‹ [Œuvres complètes de Henri Conscience (volume 2)Chapitre 57 sur 115 · I.K MA 11 Cil A M) D'A.WKIIS · texte numérisé non relu

I.K MA 11 Cil A M) D'A.WKIIS

— C'est l)i»»n, madame, (|u'tm m»' conduise à rappaileineiil du jut'inier.

— Monsieur soupeia-l-ir.'

— Non, (lit-il, pas aujourd'hui ; j'ai s(iu|>é suflisammeul sur le steamer. (Ju'ou moide mes malles.

Dans sa chambre il chauf'ea de to>luiiie pour sortir.

Il descendit hienlùl etdemaiula raniiuaire du commerce (|ui iii(li(iue la demeure des priiicipau.x bour^'eois et industriels.

Lorsqu'il eut trouvé ce (|u'il cherchait, il murmura en lui-mètne.

— \Val|)ut-Spelt, négocianl, lue de l'Kmpereur. Ah ! je comprends !

Il soitit de riiùtel, se piomena lentement et roj;arda autour de lui avec un visage souriant, connue si chaque maison éveillait en lui un souvenir.

Lorsqu'il eut atteint la |)lace Verte, il ralentit le pas, son cœur batlait, et il retint un cri d'admiration.

11 faisait nuit, et l'on avait déji allumé les becs de gaz; mais, du côté du couchant, le ciel était encore un peu éclairé, et sur ce fond pâle se détachait la majestueuse tour Notre-Dame comme une sombre pyramide.

L'élran^t-r élait sans doute nu fils de la belle ville d'Anvers ; autrement, sou cœur n'aurait pas battu si fort à la vue de ce chef-d'œuvre de l'architecture ogivale. Ponr un Anversois, cette tour est rembb'iiie du foyer jiaternel. I)e|iuis son enfance il a toujours vu, de tous les coins de la ville et même des campagnes éloignées, s'élever ce géant de pierres (|ui domine la ville comme un phare, (^est ainsi (jue la tour est mêlée à tout ses souvenirs; et, quand il la revoit, après une longue absence, ses yeux se mouillent et toute sa vie pas.se (leva. Il lui en une seule minute.

L'étranger laissa son émotion se calmer et continua alors sa promenade; mais il s'arrêta tout à coup, le regard tcmrné vers une haute maison.

Dix minutes se passèrent sans (ju'il eiit fait le moindre umuvemenl. Il tenait le regard fixé sur la maison, mais il aurait été impossible de deviner ce i|ui attirail là sou attention, car dansccMte maison ou ne voyait pas dr; lumière, et rien n'y remuait.

Kuliii l'élranger s'assit sur le banc (|iii se (rouvrait derrière luisons les tilleuls, et il murmura : -C'est donc là (ju'clle demeure! riche, contente, heureuse, adorée de sou mari, fêlée par chacun!... Et elle ignore qu'il y a quelqu'un sur la terre qui a payé chacune de ses joies d'un chagrin nuuicl!... HIessure incurable du co-iir! rien n'y a fait. Il me semblait (pie j'étais devenu assez fort pour ne me rappeler cet amour que comme un égarement de ma jeimcssc, et mon Ame est émue, et je tremble ici de crainte ii de tristesse i

I au souvenir de mes rêves anéantis! 0 mon Dieu! je m'étais créé un paradis sur terre. Vous m'avez pu'»i de tant d'orgueil, et vous m'avez condamné à nue vie triste et solitaire, sans espérances et sans but. J'ai imploré de vous la richesse, lors(|ue les trésors pouvaient me donner le bonheur. Maintenant, je suis riche... mais il est trop tard : tout l'or du monde ne peut combler le |iréci|)ice creusé entre elle et moi pour l'éternité!

Il vit alors (m'il y avait de la lumière dans une chambre du premier étage. Une ombre de femme, portant un enfant sur les bras, passa derrière le rideau transparent. L'ombre disnarul aussitôt. Quelques instants après, l'étranger soupira :

— Oui, elle vit devant mes yeux. Klle est assise là avec deux enfants sur ses genoux. Quel amour dans ses beaux yeux! Comme son noble vis;ige rayonne d'orgueil maternel! Son mari, Alfred Dnrneval, est près d'elle. Qu'il est heureux, hélas! hélas!...

11 courba la tête et s'enfoiiça dans de sombres pensées. Tout à coup il murmura :

— Que signifie celte larme sur ma joue? Je rêve encore, comme si la fatalité n'avait pas irrévocablement anéanti mes illusions. Elle aurait été la mère de mes enfants. 0 folie! Ce lieu me fascine... C'est comme si (jiiatrc années de douleurs et de souffrances avaient été sans effet sur moi. L'homme fort qui a lutté conire la fortune comme un athlète désespéré, cet homme soupire ici au souvenird'un espoir évanoui ! Combien ce premier sentiment d'amour est indestructible !

Il se leva et marcha du C(*»té des maisons. 11 fut obligé de se garer, car une voiture arrivait; et, comme il vit que la voiture s'arrêtait devant la grande maison, il se retourna et se rajiprocha nu peu de la |»orte.

H fut pris d'une émolion qu'il ne put surmonter lors(jn'il vit descendre un monsieur qui offrit la main à une charmante jeune femme.

Le monsieur était Alfred Dorneval. Il avait le visage lourné vers l'étranger et celui-ci leconnaissail très bien ; mais la dame avait un voile de dentelles, et ses traits étaient restés invisibles.

Cependant l'étranger crut l'avoir reconnu»;, car lin nom lui échappa :

— Félicité ! murmura-t-il.

Le monsieur et la dame étaient déjà entrés, et la voilure avait aussi disparu sous la porte cochère. Une servante sortit pour fermer les persiennes. L'étranger s'approcha d'elle et lui demanda :

— Mademoiselle, c'est M. .\lfred Dorneval ([iii vient de rentrer là, n'est-ce pas?

Il revul une réponse affirmative.

— Et la jeune dame?

— C'est ma maîtresse, la feniinr de M. Alfred, dit la servante.

LK MARCHAND D'ANVKIIS.

— Merci.

Et l'étranger s'éloigna dans la demi -obscurité en poussant un soupir.

Quelques instants après il atteignit la rue de l'Empereur et s'arrêta devant une maison de belle apparence, comme s'il doutait de ce qu'il ferait,

— Si j'allais voir Walput? dit-il... Ce ne serait pas convenable, il est trop tard. Demain matin... Ne fût-ce que pour annoncer mon arrivée? Oui, oui. Walput demeure ici près, chez son beau-père. Je veu.K serrer aujourd'hui même ce bon François dans mes bras...

Il avança encore de quatre ou cinq maisons et lira la sonnette.

— C'est ici que demeure M. Walput? demandat-il à la servante qui vint ouvrir.

— Oui, monsieur, mais il n'est pas à la maison.

— Et madame?

— Madame non plus.

— C'est dommage. J'aurais été si heureux de le trouver à la maison! Et resteront-ils longtemps dehors !

— Mes maîtres sont allés chez madame Walput mère. Dans un quart d'heure ils seront de retour. Veuillez les attendre ; entrez, monsieur.

Une voix d'enfant criant dans une chambre contiguë.

— Catherine, Catherine! ma sœur Victoire veut voir les images toute seule!

— Ah! M. Walput a des enfants? s'écria l'inconnu avec une joie singulière

— Deux petits anges, répondit la servante. Vous allez voir, monsieur.

Dans la pièce où ils entrèrent il y avait un petit garçon et une petite fille de trois ans, deux jumeaux sans doute, occupés près de la table à regarder des images dans un grand livre. Le petit garçon avait des cheveux bruns frisés, desjoues roses et de grands yeux étincelanls, la petite fille élait blonde et un peu pcàle, mais sa figure était fine et charmante.

— Qu'il doit être heureux ! se dit l'étranger. C'est son portrait, il revit dans son fils... Et ce jietit bouton de rose-là, c'est Lucie!

— Mes enfants, dit la bonne, venez avec moi dans une autre chambre. Ce monsieur veut attendre le retour de votre père.

— Je vous en prie, n'éloignez pas ces petits anges ! dit l'étranger. Ils n'auront pas peur de moi.

— Monsieur aime les enfants? demanda la servante en riant.

— Oh ! infiniment; ceux-ci surtout.

— Puisque voas le désirez, monsieur, je vais donc rester ici pour les garder.

— Je vous en saurai gré.

A l'apparition du monsieur aux favoris noirs et

aux joues brunes, les deux enfants s'effrayèrent légèrement et ils le regardèrent avec suprise d'un air interrogateur; mais le sourire qui animait son visage était si plein d'amitié et de tendresse, que le petit garçon se mit aussi à lui sourire comme s'il avait été une vieille connaissance.

La servante se tourna vers le petit garçon et lui dit :

— Donnez la main à monsieur, Raphaël.

— Raphaël ? s'écria l'étranger en levant les mains ; il se nomme Raphaël, ô mon Dieu !

Mais il se contint, prit la main de l'enfant, qui, timidement, s'élail approché de lui, et il se mit à le couvrir de caresses.

Il prit une chaise, plaça l'enfant sur ses genoux et l'embrassa avec autant de tendresse que si c'eut été son propre fils, en répétant toujours:

— Raphaël ! Mon cher ange, tu t'appelles Raphaël ! Oh ! sois béni pour le bonheur que tu me causes !

Etonné de l'impression que le nom du petit garçon avait faite sur l'étranger, la servante' dit avec intention :

— Savez-vous, monsieur, pourquoi il s'appelle Raphaël? Ma maîtresse me l'a raconté plus d'une fois. Son père a eu un ami qui est parti il y a quatre ans pour l'Amérique et y a sans doute péri, car on n'a jamais rien appris de lui. Il paraît que cet ami était très aimé de mes maîtres. En mémoire de lui, ils ont nommé leur fils Raphaël.

L'étranger tenait l'enfant serré contre son cœur et l'embrassait avec effusion. Des larmes brillaient sur ses joues et ce ne fut qu'après quelques instants qu'il put répondre :

— Cet ami regretté, c'est moi, Raphaël Banks.

— Et mes maîtres qui vous croient mort ! s'écria la servante. Oh! qu'ils seront contents.

Raphaël ne fit pas attention à cette exclamation, et promit mille cadeaux à l'enfant. Il n'y avait rien de trop beau pour le petit Raphaël; il aurait un cheval de bois, une petite voiture avec deux agneaux vivants, des livres avec des images, des sucreries et des bonbons à profusion. La petite fille, qui entendait parler de ces choses merveilleuses, s'approcha timidement et fut bientôt sur l'autre genou de l'étranger, partageant ses caresses et ses promesses.

Pauvre Banks ! il n'avait pas d'enfants, lui, et le sort l'avait condamné à ne jamais porter le doux nom de père. L'espérance de sa jeunesse était perdue pour toujours; la seule femme qu'il eût aimée était mariée, et la loi du devoir et de l'honneur lui défendait même de rien faire pour la revoir. Sa vie était donc fermée; il n'aimerait plus jamais et resterait sans enfants, lui qui cependant les aimait tant !

LE MARCHAND D'ANVERS

Voilà les pensées qui lui passaient en ce moment par la tt'le.

Pendant qu'il oubliait le monde en tenant les deux enlanls sur ses genoux, une clef {,'rinça dans la serrure de la porte.

— Voila mis maîtres, dit la servante.

L'étranger mit les enfants à terre et se dirijjea

vers la porte; mais M. et madame Walput parurent sur le seuil.

Walput regarda un instant l'inconnu qui lui souriait si singulièrement. Tout à coup il ouvrit les bras et s'élan<.a :

— 0 ciel ! En croirais-je mes yeux? s'écria-t-il, Raphaël ! flapliaël !

— François, mon bon François! s'écria Danks. Kt il se jeta avec des cris de joie dans les bras

de son ami.

Lucie l'embrassa aussi. Des larmes coulaient de tous les yeux. Au bout d'un instant, ^Valput s'écria :

— Mon cher Banks, nous avons si souvent pleuré votre mort... et vous vivez! Vous voilà de retour dans voire patrie, en bonne santé !

— Je me suis souvenu de vous tous les jours dans mes prières, dit madame Walput. Dieu soit loué de m'avoir exaucée !

