I.K SOliTII.KliK
qu'elle croyait de naissance obscure... .Mais où l'eiitrainaienl ses idées'.' Tout senliniont d'amour ne lui i'-tai(-il pas interdit, à lui, inconnu, (|ui devait errer sans cesse à travers le monde, et qui était condamné à repousser même les liens les plus Taihles d(> l'amitié?
In sourire entr'ouvrit ses lèvres; il se mo(iuait de sa propre a.i,'itation comme d'un enfantillage... MaisTinstiinldaprèsil Irémit d'iu(|uiélude. Ji'image de la douce Hasilissa était sans cesse présente à ses regards ; sa voix résonnait encore à son oreille, et, sous l'empire île ses charmes et de sa giâce irrésistible, son cœur battait involontairement.
.Mais, ô doule aIVreux! dans cet encbainemeni, ne lallait-il pas voir encore le pouvoir de la malédiction qui pesait sur lui, (jui peut-être l'avait conduit àMotsburirpour le faire tomber dans un pièireV
(Mie (aire? Il n'y avait [las à hésiter, il fallait fuir encore, quitter ftotsbuig en loule hàle, recommencer sa vie errante el misérable.
Il se leva et se mit à marcher à grands pas en gémissant. Le soleil s'était élevé au-dessus des cimes. Mais on n'entendait d'autre bruit que les aboierju'nts de quelques chiens. Les maîtres du château dormaient sans doute encore.
\\ ilfried sortit de sa chambre el descendit par un escalier de pierre sur une terrasse gazonnée, entourée d'une balustrade également en pierre, d'où l'on dominait tout le pays,
La vue dont on lonissait en cet endroit él.iit des plus [iittoresf|ues, et le jeune homme ne pouvait s'arracher à la conlempbition de cet admirable paysage. Deux sentiments contraires se cnirdiatlaient dans son caur, le désir de proliter de la généreuse hospitalité qu'on lui oll'rail à Motsburg, et de rester aupiés de la charmante Basilissa, et la crainte de s'exp«»ser à un péril d'autant plus redoutable qu'il était inconnu.
Kulin il |i:it une ré>;olulion énergi(|ue :
— Je partirai, s'écria-t-il. Le solril de midi ne me retrouvera plu> à liotsbnrg.
.Mais cette rés<»lntioM lui arracha un cinel soupir et au moment de s'éloigner pour toujours, il tomba dans une rêverie pleine d'angoisse.
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11 t-n lui tirr tout à coup par une voix douce qui résonna à son oreille. Itasilissa était debout devant lui, cl son sourire enchanteur le lit frémir.
— lie beau chanteur a-i-il bien dormi? demanda-t-elle. Non, sans doute, piiis(|ue Je le rencontre ici de si bonne heure.
— Grftce à votre noble hospitalité, mademoiselle, j'ai passé une bonne nuit. Je vais aller saluer le Seigneur voire père. . .
— .Non, maître, dit-elle en le retenant du geste; mon |)ére est levé pcut-éiic, mais il n'est pas descendu. Asseyoïis-iions, je veux vous raconter un lève ipie j'ai fait. S'il pouvait se réaliser, j'en bénirais le ciel, mon père, et vous surtout, maître Wil- Iried.
Le jeune honine obéit et balbutia :
— J'écoute, mademoiselle. Les rêves d'une douce et noble jeune lille telle que vous doivent être aussi charmants que la plus belle poésie.
— Ah ! ah ! maître, vous avez sans doute fré- (|uenté la cour des princes, pour connaître ainsi la llatlerie. Mon rêve était beau sans doute; mais pour moi seule. Kconlez ; j'ai rêvé (|ue mon pc re vous avait invité à rester longtemps ici, etcine vous a\iez accepté son hospitalité. Mon père désirait que je prisse de vous des leçons de chant el de harpe, et vous me répétiez vos beaux lieds avec une patience admirable. J'étais assise à côté de vous, et je vous écoutais avec une attention charmée. J'y mettais tant de zèle que bientôt je pus marier ma voix à la vôtre, et nous chantâmes à l'unisson si doucement et si bien que mon père en [denra de plaisir. Mais enfin, hélas !..
— Mais enfin? répéta Wilfried avec une sorte d'eiïroi.
