I. I I 11 i; \ A L IiO M l'I K
Uiiatie juins encore s'écunlcrerit sans (jue WiU'iied van Iseisleen eiil iinc nouvelle raison de rej-reller son séjonr à Kolsliui};.
Hasilissa connaissuil déjà heaiu-(>ii|) de cliansons, delieils el de faldiaux. Klle en élail (orl reconnaissante envers Wilfried, el lui tcinoiirnail une ainiiié expansive. Sir Gotitliier prenait heaiicoup de plaisir à sa conversation, el avait insisté plus d'une lois pour le retenir après la i!r;iiide chasse. Mais WiHried avait éneri,M(iuen)enl refusé. En effet le jeune homme ne pouvait se dissimuler plus loiijilt'iiips (|ue son cœur était [tris, et iju'il devait partir au jour lixé s'il ne voulait pas s'exposer à trahir ce (|iii se passait en lui.
Le jour de la grande chasse allait poindre. Wilfiied avait déjà élt- éveillé deux l'ois par le cor du garde et il comprit que ce signal annonçait l'arrivée des invités.
Il s'haliilla et se mit à la fenêtre, il vit (jnelques noides chevaliers arriver le long de la rivière avec leurs veneurs el leurs serviteurs achevai.
Il pensa avec une profonde tristesse au château paternel d'isersleen, à sa pauvre mère, à son res. pectable |tère,.. et enlin il s'alisorha dans le souvenir des brillantes chasses qu'il avail conduites lui-même comme maître et seigneur. Il voy;iit en imagination la sombriî lorét d'Kver, et les loups, les ours, les cerfs, les sangliers qui fuyaient devant lui, il piquait de l'éperon les lianes de son coursier, courait ventre à leire par monts et par vaux, atteignait les fauves, les abattait... Kl tandis que l'air résonnait des cris de haro ! haro! h.ili ! h )la ! il sonnait sur son cor de chasse le hallali liiom- [)lianl. .
Hiiand celle vision se fut (lissi|M''e, il secMii.i la léte avec découragement.
— 0 don\ printemps de ma vie! soupir i-l-il, beau ciel où le tendre sourire de ma mère rayon nait comme un soleil toujours clair! Liberté, puissance, plaisirs, exploits chevaleres(|iirs, vous <^les perilus pour le pauvre Wilfried, .Mais v(»tre souvenir est encore un bonheur.
Il acheva sa toilette el descendit.
Apre» le déjeuner il t-o renilil avec sir Gonthier el |{asili.s><a dans la graiule cour, pour assister aux derniers préparatifs de la chasse.
I ne dizaine de chevaliers y étaient déjà réunis avec leur suite. Il y régnait une animation liévreiise. Les chevaux, f|u'(ui avail mis à l'écurie pour les laisser reposer, furent <le nouveau sellés el harnachés. On ouvrit le chenil. Les chasseurs
essayèrent leurs cors dont les sons aigus lirent hennir les coursiers et aboyer les chiens.
Tous ces bruits excitants agitèrent tellement Wilfried, (ju'il ne |)rélail presque ain une attention aux douces paroles de iSasilissa (|ui, debout à cùté de lui, lui expli(|nail qindles bêtes féroces on rencontrait parfois dans les forets de Kotsburg. Le jeune homme avait la fièvre du chasseur; le sang bouillonnait dans ses veines, et son cœur battait à se rompre.
Lorsque tout fut prêt, el que l'on se disposa à monter à cheval pour le dé|»ail, sir Oonlliier dit on riant au troubadour :
— Je regrette, maître, (pie vous ne puissiez pas du moins suivre la chasse de loin. Cela en vaut la peine pourtant pour quelqu'un (|iii n'a jamais assisté à |)areil spectacle ; mais vous ne montez piobablement pas à cheval ?
— Je vous demande pardon, seigneur, ré|)ondil Wilfried avec un regard lier: je suis un assez bon cavalier.
— Vraiment? Voulez-vous essayer, maître? Je serais heureux de vous voir avec la compagnie.
Sir Gonthiiîr ordonna à un piqueur de mettre |)ieil à terre el dedoiinerà Wilfried son cheval qui élail doux et maniable.
Le chasseur eu parut fort désappointé, forcé qu'il était de restt'r au château, vu qu'il n'y avait pas d'autres chevaux disponibles.
— Vous êtes contrarié, Martin, dit sir Gonthier, de ne pouvoir suivre la chasse? Il n'y a pas moyen, mon ami... à moins que vo'is ne vouliez monter l'étalon, au risque d'un accident?
— Oh ! seigneur, vous savez bien (|ue cela est impossible, répondit le pi(|ueur. Je me casserais le cou avant d'éire soiti du château. Personne n'a jamais pu se tenir sur le dos de ce diable enragé.
Ces paroles excitèrent rattention de Wilfried, et piquèrent sa curiosité.
— 'Ju'on me donne ce cheval ntif, dit-il. Je veux e.-.sayer si je ne le forcerai pas à m'obéir.
Sir Gonthier el ."-es coinpagiKms cherchèrent à le di-^>iiailer de ce projet téméraire. Hasilissa, très effrayée, joignait se>; instances à leurs observations juais le jeune lioinme, emporté par l'ardeur de son désir, montra une si ferme conliauce, (jue l'on consentit à lui laisser lenter l'épreuve. Sir Gonthier était convaincu, d'ailleurs, qu'en voyant approcher l'étalon, le tr<Mivère renoncerait à son audacieuse eutre|U'ise.
Wilfried boucla .solidement sur son pied un éperon 1res pointu (|u*on lui donna, sans même paraître écouler les rtmseils de |)rudence (|ue lui donnait doucement Hasilissa.
Deux valets amenèrent de l'écurie, tout sellé et
LE SOHTILKGE.
bridé, l'étalon fougueux qu'ils ajtpelHient leâùible. C'était un bel animal, impatient et plein de feu, mais cependant assez maniable tant qu'il ne sentait pas un cavalier sur son dos. Il tendit le cou, regarda autour tic lui d'un œil étincelant, et poussa un liennissement si terrible qu'il éveilla les éclios d'alentour, et fit frémir tous les autres cbevaux.
Wilfried alla se placer devant la tête de l'étalon, et lui parla d'une voix dont le ton imposant étonna tout le monde.
— Gare à toi! tu t'appelles le diable; mais quand même tu serais le mauvais esprit en personne, aujourd'hui tu trouveras ton maître. Tienstoi bien, sinon je te fais périr sous moi !
Il refusa l'aide des valets ; d'un bond il sauta en selle et enfonça l'éperon dans le flanc de sa monture.
L'animal furieux et hurlant se mit à ruer et à se cabrer de tous côtés, avec des mouvements de reins si violents et des soubresauts si brusques qu'il semblait impossible que Wilfried pût se tenir en selle. Les chevaliers se portèrent en masse sur le grand escalier du château pour jouir de cet effrayant spectacle.
L'étalon, exaspéré par l'inutilité de ses efforts et par les coups d'éperon répétés, se dressa et marcha pendant plusieurs minutes sur ses pieds de derrière en donnant de terribles secousses pour se débarrasser de son cavalier.
