‹ [Œuvres complètes de Henri Conscience (volume 2)Chapitre 55 sur 115 · I.E MAIICHAND D'ANVEUS · texte numérisé non relu

I.E MAIICHAND D'ANVEUS

— Pour l'amour de Dieu, inatn.in, no parle/ pas de cela, s'écria Fclicilé avec douleur. Papa alteiul tous les matins la poste avec impatience, et, dès qu'il a son journal, il devient plus calme et plus content. Ne lui ùtez pes cette consolation! Vous êtes (le mauvaise luimeur aujouid'hui, mnnian.

— L'avenir m'ell'raye, mon enfant. Notre exis- Icnce devient de jour en jour plus difficile; les vêtements et les menldes «pie nous avons irardés s'usent, et tous nos bijoux ont ilisj)aru.

— Mais nous possédons celte maison et le jardin. .N'est-ce pas une assurance contre le besoin, maman !

— Hélas! voilà la crainte qui me poursuit! dit madame Verboord en soupirant. Si nous étions jamais forcés de vendre ce reste de notre fortune passée, ton père devrait signer cette vente. Ce serait certainement un coup de mort pour lui!

— Mais, clière maman, nous ne sommes pas menacés d'un tel mallieur, dit la jeune fille d'une voix à la([uclle elle tâchait de donner un ton de jçaielé et de courajxe, quoique son couir fût accablé d'iiii|iiiétiMle. Nous avons encore assez de vèle- Miiiil . Hnanil je vais à la ville et (pie je m'Iiabille bien, nul ne peut remarquer (ju*; nous avons des ein!;arras matériels. Dans le jaidin il y a tout ce donl nous avons besujn tons les jours. D'ailleurs, je puis encore travailler plus (juc je ne b; fais mainlenaiil. Ayez bon conra},'e, il ne nous inan- ((ncii rien, et papa j,Miéiiia, soyez-en siire!

11 y eut un instant de .«silence. Madame Verboord re;;aril;'. sa fille avec u\i rc.i^ard sin^Milier. Ses veux se mouillèrent de larmes.

— Ma jiauvre Félicité, dit-elle, |>oiir toi c'est encore piie. Nous, nous sommes vieux; et si le soir de notre vie est triste et douloureux, la tombe est là qui mcllra un terme à nos soulfrances. Toi, mon enfant, tn as encore lonj^temps à rester sur la terre. Tes jeunes années se passent dans une solilude désolée sans autre avenir en perspective. D'autres jeunes (illes, riches ou pauvres, jouissent cependant des plaisirs de la vie, liberté^ amitié, affection de cour. Klles espèrent au moins que Dieu leur fera renconlrt^r un jour le fiancé qui doit les protéger..., l'élicilé, entre deux vieilles gens malades, tu es réduile à nourrir ton àme aflligi'-e d'un pénible souvenir! Oh! de pareilles pensées sont cruelles pour le Cfi'ur d'une mère!

Et, comme elle se mil à pleurer. Félicité se jeta à son cou et l'embrassa avec tendresse.

— Votre amour pour moi vous trompe, ma bonne mère, dit-elle, .le ne suis pas malheureuse, au contraire. Que papa se guérisse et que vous ne vous afni;:iez pas à tort, c'esf tout ce que je désire. Le souvenir dont vous me parlez est ma seule consolation. Je sais que c'est un sentiment eiif.ijiiiii ;

mais cette chimère est pour moi une source de courage et de forces. I*our(|uoi/ Je ne [mis le dire. I*eut-étre uni(|uement parce (|u'elle est une distraction i>our mon esprit et qu'elle m'empêche de sentir ma solitude. C'est une bizarrerie, maman; vous savez bien que je n'espère rien. Haphael ne vit plus, sinon il aurait écrit à ses amis ou à ses connaissances d'Anvers. Depuis son départ, personne n'a rien appris de lui; mais son affection j)our moi fut la cause de son malheur. Je veux garder sa mémoire jusque dans la tombe. Le j)lus pénible pour moi, c'est que papa se met en colère chaque l'ois(ju'il entend le nom de Daphaël, même lorsque ce nom tomjje de ses propres lèvres. Ainsi je ne puis jamais parler de lui avec papa, et je dois cacher que je pense à lui... Allons, maman, tout cela n'est rien. Travaillons vite, le travail est bon et facile; nous y gagnerons un bon salaire, et, que vous le vouliez ou non, ce soir, quand vous serez couchée, je ferai encore quelques aunes. De celte manière nous |)ourrons facilement payer le médecin. Ayez pleine confiance.