— Mais enfin vous êtes parti à mon grand chagrin. C'était bien naturel, n'est-ce pas? J'aurais donné beaucoup pour re<evoir vos leçons pendant plusieurs nmis encore, mais vous ne pouviez pas vous arrêter plus lon{.'tPm|»s à liotsbnrg et vous deviez partir. Mon père vous donna une ample récompense et un beau costume neuf. Vous étiez conleiil, el cependant, chose étrange, dans mon rêve je [deurais comme une enfant, (|uand je vous vis disparaître de loin derrière ce rocher, là-bas... (|ne dites-vous de ce rêve, maître?
Wilfried tenait son regard lixé sur les yeux de la jeune fille, même lors(|u'elle avait cessé de parler. H l'écoutait alteiitivement, non pour ce qu'elle dirait, mais pour le seul son de sa voix qui t'enchantait cinnme une musii{ue céleste.
— Ah ! ah ! mon rêve se réalisera, le commencement du moins; ii'esl-ce pas, maître?
— Impossible, impossible! soupira le jeune hmnme.
- (lommeiit? Ai-je bien enli'iidn ? s'écria-telle avec une douloureuse surprise. Vous refuseriez de m'enseigner voire art ?
— Ce ne serait pas seulement un grand Imnneur, ce serait une immense joie pour moi, mademoiselle : mais je dois partir, je le dois.
— Partir, ô ciel !
LE SOKTILKGE.
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— Aujourd'hui même.
— Mais hier vous promettiez de rester!
— En oiïet, mais la générosité de votre accueil, et peut-être votre amabilité ciiarmante m'avaient lait oublier la ligueur de mes devoirs. Je suis l'esclave d'une fatalité cruelle. Klle m'ordonne de vous dire adieu aujourd'hui même, et quel (|ue soit le regret que j'en éprouve, je dois obéir.
— Mon beau rêve ne serait donc qu'une vaine illusion! gémit lîasilissa.
— Hélas, oui, mademoiselle. Croyez que j'en suis horriblement malheureux, mais il m'est impossible de vous satisfaire.
— Et moi qui venais versvous de si bonne heure, pour trouver une si amère désillusion !.. Ah! si vous voulez partir absolument, je ne puis pas vous retenir malgré vous... mais il me reste encore un espoir.
— Abandonnez-le, mademoiselle, je vous en prie : cet espoir ne p^^ut se réaliser...
— Nous verrons bien, maître. Je suis une faible jeune hlle, et je ne sais comment vous faire sentir que vous n'agissez pas bien en ne tenant pas vos promesses; mais mon père est éloquent ; il aura plus de pouvoir sur vous.
— Plus de pouvoir sur moi, murmura Wilfried d'une voix basse et frémissante ; qu'est-ce qui aurait plus de pouvoir sur moi que le sourire d'une demoiselle qui...
— Maître, veuillez me suivre, interrompit Basilissa. Mon père doit être descendu. Tenez, voilà Rigaud, notre serviteur, qui vient m'annoncer qu'il nous attend pour déjeuner.
Wilfried la suivit dans la salle à manger où en effet sir Gonthier était déjà à table.
— Bonjour, maître chanteur, dit-il au jeune homme qui le saluait. Avez-vous bien dormi? Oui? Cela me fait plaisir. Nos convives sont partis ce matin dès l'aube. Nous voici seuls, et nous pourrons nous amuser librement à causer et à chanter. Basilissa, avance un fauteuil, que notre hôte prenne place à table avec nous. Tant qu'il restera à Rotsburg, il peut se considérer comme étant de la famille.
Basilissa obéit, servit à déjeuner au troubadour, el dit tristement :
— Mon père, nous nous sommes trompés dans notre espoir. Maître Wilfried doit nous quitter aujourd'hui.
— Quoi ? qu'est-ce que cela signifie ? s'écria sir Gonthier avec un rire d'incrédulité. Ne m'as-tu pas dit hier que le troubadour avait consenti avec joie à profiter penJant quelques jours de notre hospitalité ?
— Oui, mon père, mais il a changé d'idée; il veut partir.
— Partir? impossible. Ma tille ilit-elle vrai, maître ?
— Oui, Seigneur; je regrette profondément de devoir refuser votre olfre généreuse. Je suis sous l'empire d'une puissance tyrannique, et quand el'e commande, je dois obéir comme un esclave.
