‹ [Œuvres complètes de Henri Conscience (volume 2)Chapitre 54 sur 115 · I.K MAHCIIAND D'ANVERS · texte numérisé non relu

I.K MAHCIIAND D'ANVERS

iiiijiprroptiole qui plissait sos h'vifs, vivait une âme ilouce et sensible.

Après avoir balayé le chemin, elle entra dans unt' chambre du rez-de-chaussée et continua un ouvrai^e ronimencé. Un silence cum;ilet l'entourail; elle était tout à fait seule et aucun bruit ne vint trahir la présence d'une créature vivante, — — jus(|u';» ce que le bôlenient d'une chèvre se lit entendre derrière la maison.

Alors la jeune tille inurinura tout bas :

— Oui. oui, Mieken, je ne t'oublie pas, ma bonne |»elite bète, mais tout doit avoir son temps. Aujourd'hui, tu jiourras le régiler autant que tu voudras. Ce<l demain le diner solennel... Le :21 mai, sainte Laurence! Ah! il y a (|uatre ans, quatre ans! .le le voyais partir; il était là bas à la grille de fer. Il tremblait, et ses yeux étincelants me disaient quehpie chose. Hélas! je ne le comprenais pas! Kt maintenant, maintenant, il est mort peut-être...

Klle poussa un soupir. Kniue par cette douloureuse pensée, elle interrompit son travail, alla à la niuraiie ou était attaché un j)etit crucitix, et resta là les mains jointes...

(]eite chambre avait un air siufrulieret montrait, comme le coutume de la jeune tille, les traces d'une richesse disparue. Près du foyer où flambait et plillail un feu de bois de bouleau, tout paraissait simple. Il y avait deux ou trois chaises communes et une table eu bois blanc; mais plus loin dans la chambre, devant un pupitre en malioni .surcharge de papiers, on reniarquait un firand siège «à dos sculpté et h coussins de velours d'L'trecht, fripé par un long usage.

beaucoup de petits objets, appartenant au luxe (les riches, et des ornements évidemment faits par des mains de femme, imnivaient que les habitants de la maison faisaient tous leurs etforts pour donner à cet a|)parlement un air de gaieté cl de confortable.

La jeune fille se retourna et reprit le balai. Sa prière l'avait sans doute consolée, car re\pre>siim de son visage était sereine, et elle souriait en balayant activement la chambre.

Klle époussela soigneusement le |Mipitre, arrangea un peu les papiers épar[»illés, versa de l'ea i bouillante dans une cafetière, mil celle-ci <l.iiis la rendre chaude, y plaça deux ou trois jattes, et se mit à couper quelques tartines d'un grand pain de seigle; puis elle tomba dans une rêverie profonde.

Hiiel singulier rêve, dit-elle en s'éveillant, qui m'a arraché des larmes de joie cette nuit! Il était revenu; il se trouvait devant moi avec le même regard profond, avec le même soupir cr.iinlil. Sa voix était douce et émue. Hien ne s'était |)a>sé; mon père était en bonne santé et riche... Il tant

chasser ces folles images... C'est bien consolant pourtant d'espérer que son amour pour moi ne l'aura pas rendu tout à fait malheureux. Oh! fasse Dieu (|u'il m'ait bienlùt on!)liée! Serait-ce possible? La première impression d'une âme encore vierge... Où peut-il être? Vit-il encore?

Sa voix s'alTaiblit et devint presque indistincte pour elle-même.

Toujours rêveuse, elle sortit lentement par la porte de derrière, prit une faucille qui pendait au mur et entra dans le jardin.

Là, un changemenl notable s'était opéré. De tous les arbres et de toutes les plantes de luxe qui ombrageaient les sentiers sinueux, il n'était resté que (pnbiues seryngas, au pied du mur élevé qui entcmrait tous le jardin. Le sol était divisé en carrés par des chemins droits, et converti en jardin potager. On y voyait des pommes de terre, des fèves, des pois, de la salade et d'autres légumes; mais pas le moindre arbrisseau, pas de fleurs, si.non dans le lointain un très petit arbuste, dont les fleurs rouges pendaient en grap|)es vers le sol.

Au bout du jardin, la jeune fille s'arrêta, le dos lourné vers un banc de verdure sur lequel une place usée indiquait que quelqu'un venait habituellement s'y asseoir.

A ses pieds, |)rès d'un carre de salades entouré d'une bordure de buis, croissaient une dizaine de fleurs simples et de différentes formes, au milieu des(|iielles s'élevait un charmant arbuste, dont la couronne était si abondamment surchargée de fleurs pendantes, qu'on eût dit une pluie de perles rouges comme du corail.

f"est sur ce fuchsia soigneusement cultivé que la jeune fille tenait fixé en ce moment son regard immobile. Un éclat extraordinaire illuminait son visage, son sourire était plein d'enthousiasme, et, quoique son expression lut calme et rêveuse, toute son Ame semblait être dans ses yeux.

Klle était assuréuient sous l'infiuence d'un |)uissant souvenir; — car elle se pencha bientôt vers le joli arbuste, cueillit une fleur, la porta en tremblant à ses lèvres, la mit dans son sein, puis leva les mains et les yeux vers le ciel. Peut-être implorait-elle la protecti(Mi de Dieu pour un ami absent dont le souvenir vivait dans ces fleurs?

Klle poussa un soupir et secoua la tête avec chagrin, comme sil lui était pénible de quitter cette place; mais le devoir l'ordonnait : elle avait à s'occuper des soins du ménage.

Elle entra dans un autre sentier et s'agenouilla dans un petit champ de trèfle Elle y coupa avec autant d'adresse que si elle l'avait fait totite sa vie, une (juanlité de trèfle, en forma une botte et la porta dans la petite étable derrière la maison.

