‹ [Œuvres complètes de Henri Conscience (volume 2)Chapitre 7 sur 115 · I.A SOUCIÉ II E FLAMANDE · texte numérisé non relu

I.A SOUCIÉ II E FLAMANDE

Tout à coup un aniiual... (Pajje 19.)

Oriand. Maintenant, que l'on amène les accusées en ma présence, et que le greffier note fidèlement tout ce qu'il entendra.

Lorsque les cinq pauvres femmes parurent dans la salle du tribunal, elles tombèrent toutes ensemble à genoux, et implorèrent leur grâce en gémissant. Elles appartenaient à l'humble classe des serfs, et elles étaient vieilles.

— Asseyez-vous, et demeurez tranquilles! dit le roi en faisant un signe aux huissiers.

— Vous, là-bas, au coin du banc, s'écria-l-il, levez-vous et avancez... Vous avez dit que la reine est une sorcière?

— Ah ! roi miséricordieux, ce n'est pas moi ! gémit la femme. Je l'ai entendu raconter le soir dans une veillée de fileuses.

— • Qui était présent à cette veillée ? La prévenue nomma un grand nombre de ses voisins.

— Qu'on fasse chercher ces gens-là par des hommes d'armes, ordonna le prince, et qu'on les amène sans retour. Et vous, continua-t-il, vous avez, lâchement et méchamment, répété ce bruit perfide ?

— Ma bouche n'a jamais prononcé cette terrible parole, seigneur roi, répondit la femme; mais c'était Gertrude, qui est là. Elle nous a dit que la nuit, quand douze heures sonnaient, on avait vu le diable sortir par une des fenêtres de la chambre à coucher de la reine.

La femme désignée se leva el se mit à en accuser à son tour beaucoup d'autres. Et hientôt toutes les cinq finirent par se disputer entre elles.

Chose étrange! le roi les laissa faire, et semblait même prendre un secret plaisir à écouter leurs récriminations. Elles nommaient beaucoupd'aulres coupables, et livraient ainsi, sans le savoir, de nouvelles victimes à sa vengeance.

LA SOnCIKHE FI, AMAN HE.

L'iim- (les prévenues accusa eiiliri une autre feinuie d'avoir dit et affinué (|ue, pre>(|ue toutes les nuits on voyait le diable en personne sortir, lie la tliainlire île la reine, sous la (injure dun i;rand bouc noir.

Le pauvre roi n'eut pas la force de supporter plus lon^^tenipsces calomnies iniïinies.

— Vipères immondes, s'écria-l-il, qui souillez de votre venin impur Tauj^e que Dieu vous a donné pour reine, vos langues aij^uës ne i)i(iueronl plus personi;e! dardes, enlraînez-les, et livrez-les au bourreau. Qu'elles meurent ilans les flammes, lentement, à petit feu, afni (^relies aient, avant de quitter la terre, un avant-gont de l'enfer qui va les engloutir! Obéissez, sans pitié, et liàlez-vous.

Les pauvres femmes éperdues se répandant en cris et en sanglids, demandaient grâce à genoux et se traînaient vers le siège de leur juge impitoyable pour implorer sa clémence; mais les gardes les relbulcrent brutalement et les entraînèrent en masse hors de la salle.

On entendit longtemps des cris de détresse retentir dans les airs. Le feu avait déjà reçu une ou plusieurs victimes.

— .\ d'autres, maintenant! dit le roi.

Ouelques minutes après, huit femmes et trois

hommes furent amenés dans la salle du tribunal. Parmi ces derniers il y avait deux bourgeois, et même une femme noble; mais le prince impitoyable ne tint aucun com|»te de leur condition, et il se mit à les interroger comme les précédents.

La même scène recommença; ils s'accusèrent les uns les autres et dénoncèrent beaucoup d'autres personnes qui n'étaient coupables, comme eux, que d'avoir répété ce qu'elles avaient entendu dire. Kt immédiatement encore des hommes d'armes et des huissiers furent envoyés à la recherche de ces nouveaux criminels, avec l'ordre de les amener dans la prison.

Le roi termina cette seconde audience par ces mots terribles :

— Au bnclier, tons!... A d'autres maintenant! Et c'e.sl ainsi (|uc, pendant une grande partie

(lu jour, on ht comparaître devant lui de nombreux groupes d'accusés (|ui furent tous condamnés aux flammes. Il semblait (|ue cet holocauste ne diit plus s'arrêter, la calomnie avait étendu secrètement ses ramifications sur la ville, sur ses environs, et peutêtre sur tout h' pays. Néanmoins, le roi ne cessait pas d'a(com|dir son inexorable tâche. Il jugeait celte rigueur nécessaire pour \enger l'honneur outragé de la reine, et croyait pouvoir étoufl^er ainsi jusque dans son dernier germe de vie, cette hydre aux mille télés sans cesse renaissantes.

Tandis (|u'il prononrait sentence sur sentence, plus de cinquante individus étaient rassendjlés

dans un coin de la cour intérieure de la [uison, atlendant la mort. Le biklier, si grand (ju'il fut, ne pouvait recevoir plus de trois ou (juatre condamm'S à la Ibis, et les malheureux, aux(|nels le même sort était réservé, devaient, en attendant que leur tour arrivât, et(iue les aides du bourreau les jetassi-nt dans le foyer incandescent, assister à l'horrible supplice de leurs compagnons d'inlbrlune.

D'abord ils avaient rempli les aiis de leurs plaintes et de leurs gémissements; mais à la fin, convaincus que rien ne pouvait les sauver, ils avaient courbé la tète et pleuraient en silence, en poussant de temps en temps un faible cri de détresse, et en levant vers le ciel leurs mains désespérées.

Tout à coup la reine, suivie de (|uil(jues nobles dames, apparut dans ce lieu d'horreur.

Prévenue peu d'instants auparavant de ce qui se passait, elle était accourue à la hâte.

A sa vue un rayon de lumière pénétra dan.- le cœur des malheureux, et tous tombèrent à genoux, iujplorant le secours de celle (ju'ils avaient calomniée.

— Pauvres gens, quelle all'rense destinée ! s'écria la reine éperdue et pouvant à peine se soutenir. Espérez encore, Dieu me soutiendra et me rendra forte... Où est le roi?

— Il est là, dans la salle du tribunal, princesse, répondit le chef des hommes d'armes.

Dé.itrice, tremblante d'ang( isse et d'horreur, se touilla vers les bouneaux et leur dit :

— Arrêtez! Plus personne au bûcher. Otez cette femme du bûcher. Ouoi ! vous hésitez? Je suis responsable devant le roi. Attendez de nouveaux ordres!... Qu'on me montre la salle du tribunal.

Quebjues minutes après elle était prosternée aux pieds d'Uriand et fondait en larmes en demandant grâce.

Son é|ioux lui tendit les mains; mais elle affirma qu'elle ne se relèverait point avant qu'il ne lui eut pi omis la vie de tous les mallienreux condamnés.

Le roi, irrité et mécontent, repoussa sa prière.

— Ah! mon cher Oriand, s'écria-t-elle, quel mauvais génie vous a jtoussé à cette cruauté païenne? Nous sommes chrétiens; les ccmdamnés sont des hommes. Ne nous a-t-il pas» donné, sur sa croix sanglante, rexem|)le du pardon et de la miséricorde, le divin Sauveur qui, en mourant pour nos péchés, demandait encore grâce pour ses ennemis? Oh! ne chargez pas votre conscience du poids d'une affreuse vengeance; ne troublez pas pour jamais votre âme^ar un si sombre souvenir! Gardez, gardez la paix du cœur; n'empoisonnez pas pour jair.ais votre vie!

— Pas de grâce! dit sèchement le roi. La mort

LA SOUCI EUE FLAMANDE

fermoia jusqu'à la dernière ces gueules de serpent qui ont bavé leur ilétestable venin.

— C'est moi qu'ils ont calomniée, répli(iua la reine. Jo le leur pardonne, à l'exemple du Christ : ils ne savent ce qu'ils font. Réfléchissez que ces pauvres gens ont ré|)été sans en avoir conscience quelques propos imprudents. Un roi doit être grand par sa magnanimité; le plus grand triomphe qu'il puisse remporter, c'est de dompter sa propre colère... Oh! je vous en supplie, Oriand, accordezmoi leur grâce. Je vous en aimerai davantcfge, et vous bénirai jusqu'à mon dernier jour!

Le roi paraissait ébranlé; cependant il secoua encore la tête en signe de refus.