Tous les spectateurs frémissaient, craignant à chaque inslant de voir le troubadour jeté par terre et foulé aux pieds, Basilissa poussait des cris d'effroi et levait les mains au ciel... Mais lorsqu'elle eut vu le cheval, [>près s'être cabré une dizaine de fois, retomber sur ses pieds sans parvenir à désarçonner le cavalier qui semblait rivé sur sa selle, sa frayeur se changea en admiration, et ses yeux s'allumèrent de joie et d'orgueil au spectacle de la victoire de l'héroïque jeune homme.
Les chevaliers éprouvèrent la même impression. Le troubadour, luttant ainsi, avec une puissance victorieuse, contre l'animal furieux, était vraiment beau et imposant. Ses yeux étincelaient de fierté; sa voix retentissante, ses gestes énergiques, tout en lui annonçait l'habitude de commander et de faire exécuter ses volontés.
L'étalon continuait à faire des écarts à droite et à gauche, et à se cabrer d'une manière effrayante. Mais, loin de ledouter sa violence, Wilfried, en se jouant, lui donnait de furieux coups d'éperon, le harcelait sans rebàche, et le faisait hurler de rage et de douleur.
Après une demi-heure de cette lutte acharnée, une écume rougie sortait à gros flocons de la bouche du cheval, et le sang coulait de son flano
labouré... Alors, épuisé de forces, haletant, fumant de sueur, frissonnant de tous ses membres, il s'arrêta tout à coup et baissa honteusement la tête. Il était don)pté.
Les clievaliers stupéfaits et les valets même félicitèrent le troubadour.
(>es féiicitalions rappelèrent Wilfiied au sentiment de la réalité; il reconnut qu'il venait de commettre une i^rave imprudence qui pouvait comprometlie son secret. Son agitation se calma. Il compiil iju'on allait l'accabler de questions sur son habileté à dotnpter les chevaux. Mais qui sait? peut-être, d'un antre côté, était-il poussé par le secret espoir d'entendre son éloge dans la bouche de Basilissa.
Il ji'ta la bride à un palefrenier, sauta à terre, et se dirigea vers les chevaliers qui se tenaient toujours sur le perron du château. Sir Gonthier le combla de louani;es; les chevaliers lui exprimèrent leur admiration... Basilissa balbutia quelques mot> à peine intelligibles pour exprimer la frayeur et l'émotion que lui avait causées ce spectacle. Chose inexplicable, la jeune fille, au lieu de joindre ses félicitations à celle des autres, tenait les yeux baissés, et paraissait triste et confuse.
Un des chevaliers s'écria en secouant la tête :
— Vous prétendez être un troubadour, seigneur? Vous êtes libre assurément de cacher votre véritable condition... mais je vous rends hommage et vous offre mon amitié, bien convaincu que je serre la main d'un homme noble et d'un vaillant -i'iievalier !
Le jeune homme qui s'attendait â cette explication, répondit en riant :
— Je vous remercie, seigneur chevalier, de votre aimable supposition. Très souvent on a commis à mon égard cette méprise si flatteuse pour moi, mais il me suffira de quelques mots pour vous faire reconnaître votre erreur. Mon père est un marchand de chevaux. Dès mon enfance, et presque sans m'en douter, j'ai appris à monter et à dompter les chevaux les plus rétifs. J'ai été pour ainsi dire élevé à cheval. Qu'y a-t-il donc d'étonnant à ce que je sache monter comme un chevalier, quoique je sois de naissance obscure?
Il n'y avait rien à répondre à cette explication et on l'accepta sans contradiction. Si l'attention des chevaliers n'avait pas été entièrement concentrée sur le troubadour, ils auraient vu que ses diM'::ières paroles avaient arraché à Basilissa un soupir étouffé.
— A cheval, à cheval, messieurs! s'écria sir Gonthier. Nous avons perdu du temps. Le soleil est déjà fort élevé sur l'horizon... Piquenrs, sonnez le départ.
Les chevaliers se mirent en selle. Wilfried sauta
LE SORTILÈGE
sur l'étalon, et celui-ci, reconnaissant la main et la voix (le son vaimjueur, se laissa uioiut couinie un mouton.
La chasse sortit du cliàt»'au au son des cors, aux aboiements des chiens et aux liennissemenlsdes chevaux.
Basilissa était restée >ur l'escalier, inimmohilt; comme une statue, et absorbée dans de profondes pensées. .Mais bientôt, poussée par une réflexion soudaine, elle rentra en courant, monta à la tour du Nord et, par la fenêtre ouverte, suivit des yeux le chemin sinueux (|ui, Irancbissant la rivière comme un poni, conduisait jus(ju'au sommet de la chaîne de rochers.
De là elle apercevait la chasse et distin^;uail parmi les chevaliers, à la haute taille de son cheval, le troubadour dont les vêlements humbles et sombres tranchaient sur les brillants costumes des seigneurs.
Oubliant le monde entier, elle ne cessa de regarder par la fenêtre juscju'à ce (|iie la chasse, parvenue sur le plateau, disparût à ses regards. Elle descendit lentement, entra dans sa chambre à coucher, se laissa tomber sur une chaise, et laissa ses yeux errer longtemps dans le vide. Tantôt un sourire glissait sur ses lèvres, tantôt elle soujiirait douloureusement, tantôt un frisson nerveux parcourait tous ses membres... Â la fm elle mit ses mains sur ses yeux et se prit à |ileurer abondamment.
i/or lis
Pendant ce temps, la chasse courait du côté du nord vers la sombre forêt qui couvrait au loin le plateau.
Parfois le chemin était très pénible et les chevaliers ('inienl obligés de chevaucher à la file. Alors Wilfried roté en arrière pensait à l'elrangt' altitude de Hasilissa qui ne lui avait |ias adressé la moindre IVlicitalion, et qui, au contraire, avait paru méconlenle de sa victoire sur l'étalon indom])tc.
La dernière lois que, solitaire, il traversa ainsi une étroite gorge, il secoua la lète après avoir longtemps rélléchi, et murmi ra en lui-même :
— Son âme douce et pure a peut-être horreur de tout ce (|ui ressemble à la violence'/ Oui, ce doit être la cause de son air soucieux. Elle considère de pareilles preuves de force et de courage comme la manifestation d'un crpur dur et insensible qui imposerait son iniparal)le volonté méuic à une faible femme. Comme elle se troinpe pourtant ! Je voudrais ob -ir au moindre regard de
ses yeux comme le plus humble esclave... mais, ô ciel! où m'emportent mes pensées? Suis-je fou? Ah! Dieu merci, demain je recouvre ma liberté, et je dis adieu à. Rotsburg pour n'y plus jamais revenir.
Et ponilanl, il poussa un profond soupir et tomba dans une sombre rêverie. H ne revint à lui (|ne quand le cortège des chasseurs se déploya dans un chemin plus large, et qu'il se retrouva au milieu des cavaliers.
