I.K M A II Cil AND irA.NVKllS
iLMisc, répondit-elle; mais l'hommo doit être raisonnahle et rester calme dans le b(»iilu'ur comme dans le iiiallitMir.
— Malheur, inallieiir? répéta Veilxiord, rci,Mrd:int doucement autour de la cliamhre.
Madame Nerboord dit d'une voix pruloiidémeiit trisie :
■ — Mon ami, accordez-moi une grâce.
— Une jrrâce, Laurence'' Vous me demandez une fîrAee ? Commandez, je vous obéirai avec joie.
— Kli bien! mon désir est (jue vous restiez traii-
• [uille. Tenez-vous calme, ne parlez pas taul, cela |tourrail vous faire mal.
Le vieillard re-jarda sa lemme avec élonnemeiit et en faisant des elforls visibles pour surmonter son émotion. Knfin il demanda, comme s'il se parlait à lui-même :
— Que m'est-il arrivé? 0 ciel ! La lettre est datée de juillet IS.'»". Quatre ans? Où sont-ils? N'onl-ils eu pour moi que la durée d'un seul jour?... J'ai été malade. Klonnante maladie, un sommeil de
• piatre ans! Et je ne me ra|)pelle rien, plus rien de ce (|ui m'est arrivé. 0 Laurence! quel mal incornpréliensibl»^ m'avait donc frappé, (|u'iiii alûiiie d'oubli a interrompu ma vie.
— Un mal qui n'est pas du tout extraordinaire, répondit la dame, une lièvre niuveuse;... elle est gin-rie; mais vous devez rester calnu-, mon cher Verboord.
Il baissa la tête et retomba dans ses pensées.
Madame Verboord coinmenç.a à craindre qu'une nouvelle attaque de nerfs ne le plonf^càtde nouveau dans la folie; elle prit la main de son maii et dit :
— Verboord, prenez un peu de repos.
— Je vous remercie, bonne Laurence, répoudilil. Je n'osais pas le demander; mais je sens, plus que ji' ne puis mius le dire, le besoin de silence et de sulilude.
Au pied de l'escalier, il s'arrêta et dit :
— Il y a (jiielque chose (|ui vtius elfraye, n'est-ce |>as? Je devine ce que c'est. Ayez bon espoir. Vous allez me laisser seul avec mes pensées; je serai délivré du doute qui me trouble les sens. Soyez toutes deux tranquilles; votre crainte disparaîtra pour toujours.
Kl, scMitenn des deux femmes, il monta l'eMalier.
Quelque^ moments après, elles descemlirenl sur la pointe des pieds; mais elles n'eurent pas plus loi fermé la porte, qu'elles se jetèrent dans les bras l'une «le l'autre en versant d'abondantes larmes.
l'élicilé se dégajïea la première «le ces fiévreux embrassemenls et s'écria :
— Papa fîuérira! papa guérira! Nous sommes de nouveau riches! Oh! que dira Haphaël lorsqu'il apprendra ceci?
Mais sa mère lui mil la main sur la bouche et murmura :
— Mon enfant, mou enfant, ne pronctnce plus ce nom. Ton père pouirait l'entendre. Tu as vu comment ce nom l'agite et le travaille.
— Oui, oui, répondit Félicité, c'est vrai, ma mère.
— Félicité, dit madame Verboord la prenant par la main, n'oublions |)as d'où l'homme reçoit tout bonheur et tous biens. Klcvons nos âmes vers Celui qui nous a exaucées.
— 0 Dieu miséricordieux, cpie votre nom soit sanctifié! dit Félicité.
L«>s deux femmes tombèrent à genoux devant le crucifix, et baissèrent la tête dans une silencieuse mais ardente prière.
Félicité était à la fenclrequi donnait sui- la grille. Son extérieur était tout à fait changé. File portait \iuc robe de soie élégante, reste soigneusement conservé d'une prospérité passée, et avait enroulé ses tresses blondes autour de sa tête comme une couronne. Un gai sourire entr'ouvrait ses lèvres, et son visage rayonnait de bonheur. Une jeune et robuste paysanne sortit de la cuisine, et dit d'un ton lespectueux :
— Mademoiselle, j'ai fini de nettoyer. Commencerai-je à plumer le poulet?
— Oui, Marianne, si vous n'avez pas d'autre (Mivrage. Ma mère va descendre, et vous dira ce que vous aurez à faire.
La servante murmura un remerciement.
.Madame Verboord descendait l'escalier.
— Kh bien, ma mère, comment se porte papa? ■ demanda Félicité.