Béatrice se releva en poussant un cri d'espérance, jeta les bras autour du cou de son mari, et, l'embrassant avec tendresse, elle murmura à son oreille d'une voix si douce et si insinuante qu'elle eût attendri une pierre :

— Oriand, vous paraissez cruel, et cependant votre cœur est plein de miséricorde. Que peut nous faire cette calomnie partie de si bas? Le Seigneur qui est là-haut ne lit-il pas au fond de nos âmes? Allons, allons, montrez que vous êtes un roi chrétien et que vous m'aimez. Accordez-moi la vie de ceux que vou-s croyez mes ennemis. Dieu vous en récompensera dans son paradis!

Et, plongeant ses regards étincelants dans les yeux de son époux, elle attendit avec angoisse une réponse favorable.

— Béatrice, dit enfin le roi, vous êtes loulepuissante. Rien ne peut vous résister, ni l'orage de la colère qui gronde dans ma poitrine, ni la soif de la vengeance, ni le sentiment du devoir, ni la raison... rien...! Eh bien, faites de vos ennemis ce que vous voudrez : leur vie est dans vos mains.

La reine, ivre de joie, courut à la cour intérieure, et cria aux condamnés qui levaient vers elle leurs mains suppliantes.

— Sauvés! sauvés! Retournezchez vous, pauvres gens, vous êtes libres. Bénissez pour votre délivrance la miséricorde de Dieu et la magnanimité du roi.

Et sans écouter leurs exclamations de joie et de reconnaissance, elle retourna dans la salle de justice et s'élança au cou de son mari.

— Oriand, dit-elle, oh! merci, merci; cet acte de mansuétude chrétienne vous sera payé en contentement de vous-même...

— Je le sens déjà, vous avez raison, mon bon ange, murmura le roi en souriant doucement.

— Venez, maintenant, fuyons ce lieu fatal, et cherchons dans notre amour, dans la conviction de notre devoir accompli, dans la joie de notre miséricorde, le repos que votre esprit avait nerdu.

Le roi, satisfait, quoique encore troublé et songeur, donna l'ordre de suspendre toutes poursuites ultérieures, et se laissa ramener au palais.

Depuis ce jour, une souffrance secrète continua à lui ronger le cerveau; et, quoi qu'il fit pour étouffer ces retours involontaires, il retombait souvent dans de sombres pensées dont il se réveillait comme d'un mauvais rêve, aux paroles encourageantes de sa femme. Était-ce le regret d'avoir été arrêté dans l'accomplissement de sa vengeance?... ou bien la défiance, pareille à une couleuvre venimeuse, s'insinuait-elle dans son cœur par des chemins inconnus ?

Insensiblement pourtant cette fatale impression s'usa presque tout à fait, sous l'influence de la charmante candeur de Béatrice. L'espoir, la conviction que le ciel allait bientôt lui donner le bonheur d'être père entourait à ses yeux d'une auréole de sainteté la mère de ses futurs enfants, et cette auréole la défendait contre le soupçon.

Mattabruna était visiblement triste et désolée. Elle essaya bien de faire croire que les calomnies qu'on avait répandues sur le compte de la reine étaient l'unique source de son chagrin; mais ce qui l'affligeait profondément, ce n'était que Tinsuccès de sa perfide ruse contre Béatrice. Dans les dispositions actuelles du roi, ni Mattabruna ni Marcus n'osèrent réveiller ni attiser de nouveau la calomnie; car cette fois Oriand, pour se venger, n'aurait pas hérité à répandre la mort autour de lui, et qui pouvait savoir s'il n'eût pas cherché ses victimes jusque sur les marches du trône.

Un jour on vit arriver soudain à Harlebeke des envoyés de l'Empereur qui venaient apprendre au roi comment les Bui-gondes et les Lombards avait conclu une secrète alliance avec les Hongrois, pour attaquer l'Empire de deux côtés à la fois. L'Empereur convoquait Oriand à lui venir en aide avec toutes ses forces, chevaliers, hommes d'armes, etc. La chose requérait célérité, et il fallait commencer immédiatement les préparatifs d'une grande guerre qui coûterait probablement beaucoup de sang, et qui pouvait se prolonger fort longtemps.

Le roi, naguère si afTamé de luttes et de périls, parut affligé et effrayé. Le soir, lorsque retiré avec Béatrice dans une des chambres de son palais, il parla de son prochain départ pour l'armée, une larme brillait parfois dans ses yeux tandis que ses paroles laissaient deviner à sa femme qu'il était en proie à une secrète inquiétude, et comme à un sombre pressentiment de quelque terrible malheur.

Bien qu'elle fût près de succomber au chagrin et à la crainte des dangers qu'allait courir Oriand,

ir.

LA SOr.CIÈRE FLAMANDE.

r>«''alrice s'efforrait de le consoler vt de lui domiei' des forces pour reiiiplir son devoir de roi el (\o chevalier. Elle promettail de prier Dieu sans relâche jiendanl son absence, el elle léiiioii.'nail l'ardente convidion que le ciel protéj;er.iit son Ori;in I bien-ainié. Il devait restir le héros invincible d'autrefois, et puiser du roura|:e dans celle douce et consol.inte p«'iisée (ju'à son retour un pelit enfant lui souiirail en lui tendant les bras.

Le langage enchanteur de IJéatrice ranima si heureusement l'esprit du roi, (|u'il accepta avec résignation l'arrêt du sort cruel (|ui le séparait de sa lemme, et hfkta presque galment les préparatifs de sa longue expédition.

iMatlabruna feignit d'é|)rouver une profondi' tristesse à rai)|)roclie du déport de S(tn lib-, et en mètne temps elle accaldait iJéatrice de démonstrations d'amitié et de consolations maternelles. Mais clia(|ue fois (|u'elle pouvait regarder la reine de côté sans èlre vue, un éclair de haine brillait dans ses yeux. Ah ! le roi allait s'éloigner pour longtemps! Héatrice allait rester seule et sans secours, exposée à sa vengeance ! (ju'esl-'ce qui pourrait encore s'opposer à rexécution du projet infernal que la méchante et ambitieuse femme avait forgé avec Marcus ?

Oriand voulait (jne, |)endant son absence, la jeune reine régnât à sa place; mais Béatrice, dont la santé était devenue chancelante depuis (juebiue temps, refusa cet honneur suprême el supplia môme son mari de cmilier à l'ancienne régente, à la reine mère Mattabruua, le gouvernement du pays.

Celle-ci, en cédant au vreu de son fils, obtint de lui que Marcus ne le suivrait pas en Allemagne : elbî affirmait que l'aide et les conseils d un si (idéle et si dévoué serviteur lui seraient d'um- ressource intinie, jtour alléger le poids de la lourde tâche dont elle consentait à se charger.

Le jour du dépari de l'aimée, Oriand recommanda encore une fois sa femme aux soins bienveillants de sa mère, et les serra toutes les deux sur son cceur avec la phn vive tendresse. Il leur dit adieu d'une voix étranglée, puis s'élança à cheval, fit sonner les Iroirpettes, et se mil en route à la tête rie son armée.

Héatrice, d(»nl le cieur battait violemment, suivit de> yeuv le héros tant aimé, aussi longtemps que ses regards puient distinguer le panache rouge qui ondoyait sur son casque éiincclanl. Alors seulement elle fondit en larmes, et s'abandonna à toute son émotion. Klle chancelait sur ses jambes et paraissait près de défaillir.

Maltibriina la soutint et la ramena au palais en lui prodiguant d'hyjjocrites caresses.

Lorsque, (|uelques instants plus lard, elle eut (]uitté Béatrice et qu'elle rencontra son fidèle .Marcus dans une galerie solitaire, elle le tira à part el murmura à son oreille d'un ton triomph:inl :

— Son sort est décidé ! Bien ne peut jilus la sauver... Elle mourra de sa main à lui, chargée de honte el de n)alédiction.

— Ainsi soil-il! répondit Marcus en se frollanl joyeusement les mains.

Sans doute des ennemis secrets avaient attendu le départ du loi pour ranimer le feu couvant de la calomnie contre la reine. Car à peine élait-il parti dejiuis une (juinzaine de jours jiour l'Allemagne, que toule sotte de bruits éiranges commencèrent à circuler dans le peuple sur les a|)parilions nocturnes et les fantômes (|ui, disait-on, se montraient de nouveau autour du palais.

D'abortI on en parla timidement el avec des précautions infinies ; mais lorsfiue fiuelquescourtisans firent pari de ces bruits à Maltahruna, celle-ci, sans manifester la moindre indignation, se contenla de lever légèrement les épaules el laissa supposer qu'elle n'était pas éloignée de se prêter elle-même à de certaines suppositions de ce genre.

