VII
Depuis rleiix jours Marcus élail de retour à llarlebeke.
Celle fois il avait oiitcnu du rdi, smis diffi-rents prétextes, la permission de prendre les devants et de le précérier dans sa caiiilale. Kt romme, à raison île cerlaines circonstances, il éprinivait une vive in(]niétu(le, il s'était tellement pressé en roule, (|u'il avait gagné une avance de quatre a
LA SORCIÈRE FLAMANDE
cinq jours sur le roi, qui voyageait pourtant passablement vite.
Il était assis, la tête appuyée sur sa main, près d'une table devant Maltabruna. Il venait de lui raconter que, la nuit précédente, il avait eu des rêves effrayants, et il se plaignait d'en être encore troublé profondément, et même épouvanté, malgré tout son courage.
Mattabruna, après s'être moquée d'abord de sa crédulité, essaya de reiever ses esprits en lui mettant sous les yeux le succès complet que leurs projets avaient obtenu jusqu'à cette heure. Béatrice allait mourir d'une mort honteuse, ne laissant après elle qu'un nom maudit. Elle, Mattabruna, reprendrait donc sa place sur le trône, et régnerait sur tout le pays avec un pouvoir illimité. Un de ses premiers actes serait de donner à Marcus le beau château de Wolveghem.
— Et ce ne sera pas la seule récompense de vos services, ajouta-t-elle en manière de conclusion. L'avenir vous en réserve d'autres. Le maréchal est vieux; il ne vivra plus longtemps, et, dans tous les cas, je puis le décider à résigner ses fonctions en lui accordant d'autres faveurs. Que diriez-vous si je vous faisais élever à cette dignité suprême?
Mais Marcus, plongé dans ses réflexions, écoutait à peine les nouvelles offres de sa complice et répondit :
— Vous êtes véritablement trop bonne pour moi.... Et il est bien vrai que la reine prétend avoir entendu le premier cri de son enfant?
— Elle n'en a parlé qu'une seule fois; mais il ne m'a pas été difficile de la convaincre qu'elle avait rêvé.
— Et depuis ce jour-là on n'a plus rien appris au sujet de mon écuyer Savary? Rien?
— Je vous l'ai déjà répété plusieurs fois, pas autre chose que ceci : son cheval est arrivé ici d'une course si effrénée, qu'il a renversé et blessé quatre ou cinq personnes.
— Si Savary avait sauvé l'enfant, s'il voulait nous trahir? dit Marcus en frémissant.
— Eloignez ces folles idées !
— Il peut avoir chassé lui-même son cheval en le frappant à grands coups, afin de vous tromper.
— Non, non, votre crainte est sans fondement, répliqua Maltabruna. Le cheval était ensanglanté et portait de nombreuses blessures; on pouvait très bien voir qu'il avait été attaqué par des bétes féroces.
— Ainsi, vous vous tenez pour pleinement convaincue, princesse, que Savary et l'enfant ont été dévorés dans la Forêt-sans-merci par les loups ou les ours?
— Tout à fait convaincue, Marcus. Cet événement seuible encore vous inquiéter?
— Oui, cette inexplicable disparition...
— Est ce qui pouvait nous arriver de plus heureux; carde cette façou nous sommes débarrassés du seul témoin qui pouvait nous accuser.
Elle baissa la voix et se pencha à l'oreille du chevalier.
— Votre écuyer Savary était un lâche et un imbécile, murmura-t-elle avec un sourire ; j'avais si peu de confiance en sa discrétion que je tenais en réserve pour lui la petite fiole dont la garde-malade de la princesse Béatrice a bu quelques gouttes.
Marcus contempla Mattabruna avec anxiété. L'expression glaciale de son visage le faisait frémir. Il baissa les yeux et se tut.
— Eh bien, eh bien, mon pauvre Marcus! dit Mattabruna. Comment un homme de courage tel que vous peut-il se laisser abattre par de vains rêves? Vraiment, vous me faites pitié.
— Je ne sais, madame, murmura Marcus, mais il y a quelque chose qui me trouble et m'inquiète. C'est comme un pressentiment de malheur. Je veux croire avec vous, princesse, que Savary a été dévoré par les bêtes féroces. Mais il y a encore d'autres réflexions qui ne me tourmentent pas moins. L'âme du roi a de si étranges retours ! tantôt il laisse éclater sa fureur et s'écrie que la reine ne périra que de sa main. Tantôt il appelle « Béatrice, Béatrice!» avec l'accent de la plus vive tendresse, et les yeux pleins de larmes, tantôt il pousse des plaintes amères, couime s'il avait oublié sa honte pour ne plus penser qu'à son bonheur perdu. Assurément, princesse, il aime encore l'enchanteresse de toutes les forces de son être; qui sait si l'amour ne finira point par triompher de la vengeance? Il lui pardonnerait! et alors, tant de
peines, tant de soins, d'anxiétés et de crimes
seraient devenus inutiles!
— Lui pardonner! s'écria Maltabruna avec un rire triomphant. Ah! ah! ah! quelle idée folle! Mes précautions sont prises depuis trop longtemps ettrop bien calculées. Il y a déjà six semaines que la reine n'ose plus sortir de sa chambre. Elle n'ose même plus se montrer à la fenêtre, car dès qu'on l'aperçoit du dehors, mille malédictions s'élèvent aussitôt contre elle, et les cris de : « à mort la sorcière! à mort la diablesse! » vont la terrifier en frappant ses oreilles. Vous comprenez bien qu'à l'arrivée du roi ces mêmes cris de vengeance retentiront de toutes parts aussi à ses oreilles, — j'y ai pourvu d'avance — et que cet ensemble d'anathèmes excitera sa fureur jusqu'à la frénésie.
— En effet, princesse, c'est vous qui avez raison. Sur ce point mon inquiétude était sans fondement.
LA SOnCIÈIlE FLAMANDE.
— J'ai pensé encore à autre chose, continua Matlahruna. Béatrice veut attendre le roi dans sa cliainhre. Seule avec lui, elle toiniierail à ses jtit'ds, elle raU( lulrirait par ses pleurs, elle l'ensorcellerait de nouveau par ses perlides inaniues d amour. Nous ne pouvons pas couiir ce danger; c'est S(uis le ciel hieii, au milieu du peuple, que le roi doit la rencontrer d'iibord.
— Et si elle refuse de quiltcr sa chamlirc!
