‹ [Œuvres complètes de Henri Conscience (volume 2)Chapitre 62 sur 115 · I.K SOIlCIEIl N^CTOS · texte numérisé non relu

I.K SOIlCIEIl N^CTOS

A peine lut-il arrivé au- dessus de la voûte (|u'il lut frappé de stupeur et demeura immobile devant une chambre ouverte, comme s'il ne pouvait en croire ses yeux.

Ce qu'il voyait lui semblaitinexplicable. Aux murs lézardés de celte chambre, sur des |)lanches grossières, et çà et là sur le sol, se trouvaient une mullitude d'objets étranges et dont la plupart lui étaient inconnus : des tableaux représentant le soleil, la lune et les étoiles ; des scjueleltes, de vieux livres usés, des fourneaux, des pots, des lioles, (les sabliers, de pi'tites (iguresde cire, le tout dans un singulier désordre, di trafjué, brisé, couvert de poussière et de toiles d'araignée.

Mais ce qui, après le premier coup d'œil, tint son allenlion irrésistiblement fixée, ce fut la statue d'un homme assis au milieu de la chambre. Il était courbé sur les pages d'un grand livre ouverlsursesgenoux,el cjunme absorbé parsa lecture.

Cette statue, à ce (pw pensait Wilfried, représentait un vieillard avec des cheveux d'un blanc d'argenl et une longue barbe grise. Si l'artiste avait mis au Iront et aux joues un peu de couleur de chair, on aurait pu croire (|ue la stalue vivait; mais la teinte jaunâtre de sa peau ridée comme un vieux parchemin, indiquait assez qu'il n'y avait pa*> de sang sous celte pierre.

Le jeune homme dut reconnaître, ceperulant, (|ue cette image imitait admirablement la nature.

l'onssé par la curiosité, il fit un pas pour s'approcher de la lifjiivr... mais il recula stupéfait lorsqu'il la vit tourner un feuillet de son livic

C'était une figure vivante!

Klle se pencha encore plus sur son livre, comme absorbée plus profondément encore dans sa leclnre, et n'ayant nul soupçon de la présence d'un étranger.

LE SOKTILKGE.

Après un moment d'hésitation et de silence, Willried éleva la voix et dit :

— La paix soit avec vous, brave homme! Lancé à la poursuite d'un cerl", j'ai pénétré...

— Loué soitcelui dont je suis indii^ne de prononcer le saint nom ! Oh ! seigneur chevalier, votre arrivée est pour moi un bonheur inexprimable ....

— Vous méconnaissez? murmuralejeune homme étonné. Il me semble que je ne vous ai jamais vu.

— JNi moi non plus, seigneur, je ne vous ai jamais vu, et cependant je vous connais mieux que vous ne vous connaissez vous-même. Vous êtes sir Wilfried, le fils unique de Foucard, comte d'Isersteen, et de Judith de Fleurichamp, sa femme.

— En effet; mais pourquoi mon arrivée vous réjouit- elle si fort?

A cette question, le vieillard parut subitement troublé, il secoua la tête avec hésitation.

— Est-ce un secret? demanda Wilfried de plus en plus surpris.

— Un secret? s'écria le vieillard. Oh! oui, un secret si terrible, si affreux, que ma bouche refuserait à le révéler, si votre vie ne dépendait de cette révélation. Hélas, pauvre infortuné chevalier! Je vais vous frapper de désespoir, vous glacer d'horreur, briser votre cœur d'angoisse, et peut-être vous faire maudire l'heure de votre naissance... Mais je le dois; il faut que je parle lors même que la pitié pour votre triste sort m'arracherait des larmes de sang!

En achevant ces mots, le vieillard s'affaissa sur son siège et se mit à sangloter.

Wilfried ne savait que croire ni que penser. Cet homme était-il fou? La sombre prédiction qu'il avait laissé pressentir avait-elle que'que fondement? Il connaissait pourtant son père et sa mère. Que pouvait être ce sort affreux qui le menaçait.

Il contemplait avec compassion le vieillard tout en larmes. Celui-ci finit par comprimer ses sanglots, et, montrant au jeune homme un banc de bois, il lui dit:

— Veuillez vous asseoir, seigneur chevalier. Ce que j'ai à vous dire est si horrible et si peu vraisemblable que je tremble que vous ne refusiez d'ajouter foi à mes paroles... Et cependant vous devez me croire et vous me croirez, car sinon, vous feriez mourir votre père et votre mère de la mort la plus affreuse, et vous même éperdu de honte et de désespoir, vous vous perceriez le cœur de votre propre main... Mais j'espère que le souverain Arbitre exaucera la prière de votre mère... Tenez, la voilà agenouillée dans la chapelle d'Isersteen... elle lève vers le ciel ses mains suppliantes...

Le jeune comte regarda dans la direction que lui désignait le doigt du vieillard; mais son œil ne rencontra que le mur gris du caveau.

— Je comprends, nmrmura-t-il : vous voulez dire (pie vous voyez ma mère dans votre esprit?

— Non, seigneur, je la vois réellement.

— Ma mère sait-elle donc le danger qui me menace? demanda Wilfried au comble de la surprise.

— Elle ne le sait pas ; c'est une inquiétude vague, une crainte que j'ai éveillée en elle, pour que sa puissante prière m'aidât à vous délivrci'. Les dernières paroles qu'elle vous a adressées aujourd'hui n'étaient-elles pas celles-ci : Je jirierai pour toi?

— Vous entendez d'ici ce qu'on dit à Isersteen ? s'écria le jeune homme. Qui êtes-vous donc ?

— Votre père vous a dit mon nom aujourd'hui, répondit le vieillard. Lorsque vous l'avez quitté ce matin, ne vous a-t-il pas dit en se frappant le front d'un air de doute : « Le cerf tacheté ? Je m'en souviens maintenant : J'en ai entendu parler. C'est la bête de garde de Nyctos le sorcier. Reste à la maison, Wilfried, c'est une bêle que personne ne peut forcer » ? Vous n'avez pas écouté le conseil de votre père. Au contraire, ces paroles n'ont fait que vous exciter davantage; et la passion, que je tâchais d'enflammer en vous jusqu'à l'aveuglement et jusqu'à la frénésie, vous a conduit ici pour apprendre de ma bouche la plus effrayante révélation.

— Un sorcier? Vous êtes Nyctos, le sorcier? soupira Wilfried. Et vous prenez intérêt à moi? Pourquoi? que peut-il y avoir de commun entre nous ?

— Ah ! je voudrais vous sauver, vous et vos parents, innocentes victimes d'un enchantement maudit; mais ce n'est pas tout encore : de votre délivrance dépend aussi le salut ou la damnation éternelle d'une âme qui m'est chère comme l'àme de ma mère. Aujourd'hui encore je suis Nyctos le sorcier... demain, si vous écoutez mon conseil, je romps avec les sciences occultes et avec ma vie coupable... et, dût le restant de mes jours être un cruel martyre, j'accepterai l'expiation, pour pouvoir approcher de Celui que ma bouche n'ose pas nommer.

— Eh bien, parlez ! murmura le jeune comte avec impatience. Expliquez-moi clairement ce que j'ai à craindre.

— Me croirez-vous, seigneur chevalier ?

— J'y suis disposé; ne savez-vous pas les choses les plus cachées?

— Oh ! Je vous en conjure, n'hésitez pas, sinon je vous le répète, vos parents et vous serez condamnés à la mort la plus affreuse !

— Parlez, je vous croirai.

Le vieillard garda un moment le silence comme pour rassembler ses souvenirs, et commença la révélation en ces termes :

LE SORTI LKiit:.

