‹ [Œuvres complètes de Henri Conscience (volume 2)Chapitre 74 sur 115 · I. 'ONCLE [\EIMOND · texte numérisé non relu

I. 'ONCLE [\EIMOND

légèrement rionn»' df la joie excessive df la jeune

niie.

— Ce rêve, dit-elle, serait tlouvrir une grande pension pour les jeunes filles. Jusqu'à présent, je n'étais (jiie sous-institutrice, et je devais respecter l)eaucou|) d'erreurs et obéir à bien des règleuienls >urannés ; mais alors je serais libre, et je pourrais réaliser tout le bien (|ue mon cœur m'inspire.

Elle pâlit tout à coup et demanda, avec un accent d'in(iuiéUule:

— Mais, à ijuci |)ensé-je, mon Dieu! [jn testament! Mon pauvre oncle va-t-il donc mourir?

Le curé fit nu signe afiirmatif.

Il est donc 1res malade?

— Il est difficile de répondre à celte question, (lit le vieux prêtre; votre oncle est ce qu'on appelle un malade imaginaire. Son corps n'est pas malade, et cependant il va mourir. S'il ne s'est pas trompé ilans son calcul, il ne verra même pas se lever le soleil d'aprés-demain.

— Mon oiicle qui voulait me faire ricbe et heureuse sans que je m'attendisse à ce bienfait, hélas! il va mourir, dit la jeune fille en soupirant. Je n'aurais pas le temps tle lui tém«)igiu;r ma reconnaissance? Je ne serais venue à Wildenborg que pour prier près de son lit de mort? Oh ! non, la fortune me serait pénible et amère. Dieu le laissera vivre.

Et, soupirant profondément, elle laissa tomber sa tête sur sa poitrine.

— Allons, allons, il faut vous consoler et être forte, ma fille, dit le curé. Mourir, c'est le lot de tout le monde; la nmrt de M. lîeimond, si regrettable qu'elle soit, sera une mort très douce.

— Mais, mon révérend, repartit la jeune (ille, mon oncle va donc mourir sans être véritablement malade, et parce (|u'il se figure que sa fin est venue? Le malheureux n'a-t-il pas trouvé damis pour combattre el dissi|»er celle erreur de son esprit?

— Il a (lu moins trouvé et accueilli un ami, répondit le prêtre. Cet ami a, depuis cinq ans, lait tout cequ il était possible pour ramener son esprit au sentiment de la vérité et de la réalité, liaisons (le religions, raisons de science, raisons d'humanité, tout est resté impuissant. Au eonlraire, la lutte aggravait le mal.

— Et les docteurs, révérend, ne pouvaient-ils pas le secourir?

— Je ne le crois pas, mademoiselle; les maladies de l'imagination se guérissent difficilement. D'nilleui's, M. lîeimond vit enfermé et ne veut absolument recevoir personne à Wildenborg, excepté moi. Depuis dix ans il n a pas revu d'autre visite que la mienne.

— Je comprend^, répondit la jeune lillc. C'est

terrible; mon pauvre oncle est i'ou. Hélas! \)eutétre ne comprendra-t-il même pas mes remerciements. Est-ce ainsi que je devais revoir l'iiomme ({ui m'aimait tant lorsque j'étais petite, et <iui a si généreusement secouru uns |(arents lorsque la honte et la misère venaient les menacer!

— N'exagérez pas, ma fille, dit le prêtre. Il y a des gens qui conservent la clarté de leur inlelligence en toutes choses, hormis en un, point. .M. lîeimond est de ceux-là... 11 a le cœur bon et généreux; il raisonne sensément sur la plupart des sujets; mais, dès que si'S i<lées se tournent vers le surnaturel, il s'égare dans des considérations sans lin et se crée un monde des chimères les plus impossibles. iNe craigne/ rien cependant, il est la bonté même, et il sera très aimable et très bienveillant pour vous.

— Et il va mourir?

— Oui, je n'en doute pas. .Mais ce qui me con sole, c'est l'espoir, la conviction que Dieu ne lui portera pas en compte l'égarement de sa raison, qui est évidemment la consétiuence d'une disposition maladive du cerveau.

La jeune (ille lit (|uel(iues pas sans parler, puis elle reprit en pesant ses mots :

— Si je vous comprends bien, mon révérend, depuis dix ans mon oncle, à l'exception de vous, n'aurait vu aucune autre peisonne vivante i[ue Jacques Mispels?

- Et sa femme.

— Mon |)ère a^ail raison; c'était pour lui une pernicieuse société. Monsieur le curé, vous me trouverez i)eut-étrc pré>oniptueuse et téméraire, mais je crois (|u'il ne m'eut pas été impossible de i,ui'rir .M. lîeimond, s'il ni'avait appelée à Wildenborg seulement (juclques mois plust«')t.

Le prêtre secoua la tète avec incrédulité.

— Excusez-moi, je vfuisen prie, mon révérend. La solitude de .M. Ueiuioml, la compagnie du crédule Jacques Mispels, l'isolement du château, tout cela a léduil mon mu le à une vie triste et sombre, déjiourvuede toute distraction. One làllait-il pour éclairer cette nuit? La lumière, la lumière du cœur, la bonne hunn>ur, la gaieté, l'amour. Je lui eu.>se ap|)orté fette lumière; je suis jeum', j'ai confiance en la bonté de Dieu.

Les yeux de la jeune fille brillaient d'un tel éclat, (|ue le vieux prêtre la regarda avec surprise.

— l'eut-étre, peut-être, mnrmura-t-il ; mais maintenant il est trop lard, malheureusiMuenl.

— Son corps n'est pas malade ?

— Non, son imaginatidu seule...

— El SI l'on |iouvait trifimpherde cette imagination ?

— Impossible, iniiii eiilaiil, vnlic espiram e est vainc.

L'ONCLE REIMOND.

— J'essayerai, pourtant ; si je pouvais seulement prolonger sa vie de quelques jours, ce serait déjà un grand bonheur, j'aurais du moins le temps de remercier mon bienfaiteur et de réconcilier son âme avec le souvenir de mon père.

Ils allaient arriver à l'avenue du château.

— Là-bas, je dois vous dire adieu, mademoiselle, dit le curé. Quoique je n'aie pns d'espoir, je prierai Dieu avec ferveur pour qu'il seconde votre tentative charitable. Probablement, vous deviendrez héritière, sinon du château, du moins de différentes propriétés situées dans notre commune. J'ose recommanda les indigents de la paroisse à votre bienfaisance.

— Soyez certain, mon révérend, que je n'oublierai pas vos pauvres. Ah! si mon oncle pouvait vivre, je ferais de lui un protecteur de tous ceux qui ont besoin. La bienfaisance est la lumière la plus vive pour les âmes malades.

Comme ils avaient atteint l'avenue du château, le curé prit congé d'elle et continua son chemin à travers le bois.

Ce ne fut pas sans inquiétude que la servante vit disparaître le curé derrière les arbres. Elle hésita un instant; mais lorsqu'elle aperçut la grille de fer à l'extrémité de l'avenue, preuve de la présence d'habitants, elle reprit courage et hâta le pas.

A une demi-portée d'arbalète de la grille, le jeune paysan s'arrêta tout à coup, déposa la malle à terre et dit avec un sérieux comique :

■ — Je ne vais pas plus loin. C'est la première fois de ma vie que j'ose me risquer aussi près du château. Si je ne savais pas que le curé est encore dans le bois, je n'aurais pas mis le pied dans l'avenue. Payez-moi, je vous prie, et laissez-moi partir.

La jeune lille rit aux éclats de celte étrange façon d'agir ; la servante se fâcha et traita le jeune paysan de benêt et d'imbécile. Rien n'y fit : il exigea son salaire, s'éloigna en toute hâte, et laissa les deux femmes, avec leur malle et leurs boîtes, au milieu de l'avenue.

Au bruit de cette courte discussion, Jacques Mispels avait paru avec sa femme derrière la grille.

— Dieu nous garde! grogna-t-il avec dépit, voilà Thérèse Dewit avec un chargement complet d'effets de voyage. Croit-elle donc que Wildenborg est une auberge? Fi! quelle faiseuse d'embarras. Cela est habillé comme une baronne... Sans le secours de M. Reimond, son père aurait vécu dans la misère. Ecoutez-la rire, la folle!

— Ne vois-tu pas, Jacques, qu'on t'invite par signes à aider à porter la malle? dit Pétronille. Va donner un coup de main.

— Moi? Pour Thérèse Dewit, qui a voulu noufaire chasser? Compte là-dessus.

— Quelle faute de Thérèse y a-t-il à cela? Elle était encore une enfant innocente lorsque cela est arrivé.

— C'est égal, je ne remue pas un doigt pour cette péronnelle sans le sou. Croit-elle venir faire ici la maîtresse? Nous héritons comme elle. Si elle veut trouver des domestiques, qu'elle les cherche ailleurs.

— Bah! tu es déraisonnable, grommela Pétronille impatientée. Si tu refuses ton aide, j'irai moi-même.

Elle franchit la grille. Jacques, confus apparemment de sa grossièreté, la suivit, et, chemin faisant, murmura à son oreille :

— Il ne faut pas que cette Thérèse Dewit reste longtemps à Wildenborg; qui sait si autrement elle ne mènerait pas M. Reimond à l'injustice, par ses ruses et ses manœuvres ! Déjà il veut enlever une moitié de sa fortune au bon Wilhem, pour la donner à cette fille inconnue... Oh! quelle idée ! Pétronille, laisse-moi faire, et ne me démens pas. Je lui ferai si grand'peur, qu'elle s'enfuira de Wildenborg comme si elle avait vu le diable en personne. Tu désapprouves mon projet? Ne se passe-t-il pas des choses assez affreuses à Wildenborg, et puis-je mal faire en disant la vérité ?