— Hall! la pauvrette est crédule comme un enfant; on lui fait accroire tout ce (juc l'on veut. Je l'ai déjà fait chanceler dans sa résolution; et ce matin je la déciderai tout à fait à suivre mon conseil. Vous m'y faites penser! Il est déjà lard, et elle m';itlend. Je suis son unicjue consolation, Marcus; car les nobles dames de la cour, etniême les servantes, les mercenaires, toutes la fuient ou ne s'approchent d'elle un instant qu'en tremblant, i)our disparaître le plus vite possible, comme si elle était le diable en personne.
Elle se leva en riant et tendit la main à Marcus.
— Je me hâte de retourner au|)rès de la reine, dit-elle. Revenez ici cet après-midi; je vous ferai part de ce que nous aurons résolu... A tout à l'heure, sei,i,^neiir de \V(dvei;liem, maréchal, généralissime (le l'armée du roi.
Marcus déposa un baiser sur la main de sa protectrice.
Tous deux sortirent de l'appartement et s'éloignèrent dans des directions opposées.
Lors(|ue Matlal)runa entra dans l'.ipiiarlement de la reine, elle la trouva agenouillée devant un rrucifix, les mains levées veis le ciel, et versant uu torrent de larmes.
Béatrice se leva, embrassa en soupirant son ennemie intime et pencha sa tête sur la poitrine de MaKabrima.
— Ah ! ma chère mère, gémit-elle, pourquoi venez-vous si tard ce matin?. Moi, malheureuse, haïe et cons[)uée jtar tout le monde, je n'ai per- .>onne que vous pour me consoler !
.Mattabrumi conduisit la reine à un fauteuil et s'as'^it à côté d'elle.
— Pauvre Béatrice! dit-elle, il ne faut j)as <lésespérer. Ce ne sera pas si grave que vous croyez.
lia reine ronlinnail de sangloter. Comme rinnocente viclime delà plus infâme trahison était pâle cl amaigrie ! On eût cru voir un cadavre. Ht cependant res joues dérolorées, ce front blanc comme I ivoire, ces grands yeux bleus, loin d'avoir perdu leur charme, empruntaient à cette apparrn<'e même de fantôme une attrartion sy ii|tathique qui fascinait et faisait frémir en même temps. .Maltaliruna le savait bien; et c'était pour cela >urtout qu'elle ne voulait pas laisser le roi
seul avec Béatrice, de peur qu'il ne succombât à l'irrésistible puissance de ses yeux et de toute sa personne.
— Toujours le même désespoir, ma fille? ditelle. Allons, ayez confiance dans l'amour et dans la magnanimité d'Oriand.
— Ah ! pour moi-même je ne crains rien, ma clièie mère. Je ne sais pas (juel destin me réserve le Seigneur tout- puissant; quel qu'il soit, je l'accepte avec résignation, comme une martyre... Mais ce qui me fait veiser des pleurs jour et nuit c'est la navrante idée que mon pauvre Oriand est condamné à un malheur éternel. Son déshonneur est ineffarabie aux yeux du inonde; et lors même (ju'il me croirai! innocente, le ver empoisonné de la calomnie continuerait à ronger son cœur fier et magnanime. Si ma mort pouvait rendre à son âme le repos (ju'elie a perdu, ah ! combien je supplierais Dieu, combien je le bénirais qu'il me permît, dans sa bonté, de mourir pour m(m Oriand bienaimé.
— Espérez (pie votre époux entendra la voix de la raison, murmura Maltabruna en lui prenant la main. Nous lui ferons comprendre que de mystélicux événements tels (pie celui-là n'arrivent que par l'impénétiable volonté du ciel, l'rohablement le roi arrivera demain ou a|)rès-demain. Nous irons ensemble à sa rencontre.
— .Moi, aller à sa rencontre! Oh! ma mère, s'écria Béatrice, en détournant vivement son visage , je n'oserai jamais !...
— Pourquoi donc?
— Le peuple m'accablera de malédictions devant lui!... devant lui !
— Tant mieux, Béatrice, sa générosité sera indignée ! l'âme de mon fils se révoltera en votre faveur.
— Mais si la foule me jetait de la boue, comme on le fait dé'jà autour de mes fenêtres. Je suis encore reine!
— N'ayez au(-une crainte à ce sujet, Béatrice, j'ai |)ris d'avance mes précautions. Tu cordon serré d'hommes d'armes formera la haie tout le long du chemin (|uc nous suivrons, et le commandant a rei'u de moi l'ordre formel de vous préserver de tout affront.
— Ah! je ne sais, dit Béatrice, mais il y a (jnelque chose en moi (|ui me fait redouter cette démar<he publique!
— V(Mis avez tort, ma fdle. Si vous n'allez pas à la rencontre d'Oriand, il croira (juc vous vous reconnaissez coupable , et , avec son caractère emporté, il n'en faudrait jias davantage pour le pousser à des violences déplorables. Vous devez épargner ce terrible danger à mon pauvre (ils.
On frappa doucement à la porte.
LA SOHCIÈRE FLAMANDE.
Il arriva dans la matinée du deuxième jour. (Page 33.)
Mattabruna alla ouvrir elle-même et se tint en dehors.
— Que voulez-vous? demanda-t-elle à un officier de la garde qui attendait dans la galerie.
— Princesse, répondit celui-ci, il y a en bas un messager qui nous annonce que le roi n'est plus loin d'ici, et qu'il arrivera peut-être dans une heure.
— C'est bien; que le messager m'attende dans la salle d'audience ! Envoyez des trompettes de tous côtés pour annoncer le retour du roi.
— Béatrice, dit-elle en rentrant dans la chambre, hâtez-vous de faire un peu de toilette et de passer une robe de cérémonie; le roi arrive. J'ai encore quelques ordres à donner pour sa réception. Nous irons à sa rencontre la main dans la main. Soyez sans crainte.
Tandis que Mattabruna était redescendue et s'occupait de tout préparer pour atteindre son but
coupable, le roi Oriand chevauchait lentement sur la grande route qui conduisait d'Audenaerde à Harlebeke.
Le roi avait traversé à grandes journées toute l'Allemagne et les pays qui s'étendent le long des rives du Rhin. A mesure qu'il se rapprochait de l'endroit où il devait retrouver Béatrice, il sentait peu à peu une angoisse secrète lui serrer le cœur, et il poussait son cheval en avant avec une hâte fiévreuse. Non pas, hélas! qu'il doutât le moins du monde de la culpabilité de Béatrice; au contraire, la pénible conviction de sa faute avait jeté de profondes racines dans l'esprit d'Oriand, et il avait soif de vengeance; mais en même temps il sentait résister encore en lui l'invincible senliment d'amour qu'il avait éprouvé pour celle qui, la première, avait fait battre son cœur, et ouvert devant lui un paradis de joies inconnues.
