I.E SORTlI.EdE
— Mais vous êtes pauvre vous-môme, «lit sir Gontliier ému. La possession d'un pareil trésor vous reluirait riche.
— Riche? r»'|)éta ^Vil^rie(l avec un sourire d'enthousiasme. Savoirque mademoiselle Hasilissa pensera à moi chacjue lois qu'elle niellra une |iièce d'or dans la main d'un malheureux, quelle richesse peut valoir celle-là pour mon âme attristée!..
Le châtelain, (|uoi(|ue ces mots le fissent frémir, essuya une larme d'attendrissement. Il donna son approbation au projet du jeune homme, et reprit les pièces d'or, se promettant bien de ne parler de cet argent à sa (ille qu'après la départ du troubailour.
Alors, sous prétexte que sa fille (jui se trouvait seule avait besoin de compagnie, il souhaita le bonsoir au jeune homme et le quitta.
Willriel demeura seul un instant, la tète dans ses mains, puis il monta à sa chambre pour s'abandonner à ses tristes rêveries.
T HIo.MI'Hi; DK l'.VMO T II
^Vilf^ied van Isersteen était debout au milieu de la salle, prêt à partir, le visage triste; et tenait les yeux fixés sur la [)orte.
Pendant le déjeuner, sir Gontliier lui avait dit que Basilissa était encore souffrante et ne descendrait qu'un instant pour lui dire adieu. Le châtelain était allé chercher sa fille, et la séparation était imminente.
Quoique le jeune homme, depuis la veille au soir, n'eût pas cessé de penser à son devoir et crût y avoir puisé la force de cacher son ngilalion, le CdMir lui battait avec violence, et il ne pouvait supporter l'idée qu'il allait voir Hasilissa pour la dernière fois.
Il tâcha pourtant de rassembler tout son couraf,'('. et leva la tète avec une sombre résolution, comme s'il était résigné à subir l'impitoyble loi de la nécessité.
Il entendit un bruit de |»as sur l'escalier! Il frémit cl lit un pas en arrière... Et l()rsf|u'il vit paraître basilissa au bras de son père, il étoulTa un soupir d'angoisse et de compas'^ion.
La jeune fille était très pâle et avait longtemps pleuré. C'est ce qu'attestaient ses yeux rougis et l'expression désespérée de son visage; sa vue o.M attendri lesrrpuis les plus sensibles.. Klle bai>sait les yeux et semblait ne pas oser s'avancer dans la salle; mais sirGontluer la conduisit àf|uelques pas du troubadour, et dit :
— Maître, ma fille, quoique très malade, n'a pas
voulu vous laisser partir sans vous remercier une dernière fois de vos excellentes leçons, et surtout du service signalé (|ue vous avez rendu à son père. Kxcusez-la si elle vous dit adieu par ma bouche. Ses nerfs sont devenus si sensibles que ce serait une trop forte émotion pour elle que de prendre la parole en cette circonstance. Dieu vous garde, maître, et vous accorde un bon voyage!
Le jeune homme, pendant cette allocution, n'avait pas (|uitté des yeux la jeune fille. Klle trendilait de tous ses membres et avait peine à se soutenir. ConiuK! il restait silencieux, sir Gontliier lui dit d'un ton sévère :
— Maître, ayez |titié de ma fille. Puisque vous dev^ partir, abrégez les adieux, je vous en prie
Dune voix étranglée par l'émotion, Wilfrie I bégaya :
— Noble damoiselle, combien il est douloureux pour moi d'emporter l'idée que vous puissiez tomber malade ! Jamais, jamais un seul instant de ma vie ne se passera sans que je me rappelle votre généreuse hospitalité. Si Dieu exauce mes ferventes prières, vous guérirez et vous serez heureuse ! Pensez quebiuefois aussi au pauvre troubadour! adieu, adieu!
Des larmes jaillirent de ses yeux; et, comme si cette faiblesse lui eût fait prendre une résolution soudaine, il marcha rapidement vers la porte sans même serrer la main que lui tendait le châtelain. Mais des cris de douleur et de détresse le firent s'arrêter et se retourner soudain.
Il vit Hasilissa se débattre violemment pour s'échapper des bras de son père et accourir vers lui, en criant :
— Hestez, restez!... mon père, retenez-le! oh! ne me tuez pas.
A ces cris quatre ou cinq valets et servantes accoururent; sir (ionthier, craignant l'éclat qui le menaçait, lui et sa fille, voulait emmener Ba>ilissa. Mais le désespoir lui donnait une force surhumaine. Klle lui lésistait, et criait en tendant les mains :
— Wilfried, pitié! ne me (juittez pas! J'en mourrai... Oui, mon père, je sais que je vous fais mal, mais je n'y puis rien... Il emporte mon âme, ma vie! Faites-b; rester ! Wilfried, Wilfrieil!
