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Le soleil s't-tait levé radieux dans le ciel pur, et sa lumière dorée inondait le château de Wildenborg. M. Ileiuiond n'était pas encore mort. Il est bien vrai qu'il n'avait trahi la vie (|ui l'animait par aucun mouvement; mais il respirait toujours comme un homme plongé dans un profond sommeil.
Sur les instances de Pétronille, le curé était allé dans sa maisonnette avec Wilhem, pour y prendre une lasse de calé ; <ar la brave femme comprenait (|u'après cette longue veille, ils avaient besoin de <juelt|ue réconfertant.
L'ONCLE REBIOND.
Wilhem s'assit à table, en face du curé, et dit d'un air pensif:
— Combien l'esprit de l'homme est faible! et comme son imagination peut s'rgarer dans dos idées extravagantes ! Mon oncle m'a expliqué quel est son système touchant la croyance aux esprits. Ses paroles m'ont étonné; son système m'a paru logique et conséquent, comme la leçon d'une religion complète. Je me sentais une certaine propension à reconnaître la possibilité de pareilles choses; et vraiment, révérend, tout en me disant à part moi que la cervelle de mon oncle devait être quelque peu dérangée, je me demandais pourtant si, en réalité, il ne voyait pas plus clair que d'autres dans le monde surnaturel et dans l'avenir. Ce n'était qu'une illusion de mes sens; maintenant, il m'est surabondamment démontré que les idées de mon oncle n'étaient que des chinfîères de son esprit malade.
— Oui, mon fils, répon;!itle curé; le cerveau de l'homme forme un organe très vaste et très compliqué; il n'y a aucune de nos sensations, de nos passions, de nos inclinations, aucun de nos besoins qui ne puisse être frappé d'une exagération maladive. J'ai été autrefois, pendant de longues années, aumônier dans une maison d'aliénés. On y voit toute espèce de maladies et de faiblesses, absolument comme dans un hôpital, avec cetle dilîérence que ce ne sont pas les membres ni le corps qui sont malades, mais bien les racines des nerfs qui sortent du cerveau. J'ai vu des centaines de fous qui, à force d'orgueil, en étaient venus à se figurer qu'ils étaient empereurs ou rois. J'en ai connu un qui croyait être saint Paul, et un autre qui se croyait Dieu. II y en avait qui haïssaient tout le monde; d'autres, philanthropes ardents, partageaient leur charité et leur amour entre les hommes et les bêtes. J'en ai vu qui avaient peur d'une feuille qui remuait, d'autres qui se croyaient des foudres de guerre et des inventeurs des choses les plus mirifiques. Mais la maladie de votre oncle est une maladie toute particulière, très dangereuse, qui n'existait pas autrefois, et qui est propre h notre siècle de doute et d'incrédulité. Si, par une fausse science, on pouvait arracher entièrement du cœur de l'homme l'espérance d'une vie future, ce serait, certes, un malheur immense; mais la maladie dont souffre votre oncle n'existerait pas.
— Je ne comprends pas, révérend, dit le jeune homme, qui écoutait avec une attention soutenue, et qui oubliait même de manger.
— L'homme est né avec un sentiment intime de l'éternité; ce sentiment lui dit que tout ne peut pas finir avec cette vie terrestre. Cette conviction fait partie de la nature humaine. Les sauvages
mêmes, qui n'ont qu'une notion confuse de la divinité, honorent leurs morts et montrent qu'ils croient à une autre vie. Que fait-on actuellement, sous prétexte de science et de mode? On nie les mystères de la religion, uniquement parce ([u'ils sont des mystères et qu'ils ne peuvent être démontrés par la raison humaine ni par des yeux naturels; mais on n'étouffe pas si facilement le besoin de notre nature de croire à une vie future, et de chercher notre fin dernière. 11 vient alors un moment où ce besoin reprend le dessus et où l'càme, affamée de surnaturel, demande un aliment. Alors, au lieu de retourner à la religion, on reste esclave de la mode qui règne dans une partie de la société, et l'on cherche à atteindre le même but par d'autres chemins : tables tournantes, prophètes dormeurs, esprits parlants et autres extravagances! Et, tandis qu'on repousse tous les miracles, on se croit soi-même un faiseur de miracles et un évocateur d'esprits. Et quelle est le plus souvent la fin de tout cela? La maison des fous.
— 11 n'en est pas moins étrange, dit Wilhem, qu'un homme instruit et intelligent comme mon oncle ait pu croire à de pareilles chimères.
— Cela n'a rien d'étonnant, mon fils, répondit le curé. Vous avez vu comment le pauvre Jacques Mispels est sans cesse poursuivi de fantômes et de visions. C'est là la crédulité d'un homme naifet ignorant. Les tables tournantes, les esprils frappeurs et autres choses du même genre conjtituent la superstition des classes élevées et moyennes de la société, et ces imaginations sont plus ridicules et moins excusables que les rêves du jardinier. Que quelqu'un affirme qu'il a trouvé le moyen de faire parler un chapeau, ou de faire voir un homme endormi à travers un mur, aussitôt tout le monde, non pas seulement lies gens simples, mais encore des riches et des savants, des dames du grand monde, des philosophes, des médecins, des hommes politiques, se prêtent par plaisanterie ou par mode à cette manie générale; mais ils n'en sont pas moins responsables des résultats qui en découlent. Bientôt les maisons de fous pullulent de faiseurs de miracles, et, malheureusement, de toutes les maladies de l'esprit, l'égarement de l'imagination dans les choses surnaturelles est la moins guérissable.
