deuil éternel sur ta vie, qui te rendrait malheureuse, toi, ton père, ta mère et ton mari! Non, non, tu ne peux accepter le lien sacré du mariage avant d'avoir triomphé de ta faiblesse. Je demanderai un délai et je l'obtiendrai, par quelque moyen que ce soit. Mais aujourd'hui, Félicité, aujourd'hui tu dois rassembler toutes tes forces?
— Soyez tranquille, maman, vous serez contente de moi, répondit la jeune tille avec résolution.
— Eh bien, montre que lu veux et que tu sais remplir ta promesse. J'entends descendre ton père. Qu'il ne remarque pas ta tristesse.
M. Verboord entra. On lisait l'inquiétude et le souci sur sa physionomie. Sa femme lui souhaita le bonjour. Félicité le salua à voix basse et tâcha de sourire.
Mais le négociant vit sans doute qu'il y avait quelque chose de contraint dons ces témoignages de leur affection. Il cacha sa propre inquiétude, et dit d'un ton léger et sans s'asseoir :
— Je ne sais, mais vous êtes toutes deux incompréhensibles. Toi ma fille, tu vas saluer aujourd'hui comme fiancé l'homme qui doit te donner dans le monde une position brillante avec un nom honoré. Vous, Laurence, vous pourrez serrer dans vos bras celui à qui vous confiez le bonheur de votre fille, avec la certitude qui lui rendra la vie douce et enviable. Et vous voilà toutes les deux muettes et pensives, comme s'il allait se passer quelque chose de désagréable.
— Mais vous vous trompez, Verboord. Nous sommes contentes et satisfaites.
— Vous devriez être folles de joie, continua M. Verboord. Prenez-moi pour modèle. Il y a de mauvaises nouvelles du café. Dans une autre circonstance, cela m'effrayerait et me causerait du chagrin. Aujourd'hui cela ne m'émeut guère. Un brillant mariage, Félicité, est un si heureux événement, qu'il me fortifie contre tout souci, Je comprends bien qu'une jeune fille, dans un cas pareil.
cache la joie qui l'agite. Soit, mon enfant; mais il faut néanmoins te montrer gaie et aimable, surtout envers le père de ton fiancé. Tu souris? Allons, allons, cela ira; tu as de l'intelligence et tu es charmante (|uand tu le veux. Pour vous, Laurence, je n'ai pas besoin de vous dire que, comme mère de la fiancée, vous êtes responsable du repas. Je ne doute pas que vos ordres ne soient déjà donnés.
— Ne vous inquiétez pas de cela, répondit-elle. Ayez pleine confiance en moi; vous serez satisfait.
Le négociant entra dans son cabinet où il s'assit devantune table. Ilouvritunjournaletse mil à lire l'avant-dernière page. Bientôt il tomba dans une profonde réflexion. Sa physionomie était sombre et ses lèvres étaient serrées; par moments un soupir soulevait sa poitrine. Peu à peu cependant sa figure s'éclaira et il murmura avec un sourire:
— Oui, tout semble présager que la baisse du café va recommencer; mais pourquoi m'effrayer ? Puisque M. Dorneval me promet son crédit, je ne dois pas me soucier du paiement des effets. D'ailleurs, dès que les fonds arriveront de Gharleston, je suis au-dessus de mes affaires. Maintenant que le sort de mon enfjint est assuré, j'aurais bien tort de me laisser attrister par la crainte de quelque perte.
Il reprit sa lecture ; mais, comme la première fois, il laissa retomber bientôt son journal et s'enfonça de nouveau dans ses pensées.
— Ce sont de mauvaises prédictions qui se trouvent dans la correspondance de Londres, murmura-t-il. Si elles se réalisaient, je perdrais une partie de ma fortune.
Il hocha anxieusement la tête.
— La baisse n'est pas encore très forte, repritil après un instant de silence. Je ferais peut-être mieux de vendre mon café. Certes, ce serait une affaire très désavantageuse ; mais je serais assuré contre une plus grande perte, mais cette inquiétude me quitterait... Sacrifier tant d'argent ! Peutêtre le cours reviendra- t-il à la hausse demain. Une dépèche d'Amsterdam le prédit... Mais toutes les autres annoncent une nouvelle baisse. Que faire! Et je n'ai pas le temps d'hésiter. Si le cours est encore stablece matin, jedois saisirle moment, carà la Bourse il peut survenir des changements subits. II faut se décider immédiatement.