— Déjeunons, dit sir Gonthier avec une nuance de dépit. Celte nouvelle inattendue pourrait gâter notre appétit. Tout à l'heure nous en reparlerons sérieusement, maître ; mais si vous espérez partir, vous vous trompez... à moins cependant que vous n'ayez d'autres raisons à donner que des paroles vagues.
Il y eut un long silence. Basilissa semblait fort triste : elle tenait ses yeux baissés et respirait avec peine. Wilfried souffrait cruellement à l'idée que son refus affligeait la noble jeune fille fjui lui faisait un si aimable accueil, bien qui ne fut pour elle qu'un humble artiste de n^aissance obscure.
Quand le déjeuner fut fini, sir Gonlhier re[)rit la parole.
— Depuis hier au soir, maître, je n'ai fait que penser à vous. D'où vient cette préoccupation, je l'ignore, car votre talent ne suffit pas pour l'expliquer. Vous m'inspirez un étrange intérêt, et il me semble que je serais heureux de pouvoir faire quelque chose pour vous. Excusez donc mon indiscrétion, car elle est une preuve de ma sympathie. Vous ne me paraissez pas un troubadour ordinaire. Votre langage élevé, votre attitude, quelque chose de digne dans toute votre personne me font douter si vous n'êtes pas né dans un château. Ma supposition est-elle fondée?
Wilfried, qui depuis quelques instants prévoyait cette question, avait eu le temps de s'y préparer.
— Votre supposition m'honore, mais elle n'est pas fondée, seigneur, répondit-il, très calme en apparence. Mon père est bien un homme libre, mais il gagne son pain en faisant le commerce. Dans mon enfance j'ai eu de bons maîtres, et depuis, en fréquentant les châteaux et même les cours (les princes, j'ai pris quelque chose de leur langage et de leurs manières.
Le jeune homme avait du se contraindre si fort pour dissimuler ainsi la vérité, que de profonds soupirs soulevèrent sa poitrine.
— Soit, maître, je vous crois; mais veuillez m'expliquer alors ce que signifient ces mots de votre premier lied : « Je dois errer toujours, comme un maudit. »... Vous ne répondez pas? Je comprends, vous êtes un banni. A tort ou à raison, — je ne puis pas le savoir, naturellement, — on vous a exilé de votre patrie. Eh bien, maître, j'ai cru voii' hier que vous êtes réellement malheureux, et que vous avez de grands chagrins. Expli-
LE SORTILÈGE
que/-iiiui les caiises de votre coiidainnalion ; je suis [luissaiit, j'ai beaucoup d'atuis, tnôuie à la cour de l't'inpereur ; je ferai df sérieux t'ITorls pour fairi' rapporter l'arrêt qui vous a proscrit.
— Merci de la généreuse protection cpie vous m'offrez, seijiueur, dit WilIVied, inais vous vous truuipez. Je ne suis pas un banni.
— Qu'êtes vous donc? Mon esprit se refuse à croire que vous vous seriez rendu coupable de quelque méfait dans votre patrie.
— Ab! vous avez bien raison, seigneur ! s'écria \Vilfried très ému. Jamais, (|ue jesacbe, je n'ai fait de tort i personne.
— Mais pourquoi fuyez-vous donc votre pays? Pourcjuoi devez-vous errer comme un maudit? l'ourquoi ne pouvons-nous pas, nous qui voulons être vos protecteurs, vos amis, savoir comnienl TOUS vous nommez et qui vous êtes? Vous doutez donc de notre sincérité, puisque vous nous refusez toute confiance?
Le jeune boni me était vu proie à une douloureuse hésitation. 11 était bien résolu à garder son secret, mais le regard triste et supjtliaiil que Basilissa fi.vail sur lui l'ébranla.
— Je commets peut-être une fatale imprudence, répondit-il, mais votre bonté, seigneur, fait succomber mes résolutions. Je ne peux pas vous ilire tout. Sachez seulement qu'un sort cruel, terrible, pèse sur moi; supposez, si vous voulez, qu'il s'agit d'une promesse, d'un vœu, d'un serment ou d'un charme; mais la vérité est que pendant cinq ans je suis obligé de rester inconnu. Si quelqu'un découvrait le lieu de ma naissance et mon nom, je niourrais d'une mort affreuse. Le soil impitoyable a prononcé cet arrêt, et rien n'en pourrait empêcher l'exécutiou.
— Ali ! le pauvre jeune homme ! s'écria IJasilissa en pâlissant. Qu'il e.^t malheureux ï... Et il n'a jamais fait de tort à personne !