Sur un signe du châtelain, les serviteurs s'approchèrent hésitants... .Mais sir Gontliier sentit les membres de la jeune fille se détendre après un fiisson conviilsif; il ne tenait plus dans ses bras (|u'un corps évanoui et sans force. A son tour il poussa un cri, car il craignait pour la vie de sdi enfant. Opendanl le senlimeiil de son déshonneur éloulfa pour un instant son in(|niélude paternelle. Sa lille n'avait-t-elle pas poii>sé en présence de ses gciisd(*s cris qui trahissaient sa honleuse faiblesse?
LE SORTILÈGE
Il prit Basilissa dans ses bras et la porta dans une cliantibre voisine, suivi de ses serviteurs.
Wllfried se tenait toujours immobile à la même place et dans la même attitude. 11 était blanc comme un linge et de temps en temps une larme roulait dans ses yeux. Parfois l'idée qu'il devait l'uir et s'éloigner de Rotsburg en toute hâte lui traversait l'esprit; maison eût dit qu'une puissance mystérieuse le clouait sur place... Basilissa était-elle morte, ô Dieu?
Pendant un instant il ne distingua que les gémissements étouiïés des serviteurs derrière la porte fermée de la salle où l'on avait porté la jeune fille. Mais bientôt il entendit la voix retentissante de Basilissa qui criait son nom à plusieurs reprises; il entendit aussi les mots « aimer, languir, mourir » .
Il devint dès lors évident pour lui qu'il n'avait pas souffert seul, et que la jeune fille partageait son amour. Un sourire de bonheur illumina son visage et il leva vers lecielun regard reconnaissant; mais cette courte illusion dut bien s'évanouir devant l'impitoyable réalité, il laissa tomber sa tête sur sa poitrine avec accablement.
Tout bruit avait cessé; aucune plainte, aucun soupir, aucun mouvement ne se faisait plus entendre. Ce silence effraya encore plus Wilfried, qu'était-il arrivé? Avait-on conduit Basilissa dans une autre chambre, où était-elle retombée sans connaissance?
Sir Gonthier sortit de la chambre et referma la norte derrière lui, sans doute pour empêcher Basilissa de le suivre. Ses sourcil étaient froncés, ses lèvres serrées. II paraissait très sombre et très irrité.
Lorsqu'il aperçut le troubadour, il lui dit d'un ton brusque :
— Encore ici! je vous croyais déjà loin de Rolsburg. Pourquoi n'êtes vous pas parti?
— Ah! comment va la pauvre damoiselle, seigneur? demanda Wilfried, comme s'il n'avait pas compris le reproche du châtelain.
— Elle verse des larmes sur son fatal égarement et sur son bonheur perdu, murmura sir Gonthier.
Il y eut un moment de silence. Le chevalier jeta sur le troubadour un regard perçant; mais son cœur se refusait à garder rancune à l'homme qui lui avait sauvé la vie, il se laissa tomber sur une chaise et se mit à pleurer.
Wilfried s'approcha de lui et dit doucement d'une voix triste :
— Seigneur, vous êtes affligé et vous m'accusez ! Je ne puis partir ainsi. Je sais pourquoi vous pleurez; mais j'oserai vous demander en quoi j'ai eu le malheur de vous offenser?
— Hélas! dit sir Gonthier, plût au ciel que le
sort cruel ne vous eût jamais conduit dans mon château ! Vous n'êtes probablement pas coupable, maître, et ce|>endant, votre arrivée à Rotsburg a été une malédiction pour moi et ma pauvre enfant... Vous secouez la tête? Ne le comprenez-vous pas? Dois-je donc vous dire tout? mon enfant est déshonorée pour toujours; le b lason de mes ancêtres est souillé d'une tache inelfaçable.
— Ah! n'exagérez pas, seigneur! balbutia Wilfried. Moi parti...
— J'exagère? vous parti... répéta sir Gonthier avec une douleureuse ironie. N'avez-vous donc pas entendu ma fille publier son égarement en présence de nos serviteurs. Et le temps fera-t-il jamais oublier que l'héritière de Rotsburg a aimé un troubadour, un homme de basse extraction? Partez, maître, allez à l'autre bout de la terre, ma fille continuera à déplorer sa faiblesse insensée; elle languira, et son pauvre père descendra encore avant elle dans la tombe, pour attendre sa fille coupable dans l'éternel repos. Ah ! que n'a-t-elle donné son affection au plus pauvre des hommes pourvu qu'il eût du sang noble dans les veines. Mais reconnaître et proclamer devant nos serviteurs qu'elle se meurt d'amour pour un vilain! Quelle honte! quelle douleur éternelle!
Wilfried avait écouté en silence. Plusieurs fois il avait détourné les yeux et passé convulsivement sa main sur son front, comme s'il luttait contre une résolution terrible.