Son confident Warnfried chevauchait derrière
LA ScmCIEUE FLAMANDE.
lui. A (iuel(|ues pas en arrit're marchaient une centaine lU- cavaliers coniposant sa garde du corps! Tous cheminaient en silence et tenaient les yeux fixrs sur leur souverain. Car ils ne doutaient jtas qu'il ne dût hienlôl se passer (|uel(jue chose de terrible; et comme ils voyaient déjà s'élever au-dessus des arbres les tours des éi;lises de la ville, le malheur redouté devenait inmiinent.
Oriand semblait plongé dans un rêve, et sa main ouverte laissait lloller les rônes sur la crinière de son coursier.
Le cortège arriva ainsi dans un des faubourgs de la ville; les habitants, en habits de l'ête, étaient répandus dans la rue; ils accueillirent le prince avec des cris (le joie el de respect; mais il ne parut pas y faire la moindre allenlion.
Hors de la porte Orientale d'IIarlebeke, les chevaliers, les bourgeois et les serfs s'étaient massés en un groupe compact sur le chemin que le roi devait suivre.
A son approche, ils poussèrent de longues acclamations de bienvenue. Ils s'écrièrent à pleins poumons :
— Vive, vive notre roi !
Mais en même temps de toutes les parties de cette foule s'éleva un concert de malédictions confuses contre la reine.
— Vengeance, vengeance! criail-on sans cesse; vengeance contre la sorcière! A mort, la trompeuse, au bûcher la diablesse ! Au (eu, au feu!
Le roi, frémissant de colère, releva la tète, et porta ses regards à la ronde sur le peuple menaçant. Partout on se fixait son œil |)lein de flamme, le bruit cessait; mais pour se rejjroduire avec plus de force du côté opposé.
Oriand sentait bien qu'il n'aurait pas le pouvoir d'étouiïer CCS imprécations de la foule, lors même qu'il le voudrait. Son départ, sa honte, sa fureur se fondirent, dans son cœur anxieux, en une rage fébrile. Cependant pas un geste ne trahit ce qui se passait en lui ; seulement un rugissement étouffé qu'entendit seul le fidèle Warnfricd donna à ce chevalier la mesure des souflranrcs que son malheureux maître endurait.
Le (ortège pénétra ensuite dans l'enceinte du palais.
Au milieu de la cour d'honneur se tenait .Mallabruna tenant la reine tremblante par la main.
Oriainl la vit.
Un cri de colère qui retentit jusque par dessus les tours sortit de sa poitritie, et il sauta à bas de .son cheral.
Levant au-dessus de sa tète son glaive qui lançait des éclairs il courut sur la malheureuse Itéa- Irice qui était tombée à genoux e' qui Icndait vers lui ses mains suppliantes. Il éclata en reproches
confus, cardans ses paroles inintelligibles on ne distinguait ((ne les mois de honte, de sang et de mort... Mais au moment où il allait fendre la léte à la reine S(»u regard tomba sur ses beaux yeux si doux (|ui rinipioraienl leiidrenienl, et le roi furieux resta tout tremblant, le bras levé, comme si réellement une force surnaturelle s'échappait du regard de lîéalrice.
— 0 UKui pauvre Oriand, gémit-elle, vous êtes bien malheureux ! Que Dieu, dans sa grâce, ne vous rende pas responsable de ma triste et misérable mort !
Le roi recula de deux pas.
— Ilélas! mon fils, s'écria Matlabruna en feignant de le retenir, notre honle est éternelle !
Ces derniers mots rallumèrenl la rage du roi. Il s'élança de nouveau en brandissant son épée dans sa main crispée.
— Meurs, meuis, infernale trompeuse! — s'écria-t-il. Mais le regard de Béatrice brisa de nouveau ses forces et sa volonté.
Rugissant comme un lion qui dévore des yeux la proie qu'il ne peut atteindre, Oriand recula en chancelant, appela son confident, et lui dit avec le plus grand trouble :
— Warnfried, je ne veux pas son sang. Je ne veux pas la fiapper ; mon âme s'épouvante à l'idée de sa mort... mais qu'on l'éloigné de ma vue... sinon... que sais-jc?Je serais capable peut-être de lui demander pardon, moi, lâche, à elle qui m'a si indignement avili! Prenez des gardes, ei emmenez immédiatement la sorcière au fort de FaucDiipierre ! Vous veillerez sur elle jus(iu'à nouvel ordre, et vous m'en répondez sur votre tète! Allez vite, (jlez-la de mes yeux.
A peine eut-il prononcé ces paroles qu'il courut, suivi de sa mère, fou de douleur et de colère, vers le palais, gravit le grand escalier et disparut sous la grande porte, probablement pour aller cacher dans la solitude sa honte brnianle et son mortel chagrin.
Dès que le roi se fut éloigné, la foule voulut se précipiter vers la reine et l'entourer; mais Warnfried l'avait d('jà enfermée dans un cercle d'hommes d'armes. Pour le moment le |)euple exaspéré dut se bornera l'accabler de malédictions et de menaces.
Le brnit était si violent et si confus (|ne Warnfried avait peine à se faire entendre de la reine.
— Princesse, lui dit-il, le roi noire maître m'a donné l'ordre de vous conduire au fort de Fauconpierre. Veuillez m'acconipagiuM- dans mon château, hors de la ville; et là je vous ferai monter en voilure.
La malheureuse Déatrice, (|ui était toujours à genoux et pliait avec ferveur, se leva et suivit le
LA SORCIÈRE FLAMANDE
chevalier sans proférer d'autre parole que celle-ci.
— Oriand, mon cher Oriand, que Dieu te protège !
Lorsque la prisonnière eut dépassé l'enceinte du palais, et que le peuple ne craignit plus d'être en vue du roi, il se mit de nouveau à l'accabler des injures les plus basses et les plus grossières; il alla même jusqu'à lui jeter de la boue, à tel point que WarnlVied fut obligé de donner à ses hommes d'armes l'ordre de frapper au hasard dans les rangs de la foule, pour mettre fin à ces indignités.