— Ainsi, révérend, vous croyez réellement que mon oncle succombera? demanda le jeune homme d'une voix triste.
— Je n'ai qu'un très faible espoir, mon fils. Je crains toujours qu'il ne s'éveille pas de son long sommeil, ou qu'il ne s'en réveille que pour mourir,
— Ma cousine est pourtant si heureuse! Sa joie me déchire le cœur.
vu.
L'ONGLE REIMO.ND.
— La pauvre Mlle m'inspire éjialemtMil de la pitir, répliqua le cur»' en secouant la lêle. Elle semble aimer son oncle à l'excès, et elle lutte contre la mort avec une persistance héroïque. Quel coup douloureux la frappera si elle voit son espoir déçu!
Kii ce moment, le jardinier accourut les bras levés au ciel, et entra dans la chambre en disant :
— Monsieur le curé, monsieur Wilhem, venez, venez! mon maître vit encore : il a remué les mains et il s'est retourné dans son lit!
— Est-il éveillé? a-l-il ouvert les yeux! demanda le prêtre.
— Non, non; mais Thérèse m'envoie vous appeler..
— Peut-être craint-elle que son heure ne soit venue, dit le curé. Venez, mon (ils, nous irons voir. Soyez fort, les larmes ni les plaintes ne peuvent chasser la mort lorsque Dieu lui pernnet d'approcher d'une de ses créatures.
Lorsqu'ils entrèrent dans la chambre de M. Ueimond, ils virent Thérèse qui leur faisait des sii^nes de joie; mais ils ne remarquèrent rien d'extraordinaire, sinon que le malade était couché sur le côté.
— lia remué, révérend; il va se réveiller, murmura Thérèse à voix basse.
— N'est-ce pas un mouvement convulsif qui l'a saisi? demanda le prêtre sur le même ton.
— Non, non, il s'est lentement et très doucement placé sur le coté. Je voulais appeler; mais je n'osais pas : vous me l'aviez défendu.
Le curé s'approcha de la tète du lit, et dit à voix haute :
— lîeimond, m'entendez-vous?
Un frisson parcourut les membres du malade. Il ouvrit les yeux si grands et avec un regard si vitreux, que Jacques .Mispels, poussant un cri d'angoisse, se recula vivement, comme s'il avait vu un fantôme.
Il était évident que M. fleimond, <|uoir|iie ses yeux fussent ouverts, ne voyait pas encore, ou du moins n'avait pas encore retrouvé la mémoire et la présence d'esprit; mais peu à peu la vie reparut dans son regard, et alors, considérant le curé et la jeune fille avec stupeur, il murmura :
— Dans le monde des âmes? vous aussi! Des années se sont écoulées... Vous êtes tous morts!
Thérèse lui passa le bras sous la tète et l'einbra^sa; puis elle s'écria, en pleurant de joie :
— Non, non, mon cher oncle, nous vivons et vous aussi ! Vous êtes sauvé, la mort est vaincue. Dieu vous a conservé à noire reconnaissance, à notre amitié.
— Vous vivez? je vis? exclama Reimond avec un-î sorte d'horreur. .\rrière! laissez-moi! lâchezmoi!
Et, s'asseyant sur son lit, il regarda autour de la chambre avec stuj)éfaction, sans pouvoir en croire ses yeux.
— Le soleil, le jour, la lumière? murmura-t-il. Six heures? Je ne suis pas mort! Ilélas! quel malheur! je ne veux pas vivre, je veux mourir!
Il cacha son visage dans ses mains et versa des larmes de dépit et de chagrin, parce que, au lieu d'être en route pour le monde des âmes, comme il l'espérait, il se retrouvait sur la terre, dans son enveloppe mortelle.
Thérèse le laissa s'abandonner un instant à ses regrets, jusriu'à ce qu'il découvrît son visage. Alors, elle joignit les mains et le supplia d'une voix si douce, qu'il en fut remué jusqu'au fond du cœur.
— 0 mon bon oncle! ayez pitié de nous! Voyez mes larmes. J'ai prié Dieu si ardemment de vous laisser vivre! Jla prière est exaucée, et vous voulez mouiir! Vous vous révolteriez donc contre le ciel même, pour nous accabler de douleur et de désesl)oir, nous qui vous aimons si sincèrement? Impossible! une pareille cruauté est étran.uèreà votre excellente nature. Vous ne pouvez plus contester la vérité : puisque vous vivez encore, c'était une erreur de croire que vous deviez mourir.
— Oui, oui, c'est une erreur, balbulia-t-il ; mais il y a des esprits qui nous égarent.