Celte aliilude de la cour enhardit dans leur crédulité su|)erstilieuse les chevaliers, el plus encore les bourgeois, el finit par les mettre tellement à l'aise, que tout le monde causait publiquement sur les marchés el dans les rues, de ces mystérieuses el effrayantes appiiriliuns.

L'un parlait de feux-follets et de flammes vertes qui dansaient à l'enlour des tourelles du palais; un autre savait |ierlinemmenl (ju'on avait vu voler dans la chambre de la reine un dragon noir avec (les yeux de feu; un Iroisième avait vu s'agiter derrière les rideaux de la même chambre des ombres de diables et de diablesses.

Et ainsi de suite. On parlait de cent apparitions dilférenlcs, et le plus souvent ces récits confus étaient absolument im|)Ossibles et contradictoires, mais de tontes ces affirmations, il en resta une que beaucoup de gens acceptèrent sinon pour vraie, du moins pour vr.iisenddable : c'est (jue, presque toutes les nuiis,un jetnieet beau chevalier, enveloppé dans un manleau ronge, sorlail de l'apiiartemenl de la jeune reine, r|uillail le palais et disparaissait au milieu du jardin. Ce chevalier ne pouvait être que le diable en personne, à ce que l'on croyait, car les murs et les portes fermées n'éiail |tas des obstacles pour liii,el à l'endioit où il avait disparu, on sentait encore le lendemain une odeur de soufre et de poix; une senlincHe avait même remarqué (|u'il avait le pied fourchu!

Tandis (|n'(m amoncelail ainsi sur la télé de l'innocente Béatrice les nuages d'où sortirait

LA SORCIÈRE FLAMANDE

l'orage qui devait l'engloutir, elle était assise, souffrante et maladive, dans une chambre écartée du palais, attendant le moment solennel où Dieu lui accorderait un enfant et un héritier du Irône. Jusque-là sa plus grande consolation était la tendre affection de Mattabruna qui l'encourageait par toute sorte de bonnes paroles, surtout en lui dépeignant sans cesse l'immense joie dont le cœur d'Oriand serait rempli lorsqu'il recevrait l'heureuse nouvelle...

Le grand jour, croyait-on, était enfin arrivé.

Dans la salle du trône du palais, beaucoup de personnes étaient rassemblées : des chevaliers, des dames nobles et des bourgeois notables, qui, silencieux et impatients, attendaient, avec une curiosité inquiète, l'heure de la solennelle délivrance. Ils épiaient avec des battements de cœur le moindre bruit... mais tout restait tranquille, et un silence de mort régnait dans le palais...

Pendant ce temps, Savary, enveloppé d'un large manteau, était assis dans une petite chambre, près de l'escalier dérobé qui descendait dans le jardin.

Marcus se promenait lentement, en assourdissant ses pas, dans le corridor sur lequel s'ouvrait la porte de l'appartement de la jeune reine. Lui aussi écoutait de toutes ses oreilles; mais depuis longtemps aucun bruit ne s'était fait entendre. Que signifiait donc cet étrange et complet silence?

Tout à coup la porte s'ouvrit, et Mattabruna sortit de la chambre. Elle plaça sur les bras de Marcus un objet enveloppé dans un linge blanc, et murmura :

— Vite, vite, ne faites pas de bruit... Marcus marcha sur la pointe du pied jusqu'à

la petite chambre où se tenait Savary, et lui dit :

— Silence, pas un mot! descendez vite au jardin. Un cheval tout sellé vous attend. Courez ventre à terre, loin, bien loin... Votre fortune est assurée. Mais n'oubliez pas qu'il y va de votre tête.

Il vit Savary descendre l'escalier... et revint à la hâte, avec un sourire triomphant, vers la salle du trône, où il invita par geste les chevaliers et les bourgeois à faire silence, en leur laissant entendre que tout était fini, et qu'ils ne tarderaient pas à recevoir la nouvelle si impatiemment attendue.

En effet, ils entendirent bientôt, au sommet du grand escalier, la voix de Mattabruna qui poussait des gémissements plaintifs. Tout le monde se mit à trembler. Etait-il arrivé un malheur?

Mattabruna parut dans la salle, portant sur ses bras un objet enveloppé dans un linge blanc. Elle était pâle, des larmes brillaient dans ses yeux, et tout en elle trahissait une profonde douleur et un violent désespoir.

Elle s'avança jusqu'au milieu de la salle, et s'écria :

— Oh! malheur, malheur! Plaignez mon fils, votre pauvre roi, dont l'honneur est terni pour jamais. Oh! plût à Dieu qu'elle ne fût jamais venue au monde, celle que la malédiction du ciel a fait régner sur son cœur et sur tout le pays! Voyez, voyez, voilà l'enfant qu'elle donne à votre roi, voilà l'héritier qu'elle donne à la race de vos souverains! C'est affreux, affreux! Je me sens mourir de honte!

Et en exprimant cette effroyable accusation, elle posa sur un fauteuil le paquet qu'elle portait dans ses bras, et le découvrit!...

Tous les assistants reculèrent d'horreur, et frémirent d'indignation.

— Un chien, un chien! s'écrièrent-ils. Un enfant de l'enfer! Maudite soit la reine, la sorcière, la diablesse! Vengeons notre roi et notre pays; il faut qu'elle meure, qu'elle meure sur-lechamp!

Et tous ces esprits crédules, excités depuis longtemps par la calomnie, en vinrent à un tel état d'exaspération et de vengeance, que mille forcenés, tirant leurs épées ou leurs poignards, se disposèrent à monter en masse à la chambre de la reine, pour laver l'injure du roi dans le sang de l'impie Béatrice. Mais un pareil dénouement n'entrait pas dans les projets de Mattabruna.

Marcus avait rassemblé à la hâte une escouade d'hommes d'armes, et fait garder tous les passages qui donnaient accès à la chambre de la reine. Ainsi, les traîtres, après avoir assassiné moralement leur victime, défendaient la vie de la reine contre les violences du peuple furieux, en donnant pour prétexte que nul autre que le roi luimême n'avait le pouvoir de la juger et de la punir. La foule, obéissant à leurs ordres répétés, s'écoula lentement hors du palais.

Une demi-heure après, toute la ville retentissait de malédictions contre la perfide sorcière qui avait imprimé à la couche royale une souillure indélébile !

Dans la même journée on apprit, avec un renouvellement d'horreur, que la femme qui avait assisté la reine dans sa maladie, était morte de peur.

Pendant ce temps Mattabruna était retournée dans l'appartement de la reine avec le jeune chien emmaillotlé pour faire connaître à Béatrice son malheur lorsqu'elle sortirait de son évanouissement.

Elle attendit longtemps, ses yeux étincelanis fixés sur la reine inanimée, et triomphant en ellemême à l'idée de l'inexprimable douleur qui allait atteindre Béatrice... car la malheureuse n'avait

is

LA SORCIKRE FLAMANDE.

pas conscience do ce ([ui s'était passé ol devait croire à sa liontc.

La reine sortit enfin de sa syncope ;et dos «lu'elle eut repris ses esprits, elle tendit les mains, cl s'écria en sonriant teiulreinenl :

— Mon enfant, oli! donnez-moi mon entant, afin qu'il reçoive sur ses lèvres le premier baiser de sa mère.

Mattahruna demeura silencieuse et feignit d'essuyer ses larmes avec son mouchoir.

— Mon enfant, mon enfant ! répéta Béatrice. C'est ici qu'il doit reposer, sur mon sein.

— Paix, paix îpour l'amour di; Dieu, taisez-vous! murmura Matlabruna.

— - Mon enfant, j)lact'z-le dans mes bras, supplia la mère. C'est un lils, n'est-ce pas? Mon cœur,(|ui bal de bonheur et d'orgueil, me le dit...

— Hélas! hélas! quel malheur! gémit Mattabruna.

— M\\ malheur, ù ciel? Est-ce que la mort... Mais non, non, dans le berceau, là sous ce linge, je le vois remuer; il a peut-être soif. Donnez-le moi, je vous en i)rie, donnez-le-moi. Je meurs d'envie de l'embrasser. Ah! ne laissez pas souffrir ainsi une mère!

.Mattabruna se leva et se dirigea vers le berceau. Là, elle s'arrêta, et dit tm versant des larmes qui n'étaient pas feintes :

— Pauvre Béatrice, ce serait un bonheur pour vous si vos yeux ne pouvaient jamais contempler l'enfant que vous avez donné à Oriand. Mais vous le voulez, n'est-ce pas! Je ne puis pas le faire disparaître?