Un quart d'heure plus tard, Béatrice montait dans une voiture et commençait, sous une escorte de gens armés, son long et triste voyage vers le sombre fort de Fauconpierre.
Durant les premiers mois qui suivirent la rnptivilé de Ja reine, Oiiand fut en proie à une singulière agitation d'esprit. On eût dit qu'une viol^^nte lièvre ne le quittait plus, car il était tellement irritable, tellement emporté que presque personne n'osait l'approcher. Tourmenté par un vague soupçon de trahison occulte, il examinait avec méfiance la conduite et les actes de tous ceux qui l'entouraient, il punissait impitoyablement la moindre faute; il fit même mettre à mort dans son égarement des g>. ns tout à fait innocents.
Mais, à la fin de la première année, cette violence maladive s'éteignit peu à peu, et il devint faible et irrésolu, marchant la tête baissée, et paraissant courbé sous le poids d'une profonde tristesse.
Une lutte sans trêve contre lui-même obscu;cissait son esprit et épuisait ses forces. Il fuyait la société des hommes et pleurait des journées entières dans la solitude la plus complète, se parlant à lui-même, et répétant tout bas le nom de la reine. On eût dit qu'il avait perdu la raison.
Les chevaliers et le peuple d'IIarlebeke, prévoyant avec anxiété que l'esprit de leur héroïque souverain se perdrait dans cette sombre mélancolie, ne s'en montraient (]ue plus animés dans leur haine et dans leur soif de vengeance contre Béatrice, car ils tenaient pour indubitable que, du fond même de sa prisju, la reine exerçait encore un pouvoir diabolique sur son malheureux époux. Les ennemis secrets de Béatrice n'avaient rien négligé pour faire partager cette conviction par le roi : on venait souvent lui annoncer qu'on avait encore vu des fantômes effrayants, des spectres et des apparitions nocturnes errer autour du fort de Fauconpierre, o i s'envoler de la tour où la sorcière était prisonnière. Il éla^t donc é\ident que
Béatrice, même dans son cachot, conlinuait à avoir commerce avec le diable, et qu'elle y était seivle par les esprits infernaux.
Mattabruna qui, seulr, jouissait encore de la confiance de son fils, et que l'on eut pu croire à peu près satisfaile, puisqu'elle régnait sous son nom, était en secret agilée de craintes sérieuses. Oriand ne lui parlait pas d'autre chose que de Béatrice. Tout ce qu'elle entendait sortir de sa bouche étaient des plaintes sur son bonheur perdu, et il reconnaissait lui-même, avec terreur, que son cœur, son cerveau, tout son être était obsédé par le souvenir de sa douce société et de son charme irrésistible.
Dès lors, Mallabruna appréhendait toujours que le roi, poussé par son indomptable amour, n'allât tirer lui-même Béatrice de sa piisou, pour la rétablir sur le trône en dépit de tout et de tous. Pour parer à ce danger incessant, elle résolut de pousser la reine dans la tombe d'une manière ou d'une autre; elle ne négligea d'abord aucune occasioa de conseiller à son fils de convoquer une haute cour de justice, afin de faire i:ilerroger et juger Béatrice sur les faits de sorcellerie qui lui étaient reprochés. Mais Oriand, s'effrayant à cette idée qu'un arrêt de mort pût mettre entre elle et lui l'abîme de l'éternité, ne voulut pas entendre parler de jugement, et prit soin d'ajourner toute décision à cet égard.
Dans le courant de la deuxième année, le bruit vint tout cà coup à son oreille que la reine avait été fort malade dans son cachot, et que même elle avait failli mourir à la suite d'une tentative d'empoisonnement que l'on aurait pratiquée sur elle. \]n chien et un chat qui avaient mangé les restes du repas de la prisonnière étaient morts sur-le-champ. Mais lorsque le roi fut informé de ce fait, la reine était déjà rétablie
Cette nouvelle tira subiteme::t Oriand de sa torpeur. Il voulait courir en toute hâte à Fauconpierre pour se venger de ceux qui, malgré sa sévère défense de faire le moindre mal à Déatrice, avaient osé attenter à ses jours.
Mattabruna le détourna de ce parti violent. S'il levoyait la sorcière et rencontrait son regard, n'était-il pas à craindre qu'il ne succombât au pouvoir de ses enchantements et à la puissance du démon?
Le crédule Oriand qui, n'élant guère plus audessus des superstitions de son siècle que le peuple lui-même, ne pouvait se défendre d'une secrète horreur pour celle qu'il aimait éperdùment, écouta l'avis de sa mère; mais il envoya une troupe d'hommes d'armes, sous la conduite de Marcus, à Fauconpierre, pour en ramener tous ceux qui, jusqu'alors, avaient gardé la reine.
LA SOHCIÈRE FLAMANUK.
Marcus exroula les ordres du roi et fit venir ;i Harlebeke la ^'arnisoii et la maison de houclie de Fauconpierre, à rexceplion d'un seul niaruiilou qui, dil-il, s'était échappé la nuit dans les Itois.
Oriand les iiilerroirea tous lui-niètne; mais ils allirmèrent, l'un après l'autre, (ju'ils ne savaient absolument rien, et qu'ils étaient innocents d'un attentat (|u'ils réprouvaient profondément.
Fou de rajiO de ne pouvoir découvrir tes coupables, le roi fit appeler les bourreaux et leur donna l'ordre de trancher la tète à tous les hommes d'armes et à tous les serviteurs de Fauconpierre.
Sa mère et ses courtisans eurent beau le supplier et lui deniamler la grâce des condamnés, il resta inflexible, et ne (juitta l'esplanade que lorsque la dernière victime fut tombée sous ses yeux dans une mare de sang.
Dès ce moment Maltabruna n'osa plus rien entreprendre contre la vie de I5éatri<e. D'autant plus (jue son fils avait confié la garde de Fauconpierre à un chevalier dévoué qui s'était engagé, sur sa tête, à répondre de la |irisonnière.
Près de quatre années se passèrent ainsi sans (ju'il survint le moindre changement dans l'état du roi. Il restait toujours sidilaire et triste. Sa fureur s'était bien calmée, à la vérité, mais qu'il eut fallu peu de chose pour en ranimer les éclats !
L'unique sacrilice (|ue .Maltabruna i)iit encore obtenir de lui, c'était (|u'il s'abstint de se rendre à Fauconpierre, malgré lallraclion secrète qui le poussait à levoir encore une fois Déatrice. Sans .Matlabruna, il n'y aurait pas résisté.