11 se leva et sonna. Un commis parut à la porte du cabinet.
— Dites à M. Banks qu'il vienne.
— M. Banks n'est pas encore au bureau, répondit le commis.
— II m'avait pourtant promis d'être ici à neuf heures, murmura Verboord mécontent. Soit; il va venir tout de suite, sans doute... Henri, allez immédiatement à la poste chercher mes lettres, vous
LE MAKGHAND D'ANVERS.
m'oblijreiie/ de vous ilôpècher. Dites au bureau que je veux voir Banks dès (ju'il viendra.
— Pans un instant je suis de retour, monsieur, répondit le eoinniis.
Le nt'gociant reprit encore le journal el se mit pour la troisit'iui' fois à lire les nouvelles du cours du café sur les ililTérenls marchés, il hochait la tête el regardait de temps en temps vers la porte avec inipalience.
Enfin le commis rentra et tendit à son patron tout un pa(|uet de lettres el de journaux.
— Kl M. Ilanks?
— II n'est pas encore arrivé,
— C'est bien, llenii. Vous lui direz (pie je désire lui parler immédiatement.
Le commis sortit.
Dans son impatience de connaître les nouvelles qu'apportaient les journaux étranj^ers, M. Verboord jeta les lettres sur la table, et il allait ouvrir un journal anglais, quand sou regard fui tout à coup attire par la forme extraordinaire et les timbres d'une lellr.>.
-- Ah! d'Amérique, de Charleston ! s'écria-t-il avec une joyeuse surprise.
Et il ouvrit vivement la lettre.
Mais à peine eut-il lu les premières lignes que sa main se mil à trembler et qu'il pâlit, tandis (ju'un cri sourd s'écha|)pailde sa poitrine.
— 0 ciel ! qu'est cela? soupira-t-il. Non, ce n'est pas possible! Une pareille nouvelle! La maison Urtado impuissante ;i renijdirses engagements!
M. Verboord se leva else mil à arpenter son cabinet avec tous les signes de la plus vive agitation.
Kiifin il se laissa retomber sur une chaise et dit en regardant la lettre:
— Mais |»ourquoi celte crainte mal fondée? Oh! les nerfs! Que ne [tuis-je rester maître d<! moi? La maison Orlado est solide et puissante. Des circonstances parliculiéres l'obligent à me demander un délai. Dans un mois elle sera en état de faire honneur à tous ses engagenieiils. La vente des colons envoyés allait très lenlement, contre toute allente; mais elle commence à devenir meilleure. Quel(|ues banquoroules dans les Etats-Unis ont mis la maistm Orlado dans un embarras passager. Qu'y a-t -il la de si désespéré? L'aide de M. Dorneval me donne le moyen d'attendre. Certes, ce n'est pas une bonne nouvelle; mais je m'eiïraye à tort, je ne perdrai probablement pas un llorin avec la maison Orlado.
Le négociant réfléchil ainsi jusqu'à ce que sa frayeur eut fait place à d'autres pensées. Il pril alors un journal anglais el jeta les yeux sur les nouvelles du commerce.
Tout son corps fut pris d'un tremblement nerveux et il redevint pâle.
— La baisse du café fait des progrés à Londres !
murmura-t-il d'une voix sourde. Le malheur me menace donc de tous cfttés?Omon Dieu, c'est à en devenir fou!... Télé folle ! je meurs d'elfroi comme si des nialheursirréparablesélaient venus londresur moi. La nouvelle baisse n'atteint (juei p. 100..., mais elle ne s'arrêtera pas là ! Ah! il faut prendre une décision, maintenant qu'il est encore temps. Danks !... On esl-il doncï
Et, poussé par son impatience, il sortit du cabinet et jeta un coup d'œil dans bî bureau.
— Il n'est pas encore là! mnrniura-l-il avec une expression de dépit.
Le négociant se dirigea de nouveau vers le cabinet; lors(iu'il fut près de la porte, il se retourna et marcha vers la salle à manger, où étaient sa femme el sa lille.