— Vous avez prié pour moi? balbutia Kapbaël profondément ému. Une amitié si vive et si constante! Ah ! comment ai-je mérité cela!

— Mais, mon cher monsieur Hanks, ne savezvous donc plus ce que nous vous devons? reprit madame Walput. Vous êtes la cause de mon mariage avec celui que mon cœur avait choisi. Depuis lors, la fortune n'a pas cessé dtî nous sourire; notre existence est un vrai paradis. Voyez ces enfants, notre espoir et notre orgueil ! Sans votre aide, nous eussions été malheureux. Ah ! mon (ils s'appelle Haphaël. Ainsi, votre souvenir continuait à vivre dans ce que nous avons de plus cher au nmnde!

— Kpargnez-moi, chers amis, balliulia Hanks les larmes aux yeux. Je croyais qu'une existence rude cl fatigante avait émoussé ma sensibilité; mais je me suis trompé : votre amitié uie trouble jusqu'au fond de lame.

— Mais, Haphaël, dit Walput, votre figure est bien brunie! Vous avez probabb'ujent vécu dans les pavb chauds. D'où venez-vous? Le sort vous a-l-il été favorable? Allons, satisfaites notre curiosité, haconti'z-nous quel(|ue chose de vos aventure >i.

— C'est une lon^'ue histoire, dit Banks en souriant. Je suis un peu fatigué...

— En peu de mots, supplia Lucie. Nous voulons savoir ce (jui \ous e>t arrivé. Vous ne pouvez p.is nous refuser celte satisfaction.

— Qu'il en soit ainsi, puisque vous le désirez, répondit Haphaël. Je tacherai de vous donner une cs(iuisse complète de n)es aventures. Plus tard, nous aurons le tempsd'en parler amplement; alors, je vous raconterai des choses étonnantes. Écouter donc, mes amis...

— Pardon, encore un instant, interrompit madame Walput en se levant. Mes enfants doivent aller se coucher et demandent un baiser de M. Haphaël.

L'ami les serra à plusieurs reprises contre son coMir; Lucie regardait Banks avec orgueil. Son cœur battait en entendant léloge qu'il fit de la beauté et de l'amabilité de ses enfants,

— Çà, ami Haphaël, s'écria M. Walput, nous oublions les lois de l'hospitalité. Avez-vous soupe?

— Oui, il y a plus d'une heure.

— Ne prenez-vous rien?

— Bien.

— Une bouteille de vin alors, à votre heureux retour; j'ai d'excellent hockheiwer.

Le vin fut versé, M. et madame Walput rapprochèrent leurs chaises et Haphaël commença ainsi :

— Tu sais, François, dans quelle disposition d'esprit je me trouvais quand tu me conduisis au bateau à vapeur. Je restai quel(|ues jours à Londres, assis dans ma chambre, la tète dans mes mains, jusqu'au jour où je partis pour New-Vork sur le paquebot transatlantique... A peine en mer, je tombai gravement mala le. C'était une espèce de délire, (jui devenait parfois si violent qu'on devait me lier sur mon lit. Tout ce que j'avais espéré, tout ce que j'avais craint, tout ce (jui .s'était passé dans ma vie touibillonnail dans ma tète comme un courant vertigineux. On m'avait tiré beaucoup de sang et je refusais toute nourriture. Dans ma folie, je voulais me laisser mourir de faim. Ce mal s'aggrava tellement que l'on (irédisaif déjà que le lendemain je serais couché au fond de la mer. Il y avait sur le steamer un vieux Hollandais qui cachait', sous une apparente froideur, un cœur sensible. Lui seul avait compassion de moi, et était nuit et jour près de mon lit, combattant la maladie (pii ni(^ minait. La fièvre m'abandonna enfin ; mais je re>tai si laible, qu'à notre arrivée à New-York, ou dut me porter hors du navire. Le Hollandais, (|in avait veillé sur mon bagage et sur mon argent cmnine .sur son propre bien, me chercha un logement chez d'Iionurables bourgeois, et remit à la voile pour Mexico, où il allait tenter la fortune (pii lui avait été défavorable dans sa patrie. — J'étais encore très malade, surtout de la léte. Du matin au soir, et même la nuit, je ne pensais qu'à la blessure qui saignait dans mon cœur. J'espérais mourir, la vie était piuir moi un douloureux fardeau. Cependant, après un mois ou deux, mes forces

LE MARCHAND D'ANVERS

se rétablirent tout à fait, et à la fin du troisième, je me sentais plus fort que je n'avais jamais été. Je ne pouvais rester inactif. J'éprouvais un irrésistible besoin de mouvement et d'activité. Je voulais échapper au désespoir qui m'oppressait et m'étouffait comme un manteau de plomb. Assurément, c'était un reste de ma folie; car je résolus de risquer les neuf mdle francs que je possédais encore, dans une seule affaire. L'idée de devenir pauvre et d'avoir à lutter contre la misère me souriait. New-York ne me plaisait pas. Le souvenir du bon Hollandais me poussa vers le Sud. J'achetai à New-York pour huit mille francs de bijoux en cuivre doré; boucles d'oreilles, bagues, chaînes, petites croix et autres bijoux de femmes. Avec tout cela, je me mis en roule pour Mexico dans l'espoir d'y retrouver mon sauveur, le Hollandais. A Vera-Cruz, je fus atteint de la fièvre jaune et la mort tendit encore une fois ses bras vers moi... Je lui échappai, et je me dirigeai avec quelques compagnons de voyage dans l'intérieur du pays, pour me rendre par les montagnes à Mexico, la capitale. En route, nous fûmes attaqués par des bandits. Un de nous resta mort et je reçus une balle dans le bras...

— Ciel ! s'écria Lucie.

— Ce n'était pas grave, poursuivit Raphaël. En quelques semaines la plaie fut guérie. Nous mîmes les voleurs en fuite après un combat acharné. Plus tard, je vous raconterai cela dans tous les détails. — Arrivé à Mexico, je ne retrouvai pas mon Hollandais. Je fis des affaires magnifiques avec mes bijoux en cuivre doré. Je les vendis pour de l'argent ou les échangeai dans les villages ou les fermes isolées, contre de la cochenille, de l'indigo, de la vanille et autres marchandises précieuses. Ainsi, j'obtins de mes bijoux cinq ou six fois leur prix d'achat. Au bout de quelques mois, je me vis en possession de plus de cinquante mille francs. C'était fabuleux! Je faisais toute sorte d'affaires; les plus hasardeuses et les plus mauvaises les premières. Je voulais braver le sort; mais c'était comme un enchantement : quoi que j'entreprisse, tout m'apportait des bénéfices considérables. J'étais sûr d'amasser à Mexico, en peu d'années, une fortune considérable ; mais j'appris par quelques voyageurs que le Hollandais demeurait à San-Francisco en Californie, et y faisait le commerce. Je m'embarquai à Acapulco et débarquai bientôt à San-Francisco, où je retrouvai le Hollandais en bonne santé. Ce fut le seul moment de joie que j'eus depuis mon départ d'Anvers; car tout, heur ou malheur, m'était indifférent. Le Hollandais était un ancien négociant, qui avait failli en Europe par un grand malheur. Il tentait de nouveau la fortune

et avait vu monter son capital à environ quarante mille francs. C'était un homme très entreprenant et très hardi ; mais son apparente témérité était fondée sur une grande expérience et un calcul exact des chances. Nous nous associâmes sous la raison Pieters et C". C'est sans doute parce que mon nom était ainsi caché sous celui du Hollandais que vos efforts pour apprendre quelque ciiose de moi sont restés sans résultat. Quant à moi, je ne voulais plus avoir de rapports avec l'Europe, et je ne vous écrivis pas... Pardonnez-le moi; c'était une suite de mon désespoir, quelque chose comme une résolution maladive. Notre principal commerce consistait à transporter aux mines toute espèce de provisions, outils et vêtements, et à les vendre là aux chercheurs d'or ou aux boutiquiers. Moi, toujours poursuivi par une insurmontable tristesse, je devins le voyageur de la maison. Je ne m'accordai pas un seul jour de repos. Un jour, j'étais dans les mines, au pied des montagnes neigeuses; le lendemain j'étais à San-Francisco, puis dans la Sonora, puis dans le Texas, puis enfin aux îles Sandwich. Je voyageais, j'achetais, je vendais et je donnais à notre maison une étonnante activité. Nous gagnâmes énormément d'argent... Le Hollandais avait dans l'intervalle combiné une affaire qui devait nous enrichir en un seul jour. Il y avait à San-Francisco, un Suisse qui, lors de la découverte des mines d'or, possédait un vaste terrain à l'autre extrémité de la ville. Ce Suisse, qui était un ami de mon associé, voulait retourner en Europe, et offrit de vendre son terrain, de la main à la main, pour vingt-sept mille piastres, ce qui fait en notre monnaie deux cent mille francs. Le marché fut conclu. Le Hollandais divisa immédiatement sa propriété en lots et la fit vendre publiquement comme terrain à bâtir. Le produit atteignit presque un million. Que vous dirai-je encore ? Nous eûmes quelques malheurs qui ralentirent l'augmentation de notre fortune; cependant, au bout de trois années, nous avions chacun un capital de six cent mille francs.

— Vous possédez six cent mille francs? murmurèrent ses auditeurs stupéfaits.

— En ce moment, je possède déjà beaucoup plus. La fortune m'a favorisé en peu de temps d'une façon si étonnante, que je suis riche de plus de huit cent mille francs. Mais écoutez encore un instant : je dois vous dire pourquoi je suis revenu à Anvers, quoique j'eusse décidé de ne jamais rentrer dans ma patrie. — Le temps avait presque guéri la plaie de mon cœur, je le croyais du moins. Je pensais encore à l'amère déception qui m'avait fait quitter l'Europe, mais il n'y avait plus rien de pénible dans ce souvenir; au contraire ma seule

Hj;

l,E MARC II AN F» D'ANVKHS.

joie consislail à me rappeler les rêves de ma jeunesse el à vivre en imagination dans ce monde d'illusions el de donces émolions. IMiis, lors(|neje me vis à la lèli' d'une assez belle l'ortune, je pensai à mon ancien maître Yerboord. Ma nicre m'avait dit sur son lit de mort :

« Mon lils, n'oublie jamais la générosité de ces bonnes gens; paye-leur ma dette, si cela est possible, el sois-leur reconnaissant jusqu'à la (in de ta vie. » Os paroles que ma mère avait prononcées eu me bénissaiil, résonnaient toujours à mon oreille. Mais je ne savais que décider. Les Vcrhoord sont riches. Que pourrai-je faire pour eux?

— Les Verboord ! interrompit \V;il|iut, ils sont pauvres !

Pauvres! répéta Hanks. Que voulez-vous dire !

L'aiïaire est toute simple. La maison Ortado

de Cliarleston a (ail banqueroute et a entraîné M. Verboord dans sa chute. En outre, le café a baissé sensiblement, et le prix est resté pendant longtemps à un taux très bas. Verboord est tout à fait ruiné et il a fait vendre loul ce qu'il avait pmir .satisfaire ses créanciers. — Comme celte nouvelle l'émeut, llaphad !... Le malheur le Verboord ne me toucha pas beaucoup, moi. je l'avoue. Ces gens l'ont fait trop de niai, el je regardais leur chute comiue une punition du ciel. Calme toi, ne te laisse |)as trop alTecler par leur désastre : ils ne le méritent vraiment pas.

Uaphaél n'avait pas entendu les dernières paroles de son ami.

— C'était donc, en effet, la voix de ma mère qui me pousssit vers l'Kurope, murmura-l-il. Dieu m'a fait amasser des trésors, nni(|uement pour payer une d'Ile de reconnais.sance.

Lorsqu'il releva la télé, il était pâle; mais un joyeux sourire se dessinait sur ses lèvres.

— Vous dites que M. Verboord e.st pauvre / demanda-t-il. Où est-il n)ainten;int ? Tourrai-je encore b" voir aujourd'hui !

— Il n'est pas très pauvre, répondit Walput. Lorsque Ions >es créanciers furent payés, il resta encorr (jucbine chose à Verboord, car il a gardé sa petite maison de Brasschaèl, «l il y demeure sans rien faire. Tersoime ne sait de quoi il vit. Il p.iralt qu'il f.sl maladf cl soulfre d'une grave maladie nerveuse.