Ceux-ci ne cessaient de s'extasier sur la hardiesse et la vigueur dont le tronb.idour avait fait preuve et lui jiosaienl toute sorte de (juestions sur le lieu de sa naissance, sur ses parents et son éducation : car il leur semblait inexplicable qu'un jeune homme, que sir Gonlhier leur vantail comme un cbanleur et un artiste consommé, monlrAt en même temps une audace et une habileté qu'on ne pouvait attendre (|ue des chevaliers les plus exercés.
Embarrassé par leurs questions et forcé de répondre, Wilfried avait d'abord hésité, puis prenant son parti, il leur avait fait mille récits sur ses parents et sur le lieu do sa n;iissance; mais ce qu'il leur disait n'était naturellement que pure inveiilion. Il s'ex[)rima avec tant de simplicité, et il entra dans des détails si précis et si vraisemblables, (ju'à la fin personne ne suspecta sa sincérité, et ne douta qu'il ne fût réellement le lils d'un simple maiciiand de chevaux. Dès ce moment on se mollira toujours aimable envers lui, mais on oublia moins la dislance qui séparait l'artiste de naissance obscure des nobles chevaliers.
A|tirs pins d'une heure de marche on atteignit \i\\ giaïul plateau boisé dans (juebjues-unes de ses parties, et où l'on croyait trouver du cerf ou du sanglier.
lue grande partie de la journée se passa avant (jue l'on découvrit une bête digne d'être chassée.
On commentait à perdre courage et à croire (|ue l'on rentrerait au château sans une seule {lièce de gibier, lorsque tout à coup retentirent les cris de : « Haro ! haro ! hali ! hala ! » Les cors sonnèrent joyi'usemenl, et toute la chasse s'élança sur la piste d'une biche (jui était sortie des broussailles et traversait le plateau avec la rapidité de léclair.
On courut ainsi très longtemps sans gagner beaucoup de terrain sur l'animal, mais comme on ne le perdait pas de vue, lacerlilude qu'on le for- I cerail enflammait le courage des chasseurs elle plateau résonnait de leurs cris de triomphe, des ap|)els de cor et des aboiements des chiens.
La biche se dirigea souilain vers la sombre forêt, et disparut bientôt entre les grands arbres. Les chasseurs la poursuivirent avec une passioq croissante; mais comme chacun d'eux devait se
LE SOIITILÈGE.
11 lui porla un coup... (Page 26.)
frayer un chemin, ils ne purent rester ensemble et furent bientôt séparés en petits groupes.
SirGonthier, trois chevaliers, le troubadour et cinq ou six serviteurs n'avaient pas perdu un seul instant la trace de la biche. Ils la poursuivirent pendant près d'une demi-heure, et croyant bientôt l'atteindre, ils s'applaudissaient déjà de sa défaite, lorsque tout à coup l'animal effaré fit un bon de côté et s'enfonça dans un étroit ravin qu'un torrent avait creusé pendant la saison des pluies.
Les chevaliers et leurs compagnons eurent quelque peine à faire descendre leurs chevaux dans cette étroite crevasse; mais une fois qu'ils y furent entrés, ils reprirent leur poursuite avec une nouvelle animation.
Sir Gonthier courait en avant et excitait ses amis de la parole et du geste ; il avait de nouveau aperçu la biche, criait-il; elle était à bout de force et ne pouvait leur échapper.
Soudain il poussa un cri de surprise ou d'effroi... Un ours giganstesque se montrait dans l'étroite gorge et accourait aux chasseurs en grinçant des dents et en poussant des grondements épouvantables.
A l'apparition inattendue de la terrible bête, les chevaux saisis d'une terreur folle désarçonnèrent leurs cavaliers, ou les emportèrent irrésistiblement vers la hauteur.
L'étalon noir avait fait un écart comme les autres, mais VVilfried le força immédiatement à faire face au danger... A peine retourné, il poussa un cri d'angoisse et d'horreur; d'un rapide coup d'œil il avait vu sir Gonthier étendu par terre, et l'ours s'approchant, la griffe levée, prêt à lui déchirer les membres. Personne ne pouvait venir à son aide; de ses compagnons et de ses serviteurs les uns étaient trop loin, les autres étaient comme lui sur le sol.
LE SOUTILKC.E.
S.ms h(''silor, Wilfriod saiila de son cheval, anaclia un ('ineu dos mains d'un varlet, cminit à sir Gonlliier, et faisant lace au monstre, lui porta un conii si violent droit au ro'ur (|ue la pointe ressortit de l'autre coté.
L'ours, mortellement atteint, poussa un t;ro<;nement sourd, et essaya encore, d'un coup de son énorme },Mill"e, de déchirer la poitrine dnchevalier, mais la force lui manqua ; ses on!,'les ne purent enlever qu'un lambeau de son pourpoint. Puis il tomba sur le liane et expira dans une deinière convulsion.
\\ iilVied croyant que sir f'ionlhier était jirièvement blessé, s'agenouilla auprès de lui, et lui souleva la tête; il avait les larmes an\ yeux et plaij(nait amèrement le sort de son généreux hôte.
Mais sir Gonthier se leva lentement et dit :
— Ne soyez pas in(iuiet de moi. Si j'ai un peu mal au dos, c'est à cause de ma chnie; l'ours ne m'a pas touché. 0 Wilfricd, courageux jeune homme, je vous serre les mains avec reconnaissance. Vous êtes mon sauveur; votre secours m'a préservé de la mort; sans votre admiiable présence d'esprit, ma pauvre liasilissa serait orpheline à présent! Comment vous payer un tel service? Demandez-moi tout ce (pie vous voudrez : si c'est en mon [)ouvoir,je vmis le donnerai avec joie.
Wilfried répondit (ju'il n'avait fait que son devoir et ([u'il était assez payé par le bonheur de voir son bote sain et sauf. Il n'eut pas le temps d'en dire davantage, car les chevaliers et les chasseurs s'étaient relevés et entouraient sir Gonthier en regardant avec stupeur le cadavre de l'ours gigantesiiue (pii gisait étendu dans son sang pareil à un taureau abattu. Pendant ce temps les varlets avaient toutes les peines du monde à empêcher les chiens d'endommager la peau de l'animal.
On sonna du cor à dilférenles reprises pour rassembler les chasseurs, et peu de temps après ils étaient tous réunis dans le ravin.
Sir Gonthier leur raconta ce qui s'élait passé et comment le troubadour lui avait sauvé la vie en transperçant l'animal féroce. Ceux (|ui avaient été témoins de la scène y ajoutèrent îles détails et portèrent aux nues le courage du jeune homme. Peut-être quelques-uns des chevaliers éhiicni-ils jaloux que tant d'honneur fut échu à nu Iroubadour de basse extraction; mais en t<»ut cms ih cachèrent leur dépit et serrèrent la main au sauveur de leur hôte en le comblant ib' biuanges.
On résolut de rosser la chasse. La journée était très avancée, Heanroui» île chevaliers et de piqnours s'étaient léfièrement blessés en tombant; les chevaux étaient fatigués, et l'ours était une pièce de gibier assez forte et assez extraordinaire pour les contenter.