Elles restèrent qnebiue lemps muettes; leurs mains se mouvaient avec agilité, et l'ouvrage avançait rapidement. Sans doute madame Ver- !)Oord n'espérait pas i;rand'chose des soins du nn''(lecin; car, pendant (|u'el!e réfléchissait, elle poussa un soupir.

Félicité, pour combattre la tristesse renaissante de sa mère, s'écria tout à coup d'un ton léger :

— Ah! maman, j'ai oublié de vous dire quelque chose. Hier, en revenant de la ville, j'ai rencontré, non loin delaposte,(|uelqu'un (|ui se promenait sur les rem|)arls exiérieurs. Devinez qui? Lucie Spell, c'est-à-dire madame NValput, avec une bonne et deux enfants, un garçon et une fille. De si jolis enfants! Des anges! Qu'elle doit être heureuse!

— Très heureuse, sans doute.

— Et savez-vous comment se nomme le petit garçon? Hapha»'!, il se nomme HaphaellJe n'ai pas (tsé l'endirasser; madame Walpiit aurait sans doute remarqué mon émotion.

— Que t'a-f-elle demandé, et que lui as-lu dit? mnrnnira madiiine Verboord avec (juebpK! inquiétude.

— Elle s'ent plainte, maman, de la mauvaise réception que nous lui avons faite, lors(|n'elle est vernie nous voir ici, il y a trois ans. Elle a dit qu'(dl(! avait envie de venir avec son mari et ses enfants à RraBschact.

— Ciel! tu l'as fait rerumcor à cette visite, n'estce pas, mon enfanl? Ton père est aussi irrité contre M. Walput que contre (iaphael lui-même. Il croit que Walput a donné de mauvais conseils à son ami. D'ailleurs, la présence d'étrangers agile tf'rriblement les nerfs de Ion père.

— Je le sais, maman. Aussi j'ai répondu de façon à faire sentir h madame Walput que no\is ne désirions pas sa visite. Je lui ai dit que papa était malade et ne voulait voir personne. Il m'était pénible de repousser aussi froidement l'amitié de madame Walput, car soyez certaine, maman, qu'elle nous porte une amitié sincère. Grâce à Dieu, elle est heureuse. Elle aussi, elle pense tous les jours au pauvre Raphaël, qui fut la cause de son mariage avec François Walput. C'est pour cela sans doute qu'elle a fait baptiser son joli petit garçon sous le nom de Raphaël. J'avais envie de lui baiser les mains pour ce souvenir; mais j'ai craint de trahir mon émotion et je l'ai quittée précipitamment.

— Ne t'a-t-elle pas parlé de Raphaël? elle sait peut-être où il est.

— Non, maman, elle ne le sait pas ; car elle m'a même demandé de ses nouvelles. Elle croit aussi qu'il est mort;" il y avait deux larmes dans ses yeux. M. Walput n'a pas cessé de faire toute sorte de démarches pour obtenir des nouvelles de Raphaël; mais jusqu'aujourd'hui ses efforts ont été infructueux... Ah! j'entends descendre papa.

Félicité se leva pour prendre le pot au lait, puis elle courut au-devant de son père et l'embrassa avec tendresse, le conduisit à la table et resta près de lui jusqu'à ce qu'elle fût assurée que rien ne lui manquait et qu'il ne désirait rien.

Puis elle alla se rasseoir et reprit son ouvrage, sans cependant quitter son père des yeux.

M. Verboord avait beaucoup vieilli; ses cheveux gris étaient devenus d'un blanc d'argent, sa tête penchait un peu sur l'épaule gauche, et il y avait quelque chose de pénible, quelque chose d'égaré, dans son regard distrait. A part cela, il ne montrait aucun signe de maladie, sinon une remarquable maigreur. Son linge était fin et très blanc et son costume du moins ne trahissait ni la gêne ni la pauvreté.

