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Basilissa essayait de le calmer. (Page 48.)
Dans un coin sombre, un corps humain était étendu, inanimé sans doute, mort peut-êire, sur un tas de feuilles sèches.
Wilfried, frappé de stupeur, le contempla un instant. Puis, pour sortir de doute, il cria à haute voix :
— Dormez-vous, saint homme?
L'ermite remua les bras, et, autant que Wilfried put s'en assurer, il essaya de se soulever à demi; mais il n'y parvint qu'avec peine. Emu de pitié, le chevalier s'approcha pour l'aider. Mais le vieillard le repoussa du geste, et, s'appuyant sur son coude, il lui dit :
— Non, laissez-moi porter ma propre misère. Qu'est-ce qui vous amène ici, seigneur?
— On vante le pouvoir de vos prières, révérend père, dit Wilfried. Votre bénédiction ne guérit pas seulement les maladies du corps, mais elle détruit aussi les œuvres du démon et rompt les maléfices.
Une affreuse malédiction pèse sur moi : je viens supplier...
Le son de voix du chevalier parut émouvoir étrangement l'ermite. Il écoula un instant, et, saisissant la main du chevalier, il l'entraîna vers l'entrée de la grotte.
— Sous la lumière ! balbutia-t-il avec agitation. A peine l'eut-il regardé à la clarté du jour, qu'il
leva les bras au ciel, et s'écria, rayonnant de joie:
— Il vit ! il vit ! Wilfried van Isersteen !
— Oh mon Dieu ! Nyctos !..
— Que votre arrivée me rend heureux! dit le vieillard. Quelle consolation pour moi ! J'ai souvent tremblé que votre sort ne se fût accompli, et j'ai versé bien des larmes sur votre déplorable lin.
— Vous ne voyez donc plus ce qui se passe loin de vous? murmura Wilfried.
— Non, seigneur, je ne sais plus rien de tout ce qui se passe sur terre, hors de la portée de mes
LE SORTILÈGE
sens morlels, n'pondit l'onnilo. Je m'elTorce de nie |iiirili('r (le toute soiiilliiitMlii |i(''cIi('',l'1 j'espère (|ue Difii me IVra ijiàee avant que je iiit'iire. Mais, sir WillVied, e.\|)li(iiit'Z-inoi votre apparition inattendue dans celle j,'rotte presque inaceessible. Qu'est-ce <|ui vous a poussé (huH celle sauvai,'e relraile? La misiTicorde de iJieu?..
— On l'enfer, (jui vent me faire lomlter dans un p'èî:e, soupira le chevalier.
— Non, ne le craijjnez pas, seii,Mieur. Ce n'est pas à la Hochc-.Noire (jue le malin esprit enverra ceux (|u'il veut perdre... Asseyez-vous, et diles-moi à (juel élran|:e concours de circonstances je dois le Itonlieur de vous voir.
Wilfried lui raconta tonte sa vie. Ce récit lit plus d'une fois frémir l'erniile; mais lorsqu'il fut assuré que personne dans les environs ne connaissait le nom du clievaliei', et que sa noble el (idéle épouse respeclait son secret, l'in(iniélude du vieillard se dissipa, et il ne vit plus dans celte succession d'événements qu'un sij,Mie manifeste de la protection du Tout-Puissant.
Wilfried termina son récit en ces ternies.
— El, révérend père,|»lus le momenl approche, plus ma vie devient pénible. Le moindre bruit inconnu ou inattendu éveille dans mon imagination malade la crainte de voir ap|iaraître mes paients. Je les vois, ils simt là devant mes yeux ; je les égorge, leur sang rou;,'it mes mains... Oli ! aidezmoi ! enlevez la malédiction (]ui pèse sur ma vie, el rendez à mon i\mc la paix (|n'elle a perdue!
Kl Wilfried se jela à genoux devant l'ermite en lui tendant ses mains suppliantes.
Le vieillard le releva el lui dit en souriant doucement :
— Vous implorez mon aide et mes prières? .A li ! sir Wilfried, vous ne savez donc pas que chactm de mes a«"les, (jiie chaque billemcnt de mon cœur vous est consacré! J'ai visité home; j'ai arrosé de mes pleurs li; Saint-Sépulcre à Jérusalem. J'ai souffert la faim et la soif dans le désert... Pour (|ni croyez-vous que j'aie ^oullerl ainsi? Pour vons, pour vous seul, seigneur !
— pour moi ! murmura Wilfried slnj»éfait.
— Pour votre salut, pour détourner de vous le sort qui vous menace, jusqu'à ce que sonne l'heure de voire délivrance.
— Homme généreux, s'écria le chevalier, comment vons ténmijrner ma reconnaissanre?
— Je no mérite point pnreillegralitnde, seigneur, dit l'ermite en secouant tristement la tête. Il v i de l'égolsme aussi dans co que jo fais. Mon salut dépeml de votre délivrance.
— Votre salut?
— Si votre funeste sort s'ariomphi, >i \,mi>
trempez vos mains dans le sang de vos parents, mon âme est damnée sans rémission.
— .Mais vous vous trompez, mon père : l'âme de votre ami, voulez-vous ilire, rame du sorcier impie qui m'a jeté un sort.
— J'ai menti! répondit l'ermite, oui j'ai menti. Ce sorcier n'est antre (|ue moi, moi Nyctos...