— Toujours calme. Plus de signe de maladie.
— Mou père est guéri. Oh ! si Haphaël pouvait le savoir!
■ - 11 a (lorn)i toute la nuit sans la moindre agitalion, reprit madame Nerboord.
La jeune fille ravie sauta au cou de sa mère, et s'écria entre deux baisers :
— Oh! Dieu soit loué. Papa est guéri, décidément gtiéri!... Vous secouez la tête, ma mère? Doutez-vous encore ? Non, non, regardez avec confiance dans l'avenir. Il n'y aura pas sur la terre de gens heureux cfunme r)ous.
— Cerles, Félicité; nous avons des raisons de l'espérer; mais on ne peut pas, après un seul jour, se livrer entièrement à la joie.
LE MAUCIIAND D'ANVEKS.
Hl
— Mais, ma chère mère, pourquoi vous attrister inutilement? Papa est guéri, croye/-moi.
— Sa résolution inexplicable d'aller à la ville m'inquiète, Félicité. Tu ne l'as pas remarqué, parce que la joie t'aveui^lait; mais il y avait dans les raisons par lesquelles il voulait justifier son voyage à Anvers, quelque chose de secret, qui me faisait douter que son esprit lût bien réellement tout à fait sain.
— Vous vous trompez, ma nièro, reprit Félicité avec dépit. Mon père déclare sa résolution d'une manière très naturelle. Par amour pour nous, il désire faire immédiatement usage de l'argent qu'on nous a envoyé; mais il ne veut pas en disposer avant d'avoir parlé au banquier et donné une quittance. Mon père était aussi minutieux en affaires de commerce et d'argent, avant de devenir malade. C'est une preuve qu'il est effectivement guéri.
Madame Verboord poussa un profond soupir.
— Ah ! ma mère, vous me faites trembler ! sanglota Félicité. Me cacheriez-vous la vérité? Papa n'est-il pas bien aujourd'hui?
— Commejeleledis, il va mieux encore qu'hier; mais, malgré mes supplications, il refuse de me laisser l'accompagner; c'est là une chose qui ne me semble pas naturelle. Ne reviendra-t-il pas avec une fatale agitation? S'il avait seulement consenti à t'emmener avec lui. Félicité, il y aurait du moins quelqu'un qui veillerait sur lui... Mais tout à fait seul !
— Je suis habillée, dit la jeune fdle. Si je lui demandais de l'accompagner! Hier, je n'ai pas fait de sérieux efforts.
— Non, mon enfant; cela l'impatienterait et le chagrinerait. Tu ne sais pas te maîtriser. A la moindre parole amicale de ton père, tu te laisses emporter par la joie.
— Je vous en demande pardon, ma mère, batbutialajeune fille, dont les joues s'empourprèrent. Vous avez raison : hier, j'étais hors de moi-même; mais aujourd'hui je serai calme, et je ne dirai pas un seul mot qui puisse affliger papa. Laissez-moi tenter encore un effort. Il ne me refusera pas : il est si bon pour moi !
— Soit, mon enfant; tente un dernier effort ; mais n'insiste pas trop... Je l'entends qui descend, sois prudente.
M. Verboord parut au pied de l'escalier et salua sa fille avec une tendresse particulière.
— Eh bien ! Laurence, demanda-t-il, avez-vous envoyé la fille au village? La voilure sera-t-elle prête?
— La fille est partie depuis quelque temps. Je ne doute pas que vous ne trouviez le cheval attelé en arrivant à la chaussée.
— Au revoir, mes chers enfanis ! à cet aprèsmidi ! dit M. Verboord.
Félicité lui jeta les bras autour du cou en murmurant :
— Cher père, vous ne vous lâcherez pas si je vous deniande une grâce?
— Certes non, mon enfant. Si quelque chose peut t'être agréable, dis-le sans crainte.
— 0 mon père ! laissez-moi aller avec vous â la Ville; je vous en serai reconnaissante.
Sans montrer le moindre dépit, le vieillard demanda avec un sourire :
— Tu désires quelque chose de la ville? Un bijou, une étoffe ? Quoi que ce soit. Félicité, je serai heureux de te l'apporter.
— Non, je voudrais vous accompagner, papa.
— Impossible. Demain, mon enfant.
— Je me soumets, cher père, soupira la jeune fille avec abattement.
Madame Verboord tenait un regard suppliant sur son mari. Elle semblait profondément émue.