— Le faire disparaître, mon enfant! balbutia Béatrice à demi morte d'anxiété. Ici, vile, donnezle-moi !

Kl Mattabruna, tirant du berceau le linge (|ui le couvrait, m(mtra un jeune chien noir.

— Infortunée Béatrice! dit-elle, ne mourez pas de douleur. Voilà v(»trc enfant.

l'n elTroyable cri de détresse, un cri à déthirerlàme rctcnlil à travers la chambre. Béatrice tomba à la renverse sur son oreiller. La pâleur de la mort se répandit sni' son visni;e, elle ferma les yeux et parut avoir perdu la vie sous la mortelle atteinte de ce coup de fondre.

Mattabruna s'r'ffraya d'abord à cette idée, car il entrait dans ses projets de réserver de plus cruelles souffrances encore à son ennemie; mais elle réfléchit bientôt que, de quelque manière que la reine descendit dans la inmbe, sa mort devait avoir pour conséquence de rendre vacante la place qu'elle occupait sur le IrAne à côté du roi, et par conséquent, c'était elle, Mattabruna, (|ui reprendrait en main le sceptre, peut-être pour toujours.

Béatrice pouvait donc revenir à elle ou rester

dans cette crise, peu importail à Mattabruna. Elle rejeta le chien dans le berceau et se rassit sans rien dire au chevet du lit.

Dans la même matinée, un homme enveloppé d'un vaste manteau chevaucbail au grand trot, par des chemins détournés, vers la Forêt-sans-merci.

Pendant la première heure surtout, dans la crainte de rencontrer des passants, il éperonnait violemment les flancs de sa monture; mais bientôt il arriva dans un pays boisé et peu frayé où il se dit (|iie les voyageurs étaient rares.

Alors il mit son cheval au pas et s'abandonna à ses rêveries et à ses réflexions. Souvent il l'iait dans sa barbe en pensant à la récompense considérable qui l'attendait. Son maître, le chevalier Marcus, et la reine môie elle-même lui avaient promis des trésors et des honneurs. 11 devait être nommé d'abord piipieur dans les équipages de chasse du roi, puis centenier dans la garde du corps. On lui donnerait un château fort; et, comme il était maintenant le confident, le complice de la reine mère, il fmirail par monter, de dignités en dignités, jusqu'au pied des marches du lrùne;car était-il possible de refuser quelque chose à un homme qui pouvait, d'un seul mot, disposer de la vie de Mattabruna et de Marcus?

De temps en temps, cependant, il secouait la tête avec inquiétude. Si le roi venait à savoir quelque chose de cette lâche trahison? llclas, alors le pauvre Savary serait écartelclout vif, et ses membres, réduits en cendres, seraient Jetés aux quatre vents du ciel.

Tandis qu'il envisageait ce côte désagréable du >ort (|in) l'avenir pouvait lui réserver, son attention fut subitement attirée par une colonne de fumée noire et par des flammes qu'il vit s'élever dans le lointain aux environs d'une petite église. Il s'imagina qu'il y avait là tout un village en feu, et retint un moment son cheval pour regarder à son aise.

l'n vieil homme, portant une hache sur ré|)aulc, sortit lies profondeurs du bois et déboucha sur le chemin.

— \'.\\ ! l'ami, que se passe-t-il là-bas? J'entends un bruit de voix confuses. L'église brûle-t-elle? lui demanda Savary.

— Non, seigneur, répondit le bûcheron ; c'est uin> femme qui est condamnée au feu cl qu'on étend sur le bûcher. Les voix que vous entendez retentir jusqu'ici, ce sont les malédictions du peu|ile contre la coupable.

— (jnel méfait a-t-ellc donc commis pour qu'on

LA SORCIÈRE FLAMANDE

la haïsse et la maudisse jusque dans son agonie?

— Elle a assassiné un petit enfant, seigneur.

Savary ne demanda pas de plus amples renseignements. Un frisson glacial avait parcouru ses veines, et il avait éperonné son cheval en étouffant un cri d'angoisse.

Pendant une heure au moins il continua sa course rapide et iiévreuse, avant de se reposer et de remettre de nouveau son cheval au pas.

ir avait déjà pénétré bien avant dans les massifs de la Forêt-sans-merci; pas assez loin toutefois pour que l'ordre de son maître fût exécuté complètement, mais arrivé là du moins il ne courait plus guère d'autre danger que la rencontre de quelque bête féroce.

Pendant cette longue course il s'était remis si souvent devant les yeux l'horrible châtiment de cette femme meurtrière d'un jeune enfant, qu'à force d'y penser, cette pénible impression s'était peu à peu affaiblie dans son esprit et qu'enfin il avait résolu d'accomplir aveuglément et sans pitié la tâche dont il s'était cnargé pour mériter la brillante récotnpense qu'on lui avait promise.

Il entr'ouvrit son manteau et les linges qui enveloppaient l'enfant,

— On dirait, pensa-t-il, que le sort veut me favoriser. L'enfant dort, comme s'il prenait le trot de mon cheval pour le balancement de son berceau.

Il baissa la tête et regarda plus profondément sous son manteau.

— Bel enfant, en vérité, dit-il, et d'une taille peu ordinaire. 11 ressemble vraiment à notre roi, ou du moins il lui ressemblerait, j'en suis sûr. Pauvre petite créature! si tu étais née dans une pauvre hutte, tu te réveillerais maintenant sous les tendres baisers de ta mère... Mais ton front doit porter une couronne, c'est pour cela que tu vas mourir le premier jour de ta misérable vie!... Dors, dors, la mort ne sera pour toi qu'un sommeil sans réveil.

En achevant ces mots il referma son manteau.

— Et moi, moi, Savary, je me suis chargé de tuer cet innocent enfant, le fils de mon roi, et de jeter son corps en proie aux bètes féroces! Si jamais on découvre ce forfait inoui, quel supplice égalera mon crime? Ah! si je pouvais reveiiir sur ma promesse!... mais comment? Maltabruna est toute-puissante : si je voulais la trahir, elle me ferait périr dans les plus cruelles soulfrances... Et d'ailleurs, si je ne tue pas le pauvre enfant, il lïea est pas moins condamné ; rien ne peut le sauver. Acceptons avec docilité et résolution le triste sort qui nous est fait. Plus de réllexions : d'un côté, la fortune et les dignités; de l'autre, le poison, la potence, le bûcher. En avant, en avant!

Il poussa de nouveau son cheval, et suivit au grand trot le cours d'un ruisseau qui coulait à travers la forêt, jus(ju'à ce qu'il jugeât qu'il était arrivé assez loin.

Alors il tourna à droite, traversa avec peine un fourré très épais, et arriva enfin dans une clairière close de tous côtés par des buissons serrés.

Là, il descendit de cheval, et, s'approchant du pied d'un chêne gigantesque, il déposa par terre son fardeau, ouvrit les linges, et contempla une dernière fois en silence l'enfant qui dormait toujours.

11 tira lentement son épée, et l'éleva au-dessus de sa tète; mais il hésitait et tremblait de tous ses membres.

— Allons, allons, pas de faiblesse, murmura-til en se parlant à lui-même. L'enfant d'un roi n'a pas deux âmes. Un seul coup suffit, tout comme

pour l'enfant d'un mendiant Mais que m'ar-

rive-t-il? Il me semble que je ne peux pas frapper. Qui donc retient mon bras?

Et il regarda avec inquiétude derrière lui.

— C'est étonnant, dit-il, une anxiété secrète me paralyse... J'ai vu là-bas une mare profonde. Si j'y jetais l'enfant? Du moins je n'aurais pas à verser son sang, et il ne mourrait pas sous mes yeux.

Mais en ce moment l'enfant s'éveilla. Agitant ses petites mains autour de lui, comme s'il cherchait le sein maternel, il poussa un double cri, assez fort pour être entendu à une certaine distance.

— Vite, vite, grommela Savary. Finissons ce jeu dangereux; sans cela je finirai par me trahir.

Il revint près de l'enfant, s'agenouilla devant lui, lui ferma la bouche de la main gauche, et leva son épée de la main droite pour fendre la tète de la pauvre victime

Tout à coup un animal grondant lui sauta sur les épaules avec tant de violence qu'il tomba la face contre terre. Il se releva cependant et recula de quelques pas pour se défendre contre [e monstre qui ressemblait à un grand loup.