La chèvre, en l'entendant venir, se mil à bêler

LE MARCHAND D'ANVEUS.

— Tiens, ma bonne Mieken, dit la jeune fille en jetant la nourriture à l'animal impatient, voilà Ion gâteau de kermesse, aussi tendre que du beurre ! Tu as toujours peur que Félicité t'oublie! Ah! bien oui! Toi qui donnes à mon père le lait frais qu'il aime tant! Mange autant que tu veux ce matin, c'est la fêle de ma mère... Mais je suis en retard. Je vais te traire, ma petite bête.

Elle sortit de l'étable et revint avec un vase. Agenouillée sur une boite de paille fraîche, elle se mit à traire la chèvre et dit, comme si elle se parlait à elle-même :

— Chut, Mieken, je neteferai pasdemal... Tune sais pas? Nous allons essayer encore une fois si mon père ne pourrait être guéri par de bons docteurs. Demain, quand la diligence de Hollande passera, il partira pour la ville avec maman, alin d'aller consulter le meilleur médecin. Gela coûte beaucoup, Mieken, beaucoup ; mais qu'est-ce que maman peut faire de ses bijoux? Dans notre solitude nous ne voyons personne... Et cet aprèsmidi, Mieken, je vais fêter maman. Elle ne s'attend certainement pas à un cadeau ; mais j'ai, sans qu'elle le sût, travaillé la nuit, et hier j'ai acheté à la ville un beau fichu avec l'argent que j'ai gagné. Elle sera bien étonnée et versera des larmes de joie... Et puis, si le médecin de la ville lui donnait bon espoir, oh! alors, la Sainte-Laurence de cette année serait encore un beau jour dans notre viel... Là! j'ai fini, Mieken.

Elle se leva et entra dans la maison.

— Déjà descendue? s'écria-t-elle. Bonjour, chère maman. Avez-vous bien dormi?

Madame Verboord était assise près de la fenêtre. Devant elle, il y avait deux chaises, auxquelles était attaché quelque chose comme une frange un soie. Elle était occupée à faire des nœuds dans les fils qui pendaient, et en formait un joli tissu.

Félicité plaça la cafetière sur la table et dit :

— Maman, déjeunons, pour que je puisse aussi travailler un peu aux franges avant que \yà\)-à s'éveille.

— Avancez un peu la table, Félicité, riyondit madame Verboord. Je puis prendre mon calé en travaillant.

— Allons, allons! s'écria la jeune fille mécontente, ça ne tient pas à cinq minutes; vous pouvez bien respirer en déjeunant, chère mère.

— C'est pour ton pauvre père, ujon enfant. Le médecin de la ville coûtera tant! M. Drooms, le médecin du village, était raisonnable dans ses exigences ; mais ton père est fâché contre lui et ne veut plus en entendre parler.

— Il a raison, maman. M. Drooms ne (ait que lui tirer du sang, sans autre résultat que lui olor des forces.

— C'est vrai, Félicité; mais nous trouverons bien dfficilement de quoi |)ayer le médecin de la ville.

— Je ne veux pas, maman, que vous travailliez en mangeant. Je suis jeune et forte. S'il le faut, je puis travailler la moitié de la nuit. Que deviendrions-nous, si vous alliez aussi jjerdre votre sanlé !

Madame Verboord s'assit près de la table et dit d'un ton très triste :

— Je n'ai pas dormi, Félicité; la nuit a encore été mauvaise pour ton père. Il a rêvé presque sans discontinuer et à haute voix. Je l'ai entendu prononcer six ou sept fois le nom de Raphaël. C'est un mauvais signe. Quand il rêve de Raphaël, il i^rince des dents et se débat convulsivement en murmurant des reproches. Je ne sais pas, Félicité, mais je perds courage.

— Ah ! maman ! vous êtes triste parce que vous n'avez pas dormi, interrompit la jeune fille. Papa n'est-il pas toujours ainsi ?

— Non, non, son état empire visiblement depuis quelques mois.

— Allons! allons! ne désespérez pas, maman. N'allons-nous pas essayer de nouveau si les soins des médecins ne pourraient pas le guérir? Je suis presque certaine que cette fois cela réussira! S'il en était ainsi, il me semble que je trouverais encore Li vie belle et douce, comme si aucun malheur ne nous avait frappés.

Madame Verboord reprit son travail ; Félicité cacha les jattes et le pain noir dans une armoire, plaç: une tasse en porcelaine dorée sur la table et coupa des tartines de pain blanc. EUepril aussi un sucrier et mit uLe cuiller d'argent dans la tasse.

Ensuite elle alla s'asseoir à côté de sa mère et se mit à nouer les franges avec des mouvements l^iécipités.

— Quel bonheur encore, mon enfant, (jue mon père fui passementier et que j'aie a|»pris un travail qui nous est une ressource dans le besoin! Nous gardera-t-il d'une misère complète? J'en doute.

— Comment pouvez-vous parler ainsi? murmura Félicité d'un ton de reproche. Nous gagnons beaucoup d'argent à faire ces frangcs, et il jjarait que la mode fera augmenter le salaire des ouvrières, maman. Hier, loi'sque j'ai été reporter noire ouvrage, la dame m'a dit qu'elle me donnerait autant de franges à laire que nous en voudrions.

— Oui; mais pourrons-nous gagner assez pour payer le médecin? Car il faudrait conlinuerjusqu'à ce que nous sussions s'il y a espoir de guérison, oui ou non. Nous devons tàciier d'économiser, surtout. Félicité. Ne crois-tu pas qu'il soit possible de renoncer au journal le Précurseur f II nous coûte soixante francs : une grande somme pour nous!

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