I.E MARCHAND D'ANVEIIS
l'humble maintien de Raphaël semblait moine lui donner une force inespérée. Après avoir tenu un moment les yeux fixés sur son commis, il dit :
— Ahl vous êtes là, monsieur? Vous savez donc que vous avez mal agi envers moi ? Votre conscienco vous a fait des reproches et avec raison, certes ! Moi qui vous aimais comme mon fils unique, moi qui souhaitais votre bonheur comme si vous aviez été l'enfant de mon frère, vous m'avez abandonné au moment où le malheur me frappait et où vous pouviez m'aideretme consoler! N'essayez pas de vous excuser On dit que vous vous repentez de votre ingratitude. Vous êtes venu d'Amérique pour me demander pardon? Eh bien! je vous donne ce pardon. Soyez en paix avec votre cœur et votre conscience. Quittez maintenant cette maison : je suis malade; votre présence irrite mes nerfs et me fait du mal.
— Un mot! accordez-moi la grâce de dire un mot! soupira Banks, qui remarquait avec frayeur que le visage de son maître était très pâle et que ses lèvres tremblaient.
— Parlez, mais soyez bref! répondit Verboord. Ma patience touche à sa fin.
— 0 mon bon raaîlre ! vous savez que je suis coupable envers vous, et vous me pardonnez généreusement. Que Dieu vous bénisse! Je m'en irai, le cœur rempli de reconnaissance et de joie... Mais laissez-moi vous dire que Raphaël Banks n'a jamais cessé de respecter et d'aimer le bienfaiteur de sa jeunesse. S'il eût su qu'un malheur vous avait frappé, s'il eût seulement pu présumer que sa présence vous aurait été de quelque utilité, la mort menaçante n'aurait pas été assez puissante pour le tenir éloigné de vous.
— Pourquoi alors êles-vous parti malgré votre promesse? interrompit le vieillard.
Cette demande mit Raphaël dans l'embarras; il hésita et balbutia des paroles inintelligibles.
— Pourquoi? pourquoi? reprit Verboord avec une fiévreuse impatience.
— Une passion irrésistible pour les lointains voyages... quelque chose comme une fièvre... un égarement des sens.
— La passion des voyages! s'écria Verboord avec la gorge sèche. Une bagatelle, une folie! Et, pour cela, vous oubliez toute mon affection pour vous! et, pour cela, vous m'abandonnez dans le malheur! et, pour cela, vous me livrez au chagrin, sans secours et sans consolation ! pour satisfaire un caprice ! Ce que vous dites est faux.. . Partez, parlez ! votre présence me fait mal. Arrière ! ne me louchez pas, ne me touchez pas ! vous me tueriez !...
H tomba étendu dans son fauteuil, ses yeux étincelaient et tournaient affreusement sous ses sourcils abaissés; une terrible émotion l'avait saisi, le
fauteuil tremblait sous lui. Raphaël était tombé à genoux ; et, à côté de lui. Félicité et sa mère, et tous ensen;ble demandaient pardon. Mais Verboord, tout à fait troublé, se leva, étendit une main menaçante et cria, hors de lui-môme :
— Je devrais vous maudire : mais je ne le veux pas. Dieu vous punira! Ne me regardez pas avec ces yeux faux comme une vipère qui va cracher du venin. Ce rire sur vos lèvres, c'est lâcheté, tromperie, duplicité. Vous voulez m'offrir une aumône, m'outrager dans ma misère, vous réjouir de la honte de votre victime! Allez, allez ! je vous prie, je vous supplie, ayez compassion de mon douloureux sort ! Ah ! je succombe, je meurs, vous m'assassinez pour la seconde fois !
Et il tomba à la renverse sur son fauteuil et demeura là, convulsif, haletant et sans force. Les deux femmes étaient accourues vers lui. Pendant que Raphaël était au milieu de la chambre, la tête sur la poitrine et comme anéanti, elles prirent le vieillard à moitié défaillant par-dessous les bras et le conduisirent en haut dans sa chambre. Au pied de l'escalier, la jeune fille fit signe à Raphaël de quitter la maison.
— Pour l'amour de Dieu, partez, monsieur, supplia la mère.
Et, du haut de l'escalier, on entendit encore la voix tremblante du vieillard :
— Allez, allez, ou je vous maudis, cruel assassin de mon âme !