L'animal ne lui laissa pas le temps de respirer, car à peine eut-il fait un mouvement pour lever de nouveau son épée, qu'il sentit des dents longues et pointues s'enfoncer dans ses chairs et lui écraser le poignet.

Savary, fou de terreur, laissa tomber son arme, et voulut sauter à cheval pour se dérober par la fuite aux atteintes de son redoutable ennemi. Mais le cheval, aussi effrayé que lui, courait déjà bien loin à travers le bois.

Avant qu'il eût fait dix pas l'animal s'était de nouveau précipité sur lui, l'avait saisi par le cou, et jeté par terre où il se mit à lui dévorer la gorge avec rage. Le sang qui lui remplissait la bouche l'empêchait de crier à l'aide.

LA SOIICIÈRE FLAMANDE.

Tout à coup il vit apparaître dans la clairière un vieillard à cheveux {jris enveloppé dans une longue houppelande de drap j^rossier et usé, 01 qui portait à la ceinture une corde avec un petit crucifix de bois. C'était probablement un ermite.

Le nouvel arrivant poussa un cri d'efl'roi, et s'écria, en courant au secours de Savary :

— Ilold, Bold, (jue fais-lu? Arriére, paix!

Et le chien, — car c'était un chien-loup apprivoisé, — se traîna en rampant aux pieds de son maître, s'assit sur ses paitcs de lierriére, et se mit à hurler, comme pour lui laire comprendre que sa colère était injuste.

L'ermite s'agenouilla au|)rés de Savary évanoui, lui releva la têlc, lui lava la figure avec de l'eau qu'il portail dans une gourde de grès pendue à sa ceinture, lui donna à boire, et s'elTorça do le faire revenir à lui.

Au bout d'un instant il y |)arvint. Savary ouvrit les yeux et considéra, stupéfait et gémissant, le vieillard qui lui adressait de si douces et de si léconlorlanles paroles.

— Oh! merci, qui (|ue vous soyez! murmurat-il, mais, mon Dieu... tout espoir de vie semble perdu pour moi : oui, je le sens, le froid de la mort se glisse déjà jusqu'à mon cœur!

— Malheureux ami! dit l'ermite, vous avez sans doute attaqué mon chien; car Bold est incapable de se porter, sur une personne inoiïensive, à des

— Écoutez-moi, je vous en prie, interrompit Savary d'une voix suppliante. Votre chien est un instrument de la vengeance céleste. IMiisse-t-il y avoir encore là-haut quelque miséricorde pour moi! Je me icpens; laissez-moi me confesser à vous, et donnez à un pauvre pécheur l'absolution et le pardon au nom de Dieu. Peut-être... qui sait? Ah ! penchez votre tête vers moi, et écoutez... sinon, il sera trop tard.

L'ermite, touché de cette prière solennelle, approcha, sans rien dire, son oreille de la bouche du mourant.

Savary lui raconta, à nuds pntrorou|)és, et en entremêlant son récit de douloureux soupirs et de larmes amères, l'histoire de Béatrice et de Mattabruiia, et lui dit comment son maître Marcus, (oinpiice de la reine mère, l'avait chargé d'aller tuer l'enfant dans la F'orél-sans-merri, et comment le chien-b>u|i, envoyé par la divine iMovidence, avait sauvé l'enfant en l'att.Kinant lui, le meuririer, au moment mémo où il levait son épée pour fendre la tète au pau\re innocent... H demanda à l'ermite sa bénédiction et ses prières. H reconnaissait que malgré son profond repentir il méritait de brûler dans les flammes éternelles de l'enfer; mai^

à présent qu'il s'était confessé, il ne mourrait pas sans quelque espérance en la bonté infinie de Dieu.

Épuisé par l'effort (|u'il avait dii taire pour achever ce long récit, il laissa retomber sa léte en arrière et demeura immobile et râlant.

L'ermite essaya d'arrêter son sang et le consola en même temps eu lui faisant es|)érer (|ue sa blessure ne serait pas mortelle. Il ajouta que pour attirer sur lui la miséricorde divine, il voulait réparer au plus tôt le mal déjà fait par Savary, en reportant immédiatement l'enfant à llarlebeke, et en le rendant à sa mère.

Ces dernières paroles parurent elTrayer le mourant. L'n frémissement convulsif parcourut ses membres, et rouvrant ses yeux, il murmura d'une voix alfaiblie :

— A llarlebeke? Oh non, non ! ce serait tuer l'onfant ! Mattabruna est toute-puissante. Dût-elle le tuer elle-même... et vous aussi... et tous ceux qui connaissent quelque chose de sa trahison... Mon c(eur se glace... Ah ! sauvez l'enfant... Tenezle caché... Adieu, je meurs !...

L'ermite joignit les mains, courba la télé en soupirant et dit une prière pour la pauvre âme en peine qui avait commencé son voyage vers l'éternité.

— Bold ! s"écria-t-il en se relevant, viens ici, mon fidèle compagnon ; j'ai été injuste envers toi.

Le chien sauta sur sa poitrine, et lui lécha les mains en agitant la queue, pour remercier son maître de son approbation.

L'ermite resta encore quelques instants en contemplation devant le corps de Savary.

— Les bêtes féroces ne vont |)as chercher leur proit! au milieu du jour, murmura-t-il d'un air pensif. Allons d'abord à l'enfant qui doit être couché là-bas au pied du grand chêne.

— Le chien courut en avant comme pour lui montrer le chemin. Au surplus, cela n'était pas nécessaire, car on entendait crier l'enfant de loin.

Bientôt le vieillard le vit lever ses petites tnains, il pressa le pas et s'agenouilla devant la petite créature. Celle-ci, à force décrier, était devenue presque bleue. L'ermite en fut effrayé : il songea que l'enlànl n'avait |)as encore re^u les eaux du baptême. Il prit sa gourde degrés, versa de l'eau dans le creux de sa main, prêt à rendre l'enfant chrétien par cette ablution; mais une difficulté l'arrêta. (Juel nom donnerait-il à ce descendant des rois V

— Une inspiration du ciel ! dit-il en levant les veux vers la voûte céleste. H est couché sous les rayons éclatants «lu soleil; que cette (jL'uvre

LA SORCIEHE FLAMANDE.

Elle portait sur ses bras un enfant. (Page 23.)

admirable du créateur soit témoin de ce qui se passe ici : nommons l'enfant Hélie.

Et, aspergeant d'eau la petite tête du fds d'Oriand, il prononça les paroles sacramentelles :

— Hélie, je te baptise au nom du Père, et du Fils, et du Saint-Esprit.

Alors il prit l'enfant dans ses bras, l'embrassa avec tendresse, et le porta à travers le taillis, jusqu'à ce qu'il atteignît une partie moins épaisse de la forêt, où une petite rivière coulait entre deux rives verdoyantes.

Au bout de cette étroite plaine s'élevait une sorte de maisonnette, construite grossièrement de branches d'arbre et d'argile, et sur la façade de laquelle se dressait une croix.

C'était la demeure solitaire de l'ermite qui, entendant bêler une chèvre, s'écria en souriant :

— Ah ! ah ! Griselle, lu veux sortir ? D'autres

soins m'occupent maintenant. Tais-toi, tout à l'heure tu iras dans la prairie. Maintenant il n'ust pas encore temps !

A ces mots il entra dans son ermitage, s'assit sur un banc de bois, et prit une écuelle de terre remplie de lait.

Le pauvre homme se trouva dans un grand embarras, ne sachant pas comment s'y prendre pour désaltérer l'enfaut, car celui-ci ne pouvait pas boire à même l'écuelle, et quand on lui mouillait les lèvres avec le doigt, il fermait la bouche et se mettait à crier.

Le chien, assis sur ses pattes de derrière, regardait curieusement ce que faisait son maitre. Tout à coup l'animal se prit à aboyer.

— Tu as pitié de moi, n'est-ce pas, Bold ? dit l'ermite. Va, tu as bien raison ; mon front est trempé de sueur. Ce malheureux enfant devra-t-il donc mourir de faim et de soif sur mes genoux ? 0 mon

LA SOUCIERE FLAMANDE.

Dieu, inspiiez-inoi, doiuiez-iuoi conseil!... Ah! peut-èlre; qui sait?

Il coucha reiiraiit sur une peau de renard, ouvrit une petite porte, et s'écria :

— Griselle, liriselle, viens!

Une chèvre blanche, tachetée de «iris, sortit de sa petite étableen sautant et en gambadant.

L'ermite la caressa, et la plaça sur la peau de renard à côté de l'enfant qui, au bout d'un instant étanchait sa soif à longs traits sans que la chèvre m la moindre rcsistance; au contraire elle paraissait prendre plaisir à cette manière plus naturelle d'être délivrée de son lait.