Il était évident que sa femme et sa fdle s'efforçaient avec une affectueuse sollicitude de le préserver de tout ce qui eut pu lui faire sentir la perte de sa fortune. Pour lui il y avait du pain de froment; il avait une cuiller et une fourchette on argent; ses vêtements étaient toujours soignés et même élégants, et il se voyait toujours entouré de meubles qui avaient garni son cabinet de commerçant.

II avait bien murmuré longtemps contre l'étrange existence de sa femme et de sa fille, contre leur mise simple et contre la métamorphose du jardin anglais en jardin potager ; mais elles lui avaient fait accroire qu'elles avaient conçu tout à coup une passion pour la vie de campagne, et qu'elles trouvaient grand plaisir à s'y livrer. Quoique M. Ver-

boord se crût plus riche qu'il ne l'était, il savait bien que sa fortune avait considérablement diminué. Il admirait le dévouement des deux femmes, quoiqu'il n'en comprit pas la nécessité, et il avait renoncé à les contrarier dans leur singulier penchant.

Lorsque Félicité l'avait embrassé, il avait serré la jeune fille contre son cœur avec un sourire et lui avait dit quelques douces paroles; puis sa figure était devenue sérieuse. Il s'était assis près de la table et s'était mis silencieusement à déjeuner, pendant que les deux femmes cherchaient à lire sur sa physionomie jusqu'à quel point l'insomnie avait agité ses nerfs.

Tout à coup il leva les yeux sur elles et les regarda un instant en silence.

— Ah çà ! Laurence, demanda-t-il, quand cet ouvr;ige sera-t-il donc terminé? Ces franges n'ont donc pas de fin?

— C'en sont d'autres, répondit madame Verboord. Encore quelques semaines. Cela n'avance pas beaucoup, en effet; mais à quoi passerionsnous notre temps ici, si nous ne nous amusions pas à travailler?

— Et pour qui est donc celte nouvelle frange! Madame Verboord hésita et chercha une réponse.

— Pour la fille aînée de Lavens, qui demeure derrière l'église dans les prairies.

— Elles font des franges pour tout le village. Quel goût étrange ! se dit M. Verboord. Il y a une histoire d'une certaine Pénélope ; celle-là était reine, et elle travaillait encore à une frange sans fin... S'il y avait beaucoup d'argent à gagner avec cela, je le comprendrais... Gagner de l'argent? Pourquoi pas ? Tout n'est-il pas inconstant dans ce monde? Un seul coup du sort peut nous ravir toute notre fortune ; mais un seul sourire du sort peut nous rendre dix fois plus riches... Le cours du café haussera. Certes, certes, il est faible maintenant, mais les nouvelles d'hier était favorables. Attentention, Verboord, profite de la chance ! il y a de brillants bénéfices à faire !

En prononçant ces mots, il s'était dirigé vers le pupitre.

11 prit un numéro du journal le Précurseur et lut les nouvelles commerciales sur l'avant-dernière page. Ce qu'il y trouva ne lui fit pas plaisir. Il ouvrit tout un paquet de vieux journaux et se mit à chercher quelque chose qu'il ne trouva pas; car il devint peu à peu très chagrin, et commença à se lamenter d'une voix sourde. Ses nerfs paraissaient très aijités, car il tremblait visiblement et la sueur de l'impatience brillait sur son front.

Les deux femmes se tenaient tranquilles et continuaient à travailler, en se regardant tie temps en temps avec tristesse.

LE MAllCHAND D'ANVEllS.

— Ah ! ah ! j'y suis, sVcria toul ;i coup le vieillard avec un entliousiasiue maladif. Voilà ! voilà ! La coalilioii des maisons de commerce de Londres a déprécié rorlemt'iil le cours du café; maintouaiil elles voul le faire monter à un cours eiaf^éré. J'ai jîardé mon café ! Je j^ai^iicrai cent mille francs... Je veux meltre toute ma fortune dans le café ; oui, oui, il y a moyen de {,'aj,'ner un million, dfux millions... beaucou|i de millions !