Mais Raphaël n'entejidait et ne voyait plus rien; sa tête tournait, et il lui semblait qu'il allait aussi perdre la raison. Il fut soudain réveillé de sa méditation par la voix de madame Verboord ({ui était à côté de lui et qui lui disait avec anxiété :
— Encore ici, Raphaël ? Je vous en supplie, partez ! M. Verboord peut descendre. Dans son égarement, ses idées et sa volonté changent à chaque moment. S'il vous trouvait ici, ô ciel !
— Oui, je le sais, il me maudirait, répondit Raphaël. Il ne peut plus me voir : ma présence est un supplice pour lui. Je pars, madame ; mais avant que de m'éloigner, j'ai quelque chose à vous dire. Faites-moi la grâce de m'entendre; ayez la bonté de me suivre en un lieu où nous puissions parler en sécurité. Seulement quelques mois.
Madame Verboord restait silencieuse et semblait hésiter.
— Oh ! je vous en prie, ne refusez pas ! soupira le jeune homme.
— Eh bien ! venez, et ne me retenez pas longtemps, dit-elle. Il y a, au bout du jardin, une petite porte. Venez par là dans les champs.
Elle prit une clef et sortit par la porte de derrière. Raphaël la suivit.
— Madame, dit-il d'un ton grave, vous savez
LE MARCIIAM) D'ANVERS.
poiir(]Uoij'aiquitlt''Sul)ilomenlAnvprs. Vous m'avez iiit'meeiicoiir;i}:o à ce (li'[)ait, parce (|iie vous saviez que je n'obéissais qu'à la voix lio mon devoir. Je peux donc espérer (|ue vous croyez à ma sincérité el à mon amoiir désintéressé jtour mon pauvre maître?...
— Oui, ilapliaél, je connais volrc c(i-nr, el je n'ai jamais cessé de vous aimer.
— iMerci, madame, vous me donnez le couraj^'e nécessaire pour accomplir mon projet; el vous m'aiderez, n'est-ce pas? Écoutez donc ce (jua j'ai résolu. Je |)ars d'ici pour n'y plus revenir avant que nu»n Idenfaileur soit j;uéri ; mais, quoi(|ue absent, je veillerai sur lui, sur vous et sur mademoiselle Félicilé, conîine si Dieu m'avait imposé cette tàclie. Désormais ma vie n'a plus <|u'un but : triompher de la terrible maladie de mon bienlai-
I leur! Je vais à Paris, à Londres, à Vienne, s'il le laut, pour rechercher les plus savants médecins et les consulter. Je ferai venir à HrasschaiH des hommes (|ui sont renommés par toute la terre... Espérez donc, madame; consolez mademoiselle Félicité et donnez-lui du courage. Qnoi(|ne loin d'ici, je serai lonjouis avec vous; et je trouverai moyen d'être instruit chaque jour de l'état de M. Verboord. Maintenant, madame, j'ai encore à vous parler de (|nel(|ue chose; j'ai une },Màce à vous demander; mais j'hésite et ne sais connnent exprimer mon souhait, sans vous blesser. Mon maître devrait avoir une vie plus douce; sa demeure devrait élre ornée; son jardin rempli de Heurs; en un mot, tout autour de lui devrait réjouir ses yeux el empêcher qu'il ne .se souvienne de la perte de sa fortune. Pour cela, il faut de l'argent : j'ai 10,(J(K) fr. dans mon poitefenillt*, el si madame...
— Oh! ne parlez pas de pareilles choses! soupira madame Verboord avec le rouge de la honte sur les joues. Lais>ez-nous, du nmins, à vos yeux, Raphaél, conserver l'orgueil de la |)auvreté !
— Je prévoyais ce refus, madame, et je tâcherai de remplir cette partie de mon projet d'une antre façon. Maintenant je vous (juille. Je pars pour Paris. Je reviendrai bientôt. Ne parlez plus de moi à M. Verboord; que mon nom ne frappe plus son oreille. Kpargncz-lui soigneusement toute cause d'émotion, (le que j'aurais encore à vous dire, vous l'apprendrez par d'autres personnes... Adieu, madame, je commence la lutte el la continuerai jusqu'à ce (jue jt! sois vainqueur. Il n'y a plu> de \>\m *• dans mon esprit pour une autre |tensée. Avant la pointe ilu jour j«' serai dans la capitale de la Francf. EI.spérons dans le secours de I)ieu !