— Allons, laisse là tes sottises, et tâche d'être poli, dit Pétronille.

— Ah ! ah ! quels gens peureux et singuliers voit-on par ici! s'écria la jeune fille. Le paysan qui a porté notre malle jusqu'ici n'osait pas s'approcher de la grille; il croit que W^ildenborg fourmille de spectres et de malins esprits... Mais vous, mes amis, vous paraissez être des gens sensés. Je vous remercie de votre complaisance.

Le jardinier fit le signe delà croix et soupira profondément. Sa femme, qui devina son intention, lui donna un coup de coude et murmura :

— Jacques, veux-tu te tenir coi avec tes niaiseries ! Sois convenable, et ramasse la malle.

Les deux femmes suivirent le jardinier dans sa maisonnette. Pétronille leur offrit des chaises, et demanda si elles n'avaient pas envie de prendre quelque chose; mais la jeune demoiselle, après avoir décliné son nom, témoigna le désir d'être conduite sans retard auprès de son oncle.

— Cela ne se peut pas, dit Jacques. 11 est en conversation avec les esprits.

Et, comme il voyait que la jeune fille riait de ses paroles, il répéta :

— Votre oncle est en conversation avec les esprits, les âmes errantes, les têtes de mort et les spectres. Les portes du château sont verrouillées à l'intérieur, et si...

L'UNCLK lltlIMONl).

— Je vous en prie, ne iiif (ailes pas perilrc un lenips pn-ciiMix avrc ces cinles d'enfant, inh-rronipil la jeune lille. Mon oncle m'a l'ail appeler. Il sera fAché que vous ne m'ayez pas conduite im- HïrdialenuMil pr('> do lui. .\ll»z lui aniioucrr mon arriNoe.

— Impossible.

— Votic IVmmt' est plus raisonnable que vcms; elle rit égalemenlde vos (olies, l-^lle parait aimable et sensée, et elle ira bien avertir mon oncle.

— Il est cllecliveniL'ut enfermé, madeumiselle. Persoime ne peut l'approcher, répondit Félronille. i^i vous voulez, en alteiidant, maiij,'er quelque clio>e ou prendre une lasse de café, je vous l'olfre de bon cœur.

— .levons remercie, nous avons mangé à l'auberjie, prés de la chaussée. Tout ce que je souhaite, c'est de voir mon oncle.

— Vous devez attendre jus(|u'à ce que les esprits soient partis, irroijna Jacques.

— Kt cela durera loni.'tomps?

Le jardinier regarda la pendule et répondit :

— Le moment appioche. Encore queb|ues minutes, un quart d'jieure, je n'en sais rien, Nox viendra m'avertir.

— Ouoi! mon oncle a encore d'autres serviteurs que vous? Nox est un domestique?

— Oui, oui, son Mistoiïel, le malin psiirit ([ui b' sert.

— Oh! vous êtes fou! reprit la jeiim' lille avec un accent de dépit. Lu homme d'âge comme vous! Comment n'éles-vous pas honteux de croire à de pareilles sottises? Je me plaindrai de vous à mon oncle, et lui dirai que vous vous êtes moqué de moi.

— Vous n'en aurez pa.> le temps, mademoiselle, murmura Jacques. Mon pauvre maitre a encore un jour et demi à vivre. .Mors arrive l'homme noir...

Tout à coup, un grand chien à longs jtoils se montra dans l'encadrement de la porte, il ouvrit la gueule, et |)arul vouloir aboyer; mais il ne fit enle.idre (ju'une sorte de hurlement rau(|ue.

— Tenez, voilà Nox, son serviteur, dit le jardinier avec une expression d'épouvante.

La jeune fille se leva, alla vers le chien lu main étendue, et lui dit doucement :

— Viens, Nox, viens, ma petite béte !

Va, à la grande stupéfaction du crédule Jac<|u»'s, le chien se laissa caresser, grogna amicalement et lécha même les doigts de la jeune fille. Puis l'animal se retourna immédiatement, et sortit.

Le jardinier considéra la jeune (ille avec une espèce d'horreur, et recula même de quelques pa^ lorsqu'elle eut l'air de s'approcher de lui. A en juger par ses yeux écarquillés et son ell'roi, il

devait prendre la jeune fille elle-même pour une créature (|ui a des relations avec l'enfer.

— Innocent rêveur, dit-elle en riant, vous avez peur d'une bête inolFensive.

— Une bête inollensive? ricana Jac(|ues. il n'a jamais témoigné de l'amitié à une personne chrétienne. Il parait vous aimer et vous connaître, mademoiselle, il doit savoir pourquoi.

— Je parie (|ue vous ne l'avez jamais caressé de votre vie.

— Dieu me protège! je m'en garderais bien!

— Voyez-vous, vous faites peur à cet animal par vos terreurs et vos folles lubie?. .Mais c'est assez d'enfantillages. Puis(|uo nmn oncle est visible, conduisez-moi près de lui.

Jac(|ues sortit en courant et lit signe à Thérèse de le suivre. Klle avait peine à le retenir. Il était visible qu'il voulait rester en avant.

Lors(|u'ils furent arrivés au château et ([u'ils eurent atteint l'extrémité d'un corridor obscur, le jaidinier s'anêla près d'une porte ouverte et montra du doigt l'intérieur de la pièce. 11 se rangea contre le mur opjiosé, et se fit aussi mince (|ue |)Ossible, pour ne pas être touché par les vêlements de sa Compagne.

— Votre oncle est là-dedans, balbulia-t-il.

En achevant ces nmts, il retourna sur ses pas,

La jeune lille sarrèla un instant devant la porteouverte. Elle avait l'air d'arranger sa robe et sa coiffure; mais, en réalité, elle se demandait comment elle se comporterait avec son oncle, afin de condjattre, s'il était possible, la malheureuse idée de sa nmrt prochaine.

Elle s'élança dans la chambre, en disant d'un ton joyeux :

-Oh! nmn oncle, nmn ciier oncle!

Mais elle s'arrêla, fra|>pée de stupeur, dès qu'elle aperçut l'homme épuisé qui, assis devant sa table, la main posée sur un crâne, fixait sur elle ses yeux brillants et immobiles. Elle embrassa d'un seul et rapide coup d'o-il le s(|uelette qui montrait les heure>, et les instruments bizarres (|ui, à moitié cachés sous la poussière et les toiles d'araignées, reposaient sur les planches, le long des murs.

(juoique celle première impression l'eût frappée d'une sorte d'eliroi, elle s'eiïorça de raffermir son courage. Elle y réussit, car un sourire parut sur ses lèvres, et elle traversa la pièce d'un pas hésitant, en bégayanl un salut resptu'tueux.

— .N'ayez pas peui, mon enfanl, dit .M. Heimond. Approchez, vous êtes ma nièce Thérèse Dewit, n'est-ce pas? J(; suis charmé de vous voir, il y eut un temps où je me plaisais à vous faire sauter sur mes genoux. Je vous aimais beaucoup alors; votre mère était pour moi une steur chérie,

L'ONGLE IlEIMOND.

et voire père mon meilleur ami ; mais ils ont cruellement...

— Oli ! mon bon oncle, vous vous souvenez encore de mon enfance, s'écria la jeune fille qui s'élança vers lui les bras ouverts. L'enfant vous a mille fois embrassé dans sa reconnaissance, permettez à la jeune fille de remplir un devoir ([ui lui est cher : elle vous embrasse au nom de son pauvre père.

M. Reimond eut beau résister pour empêcher ce tendre épanchement, la jeune lille le serra sur son cœur et lui donna plusieurs gros baisers.

Alors, elle avança une chaise, s'assit à côté de lui, lui prit la main, et, la serrant tendrement, lui dit avec un doux sourire :

— Vous êtes étonné, mon bon oncle? Peut-être doutez-vous de la sincérité de mon affection? Mes parents ne laissaient point passer un jour sans me parler de vous.

— Ma nièce, reculez un peu votre chaise, murmura M. Reimond avec une nuance d'impatience, quoique d'un ton amical.

— Ah ! mon cher oncle, vous avez si tendrement aimé la petite Thérèse. Il y a quinze ans que je ne vous ai vu. JNe me repoussez pas, je vous en prie. Vous fûtes autrefois le bienfaiteur de mes parents; vous m'avez fait venir pour me donner une dernière et haute marque d'affection. Souffrez que je vous bénisse, que j'épanche devant vous la reconnaissance de mon cœur.

M. Reimond contempla d'un air rêveur cette douce et virginale créature dont le visage semblait illuminé par l'expression d'une profonde gratitude. Et, soit qu'il fût sous l'empire des souvenirs d'autrefois, soit qu'il fût charmé par l'éclat des yeux bleus de la jeune fille, il continua à la regarder en souriant vaguement, jusqu'à ce qu'un frémissement soudain le saisit, comme s'il sortait seulement de sa distraction. Il dégagea sa main et recula sa chaise.

Cette fois, Thérèse se tut et se contenta d'un coup d'œil plaintif.

~ Votre père? murmura Reimond. Que parlez-vous de votre père ! Oui, pendant de longues années j'ai ressenti de l'estime et de l'affection pour lui ; mais il a été ingrat, et il a fini par me railler et me haïr. Toutefois, ce n'est pas votre fa lie, mon enfant.

— Mon oncle, si les apparences ne vous avaient pas trompé, comme vous seriez injuste ! s'écria la jeune fille. Mon père m'a chargé de vous exprimer sa vive reconnaissance, si j'avais jamais le bonheur de vous voir. Permettez-moi de m'acquitter de cette mission sacrée.

— Remplissez celte mission difficile, ma nièce; essayez, du moins.

La jeune fille prit un linge sur la table et en couvrit la tête de mort.

