LA CHASSE
Le jeune homme poussa un cri de triomphe.
— Vivat! vivat! s'écria-t-il. Qu'on selle Oura- (janmon meilleur cheval! Qu'on détache les chiens! A nous, à nous, le cerf dix cors.
Il embrassa encore une fois sa mère, monta à la chambre de son père pour le serrer dans ses bras, et redescendit en toute hâte dans la cour, où il entendait les hennissements de son vaillant coursier au milieu des aboiements des chiens et des appels retentissants des cors qui sonnaient le départ.
Il sauta en selle, excita son cheval de la voix et de l'éperon, et se dirigea au petit galop vers la porte en criant :
— Qu'on me suive? Marche à la forêt d'Ever. En avant, en avant !
Il passa le pont avec la rapidité de l'éclair, et s'élança à travers les prairies, suivi d'une douzaine de piqueurset d'une meute ardente de chiens dont les aboiements furieux résonnèrent en écho jusqu'aux extrémités de la plaine.
Wilfried était heureux; il riait, il respirait à pleins poumons, il agitait parfois les mains en l'air, et mêlait ses cris de joie aux abois frénétiques de ses limiers.
Après une demi-heure de cette course folle, on approcha de la lisière de la forêt. Le jeune homme se vit alors contraint malgré lui de ralentir son premier élan, parce qu'il ne savait pas dans quelle direction se trouvait le gîte du cerf. Il se fit donc précéder de deux veneurs pour lui montrer le chemin, et les suivit non sans de vifs battements de cœur.
Après avoir marché pendant quelque temps à travers une futaie très serrée, ils arrivèrent dans une clairière entourée de jeunes taillis.
— Haro! haro! hali ! hala! cria-t-on de toute part, et les chevaux reçurent de l'éperon dans le ventre, et les chiens éclatèrent en abois enragés, et les chasseurs dressés sur leurs éfriers, couchés sur le coude leurs montures, s'élancèrent, rapides comme le vent, sur les traces du cerf. La bête venait de sortir de la forêt à quelques pas d'eux, et fuyait à travers la clairière.
La passion délirante qui poussait le jeune comte Van Isersteen à la poursuite du magnifique dix cors ne saurait se décrire. Son cheval lui-même semblait animé de la même ardeur, et n'avait plus besoin d'être aiguillonné par la parole ou par l'éperon. Il fendait l'air comme une nuée d'orage et ses pieds semblaient ne plus toucher la terre.
Bientôt il devint impossible aux chiens et <à la plupart des chasseurs de suivre le jeune homme ; aussi restèrent-ils en arrière, épuisés et découragés... Et, lorsque le dernier piqueurduty renoncer, il murmura en lui-môme av«c stupeur:
— Dieu me pardonne ! Voihàqui n'est pas naturel. Sir Wilfried est ensorcelé : le malin esprit l'entraîne.
Mais le jeune comte ne pensait guère à ses serviteurs. Son œil ardent était fixé sur le cerf aux taches blanches, au bois gigantesque, et il n'aspirait qu'à l'atteindre. Parfois il gagnait du terrain sur l'animal et s'applaudissait déjà de sa victoy-e; mais alors le cert dévorait de nouveau l'espace avec une rapidité surnaturelle et reprenait l'avantage.
Si Wilfried n'eût pas été aveuglé par la fièvre de la passion, il se serait probablement demandé s'il n'était pas le jouet d'une illusion, car le cerf semblait l'égarer avec une sorte de calcul. Mais il était tout à fait hors de lui, et quoique son cheval devançât de loin tous les autres, Wilfried lui enfonçait encore les éperons jusqu'au sang, et l'excitait à tenter l'impossible.
Il galopa ainsi sans se retourner, laissant derrière lui montagnes et vallées, mares et fossés, taillis et bois, jusqu'à ce que la sueur ruisselât sur son front.
U: SOIITILKCK.
l'I que son cheval fuinant fùl couvert d'une écume blanche comme des tlocons de neii^e.
Celte course en raj,'t''e dura loii}:leni|is, liés \on>^temps. Il avait l'ait plus dedix lieues luis(|u'il arriva dans une contrée inconnue, dont le sol était comme bouleversé par un treinhlemenl de terre et ou tout porl.iit les traces d une all'reuse destruction.
A l'extrémité d'une plaine rugueuse, dans la direction que suivait évidenirnent le cerf, il aperçut une éininence qui ressemblait de loin à une montagne de rochers. Mais bientôt la forme en devint plus distincte, et il reconnut que ce qu'il avait pris d'abord pour une montajjne devait être un vieux bur^îen ruines. Du milieu des décombres anumcelés sortaient encore çâ et là des pans de murailles à créneaux, et même d'un côté émergeait aussi une large tour, à demi écroulée, mais encore entière dans sa jiartie inlerieui-e. A l'endroil où avait existé le burg détruit, tout sendilait enseveli sous les ruines. Des plantes sauvages y avaient poussé des racines, et leurs rameaux gri ii}»anls et flexibles se balançaient jusqu'au sommet de la tour ébréchée.
\N ilfried n'avait jeté qu'un regard lurtil sur ces murailles, car depuis quel({ues instants il paraissait gagner beaucoup sur le cerf, et, eiillammé par l'espoii de l'atteindre enlin, il fouetta cruellement son cheval. L'animal, rugissant de douleur et de rage, dévora l'espace avec une telle vélocité «jue le jeune cavalier, tout étourdi, sentait l'haleine lui manquer... Le cerf n'avait (|u'niie a\ance de cent pas; il chancelait sur ses jambes et semblait à bout de forces. Wilfried allait le joindre et l'abattre!..
Mais, ô ciel! (jne vent dire ceci? L'animal, rapproché de l'enceinle du vieux burg, disparaît tout à coup comme enfoncé dans la terre!
Stii|>éfait. incertain, \\ ilfried airéte son cheval et met piedii terre. .Alors il aperçoit, à l'endroit où le cerf a disparu, une espèce de caverne qui parait s'étendre très loin sous terre.
C'était une i->sue voûtée du vieux burg : la sonle s'était sans «loute eiïrondrée çà et là, car on voyait dans le lointain la lumière du juurextérieur filtrer par plus d'une ouverture, et éclairer le s(d linniide. La certitude que le cerf harassé a\ait iliercliiun asile dans ce souterrain ralluma le désir du jeune homme et rappela sur ses lèvres un sourire de triomphe.
Il attacha son cheval à un arbre, dans un endroit où poussait une herbe épaisse, et pénétra, résolu et plein d'espoir, dans le passage souterrain. I) abord il marcha à travers les décombres, et trébucha |)Ius d'une fois contre de grosses pierres, ou glissa sur l'argile détrempée; mais bientôt il remarqua d'un ( ôir du souterrain, un
chemin tracé par le pas des hommes. Le vieux burg était-il encore habité, ou bien un visiteur de hasard, comme lui, avait-il laissé ces traces?
Cependant, celte réilexion ne l'arrêta point; il remarqua en même temps les empreintes des sabots du cerf, et cela siilfit pour le pousser irrésistiblement à la poursuite de sa proie.
Au boni dii souterrain son pied rencontra un escalier de pierre à demi ruiné, (|ui le conduisait sans doute dans la partie de la tour restée debout. On ne voyait pas d'autre issue. Il fallait donc gravir cet escalier, ou renoncer à la poursuite.