Au milieu de la chambre il s'arréla et se frappa le front avec étonnement, en murmurant d'un t(»n mécontent :
— Hue viens-je faire ici ? Toutes ces inquiétudes égarent mon esprit.
Sa femme et Félicité avaient remarqué combien sa physionomie était agitée. Elles s'élancèrent toutes deux vers lui; sa (ille lui jeta les bras autour du cou et s'écria :
— Mon pauvre père, que vous est-il arrivé? pourquoi étes-vous si aflligé? Pour moi, n'est-ce pas? Par amour pour votre enfant? Oh! calmezvous, vous vous rendrez malade! Que le souci de mon avenir n'abrège pas votre vie; votre santé, mon bon père, vaut plus pour moi que tous les irésors de la terre.
Madame Verboord, de son côié, tâcha de consoler son mari par de douces paroles et de lui donner de la force contre le malheur inconnu (pii devait l'avoir frappé ; car il y avait dans le proibnd abattement de son mari je ne sais quoi d'extraordinaire qui l'elTrayait.
M. Verboord vit avec douleur (ju'il ne pouvait échapper à une explication. Il se laissa tombersur une chaise, se (il vicdencc pour donner du calme à sa voix, et répondit :
— Vous vous trompe/ toutes deux. Je suis fatigué de réfléchir et de calculer. La vie d'un négociant n'est (|uc souci el crainte. Les autres ont des moments de trampiillité et de re|ios; mais nous, pendant que la fortune nous sourit d'un côté, nous ne pouvons pas savoir si de l'autre elle ne prépare pas un coup (jui doit nons fra|)per cruellement. Est-ce donc étonnant si quebjuelois, en apprenant des nouvelles défavorable si je suis plus inquiet que dhabilude?
Cette explication, au lieu de tran(|uilliser sa femme et sa fille, augmenta leur anxiété. Les yeux de Félicité versaient des larmes «ilen( ieuses.
Ah! vous nous cachez la cnut.e de voire dou-
LE MARCHAND D'ANVERS
leur, soupira madame Verboord. Il y a donc des nouvelles défavorables? Elles doivent être bien graves pour vous frapper ainsi d'effroi!
— Mais non, Laurence, répliqua le négociant : ma physionomie vous trompe, c'est une suite de l'agitation de mes nerfs. Puisque vous voulez absolument savoir ce qui est arrivé, je vous le dirai, quoique ces affaires ne soient pas de nature à être confiées à des femmes. Mon correspondant de Charleston, qui devait me faire un envoi d'argent considérable, me demande un sursis d'un mois. Cela m'aurait mis dans le plus grand embarras, si M. Dornival ne m'avait pas promis son aide ; car^ dans le courant de la semaine prochaine, j'ai de très gros effets à payer. Mais je puis attendre un mois, même plus longtemps; qu'une maison de commerce demande un sursis, c'est une chose qui est bien de nature Ji donner des inquiétudes ; mais, pour le moment, je n'ai rien à craindre.
— Ah! Dieu soit loué! s'écria Félicité.
— Est-ce tout? demanda madame Verboord d'un ton de doute.
— Encore autre chose qui me rend pensif, en effet, Laurence, répondit le négociant. C'est assez pénible pour en être ému. Il est survenu une perturbation dans le prix du café. Je suis menacé d'une grande perte.
La jeune fille poussa un soupir.
— Calme-toi, mon enfant, dit-il; dans d'autres circonstances le mal serait certainement grand, mais maintenant je suis en état de le supporter sans grande peine. Ton heureux mariage me fortifie contre toutes les adversités. M. Dorneval met sa gigantesque fortune et son crédit immense à mon service. Aussi, Félicité, je t'en prie, sois très aimable au dîner, qu'un sentiment de reconnaissance te pousse à montrer au vieux M. Dorneval que nous savons apprécier sa générosité à sa juste valeur.
La jeune fille promit à son père qu'elle ne négligerait rien pour le satisfaire.
M. Verboord était retombé peu à peu dans ses pensées.
Sa femme lui prit la main.