— Que faites-vous là? s'écria M. Reimond, mécontent, en se levant pour découvrir le crâne.

Mais Thérèse lui retint la main, et dit d'un ton suppliant :

— Non, non, mon cher oncle? laissez cette vilaine chose couverte : elle me fait peur et m'assombrit l'esprit. Je veux être gaie, parce que Dieu me permet de vous voir. Asseyez-vous, et écoulezmoi.

Et, sans faire attention aux observations de son oncle, elle l'embrassa et le ramena sur son fauteuil avec une douce violence. M. Reimond soupira silencieusement, et son visage étonné avait l'air de demander l'explication de l'autorité qu'elle exerçait sur lui. Il n'était pas mécontent cependant, et il souriait comme s'il croyait avoir affaire à une innocente enfant dont il faut excuser les caprices.

Elle lui reprit la main, et dit :

— Mon oncle, vous accusez mon père d'ingratitude. C'est, au contraire, sa reconnaissance et son amitié qui furent les seules causes de votre ressentiment envers lui. Il se figurait — à tort sans doute, mais son intention était pure, que de faux amis vous entretenaient dans une dangereuse erreur, et vous trompaient sciemment et volontairement. Ilétait également convaincu que la présence de votre jardinier Jacques Mispels vous était fatale.

» Il comprenait très bien qu'il risquait de perdre votre amitié, en commençant la lutte contre des personnes et des choses que vous aimiez; mais, par reconnaissance, par dévouement pour vous, il n'hésita pas à faire ce que son devoir lui commandait. Vous avez rompu toutes relations avec mes parents, et vous leur avez défendu de faire la moindre tentative pour se rapprocher de vous. Ils ont obéi, ils ont respecté votre inexorable volonté; mais si vous saviez combien ils en ont souffert! J'ai perdu ma mère bien jeune; je ne puis vous parler que de mon père. Mille fois il m'a répété combien vous êtes bon, et comment, dans des circonstances pénibles, vous vîntes généreusement à son aide. Souvent je l'ai vu pleurer, non pas seulement à cause de votre colère contre nous, mais plutôt encore par compassion pour vous. Il s'imaginait que vous ne pouviez pas être heureux, et il déplorait votre triste sort:.. Ah ! mon cher oncle, pour parler franchement et la main sur le cœur, mon pauvre père avait raison. Pardonnez-moi ma hardiesse, vous n'avez pas l'air d'un homme heureux.

— Vous croyez cela! Eh bien, vous vous trompez, ma nièce, dit M. Reimond avec un rire légèrement ironique. Je suis heureux autant qu'il est permis

I/ONGLE REIMOND.

à l'aine humaino de rètic dans son cnveloppo inalérielle,

— Je vois encore mon pauvre père étendu sur son lit de douleur, continua la jeune (ille, et j'entends encore ces paroles tomber de ses lèvres pâles : « Mon enfant, je te laisse seule au n\onde. Celui qui pouvait être ton second père a conçu, hélas ! une haine injuste contre nous. Je prierai Dieu là-haut pour qu'il fasse connaître la vérité à ton oncle, et qu'il te donne un protecteur et un bienfaiteur ici-bas. S'il était ici, près de mon lit de mort, il croirait au témoignaj^e d'un mourant. Cette satisfaction m'est refusée. Peut-être le verrastu un jour, mon enfant : atteste alors ma reconnaissance envers lui; dis-lui que je lui ai pardonné son erreur, et demanJc-lui pardon à luimême du chagrin que je lui ai causé involontairement. » Ce furent ses dernières paroles, mon oncle; et il est monté vers Dieu avec votre nom sur les lèvres.

La jeune fille pleurait au souvenir de la mort do son père; M. Reimnnd lui-mémc s'était laissé aller à l'altendrissemenl, et (juelqnes larmes étaient tombées de ses yeux. Il étendit les bras et serra sur sa poitrine sa nièce qui sanglotait.

— Consolez-vous, mon enfant! dit-il; vos parents sont dans un monde de félicité. Mourir ne signifie rien; ce n'est qu'un passage dans une vie meilleure. Je me suis trompé à leur égard; probablement, s'ils ont eu du chagrin, ils en recevront la compensation. Je me réjouis, dans tous les cas, de pouvoir remplir, en partie du moins, le dernier vœu de votre père. L'héritage que je vous laisserai, Thérèse, sera suffisant pour vous assurer contre toutes les nécessités de la vie. Allons, levez-vous et remettez-vous. Vous me remuez trop jjrofondément. Depuis (juinze ans, c'est la première fois que mes yeux se mouillent sous le coup d'une émotion du cœur. Je ne sais, mais n)on âme doit vous avoir tendrement aimée, puisque votre seule voix agit sur moi avec une inexplicable puissance. Ne pleurez plus, ma «hère nièce, et parlons d'autre chose. Savez-vous que je dois mourir demain ?

La jeune fille se rappela son but; elle essuya ses larmes et répondit avec un sourire d'incrédulité Complète :

• Ml tn'a parlé de qiit'bjuc chose comme cela; mais, mon cher oncle, c'est une plaisanterie, n'est-ce pas? Vous, mourir demain! Et vous êtes là, plein de vie, sans maladie ni indisposition physique? Vous ne pouvez pas mourir ainsi à une heure fixée, à moins (jue vous ne vouliez vous tuer vous-même; mais il n'y faut point songer : vous croyez à une autre vie, v()u>< craignez Dieu.

— Ne résistez point à une immuable vérité, ma

nièce. Demain, dans la nuit, mon Ame (|uitte son enveloppe mortelle. Je regrette de ne pas vous avoir appelée plus tôt à Wildenborg; mais il est trop fard maintenant. Lors(jue l'instant de notre départ a|>proche, rien ne peut relarder l'heure fatale. Il faut vous y soumettre et vous en consoler, mon enfant.

— Mais, mon cher oncle, (|ni donc vous a fait accroire que vous alliez minirir demain? Lu trompeur, sans doute?

— Un trompeur? Oh ! ma nièce, parlez avec plus de respect. Celui qui m'a révélé l'heure de ma mort, c'est un esprit, une âme pure et clairvoyante, (b'vant (|ui l'avenir s'étale comme un livre ouvert.

Thérèse regarda son oncle avec un étonnemenl mêlé de |ntié. Après un moment dt; silence, elle lui prit la main, et dit :

— Je ne sais pas grandchose des esprits et des âmes, et je n'en veux pas savoir plus que ce que la religion m'a appris. Mais ce que je sais bien, mon oncle, c'est que tout cela n'est qu'une imagination, et que vous ne faites assurément pas bien en altérant votre santé par ces désolantes chimères.

— Je vous pardonne, mon enfant, répondit M. HfMiTiond; ce sont des choses qui dépassent votre intelligence. iNous n'en parlerons plus. (Juand vous me verrez mourir demain, à l'heure dite, il vous sera démontré que les esprits savent ce qui est caché aux hommes.

— Si vous me laissiez maîtresse à Wildenborg, c'est moi, au contraire, qui vous prouverais que j'ai plus de puissance que tous vos esprits ensemble ! s'écria la jeune (ille.

— Oui?... Kt(|uc feriez-vous?demandaen riani M. Ileimond.

— Ce que je ferais? je commencerais par renvoyer au cimetière la tèle de mort (|iii se trouve làdessous, et par reléguer au grenier cette vilaine pendule. Cet appartement serait tendu de papier rose, et j'y ferais placer des rideaux blancs, un tapis bigarré, de jolies chaises, des meubles élégants. Le jardin serait plein de fleurs, et les chemins bien ratisses serpenterait à travers les bosquets. Vous auriez des domestiques et des servantes, une voiture et des chevaux, des oiseaux, des bêtes, des tableaux... Je serais votre lille, je vous aimerais, je vous amuserais, et je ne vous lais.serais pas le temps de penser à ces sombres, mystères.

» Nous lions promènerions tonte la journée, nous rendrions grâces à Dieu, sous son ciel bien, des beautés de la nature et de la joyeuse vie qu'il nous ferait. Kl, le soir, à notre retour, p' lerais de la musique an piano et je vous chanterais les meilleurs morceaux des grands maîtres; car, mon

I/ONCLE REIMOiNP.

oncle, je suis bonne musicienne... Ou je vous ferais quelque lecture amusanle, ou nous causerions de tout ce que vous voudriez, même des esprits et des âmes, si cela vous faisait plaisir. Ce serait ainsi tous les jours un paradis sur terre, et, chaque soir, nous nous embrasserions et nous prierons ensemble le Ciel de prolonger cette bonne et heureuse vie. Dites, mon cher oncle, cela ne vaudraitil pas mieux que de mourir en pleine santé"? Allons, chassez ces vilaines idées. Souffrez (jue je sois votre enfant; je ferai luire sur vos vieux jours la lumière de la gaieté, de la reconnaissance et de l'amour.

Elle avait levé les mains et implorait une réponse favorable. Mais M. Reimond, qui était intraitable sur le chapitre de sa mort imminente, la regarda avec un sourire légèrement ironique et murmura :

— Ce que vous dites est beau, ma nièce. Je vous remercie de votre affection. Iln'yarienà yfaire : demain, à minuit, mon heure sonnera... Laissons cela. J'ai à vous parler de quelque chose de particulier. Vous allez hériter de la moitié de mes biens. Pourtant, il y a une condition à remplir. Connaissez-vous votre cousin Wilhem lîeimond?

— Non, mon oncle, je ne me souviens pas de l'avoir jamais vu.

— C'est un joli garçon, il a beaucoup d'esprit et un excellent cœur. 11 héritera, comme vous, de la moitié de ma fortune. Vous devez vous marier avec lui, Thérèse.

— Gomment dites-vous mon oncle? Je ne comprends pas.

— Vousdevez épouser Wilhem Reimond.