L'ermite contempla ce spectacle avec un sourire triomphant, et en se frottant joyeusement les mains.

— Ktrange mère pour un fils de roi ! muimurat-il. Béni soit le bon Dieu qui m'a inspiré ce moyen; sans cela, mon pauvie llélie, c'en était bientôt fait de toi; tandis que maintenant, tu vivras.

Il prit un outil qui ressemblait à une bêche usée, le mit sur son épaule, et dit à son chien, en sortant de sa cellule :

— Bolil, fais bien allention. Tu veillleras sur la chèvre et sur l'enfant jns(|u'à mon lelour.

Le chien fit entendre un aboiement bref, pour dire qu'il avait compris.

Lors(jue le vieillard arriva à l'endroit où il av.iil laissé le corps de Savary étendu sur le dos, il se mit à creuser au plus vite une tombe.

Quand il eut lini ce travail, il sagenuuilla, marmotta (|uelques oraisons sur le mort, le descendit dans la fosse qu'il referma, et y planta une croix faite de deux branches de chêne.

Alors il retourna à son ermitage, et lâcha la chèvre (jui alla en sautillant brouter l'herbe drue sur les bords du petit ruisseau, puis il prit sur ses genoux l'enfant qui s'était endormi de nouveau.

C'<'st alors seulement que son allention fut attirée par UQ lion couronné arlislement brodé en soie rou^e dans un cf)in du linge blanc dans lequel l'enfant avait été envelo|ipr. Il se [tromit de garder soigneusement cet objet (|ui pouvait, au besoin, servir de preuve pour établir l'origine royale d'Hclie.

Cette circmislance fit f|u'il sf demanda de nonveau s'il ne ferait |ias mieux dallera Ilarlebeke et d'v tout révéler. .Mais le roi était en Allemagne, à ce que lui avait dit Savary mourant, et Matlabruna, quisouhaitait vivement la niorl de l'enfant jouissait d'un pouvoir sans bornes.

D'ailleurs, plus il regardait le petit Délie, plus il se sentait plein dune secrète affection pour la noble et malheureuse créature. Et bientôt il lui sembla que s'il devait le perdre, il le pleurerait

comme un père à (|ni on arrache son enfant.

Dans son irrésolution, il prit le parti de recourir à la prière, avec l'espoir que leciel enverrait la lumière dans son esprit incertain. — 11 posa l'enfant sur la peau de renard, et s'agenouilla devant une espèce de crucilix ([u'il avait érigé dans le fond de sa cellule.

Il resta longtemps, la têle courbée sur sa poitrine, absorbé dans la prière. Alors il se leva et dit à son chien :

— Dold, l'enfant reste avec nous. C'est la volonté du ciel. J'élèverai llélie dans la crainte de Dieu; et si c'est la volonté du très-Haut qu'il ne porte jamais sur cette terre la couronne de la puissance et de l'autorité, il portera du moins dans le ciel la couronne de la vertu et de la béatitude. Dold, le pauvre enfant ne peut pas rester tout nu. Je vais lui faire une chaude robe de peaux de lapins. Ainsi, mon bon Dold, en chasse, en chasse !

Le chien aboya trois fois et disparut dans la foret.

Dans une vaste plaine, sur les bords du Danube, l'armée de l'Empereur était campée depuis près de quinze jours; on attentlait que les Hongrois vaincus se remissent en campagne avec de nouvelles forces. Les tentes des troupes impériales, et les pavillons de leurs chefs, remplissaient toute la vallée sur une lieue de largeur.

Le roi Oriand avait établi ses hommes dans un château fortifié dont les murailles et les tours dominaient tout le campement.

A peine, ce jour-là, le soleil avail-il paruàThorjzon, qu'Oriand se promenait vivement, de long en large, dans la grande ^alle du château fort, en se parlant à lui-même avec beaucoup d'animation.

Il (levait être excité |)ar des idées d'une nature riante; il relevait la léte avec fierté, et ses yeux noirs brillaient de joie.

11 était réellement beau et imposant ainsi. Non seulement ses membres puissamment musclés, et son regard étincelant attestaient une fr»rce corporelle et un courage peu ordinaires, mais (juand il s'approchait des armures d'acier dressées de distance en distance contre les murailles, sa taille dépassail de plusd'un pied celle du plus |)uissant chevalier.

De temps en temps il s'arrêtait, comme |i(»ur saisir un bruit lointain; mais n'entendant rien (ju*^ l'appel éclatant des clairons et les hennissements des chevaux, il reprenait sa promenade avec une visible impatience.

KuUn il se laissa tomber sur un fauteuil, près de la table, en poussant un |Mofond soupir. Ses

LA SORCIÈRE FLAMANDE

lèvres se contractèrent en un sourire amer, comme si une réflexion désagréable lui venait tout à coup à l'esprit.

Mais son visage s'étant peu à peu rasséréné, il frappa trois coups sur la table avec la croix de son épée.

Sur le seuil de la porte parut le vieux Warnfried de Driesthem qui avait gagné, depuis peu de temps, toute la confiance du roi, et qui était devenu, pour ainsi dire, son ami de cœur.

— Vous m'appelez, seigneur?

— N'est-il pas arrivé des messagers cette nuit? demanda Oriand.

— Pas la moindre nouvelle, seigneur roi, répondit le nouveau venu.

— Et cependant, Warnfried, s'il n'est pas arrivé de malheur là-bas, je dois être devenu père depuis un mois.

— Il faut à peu près ce temps-là pour venir d'Harlebeke jusqu'ici. Les messagers peuvent avoir rencontré en route des obstacles qui les auront retardés... Et, d'ailleurs, si le seigneur roi se trompait dans son espérance? Cela est dossible.

— Oh! non, Warnfried, je suis certain de la chose. Et, qui plus est, c'est un fils que le ciel m'a donné : le plus bel enfant que l'on ait jamais vu!

— J'en remercie Dieu et je vous félicite, seigneur roi, murmura le vieux chevalier d'un air de doute. Le roi a donc reçu cette nuit des nouvelles d'Harlebeke?

— Une révélation de là-haut! répondit Oriand en levant vers le ciel ses yeux où rayonnait la joie. J'ai vu mon enfant, et j'ai déposé un baiser sur ses lèvres.

— Vu? vous avez vu votre enfant? demanda Warnfried stupéfait.

— Oui; asseyez-vous là, près de celte table, et partagez ma joie. Cette nuit, pendant que je dormais, il m'a semblé qu'une vive lumière éclairait ma chambre. Dès que mes yeux furent habitués à cette clarté extraordinaire, je vis tout à coup Béatrice s'approcher de moi, plus belle encore qu'elle ne m'était jamais apparue, elle qui est la beauté même, n'est-il pas vrai? Elle portait sur ses bras un enfant qu'elle me présenta, en s'écriant avec une joie triomphante : — Oriand, Dieu a béni notre union; tu es père, tu as un fils, un héritier de la couronne! Voilà notre enfant. Donne-lui le premier baiser! — Je contemplai mon fils; il était grand et fort; son visage était un heureux mélange de mes traits et de ceux de ma Béatrice bien-aimée. Fou de joie et d'orgueil, je serrai mon fils dans mes bras. L'émotion fit évanouir ce beau rêve; quand je me réveillai, tout avait disparu.

— C'est étrange! murmura le chevalier. Sf:raitce Dieu lui-même qui, par cette vision nocturne, vous envoie l'heureuse nouvelle?

— J'en suis convaincu, Warnfried. Dès ce moment il ui'a été impossible de fermer l'œil une minute. Je crois fermement qu'aujourd'hui même il vous arrivera des messages d'Harlebeke; et, depuis l'aube du jour, il me semble que chaque bruit me les annonce ! Ah! que ne suis-je déjà de retour dans mon palais pour voir réellement mon fils et pour bénir Béatrice! Comme je vais l'aimer et l'honorer, elle qui était déjà auparavant la lumière de mes yeux, et qui est devenue maintenant la mère de mon enfant? Par ma couronne, quiconque oserait encore prononcer une parole outrageante contre elle, encourrait des peines terribles.

— Qui voudrait le faire, seigneur roi? qui l'oserait? Notre reine esl bonne et vertueuse comme un ange.

— La calomnie est un mal dont on ne sait comment venir à bout, grommela Oriand; on ne peut pas plus l'extirper que les mauvaises herbes; il en reste toujours quelque part un bout de racine. Si Béatrice ne m'avait pas retenu, j'aurais peut-être étouffé toutes les vipères dans un vaste bain de sang!...