— Une maladie nerveuse! soupira lîanks. Kn effet, ses nerf» étaient très sen.sible8.

— Les Veibooid sont orgueilleux...

— ;\h ! j'ai le pouvoir de le guérir! s'écria Rapliacl. Deiii.iin, il (uiblicra son malheur; je lui rendrai ce (jue le soil lui a ravi : ma mère se réjouira dans le ciel.

- Coiiimenl ! vous sacrifieriez votre fortune pour celui (jui vous a rendu la vie si amcre?

— Mais c'est le seul but de mon arrivée en Europe. Je voulais nouer des relations commerciales avec Verboord. Il nous aurait fait de grands envois de toute sorte de marchandises; nous les aurions vendues là bas en Californie ou au Mexique pour son compte ou pour le nuire. Mon intenlion était (le doubler en peu de temps la fortune de M. Verboord; car l'ari;ent m'est tout à fail indifférent, el (juel meillenr emploi aurais-je pu en faire que d'exaucer la dernière prière de ma mère mourante? Mainlenanl (|u'nn grand malheur l'a frappé, je dois nécessairement changer ma première résolution... Voici ce que j'ai l'inlention de faire. Je vais proposer à mon ancien patron de devenir mon associé sous la raison Verboord el C'% à .Anvers. Je monterai une autre maison à San- Francisco. .Avec huit cent mille francs, de l'expérience, de nombreuses relations et une activité infatigable, on doit réussir. De cette fa^on, je rendrai à mon bienfaiteur non seulement sa fortune, mais encore sa position dans le commerce anversois. C'est la panacée (pii doit le guérir de sa maladie nerveuse. Oh ! mainlenanl je sens la valeur de l'argent.

\Val|H)t h()cha la léte avec élonnement d'un air méconleiil. Il se lit un instant de silence.

— .Mais il y a une chose qui me paraît incompréhensible, s'écria tout à coup Daphaél. Comment .M. Dorneval a-l-il laissé tomber mon pauvre patron sans venir à son aide ? Et Félicité ?

— En effet, vous ne savez pas, répondit M. Walpul avec un sourire singulier. Ceci est au moins une juste punition. .M. Verboord et sa femme vous ont laissé nourrir un espoir fallacieux, Félicité se montrait sen-ible à votre affection... jusqu'à ce qu'une grande fortune vint les séduire. .Alors, ils vous (Mit sacrihé sans pitié à la richesse, ils vous ont rendu malheureux el |)res(|ue fait mourir de désespoir. Eh bien ! ils ont élé tous déçus. Les Dorneval ont rompu le mariage pnjjeté,

— Ciel ! elle n'est pas la femme de .M. Alfred ? s'écria Ilaphaël en pâlissant. Ce n'est pas elle que j'ai vue ?... Klh' n'est pas mariée?

— Non elle n'est pas mariée.

— Quelle nouvelle ! j'en suis étourdi ; tout tourne devant mes yeux.

— l!a|ihaèl, mon ami, comme ce;lte nouvelle vous trouble! Vmis tremblez? ne v(ms Ironvczvous pas bien ?

— Elle n'est pa^ mariée, pas niaiiee ! murmura llanks. Mon désespoir, mes souffrances, ma haine pour la vie, lout cela n'était qu'une illusicm ! Si j'avais su ! Félicité n'est pas mariée, (i mon Dieu!

Walput et sa femme s'approchèrent el lui prirent les mains. Ils craignaient qu'il n'arrivAI quel-

LE MARCHAND D'ANVEHS.

que mal a leur ami, et essayèrent de le calmer par (le douces paroles.

Il resta un instant insensible à leurs marcpies de tendresse. Seulement, lorsque Walput lui lappela encore que Félicité avait agi cruellement avec lui et ne l'avait jamais aimé, il poussa un soupir et dit avec un triste sourire :

— Ah ! mes bons amis, ayez un peu de compassion pour le pauvre Raphaël ! La blessure de son cœur n'est pas encore guérie : elle ne guérira jamais. En effet, Félicité ne m'a pas aimé... Je respecte trop le premier amour de ma jeunesse, pour accepter un bonheur que l'argent seul me donnerait. Mon émotion est le réveil d'illusions passées ; mais le rêve est évanoui !

— Vous allez demain à Brasschaët ? demanda Lucie avec hésitation. Comme Félicité sera surprise de vous revoir ! Et vous, Raphaël, pourrezvous rester maître de vous?

— Je vous comprends, répondit Banks. N'ayez

aucune crainte. Je suis homme, et s'il est nécessaire, le sentimentdu devoir me donnera la force de maîtriser mes émotions. Je verrai probablement Félicité. Je ne serais pas généreux, si, dans la position où elle se trouve envers moi, je lui témoignais autre chose que du respect. Mon intention n'estelle pas d'offrir de l'argent à son père sous une forme déguisée? Dans tous les cas, en rendant à son père son bien-être passé, j'améliorerai également son sort à elle. L'idée que Dieu m'a permis de faire quelque bien à celle que j'ai aimée de toute mon âme, m'est une récompense suffisante.

— Puis-jete donner un conseil d'ami? demanda Walput. Ta générosité t'aveugle. 11 est probable que, pour toute récompense, lu n'auras qu'une pénible déception. Les Verboord sont des gens tiers, je dirai même des gens méchants.

— Je t'en supplie, François, cesse d'accuser injustement ceux qui furent mes bienfaiteurs, soupira Raphaël avec douleur. Qu'un sentiment enraciné dans l'homme est indestructible ! la veille de mon départ et pendant la nuit même, j'ai fait valoir mille raisons pour arracher de ton cœur tes préventions contre les Verboord, mais en vain. Tu as tort, pourtant. Moi seul, je m'étais trompé. Félicité ne m'aimait pas ; elle ne savait pas que mon espérance allait plus loin que l'amitié. M. Verboord ni sa femme ne connaissaient mes désirs ambitieux.

— Tu le crois? répliqua ironiquement Walput. Pourquoi alors te haïraient-ils, toi qui ne leur a jamais fait de mal ?

— Me haïr, impossible, François !

— Je n'ai jamais pu pardonner aux Verboord leur conduite envers toi. Cependant, sur les instigations de Lucie, j'avais résolu de leur rendre service, si c'était nécessaire, de venir même à leur

secours. Nous sommes allés les voir k Brasschaët dans celle intention. Ils nous ont très mal reçus, et nous ont fait sentir que nous leur ferions plaisir en n'y retournant jamais. Verboord est sorti peu après notre arrivée sans nous avoir adressé la parole, et nous ne l'avons plus revu, même pour prendre congé de lui.

— Je ne comprends pas, mui'mura Raphaël. Eux qui, plus que tous les autres, étaient pleins d'affabilité pour chacun?

— Demande-le à ma femme, dit Walput; elle a toujours plaidé en faveur des Verboord; mais depuis avant-hier qu'elle a causé avec Félicité, elle a tout à fait changé d'idée.

— Vous avez causé avant-hier avec Félicité ? s'écria Banks.

— En effet, répondit madame Walput. J'en suis fâchée, mais je dois avouer que sa conduite a fait une mauvaise impression sur moi... J'exprimais l'intention d'aller la voir avec mes enfants à Brasschaët. Eh bien ! elle m'a fait entendre clairement qu'elle aimait mieux que je ne vinsse pas. Une autre chose cependant m'a encore plus indignée. Je croyais que Félicité, que depuis trois ans je revoyais pour la première fois, m'aurait demandé des nouvelles de Raphaël Banks, ou m'en aurait donné. Elle s'en allait sans avoir prononcé votre nom. Je la rappelai et lui racontai quels vains efforts nous avions fait pour apprendre quelque chose de vous. Les larmes me vinrent aux yeux, en pensant que vous étiez mort peut-être. Félicité écouta avec indifférence, cessa tout à coup la conversation et s'éloigna en murmurant un salut glacial.

— Que peut signifier cela? murmura Raphaël. Craindraient-ils le regard des hommes ? Ils cachent peut-être une triste misère ?

— Non, répliqua Walput, ils ne sont pas pauvres, puisqu'ils possèdent encore la maison de campagne et le terrain y attenant. Je vais te dire ce que cela signifie. Ils ont fait du mal et le savent très bien. Comme cela arrive d'ordinaire, ils haïssent leur victime et nous aussi parce que nous sommes tes amis dévoués.

— Mais, pour l'amour de Dieu, mon ami, ne me parle pas ainsi ! me haïr ! pourquoi !

— Je te l'ai dit: c'est leur conscience qu'ils veulent faire taire. Verboord t'a appelé en ma présence, ingrat, et t'a accusé de l'avoir abandonné parce que tu prévoyais le malheur qui allait le frapper.

Rapliaël poussa un soupir et pencha sa tête sur sa poitrine.

— Cela félonne peut-être, reprit Walput, que je te dise en ce moment des choses si tristes? Mais je suis ton ami et je fais mon devoir, quelque désa-

LE MARCHAND D'ANVEItS.

},'r(^ablc (ju'il soit. Tu vas demain à BiasscliacM. .l'ai une double craiuto. D'abord, il est très possible (|ue les Verboord te Iraitcut avec une froidi'iir nufragt-ante et refusent les secours avec fierté, (l'est contre de telles épreuves que j'ai voulu l'armer. La pensée que tu aurais à rou<,'ir devant les Vi i boord m'eiïraye. Ensuite, il est possible (juc la richesse les tente assez pour les pousser à cacher leur venjîeauce. Dans ce cas, tu deviendrais la victime de (finies et de tromperies.

— Mais non, non ! s'écria llapliaél irime voix étoufTée, ce n'est pas possible. Tu es sans doute le jouet d'une fatale illusion. Que Félicité ne m'ait pas aimé, que son père ait blâmé mon dépari sous le coup de ses malheurs, ah ! je comprends cela... Mais qu'ils puissent me haïr, qu'ils puissent me tromper ? ils sont aussi incapables de nouriir un sentiment de haine que de commettre une mauvaise action. Ces anges de bonté auraient-ils donc perdu tout à coup tous les dons du cd'ur ? Il y a un mystère là-dessous, te dis-je. Demain, je le saurai; demain, mon ami, tu auras à regretter une erreur (|ui ne prend sa source que dans ton alfection pour moi.

— Je le .««ouhaite, Uaphael. Si je me suis vraiment trompé, suis l'inspiralion de ton cœur, je t'applaudirai. Mais, dans l'incertitude, sois prudent. Kpargne-loi le chagrin et la houle d'un refus outrageant. Tu as été victime de leur égoisu)e, ne sois pas la victime de leur orgueil.

La persévérance avec lacjuelle Walput renouvelait ses accusations contre les Verboord allrislail beaucoup Haphai-I. Celui-ci secoua la lèle avec dépit, se leva et dit :

— Cher ami, ce (|ue j'ai appris ici a troublé toutes mes idées. Je suis fatigué et j'aspire après un peu de tran([uillité et de repos. Il est onze heures passées, l'ermeltez-moi de vous quitter. Demain, à mon retour de l{ras>.(har'|, je vien.lr.ii

— D;ins quel hôtel etes-vous bigé? ileui;intla madame Wai|iut.

— .\ l'hôtel Saint-Antoine.

— Jusqu'à demain seulement, danstims les cas.

— Tu feras porter tes effets ici, el tu demeureras avec nous, n'est-ce pas, Raphaël ?

— J'accepte avec reconnaissance votre amicale proposition, répondit D.inks. Je vous souhaite la bonne nuit, \ous béuissanl du foml du c(eur pour votre généreux souvenir et votre sincère amitié...

M. et madame Walput lui serrèrent la main avec toute sorte i\t> proleslalioiis d'amilié, el laccouipagnèrenl juMpi'a la porte.

Uaphael marcha vite, comme i|uelqu'un qui se hâte d'atteindre un but.

Il passa presque en courant devant légli^c de.s

Jésuites, mais alors sa marche devint lente el chancelante. 11 poussa un soupir et se Irappa le le front.