Il se leva el se dirigea vers la porte du jardin. Madame Verbooril iimn' le vuivil. ouvrit la pnrW? et dit :
— lîaphafi, je vous bems comme épouse el
comme mère. Puissiez-vous réussir dans votre généreux projet! Puissions-nous vous revoir dans de moins douloureuses circonstances !
— Oui, madame, vous me reverrez lors(|ne mon pauvre maître sera guéri!
Il s'était écoulé douze jours depuis la visite de Haphaël. La violente scène <|ui s'était |)assée entre lui et le faible vieillard, n'avait pas l'ail l'effet redouté sur l'Ame de ce dernier.
Le souvenir de celle douloureuse rencontre avait peu t\ peu disparu el l'on eût pu croire que son esprit n'en avait pas conservé la moindre impressi<Mi, si ce n'est qu'il était tombé de plus en plus dans un sombre siUînce el (|u'il restait (|uel(]ue('ois des jours entiers sans dire un seul mot. Depuis la veille pourtant, son mal avait tout à coup empiré. 11 avait beaucoup parlé et avec précipitation; pendant toute la nuit, il avait rêvé à haute voix de commerce et de richesses ; il avait prononcé le nom de Banks en grinçant des dents. C'étaient les signes habituels dune alla(iue de nerfs imminente et l'on ne pouvait la prévenir que par un silence absolu. Tout à coup le vieillard poussa un cri de joie el frap|ta sur le pupitre :
— Ah! ah ! oui, c'est cela! Je l'ai trouvé ! Nous serons riches à plusieurs millions! Il esl venu un ange du ciel, qui m'a doimé la puissance de voir dans l'avenir.
11 se frotta les mains, ril un moment dans la contemplation de sa fortune future, puis il reprit:
— Vous pensez que je rêve? Je l'ai cru aussi; mais c'est une erreur. Quoi de |»lus facile que d'amasser de l'argenlpar tas, quand on sait d'avance ce qui arrivera dans le monde?... Dans le courant du mois prochain, le cours du café haussera comme il n'a jamais haussé. C'est infaillible; les causes m'en ont été révélées celle nuit. Je les ai calculées et cherchées dans leurs sources. Dès demain, je commence à acheter loni le cale (|ui esl à Anvers; j'envoie mes commandes à Londres, à Amsterdam, au Havre-de-CrAce, h Hambourg, oui, même sur mer aux pa\s de production... Kl alors, (juand la hausse du prix sera à son comble, je réalise el je gagne une C(mp!e de millions, trois, (|uatr(^ millions, beaucouji de millions! Eh bien! Laurence, (jue dites-vous de çà? Kt toi, ma chère Félicité? Devenir si riche en (|uelques mois, c'est beau, n'est-ce pas?
Les deux femmes e.ssayèrenl de sourire, mais ne dirent pas nn mot. Les pensées du vieillard prirent une autre direction et .-on visage s'assombrit.
— M'oser oHrir une aumône! murmura-t-il. L'ingrat! Il |iense donc que nous sommmes tombés dans la misère? que je n'ai plus ni intelligence ni courage, pour tenter encore le sort el regagnei- ce (jue j'ai perdu ? Il verra ! il verra !
LE MARCHAND IJ'ANVERS
Après quelques moments, il s'écria avec un sourire de bonheur :
— Demain, je fais venir mon maître maçon avec des centaines d'ouvriers de tout état. Le château doit s'élever comme par enchantement. Nous prenons les bois et les champs qui sont derrière notre jardin; l'on creuse, l'on voiture, l'on plante ! Il y aura ici, dans quelques semaines, un beau parc! Ma bonne Félicité va se marier avec le fils du plus riche négociant d'Anvers. Le château et le parc seront sa dot... Pour ma chère Laurence, je fais bâtir une maison en ville, grande et belle comme un palais... Oui, oui! ma joie ne consiste qu'à travailler ;iii bonheur de toutes deux; et je le ferai avec zèle, courage et amour, jusqu'à la fin de ma vie... 0! Dieu miséricordieux, soyez loué de m'avoir du moins laissé assez d'esprit et de force pour remplir mon devoir d'époux et de père !