Il dit en hésitant :
— Seigneur,si vous êtes si malheureux... si vous croyez devoir craindre que votre pure et douce enfant ne meure de chagrin, c'est uniquement parce qu'elle aime un vilain, n'est-ce pas?
— Oui, oui, pour cela seul. Cette raison n'estelle pas suffisante? Des gens comme nous peuventils vivre sans honneur?
— Eh bien, la reconnaissance, la compassion, l'amour... me poussent à une action téméraire et peut-être fatale !... Je ne sais même pas si je ne la payerai pas de ma vie, et même d'un prix plus précieux encore! Une partie du secret de ma vie va m'échapper... Puisse mon aveu vous consoler et réhabiliter la pauvre damoiselle, du moins aux yeux de son père ; votre fille, seigneur de Rotsburg, n'a pas déshonoré votre blason. Celui qu'elle aime n'est pas de naissance obscure. C'est le fils d'une noble maison...
— De qui parlez-vous ?
— Je parle de moi-même, seigneur.
— Miséricorde de Dieu, qu'entends-je? s'écria sir Gonthier. Vous êtes de noble maison?
— De haute et noble lignée, affirma Wilfried. Mon père est un puissant comte, renommé pour sa vaillance, et considéré à la cour de l'Empereur
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LE SOIlTII.tGi;.
à cause de rêleiuliie de ses Klats. Jo suis sou unique licritier, et, comme tel, j'ai intime le droit de porter le litre de couile.
Les yeux de sir GoiUliier hriliaient d'uuo joyeuse surprise. Il fil uu mouveuiint pour se lever et teiidail déjà les bras au troubadour |)Our l'y serrer; mais une rêllexion soudaine le relinl. Il se rassit, et demanda :
— Quel est le nom de votre père? Dans quelle contrée demeure-t-il ? Vous ne pouvez pas répondre ;\ ces (jnestions ? Je comprenils : les njèmes raisons qui vous forçaient à nous tromper sur votre origine vous commandent de nous cacher d'où vous venez et (juels sont vos parents. Je vous crois sans la moindre défiance. Tout en vous trahit le sang noble et l'éducation d'un chevalier; mais hélas ! si vous devez tenir caché le nom de votre race, qui, en ce monde, accejdera la justilication de ma lille? Nos serviteurs ne se moqueront-ils pas en cachette de nos explicalions? Un troubadour (jue l'on fait passer pour noble, et dont on ne sait pas même le nom !
— Veuillez m'écouter avec indulgence, seigneur, dit le jeune homme d'un Ion presque suppliant. J'ai une humble |iriére à vous adresser. De votre bonté dépend tonte mon espérance de bonheur... et peut-élre allez-vous prononcer en même temps sur le sort de \olre noble et douce Basilissa. Si vous refusez, tout me sera indillérent, et je m'abandonnerai à mon triste sort, comme une victime résignée.
— Parlez, qn'avez-vous à me demander? murmura sir Gonlhier, agité d'une curiosité iii(|nièle.
— Je vous l'ai déjà dit, seigneur, reprit le jeune homme. Un arrêt, prononcé sur moi par une puissance ennemie, me condamne, snus peine de la vie, à errer inconnu à travers le mo[ide pendant (juatre années encore. Si ce sort impitoyable ne pesait pas sur moi, je m'enhardirais à Vous dire : — Seigneur de Hoisbnrg, la première fois que mes yeux ont pu contempler votre charmante fille, mon ccenr s'est mis à battre avec une violence inconnue. Sa simplicité virginale, sa douce amabilité, la sympathie qui nous poussait irrésistiblement l'un vers l'autre, tout cela alluma bientôt en moi un ardent et pur amour pour Hasilissa, et sa douce image s'empara de tout mon être... Ce n'est que depuis ce matin que je sais que ce triste adieu ne me, rend pas seul malheureux.
Sir Gonthier secoua la lèlc et dit en soupirant :
— Hélas, seigneur ^Villried — je vous appelle ainsi quoique je ne sache pas si tel est bien voire nom, à (|uoi cela peiit-il nous aider, tant que ce triste secret pèse sur votre vie ?
— Voici ma prière, seigneur. Laissez-moi par-
tir. Une fois que je serai assez loin, dites à votre lille que Willried, que celui qui l'aime plus qu'il ne peut le dire, est le (ils d'une noble maison, et qu'il a le droit de porter le lilre de comte. Cette idée la consolera et lui donnera la force d'accomplir le sacrifice que je lui demande. J'ai encore (|ualre ans à courir le monde et à rester inconnu. Nous sommes jeunes tons deux. Pour des gens indifférents, quatre années sont bien vite passées. Et pour nous, qui nous aimons, elles passeront vite aussi, si longues qu'elles nous paraissent. Eh bien, seigneur, si vous me donnez votre consentement, je conserverai pur et fidèle mon amour pour votre fille, et si j'atteins sans malheur le jour de ma libération, j'accours vers vous et je vous demande à genoux la main de Basilissa. Ma naissance est assez illustre pour honorer votre blason ; je serai pour vous un fils dévoué, et je rendrai votre fille heureuse. Ah ! soyez bon et magnanime! Consentez, et dans quatre ans la douce Basilissa deviendra ma fiancée bien-aimée.