11 luttait sans doute contre des pensées qui le poursuivaient et le dominaient, car il s'arrêta subitement dans un coin obscur, et murmura :

— Pas mariée ! Félicité n'est pas mariée ! Hélas ! si jamais elle avait eu (jneliiue alfeclion pour moi, tout ce ((ue j'ai osé rôver dans mon orgueil, se réaliserait maintenant. Mou avenir s'éclaircirait tout à coup. iN'on, non, pas de folle espérance! Que mon cneur ne soit pas pour la seconde fois déchiré horriblement. File me hait! impossible! Mais elle ne ma jamais aimé ! Je ne veux pas acheter le bonheur à prix d'argent. Elle n'est pas mariée, elle est libre î 0 mon Dieu ! si elle m'avait aimé !

Fn poussant celte plainte douloureuse, il traversa le Marché au Lait.

(juelques minutes après, il disparut sous la porte de son hôtel.

Il était à peu près neuf heuies du matin, lorsque Uapbaèl arriva à Brasscliaét. Il descendit de sa voilure el commanda au cocher d'aller l'attendre à l'auberge du Cygne.

Il y avait une teinte de tristesse sur le visage du jeune homme; sa marche était lente el il semblait en proie à d'amères pensées.

(hélait ce|)endanl une magnifique journée de mai. Les oiseaux chantaient dans les arbres, les feuilles étincelaient au soleil, l'air était chargé de l'odeur balsami(iuc des bruyères. La saison, le temps, la riante nature, étaient lnul à fait les mêmes que quatre ans auparavant, lor>(|ue le jeune homme, plein d'illusion et d'espoir, suivait le chemin pour prendre part à la fête de madame Verboonl.

Insensible aux beautés qui l'avaient charmé jadis, Haphaël marchait d'un air rêveur.

N'était-ce pas le jour de cette fôle qu'il avait entendu pour la première fois des lèvres de Félicité le nomd'AlIred Dorneval? Son cœur a'avait-il alors pas reçu la blessure qui devait saigner jusqu'à la fin de sa vie /

Ilélas ! la nuit, avec ses sombres inspirations, l'avait entièrement déc(»uragé. Ses amis avaient sans doute dit la vérité. Les Verboord devaient être irrités ( (nitre lui.

Quel accueil lîaphael .iltendait il ? Les Verboord oublieraient-ils el pardonneraient-ils au point d'accepter les serour.s de celui qu'ils avaient, pendant des années, accuse d'ingratitude ?

LE MAUCIIANIJ D'ANVERS.

Je pars. (Page 74.)

La pauvreté et l'abaissement rendent de nobles cœurs défiants et soupçonneux. Si les Verboord refusaient sa proposition et tout secours venant de lui, il ne pourrait donc pas remplir les derniers souhaits de sa mère ! A quoi lui servait alors son voyage en Europe, et que lui importait la fortune? Deux rêves avaient rempli toute sa vie. Le premier avait été affreusement brisé lorsque la nouvelle du mariage de Félicité lui fit découvrir l'entraînement de son cœur ; le second s'était élevé en lui par un sentiment de gratitude. Si ce dernier but disparaissait aussi devant ses yeux, alors aucune clarté ne pouvait éclairer son obscur avenir. Il resterait peu de jours près de son ami Walput, lui accorderait une marque de son affection et repartirait pour l'Amérique, pour ne jamais rentrer dans sa patrie.

C'est en roulant ces pensées dans son esprit que Raphaël arriva jusqu'à la grille ouverte du pavil-

lon de chasse. Il entra dans le vestibule, et contempla ce qui l'entourait. Les taches grises sur les murs, les herbes potagères dans les parterres où autrefois brillaient toute sorte de fleurs, l'apparence de la gêne qui se voyait partout, le toucha douloureusement.

Son cœur commença à battre lorsqu'il approcha de la porte du logis. Encore un moment, et il allait être dans la demeure de son vieux maître; encore un moment, et il allait voir Félicité!

Il hésitait, plein de crainte; il lui semblait que déjà des reproches et des accusations s'élevaient contre lui. Il rassembla son courage, puisa des forces dans la conviction qu'il venait payer une dette de reconnaissance, et marcha d'un pas ferme vers la maison.

Il frappa, il appela; mais tout resta muet, et rien ne lui répondit que le bêlement plaintif d'une chèvre.

LE MARCHANI» K'ANVEUS.

Il fit un pas, puis encore un, et il se trouva sur i le seuil de la ilianibir on les Vcrboonl se tenaient : habituellement. Il n'y avait personne, et aucun I bruit ne rompait le silence qui rriruait dans cette (leMieurc.

Alors, attiré par certains objets (|ui lui rap|)elaieut les temps passés, il avan(;a jusiiu'au milieu de la pièce. Il voyait le pupitre de malioni qui avait été dans le cabinet de son maitre, i\c^ papiers et des journaux, comme auparavant, le fauteuil en velours et beaucoup de petites choses (|ui ornaient le mur de la chambre.

Il ét;iit ilair (jue les Verboord n'étaient pis tout à fait pauvres, autrement ils n'eussent pas conservé ce riche mobilier. Les papiers et les journaux semblaient indi(juer que M. Verboord s'occupait encore de commerce. Et dans ce petit commerce, il trouvait peut-être assez de ressources pour les besoins de son ménage, sans être obligé d'avoir recours à personne.

Cette pensée ranima Raphaël, et un sourire passa sur son visage; mais bientôt son expression redevint triste, car il se dit que cette position favorable des Verboord lui laissait moins d'espoir d'accepter son secours.

11 détourna les yeux et re},'arda de l'autre côté de la chambre. Là, son regard tomba sur les chaises communes, sur la table en bois blanc, sur le fovcr avec son feu de bois de saule et avec sa ballerie de cuisine. IMus de fauteuil de velours; il y avait seulement trois chaises et une table. C'était donc sur ces planches nues que les Verboord dînaient et sur une de ces chaises de paille que s'asseyait P'éiicité.

Un soupir souleva sa poitrine.

Après avoir attendu quelque temps, il frappa plusieurs fois contre la port" et lit du bruit, espérant qu'on l'entendrait dans une |);irtie de la maison; mais le même silence régnait toujours.

La porte de derrière, (|ui donnait sur le jardin était ouverte.

Certainement les Verboord n'étaient pas à la maison, et la servante, (|ni él.iil dans le jardin, avait oublié de fermer la porte.

Uaphaël traversa la chambre et retiarda dans le jardin. Il découvrit dans le lointain une jeune paysanne qui, agenouillée dans un sentier avec une faucille à la main, enlevait les mauvaises herbes d'un parterre de laitues.

Cette paysanne avait le dos tourné vers lui et ne s'apereut rie sa présence que (piand il lui demanda :

— KbI la fille! M. Verboord n'c>f-il pas à la maison'.'

Elle se leva et regarda l'étranger avec une expression de mécontentement. Se» yeux send»laient

lui reprocher de l'avoir surprise; mais tout à coup la faucille lui tomba des mains, et un cri perdant sortit de sa poitrine :

— Uaphaël! s'écria-t-ello.

— Félicité! murmura Banks.

Et tous deux levèrent les bras comme pour s'embrasser; mais un même sentiment les relinl et leur fit vaincre l'émotion de leur cœur.

Ils se regardèrent un moment avec stupeur els'edorcèrent de lire dans les rej^ards l'un de l'aulre.

Ce rapide examen les renijdit de découragement, car tous deux poussèrent un profcmd soupir, comme s'ils étaient fiap[iés d'un amer désenchantement.

Alors Félicité se souvint qu'elle portait ses habits (le tous les jours. Une vive rougeur colora ses joues, elle jeta un regard de honte sur son grossier tablier, et le laissa tomber à terre.

— Mademoiselle, dit Uaphaël encore bégayant d'émotion, pardonnez-moi, je vous prie, de vous avoir surprise... J'ai frappé à la porte, mais personne ne m'a répondu. Je viens d'Amérique, pour voir encore une fois votre père, mon vieux maître, et lui parler... 11 n'est probablement pas à la maison. Ayez la bonté de me dire quand il pourra me recevoir : je reviendrai, mademoiselle.

Félicité tremblait, ses sens étaient troublés. Comme la douce et suppliante parole de Uaphaël l'avait touchée! C'était toujours la même voix fraîche et pure qu'elle écoulait jadis avec une joie enfantine comme une musicjue enchanteresse; mais il l'appelait mademoiselle, et il y avait ([uelque chose de si réservé, de si respectueux dans son accent, qu'elle en fut toute bouleversée; le letnps avait donc rompu ces |>remiers liens... et peut-être le souvenir de ce penchant n'existait-il même |)lus dans le cieur de Uaphaël.

— Mon apparition inattendue vous attriste, mademoiselle? reprit Uaphaël. Excusez-moi, je reviendrai bientôt.

— Mais non, liaph..., non, monsieur, bégaya la jeune fille en relevant la tète Je suis désolée... mon père est à la ville, avec ma mère; ils ne reviendront qu'après midi. Voulez-vous vous reposer un peu, monsieur? Pourquoi partir ainsi tout de suite? Voilà quatre ans (|ue vous avez abandonné le pays pour aller en Amérique. Ah! que le sort de l'homine change!

En achevant ces mots, elle se dirigea vers la maison.

Ra|)haël la suivit, le cœur palpitant et si absorbé dans ses pensées, (|u'il n'essaya |).is de rompre le silence. Félicité était encore belle, j'ius belle peutêtre (ju'aulrefois. Son costume sim|tle lui allait si bien , la teinte brune de ses joues, la fermeté de son regard avaient fait de la jtdie enfant une

femme rcmaniuablc. De plus, il l'avait sur'[)rise avec la sueur du travail au front; embarrassée et rougissante, elle avait ôlé son tablier de grosse toile. Elle était honteuse de sa pauvreté à cause de lui. Cela avait frappé de douleur le jeune homme. La pitié redoubla la force de son amour, et il se dit tout bas en levant les yeux au ciel :

— 0 Dieu! si elle m'avait aimé!

Alors sa conscience lui cria que la pauvreté de M. Verboord lui imposait le plus grand respect, et que ce serait une cruauté de laisser voir à Félicité ce qui se passait dans son cœur.

Lorsqu'ils furent entrés dans la maison, elle essaya de parler, mais son regard s'attacha sur Raphaël. Elle frémit et pâlit, des larmes ruisselèrent sur ses joues. Elle se laissa tomber sur une chaise avec un cri de désespoir et couvrit sa figure de ses mains. Ainsi, tandis qu'elle, dans son isolement, n'avait pensé qu'à lui, tandis que son amour pour lui n'avait fait que grandir et s'était changé en une sorte de foi mystérieuse, lui l'avait oubliée. Il la revoyait après quatre longues années d'absence, et son regard était froid, et sa parole polie, comme avec une femme quelconque.

Il fallut à Raphaël un effort suprême pour cacher sa pitié; il attribuait à la honte de sa pauvreté la douleur de la jeune fille.

Les yeux humides et le cœur gros, il tenta quelques elforts pour la consoler, mais il ne laissa pas échapper un mot qui ne fût plein de respect. Il n'osa pas même faire une allusion directe à la situation de M. Verboord.

Félicité, qui avait en partie surmonté son trouble, essuya ses larmes et dit avec un sourire :

— Ne faites pas attention, monsieur, c'est fini. Merci de la part que vous prenez à... Vous venez d'Amérique; le sort vous-t-il été favorable? N'avezvous pas beaucoup souffert, si loin de votre patrie et de vos amis? Pour nous, un terrible malheur nous est arrivé. Vous le savez peut-être? Ah! depuis lors, notre vie est bien amère et bien douleureuse.

Raphaël se dit qu'il n'atteindrait point son but par des paroles vagues; il rassembla tout son courage pour surmonter l'agitation de son cœur; le découragement de la jeune fille lui prêta la force nécessaire, et il répondit d'un ton ferme et décidé :

— Oui, mademoiselle, je connais depuis hier au soir la fatalité qui a frappé mon bienfaiteur; certes, cette nouvelle m'a rempli de douleur, mais à cette douleur se mêlait un sentiment de joie et de reconnaissance envers Dieu, qui m'a donné le pouvoir de rendre à mon bon maître tout ce qu'il a perdu.

— Impossible, impossible, soupira Félicité en secouant la tête.