Le vieillard sonda certainement les raisons cachées de leur désir, car il les contempla alternativement d'un regard étrange, prit la main de chacune d'elles, et dit :
— Vous ne serez pas inquiètes et affligées pendant mon absence, n'est-ce pas ? Votre amour pour moi vous rend craintives ? Vous vous tronij-ez. Dieu ne m'a pas accordé un demi-bienfait; mon mal a disparu et ne reviendra plus, j'en suis convaincu.
Félicité poussa un cri de joie.
— Voyez-vous bien!... reprit son père. Vous doutiez toutes deux de ma guérison et vous vouliez m'accompagner pour veiller sur moi. Ce n'est plus nécessaire, croyez-moi. J'ai en ville une certaine affaire à arranger, pour laquelle je dois être seul. Je ne puis vous dire ce que c'est; mais, à mon retour, vous le saurez. Restez donc calmes et tâchez de passer le temps en pensant à tout ce que nous achèterons, pour nous flonner l'aisance dont vous avez si longtemps dû vous priver.
Il leur serra encore une fois les mains, et sortit.
— Eh bien ! eh bien ! ma mère;îf;é;cria Félicité incapable de contenir sa joie, cr0y§z-vous encore que papa ne soit pas guéri ? . , i : • . . .,
— C'est étonnant! Ton pèjr.e;,est; guéri, en effet. Dieu soit béni! murmura jièifàiÎBtine; Verboord.
— C'est comme s'il n'aval(.:,|amais été malade ! Madame Verboord se laissa tomber sur une
chaise et resta un moment sans parler.
— Douleriez-vous encore, ihèpe ! demanda Félicité étonnée.
— Non, mon enfant, toute ma crainte a disparu; c'est la joie, l'émotion. Laisse-moi un peu me cal-
LE MARCHAND D'ANVERS
mer. C'est comme un rêve. En un même jour, ton père lîucri de son mal d notre fortune retrouvée! Le ciel nous a ilonc voulu combler de ses grâces. Quel avenir nous sourit !
— Oui, ma mère, plus beau encore que vous ne le pense/, s'écria joyeusement Félicité. Notre bonheur sera à son comble; rien n'y mancjuera. En effet, mon père reviendra généreux et juste, tel que Dieu l'a l'ail. Il ne peut pas rester plus longlem|)s irrité contre Raphaël; peut-être le recevrat-il avec joie, parce (|ue sa raison lui dira qu'il mérite son amitié et son estime.
Iladame Verboord essuya une larme.
— Puisse ton espoir se réaliser ! Tu le mérites bien, et ce bon Kaphaël aussi... Mais, mon enfant, ne vas pas parler si tôt à ton père de Kaphaél. Ce serait dangereux; nous devons donner le temps à sa raison de s'an'eriiiir.
— Je serai prudente, .ma mère, et j'attendrai. .Mais, (juand le moment sera venu, j'avouerai franchement toute la vérité à mon père. Certes, une fille hésite toujours à révéler les secrets de son cœur; mais moi, ma mère, je ne cacherai point mon amour et je dirai avec orgueil à mon père que j'ai aimé Raphaël depuis mon enfance.
— Probablement, mon enfant, ton père consentira à tout ce qui paut te rendre heureuse ; mais qui sait? Il était déjà bien fâché du départ inattendu de Raphaël avant que son esprit se troublât. Si ce sentiment, malgré sa guérison, survivait en lui.
— Impossible, ma mère. Je lui dirai pourquoi Raphaël est parti.
— Aie patience, mon enfant, et sois prudente. 11 faudra peut-être encore beaucoup de temps avant (jue nous puissions parler à ton père de Raphaël. Je t'aiderai; c'est la tâche naturelle d'une mère.
— Bonne mère, dit la jeune fille, comme Raphaël vous aimera !
— Mais, Félicité, si ton père rêvait pour toi une autre destinée? Sa fortune lui est rendue. Peutêtre il se souviendra (jue lUphaël était son commis.
Félicité resta un moment sans parler.
— Commis? Mon père se souviendrait de cela, sachant re que Raphaël voulait faire pour lui et pour nous ? Ne le croyez pas, ma mère... Toutefois, si un sentiment de respect humain rendait mon père injuste, eh bien! je le contrarierais pour la première fois avec courage et persévérance. Je prierais, je supplierais, je pleurerais jusqu'à ce que j'eusse vaincu sa résistance.
Madame Verboord prit la main de sa fille.
— Calme-tfti, ma chère Félicité, dit-elle. Tu te laisses trop facilement émouvoir. Laisse-moi fuire.