LK SKCIIET Dr SORTILKCK

— A (|u;ilre heures de niarclie d'ici, du côlé de la mer, il y a un \nir\i qu'liabilail, il y a une trentaine d'années, sir Iii|,'elram de Fleuricliainp. Ce vaillant chevalier avait une lille, belle comme le jour, douce comme une colombe, parée, par le Créateur, de tous les dons de l'esprit et du corps. — Judith de Fleurichamp est maintenant votre mère, seigneur; mais alors elle était encore une jeune demoiselle chantée par les troubadours et recherchée par les jeunes chevaliers du pays. Parmi ceux qui prétendaient à sa main, il y avait un certain Evermar Wolfliout, cire cliélit, sans force ni courage, envieux et hypocrite, dans les sens duquel l'amour avait allumé un feu dévorant. La belle Judith, (jui ne l'aimait point, repoussa son hommajie et choisit pour époux votre père, le beau Foucard van Iserstcen. Furieux de jalousie et de honte, Evermar résolut de tirer de cet affront une effroyable et sanj,dante vengeance; mais comme il était trop faible pour entrer en lutte ouverte contre le vaillant Foucard van Isersteen, et même trop lâche pour s'atlaijuer à lui, jjondanl des mois entiers il se rongea, il se dessécha et Ion crut même que le cœur lui crèverait d'envie et de haine. Endn il se rendit che/ un certain astrologue de mes amis, espérant que celui-ci lui fournirait un moyen magique d'assouvir sa rage vindicative. L'astrologue, dont je ne peux |)as dire le nom, ne s'était occupé jus(|ur-lii (|ue d'interroger les astres et de chercher la pierre philosophale; mais, séduit par les offres brillantes de sir Evermar, il se laissa entraîner a mettre en ouvre la magie noire et la nécnmiancie. Une vengeance ordinaire, si sanglante qu'elle fut, ne suffisait pas au co-ur aigri d'Evermar. Que sir Foucard Van Isersteen et sa femme, et même l'enfant que rellc-ci allait nn-lIre au monde, fussent frappés de mort, ce n était |»as assez pour le satisfaire; celte mort devait être un chef-d'fpuvre extra-naturel de torture et d'horreur... Par quellts recherches, |»ar quelle mystérieuse inspiration de l'esprit des ténèbres arrivèrent-ils à concevoir le projet infernal aui|uel ils finirent par s'arrêter, cela serait trop long à racduter en ce moment. Sachez seulement, sir Wilfried, qu'ils résolurent de jeter sur vous, qui n'étiez pas encore né, un sort par lequel vous deviez être condamné à faire périr de votre propre main voire père et votre mère, dès (|ue vi.irc br.is aurait la force de porter une épée...

— 0 mon r>ieu. qn'entends-je! -, c» ri;i Ir jeune

chevalier paie cl frémissant. Mais ils ne l'ont pas fait, n'est-ce pas?

— Ils l'ont fait, répondit le vieillard en courbant la tête. J'ai passé bien des années à chercher un moyen de combattre leurs sortilèges et de rompre leur conjuration. Hélas! je n'ai pu y parvenir.

— Ah ! moi aussi je me vengerai ! gronda Wilfried en serrant convulsivement les poings. Ce lâche et traître Evermar, où vit-il?

— Le juge su|)rême l'a déjà puni. Il a été déchiré à la chasse par ses propres chiens, et les corbeaux ont, fibre à fibre, arraché la chair de ses os.

— Et le perfide sorcier? Je le forcerai, le poignard sur la gorge, de lever la malédiction qu'il a fait peser sur moi...

— 11 ne le pourrait pas.

— Il ne le pourrait pas? Eh bien, du moins, je noierai ma vengeance dans son exéciable sang.

— 11 est... il est mort aussi, balbutia le sorcier en hésitant.

Un cri rauque sortit de la gorge de AVilfried, et il laissa tomber sa tête sur sa poitrine avec consternation.

— Tout espoir n'est pas perdu, seigneur chevalier, dit le vieillard. Ce que je fais, ce (|ui se passe aujourd'hui n'est qu'un suprême effort pour vous sauver. Ecoutez ce que j'ai encore à vous (lire : il le faut, pour (lue vous compreniez ce que vous pouvez faire pour échapper au maléfice. Ecoutez avec attention. Le sort doit vous avoir été jeté pendant le court espace de temps qui s'est écoulé entre votre naissance et le moment où l'eau du baptême a coulé sur voire front. Alors, pendant une nuit sombre et orageuse, Evermar vint trouver le sorcier pour lui apprendre (|ue vous veniez de naiire. Il ne le trouva |)as chez lui, et il se passa plus de cin(| heures avant (pie la conjuration pût commencer. Chaque (juart d'heure de celte incantation représente une année. Ainsi vingt années (le votre vie étaient d(\jà perdues pour la vengeance d'Evermar; mais, depuis voln; vingtième année ius(|u'à la fin de vos jours, la malédiction devait peser sur vous, du moins à ce (|ue pensaient vos ennemis, parce (ju'ils savaient ()ue vous ne seriez baptisé que le lendemain en grande cérémonie. Ils se tnunpaient cependant. l'eu d'heures après voire naissance vous eûtes de terribles convulsions, et dans la ( rainle de vous voir mourir, on vous baptisa immedialeinent, c'est-à-dire juste une heure et quinze minutes après que le sorcier avait commencé sur vous s(m incaiilalion. il en résulte (juc le soil ne pèsera sur vous que durant ciiuj ans. Aujourd'hui on célèbre la saint Corneille. Demain, au point du jour, nous accomplit ez votre vingtième

LE SORTILIKiE.

année et serez l'esclave de votre sort cruel, jusqu'au jour où commencera votre vingt-sixième année. Si vous pouvez rester aussi longtemps sans vous rapprocher de vos parents, alors, — mais seulement alors, nous pouvons espérer que vos mains ne se teindront pas de leur sang.

— Ne plus voir ma mère, ni mon père pendant cinq années! murmura Wilfried avee désespoir.

— Ecoutez bien et gravez mes paroles dans votre esprit comme si elles y étaient marquées par un fer rouge, dit le vieillard : si vous approchez encore votre père ou votre mère avant l'expiration des cinq ans, une rage aveugle s'emparera immédiatement de vous et, sans savoir ce que vous ferez, vous leur briserez le crâne, ou vous leur percerez le cœur- Il faut fuir, fuir loin d'ici, afin de vous soustraire au danger de rencontrer vos parents.

— Ah! quel sort affreux! gémit Wilfried en crispant ses doigts dans ses cheveux. S'il le faut pourtant par amour pour ma mère, je me soumettrai... Mais que deviendront mes pauvres parents? Ne succomberont-ils pas à leur chagrin en ne me voyant pas revenir et en supposant qu'il m'est arrivé un accident à la chasse?

— Ils souffriront moins que vous, seigneur.

— Comme vous vous trompez! si vous connaissiez le cœur de ma mère!... Mais je lui enverrai un messager pour la rassurer...

— Sur votre vie, ne faites pas cela, seigneur! s'écria le vieillard. Vous appelleriez la mort sur eux et sur vous-même. Soyez certain qu'ils s'efforceraient de découvrir votre retraite, ils vous chercheraient dans le monde entier... et ils vous trouveraient probablement pour mourir de votre main ; car n'oubliez pas que le pouvoir de l'incantation pèse sur eux comme sur vous, et travaille sans cesse à vous rapprocher les uns des autres.

— Hélas, hélas! que faire? soupira le jeune homme terrifié.

— Je vous le répète, partir, fuir immédiatement, inconnu et caché loin, bien loin, par delà les montagnes et les rivières, sans jamais tenter de savoir quelque chose de vos parents, ou de leur faire savoir quelque chose de vous; votre délivrance est très douteuse, dans tous les cas, la seule chance de vous soustraire au sort qui vous menace est de suivre strictement mon conseil.

Wilfried succombant sous le poids de son malheur, laissa tomber sa tête sur sa poitrine et répandit d'abondantes larmes.