— Allons, Verboord, dussions-nous être frappés de quelque perte, ce n'est pas une raison pour se rendre malheureux par une perpétuelle inquiétude. Ce ne sera pas grave, et, quoi qu'il en soit il nous restera assez de temps pour faire honneur à notre position. Gagner, perdre, puis regagner, n'est-ce pas la chance du commerce?... Vous restez muet, mon ami? A quoi pensez- vous donc?
— A quoi je pense? murmura-t-il en relevant la tète. Je calcule et je me demande s'il ne serait pas prudent de vendre mon café ce matin même. La baisse semble vouloir continuer. C'est une décision difficile, et je ne sais vraiment que faire. Et M.
Banks ne vient pas! Je ne sais, Laurence, mais il me semble que Raphaël commence à perdre de son activité. Il m'avait bien formellement promis d'être ici à neuf heures. Si quelque chose l'empêchait de tenir parole, il devait m'en avertir, ne lùt-ce que par convenance. Et je dois et veux lui parler! A ces mots, il tira le cordon de la sonnette.
— Thérèse, allez au bureau, ordonna-t-il à la servante qui ouvrit la porte. Dites à M. Henri qu'il se rende immédiatement chez M. Banks et lui fasse savoir que je l'attends avec impatience.
— C'est bien, monsieur, répondit la servante en tendant une lettre à son maître. M. Walput, le commis voyageur, m'a donné cela avec prière de vous le remettre en main propre?
M. Verboord regarda l'adresse de la lettre et l'ouvrit en disant avec surprise :
— De M. Banks? Que signifie ceci?
Ces mots avaient produit un effet différent sur les deux femmes.
La mère s'était levée avec anxiété. Sur la physionomie de Félicité s'était montré un sourire qu'elle avait réprimé aussitôt.
Tout à coup, M. Verboord frappa si violemment du pied, que le plancher en fut ébranlé; des paroles de colère et des accusations confuses contre Raphaël lui échappèrent.
— C'est inouï! Obligez donc un jeune homme, faites-lui du bien, aimez-le, occupez-vous de son avenir comme si c'était votre fils : à la fin, vous êtes récompensé parla plus cruelle indifférence.
— 0 ciel! que contient celte lettre? s'écria madame Verboord effrayée.
— Ce qu'elle contient ? De belles choses en effet : écoutez, Laurence. Vous verrez que Banks, comme beaucoup d'autres, n'était dévoué qu'en apparence. Sa lettre est non seulement un oubli de ses devoirs envers moi; mais elle est, en outre, grossière et impolie par sa brièveté.
Et il lut les lignes suivantes en tremblant de colère :
« Monsieur,
» La force me manque pour remplir ma promesse. La fatalité et l'inexorable devoir me dominent. Ne m'accusez pas d'ingratitude; mon àme vous portera reconnaissance éternelle. Pardon pour un malheureux. Que Dieu vous protège! Adieu ! »
— Eh bien! eh bien! que dites-vous d'un tel égarement? « Je pars! Adieu! » voilà tout. Oh! être récompensé ainsi pour sa bonté ! Mais il est peut-être encore temps.
LK MAUCHAND D'ANVEUS.
Il rappi'la sa servaiile.
— W.ilput t'sl-il t'iicore au bureau?
— Je crois (|ue oui, niousieur.
— Allez et dites-lui (|ue je le prie de venir ici ; je veux lui parler.
l'a instant après, François Walput onlia dans la chambre. Il se doutait probablement de ce que M. Verboonl désirait savoir de lui, car son visajie resta froid et sérieux.
— Qui vous adonné cette lettre, monsieur Walput? demanda Verboord, qui ne pouvait contenir sa colère et son impatience.
— .Mon ami Raphaël Hanks, ré|ton(lil le connnis voyajjeur.
— Où vous a-t-il donné cette lettre?
— Chez lui, cette nuit.
— Celle nuit? s'écria le négociant. Vous étiez donc avec lui cette nuit?
— Oui, monsieur.
— Va il veut réellement partir?
— Il est parti. Ce matin, à l'aube du jour, je l'ai accompagné au paquebot anglais. Il est depuis longti'iiips en mer...