La conversation prit bientôt une autre tournure; insensiblement la mère et la fille se laissèrent aller à des pensées moins tristes et s'occupèrent de piojets d'avenir. Une fois sur cette pente, leur imagination marcha à grands pas, et elles parlaient déjà de la maison où Félicité demeureiait avec son mari Raphaël, lorsque tout à coup la porte s'ouvrit iloiicement, et la jeune fille s'écria en bondissant sur sa chaise?
— Raphaël ! Raphaël !
En effet, le jeune homme était devant elle et souriait sans rien dire. Elle ne lui laissa pas le temps d'ouvrir la bouche, et, lui prenant les mains :
— Raphaël, vous ne savez pas? s'écria-t-elle avec des yeux étincelants, nous sommes redevenus riches !
— Et votre père, mademoiselle? demanda Banks avec un sérieux assez extraordinaire.
— Mon père? Mon père est guéri !
— Tout à coup?
— Oui, subitement; une lettre qui lui rendait la richesse, lui a rendu en même temps la santé.
— Il est tout à fait guéri? redemanda le Jeune homme.
— Tout à fait; il ne retombera plus malade, je l'espère; une clarté étonnante illumine son esprit.
Raphaël leva les mains au ciel avec des yeux remplis de larmes; et s'écria :
— Merci, merci, ô Dieu d'avoir béni mes efforts! ma ruse a réussi!
— Votre ruse? que voulez- vous dire? demandèrent les deux femmes avec frayeur.
— Cette lettre et cette fortune étaient feintes. Ortado eslmort insolvable, en prison... Mais comme celte révélation vous attriste ! Vous avez cru aussi que c'était vrai ? Ah ! je n'avais pas pensé à cela. Pardonnez-moi ; je ne pouvais faire autrement. Guérir mon maître était mon liul suprême, et je n'avais pas le lemjts île vous prévenir...
Madame Verboord et sa (ille le regardèrent sans parler et en tremblant. Il prit une chaise, s'assit et repril :
— Daignez m'écouler, je vous expliquerai tout et vous m'excuserez... Comme je vous l'avais dit, je suis, le soir même de ma visite, parti pour Paris. J'étais affligé cl poursuivi par une impatience fiévreuse. Je commençai à croire que j'eusse mieux fait d'aller directement à Londres.
> Sans doute poussé par une secrète ins|)iration, j'abandonnai à Lille le chemin de fer de Paris et pris la route de Calais, d'où je partis par le premier bafeiu [)nur Londres. Le médecin (jue je voulais consulter était en voyage.
> Il s'écoula quatre longs jours avant que je pusse le voir, il m'interrogea une heure entière
LE MAKCHAND D'ANVERS.
sur la nature du mal et sur la personne qui en était atteinte. Lorsqu'enfin, après de longues méditations, il dit son opinion, je poussai un cri de désespoir. Suivant lui une guérison complète devait être regardée comme impossible, parce que la maladie avait duré quatre ans et qu'elle avait une cause qui ne pouvait être anéantie. Pendant que j'écoutais ses explications, le cœur brisé, il lui échappa une parole qui me fit trembler d'espoir et de joie. Il dit qu'un seul événement... une aventure impossible... offrait quelque chance de guérir le malade; c'est-à-dire que, si le sort lui rendait tout à coup sa fortune perdue comme il la lui avait enlevée, peut-être alors... Ma résolution fut prise instantanément, et je l'expliquai au docteur. Il la trouva bonne et m'accompagna chez le banquier, qui, après quelques difficultés et après avoir reçu des garanties, me permit de me servir de son nom pour cet acte d'humanité. Je revins à Anvers. Le banquier Wulf, qui a été un ami de M. Verboord, consentit également à m'aider. J'avais peu d'espoir ; ce matin, le banquier Wulf envoya quelqu'un chez M. Walput pour m'inviter à venir tout de suite chez lui. J'y courus, prévoyant des nouvelles de l'effet de notre lettre. En effet, le banquier me dit que M. Verboord venait de quitter son bureau et lui avait donné une quittance de la somme envoyée. Comme les paroles du banquier m'émurent! Suivant lui, il n'y avait ni dans les pensées, ni dans le langage de M. Verboord la moindre trace de folie. Au contraire, il avait interrogé M. Wulf avec une remarquable lucidité d'esprit, sur les moindres circonstances du retour inattendu de sa fortune, et il eût certainement embarrassé le banquier, si nous n'avions pas pris nos précautions avec un soin extrême. M. Verboord avait dit qu'il resterait en ville jusqu'à midi au moins; je savais donc que je ne le trouverais pas ici. Le doute et l'incertitude me tourmentaient. Je pris une voiture et volai vers Brasschaët.