— Prenez courage, seigneur chevalier, dit le vieillard profondément ému lui-même; si vous acceptez la lutte contre le sort avec une soumission complète et une volonté virile, il y a beaucoup d'espoir pour vous d'atteindre sans accident le

premier jour de votre vingt-sixième année. Mais retenez bien ce que je vous dis : plus vous approcherez du terme de votre délivrance, plus le danger deviendra menaçant pour vous. Le dernier mois, si vous évitez le danger jusque-là, le dernier mois, le dernier jour, la dernière heure sont les plus à redouter. Si vous ne suivez pas mon conseil, si vous faiblissez un seul instant dans votre résolution, alors vous êtes perdu... El, par votre imprudent amour, vous tuez vos parents, votre pauvre mère que vous aimez si tendrement.

— Je suivrai votre conseil, je fuirai, articula d'une voix sourde le jeune comte, mais laissez-moi respirer un peu. Le coup est si cruel que je sens mon cœur se briser.

— Merci, jeune homme, dit le sorcier. Ah! Je savais bien que je ne m'adresserais pas en vain à votre courage. Moi aussi, je vais partir, moi aussi, je veux aller loin, plus loin que vous, à Rome, à Jérusalem et, versant sur le Saint-Sépulcre le torrent de mes larmes, je prierai pour vous et pour la pauvre àme de celui qui vous a condamné par ses artifices impies.

Le vieillard se tut un instant, puis il s'écria tout à coup :

— Sir Wilfried, hâtez-vous de partir. Je vois, à une demi-lieue d'ici, un nuage de poussière s'élever dans la plaine. Ce sont vos serviteurs; les chiens sont sur votre piste. Ils arrivent au grand trot... Vite, vite, à cheval, et partez sans vous retourner. Personne de ceux qui vous connaissent ne doit vous rencontrer.

Le jeune homme se leva de son banc en chancelant, se tourna lentement vers l'escalier, tandis que sa bouche bégayait un triste adieu.

Le vieillard le suivit et lui dit à l'oreille d'une voix sombre et menaçante :

— Wilfried van Isersteen, tuerez-vous votre mère de vos propres mains? Ne l'aimez-vous pas assez pour avoir du courage, quand le courage seul peut la préserver de la sanglante catastrophe? Va, reste ainsi lâche et irrésolu, et cours au devant de son horrible sort!...

Ces paroles furent comme un coup de fouet pour le jeune homme hésitant. Il franchit l'escalier en trois bonds et traversa d'une haleine le couloir voûté. Arrivé dehors, il saisit rapidement la bride de son cheval, sauta en selle, piqua des deux et partit comme une flèche par monts et par vaux à travers les taillis et les bois vers la forêt qui se perdait à l'horizon lointain.

LE SOFlTILÈr.E.

LA KIITK

Uienlùl le cheval de W illVied nilenlil iiiseiisibleiiient sa course sans que le jeune homme parût s'en apercevoir. Il était perdu dans ses pensées ora};euses : une noire nuée pesait sur son esprit. Maudit depuis sa naissance! Tuer ses parents de ses propres mains! Hépandre le saii}^ chéri de sa mère! Était-ce bien possible;? u'étail-il pas le jouet d'un rêve allreux? ou bien Nyctos le sorcier l'avait-il choisi pour l'abuser par une vaine hallucination? Irait-il, eirrayé par un faux présage, fuir sa patrie et laisser croire tju'il avait été dévoré par des bétes féroces? Sa pauvre mère survivraitelle à un pareil coup? Oh! si du moins il avait pu la serrer encore une fois dans ses bras! Mais s'éloigner d'elle ainsi, sans adieu, avec la crainte de la voir succombera sa douleur! qu'avait-il donc fait pour être condamné à une si terrible destinée?

Pendant (ju'il s'abandonnait à ses sombres rêveries, en essuyant de temps à autre ses yeux rougis de larmes, son cheval avait déjà |)ris deux fois un chemin latéral; et marchait ilans une direrion (jui devait le ramener infailliblement à Isersteen.

Wilfried ne savait pas que l'animal, dominé par une puissance mystérieuse, avait changé de direction. Des larmes plus pressées coulaient de ses veux. Les plaintes de sa nn"'re lui déchiraient le cœur; son imagination lui montrait son père se tordant les mains de. désespoir. Il entendait son nom retentir, comme un cri de détresse à travers les champs et les bois...

Mais le son lointain du cor et les aboiements sourds des chiens le tirèrent soudain île sa triste rêverie...

11 vit, droit devant la tète de son cheval, le soleil briller à l'extrémité de l'hori/.on. Il marchait donc à l'ouest? du côté d'Isersteen? Comme un somnambule brusquement réveillé, il reprit tout à coup ses sens, — il se souvint !...

La malédiction travaillait donc secrètement sur l'aniin.il comme sur lui-même? Au moment où il se >entait disposé à douter de la prédiction et à retourner auprès de sa mère, le cheval inconscient avait subi la même influence!... Cependant, Dieu dans sa miséricorde ne l'avait pas abandonné! Il était tem[t^ enrore de fuir, — mais il n'y avait pas un instant à perdre; car les chasseurs, dont il entendait >onner le cor, pouvaient être les serviteurs de son père.

(les idée» avaient traversé l'esprit de Wilfried avec la rapidité de l'érlair. Déjà il avait tourné

son cheval, et, après l'avoir rudement châtié, il pi(|ua des deux, et partit à fond de train du côté de l'orient.

Feu de temps après il disparut dans la sombre forêt (|ui bornait tout le pays comme une chaîne de noires montagnes.

Dans l'espoir d'échapper ainsi avec plus de certitude à la poursuite des gens d'Isersteen et à la lenconlre de tous ces voyageurs, il (|uitta le chemin frayé etfori'a son cheval à chercher une roule veis le nord-est, à travers les arbres de haute futaie, les taillis et les broussailles. A la lin il mit pied à terre et conduisit lui-même son cheval, en le tenant par la bride, pendant plus d'une heure.

Le soir commen(.ait à tomber; sous la voûte épaisse des arbres séculaires il faisait déjà si sombre ([ue Wilfried fut forcé d'interrompre sa marche, et il se demanda comment il passerait la nuit dans cette solitude sauvage.

Quelques minutes de crépuscule lui restaient encore, il en profila pour chercher une place découverte on il y eût de l'herbe pour son cheval épuisé.

Tout à coup il entendit d'abord dans le lointain, puis de plus en plus rap|)rochés, les hurlements sourds (les loups, et peut-être aussi le grondement des ours. Aurait-il à défendre sa vie contre les bêtes féroces? Il n'avait pour toute arme (ju'un simple couteau de chasse!... l'our ce qui h; concernait, il pouvait grimper sur un arbre et y attendre le jour en sécurité! mais son cheval? Sans doute la pauvre bête serait mise en pièces s'il l'abandonnait à son triste sort.

Heureusement Wilfried, comme tout bon chasseur, portait dans sa poche une pierre à feu, un morceau d'acier et de l'amadou, et il savait qu'un feu flambant dans la nuit sombre efTraie et tient éloignés tous les animaux féroces.

Il ramassa donc, avec une activité fiévreuse un tas de ftmilles sèches et de branches tombées. Longtemps, il travailla |)0ury mettre le feu... Pendant qu'il battait le briquet avec rage, les hurlements des lou[)S et la basse grondante des ours devenaient plus distincts; déjà il entendait leur course à travers la forêt lorsque, ô bonheur! son feu s'alluma! il se fit un grand silence... Le premier danger était donc conjuré, pnis(|ue les fauves ne de\iennent hardis (jue (|uand la nuit est bien noire, et il avait le temps de prendre ses pré- (•aution> [lour se garder de leurs atla/pieg.

Il se mit sur-le-champ à abattre autour de lui des branches d'arbre et à entasser une grande (piantité de bois mort. Il en fil trois bûchers aune ( erlaine distance autour du premier, et y mit aussi le feu. De sorte qu'il se trouvait avec son cheval au milieu d'ime espèce de forteresse flamboyante

LE SOHTILÈGE.