— Seigneur roi, ne laissez pas assombrir votre esprit par ces amères pensées. Ces tristes rumeurs sont pardonnées et oubliées.

— Non, hélas! non, Warnfried. Moi-même je ne peux pas les oublier; et quoi que je fasse pour arracher de ma mémoire ces douloureux souvenirs, ils se représentent parfois encore à mon esprit d'une façon si importune et si précise que mon sang bout dans mes veines...

— Seigneur, écoutez ! que signifient ces sons du cor qui retentissent? s'écria le chevalier en marchant vers la fenêtre avec une joyeuse surprise.

— Des nouvelles, des nouvelles d'Harlebeke! dit Oriand qui s'était levé tout à coup.

En effet, un huissier vint annoncer qu'une dizaine de personnes, se disant chargées dun message pressé pour le roi, demandaient la permission d'être admises en sa présence.

Oriand donna l'ordre de les introduiie immédiatement.

Lorsque les messagers parurent dans la salle, le roi, poussé par son impatience, fut sur le point de courir à leur rencontre; mais je ne sais quel triste pressentiment le retint, et le fit même reculer avec un frémissement secret. Il regarda en silence les messagers qui de leur côté hésitaient à s'approcher de lui.

Ils étaient au nombre de douze; à leur tèio se

LA SOUCIEHK 1 LA.MANUt:.

irouv.iieiit Marciis et le vieux Conrad, le chef des l'clievius de la ville d'Ilarlebeke.

(;e(]iii avait produit sur le roi une impression pénible et iinjuirlanle, c'étaient iesvisaj^es alllijjés de tous ces envoyés. Marcus et quelques autres avaient même les yeu\ pleins de larmes.

— Eli bien, Maicus, demanda Oriand, vous m'apportez de mauvaises nouvelles, n'est-ce |»as/ Mon pauvre enfant est-il mort!

Le chevalier secoua la tète en signe de dénéiration.

— La reine?...

— Hélas, hélas! gémit Marcus en cachanl sa ligure dans ses mains.

— Parlez, parlez, je le \eux! ordonna Uriand avec impatience. Votre silence me torture cruellement.

— Seigneur roi, balbutia .Marcus, ma bouche se refuse à vous faire celte triste révélation. M(mi altachemenl, mon respect pour vous, ma pitié pour votre malheur...

i^a parole semblait expirer sur ses lèvres ; on eût dit ([n'une angoisse su[iréme le prenait à la gorge et l'empêchait de parler. 11 ne lui resta, en apparence, que la force de désigner son \ieux compagnon Conrad.

— .Mon malheur? s'écria Oriand. Sni- votre vie, Conrad, dites-moi (luelle catastrophe m'a frappé.

— Je remplirai auprès de vous le message dont votre honorée mère m'a chargé, répondit le vieillard avec une lé.^ère hésitation ; mais, seigneur roi, ce que j ai à vous apprendre est si terrible, que d'abord je vous demande la promesse que vous ne vengerez pas sur nous, messagers de malheur par devoir, la colère et la soulfrance que vous allez éprouver (}uand vous saurez ce que j'ai à vous apprendre.

— Parlez donc, accomplissez votre message, sur-le-champ, sans détonr, dit le rei en frappant du pie<l le sol de la .salle avec tant de violence que les murs en tremblèrent sur leurs fondements.

Le vieillard se taisait cependant et courbait la tète.

— Allez, je vous pardonne davan( e ut je promets (le vous écouter avec calme, dit le prince, (jui savait bien que Conrad était un homme courageux (|ui ne se laissait pa> intimider par de dures

. paroles.

— Seigneur roi, dit le \ieillard, tout votre royaume retentit de cris de douleur; partout on voit couler les larmes, larmes de désespoir et de honte; partout >'élevent des malédiclsons c(mtre celle (jui a déshonoré notn- souverain et sa couronne...

Les yeux du rm i oniineiiraiejil a luicer des

éclairs; il se tordait les mains, grinçait des dents; mais gardait pourtant le silence.

— La reine vous a donné un enfant, poursuivit le vieillard, mais, o ciel, seigneur roi, comment ma bouche prononcera-t-elle le mot terrible... Mon cœur tremble dans ma poitrine... et cependant, il faut bien (jne quelqu'un remplisse ce triste devoir... cet enfant, ô mon roi, cet enfant était... un jeune chien.

L'n cri de rage folle déchira la |)oilrine du roi et retentit dans la salle. Il tira son épée et s'élança vers le vieux Coniad, en s'écriant avec un rugissement rauque :

— Un chien! Mon enfant un chien! Tu mens, monstre! Je laverai celle injure dans ton sang ! Tu mourras! Qu'on appelle le sénéchal et les bourreaux!

— (]almez-vous, calmez-vous de grâce, seigneur roi, dit le vieux Warnfried d'une voix suppliante; vous avez donné votre parole de roi ; elle est sacrée. Les messagers renjplissenl le mandai dont votre mère les a chargés.

— Ils mentent! hurla Oriand écumant. Gardes! que pas un ne (|uilte cette salle; vous répondez d'eux sur votre tète.

Et les hommes d'armes ramenèrent de force ceux qui, gémissant de terreur, avaient déjà pris la fuite.

— S'd vous plaisait d'entendre les envoyés, dit Warnfried, peut-être pourriez-vous découvrir ce; (|u'il y a de vrai ou de faux dans celte incroyable nouvelle. Une fois en état de discerner (|ui est coupable, oh! alors (jue votre vengeance soit implacable; car il n'y a point de doute que (|uelqu'un vous a trompé et frappé d'une sanglante injure... mais «jui.'' Voilà la (|ueslion.

Ce froid raisonnement donna le temps à Uriand de dompter i'irritiilion de ses nerfs, et il redevint, selon son habitude, subitement calme, du moins en apparence , car l'orage, pour être renfermé dan son sein, n'en grondait pas moins \ioleminent.

— Vous avez raison, Warnfried, inurniura-t-il; un roi doit èlre un juge et non |tas un bourreau. Kh bien, (lu'on terme la porte de la salle. J'ouvre l'audience, et je veux examiner l'affaire mûrement et de sang-froid. Faites avancer les messagers.

11 s'approcha de la table, [iril place dans un fauteuil et laissa IoiiiImt sa tête sur sa main, tandis <|u'il regardait dans le vide en souriant convulsivement.

Les messagers s'avancèrent, pâles et tremblaiils d'eiïroi; seul le vieux Conrad |)arais.>,ail sans crainte, bien qu'il vint à peine d'échajqter à la mort.

Marcus avait la tite appuyée contre un des piliers

LA SORCIÈRE FLAMANDE

de la salle, versait des larmes, et paraissait plongé dans une douleur immense.

— Ma mère vous a envoyés, dit le roi. Vous remplissez votre mission. Ce que vous m'avez annoncé est si affreux, si inouï, que l'agitation de mes sens ne doit pas vous étonner. Maintenant c'est fini. Personne de vous n'a rien à craindre, et il ne vous sera fait aucun mal. Je veux tout savoir, tout! Vous, Conrad, qui êtes un homme sage, prenez la parole le premier et ne me cachez rien.

— J'obéis à votre volonté, seigneur roi, dit le vieillard. Dès le premier mois, après votre retour de Van Halkyn, beaucoup de personnes prétendaient avoir vu des apparitions étranges s'envoler nuitamment par les fenêtres de la chambre de la reine. Quelques-unes ont expié cette révélation sur le bûcher; mais si le feu peut tuer les hommes, il n'a pas le pouvoir de tuer la vérité...

Le roi fit entendre un grondement sourd, mais il se calma aussitôt, d'après les conseils et les supplications de Warnfried qui était assis à côté de lui.

— Ne faites pas attention à ma légitime indignation, Conrad, dit-il. Continuez sans crainte.

— Depuis lors, ô mon prince, reprit le vieillard, la voix du peuple n'est plus parvenue jusqu'à vous, pour vous apprendre ce qui se passait; sans cela vous auriez su que chaque nuit le diable lui-même, sous la figure d'un jeune et beau chevalier, pénétrait à minuit dans la chambre de la reine, et en sortait sur le coup d'une heure.

— Le diable? répéta Oriand en riant d'un rire ironique, mais en pâlissant toutefois, comme s'il était frappé d'une terreur soudaine.

— Oui, le mauvais esprit. Beaucoup de personnes l'ont vu, entre autres Barwolf, qui est ici à côté de moi.