Sir Gonthier réiléchit un instant. Toul à coup il se leva, saisit la main du jeune homme, et la serrant avec force :
— Merci, merci ! fit-il. C'est comme si vous me sauviez la vie pour la seconde fois. Si Basilissa veut attendre...
— Dieu soit loué ! s'écria Willried au comble de la joie. Elle attendra ! Je le sens bien, le lien (jui unit nos cœurs est indissoluble... Maintenant, .seigneur, je puis partir. A chaque heure de ma vie je penserai à elle avec amour, avec reconnaissance, et à vous aussi, mon généreux |)rotecteur... mon ami, mon père...
fia:sçaillk> uk hasili.ssa
Il serrait déjà la main du châtelain (|ui se disposait à le reconduire jns(|n'au pont-levis, lorsque le jeune homme demanda en hésitant :
— Et madennjiselle Basilissa, ne puis-je une fois encore?...
— Et les serviteurs qui l'entourent ? C'est trop dangereux, évitmis de nouvelles complications.
— En effet, seigneur, vous lui direz tout ; vous la consolerez et lui donnerez du courage, n'est-ce pas? Elle com|)rendra «jue je suis dominé par le destin. .M.iintenant je par^; (|ue le ciel donne la paix à Bolsburg !
Mais peine eut-il fait (pielques paz vers la porte (|ue sir Gonthier le retint en disant :
— Heslez encore un moment ; laissez-moi réflé-
LE SORTILÈGE
chir... Je vous crois, mais il y va du bonheur de mon enfant, de l'honneur de mon nom... Vous êtes d'une maison illustre? votre père est comte ?
— Je ne puis ni ne veux vous tromper, seigneur, répondit Wilfried étonné du ton singulier de celte question. Dès que les quatre ans seront écoulés, je recouvrerai toute ma liberté. Alors je vous dis le nom de mon père, et j'amène peut-être mes parents à Rotsburg. Ma mère, si bonne et si aimante, voudra serrer sur son cœur la fiancée de son fils. Dans tous les cas, vous resterez juge, et si vous trouvez que j'ai exagéré la noblesse ou la puissance de mon père, refusezmoi la main de Basilissa, et punissez-moi du plus grand malheur qui puisse m'arriver ! Mais je ne crains rien de pareil, car je suis resté plutôt en deçà de la vérité.
— Quatre ans! murmura sir Gonthier se parlant à lui-même. Ma pauvre enfant se désolera et languira pendant quatre ans! *^
11 prit la main de Wilfried et lui dit :
— Mais puisque je crois à la vérité de vos paroles, pourquoi vous laisserais-je partir?
— Que voulez-vous dire, seigneur?
— Si je vous donnais Basilissa pour fiancée, resteriez-vous à Rotsburg? Vous ne répondez pas? J'ai besoin d'un compagnon, d'un ami pour égayer ma solitude. Je vous aime; votre esprit, votre instruction, votre art me rendront la vie douce. Devenez mon fils... non pas dans quatre ans, mais maintenant, dans quelques jours : rien que le temps de préparer la cérémonie... Vous hésitez, vous refusez?
— Oh! seigneur, répondit Wilfried, votre extrême bonté me rend confus... mais, mais la fatalité qui pèse sur moi?... Mon nom que je ne dois pas révéler, le secret de ma vie que je ne puis encore trahir?
— Votre secret, chacun le respectera.
— Et Basilissa?
— Ma fille aussi : j'y engage mon honneur !
— Et personne ne me questionnera sur mes parents?
— Personne.
— Ah! Je tremble de joie... et de crainte à la fois; mais soit : Que Dieu me protège ! je m'égare ; ma tête se perd. Je deviendrai l'époux de la douce Basilissa? Merci, merci pour un bonheur si grand, si inespéré...
— Quant à votre nom de famille, reprit sir Gonthier, j'y ai pensé; jusqu'à ce que vous recouvriez votre liberté, nous vous donnerons un nom d'emprunt. Cela mettra un terme aux recherches ciH'ieuses sur votre nom véritable. Voyons... vous vous nommerez Wilfried van Dornedal. Ne l'oubliez-pas... Suivez-moi maintenant; de cette façon,
notre angoisse et l'indiscrète curiosité de nos serviteurs prendront (in aujourd'hui même.