Vers ce temps-là arriva à la cour du roi l'octogénaire Odon, abbé de Sainl-Uertin, à Sainl-Omer. Il avait à se plaindre d'une criante injustice faite à sou couvent par certains chevaliers. Ce vieillard était renommé à la ronde pour sa piété et sa sagesse; il jouissait d'une grande autorité, et souvent des rois et des seigneurs allaient lui demander conseil dans les circonstances difficiles.
Maltabruna résolut d'essayer, par l'intervention de cet abbé, un dernier elfort pour laire condamner à mort Béatrice. Elle lui r.iconta à sa manière tout ce qui s était passé et elle supplia le prélre, pour le bien de son fils el de tout son royaume, de décider Oriand à rompre le lien i-ecret qui l'unissait toujours à la sorcière impie.
L'abbé, admis à un entretien particulier avec le roi, lui dit :
— Seigneur roi, votre vie est sombre el pénible; vous pensez sans cesse à votre femme, (|ui vous a ensorcelé par diablerie. Vctlre salut est en danger. Pourquoi ne pa.> vou.s délivrer dune si ronpable aiïcction ?
— Ah si je pouvais en .-tre il.hvrel Mais coniraeot? soupira Oriand.
— Traduisez la sorcière devant le tribunal, afin que sa culpabilité ou son innocence y soit démontrée.
— On l'y condamnerait an bûcher!
— Oui, si elle le méiite !
— Mais, mon révérend père, je ne le veux pas. .le ne puis pas le vouloir! s'écria Oriand avec désespoir, .le l'aime toujours autant (pie le premier jour, plus encore s'il se peut, hélas! L'idée de sa mort me fait frémir. Il me semble que je ne pourrais plus vivre si elle avait quitte la terre.
Le vieux prélre. d'un Ion paternel, essaya de lui faire comprendre combien une pareille possession de son âme devait être coupable aux yeux de Dieu, alors même que cet amour aveugle n'eût eu pour objet qu'une femme vertueuse. Mais comme il s'adressait à une sorcière, à une servante des esprits infernaux, comment ne pas frémir d'angoisse à la pensée que le roi exposait son saint pour nourrir dans son c(»'ur une passion lâche et imjiie?
Mais l'abbé eut beau déployer toutes les ressources de son onctueuse élo(|U(nce, Oriand ne voulait pas consentir à faire comparaître la reine devant des juges (|ui la condamneraient infailliblement au bûcher. Il ne prétendait pas (jue l'abbé eût tort, mais il affirmait qu'il ne se sentait pas la force de suivre son conseil.
Quel(|ues paroles du prêtre donnèrent enfin une autre direction à ses pensées.
— Mais, révérend père, demanda-l-il, n'y a-t-il pas de pardon pour tous les 'péchés, si graves (|u'ils soient? Si lîéalrice leniait le mauvais esprit et revenait à Dieu?
— En elîet, répondit l'abbé, en secouant la tète, notre saint-père le pape
— Le |»ape? Le pape peut la délier? Lui pardonner? s'écria Oriand. Ouelle lumière, ô ciel! néalrice pourrait encore m'étrc rendue! Innocenle et pure? Ah! s'il le faut, j'irai à Rome.
— Calmez-vous, seigneur roi, dit l'abbé, le pape lui-même, si étendu (jue soit son pouvoir, n'a point de pardon pour le pécheur (jui n'avoue pas sa faute, et qui s'obstine dans sa mècliancelé. Si la reine voulait se confesser, uMUilrerdu repentir, et se déclarer prèle à accepter la pénitence qui lui sera imposée, alors, oui, aUtrs le sainl-]ière pourrait l'absoudre.
Le roi se leva et dit avec une grande animalion :
— Mer(i, merci, vous faites renaître dans m<m cu'ur l'espérance perdue; vou^ rallumez la lumière devant mes yeux. Vous êtes un saint homme, puissant dans l'église. Vous recevrez la confession de la reine.
— Je doisielourner àSaint-Omer,scigneur roi.
LA SOIIOIÈHE FLAMAiNDE.
— Restez deux ou trois jours de plus, je vous en supplie! Ne vaut-il pas mieux sauver une pauvre âme que de lui fermer la voie du salut par la mort?
— Sans doute, mais je ne pourrais dans tous les cas recevoir la confession de ses fautes et de ses péchés que provisoirement, et sous réserve expresse de la ratification pontificale.
— Il n'importe, révérend père; j'irais «î Rome avec elle, la ville sainte fût-elle au bout du monde?... Béatrice, Béatrice, je le sauverais pour la seconde fois! Tu redeviendrais la douce et pure compagne de ma vie, et tu resterais à mes côtés jusqu'au tombeau!... Ainsi,' mon bon père, vous restez? Je cours à Fauconpierre. Béatrice m'aime d'un amour ineffable; elle m'écoutera. — Vous êtes monhôtetrès honoré, seigneur abbé :disposez de tout dans ce palais. Au moindre signe, chacun s'empressera de vous obéir.
Lorsque Oriand entra dans la chambre de sa mère, et lui donna avec joie connaissance de son projet, celle-ci frémit à Fidée que sa belle-fille pourrait un jour remonter sur le trône; mais elle réfléchit bientôt que leur prisonnière, étant tout à fait innocente, ne pouvait évidemment avouer sa faute. Par conséquent, son hisserait inévitablement déçu dans son attente, et celte opiniâtreté forcée de la reine pouvait exciter sa colère à un tel point, qu'il se résoudrait peut-être à la mettre à mort.
Mais aussi, le charme tout-puissant de Béatrice pourrait-il l'enlraîaer, malgré la résistance de sa mère, à quelque résolution inattendue. Afin d'être en mesure, autant que possible, de veiller sur lui et de prévenir un pareil résultat, Mattabruna pria Oriand de lui permettre de l'accompagner k Fauconpierre. Elle avait, disait-elle, toujours eu la confiance particulière et les sympathies de la reine, et elle espérait, avec l'aide de Dieu, l'amener à reconnaître sa faute.
Sur ses instances, Oriand promit en outre de rester froid et impitoyable, si Béatrice se montrait rebelle, et de ne se laisser entraînera aucune faiblesse, ni par la voix enchanteresse de sa femme, ni par le souvenir de son bonheur passé, ni enfin par un moyen de sorcellerie quelconque.
Le roi, accompagné de sa mère et de quelques fidèles chevaliers, voyagea toute la nuit et arriva dans la matinée du deuxième jour, devant le pontlevis de Fauconpierre.