Ammm }

1 »xl.im) L^\.

îl tomba dans une rêverie pleine d'angoisse. (Page 18.)

dont l'éclal devait éloigner toutes les bêtes féroces.

Lorsqu'il eut achevé ce dur travail, la nuit était déjà très avancée, et la forêt résonnait au loin du cri strident des fauves cherchant leur proie.

Wilfried s'assit près du feu du milieu, son couteau de chasse sur les genoux, prêt à se défendre contre toute attaque. Mais lorsque, après une longue attente, il fut convaincu qu'il n'avait plus rien à craindre, il jeta quelques nouvelles brassées de bois sur les feux, et oublia les bêtes féroces pour ne plus penser qu'à son misérable sort et à son triste avenir.

Qu'allait-ii faire maintenant? 11 devait errer dans des pays lointains ; se condamner pendant cin(j années, au plus affreux exil, puisqu'il n'aurait aucune nouvelle de ses parents. 11 était en outre dépourvu de tout secours. Comment et de quoi vivrait-il? Dans son empressement à partir pour la chasse, il avait oublié de mettre de l'argent

dans son escarcelle. Il ne pouvait pourtant pas mendier, ni s'engager au service d'un seigneur, car il avait besoin de rester son maitre pour voyager constamment et changer souvent de contrée, pour rester inconnu et ne pas trahir son secret.

A latin, après de longues et pénibles réflexions, ses lèvres furent effleurées par un triste sourire, et il murmura en lui-même :

— Les troubadours et les poètes sont bien accueillis partout et reçus avec joie dans les burgs et dans les châteaux. Les chevaliers et les nobles dames mettent leur honneur à protéger les arts et les poésies, et souvent ils font de riches présents au troubadour qui les a divertis... On m'a toujours vanté jusqu'à présent comme un bon trouvère ; je connais beaucoup de beaux récits et je suis versé dans la gaie science. C'est une inspiration du ciel. Je me ferai troubadour. Je divertirai les chevaliers et les nobles dames par mes chants et par les ac-

YH.

LE SOHTILKr.E.

cords de mon luth, et ainsi je pourrai parcourir le minile à l'ahri de tout besoin.

[ Il passa toute la nuit h repasser ce projet dans sou

j esprit, et à penser à sou avenir; pins d'une l'ois il versa des larmes en pensant à la douleur de ses

I parents, et l'aubo matinale le retrouva pensif à la

j même place.

Les bêtes féroces avaient enlin cessé leur concert sauvaiie et étaient rentrées dans leurs tanières. Alors seulement Wilfried osa fermer les yeux. Succombant à la fali.u;iie (|ni accablait son espiit et son corps, il tomba dans un sommeil profond, mais lourd et troublé par des rêves effrayants.

Il se réveilla très tard dans la matinée, et re- 1,'arda ses mains en frémissant, pour voii' si réellement elles étaient teintes de sang. Il avait rêvé i|ue dans un accès de furenr aveugle il avait fendu le crâne à ses parents, et jeté leurs cadavres mutilés dans les fossés du bur},^

il lutta pendant qucbjue tem|)s pour ebasser de son esprit cette alîreuse vision, l'eu à peu il revint au sentiment de sa situation. Bridant aussitôt son clieval, il le conduisit du coté du nord-est à (raver.N les taillis. Il avait le cœur };ros, sonpii"ait fréquemment et levait parfois vers le ciel ses yeux plaintifs comme pour le prendre à témoin de sa profonde misère !

Après avoir poursuivi pendant plus d'une beure sa marcbe laborieuse à travers les broussailles, il aperriit un cbemin frayé. Il sauta sur son cbeval, ré|>cruiina cl l'excita encore de la voix, pour hâter autant que possible sa course vertii^ineuse.

I, K TU Ml it.v no in i: Il ri A. NT

Le soleil avait déjà lonrni |dus de la moitié de sa carrière lorsque Wilfiied, sortant enfin de la for<^t, aperent devint lui une vaste plaine traversée par une belle rivière aux eaux limpides. Il vit dans le lointain une haute tour carrée (pii s'élevait an milieu de nombreuses maisons, (l'était sans doute une },'rande ville. Il y trouverait pentètre ce (|ui lui était nécessaire pour commencer sa vie de troubadour.

La première |»ersonne qu'il rencontra répondit h ses questions que la ville s'appelait Ilarlebeke et la rivière la Lys.

Ce n'e"<l pa.s .sans crainte ni surtout sans précautions que NNilfrifil s'approcha de celte résidence des puissants comtes de Klandre. Si ce souverain y tenait sa cour en ce moment, le J^une hnn;mo ne pon\ail-il pas y rencontrer des cheva-

liers qui rayaient vu soit à Isersteen même, soit dans quelque tournoi?... Ne ferait-il pas mieux d'attendre, |iour entrer dans les murs de la ville, (jue le crépuscule fut venu, pour être moins facilement reconnaissable?

Dans cette idée il entra dans le faubourg et s'arrêta devant la première anberj^c de bonne ap])arence qu'il aperçut.

A|irès s'être fait servir un repas frugal et un verre de vin, il dit à l'Iiôlelier qu'il avait l'inlentiou de vendre son cheval. L'aubergiste qui atail admiré la noble bêle, si harassée qu'elle parût, lui en offrit un prix fort au-dessous de sa valeur, que Wilfried accepta néanmoins.

Le soir il entra dans la ville, vendit à un fripier lombard son riche couteau de chasse, ses éperons d'or, sa légère cotte de mailles, et tous les atlribnts chevaleresques qu'il poitait sur lui, et acheta en même temps des vêtements plus pacifiques, comme il convenait à un troubadour, ainsi qu'une mandore ou petite bar|)e ovale, pour accompagner ses chansons.

Alors il retourna à son hôtellerie où il dormil d'im profond sommeil, jusqu'à ce que le chant du co(|, les aboiements des chiens et le bruit des passants dans la rue vinssent le réveiller.

Il entra encore une fois dans l'écurie, caressa son cheval, lui dit adieu les larmes au\ yeux, et s'éloigna le cœur bien gros.

Sans retourner dans l'intérieur de la ville, il se (il passer, dans une barque, de l'antre côté de la rivière. C'en était fait : le sacrifice était accompli. Poussant un profond soupir et levant les yeux au ciel, il commença son voyage de troubadour à Iravers le monde.

Lorsqu'on le recevait dans un château, et qu'il y chantait, de sa voix pure et touchante, ses chansons et ses ballades, on lui faisait le plus souvent bon accueil, et parfois on tâchait de le retenir des semaines entières.

Mais les chevaliers et les nobles dames ne lui offraient |tas toujours la même hospitalité; (|uel- (juefois même il se voyait refuser grossièrement l'entrée des châteaux, soit parce que le seigneur était absent, soit parce que l'on u'étail pas disposé à la gaieté. Ces chances de rude accueil le blessaient si profondément, que tant que dura son argent, il préféra jiasser la nuit dans quelque auberge de village.

Hientôt arriva le moment où il vit disparaître sa dernière pièce de monnaie. Dés lors, et quelque buniilialion qu'il en ressenllt, il fut obligé d'aller de château en château, comme un véritable troubadour, pour gagner son pain en chantant cl en s'accompagnanl sur sa har|te... Et soit qu'on lui fit bon accueil, soit qu'on l 'écoutât ayecdistraciion

LE SOI'.TILÈGE.

et qu'on le renvoyât les mains vides, il devait faire bon visage à tout venant.

Cette humiliation de son âme fière, la crainte perpétuelle de voir s'accomplir la malédiction, le souvenir de ses chers parents et la pensée de leur mortel chagrin, tout cela courbait son front sous une profonde tristesse et lui enlevait tout son courage.

