‹ [Œuvres complètes de Henri Conscience (volume 2)Chapitre 60 sur 115 · VIT · texte numérisé non relu

VIT

LE SORTILÈGE

paris avec un air nonchalant et snporhe, mais nnlk'MUMil menaçant.

Si l'on i^ravissail une des tours qui s'élantaienl vers le ciel aux quatre coins du château, la vue s'étendait sur une vaste plaine (pii, d'un certain côté se proloni,'eait jusiiu'oux limites de l'horizon. C'était comme un immense tapis de velours vert parsemé de boulons d'or, de niar},'ucriles blanches et de mille autres fleurs bariolées.

Là, entre deux rives bordées de joncs frémissants, la rivière appelée Iser, jurande artère de la contrée, coulait traïuiuillcnienl, semblable à un ruban d'argent replié sur lui-même.

Partout on voyait paître dans les vertes prairies (le grands bœuls roux, de belles vaches tigrées et d'innombrables troupeaux de moutons; partout on entendait résonner le chant des oiseaux mêlé aux voix joyeuses des bergers et des paysans.

Le comte Foucard van Isersteen, seigneur du bnrg, était un homme d'un aspect imposant. Sa taille était haute et son corps bien formé semblait d'une vigueur peu commune. Kn le \oyant, on eût tremblé devant son l'egaril (ixe et sévère, si de temps à autre un sourire affable n'était venu éclairer son visage aux traits fortement accusés. Aimant passionnément la chasse, le maniement des armes et tout ce qui peut exercer et fortifier la force musculaire, jaloux de son autorité, très susceptible sur le point d'honneur, il était cependant ennemi de la violence et ami de la justice.

Sa femme, une très noble (lame, (jui dans sa jeunesse devait avoir été d'utie beauté remarquable, avait sans doute puissamment contribué, par l'extrême douceur de son caractère, à modilicr la rudesse native de son mari. Kllc ne |)renail plaisir qu'aux joies de la vie (lomesti(jne, recevait volontiers des étrangers à sa table, surtout des poètes et des troubadours. Elle aimait à entendre, pendant des soirées entières, les récits de chevalerie, les ballades et les chants d'amoui'.

Dieu n'avait béni qu'une fois l'union du comte et de la comtesse, en leur donnant un (ils (|iii s'appela Wilfried. Au moment où commence notre histoire, ce jeune héritier d'Iserstecn était prè< d'atteindre sa vingtième année.

Que ses parents eussent concentré (ouïe leur tendresse et toutes leurs espérances sur ce fils unique, il n'y avait pas h s'en étfmner. Wilfried réunissait en lui la force héroïque de son père et la grâce séduisante de sa mère. Leurs traits à tons deux pouvaient farilctnenl se reconnailr»; dans les traits du jt-nne homme, et leurs caractères se nlrouvait-nl aussi dans relui de Wilfried, si bien (jue leurs deux êtres semblaient confondus dans un seul. Si le père l'av-iit nndii fort à tons \r> exercices du corps et au maniement des armes,

s'il lui avait fait partager sa |)assion pour lâchasse et les exploits chevaleies(|ues, la mère lui avait inspiré le goùl des plaisirs tranquilles, du chant et de la poésie, à tel |)oint qu'il eut pu être luimême un tronbadonr renommé, et (jue, dans les longues veillées, il tenait Idul le inonde suspendu à ses lèvres lorsqu'il se mettait à raconter des histoires,

Wilfried répondait à l'amonr de ses parents par une affection sans bornes : sa mère surtout lui était chère et c'eût été pour lui un mortel chaj;rin (|ne de se trouver dans la nécessité de l'affliger.

Vers celte époque il s'opéra dans la conduite de la comtesse Van Isersteen à l'égard de son (ils un changement inexplicable. Auparavant elle n'avait jamais montré la moindre inquiétude lorsque Wilfried allait à la chasse, soit seul, soit avec son père. Pourvu (pi'il lui tînt compagnie le soir, elle était contente.

Mais alors, au contraire, chaque fois que son fils tr-moignait l'envie de chasser ou d'assister à quelque tournoi dans un burg voisin, la comtesse devenait agitée et paraissait en proie h (|uel(|ue mystérieuse inquiétude.

Plusieurs fois, pour déférer à son désir, le jeune homme était resté quelques jours de suite au château, jus(iu'à ce que l'ennui de l'inaction lui arrachât enfin une plainte involontaire, el le portât à insister auprès de sa mère pour connaître la cause de ce singulier caprice.

— Ah! mon cher Wilfried, lui répondit-elle, le cœur de ta mère est tourmenté d'une crainte secrète, flomment le rex|)Ii(|uerV Je ne sais, mais j'ai la conviction (|u'nn grand danger le menace. La nuit, je m'éveille en sursaut, je fais des rêves affreux : je ne vois (jue du sang et des cadavres, des voix inconnues me crient : « Veillez, veillez sur votre enfant; un sort cruel est suspendu sur sa lète... » el ces voix me poursuivent encore pendant le jour, me font trembler el assombrissent mon esprit. Sois bon el indulgent pour ta pauvre mère, Wilfried! Klle croit avoir à redouter quel- (|ne sanglant niallienr. soit à la chasse, soit dans un tournoi... Peut-être ses lerreurs ne sont-elles pas fondées, mais ne la rends pas malade d'inquiétude. Wilfried, mon cher (ils, je t'en supplie, reste encore quel(|ues jours auprès de moi.

Le jeune linmine, bien (ju'il ne considérât la crainte de sa mère «pie comme une disposition d'esprit maladive et jtassagère, se soumit docilement il son vrru.

Cependant, lorsfju'au bout d'une nouvelle semaine passée au château, il remar(|ua (|ue la terreur inconcevable de sa mère augincnt.iit au lieu de diminuer, il fut pris peu à peu d'un si

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profond ennui, qu'il ne put se défendre de lui demander quelques heures de liberté.

Sa mère le retint aussi longtemps qu'elle put ; et peut-être eût-elle triomphé bien des jours encore de son besoin d'activité, mais un malin le chef des veneurs de son père vint trouver le jeune homme et lui dit avec une extrême agitation :

— Vite, seigneur Wilfried, achevai! Une admirable chasse vous attend. Nous avons levé hier, dans la forêt d'Ever, un cerf si grand et avec des bois si prodigieux que certainement on n'a pas vu son pareil en Flandre de mémoire d'homme.

Wilfried sauta et battit des mains comme s'il venait d'être frappé d'une baguette magique. Il tremblait de désir et ses yeux brillaient de joie et d'ardeur.

— Et ce qu'il y a de plus extraordinaire, ajouta le veneur, c'est que le pelage de l'animal est marqué de grandes taches blanches. Nous l'avons déourné et nous savons au juste où il se tient rembuché. Le comte, votre père, auquel nous voulions réserver l'honneur d'une si rare capture, est assez souffrant et ne peut suivre la chasse.

Wilfried, transporté d'enthousiasme, sauta au cou de sa mère et implora son consentement en termessi passionnés que la comtesse Van Isersteen, malgré ses craintes et sa tristesse, sentit bien qu'elle ne pouvait pas retenir son (ils plus longtemps.

— Va, Wilfried, lui dit-elle les larmes aux yeux : Que Dieu te garde! Je prierai pour toi...

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