M. Verboord se mordit les lèvres de rage.
— Comme vous êtes resté toute la nuit avec voire auji [{aphaël Banks, vous connaissez sans doute la cause de son départ insensé?
— Je la connais, monsieur.
— Eh bien, dites-la moi, je vous en prie. Franvois Walput ccnirba la télé et resta muet.
Ce silence exaspéra Verboord.
— Vous (lirez ce (|ue vous savez! s'écria-t-il. Je vous l'ordonne!... Vous refusez? N'attachcz-vons
I donc aucun prix à mon estime, à ma bienveillance? I — Veuillez vous calmer, monsieur, dit le voya-
j geur avec la même froideur. La cause du départ de naphacl est un secret que personne ne sait ni ne saura jamais, que lui et moi. Fpargnez-moi le chagrin de vous désobéir. Aucune puissance de la terieneme ferait révéler ce que mon ami m'a conlié.
— Allez, monsieur! s'écria le négociant tout hors de lui. Votre ami est un ingrat, qui, pour
I suivre de folles idées, oublie le bi<'n qu'on lui a I fait!
Le commis voyageur se tourna vers la porte et dit d'une voix dure avant de (|uiller la chambre :
— Mon ami est nn homme généreux ; et ceux (jui l'accusent si cruellement devraient bien lui être reconnaissants de ce qu'il a eu le courage de sacrifier son avenir et son bonheur à son devoir.
M. \«'rboord voulut decnander au commis voyageur la signifn ation de ces paroles ; mais le jeune homme se hâta de sortir et ne parut |)as entendre qu'on le rappelait.
Félicité, dominée par un sentiment qu'elle ne
pouvait surmonter, avait appuyé sa tête sur la table et cachait ainsi les larmes (|ui coulaient de ses yeux. Sa mère, qui, pendant celte conversation, avait tremblé de crainte, respirait plus librement niainlenant (|ne son mari avait échappé an coup de la révélation.
Le négociant frappait du pied le plancher et grommelait des reproches contre lîapliai'l et contre son ami Walpnl. Sa colère élait grande.
— Mais comprenez-vous quelque chose à ces folies, Laurence? s'écria-t-il enlinen se retournant vers safemme. Dessecrets, d'impénétrables secrets! Le sacrilice de son bonheur à son devoir! Il est reconnaissant, et il me quitte, malgré la promesse solennelle qu'il m'avait faite hier! Qui sait quelle vile hypocrisie se cache sons tout cela? Si Raphaël, en apprenant la baisse constante du café et le retard de l'envoi des fonds de Charleston, s'était imaginé que l'adversité allait m'atteindre? En récompense de ma boulé pour lui, il me trahirait donc lâchement!
l'n cri d'horreur sortit de la poitrine de Félicité. Madame Verboord s'écria :
— 0 Verboord ! ne soyez pas injuste ! M. Ranks peut être fou, malade ou égaré, mais il ne sera jamais ingrat et lâche. Soyez certain que, s'il eût pu vous épargner qnel(|ue grand chagrin au prix lie sa vie, il l'aurait donnée sans hésiter !
Félicité se leva, s'élança au cou de sa mère et cacha ses larmes dans son sein.
Une pensée secrète parut surgir dans l'esprit du négociant. Il hocha la tète et dit avec calme :
— En elVet, ce départ imprévu méfait beaucoup de |)eine, la colère me rend sans doute injuste. Ne pleure jdus, Félicité. Tous ces malheurs l'un sur l'autre m'ont étourdi ; mais maintenant c'est fini. Assieds-toi, mon enfant, et sois consolée.
Il mena sa fille au canapé et retourna près de sa femme, qui pâlit sous s(ui regard.
— Laurence, dit-il d'un ton solennel, il se passe ici des choses (|u'on me cache. Vous les connaissez pourtant, et Félicité aussi |)eut-étre. Allons, quel est ce terrible secret (pie je ne jiuls connaître?
.Madame Verboord haussa les épaules en tremblant et resta muette.
— Et vous aussi ? s'écria le négociant étonne. En ce moment nn commis ouvrit la porte et dit:
— M. Dorneval est au bureau cl m'a prié de vous annoncer qu'il désirait vous parler.
— M. Ilorneval? murnmra M. Verboord avec impatience. Kh bien, Henri, fait<>s-le entrer ici.