Il ouvrit la porte, qu'il avait fermée en entrant, et introduisit le jeune homme dans une vaste pièce où sa fille, au milieu de ses femmes et de ses serviteurs, pleurait à demi couchée dans un fauteuil.
La tête haute, le regard fier et le ton solennel, sir Gonthier s'écria :
— Saluez tous en ce troubadour supposé le noble et puissant comte de Dornedal, votre futur seigneur et maître.
Les serviteurs se rangèrent et courbèrent la tête avec respect.
Basilissa s'était levée à moitié et contemplait le troubadour, tremblante de surprise et d'incertitude.
— Oui, mon enfant, dit son père, le jeune homme qui t'aime ardemment, celui à qui tu as donné ton cœur, est un chevalier de haute naissance. Sois heureuse : dans quelques jours le comte de Dornedal t'appellera sa femme.
La jeune fille poussa un cri de joie et se dressa debout en levant les mains.
— Dieu! mon père! merci! fut tout ce qu'elle put articuler.
Elle voulut se jeter au cou de son père; mais la force lui manqua, et elle tomba évanouie dans les bras de notre héros, en souriant doucement, pendant que ses lèvres décolorées murmuraient à voix basse :
— Wilfried, Wilfried, mon fiancé!
Quelques jours plus tard on célébra dans la chapelle du château le mariage du prétendu comte de Dornedal avec Basilissa van Rotsburg.
A la demande du fiancé, on avait invité très peu de convives, mais la noce n'en fut pas moins gaie; Wilfried chanta ses plus belles chansons et remua tous les cœurs par les poésies touchantes qu'il avait composées en l'honneur de Basilissa et de son noble père.
Durant les six premiers mois, les nouveaux époux furent parfaitement heureux. Wilfried semblait avoir oublié le sort terrible qui le menaçait; il était toujours gai, et se montrait si bon et si tendre pour sa jeune femme et pour son beau-père, que tous deux remerciaient le ciel du fond de leur cœur.
Mais, à dater de ce temps, Wilfried se dégoûta peu à peu de la musique et du chant; Basilissa remarqua qu'il était de plus en plus assailli par une secrète inquiétude. Elle le surprenait de temps à autre plongé dans de profondes pensées, et le regard attaché au sol. Si elle s'approchait de lui dans ces moments-là, il s'éveillait comme d'un songe, et tâchait de lui donner le change sur sa
LE SOliTlLÈGE.
préoccupalioii |iai- dos laiises iiivraisemlilables.
L'iil« e que son t-poiix n'ôt.iit plus aus-^i heureux et avait des clin^'iiiis (lu'ellc ne pouvait parlaj,'er afflifitait profondément Uasilissa; mais fidèle à sa pronn'ssi', elle ne lui adressait aucune question à re sujet; inspirée par son amour, tllc l"ei,^nail môme de ne rien voir et aiïectail une iraicté i|ui était bien loin de son cd'ur.
A la lin do la preujiére année, un ( oup terrible vint faire une diversion violente au bonheur du jeune couple. Sir Gontbier, en revenant de la chasse pai un temps froid et neijjeux, tomba sérieusement malade. Il resta trois mois au lit. soutirant cruellement, avec des alternatives de soulageu)ont et de rechute, mais toujours en état de mort.
Willried ot Hasilissa ne (|uittaieiit pas son clievet ilu matin au soir et le veillaient tour à tour, souvent même ensemble. Ils le consolaient et le soignaient avec un toi dévouement et une si louchante tendresse, que les yeux du vieux chevalier se mouillaient de larmes de reconnaissance. Que de fois ils bénirent le ciel au moindre symptôme de convaloscenco!- Ono de fois ils frémirent d'inquiétude à la moindre reprise du mal!... Tant de soins devaient pourtant rester inutiles; sir Gontbier (lovait succoiidier; il embrassa ses chers enfants, leur donna sa bénidiclion, recommanda basilissa à l'amour, à la protection de Willried, et ses yeux se fermèrent pour toujours.
La mort de sir (ionthier qui était estimé et aimé de tous ceux qui le connaissaient, nobles, vassaux, serfs et serviteurs, jeta pendant longtemps un voile de deuil et de tristesse sur Hotsburg.
Que Willried, de même que Basilissa, ne se relevât (|ue lentement et difficilement de ce coup fatal, il n'y avait rien là que de naturel; aussi son extrême tristesse n'inquiéta pas sa jeune femme.
Toutelbis le temps, s'il ne jruérit pas complètement de si profondes blessures, adoucit peu à pou la douleur; aussi Hasilissa soiilit insensiblement diminuer sa mélancolie. Alors olle lit tous ses efforts pour tirer Wilfricd de sa sombre humeur... mais elle n'y put réussir.