Le veilleur, sur sa tour, reconnut son souverain et sonna du cor.
On leva la herse et l'on ouvrit la porte. Le cortège entra dans le fort.
Oriand appela du geste le châtelain ou commandant de la garnison, et lui dit ;
— Conduisez-nous, ma mère et moi, dans un
salon de ce château, et amenez ensuite la leine en ma présence. Pour vous, messires, dit-il en se tournant vers les chevaliers, faites mettre vos montures à l'écurie, et reposez-vous jusqu'à ce que je vous appelle.
Il suivit le commandant de la garnison dans une salle basse, où l'on voyait quelques fauteuils disposés autour d'une table, s'assit à côté de sa mère et suivit du regard, en tremblant, le châtelain qui s'éloignait pour aller chercher la reine.
Comme le cœur lui battait! Il y avait plus de cin(i ans qu'il ne l'avait plus vue. Cette pauvre Béatrice ! Elle avait gravement péché contre Dieu et contre lui! mais n'était-ce pas plutôt un malheureux égarement de son esprit qu'un acte de sa libre volonté? Ah! si elle pouvait consentir à l'aveu de sa faute, il la serrait dans ses bras et lui crierait : Béatrice, vous êtes sauvée, tout est oublié et pardonné.
Mattabruna qui, pendant tout le voyage, avait essayé indirectement d'exciter son fils contre la reine, et qui n'y avait que trop bien réussi, lisait maintenant sur son visage la dangereuse révolution qui s'opérait dans son esprit. Aussi s'empressat-elle de lui adresser quelques observations, auxquelles il répondit d'une voix sombre :
— Oh ! ne craignez rien, ma mère, je >eux rester ferme et sévère. Si elle s'opiniàtre, si elle se montre endurcie, il n'y a plus de grâce pour elle.
Un léger bruit se fit entendre.
— Soyez homme, mon fils, et armez-vous contre la séduction, murmura Mattabruna. La sorcière approche.
Alors, l'innocente victime, marchant d'un pas lent et incertain, parut dans l'ouverture de la porte. Elle était toujours pâle et maigre, mais elle ne paraissait plus malade.
Une longue robe de toile grossière sans aucun ornement, tombait de son cou jusqu'à ses pieds : une corde lui servait de ceinture. Comme on ne lui avait pas laissé le temps de tresser ou de lier ses abondants et magnifiques cheveux blonds, ils tombaient sur ses épaules et la couvraient comme un long manteau de soie.
Elle poussa un criétoufle, leva les yeux au ciel, et s'écria :
— Merci, ô mon Dieu, qui permettez que mes yeux le voient encore une fois ici-bas !
Elle s'avança lentement jusqu'à la table, qu'elle considérait comme un tribunal dont elle n'avait pas autre chose à attendre qu'un arrêt de mort.
Oriand frémit. Il avait rencontré ses regards, et, épouvanté de leur puissante expression, il avait courbé la tète. Son cœur battait si fort qu'on en entendait distinctement les battements.
ni
LA SOnCIÈnK FLAMANDE.
— Seigneur roi, dil Bralrice avec une douce eflusioi», vous avez daigiu' lever la pierre du tombeau o'i je me croyais iiuirée |K)ur toujours, soyez béni. Je puis vous contempler encore une lois; le vœu suprême de mon Ame est rempli. Prononcez maintenant, mon seigneur et maître, sur le sort de votre bumble servante.
Le roi, profondément ému, faillit s'évanouir aux premiers accents de sa voix.
— I>éatrice, ali ! iJéulrice, s'écria-t-il, ayez pitié de votre (friand.
Mais un reijard de reproche, et un mol de sa mère le rap|)elèrent à la conscience de sa situation et de son devoir.
— Pitié ? répondit la reine à l'exclamation d'Oriand, ait ! ma pitié est infinie 1 oui, mon cœur me crie sans cesse que je ne suis pas la plus malheureuse de nous deux. .racce|»le le sort que les décrets impénétrables de la Providence m'imposent, et cependant je pleurais dans mon cachot, non pas sur mes propres soulTrauces qui me seront comptées dans le ciel, mais sur vous, seigneur roi, ilonl le cœur aimant et matinanime doit, je le sens, être si cruellement déchiré !
— Eh bien, Béatrice, soulagez ma douleur amère, soupira Oriand suppliant.
— Parlez, seigneur roi, si j'avais vingt existences, je les donnerais toutes pour vous épargner un seul jour de chagrin.
Mattabruna poussa du coude le bras de son fils; mais il n'y lit pas attention, et répli(|ua :
— Béatrice, il y a un moyen de nous tirer tous les deux de l'abîme de douleur où nous sommes plongés. La paix, l'amour, le bonheur sur terre sont encore possibles pour nous. Acce|)tcz le secours d'un prêtre, reconnaissez votre déplorable égarement, reniez les esprits infernaux. Nous ferons ensemble le voyage de II )me, et le pape vous remettra vos péchés, et vous rendra pure de toute souillure.
La reine le regarda avec stupeur, et secoua la léle sans rien dire.
— Ilélas, hélas! vous reî"nscz, s'écria-t-il. Vous restez endurcie dans le mal ? Ne craignez-vous pas, insensée, (|ue votre entêtement n'étouiïe en moi loule pitié ?
— Vous souhaitez que je m'avoue coupable, seigneur roi î Vous exigez la seule chose (juil m'est impossible de faire. L'agneau sans tache pourrait-il rerrtnnailrc (pi'il dépasse en méchanceté le loup cruel ?
— Ainsi, vous ne voulez pas confesser votre crime ?
— (Juel crime?
— Que vous êtes sorcière.
— Je suis chrétienne, j'aime Dieu, et la certi-
tude que, dans sa bonté, le seigneur me tiendra compte de mon martyre, m'élève au-dessus de la plus vile et de la plus infime calomnie.
Oriand, consterné de ce calme refus, s'agitait sur son fauteuil. Il luttait visiblement contre la colère (|ui s'enflammait dans sa poitrine. 11 s'écria une dernière fois d'une voix triste et suppliante :
— 0 Béatrice, soyez mieux insj)irée, n'enlevez pas à mon âme désolée sa dernière es|)éranceî Avouez que vous éles coupable et que vous voulez renier le mauvais esprit!
— Vous vous tromjiez, seigneur roi, je suis innocente ! répondit-elle.