— Il désire être seul avec vous, nnMi^ieni ; je l'ai conduit au salon.
M. Verboord alla au-devant de Dorneval, en lui souhaitant la bienvenue et lui tendant la main.
LE MARCHAND D'ANVERS
Le père d'Alfred ne donna sa main que très lentement et qu'à demi. Son sourire était si contraint et sa figure si sérieuse, que M. Verboord en fut grandement surpris.
— Vous désirez me parler? murmura ce dernier. Asseyez-vous, je vous en prie.
Dorneval le regarda avec défiance et demanda :
— N'avez-vous pas reçu des nouvelles de Cliarleston?
— Oui, de mauvaises nouvelles.
— Très mauvaises; je vous plains, Verboord.
— Il n'y a rien à y faire. Heureusement je puis attendre jusqu'à ce que la maison Ortado soit de nouveau en état de continuer régulièrement ses affaires.
— Quelles sont donc vos nouvelles?
— On m'écrit que, par suite de la faillite de quelques comptoirs dans les Etats-Unis et à cause de la stagnation du commerce, la maison Ortado rencontre une difficulté passagère, et l'on me demande un sursis d'un mois.
— J'ai aussi reçu une pareille demande.
— Cela ne sera rien ; nous en serons quittes pour la peur. N'est-ce pasaussi votre opinion, monsieur Dorneval ?
— Ces nouvelles sont fausses, répondit le père d'Alfred. J'ai reçu par le même courrier une lettre d'un de mes bons amis qui demeure à Charleston. Il m'annonce que la maison Orlado a cessé entièrement ses payements...
— Ciel ! s'écria M. Verboord reculant d'effroi.
— Et que les renseignements les plus favorables font croire que les créanciers peuvent espérer à peine la moitié du montant de leurs créances, 11 paraît que les affaires de la maison Ortado étaient depuis quelque temps fort embrouillées. Mon ami avoue qu'il lui a été difficile d'obtenir des déclarations sincères. Maintenant, Verboord, ayez courage et ne vous effrayez pas trop. C'est une grande perte, mais nous y sommes tous exposés chaque jour. Une faveur du sort peut vous en rendre auautant.
M. Verboord avait appuyé ses coudes sur la table, et sa tête était cachée dans ses mains.
— C'est en effet un coup bien dur pour vous, poursuivit M. Dorneval. Vous perdez au moins cent mille francs, n'est-ce pas?
— Cent mille francs? Beaucoup plus, vous le savez bien !
— Si la maison Ortado paye cinquante pour cent, vous recevrez la moitié de votre créance. Vous pouvez donc compter sur cinquante mille francs au moins. Votre fortune sera un peu diminuée; mais vous n'êtes pas ruiné pour cela, mon ami; et je ne vois vraiment pas pourquoi vous perdriez courage.
M. Verboord, touché de ces paroles sympathiques, lui serra chaleureusement la main.
— Hélas! soupira-t-il, le sort me frappe cruellement, mais je remercie Dieu de m'avoir donné votre bonne amitié. Merci, merci, pour vos consolations. Je le sens, elles me donnent assez de forces pour ne pas succomber à mon chagrin. Soyez assuré de mon éternelle reconnaissance.
Dorneval resta quelques instants muet. 11 semblait embarrassé de dire une chose qui lui pesait sur le cœur et qui était peut-être le seul but de sa visite.
— Monsieur Verboord, reprit-il enfin, je regrette d'avoir à vous dire qu'il nous sera impossible de venir dîner aujourd'hui chez vous. Le mariage auquel nous avions pensé est une affaire, vous le comprenez bien, n'est-ce pas? qui doit naturellement être remise.
— Comment ! vous refusez la main de Félicité pour votre fils? s'écria M. Verboord consterné.
— Pas du tout, répondit Dorneval ; mais nous attendrons que l'affaire de Charleston ait reçu une solution définitive. Si votre perte n'est pas trop considérable, nous pourrons reprendre les négociations pour le mariage de nos enfants. Si, au contraire, votre fortune soulïre une brèche importante, nous ne parlerons plus de l'affaire.