— Oh! ceci est grave! s'écria la jeune fille interdite. Me marier avec une personne que je n'ai jamais vue!

— Vous le verrez, aujourd'hui même. Je désire avoir votre consentement définitif avant de nio rir.

— 0 Dieu! qu'exigez-vous de moi! Mou cœur est donné depuis longtemps ;je serais malheureuse avec mon cousin. Je ne pourrais jamais l'aimer. Si je devenais sa femmme, toutes les pensées de mon âme continueraient, malgré moi, d'être à un autre, ce serait une vie coupable et un terrible sort.

— Vous vous trompez, ma nièce; si vous n'épousez pas Wilhem Reimond, vous serez malheureuse ici-bas, et, dans l'autre monde, vous aurez peut-être à expiervotre erreur durant des siècles.. Non, ne luttez pas inutilementcontre votre inévitable sort. L'esprit qui me révèle les vérités cachées me l'a dit que vous épouserez Wilhem Reimond ; et aussi longtemps que celte âme errante ne me déclare pas que Dieu a changé sou arrêt, il n'y a rien

à faire que de se soumettre, car aucune puissance }

humaine ne peut empêcher que ses décrets ne s'a. complisseiil.

— Impossible, soupira la jeune fille. Le Ciel même m'a destiné un autre fiancé. Je tremble, j'ai peur; l'idée seule de devenir infidèle au poélique sentiment d'amour qui remplit mon cœur depuis si longlemps, me frappe de crainte et de douleur.

— Eh bien, alors, tout est fini entre nous; et vous n'hésiterez pas! s'écria l'oncle avec amertume.

Thérèse soupira péniblement, laissa tomber sa tête sur sa poitrine, et se mit à pleurer abondamment.

Il y eut un long silence, M. Reimond tenait son regard fixé sur la jeune fille éplorée, avec colère d'abord, puis avec chagrin, et enfin avec pitié,

Elle se leva, se jelaà son cou en pleurant, et lui dit :

— 0 mon bon oncle, revenez de votre cruelle résolution. Pourquoi exiger un si grand sacrifice d'une innocente jeune fille? Ayez pitié de moi ! Ne parlez plus de mariage ni d'héritage. Songeons plutôt aux moyens de vous rendre la santé du corps et la joie du cœur.

— Mais l'esprit, l'esprit? murmura Reimond.

— Votre esprit vous a trompé, ou vous ne l'avez pas bien compris, mon cher oncle ; vous êtes généreux, vous ne pouvez pas me condamner à toute une vie de chagrin. Je vous en supplie à mains jointes, ne me contraignez pas à un mariage quj doit me rendre malheureuse.

— L'esprit m'a trompé ou je l'ai mal compris? répéta l'oncle en secouant la tète. Ce dernier point, du moins, n'est pas impossible...

— Merci, merci! s'écria la jeune fille, dont les yeux rayonnèrent de joie.

— Je ne crois cependant pas, ma chère nièce, m'être trompé sur le véritable sens de ses révélations. C'est égal ; ma pitié pour vous me force à faire un nouvel essai. Je consulterai encore une fois l'esprit, et l'obligerai à m'expliquer clairement sa volonté. Quelle que soit cette fois sa révélation, vous vous y soumettrez sans murmurer, ou vous quitterez Wildenborg sur-le-champ.

Il découvrit la tête de mort, y posa la main droite, et fixa son regard sur la profonde cavité des yeux en répétant encore :

— Thérèse, prenez patience, quelque longue que puisse être mon épreuve. Je la fais par aflection pour vous. Peut-être votre présence sera-telle un obstacle; je le saurai bientôt. Dans ce cas, vous me laisserez seul pour quelque temps, et vous irez chez le jardinier jusqu'à ce que je vous fasse appeler. Maintenant, plus un mot.

Le plus profond silence régna dans l'apparte-

L'ONCLE UEIMOND.

ment. M. Rfimond remuait les livres et paraissait causer avec la tt'-te de iiiori dans une lan.u'ue secrète.

Si courageuse (|ue fût la jeune fille, à la fin son cfpur s'oppressa, sans qu'elle sût précisément pourcjuoi. Cependant elle n'osait pas troubler son oncle, dans l'espoir d'une réponse favorable. Elle retint son souille et demeura immobile, contemplant silencieusement l'homme étrange dont le front se mouillait de sueur, sous l'eiïorl de sa grande ten^ii'ii d'e<|irit.

Tandis que Thérèse, assise à côté de son oncle, attendait en silence et avec des battements de c<eur précipités, la réponse ilécisivc de l'esprit, Wilhem revint de son voyage ù llasselt.

Il lit arrêter devant la grille l'homme qui voiturait sa malle, le paya et appela le jardinier.

Jacques Mispels sortit, porta la malle dans la maison, et dit au jeune homme avec un ton de mystère et d'effroi :

— Wilhem, elle est au château!

— Qui? Ma cousine?

— Klle dil du moins qu'elle est votre cousine et qu'elle s'iippelle 'l'Iiérèse Dewit. Mais, Dieu nous garde! elle païaîl être plutôt la cousine ou la sœur de Nox.

— tlle est donc très laide? demanda le jeune homme, pensif.

— .Vlfreuse, Wilhem! Elle a des montagnes de cheveux au-dessus du front; ses yeux étincellenl comme des charbons ardents; sa bouche est envieuse et méchante; quand elle vous regarde, son regard vous pénètre jusrpi'an fond de l'Ame et vous rend froid comme glace.

— Quel portrait me fais-tu là d(î ma cousine!

— Si c'est voire cousine, Wilhem...

— Tu en doutes? Que veux-tu dire?

— Je ne le sais pas m<M-mênie. V(mis vous moquerez de moi comme Pétronille. ilepuis (|ue vous êtes au château, il se passe avec ma pauvre femme quelque chose qui me paraît inexplicable. Elle ne croil plus à rien,

— Ce (|ue tu dis, Jacques, me semble encore moins compréhensible. Thérèse Dewit ne serait pas ma cousine?

— (liez de moi, si vous voulez, mais je ne m'éloiuier.iis pas, Wilhem, (ju'aii lieu de votre cousine, un second diable fût venu à W ildenborg pour être présent à la lèle infernale qui sera, hélas! célébrée ici demain.

— Tu vas reconimcncer les sottises? Sois donc raisonnable, je t'en prie.

— Des sottises? répéta Jacques Mispels. Le ma-

lin esprit ii'a-l-il pas pris assez souvent la forme d'une femme pour attirer les hommes dans ses filels? N'est-il pas vrai, peut-être, (|u'aulrefois un comte de Flandre fut, sans le savoir, marié pendant cinq ans avec le diable on une diablesse? Ah! mon pauvre Wilhem, j'ai peine à retenir mes larmes. Vous aussi, vous devez vous marier avec celte créature inconnue, qui prétend être votre cousine; vous, l'époux d'un esj)rit infirnal? Celle idée seule me fait fiissonner des pieds à la léle.

— -Mou oncle l'a-t-il |)arlé de ce mariage?

— Oui, à mon grand chagrin. 11 ne veut entendre ni prières ni supplications. La léle de mort dit que vous devez épouser Thérèse Dewit, et riiomme noir...

Pétronille, qui sortait de l'élableen ce moment, entendit ces derniers mots et s'écria d'une voix courroucée :

— Tais-toi, imbécile que lu es! Je t'avais délendu d'ennuyer M. Wilhem de tes folles lubies, et te voilà encore en train... — Ne le croyez pas, Wilhem. Il vous fera accroire toute sorte de sottises, et vous dira que votre cousine est laide mais il vous trompe. Thérèse Dewit est une belle, élégante et joyeuse lille, et, si Ion pouvait comparer les gens à des êlres surnaturels on dirait i)lulôt qu'elle est un ange.

— Un ange ! .Mais où sontdonc les esprits, femme ? s'écria Jacques avec indignation. Un ange a-t-il ces cheveux dressés, ces yeux étincelants et venimeux? Kl n'as-tu pas vu comme Nox lui a léché amicalement les mains, comme s'il était content de retrouver une vieille connaissance?

— Knfanlillages que tout cela! reprit Pétronille. Puisque M. Wilhem doit épouser Thérèse Dewit, je le félicite de ce (|ue le sort lui a destiné une si jolie et si charmante femme.

— Je le remercie, ma bonne Pétronille, dit en soniiant le jeune homme; mais ton souhait est vain : je ne me marierai pas.

. — Bravo! alors, le diable se sera trompé, s'écria Jacques tout réjoui.

- Mais, Wilhem, fit observer Pétronille, si vous refusez de vous marier, votre oncle vous déshéritera. Vous avez grand tort; votre cousine est une délicieuse jeune fille, et cent antres à voire place acccpteraienl avec joie une si belle liancie.

— Belle? grommela Jacques. Elle est laide et re|toussante, te dis-je.

— Elle est aimable et charmante.

— Elle a des yeux comme Nox.

— Elit! a des yeux bleus très vifs.

— Allons, mes amis, cessez ce débat inutile, interrompit Wilhem; il m'est indifférent ()ue ma cousine soit laide ou non. D'ailleurs, je saurai bientftl leijuel de vous deux se tro npe.

L'ONCLE REIMOM).

Le silence de morl qui régnait... (Page 46.)

Le vieux Jacques, qui s'était rapproché de la porte, jeta un coup d'œil au dehors; il recula de trois pas, saisit le jeune homme par le bras, l'attira vers la porte, et dit :

— La voilà ! Elle est dans le jardin, je crois même qu'elle vient par ici. Voyez si elle n'est pas vraiment laide.