— Jamais, mademoiselle I
Sire Gonlhier secoua la tête d'un air pensif, mais il ne lit aucune observation.
— Comprenez-vous maintenant, seigneur, demanda ^ViIfried pourquoi, malgré vos instances, je dois refuser de vous révéler le secret d'où dépend ma vie? Pour(|uoi, hierau soir, j'ai pu accepter, pour quelques jours, votre généreuse hospitalité, tandis qu'aujourd'hui j'entends la voix gévère qui m'ordonne de partii- tout de suitt;.
— Oui, maître, je comprends du moins les motifs qui vous pou>setità nous quitter. Je le regrette profondément. l)au» cinij jours nous avons ici une grande (liasse à laqut-lle assisteront beaucoup de mfs ami>. Le soir il y aura un joyeux festin. Je me réjouissais cl je m'enorgueillissais d'avance à l'idée de présenter à mes hAies un artiste de voire I
talent... mais puis(|u'il vous parait impossible de de déférer à mon désir, et que vous êtes décidé à partir, (|ue Dieu vous conduise !
— Mon cher père, soupira iJasilissa, ne dites pas encore adieu à maître Wilfried. Pourquoi ne resterait-il pas (|uelques jours? Nous ne lui demanderons plus rien. S'il était ccuivaincu (|ue nous resj)ecterons complètement son secret, il n'aurait plus de motif de (piitter si précipitannnent lîotsburg.
— En effet, mon enfant, mais comment le convaincre, puisqu'il reste sourd à mes instances et à tes prières ?
Basilissa joignit les mains et adressa au jeune homme un regard (jui le remua juscju'au fond de l'ûme.
— Oh ! maître W ilfried, dit elle d'une voix enchanteresse, je vous en supplie, soyez bon pour nous! Restez (juelques jours; apprenez-moi de belles chansons et de jolis fabliaux, je serais si heureuse, et je vous en garderai tant de reconnaissance!... Vous secouez la tête et restez impitoyable? Hélas, personne ne m'a jamais rien refusé... vous seul !
Le jeune liomme, comme ensorcelé-par la douce prière de liasilissa, chancelait visiblement dans sa résolution.
— Eh bien, eh bien? s'écria-telle les yeux brillants d'espoir.
— Eh bien, inurmura-t-il vaincu, eh bien, je resterai !
— Dieu soit loué, il reste! s'écria la jeune filîe en battant des mains.
Sir Gontliier prit la main du jeune homme et lui dit :
— Je vous remercie, maître. Puis-je être assuré que vous charmerez mes amis |)ar votre art le soir de notre grande cliasse?
— A une condition expresse, inviolable, répondit Wilfried; personne ici, directement ni indirectement, ne cherchera à savoir qui je suis ni d'où je viens. Quoi cju'il advienne ou (|uoi que je fasse, on observera vis-à-vis de moi une discrétion absolue. Au moindre mot, à la plus légère allusion qui me ferait craindre (jue mon secret fut en péril d'être découvert, je partirais sans explication et même sans adieu. Et vous, mes nobles protecteurs, pour (|ui j'ai autant de respect que de reconnaissance, ne m'accusez pas alors d'ingratitude ni d'impolitesse. Dites-moi que vous accepter, que vous remplirez cette condition, et je profiterai avec confiance de votre hospitalité jusqu'au jour de la grande chasse.
— Nous acceptons, maître, répondit sir Gontliier.
— Pas une parole indiscrète ne sortira de notre bouche, ajouta Basilissa.
LE SORTILÈGE
— Donc, maître, reprit lo cliàtelain, considérezvous à présent comme étant de la famille. Vous apprendrez à ma fille quelques lieds et quehjues fabliaux ; et le reste du temps, nous le passerons à causer amicalement. Vous paitai^erez tous nos repas, tant que nous n'aurons pas de convives étrangers; car vous comprenez, n'est-ce pas, que de nobles chevaliers...
— Certes, seigneur ; un troubadour de naissance obscure, tel que moi, ne doit pas méconnaître sa place. Ne craignez de moi ni importunité, ni inconvenance, ni indiscrétion. Mon secret même m'impose l'humilité et la réserve.
— Venez maintenant, maître, le temps est beau, le ciel est clair et le soleil vif. Nous ferons une promenade autour du château. Basilissa est éprise de la nature et vous montrera, avec plus d'enthousiasme que moi, les beautés du pays.