— En effet, seigneur roi, répondit le chevalier désigné, je l'ai vu, et je ne suis pas le seul : il y en a cent autres. Et on pouvait s'assurer bien facilement que c'était le diable à ses yeux flamboyants et à ses pieds fourchus.

— Après, après? s'écria Oriand qui se faisait une extrême violence pour se contenir.

— Vous devinez le reste, ô mon prince, reprit le vieux Conrad. Le peuple crie vengeance contre la reine qu'il accuse de sorcellerie et de commerce avec les esprits infernaux. Dieu, pour la punir, a rendu sa honte publique... JNous étions tous réunis, le cœur palpitant d'espérance, prêts à saluer par nos vivats et nos cris d'allégresse la naissance de votre enfant... lorsque hélas!... éternelle honte pour vous et pour notre pays! votre mère fondant en larmes et faiblissant sous le poids de sa douleur, nous a présenté un monstre noir, un fils de l'enfer, que nous avons étouffé avec terreur et avec horreur.

— Pour oser produire d'aussi épouvantables accusations, vous devez être bien certains, tous, que vous dites la vérité, dit Oriand avec un ricanement amer. Vous comprenez bien que si cela était faux, pas un de vous n'échapperait aux plus affreux supplices, n'est-ce pas?

— Seigneur roi, nous tous qui sommes ici réunis devant vous, nous sommes témoins. La femme qui soignait la reine est morte de peur au premier coup d'œil qu'elle a jeté sur le monstre. Je suis l'organe de tous vos fidèles sujets. Nous exigeons la mort de la sorcière. Que son sang coupable lave, autant qu'il est possible, la souillure de votre couronne!

— Oui, oui, la mort, la mort pour la sorcière impie, pour la compagne du diable! s'écrièrent les autres envoyés.

Le roi demeura un instant silencieux et les yeux cloués au sol; il paraissait se parler à lui-même, car ses lèvres remuaient. Comme il tenait la main sur son épée dont il serrait convulsivement la poignée, les envoyés se remirent à trembler, craignant un nouvel accès de son aveugle colère, et les moins courageux regardaient déjà du côté de la porte pour se soustraire au danger par la fuite.

Mais le prince releva la tête, et, se tournant vers Marcus, il lui demanda tristement :

— Ma douleur, l'injure faite à votre roi, vous affligent, n'est-ce pas? Marcus, vous êtes mon serviteur dévoué, mon ami; n'avez-vous aucune parole de consolation à m'adresser? Pas un mot pour excuser, pour justifier la reine?

— Ah! je vous en prie, permettez-moi de me laire, seigneur roi, dit Marcus en joignant les mains d'un air suppliant. La vérité est trop affreuse.

— Lui aussi, ô ciel! gémit Oriand à voix basse. Et par un dernier et puissant eflort, ayant réussi

à maîtriser sa douleur, il ajouta :

— C'est bien. Allez tous trouver mon maître d'hôtel et dites-lui qu'il vous serve comme il convient; si j'ai besoin de vous, je vous ferai appeler... Warnfried, fermez la porte de la salle derrière eux.

Le chevalier emmena les envoyés, et, après avoir fermé la porte derrière eux, il revint au milieu de la salle... Mais alors il laissa échapper un cri de douloureuse surprise. Oriand, le fort, le courageux, l'héroïque Oriand était couché, la tête sur la table, versant un torrent de larmes, et gémissant comme un enfant!

Warnfried essaya de le consoler; et comme le chevalier croyait à la vérité de la terrible nouvelle, il se disposa à exciter la colère du roi contre Béatrice, convaincu qu'il pouvait alléger sa douleur en tournant sa pensée vers la vengeance à tirer de la coupable.

Mais, pour le moment du moins, Oriand y

LA SOllCIKUE FLAMANDE.

paraissait insensible, car toutes les paroles (juil pntnourail à travers ses larmes brûlantes étaient (les plaintes sur la perle de sa connaiice en Béatrice et sur la rupture de la douce chaîne (r;inu)ur dans L-npielle il avait trouvé le bonlieur de sa

vie.

Perlide el infâme calomnie ! s'écriail-il.

Béatrice, la pure, la pieuse Béatrice, une sorcière ! Non, ([uand je le verrais de n)es yeux, je ne pourrais pas le croire!... Kl vous, Warnlried, I vous (jui honoriez la reine et lui étiez dévoué, i croyez-vous donc à la vérité de cette affreuse I accusation? 0 ciel, vous aussi? Vous me faites I signe que oui?

1 — Seii,Mieur roi, répondit tristement Warnfried,

l'espril malin est sans cesse aux aguets pour tourmenter et tenter la faiblesse buinaine. Des piè-es et des malélices tels (jue ceux qu'il vous a tendus ne sont pas rares.

— Ainsi vous croyez réellement que Béatrice, par des sortilèges ou avec l'aide du diable, m'au-

' rait ensorcelé et trompé?

t — Des centaines de |iersonnes affirment l'avoir

i vu, el s'exposent à votre vengeance pour témoi- ! gner de la vérité. Parmi ces personnes il y a votre ' propre mère, et le chevalier Marcus, votre fidèle ' serviteur. Kt la femme qui soignait la reine, n'est-elle pas tombée morte de peur, à la vue du monstre, fruit de ce commerce infernal? Je donnerais volontiers ma vie pour être certain (|iie l'accusation est l'o-nvre de faux témoins, d'ennemis de la reine. .Mais, seigneur roi, connaissezvous quelqu'un au monde qui soit l'ennemi de la reine?

— Non, personne, personne ! s'écria le roi avec éclat. Ce serait donc la vérité ? Malédiction ! Que faire! Tremper mes mains dans son sang? Ah? ce serait comme si je perçais mon propre cœur !

— Non, seigneur, je ne ferais point cela, dit le sage Warnfried. .le ne doute nullement de la culpabilité (le la reine; mais le jugement des hommes est toujours faillib-lc. Enfcriuez la reine dans une forteresse et laissez-la, si elle ne prouve pas son innocence, sé|)aréc dn monde entier. Unir ses jours dans le deuil et dans les larmes.

Le roi resta pendant (juclques moments absorbé dans ses pensées. Les larmes jaillirent de nouveau de ses yeux. Il était \isiblc (jn'il soutenait en luimême une lutte suprême et qu'il comballail sa propre irrésolution. Son ca-ur profondément Messe le poussait à exercer une vengeance impitoyiible; mais pcnlre Héalrire ! Ne pins jamais puiser le bonheur de sa vie dans ces yeux aimants et purs comme la source la plus limpide! Benoncer à tout ce qu'il avait rêvé .lepuis le premier

jour où il lavait pressée sur son cœur, si chaste et si radieuse !...

.\ la lin cependant l'amour succomba dans cette allreuse lutte.

il se leva et dit à son confident :

— Warnfried, vous me crovez faible, n'esl-ce pas? Cela vous élonne (|ue je n'aie pas encore juré cent fois la mort de celle qui m'a séduit et fasciné? Vous me croyez insensible à l'ineffaçable llélrissure dont elle a souillé ma couronne ? Kh bien, vous vous trompez. C'est l'excès de ma fureur, de ma douleur ({ui me fait paraître calme... Mais attendez, un orage terrible s'amoncelle dans mon cceur. La tempête éclatera, et alors, malheur à la perfide, à la trompeuse ! .Ma vengeance la frappera et la brisera comme la foudre : elle mourra.

— One Jvotre volonté s'accomplisse? murmura Warnlried.

— Allez de ma jtarl trouver l'empereur, di Oriaiul. Apprenez-lui (ju'nne affaire urgente et de

a plus haute impcwlance me rajjpelle dans mes Etats, Je laisserai mon armée à son service, sous le commandement dn maréchal, et je ne prendrai avec moi que ma garde du corps. Faites savoir au commandant de cette garde (juil ail à faire immédiatement tous ses préparatifs pour noire départ.

Warnfried sortit pour aller exécuter les ordres dn roi.

Lorsqu'il eut disparu, Oriand se laissa tomber sur un siège et s'écria avec un accent profondément désolé.

— Béatrice ! Béatrice ! est-ce là le |)rix de mon amour sans bornes? Uh ! lu mourras, tu mourras de ma main !

Il y eut un moment de silence, puis il s'écria de nouveau :

— Te perdre, te perdre ! ô Dieu, laissez-moi succomber à ma douleur ! Changez ma honte en un poison moilel. Je vous en supplie, faites-moi mourir; que mes yeux ne la voient plussur cette terre maudile !

Il cacha sa figure dans ses mains et demeura longtemps ahlmé dans de terribles méditations.

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