Madame Verboord tenait la tête baissée; et Félicité contemplait le jeune homme avec des yeux remplis de larmes; elle était pâle et semblait consternée.
— Vous pleurez, Félicité, dit Banks étonné. Et ce n'est pas de joie? La guérison de votre père n'est elle donc pas la plus grande grâce que le ciel puisse vous accorder?
— Non, non, ce n'est pas cela, sanglota la jeune fille. Si nous devons redevenir pauvres, que la volonté de Dieu soit faite; mais, lorsque mon père apprendra qu'on l'a trompé...
— Alors son esprit se troublera entièrement et pour toujours! gémit la mère.
— Oh! non, madame, reprit Raphaël, votre crainte n'est pas fondée. M. Verboord ne peut pas
découvrir notre ruse. Nos mesures son trop bien prises... Je conçois, madame, que votre délicatesse se soulève contre la pensée que celte fortune, dont vous devez nécessairement faire un libre emploi, appartient à Raphaël Banks. Mais, n'y eût-il entre nous d'autres liens que ma reconnaissance et le vœu de ma mère mourante, est-ce que le but sacré que nous voulons atteindre ensemble ne vous ferait pas accepter celte fortune comme le secours d'un ami ou d'un frère?
— Bon Raphaël, noble cœur! dit madame Verboord en prenant les mains du jeune homme, oh! je vous bénis pour tant de générosité ! Mais s'il nous était impossible de reconnaître vos bienfaits? si M. Verboord, ne sachant pas ce que vous faites pour lui, continuait toujours à croire qu'il a des raisons d'être fâché contre vous?
Un frisson parcourut les membres de Raphaël et il pâlit visiblement.
— Oh! ma mère, ma mère, ne soyez pas si cruelle pour lui! supplia Félicité. Mon père n'est plus malade; il redeviendra bon et indulgent comme il Tétait auparavant.
— Certes, madame, dit Raphaël, mon âme espère une récompense, et je sais que ma vie ne serait plus qu'un long chagrin, si l'étoile resplendissante qui s'était levée devant mes yeux, devait de nouveau disparaître...
— Ne désespérez pas, mon noble ami, murmura Félicité avec des larmes dans la voix. Si mon père ne sait pas ce que vous faites pour lui, moi, je le sais. Quel que soit le sentiment qui inonde mon cœur, admiralion, reconnaissance ou amour, il me prêtera la force de remplir mon devoir envers le sauveur de mon père...
Raphaël jeta un regard attendri sur Félicité, et continua :
— Madame, dit-il, la fortune qui vous est rendue est une restitution; et si vous, M. Verboord et Félicité vouliez la refuser, vous ne le pourriez pas. Qui peut me défendre tle payer les dettes de la maison Ortado? Au besoin, j'irais à Charleston et je donnerais ma fortune entière au fils de Cristoval Ortado, à condition qu'il paierait les dettes de son père. Refuseriez-vous alors de recevoir ce qui vous appartient légitimement?
Félicité et sa mère le regardaient avec admiration. Il leva les mains en suppliant, et dit :
— 0 madame, de grâce, recevez le prix de vos bienfaits, le prix de votre amour pour ma mère!
Madame Verboord ne put contenir plus longtemps, son émotion. Elle se leva, sauta au cou du généreux jeune homme, et, l'embrassant avec effusion, elle s'écria en sanglotant :
— 0 Raphaël ! vous aimez mon pauvre mari plus
I,E MAUCHAND D'ANVERS.
que s'il était votre père. Allons, soyez un fils pour mon cœur reconnaissant... Espérons (jue bientôt un lien sacré nous unira : niais, (juoi qu'il en soit, l'oinnianilez, nous vous obéissons. Cette fortune, nous la recevrons de vous !
Rapbacl tremblait, il sentait que (juelqu'un ellleurait sa main de ses lèvres et les arrosait de cbaudt's larmes. Il n'cula et balbutia d'nne voix à peine intelli{i;ible :
— 0 Félicité! que faites-vous?
Il eut un moment de silence solennel ; tous trois semblaient près de succomber à leur violente émotion. Hanks revint le premier à lui.