Le négociant ne se sentait pas loin de devenir fou. Ce qui, jusqu'à cette heure, lui avait laissé un peu de courage, c'était l'heureuse conviction qu'au moins le sort de sa fille était assuré et qu'elle aurait une position honorable dans le monde. Cet espoir était arraché avec violence de son cœur saignant : car les paroles du père d'Alfred signifiaient bien la rupture définitive de ce mariage. M. Verboord puisa de nouvelles forces dans l'excès de sa douleur et dans l'amertume de sa désillusion, et ce fut avec une indignation difficilement contenue qu'il dit :
— Mais notre convention, monsieur? Le contrat que nous avons passé hier ensemble? La moindre infortune qui me survient suffit donc pour vous faire retirer la parole que nous nous étions donnée? Je ne croyais pas qu'un ami...
— Mais, mon cher Verboord, interrompit l'autre, nous sommes commerçants. Une convention verbale qui perd la base sur laquelle elle reposait, tombe naturellement d'elle-même. Actuellement, vous êtes incapable de remplir les conditions que nous avions fixées.
— Comment croyez-vous cela? Si c'est nécessaire, je compterai en argent les cent mille francs qui font la dot de ma fille.
— Oui? Auriez-vous des fonds secrets?
— Non ; mais en vendant mon café, je puis immédiatement réaliser la somme.
— En elTet; mais n'avez-vous pas besoin do cet argent pour payer les lettres de change dont vous m'avez parlé ?
M. Verbûonl lit un bond en aiiière, les deu\ mains dans ses cheveux ; nn (ri de désespoir lui écha|ipa.
— Vous me relusez votre aide? Vous m'abandonnez sans pitié à mon mon triste sort?
— Ce n'est pas ma l'aule, mon pauvre ami, dit M. Dorneval en haussant les épaules. Je m'estimerais heureux de pouvoir vous venir en aide; mais je suis impjiijui' dans l'alFaire de la maison Ortado pour une somme considérable, et il se fait aussi un vide dans ma caisse (|ui va me causer à moi-même beaucoup de ilifficuités.
— Grand Dieu ! soupira M. Verboord frissonnant de tons ses membres. Je serai donc tout a fait ruiné et déshonoré? Les traites ! les traites !
— Si vous vendez votre café...
— Mais il y a bien loin de compte ! Il me fauilra renier ma signature, et appeler la honte sur la tète de ma femme, sur la tète de mon pauvre enfant ! J'y succomberai, c'est ma mort !
Et, rassemblant ses dernières forces, il vint se mettre les mains jointes dcvaiil le père d'.Mfred et dit d'une voix suppliante :
— Je vous en conjure, pai- tout ce qui vous est rher, ne me laissez pas sans secours dans un pareil moment. Je possède encore quelques biens; Je les grèverai. Oh ! prôtez-moi la somme qui me manquera après la vente de mon café ! Que je devienne pauvre; mais que je puisse faire honneur à ma signature; que mon nom, le nom de mon enfant, reste jmr de toute tache !
— Voyons, murmura Dorneval, je pourrais peutêtre vous rendre ce service...
— Pour l'amour de Dieu, secourez-moi, je me sens mourir !
La porte du salon s'ouvrit tout à coup, après qu'on eut frappé avec précipitation. Un commis lendit un papier et dit :
L'n télégramme de Londres pour monsieur.
M. Verboord, qui peut-être avait l'espoir secret qu'une nouvelle favorable allait lui rendre quelque coiitiaiice, prit le papier plié, regarda le commis jusqu'à ce qu'il se fût éloigné, puis brisa le cachet de la dépêche.
— Malheur! malheur! pitié! s'écria-t-il d'une voix uécliiraiile comme si son cœur s'était brisé dans sa poitrine. Ortado en fuite, ime banqueroule frauduleuse : tout est perdu !
Et il tomba dans un fauteuil, p'ile comme un linge et tremblant comme ^i une alta(|ue d'apoplexie le menaçait.
Dorneval avait ramassé le papo-r qui éiaii tombé
à terre et l'avait lu. Il s'approcha de Verboord, lui prit la main et lui dit :
— Je vous plains de tout mon co'ur, Verboord. Si vous voulez venir chez moi après que votre émotion sera calmée, je chercherai avec vous s'il n'y a pas moyen de venir à votre secours. Maintenant, il faut (|ne je vous quitte. Cette nouvelle m'appelle chez moi, je perds presque autant que vous. Adieu !