11 reprit sa plume en tremblant et recommença à chiffrer avec une précipitation maladive. Il haletait; ses dents étaient serrées; tout à coup il parut épouvanté. Probablement un rayon de lumière traversait son esprit. Le pauvre vieillard doutait s'il n'était pas le jouet d'une illusion, et doutait contre un douloureux désenchantement. Se tournant vers les deux femmes, il cria :
— Mon journal ? Où est le Précurseur d'aujourd'hui? Donnez-le moi immédiatement. J'en ai besoin !
— Cher père, le facteur viendra tout à l'heure, répondit Félicité. Il apportera votre journal.
— Ciel! qu'il ne reste pas longtemps! soupira Verboord. Notre fortune, notre bonheur peut dépendre de sa diligence !
11 se frappa le front avec dépit, comme quelqu'un qui s'efforce inutilement de renouer le fil rompu de ses idées. Après un moment de vains efforts, il dit d'un ton découragé :
— Laurence, tous ces travaux de mon esprit sont pour votre bonheur et pour le bonheur de notre chère Félicité. Laissez-moi pour quelque temps seul, je vous prie.
Avant qu'il eût achevé, madame Verboord sortit par la porte de derrière, et Félicité la suivit.
Elles se dirigèrent vers le banc près du parterre de fleurs, s'assirent et reprirent leur travail.
Il y avait des larmes dans les yeux de la mère; de profonds soupirs soulevaient sa poitrine oppressée.
Félicité surmonta sa propre douleur et essaya de consoler sa mère, en lui assurant que Raphaël, triompherait de la maladie de son père; elle décrivit la vie douce et agréable que l'avenir leur gardait, et dit avec le rouge de la confusion sur les joues:
— J'ai rêvé aussi celle nuit; et j'ai plus de droit
que mon pauvre père de penser qu'un ange du ciel m'a révélé l'avenir. J'entrais dans une grande église; vous et mon père me teniez chacun par la main. Nous passions entre des milliers de personnes; on m'admirait, j'étais belle, une couronne de fleurs d'oranger ornait ma tête. J'allais me marier. Le prêtre nous attendait à l'autel... Raphaël devenait mon époux et vous pressait, comme une mère chérie, sur son cœur. Mon mari, le compagnon de ma vie, devenait le sauveur de mon père! ce noble et généreux cœur... Je dois me taire, ma mère, les larmes me suffoquent! Il y eut un court silence.
— Ce bon Banks! soupira la dame. Que le Dieu miséricordieux le bénisse pour sa reconnaissance!
— Vous voyez bien, ma mère, que la bonté du cœur trouve tôt ou tard sa récompense.
— Ah! mon enfant, ce que ton père a pu faire pour Raphaël est bien peu. Nous eussions peutêtre fait la même chose pour tout autre. Par conséquent, Raphaël ne nous doit pas tant. Pouvonsnous accepter le sacrifice de toute sa fortune?
— Acceptez l'offre de Raphaël, ma mère : ses dons ne découlent-ils pas des deux sources les plus pures du cœur humain, la reconnaissance et l'amour? Oh! j'accepterais tout avec orgueil : ses bienfaits, sa fortune, son nom, dans l'assurance, ma mère, qu'un refus le rendrait malheureux.
— En es-tu bien certaine, mon enfant?
— Pourquoi rester si incrédule, ma mère? Soyez-en sûre, Raphaël sera pour vous un fils affectueux. Ayez donc bon espoir, maman... 0 ciel ! qu'est ceci? Ce cri de détresse ! Ce cri effroyable ! C'est papa! Hélas? que lui est-il arrivé?