Mais à peine Wilhem eut-il regardé la jeune fille, qui était arrêtée au milieu du jardin, rêveuse et la tête baissée, qu'il recula à son tour en poussant un cri étouffé. Il était pâle comme un linge, et jetait des regards effarés tout autour de la chambre, comme une personne frappée de stupeur ou d'effroi.

— N'est-ce pas, n'est-ce pas, c'est l'homme noir? vous l'avez reconnu? soupira Jacques. Ah! j'ai la mort dans l'àme. Voyez, je tremble comme une feuille. Dieu nous assiste!

— C'est incompréhensible, murmura Wilhem.

Non, ce n'est pas une illusion, mes sens ne sont pas égarés. Se passerait-il vraiment des choses étranges et terribles à Wildenborg? Cette femme, une ombre, une forme menteuse?

En ce moment, Thérèse Dewit entra.

Dès qu'elle eut vu le jeune homme, elle aussi, à son retour, s'arrêta stupéfaite et comme frappée d'une commotion soudaine; elle pâlit également; mais aussitôt un vif incarnat colora ses joues et son front. Un gai sourire entr'ouvrit ses lèvres, et elle s'écria :

— Vous ici, monsieur ? Ah ! c'est peut-être Dieu même qui vous envoie.

— Rosa 1)11/ sti Cil ! exclama Wilhem en tendant les mains. Ma cousine ! Impossible impossible ! Ma tête se dérange; tout tourne devant ma vue. Oh! délivrez-moi d'un doute affreux. Qui êtes-vous?

— Je suis Thérèse Dewit, et, — le ciel soit loué ! — probablement votre cousine.

L'ONCLE ri El. MONO.

— Mais non, ilit Willieui avec une a.uitalion (iévreuse. Vous êtes la Rose njystit|ue iiue j'ai admirée el aimée depuis mon enfance, el votre nom est l'ioro. Vous ne pouvez pas être ma cousine Thérèse Dewit.

— L'explication de celte énigme est facile, répondit la jeune fille. Lorsque j'arrivai au château d'Kverdaal ^n (pialilé d'iiistilulrice des demoiselles de Ilernavaux, on trouva le nom de Thérèse trop commun, et l'on me nomma Flore.

— Quoi! ce sérail donc possible? re|iril Wilhem au comble do la joie. Kt reiilanl ijuc je pris pour un ange dans la procession, à Bruxelles, la Rose mystique?

— Celle enfant, c'était moi, Thérèse Dewil, votre cousine.

Wilhem courut vers la jeune fille avec un cri de joie, et, tout Iremblanl, lui serra les mains dans les siennes.

— Vous êtes la fiancée que Dieu même m'a destinée! dit-il. Mon oncle, son esprit, veulent que \vu> soyez ma femme. Vous ne résisterez pas à la volonté du destin?

— J'ai refusé.

Refusé ? Vous briseriez l'espoir de ma vie entière ? Oh ! ayez pitié de moi.

— Je ne vous connaissais pas el j'avais peur d'un mariage avec un homme que je n'avais jamais vu... Mais vous, monsieur, vous, mon cousin, vous aviez donc accepté la main d'une inconnue?

— Non, non. Mais, maintenant, je vais remercier mon oncle et la puissance siirnalurclle qui nous a protégés depuis noire ciifanrc. Si le bon Nox pouvait seulement venir nous appeler! Que notn.' oncle sera content lorsqu'il saura que nous nous soumettons avec bonheur à la décision (h; l'esprit!

— () ciel! s'écria tout à coup la jeune filîe, notre onde est en irain de consulter la lèlo de morl. l'ar pitié pour mon rha^TÎn, il vent demander à son génie imaginaire une nouvelle décision, ."^i cela arrive, il y aura contre nous une résolution cruelle. Venez, venez! N'attendons pas Nox, courons auprès de notre oncle, avant qu'une nouvelle erreur se soit enracinée dans son cerveau malade,

Kt tous deux se précipitèrent hors de la maison.

Jnrqiies .Mi-pels Iremblail et essuyait une larme, convaincu rjue le pauvre Wilhem éiait sous le charme du diable. Pétronille, au contraire, riait et se réjouissait.

Lorsque les jeunes gens entrèrent dans la salle du chAteau sans y être appelés, M. Reimond leur cria d'une voix ferme :

— inutile! impossible! vous devez vous marier ensemble, l'esprit le veut!

Wilhem s'élança \ers son oncle, l'embrassa avec ardeur, el lui dit :

— Oh! mon cher oncle, ma reconnaissance pour vous est sans bornes. Nous nous soumettons avec joie à la volonté de l'esprit. Je me marie; le plus tôt sera le mieux. La fiancée que vous m'aviez destinée, c'est la Rose mystique dont l'image a dominé toute ma vie.

— Quoi! (|uediles-vous? interrompit M. lîeinioiid stupéfait. File, votre cousine, la Rose mysliqu(î dont vous m'avez raconté l'étonnante histoire?

— Oui, elle est l'âme à la(|uelle mon âme était liée par une chaîne mystérieuse. .Merci, merci ! je vous bénis! vous me comblez de bonheur; tous mes vœux sont lemplis comme par enchantement.

.M. Reimond se frotta les mains; ses yeux brillaient d'une joie triom{)hanle.

— Ah! ah! dit-il, c'est ainsi que les esprits manifestent leur savoir el leur puissance ! Eh bien, mon fils, doutez-vous encore? La mystérieuse inlluence qui vous a accompagnes durant toute votre vie pour vous réunir ici à un moment donné, vous fait im|)lorer, comme le suprême bonheur, un mariage depuis longtemps résolu. Pouvez-vons exj)liquer tout cela sans l'intervention d'êtres (|iii connaissent les volontés de Dieu?

— C'est étonnant, incompréhensible! murmura Wilhem. Ce bon génie était peut-être mon ani:e gardien?

— Non, mon ami, c'est une des âmes qui attendent dans l'espace, el qui coopèrent souvent, comme messagères du Seigneur, à l'accomplissement de ses décrets. Vous voyez bien que les révélations de l'esprit doivent infailliblement se réaliser, el que toute résistance est vaine.

— Oui, mon oncle, en ce qui me concerne du moins, la réalisation de ses prédictions s'est accomplie par des voies détournées qui me stupéfient.

— Et cnnséquemmeiil, mon passage dans un autre monde est aussi irrévocablement résolu. Mais vous, ma nièce, vous vous taisez et vous ne semblez |)as contente. Ce mariage n'est-il donc |)as d'accord avec le vœu de votre cœur?

La jeune fille répondit avec tristesse:

— J'accepte, non pas des esprits, mais de li main de Dieu, le liancé que sa bonté m'a destiné depuis longtemps. .Mais ma joie est troublée pai une crainte douloureuse. Ce qui arrive ici par un concours surprenant de circonstances fortuites, vous alTermira peul-êlrc dans la conviction que vous (levez mourir demain. J'avais résolu de < ombaltre en vous l'alTrensc idée de la mort, et je me réjouissais déjà d'un triomphe probable...

— 0 fille naïve! pour(|uoi lutter encore i outre une puissance invincible? Si vous saviez comme mon âme im|»atienle aspire après le moment on

I/ONCLE REIMOND.

elle pourra monler dans le monde des âmes, sa véritable patrie!

Après quelques moments de silence, Thérèse joignit les mains et dit, les yeux pleins de larmes :

— Mon cher oncle, ayez pitié de moi ! L'idée que vous pouvez mourir demain me brise le cœur. Vous à qui nous devons, avec le bien-être matériel, le bonheur de toute notre vio, vous seriez enlevé demain, pour jamais, à notre reconnaissance?... Oh! vous vivrez, il le faut, pour que nous puissions vous payez notre dette.

— C'est inutile, tout est inutile, murmura Reimond.

— Mais, Wilhem, s'écria la jeune fille, ne restez pas ainsi sans bouger; ne me laissez pas lutter seule contre cette cruelle illusion. Notre bienfaiteur, mourir demain? Non, non, cela ne se peut pas, cela ne doit pas être! Nous devons le remercier, l'aimer, le rendre heureux jusqu'à la fin naturelle d'une longue et heureuse vie.

Le jeune homme ne croyait pas qu'il fût encore possible de triompher de l'idée fixe de son oncle ; cependant il lui dit:

— Mon oncle, écoutez les instantes prières de Thérèse. Restez surla terre pour voir votre ouvrage et partager notre bonheur!

— Quelles folles idées obscurcissent votre intelligence ! répliqua M. Reimond. Croyez-vous que mon consentement puisse suffire pour faire de l'esprit un menteur ? Vous calomniez et vous outragez l'esprit qui a préparé votre bonheur.

Thérèse, dont le cœur reconnaissant s'indignait vivement à la pensée que le protecteur de ses parents, que son généreux bienfaiteur allait devenir victime d'une déplorable folie, releva la tête et reprit avec une certaine hardiesse :

— Mon oncle, excusez-moi et permeltez-moi de vous dire ce que je crois la vérité. 11 n'y a pas d'esprit dans la tête. de mort ; votre corps n'est pas malade, et rien ne vous force à mourir. Votre imagination seule est malade.

— Ainsi, vous me prenez pour un fou? murmura M. Reimond avec une amère ironie. C'est ainsi que vous voulez me payer, de même que fit votre père?

— Mon père fit son devoir, et je veux faire le mien jusqu'au bout. Vous ne mourrez pas, vous n'avez ni devant Dieu ni devant les hommes le droit de vous tuer vous-même. Si vous mourez demain, ce n'est pas l'arrêt d'esprits imaginaires qui s'accomplira; non, mais le ciel irrité verra un affreux suicide. Ah! ayez pitié de votre pauvre âme; ne la livrez pas coupable au jugement du souverain juge.