Elle ac(|uit bientôt la convicliun (|uo son époux fléchissait sous le poids d'une peine cachée; cl comme il tressaillait souvent pendant son sommeil, et pnu-isail en rêvant des cris d'an},'()isse, il était évident pour ello (|u'il était en proie à une terreur étrange et continuelle.
Comme ello no doutait pas que l'étal mental de W ilfriod n'eut sa source dans le secret qu'elle avait promis de respecter, elle ne l'interrogea point, et tâcha seidement de réj^aycreldo ledi>lraire en se montrant enjouée elle-même.
Mais l'agitation de >on époux empira lellement, que souvent il pas-ail «les inuriiérs entièi r-s à prier
dans la chapelle du château, ou à soni^'cr, à pleurer seul dans sa chambre 11 redoutai! toute visite et seinblait frémir clia(|ue fois (|uo le j,'arde de la loiir annonçait l'arrivée de quel(|u'un et sonnait de la trompe; il n'allait plus à la chasse, refusait toute invitation des chevaliers ses voisins, et même toute promenade, comme s'il eût redouté f|uelque grand danger hors du château. j
Basilissa lutta longtemps contre le découragement. A la fin, après une journée plus triste encore que de coutume, elle succomba et fondit en larmes, lorsque, seule dans sa chambre, elle pensa â l'amerlumo de sa vie.
Son mari la surpiil le visage caché dans ses mains, et sanglotant tout haut. Lui, profondément ému de \)\[\é, s'assit à côté d'elle, et lui prit la main.
— Dasilissa, ma chère femme, dit-il. je te rends malheureuse, n'est-ce pas? Oh! pardonne-le moi! Je suis un inforluné, non seulement parce qu'un sort affreux pèse sur moi, mais plus encore parce que je dois te faire soulTrir, foi que j'aime de toutes les forces de mon âme, qu»; j'admire comme la personnification du plus noble dévouement et de la bonté la plus angélique. Je suis sous le poids d'un secret que je ne puis pas trahir, tu le sais bien : ce secret est comme un abîme entre nos deux cœurs, et cela nous rend la vie doublement |)énible. Je t'en supplie, prends patience, laisse-moi soulTrir sans consolation, ot souffre toi-même |)ar amour jusqu'à ce que je recouvre ma liberté. Encore un an et demi ! Si Dieu, dans sa miséricorde m'accorde sa protection, je te paierai au centuple pour tout ce (|ue tu auras soullêrl : Je t'honorerai, je t'aimerai, je consacrerai mon (existence entière à ton bonheur.
— Ah! mon pauvre Wilfried, je ne l'accuse pas, muruiura-t-elle en lui serrant les mains. Si je pouvais seulement voir parfois un sourire éclairer ton visage!
— Je ne veux pas te tromper, Basilissa, dit-il avec une profonde tristesse. A mesure ((ue le temps de ma délivrance approche, ma terreur augmente. Le danger qui me menace est si terrible, si affreux, que je puis mourir d'angoisse avant l'heure de ma délivrance.
— Oh! mon Dieu! soupira Basilissa en versant de nouvelles larmes.
— Oui, ma chère femme, reprit-il, le sort qui me menace est d'une nature telle, que je crains de plus en plus de le voir se réaliser; chaque jour qui me ra|tproche du terme fatal augmente le danger! car la puissance ennemie qui me poursuit doit mettre à la fin tout en œuvre pour que sa proie ne puisse lui échapper. Celle conviciion m'agite jour et nuit, me lait trembler au moindre bruit,
LE SOUTILÈGE.
trouble mon sommeil et me rend incapable de pensera antre chose. Ah! Basilissa, si tn savais ce qui me menace! La perte de ma vie serait certes un immense malheur; mais mon sort serait mille Ibis plus épouvantable encore si la malédiction devait s'accomplir! Tu soupires et tu frémis, ma chère? Je te brise le cœur, n'est-ce pas? Ce secret entre nous torture ton àme aimante? Oh! que de fois j'ai résolu de te dire tout, pour te [lermetlre départager mon inquiétude! Mais si celte confidence allait être mon arrêt de mort?
— Non, non, Wilfried, tais-toi ! Je t'en supplie, garde ton secret! s'écria-t-elle avec terreur. Un an et demi, c'est long, mais tu ne me verras plus me plaindre ni pleurer. Je ne veux pas savoir ton secret; j'aurai de la patience; je prierai Dieu pour qu'il nous protège, et je me confierai à sa miséricorde. Et toi aussi, prends courage, mon Wilfried ; mais quoi qu'il arrive, crois-moi, je respecte ta douleur et ne t'accuse point.
11 remercia son excellente femme et, dès ce jour-là, il montra un peu plus de confiance.