Et, avec un sourire égaré, il regarda fixement le journal (jui lui apportait une nouvelle si favorable.

Les femmes n'osaient pas le détromper de son erreur, car Félicité dit d'une voix éloulfée :

— Pauvre père ! il n'est pas bitMi aujourd'hui, ses nerfs sont très agités. lieureuseinenl, il ira avec vous à la ville ; le médecin lui donnera quel- (jue chose |)Our le calmer.

— Hélas ! c'est toujours la môme chose, dil madame Verboord. Quand il est ainsi très agité, il trouve chaque fois quchjue chose (jui l'ai^ite davantage. Le journal qu'il a en main est le Précurseur d'il y a quatre ans. Les nouvelles qui le réjouissent tant s'y trouveiit réellement, il les regarde comme tout à fait fraîches. 11 faut faire disi)arailre ce journal, mon enfant.

— Uh! non, maman! supplia la jeune fille avec elTroi. l'apa le chercherait sans cesse; il n'auriiit plus de repos.

— C'est vrai, soupira madame Verboord, ce serait encore pis. A la grâce de Dieu !...

Llle fut interrompue par un cri perçant sorti de la poitrine de son mari. Ses cheveux étaient droits sur sa Icte et son visage était livide : il dit d'une voix altérée (jui passa successivement à la colère et à la fureur.

— Quoi! est-il possible? un tel malheur! La maison Urlado en faillite ? Ma fortune perdue ? Les lettres de change, les lettres de change ! Le nom de ma pauvre enfant terni pour jamais ! ^on, non, je vendrai mon calé ; je ferai de l'argent, j'échapperai à la honte. Il faut se mettre immédiatement à l'd'uvre. Hanks! Danks!... où est-il? Je lui ai fait du bien, je Tai aimé; lui, il m'a abandonné et trahi au jour de l'adversité. Dieu le punira de son ingratitude. Oh ! voilà les traites, le déshonneur, la honle ! Grâce, grâce, je suis impuissant! Prenez mon sang et ma vie; mais par pitié n«> ilé.shunorez pas le nom de ma femme et et de ma lille!

Il laissa tond)er lourdement sa tète sur le pupitre et continua <le soupirer.

Les deux femmes avaient assurément assisté plusieurs luis à pareilles >cènes; car, bien que leurs yeux fussent humides, elles ne pleuraient pas et continuaient silencieusement leur ouvrage.

Le vieillard resta longtemps sans faire un mou-

vement, il ne soupirait plus. Celte immobilité complète ell'raya l'élicité. Elle se leva en disant:

— .Maman, je vais au jardin avec papa. L'air vif le ralVaichira, et je lâcherai de détourner son esprit de ces pénibles pensées.

Elle s'approcha du pupitre, prit le bras ilu vieillard et dit:

— Venez, cher père, nous allons nous promener dans le jardin. Il luit une délicieuse journée de printemps.

M. Verboord se leva et suivit sa fille, sans aucune observation. Sa physionomie était calme, comme s'il ne se raj»pelait plus ce qui venait de l'agiter si violemment.

— Félicité, dit-il en entrant dans le jardin, mes nerfs sont malades; je ne suis pas bien aujourd'hui.

— Maman ira avec vous chez le médecin, répondit Félicité; il vous guérira, papa.

— Eh bien, partons tout de suite. Pourquoi attendre?

— Mais, cher père, vous savez bien que vous ne trouverez le médecin chez lui que demain. Il doit aller aujourd'hui à Druxelles en consullalion. Il m'a dit hier lui-même (ju'il connaissait des remèdes infaillibles contre les maladies de nerfs. Allons, mon père, continuons notre promenade. Le soleil est si chaud et le ciel si bleu! Restez à côté de moi, le chemin est assez large, et j'aime me promener bras dessus, bras dessous avec mon bienaimé |ière. La lande nous envoie ses senteurs embaumées ; le vent d'ouest joue dans le feuillage; ne sentez vous pas, mon père, l'air circuler autour de votre tête comme un courant rafraîchissant? .N'esl-il pas vrai (jue cela vous fait du bien au cerveau ?

— Uni, oui, certes, ma bonne Félicité, répondit M. Verboord ; mais je n'ai plus envie des petits pois.