M. Reimond la regarda en secouant la têle.

— Ma nièce, ma nièce, dit-il péniblement af-

fecté, pourquoi me tourmentez-vous en calomniant les esprits? Vos paroles me percent comme des poignards. Je devrais me fâcher, peut-être vous éloigner, pour ne plus entendre un pareil langage; mais je comprends qu'un sentiment de gratitude et d'amour vous égare. Malheureuse enfant, vous ne craignez donc pas que la veugeance des esprits ne détruise tout le bonheur que vous aviez à attendre en ce monde?

— Vous vous (rompez, mon oncle, votre imagination s'abuse, répondit-elle.

— Ayez pitié d'elle, mon cher oncle ! dit le jeune homme suppliant.

— Vous aussi, "Wilhem, vous persistez à nier que l'esprit qui habite ce crâne lise dans l'avenir» dit M. Reimond, surpris et courroucé.

— Non, je ne me sens pas la force de le méconnaître plus longtemps, répondit Wilhem hésitant; mais, pour ce qui concerne votre mort, sa sentence est si cruelle, que le cœur reconnaissant de Thérèse se refuse à l'admettre.

— Wilhem^ je vous en conjure, soyez franc dans cet instant suprême! s'écria la jeune fille. Pourquoi feignez-vous de croire à l'existence de ce malin esprit? Ce n'est pas le moyen de guérir notre oncle de sa fatale erreur.

— Taisez-vous, ma nièce, taisez-vous! gronda Reimond en levant les mains vers le ciel. Imprudente et téméraire enfant, voulez-vous engager une lutte désespérée contre les esprits? Vous succomberez dans cet effort inutile.

— Eh bien, mon oncle, laissez-moi du moins essayer. Je vous prouverai que je suis plus puissante que les esprits. Si vous vouliez suivre mes conseils, avant une semaine vous vous promèneriez joyeuxet bien portantavec nous dans le jardin.

— Et que devrais-je faire pour cela? demanda Reimond en ricanant.

— D'abord prendre de bons repas que je vous préparerais moi-même.

— Vous êtes folle, s'écria Reimond avec horreur. Mon corps est déjà à moitié mort; il refuse toute nourriture.

— Laissez du moins venir des médecins à Wildenborg. Wilhem ira voir dans les villages les plus proches...

— Des médecins? Je me révolterais contre les esprits et leur laisserais croire que je doute de l'immuabilité de leurs décisions ! Des étrangers à ^Yildenhorg? de faux savants qui invoquent la science humaine, et qui rient de la science des esprits ?

— Je vous en supplie, mon cher oncle, ne repoussez pas mes prières. Je vous aimerai e( vous remercierai toute ma vie, dit la jeune fille en l'embrassant tendrement.

L'ONCLE REIMOND.

Mais M. lU'iinoinl, proloncléiiieiU blessé île son insistance, se dégagea de son étreinte et n'-pliqua d'un ton sévère :

— Kloignez-vous, ma nièce! j'ai lio|» longtemps écoulé votre langage insensé; je ne cmyais pas avoir à enduier encore une pareille douleur avant mon départ pour le monde des àtnes. Je vous le pardonne, vu voire ignorance. Aile/, Thérèse, quittez cette chambre; votre présence m'est pénible.

La jeune lillo, au lieu d'obéir, se laissa tomber sur une chaise, mit ses mains sur ses yeux et se prit à [ileurer à chaudes larmes.

— Ah! mon oncle, ilil Wilhein, ayez compassion de ma pauvre cousine. L'idée de votre mort lui déchire le cœur. Tout ce (|u'elle a dit lui était inspiré par la reconnaissance, par le désir de contribuer en quelque chose à votre bonheur icibas. Maintenant vous la repoussez et la chassez ! Elle peut se tromper, mais elle n'a pourtant pas mérité une si dure punition.

— Allons, ma nièce, ne |)leurez [dus, dit Reimond. Restez encore avec moi, j'ai à vous parler de choses sérieuses ; mais faites bien attention à la condition que je pose, aussi bien pour Wilhem que pour vous ; si l'un de vous hasarde encore un mot sur ce que vous ap|telez ma morl, sur la nourriture et sur les médecins, je vous éloigne sans pitié de ma présence. Je veux que cette condition soil respectée, non seulement aujourdhui, mais encore demain, jusqu'à l'heure fatale. Accej)lez-vous, Thérèse? Répondez-moi, ou sortez à l'instant.

— Hélas ! s'il le faut absolument, je me soumettrai à la cruelle nécessité, répondit Thérèse d'un ton plaintif.

— Écoulez, alors, car je suis 1res fatigué et j'as|)ire à être seul. Dans le tiroir de celte table, vous trouverez mou testament, écrit en entier de ma main ; il vous institue tous les deux héritiers de nies biens. Je fais un legs à Jacques Mispcis et à sa femme pour récompenser leurs longs et fidèles services ; vous les mettrez en possession de ce don, sans diflicullés et sans frais pour eux ; et s'ils veulent continuer à demeurer dans leur j)elite maison, ne les ronvoyez jamais de VVildenborg. Je recommande mon chien Nox à vos bons soins. 11 a été mon unique ami dans ma longue solitude ; que rien ne lui niauque lant qu'il vivra; souvcnez- ▼ous que si la pauvre béte élait maltraitée ou soiilfrail du besoin, mon Ame en serait triste dans l'autre monde. Promettez-vous d'accomplir fidèlement ce souhait .'

— Oui, mon oncle, répondit Wilhem, nous aurons pour Nox trtu-< les soins |>.»ssibles, mm seulement parce qu'il a été le com|iagnon lidt'le et dé-

voué de notre bienfaiteur, mais aussi parce que nous saurons que nos soins pour lui vous réjouissent dans le monde des Ames.

— iMerci, merci, mon bon neveu, dit M. Reimond avec un conlentementsincère ; un jour, vous pénétrerez dans les secrets de la science ; votre nature n'est pas loin de la pureté requise. Ah! quel bonheur, si je pouvais, quoi(|ue n'a\ant plus deuveloppe mortelle, être entendu de vous el causer avec vous ! Je vous laisse à vous seul et persoiniel- 'emenl celle tête de mort. Gardez-la précieusement ; c'est un objet plus précieux «jue la couronne d'un roi.

» Lorsque, après votre mariage, vous aurez trouve le calme et le repos, retirez-vous queI(|uefois dans la solitude, asseyez-vous devant la tête de mort, et faites avec persévérance et avec un ferme vouloir ce que je vous ai appris. Si vous obtenez la puissance d'entendre et de voir l'espiil (juiy séjourne, vous serez en même temps assez puissant pour évoquer mon âme. Je viendiai, et nous parlerons ensemble de choses surpreuanles el cachées, et mes conseils vous donneront, à vous el à votre fetnme, des armes contre tout chagrin et toute adversité- Donnez-moi votre main, enfants, et chassez toile peine : soyez gais comme moi. Le jour de demain est un jour de fête. La séparation d'avec un bon ami qui partpour aller Irouvei' un bonbenréternel ne doit pas vous être douloureuse. . . Allons, Thérèse ; vous hésilezà me donner la main? Ce n'est pas un adieu délinilif : demain, nous nous reverrons encore.

La jeune lille s'approcha lentement; la main (pfelb^ tendait à son oncle tremblait.

— Frerrez courage, ma lille, dit M. Reimorrd. Votre idée srrr le mort est une erreur humaine. Mais assez là-dessus, puisque cela vous attriste... Ma nièce, vous ne pouvez pas coucher au chfiteair, et vous devez passer la nuit au village. Il y a là, au (Jhcral d'or, une bourre auberge, tenue par de braves gens. Jac(pies Mispcis vous accompagnera. Je lui dorrucrai urre lettre pour- le curé. Ce b )u prêtre veillera sur vous; il vous dira ce que vous ave/ à faire. Allez, mainterrarrl, mes amis: restez gais (respiitettrarr(juilles de ci-ur jusqu'à demain.

Les derrv jeunes gens sortirent silencieux; Wil- Irenr sou|tirait, Théièse pleurait.

Dans le jardin, devarrt la porte du vestibule, la jeune (ille s'arrêta et dit à son cousin :

— Ah! je ne puis pas m'habilner à la terrible idée de sa rrroit. il doit y avoir des moyens de prévenir ce malheur; mais comment les découvrir? Vous, Wilhem, vous êtes irrr homme. N'avez-vous rierr trouvé, rien essayé pour conserver la vie à I notre pauvre oncle?

— Je vicrrs de llassclt et de Louvain : j'ai con-

L'ONCLE REIMONI)

suite deux ou trois médecins. Aucun n'a pu rien me conseiller. « Le temps est trop court, ont-ils dit, et l'on ne surmonte pas la maladie en un jour. » En ce moment, le chien passa comme un Irait entre les jambes du jeune homme et faillit le faire tomber. L'animal courut droit à la maison du jardinier.

— C'est Nox qui va appeler Jacques Mispels, dit Wilhem.

— Et les médecins que vous avez consultés croient-ils que M. Reimond mourra demain? demanda la jeune fdle.

— Ils le croient possible, ma cousine; mais ils n'en sont pas sûrs. Cependant, d'après les lenseignements que je leur ai donnés, ils ont été unanimement d'avis qu'il ne peut plus vivre longtemps.

— Et, suivant eux, quelle maladie le conduit au tombeau?

— La maladie de rimagination, cousine. Cette maladie, à ce qu'ils croient, doit avoir attaqué depuis longtemps le cerveau de notre oncle et y avoir dérangé quelque chose. Ils considèrent son mal comme présentant fortpeu de chances de guérison.

— Et vous, Wilhem, vous paraissez bien découragé!

— Je regarde tous nouveaux efforts comme superflus, et me soumets à la fatalité avec une douloureuse résignation.

Le jardinier s'approcha, suivant le chien vers le château. Le vieillard ouvrit de grands yeux, et regarda le jeune homme avec un mélange de surprise et de tristesse. Il paraissait lui reprocher son imprudence, et murmurait en passant des paroles inintelligibles.