Cependant celte disposition favorable ne dura pas longtemps. Quelques mois plus lard, Wilfried était plus que jamais en proie à la plus affieuse anxiété; chose horrible à penser! En le voyant errer dans le château comme une âme en peine, l'œil fixe, les cheveux hérissés, se parlant à voix basse, Basilissa tremblait que l'excès de la terreur ne lui fit perdre la raison.
Une année presque entière se passa ainsi. Encore six mois, et la cruelle épreuve devait prendre fin.
Certes, l'approche de la délivrance de son époux devait réjouir Basilissa; mais atteindrait-il le terme fixé? Il voulait presque toujours être seul, parlait à peine, maigrissait et pâlissait à vue d'œil et paraissait en proie à une fièvre continuelle.
Wilfried se sentait doublement malheureux. Lui autrefois si fort, si hardi, si téméraire même, abattu maintenant et sans le moindre courage, il rougissait de sa propre faiblesse. Mais il avait beau lutter contre l'horreur qui l'envahissait, il n'y parvenait que pour quelques instants. La nuit il rêvait qu'il assassinait ses parents, et que dans sa fureur aveugle, il mutilait leur cadavre pour tremper ses mains dans leur sang... parfois même cette épouvantable vision venait le tourmenter pen lant le jour.
Basilissa ne savait comment s'expliquer cet étrange état. Le mot sorcellerie, que son mari prononçait parfois pour s'excuser de son découragement, la faisait frémir comme une impiété. Mais était-il bien possible que Wilfried, le bon, le noble, le pieux chevalier eût eu commerce avec le démon! Oh! non, non!... Et elle chassait réso-
lument cette affreuse pensée qui pourtant lui revenait sans cesse.
l'ermite de la roche-noire
Un jour les deux époux étaient assis dans la salle à manger, tristes et plongés dans leurs sombres pensées... lorsque le veilleur de la tour annonça l'arrivée d'un hôte.
Selon son habitude, Wilfried montra une grande inquiétude, et voulut quitter la salle : mais un valet vint annoncer que sirOswald van Maviksberg, un ami de feu sir Gonthier, venait d'arriver au château.
A peine le valet fut-il sorti, que le chevalier Oswald parut. Wilfried, croyant qu'il venait demander l'hospitalité à Rotsburg, voulut le débarrasser de son manteau et de ses armes, et lui faire servir un repas, mais il répondit qu'il ne venait que leur dire bonjour en passant et qu'il repartirait après avoir pris quelques instants de repos.
On appela le sommelier et on lui donna l'ordre d'apporter un broc du neilleur vin. Sir Oswald ne refuserait pas d'en boire un verre.
Lorsque le chevalier fut assis, Basilissa lui dit par politesse :
— 0 mon bon seigneur van Maviksberg, que je suis aise de vous voir! Depuis la perte cruelle que nous avons faite, voilà la première visite que vous faites à Rotsburg. Quelle est l'heureuse occasion (|ui nous procure le plaisir de vous voir? Avez-vous été à la cour?
— Non, madame, répondit le chevalier; une douloureuse circonstance m'a conduit à demander aide et secours à l'ermite de la Roche-Noire : c'est de chez lui (jue je reviens, consolé et plein d'espoir.
— L'ermite de la Roche-Noire? répéta Basilissa surprise.
— Quoi ! vous ne connaissez pas ce saint homme? s'écria sir Orswald. La Roche-Noire est à peine à deux heures de marche d'ici, et, si je ne me trompe, elle touche aux limites de votre domaine. Ne recevez-vous donc plus personne à Rotsburg? N'allez-vous plus voir vos amis?
— Nous connaissons bien la Roche-Noire, répondit Basilissa, mais nous ignorions qu'elle servit de retraite à un ermite.
— C'est étonnant, dit sir Oswald; car il n'est question que de sa sainte vie, et la puissance extraordinaire de ses prières est renommée partout, 11 ne guérit pas seulemeiit la plupart des maladies du corps par sa seule bénédiction, mais
LE SORTII.fir.E.
il défait aussi loutes los œuvres du ilémon, notatnmeiit la sorcelli'rieja iiécroniancie, la maie main, la mair-dictioii t'I les sortilèges. Rien ne résiste à se > prières.
Ces derniers mots éveillèrent tellement l'attention de Basilissa et de WilIVied (|ut' tous deux fixèrent sur le vieux chevalier des regards ètiiicelanls.
— Vous savez bien, nohledame, reprit celui-ci, qu'Krnielinde, ma lille cadette, a toujours été forte et bien portante? Hélas ! depuis plusieurs mois elle est tombée malaile, et aucun métiecin n'a |)u découvrir la cause de son mal. Elle languit, elle pâlit, elle maigrit de jour en jour, et cependant elle n'est pas alitée et ne souiïre pas. Je n'ose pres(|ue pas le dire : elle est ensorcelée; la maie main pèse sur elle. Je suis allé invociucr le secours de l'ermite de la Hoche-Noire. Certes, cet homme est un saint. Nuit et jour il est en prière, et se frappe jusqu'au sang avec une discipline. Il ne mange que des herbes, couche sur la dure, et passe sa vie dans l'expiation des péchés des hommes et dans la contemplation de Dieu.