I^es piqnenrs devaient charger l'ours sur le plus fort cheval et l'attacher solidement. On rentrerait ainsi triomphalement :\ llotsbnrg, et le soir, au banquet, on boirait à la ronde du meilleur vin des celliers pour célébrer la mort du monstre et le salut de sir Gonlliier.
Le retour s'iqiéra lentement, car le cheval qui portait le butin ne pouvait marcher qu'au pas. On s'entretint encore longhMups du courage et du sangfroid rpie le troubadour avait montrés pour sauver le seigneur de Uotsburg; puis la conversation prit un autre cours.
\Vill'rie(l,(iui avait ralenti l'allure de son cheval, et était resté un peu en arrière, pensait à Basilissa. Il avait sauvé la vie à son père ! cpie dirait-elle? Comment lui témoignerait-elle sa reconnaissance? déjà il voyait en imagination le doux regard (|u'elle allail lui adresser, et le sourire céleste qui allait entr'ouvrir ses lèvres. Combien il se sentait heureux d'avoir préservé l'aimable lille d'un chagrin mortel ! Le c(nir lui battait de joie et d'espérance.
Mais alors il rrfli'cliit (|u'il devait (initier le chj\lean le lendemain matin, et que probablement il ne reverrail plus Basilissa. Ce départ l'aKligeail crnellement, et il laissa tomber sa tôle sur sa poitrine en gémissant. .Mais il n'y avait rien à y faire; il était l'esclave de son triste sort.
En ce moment sir Gonthier, qui avait également reteini son cheval, vint se placera côté de lui, et lui demanila d'une voix légèrement émue :
— Maître, persistez-vous dans votre résolution? Parlez-vous toujours demain?
— Oui, seigneur, répondit tristement Wilfried; j'avoue (|u'il m'est bien pénible de (juilter de si nobles et de si généreux protecteurs, mais j'y suis contraint.
— (>onlraint? c'est-à-dire que vous le croyez, maître, parce que vous craignez d'être en danger de révéler le secret que vous voulez cacher; mais ne restons-nous pas (idèles à notre promesse? Ma nile ou moi avons-nous prononcé la moindre parole indiscrète?
— Non, et je vous en suis sincèrement reconnaissant; mais vous avez entendu, seigneur, comment les chevaliers, vos nobles Inites, m'ont accablé de (|uestions. Ils m'ont arraché (|uelques vérités que j'aurais voulu taire, et, p(nir le surplus, ils m'ont obligé à faire des mens(mges (|ui m'humilient-
— Mais,mailre Wilfried, ces chevaliers quittent mon chàtean demain. Alors je resterai |)robablemenl plusieurs semaines sans recevoir de visites, et vous ne rencontrerez rien qui puisse vous inqui(''ter ou vous être désagréable. J'éprouvais déjà pour vous une sympathie presijue inexplicable :
LE SORTILÈGE
votre conversation me rendait heureux. Mainlenanl que vous m'avez sauvé d'une mort certaine, je serais affligé de vous voir partir demain. Restez encore quelque temps avec nous.
— Je ne le puis, seigneur : un pouvoir irrésistible me domine.
— N'avez-vous pas pitié de ma lille? reprit sir Gonthier. La naïve enfant adore la musique et le chant. Vous l'avez rendue heureuse en lui apprenant quelque chose de votre art; mais cela n'a fait qu'accroître son désir d'en savoir davantage. Elle m'a supplié de faire un effort pour vous faire changer de résolution. C'est en son nom, maître, que je vous en prie. Eh bien, que dites-vous? Vous hésitez? Dieu soit loué, vous restez, n'est-ce pas?
— Combien de temps? murmura Wilfried irrésolu.
— Un mois au moins.
— Oh ! non, non ! cette pensée m'effraie.
— Une couple de semaines, alors.
— Tenez, seigneur, pour vous faire plaisir, à vous et à votre noble lille, je resterai encore cinq jours... Fasse le ciel que je n'aie pas aie regretter! mais à condition que passé ce délai on ne cherchera plus sous aucun prétexte à me retenir.
— Cinq jours c'est bien peu, dit sir Gonthier, mais je ne vous en remercie pas moins de votre condescendance. Personne n'essaiera de vous faire rester plus longtemps, voici ma main, comme gage de ma promesse. Que Basi lissa sera contente ! Je suis impatient de lui annoncer cette bonne nouvelle... Ne m'en voulez pas mon vaillant sauveur, si je retourne auprès de mes amis : la courtoisie, l'hospitalité exigent que je leur tienne compagiiie-
En achevant ces mots, il pressa l'allure de son cheval pour rejoindre ses hôtes.
Wilfried, lorsqu'il se trouva seul, se mit à murmurer en lui-même contre la promesse que sir Gonthier lui avait arrachée, — c'était du moins ce qu'il cherchait à se persuader; mais, au fond du cœur, il était très joyeux ; et lorsqu'il songeait que, pendant cinq jours encore, il pourrait voir rayonner le doux regard de Basilissa, un sourire de bonheur lui revenait aux fèvres.
Enfin le cortège redescendit le plateau, passa la rivière et monta, au milieu des fanfares triomphales du cor, la hauteur sur laquelle s'élevait Rotsburg.
l'amour et l'honneur
Lorsqu'ils furent dans la cour d'honneur du château, ils y trouvèrent Basilissa qui les y atten-
dait au milieu de ses femmes et des valets, attirés par le joyeux tapage des chevaliers.
Sir Gonthier descendit de cheval, appela Wilfried, et montrant à sa (ille l'ours monstrueux, il raconta le danger qu'il avait couru, et comment le troubadour l'avait sauvé d'une mort certaine.
Que Basilissa pâlît et frémit à ce récit, cela ne parut étonnant ni à sir Gonthier ni à Wilfried; mais lorsque ce fut fini, elle resta silencieuse.
— Oh! mon enfant, s'écria le châtelain ému, voici le sauveur de ton père! Sois-lui reconnaissante et bénis-le du fond du cœur; car, sans son courage, tu ne serais plus qu'une pauvre orpheline'
— Je le remercie, je le... bénis, balbutia la jeune fille en baissant la tête et sans regarder Wilfried.
A une remarque de son père, elle répondit en hésitant que l'idée du danger qu'il avait couru la remplissait d'efl'roi et lui causait une sorte de vertige : d'ailleurs elle avait été indisposée toute la journée, et ne se sentait pas très bien. Un chevalier qui vint demander quelque chose à sir Gonthier interrompit son entretien avec Basilissa.
Wilfried, qui croyait à la sincérité de ses paroles, essaya de consoler et d'encouroger la jeune fille en lui disant que son indisposition ne serait probablement que passagère, et qu'il n'en resterait plus de trace le lendemain, mais Basilissa paraissait distraite, elle regardait du côté de son père et ne répondit que quelques vagues excuses.
— Bah ! bah! mon enfant, s'écria gaiement sir Gonthier en se retournant vers elle, tu seras guérie tout de suite en apprenant la bonne nouvelle : maître Wilfried reste encore cinq jours avec nous.
La jeune fille frémit au contraire, comme si la nouvelle l'effrayait. Cependant, pour cacher autant que possible son agitation, elle s'efl'orça de sourire et répondit :
— Maître Wilfried est bien bon pour nous; je le remercie... du fond du cœur.