Le roi fit entendre un rugissement rauque. Béatrice le regar.la avec une pitié mêlée de tristesse.
— Pauvre Oriand ! dit-elle en soupirant, votre sort est plus cruel que le mien. Je le savais; je n'ai cessé de prier Dieu «lans ma prison pour qu'il adoucisse vos amères souffrances.
Des larmes brillaient dans les yeux du roi.
Mattabruna, (|ni épiait sur son visage les moindres mouvements de son âme, jugea qu'il était temps de rompre le charme (|ui conimeni-ail déjà à le subjuguer. Elle i)ril donc la parole.
— Mon fils, dit-elle, laissez-moi faire un effort surell(>... Béatrice, nous sommes venus ici pour vous di'livrcr, pour vous rendre la liberté et le bonheur perdus; mais cela nous est impossible si vous refusez de confesser vos péchés et de montrer liu repentir. Le momie entier est convaincu que vous éles une sorcière. Que vous coùle-l-il d'en convenir? Le pardon vous est oITerl.
— Je suis aussi innocente que l'enfanl qui vient de naître, répondit la reine.
— Comment expli(|uez-vous alors la toute-puissance mystérieuse de votre regard ?
— Mes yeux sont le miroir de mon âme. Dieu les a faits ainsi.
— Ce n'est pas une réponse, cela, ma fille; vous devez être franche et ne pas nous tromper. N'a-ton |.as, |iemlant plusieurs mois, vu sortir toutes les nuits par les fenêtres de votre chambre des spectres et des apparitions noctures?
- Je l'ai ouï dire.
— Mais tout le monde l'a vu.
— Tout II' monde? c'est possible. Excepté moi, pourtant.
— Il y a cependant un l.iif f|ue vous ne pouvez nier; un fait (jue tout le monde considère avec raison coirmjc une |>unition du Seigneur, comme une révélalifui de votre vie coupable. Tout le pays espérait un hériiier tlu- Irme. Kl (|u'esl-ce que l'enfer a envoyé à mon malheureux (ils? In horrible monstre ! Parlez, qu'avez-vous à dire pour expliquer un si affreux mystère?
LA SORCIERE FLAMANDE
— Qu'on ail vu errer autour du palais des spectres, des apparitions nocturnes, cela est possible, puisque tant de personnes l'attestent, répondit Béatrice avec le plus grand calme : et je ne puis fournir aucune explication à ce sujet. Mais quant à ce qui concerne le fait du monstre, je le considère comme une infâme tromperie.
— Malheureuse! que voulez-vous dire? murmura Mattabruna effrayée.
— Ma mère, continua-t-elle, souvenez-vous que, le jour même, j'ai soutenu devant vous que j'avais entendu le premier vagissement de mon enfant ! Vous me fîtes croire que je l'avais rêvé, dans le délire de la fièvre. Mais depuis, durant la longue solitude de ma prison , mon esprit a remonté le cours des années, et ce souvenir vague s'est réveillé en moi avec une clarté el une certitude complètes. Je déclare ici, devant Dieu, et devant le roi mon seigneur et maître, avec une conviction entière et inébranlable, que j'ai entendu résonner à mon oreille le premier cri de mon enfant.
— Perversité inouïe ! s'écria Mattabruna. Vous voulez donc faire accroire au roi qu'on vous a enlevé votre enfant?
— Menacez-moi de la mort la plus épouvantable : je ne sais pas mentir. Ma réponse à votre question est : Oui, l'on m'a enlevé mon enfant.
-Qui?
— Je n'en sais rien.
— La femme qui était auprès de vous n'est pas sortie vivante de votre chambre. Nul autre que moi n'était présent. La vile calomnie n'empoisonne-telle pas vos lèvres? C'est donc moi que vous accusez d'avoir volé votre enfant?
— Non, non ; mais il y a cependant quelqu'un qui l'a fait, balbutia Béatrice.
Mattabruna jeta ses bras autour du cou de son fils, et s'écria en versant des larmes hypocrites :
— Mon fils, mon fils, elle m'accuse devant vous d'un crime horrible! La perfide sorcière, inspirée par le diable, espère vous pousser à un parricide! Si vous me croyez coupable, voici mon sein, frappez! Percez-moi le cœur. Sinon, défendez votre mère indignement outragée.
Oriand se leva, se tourna en rugissant vers la porte de la salle et s'écria :
— C'en est trop. La mesure est comble. Il faut qu'elle meure. Châtelain! châtelain!
Il frappa du pied avec violence, et demanda au commandant de la garde qui parut à son appel :
— Avez-vous ici sous la main un homme qui soit capable de remplir l'office de bourreau?
— Sans doute, seigneur roi, chacun est prêt à exécuter vos ordres, quels qui soient.
— Eh bien, faites-le venir. Non, non, cela doit se passer avec plus d'apparat et de solennité. Le
pays entier doit voir comment le roi Oriand punit le plus affreux des crimes. Elle aura des juges; elle sera punie publiquement,.. Uamenez la sorcière dans son cachot; vous m'en répondez sur votre tête. Et, montrant le poing à la reine, il ajouta : — Insensée, tu l'as voulu! Entre Dieu et son ennemi, entre ton malheureux époux et le mauvais esprit, tu choisis Lucifer! Eh bien, 'soit! Tu iras le retrouver à travers les flammes. Tu périras par le bûcher. Venez, ma mère, quittons cette place maudite.
Mattabruna suivit son fils, non sans se retourner encore une fois vers Béatrice lorsqu'elle fut près de la porte, pour lui jeter un dernier regard de haine, de menace et de triomphe.
Pendant que Béatrice passait ses tristes jours entre les murailles nues de sa prison, attendant une mort cruelle et ignominieuse, iïélie, son enfant, vivait à côté de l'ermite, sans se douter qu'il était né sur un trône.
En vue de préparer à son fils adoptif un trône plus beau dans le royaume des cieux, l'ermite lui parlait continuellement de Dieu, et lui faisait passer la plus grande partie de ses journées dans la prière ou dans la contemplation. Mais quelle que fût la crainte du Seigneur qu'il avait inspirée à Hélie, l'enfant ne pouvait pas se soustraire aux mouvevements tumultueux de son sang qui seuls auraient suffi pour trahir sa royale origine.
L'exercice de ses muscles au grand air, les courses dans la forêt,la poursuite des lapins et des autres bêtes sauvages étaient ses plaisirs et ses amusements favoris. 11 s'était même fabriqué, à défaut d'autres armes, une fronde et un arc, à l'aide desquels il savait déjà atteindre les oiseaux dans leur vol.