— Hélas! il n'y a donc plus d'espoir! soupira Thérèse. Nous le verrons mourir sans pouvoir rien y faire?

— Le médecin de Louvain m'a bien donné une petite fiole dont le contenu peut, d'après lui, retarder du moins la mort de notre oncle; mais, depuis mon retour au château, toute ma confiance est partie, et même je ne sais pas si j'essaierai ce remède.

— Pourquoi pas, mon cousin ? U faut aller jusqu'au bout.

— C'est que, voyez- vous, ma cousine, il se passe aujourd'hui quelque chose d'inexplicable avec nous. Je vous trouve ici, vous, la Rose mystique de mes illusions d'enfance; vous que je connaissais sous le nom de Flore; voilà que vous êtes devenue tout à coup Thérèse Dewit, ma cousine; le mariage auquel mon oncle voulait me contrainde comble tous mes vœux. Un pareil concours de circonstances étranges, effets de causes secrètes, tout cela est incompréhensible pour moi. Que ce soit la volonté de Dieu, la révélation d'un esprit ou Tarrèt de la

fatalité, toujours est-il que nous sommes dominés par une puissance surnaturelle. Et si l'oracle delà tête de mort s'est vérifié pour nous, pourquoi ne serait-il pas aussi infaillible pour notre oncle? La jeune fille le regarda avec étonnement.

— Que voulez-vous dire? Je ne comprends pas, murmura-t-elle.

— Je veux dire qu'il sera cruel d'entamer une lutte contre la volonté de notre oncle afin de lui faire prendre un remède impuissant. Pourquoi aggraverions-nous son agonie en lui faisant une inutile violence?

— Inutile? répéta la jeune fille stupéfaite. Croyez-vous donc aussi à la science et au pouvoir des esprits, Wilhem?

— Hier encore, j'en riais comme des folies d'une imagination malade. Maintenant, je ne sais plus re que je crois. La joie profonde, le bonheur, la tristesse, le désespoir : tout cela m'embrouille le ceiveau. il y a des choses qui dépassent l'intelligence humaine. Nous savons si peu de chose du monde immatériel.

— Donnez-moi la fiole, et n'enparlezàpersonne, surtout à Jacques; il pourrait avertir son maitre. Fiez vous à moi : notre oncle prendra le remède, dussé-je lui ouvrir la bouche par force. Je lutterai contre la mort jalouse tant qu'une lueur d'espoir brillera devant mes yeux. Qu'y a-t-il dans cette fiole?

— Je n'en sais rien. Le docteur lui-même n'y avait pas grande confiance, et ne me l'a donnée que comme une chose dont il espérait peu.

Jacques Mispels sortit du château , ôta son bonnet, et dit à Thérèse en se tenant à une certaine distance:

— Mademoiselle, M. Reimond m'a donné l'ordre de vous conduire au village. C'est bien dur pour moi ; je suis blessé au pied et je marche avec peine. Si Wilhem voulait nous accompagner? Sans cela, je demanderais ma femme Pétronille. Dans ce bois solitaire, on ne sait pas ce qu'on peut rencontrer. En tous cas, vous ne pouvez rester plus longtemps ici, mademoiselle; monsieur dit que je dois vous conduire tout de suite au village.

Ils suivirent tous deux le jardinier, et disparurent avec lui dans sa maison.

VU

Il faisait nuit. Dans une grande salle, au premier étage du château, M. Reimond était couché sur un I lit les yeux fermés. Blanc comme un linge et maigre f comme un squelette, il avait tout à fait l'aspect d'un cadavre. A deux pas du lit, sur une table, on voyait un crucifix, un bénitier et deux cierges de cirejaune, dont la flamme vacillante jetait une lumière bla-

L'ONCLE lŒLMOMJ.

larde et douteuse. Au cliovet du lit était assis le cun-, li>aul son luévaiie; Tla-rèsese tenait debout à la trie du lit, et [deurail en silence, le visajre caché dans ses mains; Williem était à côté d'elle, les yeux baissés; la vieille Pétionillc était agenouillée un peu plus loin, et maiinoltait une prière en dévidant son chapelet.

Dans un coin, le vieux Jacquos, le jardinier, était assis dans l'ombre. Ses yeux, ouverts tout j;rands, tournaient autour de r.ipparlenient avec une expression d"iii(|uiélnde el de (.nriosilé. Après cet examen lurlif, il détournait la lèle et tenait son regard lixé vers l'angle de la salle qui restait plongé dans l'obscurité, et où l'on entendait un I ruil assez semblable au riMe d'un mourant. Ce râle étrange, lors(|u'il cbangea't parfois d'accent de ton, faisait frissonner el pAlir le vieux Jacques.

Nox était dans la salle. De temps en temps ils'approcliait du lit, y posait les pattes de devant, et léchait la main de son maître ([ni pendait sur la couverture. Aloir> le malade renuuiil les doigts, comme pour montrer à l'animal ([u'il vivait encore, el Nox retournait dans le coin obscur de la salle, on il se couchait en grognant.

Ces allées et venues du chien remplissaient le jardinier d'une inexprimable angoisse. .Malgré la présence du curé, il ne doutait pas que l'alfreuse béte n'a|>parùt sous la figure du diable au premier coup de minuit, pour prendre possession de l'âme de son maître et l'emporter en enfer.

Le sib-nce de mort qui réi;iiait sans inlerruplinii, depuis que .M. Ileimond avait demandé ou enjoint le silence à chacun, ne contribuait pas peu à augmenter sa frayeur.

Kl, m effet, les soupirs éloullés de ces gens qui entouraient le lit d'un mourant, muets comme des statues de pierre, les sanglots comprimés de Thérèse, le nmrmure de l'éironille marmottant sa prière, le biuit monotone et métallique du balancier de la pendule : tout cela ne troublait le silence (|ue pour le rendre plus émouvanl el plus mystérieux.

.M. Ueimoud était étendu san.> mouvcmcnl sur son lit, et semblait déjà mort; niais, avec un peu d'attention, on pouv.iit remarquer que, de temps il autre, il ouvrait les yeux «l'une façon pres(|ue imperceptible, pour reganlcr la pendule el suivre le cours des heures, comme s'il craignait d>' manrjuiT le momenl précis de son départ pour l'autre monde. Cette pendule, c'était la statue de la .Mort, •ju'il avait fait monter par le jardinier et placer sur la chcminti!.

Thérèse tt-nail aii>>i dt-piii», lon;;tenips le regard fixé sur cette pendule, car le doigt fatal de la statue approchait insensiblement de on/e heures.

La jeune fille alla, en étouiïanl le bruit de ses pas, vers une petite table |)lacée derrière la tète du lit, versa (juelque chose dans un verre d'eau, et revint près du malade.

Elle passa sa main gauche sous la tête de M. Ueimoud, et la souleva, malgré les olforls qu'il faisait poui- s'y opposer.

— Ma nièce, ma nièce, vous êtes impitoyable! soupira-t-il. Laissez-moi subir en paix cette épreuve suprême... Que voulez-vous?

— iMon cher oncle, dit-elle, votre respiration est si oj)pressée... cela me perce le cœur! Vous mourez de soif. Ah ! ne faites pas souffrir inutilement votre pauvre corps! Voici de l'eau, buvez une gorgée.

— Doire? murmura le malade; mon corps est mort. Les âmes boivent-elles? Eloignez ce verre de mes lèvres cl n'allristez |)as mes derniers instants.

— Par compassion pour moi, je vous en prie, je vous en su|)plie, mon bon oncle !

— Non, non, je n'ai pas soif! Arrière, ma nièce, vous m'aClligez!

— Inexplicable égarement! murmura la jeune (ille. Vous refusez de boire parce (|ue vous craignez qu'un verre d'eau ne prolonge votre vie? Et vous croyez au pouvoir des esprits !

— lllasphème! s'écria M. Ueimoud. Ali ! j'ai peur de boire !

Et ses lèvres tremblantes vidèrciit le verre jusqu'au fond.

Il regarda sa nièce avec un sourire amer, et lui dit:

— Pouah ! (|ue c'est amer! l'n remède, à moi? Vous vous obstinez donc à espér<!r, pauvre (olle? Ma mort seuh- peut vous convaincre? Eh bien! ayez encore un peu de patience : au coup de minuit vous cioirez.

La pendule sonna onze fois.

Le malade se souleva à moitié d'un côté.

— .Mes amis, approchez. La dernière heure de ma vie terrestre actuelle est commencée; je désire que le S(m de vos voix ne me trouble plus. Mon âme doit faire de pénibles efforts pour se délivrer de ses liens matériels, cl, chaque fois que vous détournez son attention de celte lutte, vous lui faites souffrir une inexprimable douleur. Supposez que je vais mourir à l'instant même, et prenez congé de moi, un congé itrovisoirc et temporaire, car nos âmes se reverront là-haut, dans l'espace.

Il tendu la main au cnré, et dit d'une voix claire et raiïermie :

— Mon |iric, j(; vous remercie du fond du ccrur de votre amitié, et de vos bons et loyaux conseils. Si je n'ai pas pu les suivre enlièrement, pardon-

L'ONGLE UEIMOND.

nez-lc moi. Adieu, souvenez- vous de moi dans vos prières.