— Maintenant, messieurs, dit tout haut sir Gonthier, je vais ôter mon pourpoint déchiré et faire disparaître la poussière dont je suis couvert. A ceux d'entre vous qui veulent se rafraîchir et se laver les mains, les valets vont montrer leur chambre. Dans une heure à table ! En achevant ces mots il se dirigea vers le perron du château.
Basilissa le suivit des yeux un instant, puis, comme si elle avait quelque chose de pressé à lui dire, elle courut derrière lui et disparut avec lui sous la porte, à la grande surprise de Wilfried qu'elle laissa ainsi seul sans lui adresser ni une parole ni un salut.
LK SORTILKGK.
Le jeune hoinrne lesta là les yeux clours au sol. nut'llc pouvail ôlie la cause du visible clianpemeul de la noble demoiselle à son éfrard? avaitil dil ou fait (juchpie chose qui l'avait Messée? Vainement il s'intcrroj^eail et examinait sa conduite : (ju'était-ce donc? Une suite de l'indisposition de Hasilissa? Ou quelqu'un des liôtes de s(»u père l'avail-il peut-être blâmée de l'amitié (|u'elle lénioij;nail à un simple troubadour, à un lionnne de basse extraction? C'«'Mait bien possible. Il se promit donc d'être lui-même plus discret et j)lus ""éservt", surtout en présence des nobles hôtes du châtelain de Uotsburg.
Il se dirigea lentement vers le château et monla à sa chambre, dans l'intention de s'habiller pour paraître convenableu;ent au festin, — car il devait y chanter pour amuser la noble compajinie. Maintenant il fallait se montrer humble, et surtout éviter les refiards de Dasilissa, de peur <|ue le troid)a(lour, encourai^é par la bienveillance de ses suj)érieurs, ne parut plus hardi qu'il ne convenait.
Quebiue temps après il descendit, mais au lieu d'entrer dans la grande salle à manger, il ouvrit la porte d'un petit salon, où il attendit, pensil, devant la fenêtre.
Hienlnt le bruit diin pas léger sur l'escalier vint frapper son oreille. Il se retourna, le visage souriant. Basilissa allait paraître. l'eut-étre s'élaitil trompé, et allait-elle lui parler avec son amabilité ordinaire.
Mais la jeune fille, lorsqu'elle l'aperçut, feignit d'avoir oublié quel(|ue chose et retourna précipitamment sur >es pas.
Que signifiait cette étrange conduite? Wilfried en lut si profondément atteint qu'il se laissa tomber sur une chaise, la léle dans les mains, et resta assis tous rêveur jusqu'à ce qu'un valet vint lui dire que sir Gonthier le demandait
Kn entrant dans la salle du festin, il vil «|ue tous les chevaliers avaient déjà pris place à lahle. Hasilissa était assise à côté di" son pérc, pani' des plus riches atours, couverte d'np et de pierres précieuses; elle semblait une reine : |i(>nrlanl son visage paraissait triste, et ses joues avaieni la pâleur du marbre, Ktait-elle donc réellement mala<le?
— Maître Wilfried, dil sir 4ionthier, ces messieurs, mes nobles anii.s, sont d'avis qu'un jeime homme qui a sauvé la vie à son amphytrion e-it bien digne de »'a.sseoir à table avec eux. Prenez donr place an milieu de nous, et si vous nous égayé/, plus i.inj p^r \os belles chansons et vos jolis fabliaux, (|ue «e soit plutôt comme convive et comme ami rpie roninie troubad«»ur.
SNilfried balbutia un reincrriement ei ~ assit au ba> bout de la table, à la place qii un \alet lui
désigna. Il se réjouit d'être éloigné ainsi de Basilissa et de ne pouvoir la regarder que de coté. Il ne courait donc pas le danger de rencontrer son regard, et ni elk' ni lui ne si'raient obligés de se surveiller pour échapper aux remarques des chevaliers.
Le festin dura longtemps. Le vin avait bien vite réchauffé tous les c(eurs et délié les langues, liés (|u"on fut au dernier service, on témoigna de fonte pari le désir d'entendre (juel(|ues lieds.
Wilfried se montra prêt et accorda sa harpe... Mais tout à coup il vit Basilissa se lever et (|uilter la salle, en baissant la tête...
Sir Gtmtbier apprit à ses botes (|ue sa fille se sentait indisposée et les priait d'excuser sa brus- (|U(' retraite.
Après un moment d'interruption, on pria (}e nouveau Wilfried de chauler. Wilfried leur chaula un lied qui n'était pas très gai. On voulut le faire boire, mais il refusa. Alors il reprit sur un rhythme plus vif, el répéta, à la prière du châtelain, l'éloge dn vin.
Les chevaliers admirèienl la belle voix et l'expression qu'il savait donner à son chant. Mais sir lionlliicr élnit d'avis (|ue Wilfried ne devait pas être dans une disposition d'es|)rit favorable, car il montrait moins de talent (|ue d'habitude.
Il finit même par en demander les raisons au troubadour. Celui-ci répondit qu'il avait éprouvé un grand saisissement lorsqu'il avait vu l'ours lever sa griffe sur son noble protecteur, et qu'il s'en ressentait encore; qu'il re>lail à table et chantait .ses lieds pour faire plaisir aux nobles convives, mais (|ue s'ils voulaient lui permettre de se retirer, il leur en serait 1res reconnaissant.
Personne ne d(uita de sa sincérité, et on lui conseilla d'aller prendre du repos sans tarder.
Le troubadour (juitta la noble compagnie, el sortit de la salle.
Pendant loule celte nuit-là, Wilfried van Isersteen avait à peine fermé les yeux. II ne cessait de se demander la cause de l'étrange conduite de Hasilissa. (le |>roblétne l'avail tellement intrigué qn il s'était cent fois retourné sur son lit comme sur un gril ardent.
L'es|irii de llutinme est sujet à des revirements bizarres. .Jusqu'à la v(>ille au matin, le jeune homme avait cru (pie Hasilissa u'é|)rouvail pour lui (|u'unc siiufile sym|iathie, provoquée par son amour pour la musi(|ue et le chaut, el il se réjouissait de ne lui \oir au cœur aucun sentiment plus tendre. Maint nant (|uc la jeune fille, par son attitude inexplii aide, lui faisait supposer «|u'elle était irritée contre lui, il se sentit fort affligé et avait de la peine à retenir ses larmes.
LE SOIITILÈGE.
Plus d'une fois il se reprocha sa faiblesse insensée; mais l'instant d'après il retombait dans sa triste rêverie et soupirait péniblement, comme si l'affection de Basilissa était devenue nécessaire à son bonheur.
Vers le matin, il s'était en(in assoupi, vaincu par la fatigue.
Lorsqu'il se réveilla, il faisait jour depuis longtemps. Il rassembla tout son courage pour cacher ses sentiments, et descendit.
Il trouva au salon le châtelain et sa fdle qui l'attendaient pour déjeuner.