Ils sortirent et se promenèrent pendant plusieurs heures dans les environs, s'asseyant de temps en temps sur la crête d'un rocher, pour se reposer ou pour jouir de la perspective des profondes vallées.
Basilissa était heureuse. Elle prenait plaisir à faire admirer au troubadour les sites les plus pittoresques du beau paysage qui se déployait de tous côtés sous leurs yeux, gracieux ou imposant, entremêlé de verdure, de fleurs et de rochers sauvages.
Au retour, il y avait des moments où, fatigués d'admirer, ils ne prêtaient plus guère d'attention aux beautés de la nature. Sir Gonlhier causait alors avec Wilfried de mille sujets divers qui fournirent au jeune homme l'occasion de faire briller ses nombreuses connaissances.
Sir Gonthier sentait grandir de plus en plus son estime pour son hôte. Ce qui lui plaisait surtout en lui, c'était son extrême modestie, et la délicatesse de ses sentiments ; car Basilissa se montrait très familière avec le troubadour et causait librement avec lui comme un frère; mais le jeune homme n'oubliait jamais la distance qui existait entre lui et l'héritière de Rotsburg. Il lui témoignait un profond respect et lui répondait dans un langage toujours choisi, réservé et digne, qui semblait très surprenant dans la bouche d'un vilain. Mais sir Gonthier n'osait plus risquer de réflexion à ce sujet, et se l'expliquait, à part lui, par l'habitude qu'ont les troubadours de fréquenter des personnes de naissance noble.
On rentra au château, et Wilfried partagea le dîner de ses hôtes.
Plus d'une fois le jeune homme s'absorba dans ses pensées, et Basilissa le plaisanta doucement sur ses distractions. Elle ne savait pas, l'innocente jeune lille, qu'elle en était la seule cause, j
Son regard le troublait, sa voix lui faisait battre le cœur. Aussi baissait-il souvent les yeux pour se soustraire au charme qui l'envahissait.
Après le dîner, il commenta à enseigner à Basilissa ses chansons et ses fabliaux. Il y mit tant de zèle, et il trouva en elle une élève si docile, qu'à la (in du jour elle savait déjà deux chansons et quatre fabliaux.
Elle avait une voix pure, sympathique, avec un profond sentiment musical. Aussi le comte de Rotsburg fut-il en eiitase quand il entendit sa fille chanter avec Wilfried.
Lorsque vint la nuit, Wilfried se rendit à sa chambre à coucher. 11 s'assit sur une chaise et se mit à penser à tout ce qui lui était arrivé pendant cette journée.
D'abord, sa situation lui sembla très dangereuse; car il avait beau vouloir se le cacher, il sentait bien que l'empire que la jeune fille exerçait sur lui était quelque chose de plus que le charme naturel de la femme. Et, si en effet, son cœur était près d'être profondément atteint, où cette passion pouvait-elle le conduire? Ne devait-il pas craindre et éviter tout lien d'affection ? Ah ! il s'était bien imprudemment laissé entraîner à llotsburg. Et cependant, il ne pouvait plus à présent partir avant la grande chasse. Si le châtelain et sa fille respectaient les conditions de son séjour il devait aussi tenir sa promesse ! Hélas, n'était-ce pas un piège tondu par la puissance occulte qui le poursuivait?
Il laissa tomber sa tête sur sa poitrine, et demeura longtemps plongé dans une pénible perplexité; mais insensiblement l'image de Basilissa se dressa souriante devant ses yeux, et il murmura en lui-même :
— Qu'importe que son regard m'agite et que son image me poursuive, si jamais cette faiblesse de mon cœur n'est visible pour personne? Encore cinq jours, et je recouvre ma liberté. Alors je partirai de Rotsburg, et je voyagerai bien loin au delà dn Rhin, et jamais je ne me hasarderai à revenir dans ce pays. Ma crainte est vaine... quatre jours sont bien vite passés! Entre Basilissa et moi il ne subsistera rien qu'un doux souvenir. Ayons confiance en Dieu, et livrons-nous au repos en bénissant son saint nom !
Pendant quelques instants, il tint les yeux levés au ciel comme pour implorer sa protection, puis il se jeta sur son lit.
De doux rêves bercèrent son sommeil, sans troubler son repos.
LE SOIITILÈGU.