— Tiens, pourtjuoi !

— Parce que cette terre a bu la sueur de mon enfant, soupira-t-il. Ne le nie jias. Félicité, je le sais bien. Je t'ai vue, travaillant comme un homme; la sueur coulait de ton Iront. Depuis lors, je déteste les petits pois.

— Mais vous vous trompez, pajia, répliqua la jeune fille. Votre amour pour moi vous fait mai voir les choses. Vous savez bien que le vieux jardinier lilienne vient faire tout l'ouvrage ici.

— Il y a longtemps que je ne l'ai vu.

— Eh bien ! j'étais déjà à la grille pour aller lui dire de venir planter nos pois quand une idée folle m'a passé tout à coup par la tète. « Mon pire, me dis-je, adore les petits puis. Ils lui |)araitronl bien meilleurs quand il s.mra que Félicité les a plantés. » Cette pensée me plaisait.

LE MARCHAND D'ANVERS

Cinq minutes après je tenais la bêche à la main. Je n'ai pas caché mon travail; car je désirais être vue de vous. Le rouge de mon front, c'était l'animation de la joie. Oh ! je voudrais déjà les voir sur votre table. C'était pour mon père. Qui sait si je ne pleurerai pas de joie, la première fois que vous me direz: « Qu'ils sont tendres, les pois que ma Félicité a plantés pour moi ! »

Le vieillard porta la main à son front et dit en continuant à marcher :

— Le cerveau! Oui, oui, le cerveau. C'est là qu'est l'àme humaine, dit-on... Mais la pauvre âme y vit beaucoup trop à l'étroit. C'est pour cela qu'elle veut souvent ouvrir sa demeure avec violence ; et c'est alors que les yeux s'obscurcissent, et que les pensées tourbillonnent et roulent comme dans un précipice sans fond qui va tout engloutir... C'est affreux, affreux ! Là où devrait rayonner le soleil de l'intelligence, règne une obscurité éternelle !... Des souvenirs confus, des idées sans suite, de vaines chimères, des illusions, des fantômes. C'est donc là ce qu'on nomme l'âme, ô mon Dieu !

Il voulut hâter le pas, comme pour fuir une réflexion pénible ; mais Félicité l'arrêta et cria avec une joie enfantine :

— Ah ! ah ! cher père, le beau temps arrive! Voyez, les jeunes pois sont déjà en fleurs. Vous les aimez tant ! Les premiers sont toujours pour vous. Dans peu de jours ils seront mangeables. Et puis, les jeunes pommes de terre suivront peu après. Des pommes de terre nouvelles, des pois verts, du beurre frais... Quelle fête dans la cuisine! C'est un don généreux du Seigneur, mon père, que les premiers fruits de la nature, qui chargent la table du riche et du pauvre des mêmes délices.

Ces naïves marques d'amour et la douceur de la voix de Félicité touchèrent le vieillard et ramenèrent le calme et la clarté dans son cerveau.

11 s'arrêta, prit les deux mains de sa fille, la regarda dans les yeux et dit avec une émotion presque solennelle:

— Comme ton cœur est pur et ton amour sincère! Tu veilles comme un ange gardien près de l'àme troublée de ton père. Tu lui sacrifies non seulement tes goûts, mais ta jeunesse, ton avenir, la vie. Oh! je le sais ! Il ne fait pas toujours noir là dedans... Hélas ! je suis impuissant, le sort m'a brisé; mais ce n'est rien, Félicité. Il y a quelqu'un au ciel qui paye les dettes des pères aux enfants. S'il punit sans pitié les ingrats, il récompense aussi ceux qui font plus que leur devoir. Espère en lui. Félicité... Oui, oui, ma douce et généreuse enfant, crois à la parole de Ion père : un jour, tu seras heureuse; car Dieu est juste et il n'oublie rien.

La jeune fille émue sauta à son cou et l'embrassa avec transport; mais il lui sembla que ses yeux recommençaient à briller d'un éclat extraordinaire. Elle connaissait ce symptôme. Elle se contint, resta calme en apparence, prit le bras de son père et continua sa promenade.