— Kt a-t-il promis de guérir votre fdle? demanda Basilissa avec un intérêt palpitant.
— 11 m'a seulement promis de |irier pour elle; il m'a consolé et encouragé. Je suis convaincu (|ue je lui devrai le salut de mon enfant.
— Kt ce saint homme demeure à la Hoche-Nuire? demanda Wilfried pensif.
— Oui, dans le cœur de la roche même, à plusieurs centaines de pieds au-dessus de l'eau, dans une e.spèce de grotte. On ne le trouverait pas, si une croix de buis n'indi(|nait sa retraite au passant.
La conversation se prolongea encor*; (juelques minutes, puis le chevalier prit congé. Les maîtres de llotsbnrg le conduisirent jusqu'à la herse.
f{enlrée dans le château, Basilissa deinamla à «on mari s'il n'irait pas voir l'ermite de la Hoche- Noire, dans l'espoir d'en obtenir ;iide et consolalion.
Wilfried semblait craindre cette démarche. Si elle allait irriter la puissance mystérieuse qui Itî dominait? Mais Basilissa employa toute son éloquence pour lui persuader (pie la prière du saint homme lui assurerait la piotedion du Seigneur.
Il se laissa persuader et promit d'y aller le lendemain. .Mais Basilissa, entraînée par l'espoir de sa complète délivrance, le supplia d'entreprendre ce petit voyage le jour même. La jtmrnée n'était pas h moitié écoulée; en une heure il pouvait atteindre la Horhe-Noire et, si loiigtem|is qu'il restât auprès de l'ermite, il pouvait être de retour avant la nuit.
Wilfried, suivant son conseil, donna l'ordre de seller deux chevaux, et s'apprêta à partir.
Basilissa l'embrassa avec un heureux pressentiment, et essaya de lui comniuiii(|uer sa joyeuse conliance. Klle l'accompagna jusqu'aux remparts, l'encouragea par ses gestes, et agita son mouchoir tant qu'elle put le voir.
Wilfried, accompagné d'un valet, suivit le cours de la rivière, laissant les rênes (lolter sur le cou de son cheval, aborbé qu'il était par ses pénibles rêveries.
Après avoir chevauché pendant environ une heure et demie dans la vallée piofonde où la rivière écumante grondait entre deux hautes collines rocheuses, hantées par les corbeaux et les oiseaux de proie, il arriva dans une contrée sauvage où les rocs paraissaient avoir été bouleversés et déracinés autrefois par un tremblement de terre. La rivière se heurtait avec fracas contre les pierres gigantes(iues qui divisaient son cours. Ses eaux partagées en vingt courants sinueux se glissaient comme des couleuvres entre les rochers et se réunissaient un peu plus loin en cascade torrentielle.
Au milieu de cette nature ilésolée, la Hoche- Noire, plus elfrayanle encore que l'abîme hurlant, dressait vers le ciel sa crête sombre.
A une centaine de pieds au-dessus de l'eau, Wilfried aperçut, dans le flanc du rocher, un trou noir auprès duquel une croix de bois était fichée dans une fente. Il se demandait comment on pouvait gravir cette hauteur à pic, lorsqu'il aperçut un sentier abru|it creusé dans le roc.
Il réfléchit encore. Il ne pouvait s'expliquer la terreur que lui inspirait celle visite. C'était réellement comme si une mystérieuse influence s'efforçait de l'arrêter; mais était-ce une puissance ennemie, ou un avertissement du ciel?
Il rassembla tout son courage, et résolut de tenter l'épreuve, quoi qu'il pût lui en coiiter.
Il montra au valet (jni l'avait suivi une berge gazonnée au bord de la rivière, et lui donna l'ordre de l'attendre là.
Puis il gravit hardiment le rocher et parvint jusqu'à la grotte.
(^e n'était qu'une ouverture béante dans le rocher, assez profonde, et en forme de voûte. Wilfried s'arrêta etjela un regard craintif à l'intérieur; mais lejourgrisàtre ne lui |ierineltait pas de distinguer les objets,
La [iremière chose (|ui frappa ses yeux, ce fui une sorte de verge formée de cordes, de ccmrroies, et de pointes de métal, loiile ruisselante encore de sang!
Quoique Wilfried n'aperçut pas l'ermite, celuici devait se trouver dans la grotte, puisqu'il venait de se mortifier si cruellement.
Le chevalier y pénétra en hésitant; mais à peine eut-il fait quelques pas, qu'il recula terrifié.