Depuis bien des mois il errait ainsi sans autre but que de s'éloigner d'Isersteen et de ses parents, de parcourir des contrées presque désertes et de rester inconnu à tout le monde.

Après une suite de mauvais jours passés dans des châteaux inhospitaliers où il avait à peine de quoi apaiser sa faim, il entra dans une petite ville, espérant y être plus heureux.

En effet, on y célébrait les fiançailles du margrave van Arien avec la chevalière van Wiltz, et l'on promettait un beau cadeau à tout troubadour qui donnerait des preuves d'imagination et d'habileté.

Quoique hésitant et plein de crainte, Wilfried se présenta à la fêle. Lorsque son tour vint, il chanta une si belle chanson en l'honneur des dames en général et de la noble fiancée en particulier, qu'on le combla de louanges et de remerciements.

Mais en ce moment, à l'extrémité de la salle, un vieux chevalier se leva de table et se mit à considérer le troubadour triomphant. Dans son regard, obstinément fixé sur lui, se peignait une vive surprise.

Quelle fut la terreur de Wilfried, lorsqu'il reconnut en ce chevalier le seigneur van Hoogstade, un ami de son père! Il pâlit et devint tout tremblant, car le chevalier vint à lui et lui dit avec un accent d'amer reproche :

— Malheureux, que faites-vous ici? Ah! ne me regardez pas de cet air étonné, vous êtes Wilfried van Isersteen !

— Moi, Wilfried van Isersteen ? balbutia le jeune homme en secouant la tête.

— Quoi? N'avez-vous donc plus de cœur, fils ingrat et insensible? continua le chevalier. Vous êtes ici dans la joie d'une fête, vous chantez, vous vous enivrez des louanges qu'on vous prodigue, tandis que vos parents, désespérés de votre perte, languissent dans la plus amère douleur !

Des larmes montèrent aux yeux du troubadour; mais comme il voyait que tout le monde avait les regards fixés sur lui, le senliment du danger lui donna la force de comprimer son émotion, et il répondit tout bas :

— Oui, seigneur van Hoogstade, je suis Wilfried van Isersteen. Ce que je fais est l'accomplissement d'un vœu, si j'y manque, je dois mourir. Je vous expliquerai ce terrible secret ce soir, après la fête.

Je couche au château. Ne troublons pas la cérémonie. Dites que vous vous êtes trompé ; vous saurez tout.

Le chevalier retourna à sa place silencieux et plein d'inquiétude. A ceux qui l'interrogeaient il répondit qu'il avait cru reconnaitrele troubadour, mais qu'il avait été trompé par une lessemblance.

Dès ce moment, il sembla à Wilfried que le sol lui brûlait les pieds. Que n'eùt-il pas donné pour être à cent lieues de là? Mais il voyait que le sire van Hoogstade ne le quittait pas des yeux. 11 devait donc cacher sa frayeur et son impatience, s'il ne voulait pas se trahir.

D'autres troubadours chantèrent encore des lieds ou des ballades, jusqu'au moment où le châtelain donna l'ordre de les conduire tous dans une grande chambre à côté de la cuisine et de leur y servir un bon repas arrosé de vins vieux.

Wilfried suivit ses compagnons sans montrer la moindre hâte, car il sortit de la ^alle le dernier en saluant silencieusement.

Les mets furent servis; mais bien qu'il eût un grand appétit, Wilfried ne put manger une seule bouchée. La crainte lui donnait la fièvre. Le sire van Hoogstade, de retour en Flandre, ne révèlerail-il pas qu'il l'avait rencontré là?Et Nyclos,le sorcier, n'avait-il pas dit que si ses parents recevaient quelquenouvelle de lui, le sortilège s'accomplirait? Hélas! hélas! se pouvait-il que ce fût vrai? Tremperait-il ses mains dans le sang de sa mère?

Il prit un grand parti. Malgré le trouble de son esprit, il prétendit qu'il se sentait un peu indisposé et qu'il avait besoin de prendre l'air.

Il sortit, se promena quelques instants dans la cour d'un air indifférent, s'approcha peu à peu de la grande porte qui se trouvait ouverte, et passa le pont-levis... Il était libre ! car à quelques pas de là, se trouvait la lisière d'un grand parc pleins d'arbres touffus et de buissons épais,

Tout à coup il prit sa course et disparut au plus épais des taillis. Si l'on s'apercevait de sa fuite on ne manquerait pas de le poursuivre, car le sire van Hoogstade dirait sans doute son nom à tout le monde, et raconterait ses torts supposés envers ses malheureux parents. S'il était repris, qui sait si on ne le ramènerait pas de force en Flandre?... et alors, ô ciel! alors il deviendrait le meurtrier de ses parents!

Sous l'impression de ces effrayantes pensées, Wilfried poursuivit sa course, comme une bêle fauve traquée par les chasseurs, cherchant les endroits les plus touffus, se déchirant les mains et , le visage aux broussailles et aux branches d'arbres, suant, haletant, souffiant, jusqu'à ce que, à bout de force, il se réfugia vers le soir dans une grotte où il se laissa tomber à demi mort.

LE SOHTII.ÈCiE.

Lors(|iril en sorlit, après un repos de quelques licnres, il vil que la lune, alors dans son plein, répandail sa blanche lumière sur les champs et les hois.

il reprit sa course effrénée sans savoir où il se trouv;iil ni vers (|uel endroit le portaient ses pas. Il lui suflisait d'espérer (|u'il s'éloijiuait du cliAteau latiilon le vieux chevalier l'avait reconnu, et (|u'on ne découvrirait pas ses traces.

En ell'et, il n'avait rencontré ni suivi ancun chemin frayé, il n'avait aperçu ni cliAteau ni cahane. Maintenant il se trouvait dans nn pays plat et stérile, entrec<m|ié eà et là de ravins rocheux, que traversaient des ruisseaux ou des rivières, et on l'on ne voyait aucune trace de culture.

l'eiidanl sa marche nocturne au clair de la lune, il avait vu étinceler deux ou trois fois derrière lui les yeux ardents d'un loup; mais cette apparition ne l'avait pas inquiété, car il savait que les loujis isolés, surtout en été, sont lâches et craintifs, et qu'il snllit dn moindre bruit pour les mettre en fuite. Il n'avait eu qu'à pincer les cordes de sa harpe pour se débarrasser de ce fAcheux compagnon de voyage.

Dans la matinée il rencontra une bande de chasseurs au faucon, (|ui lui liront chanter quelques chansons et lui donnèrent un morceau de pain el la moitié d'un ramier rùli. Il dormit une couple d'heures en plein soleil puis il reprit son pénible voyage à travers un pays désert et abandonné.

Vers le soir il a|)er(;ut dans un fond, à côté d'un torrent, une toute petite hutte dont la cheminée qui fumait trahissait la |)résence d'êtres humains.

Il descendit donc de rocher en rocher dans l'étroite gorge et trouva devant la hutte un vieux homme et une vieille femme occupés à travailler dans tin petit potager qu'ils avaient au bord du torrent.

— Bonnes gens, dit-il, je suis un malheureux voyageur, un pauvre troubadour égaré dans celte contrée sauvage. Soyez-moi miséricordieux. Je meurs de fatigue et de faim, l'ermettez-moi de me reposer un peu, el donnez-moi quelque chose à manger, le seul objet de valeur que je possède, je vous le donnerai par reconnaissance.

Aces mois il tira de sa |)ocheun couteau à manche sculpté garni en argent et le teinlit au vieillard.

Celui-ci et safemme le contemplèrent avic étonnemenl el avec curiosité : riioinme regardait surtout avec allenlioii les emblèmes grarés sur le couteau.

• — Trois faucons d'or sur champ d'azur? murmura-t-il. Vous êtes un noble chevalier, seigneur ?

Celte question fit frémir Wilfried.

Il eut peine à dissimuler son agitation, il répondit :

— Non, ce couteau m'a été donné par un chevalier et maintenant je vous l'offre en échange d'un peu de pain.