— Croyez-moi, mademoiselle, reprit Raphaël,

le seul désir de revoir mon ancien maître et de lui être utile, m'a ramené en Europe. Je n'oublie pas ce que vous et lui, et madame Verboord, avez fait pour consoler mamèie à son lit de mort; je n'ai ni femme, ni enfants, ni famille...

Félicité respira longuement.

— Ma nière — vous étiez à son chevet, mademoiselle ! — m'a répété plusieurs fois la même prière et m'a laissé pour héritage une éternelle reconnaissance envers votre père. J'ai donc ici à payer une dette sacrée; du moins, je supplie le ciel qu'on me la laisse payer. Les moyens ne me manquent pas, car je suis riche de plus d'un demi-million...

— Vous êtes riche!... Omon Dieu! il est riche! murmura Félicité pâlissant de nouveau et d'un ton désespéré.

Cette exclamation surprit Raphaël ; il n'en soupçonna pas toutefois la signification. Du reste, Félicité releva bientôt la tète avec une sorte de fierté dans le regard.

— Monsieur votre père, mademoiselle, doit avoir beaucoup de chagrin et être très malheureux, non seulement à cause de la perte de sa fortune, mais encore parce que lui, qui était habitué à une vie laborieuse, se voit maintenant obligé de languir dans une pénible inaction. Eh bien! je suis venu pour le lui rendre tout ce qu'il regrette, du moins pour lui offrir comme une preuve de ma reconnaissance. Je viens lui proposer de devenir mon associé; nous monterons un magasin à Anvers, il en sera le chef, car je pars de nouveau pour l'Amérique, afin d'élever sous la même raison sociale une seconde maison de commerce à San-Francisco. Je possède là-bas les moyens de donner à chaque maison une grande extension, et monsieur votre père ne doit rien accepter de moi, puisque sa part dans nos profits sera assez grande pour lui permettre de vivre comme un grand commerçant. Oh! puissé-je ne pas rencontrer de refus. Vos bons parents, mes bienfaiteurs, reprendraient leur position dans le monde. — Et, ajouta-t-il d'une voix hésitante, vous, mademoiselle, vous trouveriez sans doute un époux qui serait digne de vous et qui vous rendrait heureuse.

Des larmes brillaient dans les yeux de Félicité, d'abord des larmes d'admiration pour la générosité du jeune homme, puis des larmes de douleur parce que ses dernières paroles lui avaient déchiré le cœur.

— Puis-je espérer que M. Verboord acceptera ma proposition? demanda Raphaël.

— Que Dieu vous récompense pourtant de générosité, soupira-t-elle. Hélas! mon père refusera.

— Refuser?

— Inexorablement.

— Me serais-je trompé, mademoiselle ? Peut-être

LE MARCHAND D'ANVERS

monsieur votre père a-t-il pu sauver une bonne partie de sa fortune et n'a pas besoin d'assistance?

— Aliî nous sommes pauvres, nous };agnons le pain t|U()ti(lien à la sueur de notre Iront.

— Pauvres! et il refuserait! Mon ami Walputm'a donc dit la vérité. Mon bienfaiteur me bail?... 0 Dieu! vous le savez, je ne l'ai pas mérité, et, si je me suis laissé aller ;\ une illusion des sens, j'ai expié assez amèrement cette erreur de jeunesse.

— Mon père, en effet, est irrité contre vous, monsieur, (lit Félicité d'une voix élouffée. Il pense que vous l'avez (|uillé parce cpie vous prévoyiez (\ue le malheur allait le frapper.

— Mais je suis parti avant (ju'il fût possible de prévoir son malbeur. Personne ne m'a-t-il donc justifié près de lui? Me croyait-on capable de tant d'injuslico?N'yavait-il donc pasune seule personne (jui eiU foi dans riionnélelé, dans la pnrelé de mon âme?

Pendant qu'il disait ces mots, une sorte de reprocbe muet élincelait dans son regard; sa voix était frémissante et semblait accuser Félicité.

La jeune fille tremblait sous son regard; elle essaya de parler, mais elle ne balbutia que des paroles ininlellii,'il(les. Peut-être l'aveu (jui étaitsurses lèvres l'effrayait-elle.

Tout à coup, un torrent de larmes ruissela sur ses joues, et, levant ses mains suppliantes vers le jeune homme, elle s'écria d'un Ion déchirant:

— Raphaël, Haphaël, pardonnez l'injustice de mon pauvre père: il est fou!

— Fou!... répéta Kaphaël pâlissant. Mon bon maître, fou!

Cette affreuse nouvelle l'interdit; il mit sa main devant sa ligure pour cacher les pleurs qui le gagnaient également. Maintenant, il comprenait tout. La haine de son maître contre lui était une pensée maladive; Félicité ne partageait pas cette haine, pni-rpi'elle l'appelait une injustice. L'isolement où vivaient madame Verboord et sa tille, leurcraintt de la visite d'étrangers, leur refus de s'expliquer avec les Walput, tout cela avait sa source dans un sentiment d'amour |iour un malheureux é|)()ux, pour un |)ère infortuné ; sans doute elles espéraient encore sa guérison et ne voulaient pas qu'il eut à rougir de rég;irement de ses sens. .Mais l'aliénation mentale est le plus souvent un mal incurable. Ainsi, Itaphaël, qui avait traversé FOcéan |)Our obliger Verboord, resterait peut-être impuissant. Celle pensée Favait tout d'abord jtlongé dans le désespoir.

Félicité se leva et s'approcha. Elle vit(|uedcs larmes tombaient de ses yeux. Une émotion irrésistible la dominait; elle loi prit la main et dit:

— Hapliaêl, vous pleurez de jiitié sur mon pauvre père? Hors ma mère et moi, vous êtes la première personne (pii ail versé une l.ume sur

son malheur. 0 mon ami, soyez béni pour votre générosité!

Le jeune homme frémit sous l'étreinte de cette main. Le mot « ami » prononcé avec une si douce voix l'avait ému jusqu'au fond de l'àme, et il s'était levé, regardant la jeune fille d'un œil étonné et interrogateur; mais Félicité, honteuse de ce moment d'oubli, avait repris sa première expression.

— Fou! M. Verboord fou! répéta-t-il avec angoisse. Ob! tran([uiHisez-moi ! Il est irrité contre moi; Fiançois Walput dit qu'il me hait. Mon départ aurait-il ajouté à son désastre? Dois-je m'accuser moi-même d'être la cause d'un malheur si funeste? Impossible! Ce serait trop cruel!

— Non, monsieur, répondit-elle. Le mal de mon père a d'autres causes (jue vous pouvez deviner. Lorsque mon père apprit, le même jour, la chute de la maison Ortado et la baisse extraordinaire du café, il reconnut que sa fortune entière était perdue... Craignant |)our l'avenir de ma mère et le mien, il succomba sous le coup du sort. Il tomba dans une grande faiblesse, d'où il ne sortit que pour rester des mois entiers sur un lit de douleur. Il a tout fait vendre |iour satisfaire ses créanciers. Nous sommes venus demeurer ici. Uien ne nous était resté. Mon père semblait guéri; son corps du moins n'élait plus malade; mais bientôt nous remarquâmes que son cerveau se troublait. Ce mal empira de jour en jour. Il parlait d'affaires de commerce, de grandes entreprises; il voulait gagner de l'argent; il écrivait, il comptait, il calculait le cours du café.

— Ah! c'est cela! dit Danks avec joie.

— Il fallait le laisser faire, continua Félicité, car, à la moindre contrariété, il devenait malheureux et ses nerfs comnieuiaientà travailler. Toutes les fois qu'il arrivait quelque chose qui lui était désagréable, il était tellemenf agité, que nous devions le conduire dans sa chambre et le mettre au lit pour lui rendre un peu de calme. La figure d'une autre |iersonne qui nous avait connus avant notre ruine suffisait pour lui faire de la peine et pour troubler sa tête pendant plusieurs jours. C'est ce qui l'a condamné, lui et nous, à la plus grande solitude.

— Maintenant je comprends ce que madame Walput me disait, murmura Haphaël.

— Oui, elle m'accuse d'impolitesse, n'est-ce pas? Hélas! je |)onse presque toujours à elle; je sais qu'elle est liib'le à notre amitié passée, et je lui suis reconnaissante pour ce souvenir. Je ne l'ai vue que deux fois, et deux fois j'ai pleuré toute la journée en silence parce (juc j'étais obligée de repousser ses bontés avec une froideur apparente.

— Mais la folie de votre père est une maladie

LE MARCHAND D'ANVERS

qui a ses intervalles de lucidité. Puisqu'il se souvient que j'ai quitté brusquement Anvers, le trouble de son cerveau ne peut pas durer toujours.. . II guérira, soyez-en sûre.

Félicité dit d'un ton désespéré, pendant que deux larmes coulaient lentement sur ses joues :

— Non, non, mon pauvre père est comdamné à cette affreuse vie jusqu'au tombeau.

— Comment ! s'écria Raphaël Banks épouvanté, il ne guérirait pas... Ma reconnaissance, des trésors, la science des médecins les plus renommés, tout cela serait insuffisant? Non, non, un nouveau but m'est indiqué. Un cruel ennemi s'est levé devant moi, je lutterai et je combattrai jusqu'à ce que j'en aie triomphé.

La jeune fille secoua la tète.

— Je suis riche, j'ai du courage, votre père était mon bienfaiteur, reprit-il, je consacrerai ma fortune entière, toutes mes forces, toute ma vie, à cette lutte. Je ne retournerai pas en Amérique avant que mon pauvre maître ait recouvré la santé. Vous voyez bien, Félicité..., vous voyezbien, mademoiselle, que la principale cause de sa maladie est le désespoir de ne plus faire de commerce. Je lui rendrai des occupations. Ah ! puisse-t-il accepter ma proposition ! la lumière lui reviendrait tout de suite dans son esprit.

— Oui, mon ami, puisse-t-il accueillir votre noble projet! soupira-t-elle; mais il refusera.

— Non! non! pour toucher son cœur, j'implorerai mon pardon, et, s'il le faut, je le supplierai, à genoux, de me laisser payer la dette de ma mère. Non, il ne repoussera pas mes larmes, il aura pitié de moi; la voix de celui qu'il aimait comme un fils le touchera. Oui, Dieu m'exaucera; votre père guérira! Vous pleurez, mademoiselle! Votre cœur est-il donc fermé à tout espoir?

— Non, monsieur, dit-elle avec une singulière expression d'enthousiasme; votre parole a, au contraire, fait briller un rayon d'espoir dans mon cœur. Ce n'est probablement qu'une consolante illusion; mais, quoi qu'il en soit, votre noble conduite me remplit de reconnaissance et d'admiration. Il y a eu un triste jour dans votre vie : tout autre que vous aurait accusé mon père. Vous, vous traversez l'Océan, uniquement pour le payer de ce que vous nommez ses bienfaits. Votre âme courageuse a oublié tous les chagrins, toutes les souffrances, pour ne plus se souvenir que de son amitié et de sa bonté. Oh! soyez béni, au nom de mon malheureux père!

— Vous savez que j'ai souffert, que j'ai horriblement souffert? dit Banks en faisant des efforts pour se contenir. Excusez mon émotion, je vous prie, mademoiselle; qui vous a dit cela?

— Certes, monsieur, continua-t-elle, les émo-

tions de la jeunesse s'affaiblissent à la longue et finissent par s'évanouir entièrement; mais, au commencement, le calice du désespoir est bien amer à vider!

— Avez-vous donc reçu quelques nouvelles pendant mon absence?

— Aucune.

— Mais commnet alors savez-vous que j'ai souffert?

Félicité baissa la tête et ne répondit pas.

Raphaël paraissait très agité, ses yeux étincelaient et un sourire d'espoir illuminait son visage; d'une voix tremblante, il renouvela sa demande.

Une vive rougeur colora les joues de la jeune fille, pendant qu'elle murmurait :

— J'ai jugé d'après mon propre cœur; j'étais malheureuse, j'étais brisée par la douleur.

— Hélas ! oui, les Dorneval vous ont cruellement offensée ! soupira le jeune homme.

— Les Dorneval ? dit Félicité avec une expression de mépris.

— En effet, ils ont rompu votre mariage.