— Madame, dit-il, je vous remercie; maintenant je suis Iraniiuille. Asseyons-nous et j)arlons avec calme. Je ne peux pas rester loni,'t(Mnps ici, et il serait danj-ereux (|ue M. Verbourd, à son retour, soupçonnât que vous avez été si vivement émut's. Écoutez, je vous prie. Une cure pareille n'est pas terminée en un jour ; avant que la raison du malade soit fortifiée et à ral)ri d'un nouveau trouble, nous devons prendre {îarde de lui l'aire le moindie cbaf,Min et éloigner de lui toute impression désagréable. Vous lui laisserez, par consé(|uent, la libre disposition de l'argent qu'il a re(,u et de celui <|ui lui sera envoyé réi;ulièremenl, suivant le contenu de la lettre. Soyez joyeuses surtout, et ne parlez jamais de quelque chose (jui puisse lui faire faire de sérieuses réflexions... Vous ne me reverrez probablement de longtemps, et je veillerai à ce (|ue M. Verboord ne me rencontre point. Ne vous inquiétez donc pas de moi. Si vous avez quelque chose à m'annoncer, M. Walput, chez lL*(|uel je demeure, recevra votre commission. Sa femme, Lucie Speit, (jui sait maintenant, Félicité, (jue vous êtes toujours restée >on amie au fond du c<eur, bnile (l'im|ialience dtî vous presser, votre mère et vous, dans ses bras.
Le bruit d'une catme résonna sur le seuil; madame Verboord tonrna la lèlo vers la fenêtre.
— Ocicl, mon mari 1 dit-elle d'une voix éloulfée. Il parait allligé, il est pâle. Que lui est-il arrivé?
— Fuyez! fuyez! s'écria Félicité.
Hanks (il un pas vers la porte; mais la jeune fille le retint, et l'entrainanl vers la cuisine, elle dit :
— Non, non, pas |)ar là, il \ous \err.iit î lims le jardin! vite, il est là! Mon Dumi, reprit-elle, la petite porte est fermée. Allez vous asseoir sur le banc là-bas, un ne peut pas vous voir d'ici. Allendc/, Uiaman vous portera la cleL..
Ht, pendant rpie lîapliaël se hâtait pour atteindre le fond du jardin, elle retourna et entra dans la chambre au moment ou son père ouvrait la porte.
Le vieillard était tort pâle, et son visage portait les traces d'une grande con.slernalion. Sa femme
et sa fille le contemplèrent en tremblant de frayeur; car elles ne doutaient |)as (ju'il ne lui fiit arrivé quelque chose de fâcheux. l'eut-êlre sa folie étaitelle revenue. Il se laissa tomber sur une chaise, comme s'il était accablé de lassitude, res(iira un moment pour reprendre haleine, et dit :
— Laurence, Félicité, un amer désenchantement m'a déchiré le cœur. La foitune ne m'est pas rendue. Je suis |tauvre et impuissant comme auparavant.
Les deux femmes restèrent muettes, tout en se réjouissant de voir cpie leur terrible appréhension n'était pas fondée.
— Cette fiutune, reprit-il, était une invention, un stratagème pour me guérir.
Félicité l'embrassa.
— 0 cher père! dit-elle, ne soyez |)as désolé. Ce qui nous rendait malheureuses, ce n'était pas notre humble vie. Votre maladie seule nous faisait souffrir... Vous êtes guéri, guéri pour toujours! Toutes les richesses du monde ne valent pas ce bonheur su|)réme...
— Mais, mon amie, la lettre du banquier Wulf et les vingt mille francs qui sont là dans le secrétaire !... dit madame Verl)()ord.
— Nous rendrons cet argent à mon sauveur.
— A votre sauveur ! Oui est-il?
— Je ne sais pas.
— Vous vous laissez tromper par quelque apparence, Verboord.
— Non, jugez vous-même, Laurence. Je vais vous expliquer comment ce secret m'a été révélé. Depuis hier au soir, il m'est venu une certaine iVayeur. La lettre me semblait étrange; l'envoi d'une si grosse somme, sans un seul avis, me paraissait peu naturel. Ce que le banquier Wulf répondit à mes demandes n'était pas de nature k me tranijuilliser.
» Je remarquais ({u'il était embarrassé et qu'il s'efforçait d'échapper à des objections logicjues. Je me rendis chez Dorneval. Il fut étonné de ce qu'il appela ma crédulité, et me dit que Crisloval Ortado était mort insolvable dans sa prison. Le fils de M. Dorneval' est allé à Cbarleston et y a acquis la certitude ipi'on ne pouvait espérer aucun payement, si petit qu'il lût, parce que Ortado n'avait laissé ni enfants ni parents qui pussent faire (pieb|ues sacrifices pour réhabiliter son nom... Vous voyez donc que la lettre et l'envoi dargenl sont des choses f(;iiites, un stratagème pour me guérir. C'est Dieu même qui a inspiré cette ruse à lliomme ^-énéreux qui a vu le seul moyen de rendre la lumière à mon esprit troublé !