— Il me semble que j'ai déjà vu ces armoiries, (lit l'homme en se frottant le front, tandis que \Vilfri<>d le considérait en pâlissant d'in(]uiélnde. Oui, je m'en souviens : c'était à Lille, en Flandre. Il y a plus de trente ans. Un chevalier, portant ces trois faucons d'or sur son écusson, y remporta le prix dans ime passe d'armes. J'étais alors serviteur et valet d'armes du noble comte de Chiny... Attendez donc... comment mon maître nommait-il le vain(|uour du tournoi? Ah ! J'y suis : il s'appelait Foucard van Isersieen. Le connaissez-vous ?

^Vil|■ried murmura une réponse inintelligible.

— Vous pâlissez, seigneur! s'écria l'homme. Pourquoi mes paroles vous font-elles trembler?

— Ah ! c'est de tristesse et de deuil ! balbutia le jeune homme. Sir Foucard van Isersteen était mon généreux prolecleur... Il est mort sous mes yeux, d'un accident à la chasse.

— Pourquoi pleurer? Ne devons-nous pas tous payer cette dette suprême?.. Tenez, reprenez votre couteau. Je n'en veux pas. Le peu (jue j'ai, je veux le partager gratis avec vous. Entrez sous mon toit, et acceptez mon humble hospitalité.

Imnu'^diatement on lui servit du pain avec une sorte de brouet, et puis du fromage, car les pauvres gens avaient une chèvre. Il dévora ce misérable repas avec un appétit d'ogre; ses yeux brillaient de i)laisir, et il remercia ses hôtes avec la plus sincère effusion. Mais l'abondante nourriture qu'il venait de prendre alourdit tellement sa tête que ses yeux se fermèrent sous le poids du sommeil.

Les bonnes gens le conduisirent dans une autre chambre el lui montrèrent leur propre lit, en l'invitant à s'y rejioser. Wilfried s'y jeta à demi babillé et dormit tout d'un trait jusqu'au lever du soleil.

Combien il se fut estimé heureux de pouvoir rester longtemps dans cette pauvre cabane isolée! Mais le n(»m de son père y avait été prononcé; l'homme pouvait concevoir des soupçons, l'accabler de questions, el peut-être découvrir son secret. Le fouet (lu >orl impiloyalde le chassait encore une fois, et malgré les instances des deux vieilles gens jiour le retenir jusqu'au lendemain, il voulut continuer son chemin.

Il demanda dans quelle direction il devail marcher pour traverser la contrée la plus déserte du pays. On lui in<liqua le nord.

Il serra encore les mains de ses hôtes en leur

exprimant sa \ive gratitude, passa la courride de sa

Ivre sur son épaule, et remonta le versant rocheux

du ravin, pour regagner la plaine.

. La |)remière chose qu'il fit lorsqu'il se trouva

l.E SOIITILKGE.

seul fut d'effacer les armoiries gravées sur son couteau en les frottant avec une pierre, et de faire disparaître ainsi la dernière trace de sa noble origine. Il réfléchit en même temps à ce qui lui était arrivé les deux jours précédents, et il crut devoir en conclure avec effroi qu'une puissance mystérieuse l'accompagnait et le poussait à son insu dans les lieux où son secret pouvait se trahir. Mais il reconnut en même temps que, grâce au ciel, une autre puissance l'avait, jusqu'à présent, du moins, protégé et défeiidu contre l'influence de la malédiction.

Il reprit son triste voyage avec un peu plus de courage, le continua sans interruption jusqu'à la nuit, et trouva à se loger dans une cabane de pauvres charbonniers.

A la fin du deuxième jour, se sentant de nouveau très fatigué, il éprouva un certain désir de se procurer une chère un peu meilleure que celle ûcf^ pauvres habitants du pays.

11 vit surgir tout à coup, adossés contre le flanc d'un rocher très élevé, les tours et les murs d'un grand chàteau-fort que les ondulations du terrain lui avaient dérobé jusque-là.

Au pied de ce château coulait une rivière rapide sur les bords de laquelle quelques maisons rustiques montraient leurs toils de chaume et leurs murailles d'argile.

A cette vue Wilfried se sentit en disposition d'essayer s'il aurait encore quelque succès comme troubadour. Dans cette forteresse, perchée comme un nid d'aigle sur le flanc d'un rocher dans un pays sauvage, il ne courait pas le risque de rencontrer des gens qui le connussent. Peut-être le seigneur et la châtelaine étaient-ils hospitaliers et charitables et lui donneraient-ils non seulement un repas substantiel, mais quelques jours d'une hospitalité complète... Mais si, au contraire, il ne trouvait qu'humiliation et dédain ?.. . En tout cas, il ne risquait rien d'essayer. Supporter plus longtemps une aussi misérable vie lui semblait impossible.

LE GHATEAF DE ROTSBUBG

En roulant ces pensées, il s'approcha de la large chaussée creusée dans le roc, qui, par des circuits escarpés, conduisait jusqu'à la porte du château.

Pendant qu'il hésitait encore, ne sachant s'il devait monter, il vit descendre de la hauteur un homme habillé de vert auquel il demanda comment se nommait le château, et qui l'habitait.

— C'est Rotsburg, lui répondit-on, le séjour de sir Gonlhier de Rotsburg, dont je suis le veneur.

— Est-il au château?

— Certes; il est à table, et il a de la compagnie.

— Accueillera-t-il un troubadour avec bienveillance?

— Avec joie, avec grande joie, si ce chanteur montre un art véritable: car sir Gonthier est un amateur éclairé de Fart des trouvères, et sa fille, noble demoiselle Basilissa, laisserait le boire et le manger pour une belle chanson ou un joli fabliau. Vous venez fort à propos, maître. La compagnie, là-haut, a fini de dîner, et elle est en train de vider les brocs. Le chant, la musique et le vin vont bien ensemble. Venez avec moi, je vous annoncerai à mon maître.

Wilfried le suivit dans l'intérieur du burg et attendit au parloir. Bientôt le veneur vint lui annoncer que sir Gonthier lui permettait d'égayer ses convives par quelques chansons.

Le jeune homme entra dans la salle du banquet, s'inclina profondément, et attendit en silence un mot du châtelain. Pendant ce temps, il passa en revue, avec une curiosité inquiète, les convives qui ne se composaient que de sept ou de huit chevaliers déjà âgés. Ils paraissaient très animés, et, comme ils tenaient à la mains des coupes remplies, il était à supposer que le noble jus de la treille leur avait déjà échauffé la tête et réjoui le cœur. L'un d'eux paraissait plus excité que les autres : ses yeux brillants et ses joues colorées attestaient qu'il était grand amateur de bon vin.

Deux valets, le broc à la main, se tenaient prêts à remplir les coupes au premier signe des convives.

— Eh bien, maître chanteur, connaîssez-vousde beaux chants ? demanda sir Gonthier de Rotsburg.

— Le gracieux châtelain et ses nobles hôtes jugeront si mon humble science est digne de leur approbation, je ferai de mon mieux, répondit Wilfried.

— Commencez donc, nous écoutons.

Après avoir accordé sa harpe, le jeune homme entama un chant dont la mélodie langoureuse et le mode mélancolique appelèrent une grimace de mécontentement sur les lèvres de ses auditeurs. Le chevalier aux joues cramoisies surtout s'agitait en grommelant. Ce n'était pas là un chant fait pourégayer l'auditoire!... Mais bientôtil subit, ainsi que ses compagnons de table, le charme pénétrant de la voix du troubadour. Il y avait dans les accents plaintifs et doux de sa chanson quelque chose d'émouvant, d'enchanteur, qui tenait toute l'assistance suspendue à ses lèvres. Il chantait ce qui suit :

LE soirnLK(;E.