Elle savait qu'une forte émotion rendait bien à l'esprit de son père une clarté momentanée, mais (|u'un égarement plus grand en était la suite habituelle. Ce qui faisait sur lui l'effet le plus favorable, c'était une conversation douce et gaie sur des choses matérielles et quasi indifférentes.

Elle se mit donc à lui parler des légumes qu'ils voyaient dans leur promenade. La moindre chose lui donnait matière à causerie; un papillon sur une feuille de chou, les abeilles sur les féveroles, l'alouette au-dfssus du champ voisin, la fleur perdue entre les mauvaises herbes, la petite fourmi dans le sentier; l'air, l'espace, le soleil, la bonté de Dieu proclamée par toute la nature.

M. Verboord avait écouté d'abord avec plaisir le gai babil de Félicité; mais peu à peu ses pensées s'étaient égarées dans une rêverie vague, et il lui échappait de temps en temps un geste qui répondait à autre chose qu'aux paroles de sa fille.

Celle-ci s'était aperçue de sa distraction et c'était pour la combattre qu'elle avait passé à des ordres d'idées de plus en plus élevés.

Lorsqu'ils eurent atteint pour la quatrième fois le bout du jardin et qu'ils repassèrent devant le banc de verdure, le vieillard dit:

— Asseyons-nous un peu ici, mon enfant, et garde le silence pendant quelques instants ; je suis très fatigué.

Ils s'assirent tous deux. Félicité respecta le désir de son père. Il y eut un long silence.

— Voulez-vous vous promener encore un peu? demanda la jeune fille.

— Oh ! je suis bien malade, soupira le vieillard. Il y a dans ma tête quelque chose qui tourne toujours et qui m'étourdit.

— C'est sans doute votre maladie nerveuse, papa, répondit-elle en lui baisant les mains; mais vous en serez bientôt délivré.

— Crois-tu, en effet, Félicité, que le médecin pourra me guérir?

— Certainement... Les nerfs attaqués, dit-elle, ne se calment ordinairement que par beaucoup de soins; mais le docteur possède des moyens particuliers et a déjà soulagé une vingtaine de personnes qui étaient plus malades que vous.

— S'il pouvait me guérir, Félicité !

— Oh ! oui, cher père, espérons en la bonté de Dieu. Nous aurions une heureuse existence ! Tout nous sourirait. J e chanterais du matin jusqu'au soir, et je serais contente comme les anges dans le ciel!

(il)

LK MAUCHAND D'ANVEKS.

— Coinmo je te récoinpiMiserais de ton amour î sV'cria M. Verlioord avi-c Iraiispoil. Je leiais de iioiivi'au le commerce, je saurais };ai,'ner de l'argeiil, devt'iiir riche... La première cliose tiuc je veu.\ Taire, c'est iiii i;raud et l)eaii jardin de plaisance ptmr ma Félicité, un jardin de [dnsienrs hectares... .Ne crains rien; puisque tu aimes tant à cultiver les léjjumes, je ne toucherai pas au potager ; mais là derrière, le Ikui; du ruisseau, je («rai tracer un parc royal... pour toi, ma Félicité, pour loi seule, parce que lu as veillé sur ton pau\re père malade. Le ruisseau passera au milieu i\\i jardin et amènera de l'eau Iraiclie dans les étants. Une vaste pelouse, comme un lapis, s'élemlra juxjue dans le lointain horizon. Là, sur une colline, il y aura un temple ouvert, avec un groupe sur un piédestal, comme un autel... Mais (|ue représente le groupe".' (l'e.^l une alTaire dillicile... .\h ! je le sais : l'n vieillard malade, qui s'appuie sur l'épaule d'une belle jeune fille. La jeune fille portera une Ion lie dans la main, la flamme de l'amour. Kl elle niera ainsi les chaidons et les épines du chemin du vieillard... Nous appellerons celle élégante coustruclion h' Teniplc de r Amour filiitl... Ht quand il fera obscur dans noire cerveau et que nous oublierons ce cpii s'est passé, nous viendrons ici pour nous souvenir.

Le pauvre vieillard tremblait (rémotion ; des larnii'S brillaient dans ses yeux, et il rcsti absorbé dans la conlemplatiou du paradis que son esprit égaré avait créé.