— Kt ne savez-vous pas qui il est, mon père? s'écria Félicité, incapable de contenir son émotion.
— Qui il est .' Je n'ai (|ue des soupçons. Dorne-
val, lorsque je l'ai informé de ce qui était arrivé, a prononcé le nom de Haphaël.
— De Raphaël Banks ? reprit Félicité.
— Oui, mon enfant, Raphaël a acquis en Amérique une grande fortune, et il est revenu à Anvers. Si l'opinion de M. Dorneval était fondée, je serais donc redevable de ma guérison à Raphaël? Je pensais avoir des raisons de le haïr. Pendant ma maladie, son image se présentait dans mes rêves comme celle d'un traître. Et il serait mon sauveur?... Non, non, il m'a abandonné dans le malheur; c'est un ingrat...
Félicité lui mit la main sur la bouche, et étouffa ainsi l'accusation qui allait tomber de ses lèvres.
— Taisez-vous, taisez-vous, cher père ! criat-elle. Raphaël vous a béni ! Jamais il n'a cessé de vous aimer et de vous bénir. Sa fortune entière, sa vie même, il voulait tout sacrifier pour nous voir heureux.
Et, effrayée de cet aveu involontaire, elle se laissa tomber à genoux à ses pieds et éleva ses mains suppliantes vers lui. Madame Verboord tremblait d'émotion.
— C'est à Raphaël que je serais redevable du retour de ma raison?... balbutia le vieillard avec un trouble inexprimable.
— A Raphaël, mon père; lui seul vous a sauvé, par reconnaissance, par amour!
— Oh! mon Dieu, pardonnez-moi ! Il voulait se sacrifier pour mon bonheur, et moi qui le haïssais! moi qui, dans l'égarement de mes sens, l'ai peutêtre maudit!
— Et maintenant, maintenant, mon père? demanda Félicité.
— Maintenant, mon enfant, nnintenant je le bénis, maintenant j'admire sa générosité, maintenant je suis heureux de pouvoir de nouveau l'aimer, lui que je chérissais comme un fils.
— Et, s'il paraissait devant vous, mon père?
— Je le presserais sur mon cœur...
La jeune fille, à moitié folle de joie, se leva en poussant un cri de triomphe et sortit en courant. Le vieillard la suivit des yeux et regarda sa femme.
— Où court Félicité? Que signifie cette fuite? demanda-t-il étonné.
— Elle va appeler Raphaël.
— Raphaël est ici ?
— Oui, Verboord, il venait pour s'informer du résultat de ses efforts. Surpris par votre apparition et craignant que sa vue ne vous fût désagréable, il est allé au jardin.
— Oh ! qu'il vienne !
Banks se montra à la porte, hésitant et craintif, mais M. Verboord lui tendit les bras et cria :
— Raphaël, mon ami, mon sauveur!
Et il étreignit le jeune homme dans un embras-
sement fiévreux. Après la première effusion, le [)ère de Félicité dit d'un (on solennel :
— Mon ami, vous m'avez rendu la "raison et la vie. C'est un bieiilait pour lequel je vous bénirai jusqu'à ma mort. Vous me parliez de fortune et de richesse? Je sais jusqu'où vont vos sacrifices pour votre ancien maître; mais je ne veux pas profiter de votre générosité...
Raphaël l'interrompit.
— 0 vous qui fûtes mon bienfaiteur, dit-il, qui avez assisté ma mère à ses derniers moments, accordez-moi le bonheur de savoir que ma fortune vous rend la vie douce! Permettez-moi, du moins, de vous offrir les moyens de rouvrir la carrière que la fatalité a fermée pour vous. Devenez mon associé, acceptez comme un prêt une partie de ce que je possède.
— Impossible, dit M. Verboord, je me sentirais coupable dans ma conscience. Vous voulez adoucir mon sort; et, sans le savoir, vous me rendriez malheureux. Croyez-le, ma plus grande douleur est de ne pouvoir reconnaître votre généreux sacrifice.
— Vous le pouvez, monsieur! s'écria Banks avec l'accent d'une subite résolution.
— En acceptant votre proposition ?
— Non, monsieur; par un bienfait d'une autre nature, en m'accordant une plus grande faveur.
— Allons, parlez, mon ami.