LA PRIÈllE DU TUOUBADOUU

< Si beau qu'il soit de vivre comme un héros, île lutter contre la violence ot l'injustice et d'accomplir de liauls iails d'armes, l'arc no peut pas toujours rester tendu, (juaiul ou a chassé, lutté, bataillé toute la journée, la musit|ue ot le chant doivent avoir leur tour. Aussi j'accorde ma lyre pour chanier de mon mieux devant de vaillants chovaliers. Mais si ma voix est triste, ne vous en étonnez pas. L'amertume de mon Ame vibre dans mes chanis.

) 0 vous qui m'écouloz avec compassion, excusez le poêle qui trouble votre joie. Je veux chasser ma peine pour vous complaire. Mou cœur aspire après le soulagement et la lumière : mais mon noir chagrin s'épanche malgré moi dans mes chants : pour espérer encore, je cherche des forces nouvelles dans l'expression de mes propres douleurs. .Mon cœur affligé trouve une consolation dans mes accents plaintifs. >

Il y eut un moment de silence, les chevaliers se regardaient l'un l'aulrc coiiiiiie pour s'explicjuer l'iinpressoin singulière (jue ces strophes avaient produite sur eux. Elles avaient jeté un nuage sur leur gaieté, ot cependant ils les avaient écoulées avec un mélange de plaisir cl d'admiration.

— Maître, voire voix est belle, vous êtes un un charmant artiste, dit sir Gonlliier. Mais ne connaissez-vous pas (jiielque chose de plus gai, de |)Ius entraînant?

— En efTet, s'écria le chevalier aux joues cramoisies, un chant funèbre |teul être très beau ; mais cela n'a rien de réjcjuissanl; cela n'est bon qu'à nous porter en terre.

— Que les paroles de mon bon atni,sir Adalberl de Mirewarl, ne vous blessent pas, dit le châtelain. Il n'a pas mauvaise intention, et son cœur est noble et généreux.

— Je suis iiialhenroux et j'ai de grands chagrins, réplitpia \Vilfried;mais je lâcherai do monter ma lyre sur un ton plus gai.

— r.a n'ira pas! ça n'ira pas! dit sir Adalbort on riant. Ah ! je comprends : lo chanteur a soif. Qu'on lui verse du vin; qu'il boive (jiielques bons coups, et je suis sûr qu'il se trouvera de lui-même an diapason de la gaieté.

Les \alels lui présenteront une grande roupo; il la vida avec un véritable plaisir et sentit comme un feu vivifiant circuler dans ses veines. lise dis- [losait à rendre la roiipe, mais sir Adalbort fit un signe aux valel> et leur cria : « Encore! enroro! ;• jusqu'à ce (|ue Wilfrieil l'eût vidé trois fois.

— Que désirent maintenant ces nobles seigneurs .'

demanda le jeune homme, dont les yeux brillaient d'un vif éclal, en préludant sur les cordes de sa lyre. L'n doux chant d'ainonr, ou un joli fabliau?

— Un chant d'amour, répondit le châtelain.

— Non, une chanson à boire : l'éloge du vin! s'écria sir Adalbort.

— Oui, maître, oui, l'éloge du vin, répétèrent les autres convives.

— Eh bien, je satisfais à votre bienveillant désir, dit Wilfried.

Et d'une voix énergique il entonna une chanson joyeuse dont le refrain fut répété en chœur partons les chevaliers qui entrechoquèrent leurs coupes.

Sir Adalbert, s'approcbant du chanteur, lui serra les mains, et lui dit (|ue, s'il voulait venir à son château de Mirewart, il y serait accueilli avec joie, et richement récompensé.

Tous exprimeront leur admiralion pour le talent de Wilfried et voulurent pour le remercitT, lui faire boire encore do meilleur vin ; mais il refusa, et leur fit entendre qu'il aimerait mieux satisfaire son appétit, car il n'avait rien mangé depuis le matin.

— Pourquoi ne le disiez-vous pas tout de suite, mon beau chanteur? s'écria sir Gonthier. Mais maintenant il vous faudra attendre un peu, el gagner votre dîner par une nouvelle chanson ou par un fabliau. Ma fille Dasilissa raiïole de la musique el du chant. Il faut (ju'elle vous entende. Accordez votre luth ; je vais la chercher et donner des ordres à la cuisine pour qu'on vous prépare tout de suite un bon souper.

Quelques minutes plus tard, sir Gonthier rentra dans la salle tenant sa fille |)ar la main.

1! A SI M .s s A

C'était une merveille de beauté : le regard droit et franc de ses yeux bleus et le sourire enjoué de ses lèvres roses lui donnaient encore la grâce naive d'une enfant, bien qu'à la noblesse de sa démarche, on put voir qu'elle approchait de sa dixhuitiènie année.

- - Kasilissa, lui dit son père, voici un admiiable chanteur. Il louche si profondément les cœurs, qu'aux accents de sa voix, tantôt douce el caressanle, laiilnt vigoureuse ot oiilraînanle, on oublierail le nioiide entier. Qui; n as-lu pu ronlendro pendant rpi'il célébrait les vertus du vin écumanl dans les cou|)es.

— .le l'ai entendu de loin, cher père, réponditollc. Ah! je me sentais émue; ses sons pénétrants résonnaient dans mon cour.

LE SORTILÈGE

Peut-être le vin qu'il avait bu avait-il, pour un instant, fait oublier au jeune bomme l'amerlume de sa destinée, car il répondit aux paroles flatteuses de la jeune fille :

— Loué soit Dieu qui a conduit mes pas dans ce château où battent des cœurs nobles par la naissance mais plus nobles encore par leur sensibilité et leur amour des arts! 0 damoiselle, quelle récompense plus précieuse peut recevoir ici-bas un humble chanteur, que l'éloge de votre bouche si gracieuse, si aimable, si...

La parole expira sur ses lèvres. Il craignait de laisser deviner, par la hardiesse de son langage, qu'il n'était pas un troubadour ordinaire. Si son chant avait ému la jeune fille, la voix douce et sympathique de Basilissa faisait sur lui une impression bien plus profonde encore.

— Le gentil trouvère voudrait-il chanter encore quelque chose pour moi? demanda Basilissa en regardant le jeune homme avec un sourire si charmant que tout son être en frissonna.

— Ordonnez, noble damoiselle, ce sera un bonheur pour moi de pouvoir satisfaire à un de vos désirs.

— Je n'ai pas d'ordres à vous donner, maître; c'est une simple prière que je vous adresse.

Elle alla s'asseoir auprès de son père et lui dit :

— Mon père, le troubadour ne reslera-t-il pas quelques jours à Rotsburg?

— Mon intention est de lui offrir l'hospitalité jusqu'au jour de ma grande chasse où nous recevrons nombreuse compagnie.

— Il est bien élevé et parle avec grâce, n'est-ce pas, mon père? Nous, ne recevons pas souvent de pareils artistes à Rotsburg.

— Non, et je m'étonne d'y voir celui-ci. Il est malheureux et il a du chagrin, dit-il. Si je dois en croire son premier chant, il serait banni de son pays. Pourquoi? mais écoutez, voilà qu'il prélude de nouveau.

En effet, Wilfried se mit à chanter une chanson étrange qui semblait sortir du fond de son cœur : car elle s'inspirait d'une foule d'allusions charmantes à la noble damoiselle dont le doux sourire l'avait visiblement ému.

Il soupirait d'une voix sonore et mélodieuse cette ballade dont le refrain était :

« Ce qu'il y a de plus puissant et de plus doux sur la terre, c'est le sourire d'une femme. »

Basilissa, emportée comme sur les ailes d'un rêve, ne pouvait détourner ses regards du beau chanteur et restait suspendue à ses lèvres. Déjà, depuis quelques instants, Wilfried avait cessé de se faire entendre, et cependant elle l'écoufait

encore. Elle fut tirée de sa rêverie par les amis de son père qui l'entouraient, et qui applaudis, saient bruyamment le chanteur. Le vin avait inspiré de la courtoisie aux vieux chevaliers : « Sa chanson n'avait rien d'exagéré, disaient-ils : mais si elle était vraie pour toutes les femmes en général, combien elle s'appliquait mieux encore à la belle Basilissa dont le sourire, pouvait-on dire avec raison, était la plus douce chose qu'il y eût au monde. »

La jeune fille accepta ces flatteries avec un plaisir enfantin; elle paraissait heureuse et ne cessa de vanter le talent du troubadour.