Elles se levèrent et s'élancèrent vers la maison, pâles et tremblantes. A leur entrée dans la chambre, elles virent M. Verboord tombé en arrière, la tète contre le dossier de son fauteuil. Il y avait des journaux et des papiers, qu'il avait laissé échapper en tombant. Félicité prit les mains de son père, et l'appela par son nom. L'inutilité de ses efforts lui arracha des cris de désespoir. Madame Verboord courut à la cuisine chercher de l'eau, mouilla la lèle et les mains de son mari, et dit à sa fille :
— Félicité, n'aie pas peur, mon enfant. Tu vois bien que Ion père csl évanoui. Cela lui esl déjà arrivé. Il échappera ainsi à une attaque de nerfs. Ne pleure pas. Aide-moi : tiens les mains de ton père dans le bassin : la fraichcuf de l'eau le rappellera à lui. Longtemps leurs efforts restèrent sans elïet; le vieillard était étendu sans mouvement comme un mort. Bientôt une anxiété extrême s'empara d'elles. La mère, voyant comme sa fille tremblait, lui dit avec une feinte tranquillité :
— Tu as tort, Félicité. Sois donc raisonnable.
LE MARCHAND D'ANVERS
In (''vanoiiissemiMil iliiro (lucliiiifrois une lituire eiitit'io; il reviendra. Si ndus pouvions le mellre au lit, ce serait bientôt (ini ; mais ceci dépasse nos forces. Attendons son réveil. Prends une chaise, Félicité, et assieds- toi. Nous prierons.
— Ma nière, je cours cliercher le docteur! M. Dooms est chez lui à cette heure, il viendra...
— Non, reste ici; M. Doonis tirerait du sang à ton père, et lu sais que h; docteur de la ville l'a défendu, sons qnel(|ue prétexte que ce soit. De plus, ton père est aigri contre .M. Dooms. S'il le voyait à coté de lui à sun réveil, cela suKirait pour lui donner une attaque de nerfs. Noire situation est bien pénible, mon enfant; mais nous devons subir notre sort avec patieni e, dans la certitude (|ue le Dieu miséricordieux ne nous abandonnera |ias dans nos misères.
Il y eut un Ion}? silence. l'endant (|uei(iiie temps, madame A'erboord continua ses elforts pour faire revenir son mari ; mais, enfin, fatij^uée et désespérée, elle prit tnut à coup la main de sa (ille, et dit:
— Félicité, va chez le docteur; hàle-toi, hàletoi, il est temps !
Félicité se leva et s'élança vers la porte; mais, avant qu'elle l'eut atteinte, un cri puissant, de joie ou d'épouvante, la retint.
— Reviens, reste! s'écria la mère d'une voix éloniïée. Merci, ù mon Dieu! il revient! Sa main a remué. Hcgarde ses joues; la pâleur diminue ; assieds-loi, ne le fâchons pas; cachons nos larmes, qu'il ne voie ni notre tristesse ni notre frayeur !
Klles allèrent se placer ;Hjuel(|nes pas du n)al.ide, le cir-ur palfiitant et tenant l'rril lixé sur Ini.
Le vieillard remua les doif^ts, d'un mouvement presque imperceptible; lesanj^ recommença à circuler sous le tissu de la peau. La couleur revint peu à peu à ses joues et sa poitrine commença à se soulever; mais ses yeux restaient fermés.
Après un moment qui, pour elles, avait duré un siècle, le malade rouvrit les yeux et contempla, muet et troublé, sa femme et sa fdle. Cotte dernière n'avait pas été assez puissante pour étoulTer un cri d'angoisse et (Tf-tTroi. Flic se leva et regarda ^on père, comme s'il arrivait (pielque chose d'inexplicable.
Kn elfel, les yeux de son père, quoique exprimant If trouble, ftaient tout à fait autres rpi'aupavant. Il lui semblait qu'une àme y respirait, qu'une inltlligerne sans voibs y brillait. Son père étendit les deux mains, et dit d'une voix faible :
— Ah! vous êtes là, mes bons anges, (|ui ne m'abandonnez jamais? Venez, venez!
Klles allèrent toutes deux à lui, prirent ses deux mains et les pressèrent avec tendresse
— Ma bonne Félicité ! ma clirre Laurence! sou-
piia-l-il. Ail ! (|iie je suis coulent de vous revoir! Hue m'est-il arrivé! C'est comme si je sortais du tombeau!
— Hien, Verboord, répondit sa femme ; une syncope. Maintenant c'est (ini. Vous vous trouvez mieux (|u'anparavanl?