— Oh! ciel, qu'entends-je! s'écria Wilfried en se levant précipitamment. Ah! Tu vas être enfin puni, fils hypocrite de l'enfer! Tout ton sang suffit à peine à ma vengeance.
Et, sautant en arrière, il lira son épée pour en percer l'ermite... mais celui-ci, découvrant sa poitrine, c()nlein[)lait le chevalier furieux avec un si rayonnant sourire, que Wilfried hésita el demeura immobile.
— Frappez, sei^rneur, dit le vieillard, je l'ai mérilé. Si je meurs Si votre cœur vous inspire celte vengeance, n'hésitez pas !
Wilfried, vaincu par une si étrange résignation, sentit se dissiper sa colère, et s'effraya à l'idée du meurtre qu'il avait été sur le point de commettre sur un homme qui, par son long repentir, avait mérité son pardon et était devenu un saint aux y<'ux de Dieu.
Il remit son épée au fourreau, se laissa retomber sur la pierre, el cacha sa figure dans ses mains.
Il y eut un moment de silence.
-^Seigneur chevalier, reprit rcrmile, pourquoi vons désespérer? Si vous ne vous sentez pas la force de verser mon sang, c'est sans doute parce que le ciel juge nécessaire (|ue je vive, pour vous assist(;rjus(iu'au bout. Si nous sommes deux pour luller contre l'ennemi commun, n'avons-nous pas |)lus(le chances pour triompher eu réunissant nos forces?
— Horrible alternative! murmura Wilfried, implorer l'aide de celui qui m'a maudit !.. Mais puis- (jiie vous êtes sanctilié maiiilenant, el (jiie vous pouvez tout par vos prières, détruisez votre piopre sortilège; rompez le charme.
— Je ne le puis pas.
— Vous êtes donc impuissant pour le bien, vous si puissant pour le mal?
— La prière est ma seule force. Vous avez tort, seigneur, d'avoir si peu de confiance. Moi, an contraire, je vois dans tout ce qui est arrivé les signes manifestes d'une protection supérieure, et à mesure (|ne l'instanl suprême approche, mon espoir graiiilit. Kl même, d'après ce «pi'il e.st advenu de vos parents depuis votre départ...
— Mes parents? inleriompit Wilfried. Snvezvniis comment ils nul supporté ma perle? ViventiN encore?
— Il y a environ un an, lépoiidit le vieillard.
LE SOIITILÈGE.
qu'à mon retour d'Orient j'ai visité Isersteeii en pèlerin et vu vos parents.
— Dieu soit loué! s'écria Wilfried. Ri coin nient allait ma mère ? Mon pauvre père avait-il fort vieilli ?
— Le temps a adouci un peu leur désespoir, quoique à chaque heure du jour ils pleurent encore la perte de leur fils bien-aimé.
— Ah! que je suis heureux! s'écria Wilfried. Si j'atteins l'heure de ma délivrance, je pourrai les revoir et les serrer sur mon cœur! J'en pleure de joie... Et mes parents ne me croient-ils pas mort?
— Non, car ils seraient morts de douleur. Après votre disparition, ils envoyèrent des serviteurs de tous côtés pour recueillir du moins votre corps et vous donner une sépulture si vous aviez péri victime d'un accident; mais ces serviteurs ont trouvé votre cheval à Harlebeke, et ils ont su que vous étiez parti du côté de l'Orient, vêtu en troubadour, avec une lyre sur l'épaule. Dès qu'ils reçurent cette nouvelle, votre père se mit en route pour vous chercher. Plus tard, un certain seigneur de Hoochstade est venu leur dire qu'il vous avait vu à Arlon, où vous aviez concouru pour le prix du chant dans une noce. Votre père est immédiatement parti pour Arlon, et a parcouru, pendant plusieurs semaines, tout lejpays entre la Meuse et le Rhin. Qui sait s'il n'a pas passé devant Rotsburg. Mais, — ô favorable certitude! — une puissance supérieure vous a dérobé à ses recherches, et il est retourné chez lui après un voyage inutile.
Will'ried écoutait avec des battements de cœur ces premières nouvelles qu'il recevait de ses parents depuis plus de quatre ans.
Pendant plus d'une heure, il continua à questionner l'ermite sur ses parents et sa patrie.
Le solitaire l'encourageatellement que Wilfried fut tout à fait soulagé de ses terreurs. Le vieillard lui répéta qu'il devait avoir confiance en Dieu et dans l'efficacité de ses prières. Tout présageait qu'il atteindrait l'heure de sa délivrance.
Wilfried ne se reconnaissait plus; son cœur battait librement, et il éprouvait une sincère gratitude pour l'homme qui lui avait rendu la paix de l'âme.
Lorsqu'il fut prêt à prendre congé de l'ermite, il dit en lui serrantles mains :
— Vénérable père, je suis bien fort et bien courageux en ce moment, mais qui sait si, une fois loin de vous, mes terreurs ne me reprendront pas? S'il en était ainsi, me permettez-vous de revenir puiser dans votre parole des consolations et des espérances nouvelles ?
— Revenez, sir Wilfried, autant de fois que vous le voudrez. Nous prierons ensemble. Allez, le ciel ne vous abandonnera pas.
Wilfried redescendit dans la vallée, rappela son valet, sauta à cheval et courut vers Rotsburg.