Après leur avoir souhaité le bonjour, il demanda timidement à la jeune fille si elle avait passé une bonne nuit, et si elle se sentait mieux. A sa grande surprise elle lui répondit avec une amabilité familière. Quoiqu'elle fût encore pâle et ne parlât pas beaucoup, il crut qu'il s'était trompé sur son compte, et que son amitié pour lui était restée la même.
Cette idée ranima tellement sa bonne humeur qu'il lui proposa après le déjeuner de répéter avec elle quelques chansons, et de continuer ses leçons de musique. Mais Basilissa parut s'effrayer de cette proposition et s'excusa en disant que ses nerfs n'étaient pas encore bien calmés, et qu'elle ne pourrait supporter le bruit, que le son de la lyre surtout lui serait pénible.
Un instant plus tard, sous prétexte d'aller faire sa toilette, elle quitta la salle et monta à sa chambre.
Sir Gontliier et Wilfried s'entretinrent avec une certaine inquiétude de son apparente indisposition. Tous deux exprimèrent l'espoir que cet état ne serait pas de longue durée; car ils croyaient y voir déjà une certaine amélioration. Dès que Basilissa descendrait, ils sortiraient ensemble pour aller faire une promenade dans les environs; un peu d'exercice la remettrait sans doute.
Leur conversation durait déjà depuis longtemps lorsqu'une jeune servante vint leur dire que sa maîtresse priait son père et le troubadour de ne pas l'attendre, parce qu'elle avait mal à la tête et qu'elle voulait prendre quelques heures de repos dans sa chambre.
Ils se virent donc forcés d'aller se promener sans elle.
Basilissa assista au dîner. Au commencement elle paraissait beaucoup mieux et s'efforçait de se montrer aimable et gaie, mais sans doute elle devait se faire violence, car bientôt elle redevint triste, baissa la tête, et s'assombrit à mesure que Wilfried essayait de la consoler et de l'encourager.
A peine le dîner élait-il fini qu'elle trouva un nouveau prétexte pour se retirer.
Les choses se passèrent ainsi durant les premiers
jours. Quand Basilissa pouvait rester seule avec son père, elle était bien tri.sle, à la vérité, mais elle ne témoignait pas le désir d'être seule; mais dès que Wilfried lui adressait la parole, elle devenait inquiète et agitée, puis elle quittait la place sous des prétextes divers et souvent invraisemblables.
Il devint évident pour Wilfried que la jeune fille l'évitait. Un sentiment de haine contre lui s'était donc élevé dans son cœur? Cette idée le faisait souffrir; et lui aussi commençait à montrer un irrésistible besoin de la solitude. Seul dans sa chambre, il pouvait du moins pensera Basilissa et déplorer son changement de manières vis-à-vis de lui.
Encore un jour, et il devait partir! Il ne s'en félicitait plus maintenant, au contraire, cette séparation lui faisait peur... Si la pauvre Basilissa était menacée de quelque grave maladie? Si elle venait à mourir après son départ? ô ciel, (|uelle affreuse pensée!
Son père n'était pas moins inquiet de sa santé, et plus d'une fois il avait parlé de faire venir un médecin. Mais Basilissa s'y opposait, du moins pour le moment; elle ne voulait y consentir que si elle n'était pas complètement rétablie le surlendemain. Le délai qu'elle fixait ainsi coïncidait précisément avec le jour désigné pour le départ de Wilfried, et cette circonstance étonnait également le châtelain et le troubadour.
Sir Gonthier ne savait que penser; les réponses de Basilissa à ses questions étaient si obscures et si étranges, qu'il ne doutait pas que son mal n'eût une cause secrète; mais la véritable raison était, au point de vue des moeurs chevaleresques de ce temps-là, si peu naturelle et si impossible, qu'il ne pouvait pas la deviner...
Le départ de Wilfried était i\\é au lendemain. Depuis la veille au soir on avait décidé de faire une dernière promenade; mais Basilissa se fit encore excuser, et resta à la maison.
Lorsque le châtelain revint après un tour dans le parc, il monta à la chambre de sa fille, et la trouva agenouillée sur son prie-Dieu et fondant en larmes. Ses yeux rougis attestaient qu'elle avait beaucoup pleuré. A l'apparition de son père elle poussa un cri de surprise anxieuse et un sentiment de bonté lui fit baisser la tète et cacher son visage dans ses mains.
Sir Gonthier s'approcba d'elle.
— Basilissa, lui dit-il, d'un ton sévère, ta conduite est depuis quelques jours inexplicable, et me fait beaucoup de peine. Un chagrin secret te ronge le cœur ; tu verses d'abondantes larmes dans la solitude, et ton pauvre père, qui voudrait te consoler, ne peut pas savoir ce qui t'afllige.
LK SORTILÈGE
Esl-il donc survenu entre ton père et toi quelque chose (|iii lui a enlevé ta coiiliance? Peidrait-il l'afTeclion de son ctilant avant do (lesceiulre dans la tuM)l)e? lit-las, coniLiien un pareil malheur remplirait mes derniers jours d'amertume! Tu tremhles, Ihisilissa? Ah! ma pauvre enfant, ma pitié est plus grande (|ue mon mécontenlemcnt. Je voudrais savoir ce qui te chagrine, |)our pouvoir te consoler et rendre la pai\ dans l'ànie. Ah ! crois que ton père t'aime tendremeni, et ferait l'impossible pour dissiper tes peines. Dis-moi, IJasilissa, ce (jui te fait souffrir.
— Glace, grâce, mon père! s'écria-t-elle. Pour l'iimourde Dieu, ne me le demandez pas.
— C'e>t donc bien terrible? dem;inda sir Goiitliier.
— Oui, oui, terrible, allVeux, rcpondit-clle. Cela vous frapperait d'horreur et empoisonnerait votre vie. Laissez-moi garder ce fatal secret : j'essayerai de l'étouffer dans mon cd'ur. . .
Le chàtetain, saisi d'une secrète angoisse, dit d'un air sombre :
— Dasilissa, regarde-moi bien en face ! Hieii en face, te dis-je !
— Je n'oJB pas, muiniura la jeune (ille.
— Tu n'oses pas ! (|u'est-ce (|ue cela signifie ? as-tu donc commis t|nel(|ue faute si grave que lu n'oses pas l'avouer V Oh ! mon Dieu, si je ne connaissais pas la pureté de Ion cœur, je le croirais cou|table de quelque méchante action. Dis-moi donc que je me trompe, que tu es toujours ma bonne, ma douce, mon innocente Dasilissa.
La jeune (ille secoua la tète, soupira profondément, et demeura silencieuse.
Sir (ionlhicr la regarda un instant avec une angoisse croissante ; puis, la colère |)renant le dessus, il lui dit très durement :
— DaMlissa, tu paileras. Kn vertu de mon dioil de père je t'ordonne de m'avouer ce (jui te rend malheurenso et malade. Tu restes muette'' Alors, au nom de mon alleclion sans bornes, au nom de ta nurc (\\i\ n'est plu>, je l'en conjure, obéismoi .
La pauvre jeune fille Iremblail de tous ses membres, et courbait de (lus en pins la léte.