— Mon mariage ? J'ai béni Dieu parce qu'il m'a du moins épargné le lien dont la seule pensée me remplissait de crainte et d'horreur. Certes, je me serais soumise à la volonté et au souhait de mon père; mais...

Elle semblait frémir.

— Mais?.. .mais?... reprit Raphaël avec une impatience fiévreuse.

Son émotion la rappela à la conscience de son état. Le ton de sa voix changea, elle reprit avec un calme surprenant :

— Je vous dis ceci, monsieur, pour vous prouver que, depuis lors, je n'étais pas insensible à votre chagrin. Vous êtes si magnanime, que je ne veux pas paraître ingrate à vos yeux. Quatre ans se sont écoulés depuis ce moment. Le temps a guéri la plaie; el, si j'en parle librement devant vous, c'est parc". (|ue ces choses-là ne sont pour vous qu'un souvenir de jeunesse.

Raphaël ne put se contenir plus longtemps :

— 0 mademoiselle! balbutia-t-il, si dans mes paroles quelque chose pouvait vous blesser je vous prie, pardonnez-le moi ! Je ne sais pas, je suis étourdi; on dirait qu'un rêve obstiné ine tient sous le charme. Oh ! ce sentiment qui m'a porté à la tristesse et à la douleur, qui a fait de ma vie un long et inconsolable regret, ce sentiment m'a poursuivi malgré ma volonté, malgré mes efforts; il ne me laissait point de repos, il remplissait mon cœur. Pas un moment l'ange de ma jeunesse ne m'a quitté : sa douce image était toujours devant mes yeux, durant ces quatre tristes années. Hier, aujoud'hui, toujours. Raphaël doit porter ce sentiment jusque dans la tombe, et, soit qu'il se con-

LE MARCHAND D'ANVERS

î^imitMle désespoir, soit (ju'il lutte, votre clier nom, Félicilé, s'échappera encore de ses lèvres avec smi dornirr soupir.

La jeune lille était assise la tête courbée, le regard allaclié au sol : des larmes silencieuses coulaient sur ses joues.

Kll'rayé de ses propres paroles, le jeune lioinine la regarda un nio/nent et reprit :

— Je vous ai ollensé, mademoiselle? Soyez i^énéreuse : pardonnez-le moi.

— Ka|»liael, Uapliaël, je n'ai rien à vous pardonner, soupira-t-elle d'une voix presque inintellii,àl)le et sans lever les yeux.

— Cet aveu de ma faiblesse ne vous a pas blessée? Vous souriez à travers vos larmes? 0 Félicilé, ayez pitié de moi! ma tête se perd. Ne restez pas indilTérente à ma souffrance. N'avez-vous pas oublié ces jours de doux encliantement et d'innocentes joies? Pensez-vous encore au pauvre Ra[)liaël? Répondez, répondez-moi! Dieu m'a accablé de cliaiirin ; mais, s'il a seulement laissé vivre dans votre cœur mon souvenir, si faible qu il soit, je tomberai à j^enoux et je bénirai son saint nom avec transport. Ah! par grâce, Félicité, un mot, un seul mot !

La jeune bile se leva et jeta sur Ua|»liaël un singulier regard. Vne flamme secrète brillait dans ses yeux, le sourire avait disparu de ses lèvres, son expression était solonnelle.

— Raphaël, dit-elle, je ne fais peut-èlrc pas bien de vous donner la réponse que vous me demandez, mais votre eceur est noble ; vous êtes venu pour secourir mon pauvre père; vous vous efforcerez de le guérir, n'est-ce pas?... Peut être, en effet, cette réponse peut vous rendre joyeux. Eh bien, écoutez... Je vis ici dans une triste s(dilude, entre un père fou et une mère désolée. Tout est noir et désespéré autour de moi... et cependant mon âme ressent encore de la joie, et cependant il y a pour moi une source de con.-^olations et de courage. Je me suis fait un autel de souvenir, et (b'vanl cet autel je viens Ifoijours prier pour qut'bju'un ilont je pleurais la mort, ou rêver aux plus beaux jours de ma jeunesse.

— Ab ! P'élicilé, serait-il possible ! Encore un mot... l'espoir, le doute, troublent mes se'us.

Elle prit une petite Ileur fanée sous son licbu ( I dit:

— Vous ne connaissez pas cette flcni ? Tous li ^ malins, j'en cueille une sur l'autel du souvenir, et elle se fane ainsi sur mon cœur, me parlant de celui i|ui me l'a donnée. Suivez-moi, Raphaël, je vous montrerai le banc que les genoux de Félicilé ont déjà prolondément usé.

Elle sortit par la porte de derrière et dirigea ' ses pas vers la partie basse du jardin.

Raphaël jeta \u\ regard étonné sur le petit parterre, qui était entouré d'une bordure de buis, et au milieu du(|uel s'élevait un beau fuchsia.

— Ici, je viens prier, murmiira-t-elle, pour celui iiui, dans un jour de joie, a donné cette Heur à ma mère.

— 0 mon Dieu ! sainte Laurence ! cria Raphaël. Votre prière était jjour moi. Félicité, chère ei bonne Félicilé !

El il ouvrit les bras pour jjresser la jeune fille sur son cœur; mais elle recula de nouveau dans le sentier, et joignit des mains suppliantes. Il la comprit, et faiblissant sous son émotion, il se laissa tomber sur le banc, haletant, et n'ayant pas la force de dire un mot. Félicité s'assit à côté de lui et reprit avec douceur :

— Haphacl, mon ami, soyez calme. Je nie suis fiée à voire générosité et aussi à votre force d'âme. Souvenez-vous que mes parents ne vous ont pas encore vu. Je suis seule, je ne sais pas comment mon père va vous recevoir.

Le jeune homme ravi tint un moment ses yeux fixés sur les yeux de la jeune fille; un sourire illuminait son visai-e, il doutait encore de son bonheur; dans le trouble de ses sens, il semblait prêt à se jeter au cou de son amie.

La jeune fille se leva de nouveau et dit avec un accenl de rejiroche :

— Lors(|ue vous pensiez que je vous avais oublié, vous nie témoigniez du respect, Raphaël.

— Oh ! donnez-moi la force de me vaincre moimême, soupira-t-il. Un mot, un signe! Vous, Félicité, vous avez aimé le pauvre Raphaël ? vous l'aimez encore?

Elle montra les fleurs en se taisant.

— En effet, s'écria-t-il, aucune parole ne vaut cette preuve de votre pure, de votre durable affection. Merci, merci !

— llaphaël, accordcz-nioi une grâce?

— Toute, ma vie niénie !

— Maintenant que vous connaissez le secret de mon cœur, nous ne pouvons pas rester seuls ensemble.

— Vous abandonner déjà? soupira le jeune homme. Vos parents ne reviennent (|u"après midi; |>ersoiine ne peut nous voir ni nous entendre.

— Ma conscience, le respect que vous me devez, dit-elle doucement, mais avec un accenl de fernielê. Je ne |ieu\ jilus vous |)arler avant ((ue mon père ou ma mère sache ce que j'ai osé vous avouer.

— Vou> avez raison, vous êtes un ange, murmura-t-il en se levant. Eh bien î Félicilé, je vous obéis, je pars.

El ils relouriièrenl tous deux par le sentier.

— () Félicité! s'écria Raphaël, que le Dieu de iniséricorde me lasse grâce devant votre père !

LE MARCHAND D'ANVERS

— Je tâchertai de le préparer h votre vue, répondit-clle. Accordez-itioi pour cela le temps nécessaire. Revenez seulement à trois ou quatre heures.. . Espérons, Raphaël.

— Puissé-je réussir! Oh! je n'abandonnerais plus jamais votre père; je vivrais entre votre mère et vous. Ce serait un paradis sur la terre !

Lorsqu'ils turent rentrés dans la chambre et que la jeune fille murmurait déjàun adieu, le jeune homme sembla hésiler, il la contempla en silence et le cœur palpitant. Qu'elle était belle! quelle âme noble et pure brillait sur cette aimable figure! C'était bien le doux ange de ses rêves et de ses douleurs. Le temps, le malheur étaient restés impuissants sur cette fleur virginale. Si Dieu l'avait gardée pour lui, s'il pouvait un jour la conduire à l'autel comme une épouse adorée!...

— Un peu de courage, Raphaël, dit-elle. Le cœur doit rester soumis au devoir.

— Je pars ! soupira-t-il. Adieu, adieu. Félicité! A cet après-midi.

Et il sortit sans se retourner, comme s'il avait craint que le moindre regard en arrière ne lui ôla la force de s'éloigner.

La jeune fille le suivit du regard, jusqu'à ce qu'il eût disparu entre les arbres du chemin ; alors, elle poussa un grand cri, fit quelques pas dans la chambre, et, vaincue par une émotion irrésistible, elle se laissa tomber assise près de la table, et demeura immobile, les traits contractés par un rire nerveux et le regard perdu dans l'espace.

Félicité était sans doute en proie à une grande impatience, car pour la cinquième l'ois elle était allée à la grille voir si personne ne venait par la route de Brasschaët.

Elle avait étendu une nappe sur la table et préparé les assiettes pour le dîner. Sur les cendres du loyer, il y avait deux ou trois casseroles qui fumaient.

Au moment où elle sortait pour la sixième fois, elle poussa un cri de joie en voyant paraître ses parents.

Après avoir embrassé son père avec une tendresse plus grande que de coutume, elle lui dit en le ramenant dans la maison :

— Cher père, vous riez et vous paraissez content, votre bonne humeur m'enchante. J'ai prié Dieu ardemment de donner au médecin le pouvoir de guérir voire maladie nerveuse. Vous paraissez mieux; je ne me sens pas de joie.

— Je te remercie, ma bonne Félicité, dit Ver-

boord. En effet, mon nouveau médecin est un homme plein de science et de cœur; il ma donné quelque chose pour calmer mes nerfs, el depuis lors je suis assez tranquille. Qui sait? Peut- être me guérira-t-il?

— Oui, oui, mon père, ayez bon courage.

— Qu'y a-t-il, Félicité? demanda la mère. Tu semblés bien émue.

— Oui, maman, émue de joie. Mais silence làdessus! Tout à l'heure...

Ils s'assirent, et Félicité s'empressa de servir le dîner. M. Verboord mangea avec un plaisir visible les petits pois préparés par les mains de sa fille. Il était d'une humeur charmante, comme s'il n'y avait plus aucune ombre dans son esprit, et Félicité, qui épiait tous ses mouvements, paraissait au comble de la joie. Lorsque le dîner fut fini. Félicité traîna le fauteuil de velours devant le pupitre sur lequel elle plaça un journal ouvert.

— Venez cher père ! le voyage doit vous avoir fatigué; le courrier est ariivé pendant que vous étiez parti. Vous n'avez pas encore lu le Précurseur. Asseyez-vous et reposez-vous un peu. Pendant ce temps, j'irai terminer un ouvrage en haut. Après cela, vous me raconterez comment le voyage s'est passé et ce que le docteur a dit.

Dès que son père fut assis el tint son journal en main, elle sortit et monta l'escalier. Sa mère la suivit immédiatement.

Félicité lui prit les deux mains et s'écria avec une émotion profonde :

— Mère, mère, pendant que vous étiez parti, Raphaël est venu ici.

— Qui? Raphaël Banks?

— Oui, mère, Raphaël Banks, dont nous regrettions la mort.

Madame Verboord regarda sa fille avec stupéfaction, comme si elle doutait de la vérité de ce qu'elle venait d'apprendre.

— Raphaël est riche, mère, de plus d'un demimillion.

— Béni soit Dieu d'avoir conservé ce bon jeune homme !

— Et savez-vous pourquoi il est revenu d'Amérique? Vous pleurerez d'admiration quand je vous l'aurai dit. Ah! mon père avait bien raison autrefois de l'aimer conme un fils. Raphaël a le cœur le plus pur et le plus noble qui ait jamais battu dans la poitrine d'un homme.

Elle raconta ensuite tout ce que Raphaël lui avait dit, et ce récit fit couler plus d'une fois les larmes de madame Verboord.

— Ce bon Raphaël ! dit-elle, je n'ai jamais douté de la noblesse de son cœur.