Félicité n'osait ouvrir la bouche, de crainte de donm'r de nouveaux aliments à l'agitation de son père.

— Kh bien, mon entant, reprit-il enfin, que dislu de cela? C'est bien beau, n'est-ce pas!

Très beau, mon père, répondit-elle; mais maintenant je n'ai ({u'uii désir: quelemédecin vous guérisse. Le reste, jusqu'alors au moins, me trouvera indilTérente.

M. Verboord n'écoulait déjà plus, .^e parlait à luimême et se frottait le fruiit, comme un homme (|ui s'efforce d'éveiller un souvenir.

— Oui! c'est cela, dit-il avec joie. Je ^a\ais bien (|ue j'avais oublié quelque chose. Un jardin de plaisance sans demeure ! Ouelle folie ! Il y aura on cliàleaii avec une façade sculptée, un grand escalier de marbre devant la porte, el une portique à hautes colonnes de> deux (ùlés. Un palais princier! C-'esl urgneilleiiv, n'est ce pas? oui, mais, quand on est riche, riche à millinns! Ah! qu'il y al il de trop beau sur la terre pour ma Félicité? Le temps est court. Il faut saisir la chance au vid, on est riche aujourd'hui, pauvre demain. Il faiil prendre une décision immédiate. Kl Hanks qui ne vient pas! Je dois le consulter sur le plan. Il m'a\ail pour-

tant promis de se trouver ici pour neuf heures. Où peut-ii être? Le sais-tu, Félicité?

Tout à coup il fut pris d'une violente attaque de nerfs, ses traits se contractèrent, el il s'écria furieux :

— Banks ! Banks! 11 m'abandonne et trahi, parce (|ue le malheur m'a frappé. Mon amour pour lui, mes bienfaits, mon malheur, il a tout oublié, ton! ! Vous, (') mon Dieu, vous lui demaiulerez compte de son ingratitude.

Félicité tâcha de le calmer. Elle voulut le faire lever pour relonriieià la maison, et dit en pleiiranl <|ue sa mère l'avait déjà appelée deux lois; mais le vieillard ne l'entendit pas et s'écria tout à coup avec désespoir :

— Pauvre, ruine, déshonoré! Uaphaél. Ha|diael. ([u'as-tu fait?

» Les voilà, les voilà, lesfanlùnies(|ui me poursuivent, la moit(iui me menace! Fuyons... Les billets! les billets!

Sa crainte chiméri(|ue le poussait si vite que la pauvre jeune (ille ne le rejoignit qu'au moment où il rentrait dans la maison.

Il avait lait très chaud dans la journée. Le soleil baigné dans la poupre et l'or, descendait vers l'ouest el allait disparaître derrière les polders flamands. Ses rayons oblicjues se miraient encore dans l'eau agitée de IFscautet faisaient ressembler le fl(;u\e à un torrent de métal en fusion. Les maisons, le long d(!s quais, étaient tout empourprées; leur carreaux de vitre étincelaient comme des rubis; l'air même semblait rougeàlre.

Des milliers de bourgeois de toule classe et de tout âge se promenaient en ce moment |ionr respirer la brise du soir le long des quais. Bien de particulier n'attirait leur attention; les travaux étaient liiiis et, hors deux ou trois grands vaisseaux à l'ancre au milieu du fleuve, l'Escaut était tout à fait libre et liamiuille.

Tout à coup un certain iiiouveinent se fit |)ariiii les promemnirs. Beaucoup s'arrêtèrent et se montrèrent une colonne de fumée ncu're, (jiii devenait visible derrière la Tétr de hldiidre. Le baleaii à vapeur de Londres allait paraître devant la ville. Certainement on voit ces choses-là |)lusieurs fois par jour à Anvers; mais, |iendant le silence du soir, quand tout mouvement a cessé, c'est un spectacle sai>is«<aiit (|ue Farrivéc dugigantes(jne sleamboat de L(mdre>. Il fend l'onde comme un colosse Irioinpliaiil ; un long nuage marque sa trace; il tousse bruvamment el vole en avant sur un lit de vagues écumanles. Son pont lourmille de monde.

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