— Daignez m'entendre avec calme et bonté, monsieur, reprit Banks. Peut-être trouverez-vous mes paroles hardies et mon espoir orgueilleux; mais, je vous en prie, excusez ma franchise, vous prononcerez, et je me soumettrai avec respect à votre arrêt, dût-il me condamner pour toute ma vie au chagrin et au désespoir. Vous ne savez pas, monsieur, pourciuoi je partis en Amérique et vous abandonnai, malgré ma promesse. Votre enfant, votre Félicité allait se marier, ce mariage devait me déchirer le cœur et me rendre pour toujours malheureux... Un amour secret avait grandi en moi et jeté dans mon cœur des racines profondes, j'aimais votre enfant...
— Vous aimiez mon enfant? reprit le père stupéfait, en tournant les regards vers sa femme et sa fille, qui, la tête courbée et tremblantes, n'osaient lever les yeux.
— Je quittai ma patrie, reprit le jeune homme, avec la pensée qu'une vie rude et agitée, dans des pays lointaiiis,guérirait la plaie de mon cœur. Vain espoir! Pendant quatre ans, je luttai inutilement contre mon chagrin. Le souvenir de vos bienfaits me fit revenir à Anvers ; je voulais doubler votre fortune par des moyens vrais ou feints, et reconnaître ainsi ce que vous avez fait pour ma mère et pour moi. Je trouvai mademoiselle Félicité non encore mariée et
LK MARCHAND D'ANVERS
mou vieux patron malade. La |ir»Mnu''ie circonstance lit renaître tout moiiespoiravec de nouvpljes forces, la seconde l'anéantit cruellement. C'ctait décidé, je résolus de consacrer ma fortune et ma vie à votre guérison. Une voix secrète me disait: ■< Sauver le père, peut-être la main de sa fille sera la récompense! B 0 monsieur, ayez pitié de mes longues douleurs! Si votre fierté refuse les dons d'un étranger, accepte/ le secours d'un (ils, accom|)lissez le plus ardent souhait de votre chère entant, de votre douce et honne Félicité !
M. Verboonl ne pouvait cioii»; à ce (pril enleiidait et regardait sa lille avec stupeur. KWc tomba à genoux et s'écria en étendant les mains vers lui:
— Mon père, mon père, par<lonne/-moi ! Je l'aime, je l'ai toujours aimé!...
Le vieillard regarda un niomenl dans l'espace; mais un clair sourire se dessina sur ses lèvres, et
bientôt sa ligure rayonna de bonheur. Tremblant d'émotion, il étendit les mains et balbutia:
— Venez, venez, mes enfants, sur mon C(Eur !
Et, les embrassant tous deux avec tendresse:
— Raphaël, voilà donc la récompense ((ue vous demandez! rendre ma Félicité heureuse? Oui, devenez le soutien de ma vieillesse. Félicité vous payera, par une allection inaltérable et sans bornes, la dette de son père. Ah! que nous serons heureux! lUen ne pourra nous séparer. Le lien qui nous unit est formé des plus purs sentiments de l'Ame humaine: amour, gratitude, sacrifice, générosité... Venez, venez, ma bonne Laurence, donner le baiser maternel à l'époux de votre enfant!
Madame Verboords'aj)procha et reçut lesniêmes étreintes.
Le vieillard leva au ciel ses yeux remplis de larmes et adressa à Dieu une ardente prière.
n .N ou M \ R G H A N II I) ' A N V E R S
.. Un vieillard avec des cheveux blancs... (Page 4.)
LE SORTILÈGE
LE BURG D ISERSTEEN
Combien d'années, combien de siècles se sont écoulés depuis la véridique histoire que nous allons raconter? Nul ne saurait le dire.
Bien des forêts séculaires ont disparu dans l'intervalle, bien des villes populeuses, des forteresses imprenables sont tombées en ruine, et le sol des Flandres, transformé par les vicissitudes du sort, a passé par de nombreuses périodes de richesse et de misère, de grandeur et d'abaissement.
Dans la partie la plus fertile de l'Isergau s'élevait alors une grande et belle forteresse, nommée Isersteen. Ce n'était pas un de ces nids d'aigle des châtelains farouches de ce temps-là, répandant au loin la terreur : Isersteen, au contraire, semblait sourire au voyageur et lui offrir une noble et cordiale hospitalité.
A la vérité, ce biirg était entouré, suivant la coutume, d'une forte ceinture de pierres: les meurtrières, les créneaux et les archers, qui se laissaient voir derrière ses embrasures, témoignaient assez qu'on y veillait à la sécurité du seigneur; mais le pont-levis était baissé, la porte était ouverte, et les hommes d'armes, avec leurs arbalètes ou leurs pertuisanes, se promenaient sur les rem-