— Eh bien ! ma mère, il reviendra dans une heure. Je lui ai promis de préparer mon père à sa

LE MAHCHAND D'ANVERS.

visite. C'est une chose difficile, j'en tremble de peur. Heuieuseinenl mon pure est uiaiiitenaiil de bonne humeur, je l'embrasserai, le prierai et le supplierai... Le Dieu de miséricorde donnera de la force à mes paroles. Hélas! si mon père, dans un accès de fcdie, repoussait le bon ilapliaël ! Madame Verboord hocha tristement la tète.

— Vous déses[)érez, ma mère? soupira l'élicité.

— J'ai peu d'espoir, mon enfant. Tu sais (jue le nom de lîanks suflit pour le mettre hors de lui, Que sera-ce lorsqu'il le verra en personne? Peutêtre sa maladie s'en aj,',u'ravera-t-elle !

— Hapbael ne peut pourtant pas retourner en Améri(iue sans avoir vu mon père et lui avoir dit ce (|u'il avait résolu dans sa reconnaissance. Non, non, ce serait trop cruel ! Cette entrevue sera peutêtre pénible à mon père. Mais, qui sait? peut-être aussi aura-t-clle sur lui une salutaire influence. S'il le faut, Hapliaël se jettera à ses t;enoux. Si mon père, touché de ses prières, lui pardonne, l'une des causes de sa maladie aura cessé. Et l'idée de se trouver à la tète d'une grande maison suffira peut-être pour le faire {guérir sur-le-champ. Banks l'a dit : L'activité de l'esprit, les occupations constantes, et le maniement de l'argent sont les seuls remèdes qui puissent rendre la raison à mon père.

— Banks a raison, assura madame Verboord; mais comment donner à ton père le calme et la modération?

— Je l'essayerai, ma mère. Il y a quelque chose qui m'encourage et (jui me fait espérer.

— Lh bien ! soil, l'élicilé; il est de bonne humeur et tu as beaucoup d'influence sur lui. S'il ne repousse pas Banks, quels heureux effets cette rencontre aura pour lui ! Sa guérison, son repos, la joie de ses vieux jours! Va, Télicité, parle-lui de de l'arrivée de Itapliaël ; mais peu à peu, avec prudence. Sois tendre et caressante; ne le contrarie pas, et donne lui toujours raison... Ah ! |»eutêtre triompheras-tu de sa colère.

— Bonne mère, il y a une chose que je no t'ai pas encore dite.

.Madaint' Verboord, élonnée de son embarras, la regarda d'un air interrogateur.

— 0 ma mère ! s'érria-t-olle, je suis si heureuse, que ma joie me semble un rêve insensé... mais je suis impuissante contre le sentiment cpii ni'entraine. Baphaèl m'aime encore de toute l'ardeur de son àme!

Il v eut un moment de silence ; madame Verboord médita celte révrlalion iiialttndiif ri ^ecoua la tète en soupirant.

— • Il t'aime encore? iiiuriuiira-l-clle.

— Oui, il me l'a dit, tremblant et les larmes aux yeux; et moi, chère mère, vamcuc par s;i géné-

rosité et son désespoir, je l'ai mené près de mes fleurs, et là, pardonnez-le moi, poui- la première fois de ma vie, ma bouche a prononcé un aveu. J'ai voulu le récompenser île l'alTeclion qu'il porte à mon malheureux père, et je lui ai dit : « Félicité vous a aimé dès sa jeunesse, et elle vous aime encore ! »

— Mon enfant, mon enfant, dit madame Verboord d'un ton sévère, c'est un oubli blâmable! Toute seule avec lui ! Est-il resté longtemps ici?

— Non, non, bonne mère, ne soyez pas fâchée contre lui. Si vous aviez vu Raphaël, respectueux | et craintif, les mains jointes élevées vers moi, I implorant un mot consolant, vous l'auriez vousmême tiré de son désespoir. Quoique mon aveu le comblât de joie, il n'a pas même osé toucher mes mains; et, lorsque je lui ai dit qu'après l'aveu qui m'était échappé, je ne pouvais rester i)lus longtemps seule avec lui, il a obéi comme un enfant et a quitté notre maison sans répliquer. Oh ! chère mère, Raphaël est toujours le même, il a l'âme noble et le cœur pur comme un ange !

— Félicité, dit madame Verboord avec un certain mécontentement, tu as été imprudente. Hélas! que peut-il advenir d'un tel penchant !

La jeune fille sauta à son cou en l'embrassant.

— Si Dieu nous est miséricordieux, Raphaël guérira mon père, et ne nous quittera plus. Venez maintenant, le temps pourrait nous manquer.

Félicité descv'ndit en courant et aborda son père avec un sourire. M. Verboord sourit de son ciMé.

Elle s'assit à côté de lui, mit son bras sur son éjjaule et le regarda un moment avec tant d'amour, que le vieillard en fut touché.

— Ma douce Félicité, dit-il avec émotion, tu es bien heureuse de me voir un peu mieux! C'est étonnant, en effet, comme le remède du docteur a calmé tout â coup mes nerfs ! Ah ! si je pouvais guérir ! Je ferais le conunerce, j'entreprendrais de grandes aiïaires, je gagnerais beaucoup d'argent et je te récompenserais de ton immense alfection.

La jeune fille frémit secrètement, à lidée qu'un mot désagréable suffirait pour troubler entièrement l'esprit de son père. 11 parlait d'affaires de commerce et de gagner de l'argent. Celait un très mauvais signe.

Elle se tut quelques instants, pour <|ne son père eut b; temps d'oublier ce qu'il venait de dire. Elle hésita mémo un moment, — mais reculer n'était plus possible Raphaël allait bientôt revenir, et les suites (II- son ap|)arilion seraient plus graves, si son l'ère n'en éiail pas averti.

Fille se mit à caresser et à embrasser le vieillard, et, |ors(|ue celui-ri fut profondément ému et la pressa sur son cœur, elle murmura d'une voix suppliant)' :

LE MARCHAND D'ANVERS

— Partez, partez ! (page 81.)

— Cher père, je voulais vous demander quelque chose. Certes, vous êtes la bonté même, et, si vous me promettiez la grâce que j'implore, je serais heureuse et vous bénirais pour cette preuve de votre amour; mais je n'ose pas...

— Parle, mon enfant, répondit-il; demande tout ce que tu veux; si ce n'est pas absolument impossible, tes souhaits seront accomplis.

— Oh! puis-je l'espérer!

— N'en doute pas; pour faire plaisir à ma Félicité, je donnerais volontiers tout mon sang.

— Mais, cher père, si ma prière vous était désagréable, me le pardonneriez-vous ? resteriezvous calme et tâcheriez-vous de maîtriser vos nerfs ?

— Ne crains rien; je me sens fort. Aujourd'hui est un bonjour pour moi.

Félicité tourna un regard joyeux vers sa mère, qui feignait de travailler et écoutait la conversa-

tion, le cœur palpitant. Elle fit un signe d'encouragement à sa fille. Celle-ci reprit •

— Ainsi, vous exauceriez ma prière, si cela ne vous est pas tout à fait impossible ?

— Sois-en sûre, mon enfant. Tu me rends curieux. Parle! que souhailes-tu donc de si étonnant?

— Mon père, si je vous disais qu'une vieille connaissance désire nous voir, et si je vous suppliais de lui faire un bon accueil ?

Le vieillard pinça des lèvres, et son visage s'assombrit.

— Ah ! mon père, soupira Félicité avec découragement, je viens à peine de dire un mot, et déjà vous êtes mécontent! Je sais que les visites vous sont très désagréables; mais, si vous vouliez m'accorder la grâce que j'implore de votre bonté, vous trouveriez bien, dans votre cœur généreux, la force de surmonter pour une fois votre répugnance.

LK MARCHAM» H'ANVEHS.

— Kn »'iïel, Félicité, je trouverai celte force liaiis mon désir de le satisfaire.

— Dites non, mon père, et je me soumets, el je ne parie plus jamais de pareille chose.

— J'accueillerai le visiteur avec politesse, avec alfabilité, puis(|ue cela peut te faire plaisii-; mais ne m'en demande jtastrop. Qu'il ne le-^le [tas loni;tem|)s.

— Kt si c'était une personne... dont vous eussiez à vous plaindre ?

L'expression du vieillard redevint triste; mais le ie},Mrd su|>pli;uit de sa (illiî le vaiminil.

- Walpul? répondil-il. Soil, je cacherais ma répugnance. Certes, Félicité, il me sera diflicile de feindre de j'amilii' pdur cet homme; mais je me sens plus fort r|ue d'Iiahiinde, el jmisque tu attaches tant de prix à un hou accueil pour lui, je veux te montrer (jue rien ne me yoùte pour t'èlre ai,Méal)le.

— Ce n'est pas M. Walput qui viendra? balbutia la jeune (ille avec crainte.

— Si ce n'est pas Walput, qui cela peut-il être? M. Dorneval ? Celui-là ne s'est pas conduit très {généreusement envers nous, en effet: mais il a agi comme un marchand et il ne me devait rien. (Ju'il vienne !

Félicité ne répondit pas et regarda à terre; une sueur froide mouillait son front, et son cœur s'oppressait d'anxiété. Le moment suj)réme était arrivé; elle allait prononcer le nom de Haphael, et elle craignait (|ue sou père ne fût pris d'une attaque de nerfs enenlend;int prononcer ce nom.

Alors il ne resterait plus de raison en lui, et tout espoir serait perdu.

Après avoir lutté un moment contre le découragement, elle rassembla tout son courage. Klle cacha son accablement, caressa son père avec une extrême tendresse et reprit :

— Écoutez, mon père, soyez bon pour moi, écoutez avec calme. Il y a (|ue!(|u'nn qui, une fois en sa vie, a commis une action blâmable, et qui, du moins en apparence, méconnut votre bonté intinie. Vous ne connaissez pas les raisons de sa conduite, vous lavez accusé avec raison d'ingratitude. Il était pourtant resté reconnais.sani... et il est venu à travers l'Océan, de [)lusieurs milliers de lieues, pour vous demander pardon... Oh! mon Dieu, ne vous chagrinez pas, mon père ! Je me tais, je me tais !

A ces dernières paroles, une émotion croissante avait vaincu le vieillard, ses yeux étincelaient et ses dents étuieni serrérs; il balbutia :

— Impossible! Dieu la puni : il est mort(b|tuis longtemps.

— Oh ! ne soyez pas inexorabb-, nioii bon père! dit-elle avec les mains jointes. Il implorera votre

, miséricorde à genoux. Ayez j)iiié de sa dcnileur, écoulez son humble prière, donnez-lui son pardon !

— C'est de lui (jue vous parlez? s'écria-t-il.

— C'est de lui.

— De Raphaël Banks?

— De Ra|)haèl, sou|)ira-l-eIle d'une voix pres- (|ue inintelligible.

Klle mit sa léle sur ses gem)ux, prit sa main, la couvrit de baisers, el resta ainsi courbée sans proférer une j)arole et sans oser regarder son père.

L(î nom de Maphaèl avait produit l'elTet redouté. Mlle sentit la main de son j)ère trembler sous ses lèvres, elle entendit des reproches amers s'échapp{!r de sa bouche; sa voix avait le Ion rau(|ue de la lièvre nerveuse et ses idées couimençaienl à se brouiller.

Le cœur de la pauvre fdle se serra; un torrent de larmes lui monta aux yeux, mais elle savait (jue la vue de ses larmes abattait le courage de son père; elle savait également que le silence le plus absolu était le seul moyen de l'apaiser.

Madame Werboord tenait les yeux fixés sur son mari, et épiait avec anxiété le moiiulre mouvement de son visage. Lorsqu'elle se fut assurée que le choc (|ui l'avait louché s'était adaibli sensiblement, elle se leva et s'approcha de lui avec un sourire indilférent. Klle feignit de ne pas remarquer son émotion et d'attacher peu d'importance à ce qui était arrivé.