Le prêtre voulut répéter ses avertissements, et rappeler le malade à la conscience de son état véritable et de ses devoirs de chrétien; mais M. Heimond l'interrompit en disant :

— Oui, révérend, je le sais bien, vous avez raison : l'homme doit toujours avoir Dieu devant les yeux, et ne peut pas oublier qu'après cette vie l'attend la peine ou la récompense. Mais, soyez tranquille : je meurs confiant en la bonté divine et avec une foi inébranlable en sa toute-puissance et en sa justice. Sans doute, je n'ai pas vécu sans péché et sans faiblesse; je m'en repens trop lard : je devrai l'expier. Il me faudra revivre plus d'une fois, lutter et soulfrir, avant d'obtenir la place d'un des anges déchus. Mais qu'importe, si à la fin, fût-ce après mille vies, je puis louer et servir Dieu dans l'éternité?

Il prit successivement la main de toutes les personnes présentes.

— Vous, mon neveu, dit-il, vous trouverez probablement bientôt, par le commerce des esprits, le chemin le plus court vers la perfection finale. Je vois avec plaisir que, vous du moins, vous avez renoncé à un vain espoir, et que vous me laissez croire que vous considérez ma mort comme infaillible. Lorsque vous serez devenu l'époux de votre cousine, aimez-la et chérissez-la. Elle a un bon cœur; et, puisque Dieu vous l'a destinée, vous devez être convaincu que l'esprit de la tête de mort disait la vérité lorsqu'il prétendait qu'elle seule au monde pouvait vous rendre heureux... — Ma nièce, le sentiment de l'amour et celui de la reconnaissance sont puissants en vous; tournez ces forces de votre àme vers votre mari et vos enfants; et, remplissant ainsi les saints devoirs de femme et de mère, vous serez réunie un jour avec lui, avec eux et avec moi dans le sein de Dieu, source de la béatitude parfaite

Le jardinier et sa femme pleuraient tous deux devant le lit. La douleur de Jacques Mispels était si bruyante, que ses sanglots retentissaient dans toute la chambre.

— Mon pauvre Jacques, ma bonne Pétronille, dit le malade, pourquoi pleurer ainsi? Consolezvous. Si vous saviez comment sont les âmes dans l'autre monde, vous vous réjouiriez avec moi et me féliciteriez. Je ne prends pas congé de vous; demain, je suis de retour ici, sans corps à la vérité, mais beaucoup plus puissant et plus pur. Mon âme demeurera au milieu de vous tous. Je vous verrai et vous entendrai, et me réjouirai de vos plus petits bonheurs... — Nox ! Nox ! Ah ! le voilà, mon vieux compagnon!... Viens que je te voie encore une... encore une... Que m'arrive-

t-il? Un nuage passe devant mes yeux... Nox, j'ai pour toi... Mes forces m'abandonnent... L'âme lutte, elle lutte furieusement... furieusement, contre le corps égoïste... Adieu !... adieu !

Et M. Rcimond se laissa retomber énervé et sans force sur son oreiller. Il se frotta les yeux, et voulut parler encore, mais les paroles confuses qui tombèrent de ses lèvres s'éteignirent en un murmure inintelligible, et enfin tout mouvement parut s'arrêter en lui.

Ce fut un mouvement de suprême angoisse. Tous, muets et pâlissants, regardaient le malade dans la douloureuse croyance qu'il allait mourir en effeL Jacques Mispels seul souriait, levait les mains au ciel en signe de remerciement, et murmurait à voix basse :

— Ah! il est mort! Dieu soit loué, l'ennemi vient trop tard!

Le curé, la tête penchée sur le mourant, écouta longtemps sa respiration, il lui palpa ensuite la poitrine, et se tourna enfin vers Thérèse et vers Pétronille, qui sanglotaient en se cachant le visage dans leurs mains.

— Non, mes enfants, dit-il, ne vous abandonnez pas encore entièrement à la douleur; le malade s'est épuisé d'avoir longtemps parlé. Je n'y comprends rien ; son cœur bat régulièrement, et sa respiration est calme et libre. Ne perdez pas courage, l'agonie n'a pas encore commencé. Prions.

En entendant ces mots, Jacques Mispels soupira douloureusement. Il s'était déjà réjoui de la mort naturelle de son maître et de sa victoire sur l'enfer. Cette révélation inattendue lui fut cruelle, l'idée d'une fin terrible pour M. Reimond s'éleva avec une nouvelle force dans son esprit. Il retourna lentement à sa chaise, et se rassit avec découragement.

Les autres assistants avaient obéi à l'invitation du curé et priaient avec ferveur.

Il se fit donc un nouveau silence; mais, pendant ce temps, le doigt de la Mort s'avançait sur le cadran delà pendule, et allait atteindre bientôt le chiffre redouté.

Il n'y avait personne qui ne crût que M. Reimond mourrait sur le coup de minuit; tous considéraient le pauvre homme comme insensé, et ne doutaient pas que son imagination malade n'eût assez de puissance pour rompre le fil de ses jours au moment fixé.

Jacques Mispels paraissait anéanti; il s'était couvert la figure de ses mains, de peur de voir des choses horribles, et était tout ramassé sur luimême, comme quelqu'un qui se fait le plus petit possible et courbe le dos sous les coups de son ennemi.

Cependant il regardait de temps en temps la

I/ONCLE REIMOMI.

pendule à travers ses doifjts, et frissonnait des pieds à la lèle, car le doigt de la Mort tonchait presque au chiffn' ialal ; aussi tendail-il l'oreille pour saisir le nioimlro bruit, si iuiperceptihle (ju'il put être. Cequi l'effrayait outre mesure, c'est que, tlepuis (|ut'lques instants, le irrognenient de No\ avait cessi'. Où t'Mail le chien? était-il en Irain de clianger de forme?

Tout à coup la pendule (it entendre un son aigu et mélalli(|ue; eu mcnie leiiips, un hurlement pénible retentit dans l'ombre de la salle. Le jardinier jeta un cri per(,anl, se leva d'un bond, et s'enCuil en gémissant; mais l'obscurité du corridor le lit rentrer dans l'appartement. Il se laissa tomber à genoux et leva vers le ciel ses bras trend)lants, tandis que, à moitié mort de peur, il implorait le secouis du Ciel en paroles inintelligibles. Chaque coup de la pendule augmentait son angoisse et lui arrachait un nouveau cri de détresse; mais, lorsqu'il eut entendu s'éteindre la douzième vibration, sans que uulle créature surnaturelle se fût montrée, il respira longuement, comme si un |)oids écrasant était enlevé de sa poitrine, et un cri de joie se fraya passage à travers sa gorge serrée.

Il se leva, regarda autour de lui en ouvrant de grands yeux, ets'appiocha du lit, où les autres adsistants, immobiles, muets et respirant à peine, épiaient le malade, attendant son dernier soupir... Déjà le doigt de la Mort avait ilépassé de cinq j minutes le chiffre XII sur le cadran de la pen- I dule, et personne n'avait encore prononcé une pa- ! rôle. (Juehjue cliose de semblable à un cri de joie avait entr'ouvert les lèvres de la jeune (ille; mais le curé, d'un geste impérieux, lui avait imposé silence, tandis (|ue sa muin suivait sur le cœur du malade le travail do la mort.

— C'est incom|)réhensible, dit enlin le prêtre : son pouls, quoiqu'un peu affaibli, est encore régulier. Il mourra probablement; mais ce ne sera pas dans la première heure. l'eut-ètre son agonie durera-t-elle jusqu'à demain. 11 parait sommeiller tranquillement...

Thérèse riait et remerciait Dieu, en levant les mains au ciel, comme si elle tenait son oncle pour sauvé.

Wilhem était stupéfait, n'osant ( roire (jue la prédiction quoiM. Iteimond prétendait avoir reçue de res|)rit pût rester inaccomplie.

.laiMpies .MispeN, délivré de sa crainte, avait grande erisic de danser et de chanter; il counil d'un bout à l'autre de l'appartement, et marchait même assez loin dans l'obscurité en faisant du bruit, comme pour défier et braver Nox. Mais l'animal dormait san> doute, car il ne remua pas.

— Silence, enfants! dit le curé. Si M. Reimoud s'est trompé sur l'heure précise de sa moi t, cela

n'a rien d'étonnant; mais cela ne doit pas nous faire croire ([u'il ne quittera pas le monde aujourd'hui. Maîtrisez votre émotion, mes amis, vous vous prép:ire/ de nouveaux chagrins.

Après avoir examiné encore une fois l'état du malade, le curé se tourna vers la jeune fille, et dit :

— Votre oncle parait dormir; vous lui avez fait prendre un médicament; quel était-il?

— Je n'en sais rien, révérend, répondit-elle. Wilhem l'a obtenu d'un médecin de Louvain.

KIleallaàla petite table, y |trit la fiole, et la tendit à recclésiastiijue, qui l'examina curieusement et finit par s'en verser une goutte sur la langue.

— De l'opium! murmura-t-il. Maintenant, je comprends tout. Vous avez administré à votre oncle un narcoticiue... Ne vous pressez pas de vous réjouir, ma lille. S'il ne devait jamais se réveiller de ce sommeil !

— Mais, révérend, s'écria la jeune fille avec une joie qu'elle avait peine à comprimer, c'est une première victoire sur la maladie de l'imagination et sur la mort. Si mon oncle se réveille, il reconnaîtra lui-même que sa confiance dans les esprits l'a trom|)é ; et, s'il a encore la force de vivre quelques jours, je le guérirai, n'en doutez pas.

— Puisse votre espoir se réaliser, ma fille ! dit le prêtre en secouant la lête ; mais il n'est pas probable (lue votre vceu charitable soit exaucé. Une pareille maladie de l'imagination ne se laisse pas vaincre par une seule déception. Dans tous les cas. Dieu est tout-puissant; implorons sa grâce; notre seul refuge est sa miséricorde pour un pauvre insensé. Prions.

Et le curé fit le signe de la croix, s'agenouilla, et laissa tomber sa tête sur sa poitrine.

Les autres suivirent son exemple, et il régna dans la chambre un silence aussi profond que s'il ne s'y était trouvé aucune créature humaine.

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