Pendant ce temps, ^es valets avaient mis le couvert pour Wilfried, et, comme il avait grand appétit, il avait pris place à table avant que les mets ne fussent servis.

— Mon père, dit Basilissa, ne dois-je pas remplir les devoirs de l'hospitalité envers le troubadour? Il n'est entouré que de valets

— Oh ! oh ! Mademoiselle ! dit un des vieux chevaliers. Un troubadour? prenez garde : il n'est pas de noble naissance!

— En effet, sir Gérull, répondit-elle; mais Dieu ne l'a-t-il pas anobli, en lui donnant un si beau talent?

— Anobli, pas tout à fait, Basilissa, répondit son père; mais l'art élève l'homme au-dessus de la foule vulgaire. Va, mon enfant, rends-lui les honneurs qu'il mérite.

La jeune fille s'approcha du poète, le servit, lui versa à boire, l'invita à manger, et s'efforça de montrer à Wilfried et aux valets, par ses paroles aimables, que les habitants de Rotsburg honoraient l'art et les artistes.

Wilfried était tellement en admiration devant sa charmante hôtesse qu'il ne songeait plus à manger. D'abord il l'avait regardée en toute liberté, mais bientôt il fut forcé de baisser les yeux, car les regards de la jeune fille, malgré leur angélique candeur, faisaient battre son cœur avec trop de violence.

Son repas touchait presque à sa fin, lorsque Basilissa lui dit tout à coup :

— Maître, mon père vous invitera pour sûr à passer quelques jours avec nous. Vous accepterez, n'est-ce pas?

— Oh! avec joie, avec bonheur, répondit le jeune homme.

— Nous parlerons longtemps à Rotsburg de votre talent et de vos beaux lieds. Nous sera-t-il permis de savoir votre nom? Dites-le moi, je vous en prie.

— Mon nom! balbutia le jeune homme; mon nom, Mademoiselle?

— Oui, comment vous nommez-vous?

L£ SOKTILÈGË.

— Ah! lU' me le demandez pas!

— - (Ju'e-^l-ce (|ue cela si^'iiilie, iiiailro? Vous voulez rester inconnu pour échapper à la renomn)ée (jue vous niérilez? Mais nroi, je veux vous connailre. Vous in'afdijieriez en nie rel'usanl.

— Je m'appelle... Je m'a|)pelle Will'iied, répondit le jeune houimt; avec un profond soupir, comme s'il avait peur do ses propres paroles.

— Wilfrii'd? réjiéla joyeusement la jeune lille, oh!(iuel joli nom! J'avais un frère (jui s'appelait aussi Wilfried, mais hélas! il est mort en héros au servicede rem[MMeur, (Jue Dieu ail son âme!... El après, maître, après?

— Après? répéta le trouhadour avec in(|uiétude.

— Oui, où èles-vous né? Quel esl le nom de votre père?

— Soyez pitoyable et miséricordieuse! murmura Wilfried. L'n secret inviolable pèse sur moi. Je ne puis vous dire qui je suis, ni d'où je viens. Ne me le demandez pas, je vous en serai reconnai?sant au fond de mon cœur, et je vous comblerai df l)énédi<lioiis.

Kt il leva vers elle ses ujains suppliantes et ses yeux humides de larmes.

— Soit, répondit Hasiiissa étonnée, avec une nuance de mécontentement. Je respecte votre secret. Maintenant je retourne au|)rès de mon père, et j'espère que maître Willried voudra bien nous donner quelques nouveaux échantillons de son lalent.

Le jeune homme resta encore lont^temps à table; lorsqu'il eul Uni de souper, il avait la léte penchée sur sa poitrine, et de tristes réflexions assombri.ssaienl son esprit. Hegreltait-il d'avoir dit son prénom, ou ciaif;nait-il que le charme irrésistible de la jeune (ille ne le poussât à de dan^jereuscs révélations?

Sir Adalbert de .Mirewart le lira de .sa rêverie.

— Holà, maître chanteur, dil-il, il n'est pas encore temps de dormir. Hacontrz-nous, s'il vous plaît, (|u<d(|nt'> avenlnre> chevaleresques, q»iel(|ues hauts faits d'armes. Connaissez-vous l'histoire de (joedrocn?

— Oui, sei^'neur, répondit W illried, je connais l'émouvante histoire de Goedroen, et beaucoup rl'autres encore.

— Eh bien, racontez-nous-en quelques-unes, maître, cl pour ne pas trop vous fatiguer eu parlant, rapprochez-vous de la lablr et prenez un lanleuil.

Le troubadour obéit et s'assit m face du châtelain et de sa (ilb>.

11 se mit à raconter comment Goedroen, la belle (lancée dllerwif:. fut faite caj.tive et emmenée par le fils du roi llartmoed... Klle refusa dr l'accep-

ter comme époux et lut condamnée à faire, pendant des années, les grossiers et répugnants ouvrages d'une servante. Sa fermeté et sa lidélilé pour lierwig furent à la (in récompensés, ses frères vainquirent le lils d'Ilartmoed, la délivrèrent de l'esclavage, et la ramenèrent en triomphe dans les bras de son (lancé.

Il avait fait ce récit tantôt en prose tantôt en vers, soutenant parfois sa voix d'une accompagnement de sa liar|)e, mais toujours avec un sentiment profond et une poésie colorée; ses auditeurs étaiimt sous le charme : Basilissa surtout se sentait profondément touchée par la peinture des souffrances de Il belle Goedroen. Des larmes de pitié coulaient de ses yeux.

— Allons ! allons, jeune homme, s'écria Adalbert de Mirewart, quebjue chose de plus gai, de plus amusant; queb|ue chose pour rire!

Alors Wilfried raconta la singulière histoire de Cari, le grand empereur, et d'Elegast, le coupeur de bourses, qui força son souverain à aller voler avec lui; — puis l'hisloire de l'ours Wisselan, — puis celle du vaillant chevalier Kolaud qui périt si misérablement dans sa lutte contre les infidèles.

Il était évident pour tout le monde que ce jeune homme, malgré tous ses efforts, ne pouvait point parvenir à être gai. Dans tout ce qu'il disait ou chantait il régnait un accent de mélancolie que les clievaliers attribuaient au malheur dont il leur avait parlé dans sa première chanson.

Épuisé par la longue marche qu'il avait faite depuis le matin, et fatigué de chants el de récils, Wilfried exprima le (b'sir d'aller |)rendre du repos. Le chàlelin appela un valet pour conduire son hôte à sa chambre.

Tous les vieux chevaliers lui dirent adieu, car ils devaient partir le lendemain au point du jour, et n'auraient plus l'occasion de lui serrer la main. Tous, l'un après l'autre, l'invitèrent à venir visiter leur château, et lui i)roniirent bon accueil.

Hasilissa le regardait avec des yeux humides et tristes.

— Ah! (|ue vous êtes bons et généreux pour moi, Messires, et vous, noble demoiselle, soupira Wilfried ému. La force m'abandonne, el cependant je veux encore, en manière d'adieu, vous faire entendre (|uelqne chose de |)lus gai. Je reprends donc ma |vre p(Mir vous (hanter le « bonsoir du Troubadour 0.

El il leur < hanta une ronde dont le relrain .lait.

.Sur la tour du iionl

Hé&oiiiio le cor

Du gardo.

Le jour fuit;

Dieu vons ffnnle,

Page 1