— Ne faites pas attention au chagrin de Félicité, (lit elle. Vous savez, Verboord, combien elle est sensible aux douleurs des autres. Certes, Haphaèl ne s'est pas bien conduit envers vous et envers nous; mais un jeune homme ne sait pas toujours ce qu'il fait: renlralnemenl, le goût des longs voyages, les conseils de mauvais amis le poussent à des actes dont il ne comprend |)as l'énormité. Sans doute, il en a été ainsi de Haphaël, puisqu'il vous est encore reconnaissant el vient (i'Améri(pie uni(|uement pour obtenir son pardon. Dieu nous donne l'exemple de la miséricorde. PV'licité craint que vous ne repoussiez Haphaël. Ce n'est pas bien de sa part d'avoir si peu de confiance dans la générosité de son père. Ouelle pensée ! Vous seriez plus inexorable (jue Dieu même, et vous refuseriez d'oublier les maux soufferts, lors(|u'on reconnaît sa faute envers vous et (|u'on imjdore liund)Icment votre compassion? Oh ! Félicité, tu ne connais |»as le cdiir de Ion père. Lui qui, plus que tout autre, e>t bon et bienfaisant, se montrerait implacable pour un pauvre jeune homme soiillraiit ! Impossible. l'uis(|ue Kaphaël est malheureux parce qu'il a oiïeiisè son bienfaiteur, et se repenl d'un moment d'égaremenl, qu'il espère dans la bonté de ton père. Sois certaine, mon enfaiil, (|u'il ne par-

LE MARCHAND D'ANVERS

tira pas d'ici sans être consolé. N'est-ce pas, Verboord, vous vous montrerez tel que vous êtes : bon et généreux?

Le maintien de Félicité et les paroles de sa mère étaient calculés pour apaiser l'émotion du vieillard et lui donner le temps de se dissiper insensiblement.

Probablement avaient-elles, contre toute attente, atteint leur but; car le vieillard dit sans se hâter :

— Vous avez raison, Laurence, l'homme ne peut garder impitoyablement une vieille rancune dans le cœur, si légitime que soit son aigreur. Vous dites qu'il reconnaîtra sa faute? Laissez-le venir.

Félicité se leva en sautant de joie et embrassa son père avec un redoublement de tendresse. Elle le combla de marques d'amour et des plus tendres caresses. Bientôt la figure du vieillard devint sombre.

— Je ne sais pas, dit-il, le cœur me bat violemment, je suis effrayé. Pourrais-je supporter la figure de l'ingrat ?

— Il vous est reconnaissant, mon bon père, dit sa fille avec crainte. Le repentir et son amour pour vous le font revenir d'Amérique, pour s'humilier devant vous et implorer son pardon.

— Ce pardon, je le lui donnerai, balbutia M. Verboord; mais alors il s'en ira, n'est-ce pas, tout de suite, immédiatement?

— Dès que vous le voudrez, mon père. Dites un mot, et il partira en vous bénissant. Écoutez-le, si c'est possible; il vous dira des choses qui peuvent nous rendre heureux, vous, ma mère et moi.

Un sourire d'incrédulité plissa les lèvres du vieillard.

— Il vous a séduites par ses vaines promesses murmura-t-il. Vous savez pourtant avec quelle légèreté il les viole.

— Ce n'est pas cela, mon père. Je vous en prie, laissez-moi vous dire ce que Raphaël veut vous proposer. Resterez-vous calme et tranquille? Sans votre consentement je n'oserais pas en parler, et Raphaël encore moins. A votre première parole, tout le monde se taira. Par conséquent, si la proposition ne vous plaît pas, vous pouvez nous fermer la bouche d'un signe.

— Parle, mon enfant, dit-il; tromperie ou non, je t'écoute avec calme.

— Voyez-vous, mon père, Raphaël a fait le commerce en Amérique; il a eu une chance favorable; il est riche d'un demi-million...

— Riche! ricana Verboord. Dieu est juste : le bonheur des méchants s'évanouira comme la fumée.

— Oui, mon père, c'est ainsi; mais Raphaël regrette son égarement, et Dieu est miséricordieux. Quoique la fortune lui ail souri, il n'a pas oublié

ce que vous avez fait pour lui. Il pensait toujours à son généreux maître; et sa seule préoccupation était de trouver un moyen de vous prouver sa reconnaissance. 11 croit avoir découvert ce moyen, du moins il espère que vous lui permettrez de reconnaître vos bienfaits... Restez donc calme, père; vous êtes tout à fait libre de rejeter ma demande. Si louable que soit l'intention de Raphaël, il se soumettra en toute humilité à votre décision.

Félicité savait par expérience quels étaient les moyens de combattre l'émotion de son père. Elle parlait avec douceur ei sans élever la voix; elle allait doucement à son but, comptait ses paroles, pour faire comprendre au vieillard que personne ne voulait le contrarier.

Après un moment de silence, elle dit en soupirant :

— Vous aimez mieux ne pas savoir ce qu'il espère vous proposer, mon père; je n'en parlerai plus.

— Non, parle mon enfant.

— Eh bien ! puisque vous le désirez, Raphaël, qui veut repartir pour l'Amérique, a projet d'élever une grande maison de commerce à Anvers. Il vient vous demander de l'aider en cela... Il vous otTre de devenir son associé et d'accepter la direction de la maison anversoise. Il mettra pour cela trois cent mille francs et plus à votre disposition.

Le vieillard poussa un cri rauque et ses membres se contractèrent convulsivement. Félicité avait prévu cette crise; aussi elle baissa la tête et garda le silence.

Madame Verboord s'approcha de son mari, et dit :

— Mon ami, c'est une simple proposition: rejetez-la, si vous êtes insensible, et personne n'en dira rien. Certes, il y a des raisons qui rendent difficile l'acceptation de celte proposition ; mais il y en a aussi d'autres qui nous conseillent de bien examiner avant de refuser positivement. Par exemple, comme directeur d'une grande maison, vous pourriez mettre à profit vos profondes connaissances commerciales; cette activité de l'esprit guérirait sans doute mieux votre maladie de nerfs que les soins du docteur. Nous reprendrions dans notre ville natale notre position sociale; — et votre cœur de père, mon cher Verboord, n'aurait plus rien à regretter pour l'avenir de son unique enfant...

— C'est terrible ! balbutia Verboord d'un air sombre. Il m'a rendu la vie amère; il m'a fait haïr l'homme comme une créature ingrate, et maintenant il vient me présenter de l'argent, pour paver mes douleurs ! Après quatre ans de malheur et de chagrin, devrai-je recevoir une aumône de mon commis? Taisez-vous, taisez-vous! Je mourrai pauvre. Dieu l'a voulu; mais je marcherai la tête haute jusqu'au tombeau !

LE MARCHAND D'ANVERS

Félicité soupirait et sanglotait, les larmes rôtouffaient ; elle rassembla toutes ses forces pour ne pas pleurer, el se tint immobile.

Après qiiel<iues instants sa mère dit :

— Certes, Verboord, vous avez raison, nous subirons notre sort avec rouia},'e el sans rougir. Personne ne peut nous bumilier... Mais l'élicité s'est mal exprimée ou vous ne l'avez pas comprise. M. Hanks a besoin de votre secours, et, puisque vous parlez d'une aumône, c'est lui (|ui vous la vient demander. Il veut élever une maison à Anvers, et, comme il doit retourner en Améri(iue, il a besoin, pour surveiller tout ce (jui lui ap|)arlient, de quelqu'un qui soit versé dans le commerce. Ses conditions sont lari;es el belles; il associera le directeur de sa maison anversoise à tous ses bénélires. Appréciant vos {grandes connaissances et votre générosi<t , ii a cru que vous lui accorderiez celle grâce. Vous ne pouvez pas lui tu \ouloir, parce qu'il a trop de confiance dans voire bonté. Ilepoussez sa proposition, rejetez son oiïre, si vous voulez ; mais ne refusez pas de l'écouter, ne lïit-ce que pendant quelques minutes. S'il devait repasser l'Océan sans vous avoir vu, il serait mallieureux pour toute sa vie, et vous, cher ami, vous regretteriez peut-être ce moment de cruauté.

Félicité avait relevé la têle, el, tout en caressant doucement la main de son père, elle le regardait d'un air suppliant. Il dit avec abattement :

— Je voudrais faire ce que vous désirez de moi... En efft'l, j)arlira-t-il à ma première demande? Vous dites qu'il m'obéira... Mais bêlas! la pensée seule que mes yeux le verront, m'eiïraye et agite tous mes nerfs.

— Mon Dieu ! dit Kélici lé avec une terreur subite, il est là! il est là!

Elle embrassa son p'i'-, demanda si Hajiliai'l pouvait entrer, lui arraclia un consentement douteux et s"é|an(;a bors de la chambre ens'écriant :

— Ma mère, ma mère, fortifiez mon père dans sa bonne résolution.

Ellocourut an devantde llaiihaèl, lui pril la main, le tira à l'écart, et lui dit :

— 0 RapliHél ! je suis bien heureuse. Mon père est plus calme que d'habitude. Fin d'antres ciironstances, il n'aurait jamais pu supporter de Iclle^ émotions. Il a consenti à vous recevf)ir. Si son esprit reste présent, il vous recevra avec bienveillance.

— Merci, merci. Félicité, répondit haphai^l. Depuis (juc je vous ai vue, mon cour déborde de bonheur; tout ray«)nne devant mes yeux. Votre père me recevra avec boulé. Votre doux espoir se réaliserail' Je pourrais pau-r la dette de ma mère el la mienne? Je pourrais nommer mon bienfaiteur d'un nom |dusdfMix? Venez, venez, je bnile de me

précipiter dans les bras de mon vieux maître; venez, que je sente battre son cœur sur le mien!

— Non, llapliaël, pas encore; restez encore un moment. Ma mère doit avoir le temps de fortifier mon père contre l'émotion de votre arrivée. Ma joie vous trompe. Que mon père ail consenti à vous «oir, c'est un Ijonheur si inattendu (ju'il ni'é[;are. Il ne faut pas vous montrer ému. Vous voulez vous jeter dans ses bras, Raphaël? Oh! ce serait assez i)our briser tout notre espoir! Je suis accourue vers vous pour vous avertir. Mon père est malade, el ses nerfs sont extrêmement surexcités. Ne l'oubliez pas : une violente émotion peut troubler son cerveau el obscurcir son inlel licence. Votre apparition seule sera pour lui une dangereuse épreuve; mais, si vous vous tenez calme, si vous laissez s'effacer celte impression, il vaincra probablement celte première secousse. Soyez prudent, Hapbaël, calme et réservé, observez avec soin les mouvements de mon père, pour juger de ce (jue vous pouvez lui dire. Pour le disposer favorablement, nous lui avons fait croire que vous venez pour implorer son pardon. Ne parlez, pour commencer, que de cela. Humiliez-vous, reconnaissez-vous coupable envers lui, montrez-vous reconnaissant. A|)rès, s'il ne vous ordonne pas de partir, parlez peu à peu de votre projet comme d'im service que vous lui demandez. Vous avez un co'ur délicat; vous ferez ce (|u'il faut pour réussir. Laissez d'abord la parole à mon père el ne parlez pas beaucoup. C'est le moyen de le préserver d'une subite agitation.

— C'est bien, Félicilé, je comprends, réponditil avec un soupir. Hélas! est-ce comme cela «pie je devais revoir mon bienfaiteur?

— Non, non, ne i)erdez pas courage, dit-elle loul nous est favorable; ce que nous avons déjà obtenu me semblait ce matin impossible. J'avoue (|ue j'ai entrepris l'effort sans espoir; mais le bon Dieu a exaucé ma prière. Il aura pitié de mon pauvre père el de nous, llaphael. Venez maintenaiil, venez; qui sait si ce jour ne sera pas un jour (le délivrance el d'ineffables joies.

Le jeune homme était 1res ému cl très affligé; le> paroles de Félicilé lui avait laissé peu d'espoir. Lorsqu'il fil le premier pas dans la chambre el ([u'il aperçut son vieux maître, il se mita trembler. La vue des cheveux du vieillard, blancs comme la neige, et de la mai},'reur de ses joues le fra|»pa plus donloureu>cmenl que le regard sévère de ses yeux étincelanls. Hanks pencha la tête sur sa |)oilrine et baissa les yeux. Il resta ainsi silencieux, dans la position d'un homme qui se reconnaît coupable et qui implore miséricorde. Félicilé joignit les mains en suppliaul. Le vieillard Irendilail de tous ses membres, et il était visible qu'un combat acharné se livrait en lui. Il ne succomba pas à son agitation ;

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