— J'ai dormi, n'est-ce pas? demanda le vieillard sans faire attenti(jn à ses paroles ; longtemps et profondément dormi. Il me semble que je suis ainsi, depuis une année, endormi dans ce fauteuil. Quels rêves! J'avais perdu ma fortune; oui, j'étais devenu pauvre...; mais il vint une nouvelle d'Améri((ue... Quelle nouvelle était-ce?... Ah! je sais ! La maison Ortado allait payer ses dettes; on me rendrait toute ma fortune. Je rêvais encore que j'avais été fou, et dejoie... Mais non, non, ce n'était pas un rêve ! La poste est arrivée? Parlez, parlez : n'est-ce pas? la poste est venue et m'a apporté une lettre ? une lettre de Charleston, d'Amérique, de Londres? et de l'argent, beaucoup d'argent ? Maison est cette lettre? Où est cet argent ? Serait-ce un rêve ? Oh ! délivrezmoi de ce doute mortel ! Dites, dites, suis-je insensé ou est-ce la vérité?.., Ilegardez à côté du pupitre; sous ces papiers, peut-être!
Et il voulut se lever ; mais il retomba sur son siège, tenant la main étendue et montrant du doigt les journaux (pii étaient tombés à terre.
Madame Verboord s'efforça de le calmer. Félicité, pour contenter son père, ramassa les journaux.
— Là, là! cria Verboord joyeuseuHMil, la lettre, les baniv-notes! Donnez, donnez, mon enfant. Oh! Dieu soit loué, je ne suis pas insensé !
Il prit la lettre et les bank-noles des mains de sa fdle et pressa ces objets sur sa poitrine en disant:
— Paix, paix, je vous prie ! Laissez-moi reprendre haleine, laissez-moi; le cœur me bat avec violence. Ah ! ah ! ce n'était pas un rêve ! Le bonheur de ma bonne femme ! l'avenir de ma chère enfant!
Ht des larmes tombaient de ses yeux.
.Madame Verboord était pâle et muette ; Félicité chancelait sur ses jandjes. Klles doutaient encore si tout cela n'était pas une illusion, qui serait suivie d'un cruel désenchantement; mais la lettre était bien là, et c'étaient bien des bank- notes, beaucoup de bank-notes, (|ne Félicité avait ramassées.
— Venez maintenant! ilit le malade après un long silence. C'est un si grand bonheur, (ju'on pourrail en mourir dejoie; mais je me sens reposa et calmé. Vous me regardez d'iinair étonné. Je comprends: vous ne pouvez pas croire (|ue nous sommes redevenus riches, et vous désirez savoir comment cela se lait. Je l'avais presipie oublié; mais maintenant ma mémoire est revenue. Écoutez, Laurence ! écoute Félicité! tous vos doutes disparaîtront, et vous bénirez le Seigneur pour son bienfait inattendu.
M. Verboord lui tendit les bras. (Page 9t.
Elles s'approchèrent, il ouvrit la leltre en disant :
— J'étais seul, je mêle rappelle bien. Le l'acteur est venu et m'a donné une lettre. La nouvelle qu'elle renfermait m'a secoué si fortement que je suis tombé sans connaissance. Je veux vous lire la leltre; vous serez alors assurées de notre bonheur. Écoutez; je me suis mépris; la leltre vient d'Anvers; elle m'est envoyée par le banquier Wulf, chez lequel j'avais autrefois placé mes fonds. Voici ce qu'il dit:
« Anvers, le 15 juillet 1857.
» Monsieur,
» Par les ordres de la maison de banque Stanhope et C" de Londres, j'ai l'honneur de vous informer qu'Henri Ortado, fils deCristoval Orlado,de Char-
leston, a résolu de payer les dettes que feu son père avait laissées. Vos créances, suivant les livres restants, s'élèvent à la somme de 43,000 dollars.
» Dans l'attente d'un règlement définitif, je vous envoie ci-jointe, eu papier belge, la somme de 4,000 dollars, que MM. Stanhope m'ont prié de vous remettre immédiatement. La maison Ortado acquittera ses dettes en dix termes, autant que possible en payements trimestriels.
» Veuillez agréer l'assurance de toute ma sympathie.
» Wulf et Ù". »
— Comprenez-vous bien, Laurence! c'est une fortune de deux cent vingt et un mille francs qui nous est rendue... Vous ne semblez pas ravie, ma bonne Laurence?
— Certes, je remercie Dieu, et je suis très heu-