Sir tlonlliier, profondément blessé de sa résistance, la prit par l'épaule et s'écria :
— Parle, parle ; je suis ton maître et Ion père: je le veux !
liasilissa se retourna, tomba à genoux dev<int lui et dit en levant vers lui ses mains frémissantes :
— Panlonnez, 6 mon rher père, pardonner à votre pauve enfant.
— F*ourquoi, pourquoi?
— le l'aime ; je l'aime avec égarement. C'est
aiïreux, aiïreux ; j'en perds la tète : j'en mourrai . . .
Sir Conthier avait fait un bond en arrière, il la regardait sans rien dire, et se frottait le front comme s'il croyait rêver. Une pénible clarté se lit dans son esjjrit, et il demanda d'une voix étranglée :
— Tu l'aimes ? (jui ?
^Lui, le troubadour, répondit-elle d'une voix éteinte.
— Grand Dieu ! est-ce possible ? s'écria sir Gontliier avec désespoir. Ma fille, l'héritière de la noi)le maison de Uotsburg, accorder son amour à un vilain ! Hélas ! hélas! devais-je vivre assez longtemps pour voir le blason de mes ancêtres souillé d'une pareille tache !
Kcrasé de douleur et de honle, il s'affaissa sur une chaise et laissa tomber sa tête sur sa poitrine. Des larmes coulaient sur ses joues.
Dasilissa avait appuyé son front sur son prie- Dieu et sanglotait à se briser la poitrine.'
Ses larmes calmèrent l'esprit de sir Gontliier, et la pitié reprit peu à |)eu le dessus. Il s'a|)procha (1(! sa fille, la prit par le bras, et la releva en lui disant d'une voix douce et triste :
— Malheureuse enfant, comment as-tu pu oublier ainsi la (ierté de ton sang? Viens, assiedstoi. . . Tu dis que tu l'aimes? Lui, le troubadour? Le sait-il ?
— Non, mon |)ère, il ne lésait pas.
— Va lui, a-t-il été assez audacieux, assez coupable pour te parler d'amour?
— Jamais, mon père.
— Kt peMS(!s-ln (in'il soit assez présomptueux pour l aimer, iiiênie dans le secret de son C(eur?
— Je lien sais rien, imni père. Je ne le crois |)as.
Le chevalier respira fortement, comme s'il se sentait soulagé d'un grand poids.
— Certes, Dasilissa, dit-il, ton amour passager pour un vilain est un penchant blâmable; mais, si personne ne le sait, hormis ton père, et (|ue tu l'étoufl'es et l'oublies sur-le-champ, il n'en survivra que le souvenir d'un triste égarement. Prends courage, mon enfant, la donh'ur ne durera jdus longtemps; il part demain, et nous ne le reverrons jamais..Mais que vois-je ! L'idée de son départ te fait frémir?
— Mon |»ère, ô mon père, grâce! ayez compassion de votre pauvre enfant ! s'écria-t-elle. Faites qu'il reste !
— Le faire rester, !t ciel!
— Ah ! j'en mourrai, j'en mourrai !
— Dasilissa, malheureuse enfant, es-tu folle? murmura le chevalier avec une pénible surprise.
LE SORTILEGE.
Elle tendit de nouveau les mains vers lui, et lui dit, les yeux pleins de larmes :
— Mon pèro, laissez-moi épancher entièrement mon chagi'in dans votre cœur. Je ne vous cacherai rien ; mais écoutez-moi sans colère. Si je suis coupable, ma volonté n'est pour rien dans ma faute. Ah ! pourquoi le sort cruel a-t-il mis ce troubadour sur mon chemin?... Avant que je l'eusse vu, les sons de sa voix m'avaient déjà inspiré pour lui une secrète sympathie. Lorsque j'ai pu le voir et l'entendre à votre premier banquet d'amis, tout en lui me parut si beau, si noble, si imposant, que dès ce moment son image m'a poursuivie sans relâche. Je n'ai été ni effrayée ni confuse, car je n'avais que de l'amitié pour lui, de l'admiration pour son art, quoique je sentisse souvent battre mon cœur sous le regard de ses yeux limpides. C'est le matin de la grande chasse que j'ai reçu la blessure qui me fera mourir. Une lumière inquiétante se fit dans mon esprit. Ah, mon père, vous l'avez admiré comme moi, lorsqu'il a fait plier ce cheval indompté sous son énergique volonté. Mais avez-vous remarqué comme ses yeux lançaient des éclairs, comme l'éclat du triomphe faisait rayonner son visage, comme son attitude, ses membres robustes, sa voix émouvante, tout enfin lui donnait l'aspect non seulement d'un homme de race noble, mais d'un prince, habitué à commander? N'avez-vous pas aussi, nos hôtes n'ont-ils pas comme vous et moi conçu le même soupçon? Reconnaissez-le, mon père !
— C'est vrai, murmura involontairement sirGonthier.
— Eh bien, reprit-elle, je ne suis restée qu'une demi-heure dans la conviction que Wilfried était un chevalier de haute naissance, et ce court instant a suffi pour changer mon amitié en un amour puissant et irrésistible. Alors maître Wilfried est revenu vers vous et nous a prouvé à tous que nous nous étions trompés. Il est le fils d'un obscur marchand de chevaux. Ah ! que j'ai souffert depuis ce moment-là! comme la honte m'a rongé le cœur! Vous l'avez vu, mon père, je devenais malade, je fuyais maître Wilfried, je frémissais sous son regard, je cachais dans la solitude mon angoisse et mes regrets, même j'ai dissimulé ma reconnaissance au sauveur de mon père; je luttais contre moi-même avec énergie, avec désespoir; je priais Dieu du matin au soir, pour qu'il me donnât la force d'étouffer ma coupable inclination... Tout était inutile! C'est comme un ensorcellement... Hélas, maintenant il va partir! Cette séparation, mon père, m'épouvante comme un arrêt de mort : il y a des voix secrètes qui me poursuivent et qui murmurent à mon oreille : « S'il part, tu mourras ! »
Sir Gonthier était profondément touché. Il comprenait bien, hélas! que la volonté de la pauvre enfant n'était pour rien dans son fatal entraînement.
Il lui prit la main et lui dit tendrement :
— Basilissa, ma chère fille, le mal n'est pas si grave que tu le penses. Tu es plus malheureuse que coupable; sans doute maître Wilfried est un jeune homme merveilleusement doué : son esprit, son éducation, son courage, toute sa personne même peuvent faire croire qu'il a été élevé comme un chevalier, mais comme il est né positivement, d'un roturier, tous ces mérites ne peuvent pas l'anoblir, pas plus que le fait glorieux d'avoir sauvé la vie à ton père. Héfléchissons avec calme sur cette triste affaire et soyons raisonnables. Tu dis que tu deviendras malade si maître Wilfried nous quitte? c'est l'imagination ordinaire des jeunes filles dont l'amour est contrarié; mais on guérit facilement de ce mal-là, Basilissa; l'absence est un remède tout-puissant. Supposons que maître Wilfried soit déjà parti depuis un jour ou deux. Tu soupires et tu trembles? Crois tu donc vraiment qu'il serait possible de le retenir encore ? Mais ma pauvre enfant, ce serait pour nous deux une source toujours renaissante de chagrin, et pour notre race une tache ineffaçable.