Des bêtes féroces il n'avait rien à craindre, car le chien-loup les avait depuis longtemps chassées des environs, et le fidèle Bold suivait d'ailleurs partout son jeune maître et ami.
Un jour qu'IIélie se promenait dans la forêt, il entendit tout à coup la voix d'un oiseau inconnu, si douce et si charmante, qu'il en fut profondé-, meut ému. D'abord il écouta d'un air rêveur le chant mélodieux, mais bientôt la curiosité le poussa en avant à la recherche de cet admirable chanteur.
Après avoir suivi pendant quelque temps à travers les bois et les taillis la voix qui semblait s'éloigner constamment à mesure qu'il tâchait de la rejoindre, il aperçut enfin, sur la plus haute
LA SORr.IEnE FLAMANDE.
branche d'un hêtre, un oiseau grand comme une lourlerellt', mais avec des plumes rouges, bleues et jaunes, comme si le pauvre égaré eût émigré des pays du soleil en tes contrées moins hospitalières.
A peine Hélie eut-il regardé avec des battements de cfpur, et admiré le bel oiseau, cjue celui-ci ouvrit les ailes, et disparut dans les airs au-dessus des arbres. L'enfant poussa un soupir de regret, mais bientôt le chant enchanteur résonna de nouveau dans le lointain, comme si l'oiseau appelait un (•om[)aiînon resté en arrière.
Ilélie marcha du côté du chant; mais toujours l'oiseau s'envolait j)lus loin, tant et si bien qu'à la fin le petit jrarroii impatienté fuit une (lèche sur la corde de son arc pour aballre le chanteur qui avait l'air de le défier. .
Mais voici qu'il entendit Hold, son chien (idèle, gronder sourdement, comme pour l'avertir d'un danger imminent.
Il diriiiea son regard du côté que lui indiquait le museau du chien et vil dans l'éloignement quelque chose qui le frappa de surprise cl lui fit tomber la flèche des mains.
Gela lui paraissait èlre un homme d'une taille gigantesque avec un corps d'argent, monté sur de hautes jambes, pareilles à celles d'un animal.
D'abord cette étrange apparition l'effraya, et il regardait déjà du côté des taillis voisins, |)our s'y dérober à la rencontre de cet élre inconnu; mais lorsque celui-ci se fut rapproché un peu, et qu'Ilélie [)ut le voir à son aise, il se mit à réfléchir, et se rappela ce que son père, l'ermite, lui avait raconté si souvent des chevaliers et des héros qui, assis sur le dos d'un animal, vont lutter dans les tournois ou combattre à la guerre, (le qu'il voyait devait donc être un chevalier; l'argent qui étincetait sur sa poitrine était sans doute une cuirasse; l'or enllammé sur sa tête était un casque; et l'oiseau blanc (jui, avec ses ailes ouvertes, servait de cimier à <e casque était l'image d'un cygne, comme on en voit beaucoup, pendant l'hiver, nager sur les étangs.
La conviction qu'il ne se trompait pas tran(|uillisa Ilélie; même il sentit une secrète envie dal- 1er à la rencontre du chevalier, afin de l'examiner de plus près; tant son père lui avait raconté de choses merveilleuses de leur courage et de leur magnanimité !
Un sentiment tie respect le retint, et il resta, frémissant de curiosité, arrêté sur la lisière du bois de hêtres.
Lorsque Icrhevalicr fut arrivé lentement à une certaine distance, il arrêta son cheval et considéra avec curiosité cet enfant tout habillé de peaux de lapins, et qui, la main appuyée sur une bmidr
massue, l'examinait si atlentivemetit! Le chien qui se tenait un peu plus loin, assis sur ses pattes de derrière, lui parut être un loup, et l'enfant un petit homme sauvage, perdu peut-être depuis sa naissance dans la forêt, et élevé par une louve. On avait déjà vu de pareilles choses, s'il fallait en croire les légendes île la forêt. Ce serait faire oeuvre méritoire, pensait le chevalier, que de ramener dans le monde ce jeune sauvage qui n'avait probablement aucune notion de Dieu, et de le fainî baptiser chrétien.
Il lit signe à l'enfant, (|ui,à sa grande surprise, accourut vers lui avec un gai sourire.
— Qui es-tu, mon ami? demanda le chevalier.
— Je suis Hélie, Ilélie de l'ermitage, répondit l'enfant.
— Kt tu demeures dans la Forôt-sans-Merci?
— Là-bas, derrière cette montagne... Et vous, seigneur, vous êtes un chevalier, n'est-ce pas? un noble guerrier, sans peur et sans reproche! Que le Christ, dont vous êtes le fidèle serviteur, vous bénisse et vous donne toujours gloire et honneur!
L'inconnu coni|)rit bien à ces mots qu'il s'était trompé.
— Mon gentil garçon, dit-il, je le remercie bien cordialement de tes bons souhaits. Vous, qui courez ainsi dans la forêt, vous pourrez sans doute me désigner un endroit où je trouverai de l'eau pour donner à boire à mon cheval, et un peu de gazon pour le laisser brouter; car nous sommes en marche depuis ce matin, et la pauvre bête est presque épuisée de faim et de soif.
— Là-bas, derrière le bois de sapins, il y a des prairies et des étangs, répondit Hélie.
— Montre-moi le chemin, mon enfant.
— Mais, seigneur chevalier, fit observer le petit garçon plus près encore, à côté de l'ermitage de mon père, coule un clair ruisseau et il y a de verdoyantes prairies. Mon père aime et estime les pieux chevaliers. Nous avons du lait, du fromage et des f;àteaux de Iromenl. Mon jière sera très content de vous voir et de vous donner tout ce qu'il a.
— Eh bien, j'accepte l'hospitalilé que tu m'offres de si bon cœur. Par où dois-je aller?
— Par ici, de l'autre côté de la montagne, près du grand chêne. Dès que nous l'aurons dépassé, nous verrons l'ermitage de mon pèr»; dans une verte vallée.
L'inconnu mit son cheval au pas, tandis qu'Ilélie trottinait à côté de lui. Dold, b* chien fidèle, paraissait très trani|uille et courait en avant de son jeune maître en remuant la queue.
Le chevalier, étonné de celte singulière rencontre, regardait en silence l'enfanl dont la beauté extraordinaire venait seulement d'attirer son at-