A ces mots, il sortit leiilement du salon.
M. Verboord était étendu sur nn fauteuil et semblait avoir perdu toute conscience de lui-même.
Il était là depuis quelque temps sans mouvement, lorsqu'une crise soudaine agita ses nerfs. Il courut vers la salle à manger, dont il ouvrit violemment la porte.
Son apparition et suitout la lerribbî altération de son visage arrachèrent aux deux lemmes un cri d'effroi. Elles accoururent vers lui les bras levés; mais il les repoussa amèrement et s'écria :
— Laissez-moi ; je deviens fou ! Huiné, pauvre, méprisé! Plus de fortune, plus d'boimeur, plus de mariage ! c'est lini !
Et il se laissa tomber dans les bras de sa femme, qui l'assit dans un fauteuil en poussant des lamentations.
Tandis que Félicité lui jetait les bras autour du cou et arrosait sa poitrine de ses larmes, il soupira d'une voix faible :
— Ilaphaël, Itaphaël !.., Abandonné... abandonné par lui !... Les traites, oh! les traites !... Je meurs...
Et il ferma les yeux et reloml)a inanimé sur son siège.
Madame Verboord courut vers la porte et cria de toutes ses forces :
— Thérèse ! Marie ! Henri ! Vite, au secours, un médecin !
Il pouvait être ciiHj heures du matin. Le soleil avait paru à l'horizon, et inondait les bruyères et la campagne de la blonde lumière de ses premiers rayons. Sur le feuillage brillaient les perles de la rosée de la nuit; les Heurs n'avaient pas encore ouvert leur calice; un léger brouillard était suspendu sur les prairies et au pied des bois.
Mais l'alouette matinale planait déjà dans les airs au-dessus des grains ondoyants ; les moineaux, sous l'inlluence du doux mois de mai, folâtraient et pépiaient dans la tendre verdure des tilleuls; les vaches mugissaient pour demander leur pMiire, et le diligent laboureur s'en allait, en chantant et en sifllanl, à son champ ({ui attendait son fécondant labeur.
LE MARCHAND D'ANVERS
Les voilà, les fantômes qui me poursuivent ! (Page 60.
Malgré ces signes d'un réveil général, un silence complet régnait encore dans le hameau derrière Brasschaet; comme les fermes y étaient très éloignées les unes des autres, le bruit de l'activité des habitants ne pouvait troubler le repos de la nature.
Le pavillon de chasse que le commerçant Verboord avait eu l'intention de transformer en un petit château moderne, n'avait pas cliangé. 11 était encore là, derrière la grille de fer, avec sa façade blanche et ses contrevents verts ; mais il avait un certain air négligé et abandonné. Ses murs n'avaient pas été repeints depnis des années, et le temps, aidé de la pluie et de la poussière, l'avait couvert à certains endroits de taches noires ou grisâtres.
A ce moment, on ouvrit la porte de la maison, et une jeune femme, un balai à la main, se mit à balayer avec hâte le chemin pavé qui s'étendait do la maison jusqu'à la grille de fer.
Celte jeune femme semblait être, à première vue, une fdle de paysans aisés. Son costume était très simple et sans la moindre recherche; elle portait un petit bonnet de percaline, blanc comme la neige, un tablier de toile bleue et un fichu bigarré avec de petites fleurs rouges sur fond vert.
Après un examen plus attentif, on aurait cependant remarqué que sa robe était d'une façon qui n'appartenait pas au costume ordinaire des paysannes; ce qui faisait supposer que la jeune fille devait avoir habité la ville; peut-être avait-elle appartenu à un rang élevé de la société. En effet, la coupe de ses humbles habits, l'extrême élégance de ses moindres gestes, quoique chose qu'on ne pouvait s'expliquer, témoignaient au moins qu'elle avait reçu une bonne éducation.
Ses traits, quoique un peu maigres et brunis par le soleil, étaient remarquablement fins et réguliers, et dans ses grands yeux bleus et dans le sourire