— Ah ! mon père, mon cher père, que je suis malheureuse ! gémit la jeune fille.
— Juge toi-même, Basilissa, reprit le chevalier; suppose que maître Wilfried reste ici ! quelle sera ta conduite envers lui? Monireras-tu donc, en présence de nos serviteurs, de l'amour pour un obscur trouvère? alors, oui alors lu mourrais de honte, et ton vieux père n'y survivrait pas. Quelle que soit ta souffrance, tu dois te soumettre à l'inexorable loi de l'honneur. Ainsi personne ne saura rien de ton égarement, et plus tard tu me béniras de t'avoirbien conseillée. Viens, sois courageuse: dismoi que lu reconnais ton devoir et que tu veux le remplir.
La jeune fille fit encore un peu de résistance; mais elle ne pouvait pas trouver de raison pour excuser sa faiblesse, et elle finit par promettre à son père qu'elle se soumettrait avec résignation à son douloureux sort. Elle versait bien des larmes et semblait redouter la séparation ; mais son devoir était trop nettement tracé ; ce n'est pas elle qui ternirait le blason paternel.
D'après le conseil de son père, elle ne quitterait pas sa chambre ce jour-là. Cependant on ne pouvait laisser partir, sans quelques mots d'adieu, Wilfried à qui l'on n'avait aucun reproche à faire, et qui avait sauvé la vie du châtelain. Il fut convenu que la jeune fille se tiendrait prête le lendemain matin pour le moment de la séparation, et
LE SORTILÈGE
prendrait congé du Iroubatloiir on lui adressant i|Ut'li|ui'S luoLs dt> rcnioroicnicnl.
Sir (jitnlliier, un pou désolé t'I rassuré, serra dans SOS bras sa lillo i|ui plourail toujours ol l'entoura},'oa à rostor lorlo. Puis il descendit aujirès de sou hùlo.
Il le trouva dans la salle à niani,'er, m'i la cloche du souper l'avait appelé.
Le jeune liornine le salua en silence. H paraissait l'ort triste. Le cli;\lelain de son cùté n'avait guère envie de lier conversation; car uiainlenant qu'il avait roçu la confidence de sa fille, il se sentait 1res embarrassé devant le jeune liomnie.
Ils prirent donc place à tal)le sans se parler, et déjà ils avaient aciievé le premier service, lors(|ne Wilfried demanda en hésitant, avec une visible inquiétude :
— Comment se porte mademoiselle Hasilissa, seigneur? Ne descendra-l-elle pas encore ce soir? Hélas! que le bon Dieu la préserve d'une maladie sérieuse !
— Klle a la inii^^raine, mais ce n'est pas grave, répondit sir (lonthior.
— Ne l'ailes-vous pas chercher un médecin, seigneur? L'indisposition de votre lille est bien étrange ; je tremble à l'idée (|ue ce pourrait être le svmptome d'une dangereuse atteinte.
— Non, vous vous trompez, maître; je ne suis pas in(|uiel sur ce point.
Ils so turent de nouveau. Quand le souper fui fini :
— Cotte bonne et nobledemoiselle! dit Willried, comme s'il acbevail à haute voix une réllexion commencée. Klle a témoigné tant de courtoisie et d'amitié au pauvre troubadour qui ne le méritait |)as! ma reconnaissance est infinie; ses souiïrances nu! feraient pleurer de pitié. Vous croyez réellement, seigneur, (|ue son indisposition n'est pas grave? Fasse le ciel que votre supposition soit fondée! Mais j'ai appris d'un médecin renonimé que lors- (ju'une pt-rsonne qui aime la musi(|ues'en dégoûte tout à coup parce (juo ( ela lui agace les nerfs, c'est qu'elle est menacée d'une crise sérieuse.
— Cela peut-être vrai dans beaucoup de cas, répondit sir Conthier avec Jine feinte iiidinérence, mais, en ce qui concerne Basilissa, vous vous trompez cortainement.
— On ne risque rien toujours d'essayer un remède. Je connais des plantes (pii ont une vertu iiifailliblc contre les indispositions iierveu.ses. Si vous voulez, j'irai en cueillir demain.
- hemain? répéta leehàlelin avec surprise. Ne partez-vous [tas (ItMiiain?
Une légère rougeur colura los joues du ji-uih' lioinme.
— Où .sont mes idées? soupira-t-il. Certes, certes, je pars demain !
— Kst-ce irrévocablement décidé?
— Je lo dois; je vous (ui prie, seigneur, ne me retenez pas.
— Non, maître, ne craignez rien. Vous avez ma promesse, l'artez-vous de bonne heure?
— Tout de suite après le déjeuner, seigneur. Sir Conthier se leva de table, et se dirigea vers
le fond de la salle.
— Attendez ici un instant, maître, dit-il; j'ai une affaire à régler avec vous, et il n'est pas certain que demain je puisse trouver un moment favorable.
Il disparut |)ar une porte (|ui donnait accès à la salle d'armes du château.
Wilfried le suivit des yeux avec étonnement. Kégler une affaire avec lui? soupçonnait-il son amour pour Basilissa? Allail-il l'en blftmer et l'en punir?
Tandis (|ue le jeune homme se faisait ces questions, Gonthier était entré dans une petite pièce au bout de la salle d'armes. Il ouvrit un coffre fermé par des bandes de fer, serra dans une bourse une poignée de pièces d'or, et la mit dans sa poche.
Kn reiilrant dans la salle à manger, il dit à Wilfried :
— Maître, vous avez égayé mes convives, et votre art m'a fait j)asser les moments les plus agréables. C'est la coutume des chevaliers de ne pas laisser partir les troubadours de talent sans leur faire un beau présent. Mais j'ai en outre à récompenser l'homme (jui m'a sauvé la vie. Ne vous étonnez donc pas de mon cadeau, et acceptez-le comme un gage de ma reconnaissance.
En achevant ces mots, il mit une lourde bourse dans la main du jeune homme.
Wilfried, poussé par un sentiment de curiosité, vida la bourse sur la table, l'ii amas de pièces d'or étiiicela sous ses yeux — un gros trésor en vérité pour un trouhailour ! — Et cependant il contempla un instant tout cet or avec un sourire triste et ironi(|ueà la fois.
Le châtelain ne comprenait rien <à son air de désappointement et de dédain.
— Vous ne [laraissez pas content, maître? demanda-t-il. Voulez-vous davantage?
— De l'argent! de l'argent! soupira Wilfried. Vous me [layez! Vous me rachetez le bonheur que j'aurais eu, après mon départ, de penser que j'avais pu vous rendre un important service!
— Mais (jue voulez-vous donc? demanda sir Gonthier surpris; si vous souhaitez une autre récompense, conliniia-t-il en hésitant, diles-le-moi, et si c'est possible...
Wilfried sépara trois ou (|u.ilro pièies d'or du tas, et repoussa le resto.
— Je vous adresse une prière, seigneur, dit-il. Oh ! ne refusez pas de l'exaucer! il m'est don-