Et, prenant la main de son neveu, il continua d'un ton plaintif :
— AVilhem, Wilhem, c'était un esprit mo(jueur. Il m'a trompé pendant des années. Si je ne puis pas encore m'envoler immédiatement vers le monde (les àines, nous chercherons ensemble un esprit loyal et sincère, et nous le trouverons, soyez, en sûr... Mais s'il m'avait trompé également touchant votre mariage? Vous êtes libre, mon neveu ; quoique votre cousine soit une bonne et charmante lille, vous n'êtes pas forcé de l'épouser.
— C'est la volonté de Dieu : nous devons être unis pous vous rendre heureux ensemble, bégaya Wilhem, à (jui l'émolion coupait presque la parole
— Me rendre heureux! répéta M. Heimond avec un rire légèrement ironi(|ue. Vous croyez donc que je resterai encore loiigtemits sur la terre?
— Oui, oui, mon bon oncle, vous vivrez bien longtemps encore ! dit Thérèse en lui jetant les bras autour du cou. Juscpi'à présent, le monde n'a été pour vous qu'une sombre et triste solitude. Nous l'éclairerons autour de vous, nous chasserons toutes ces idées ennemies, et nous vous démontrerons que Dieu a fait la terre assez aimable et assez belle pour que nous y allrmlions patiemment qu'il nous rappelle à lui. Uegardezmoi : ces yeux qui brillent d'affcclion pour vous, ce front où le tlécouragement n'a enr(ue creusé
L'ONCLE UEIMOND.
au( une ride, celte bouche d'où la reconnaissance vous sourit, ne vous égaieront-ils pas plus que celle grimaçante lète de mort que vous avez regardée pendant de longues années ? Acceptez la vie qui vous reste. Oh! je vous en conjure, donnez-moi une parole consolante. Essuyez mes larmes, dites que vous ne voulez plus mourir.
Rcimond paraissait à moitié vaincu-, cependant, il résistait encore et secouait la tète en signe de doute.
Wilhem s'approcha.
— Mon cher oncle, dit-il d'une voix qui trahissait une profonde éinolion, ce que Thérèse vous propose deviendra la vérité. Toute notre vie, tous les instants de notre existence seront consacrés à votre bonheur. Ne résistez pas plus longtemps à ses prières. Chassez l'image de la mort. Pourquoi songer encore aux révélations d'un esprit qui vous a si cruellement trompé?
— Et m'aiderez-vous à chercher un bon esprit?
— Oui, oui, je ferai tout ce que vous désirerez.
— Il est trouvé, le bon esprit, dit Tliérèse en battant des mains. C'est moi qui suis le bon esprit. Je vous défendrai contre les enchantements des ennemis de votre âme.
— Eh bien, mes enfants, s'écria Reimond en ouvrant les bras, soyez contents : je vivrai aussi longtemps qu'il plaira à Dieu.
Un cri de triomphe retentit dans l'appartement, et les deux jeunes gens, au comble de la joie, se précipitèrent dans les bras de leur oncle.
Le curé regardait le ciel avec gralitude.
Jacques dansait, Pétronille riait, et Nox courait autour du lit en agitant la queue et en grognant de joie
Maintenant, Wildenborg est un joli bien de campagne. On a tracé. des chemins et des avenues à travers les bois qui l'entourent. Le châleau est restauré et se fait remarquer au loin par la blancheur éclatante de sa façade et le vert tendre de
sespersiennes. Plus une seule plante parasite dans le jardin ; des sentiers qui serpentent, des bosquets, des arbustes partout.
L'air y est imprégné de parfums balsamiques; la solitude est animée par le chant des oiseaux et par les sons d'une douce voix de femme qu'accompagnent, le soir, les accords du piano ou de la harpe. On y voit aller et venir des domestiques, des servantes, des jardiniers. On y reçoit souvent nombreuse compagnie; parfois une véritable procession de pauvres gens s'engage dans l'avenue qui conduit au château, où le curé, au nom des propriétaires de Wildenborg, distribue d'abondantes aumônes.
M. Reimond vit encore; il se promène des journées entières dans le jardin ; il est même devenu amateur de fleurs, et sourit souvent à la nature, comme si la vie ici-bas lui était douce.
Il a bien encore, de temps en temps, des idées de solitude, et il lui arrive de se sentir porté à rentrer en communication avec les esprits; mais, dès que sa distraction ou la fixité de son regard trahit ces velléités, des esprits d'un autre genre l'entourent, des anges qui ne lui laissent point de repos et qui luttent contre ses secrètes pensées, jusqu'à ce qu'elles soient entièrement vaincues et dissipées.
Ces bons génies sont AYilhem et sa femme Thérèse; ces anges gardiens sont leurs quatre jolis enfants, qui ont appris à aimer leur bon oncle, qui le lutinent et grimpent sur ses genoux, qui le caressent et l'embrassent, jusqu'à ce qu'un sourire de satisfaction vienne illuminer son visage.
Jacques Mispels repose maintenant au cimetière ; Pétronille demeure encore dans sa maisonnette et a une domestique pour la servir.
Enfin, Nox est à moitié paralysé par l'âge; mais la pauvre bête s'efforce encore de montrer sa reconnaissance à ses maîtres et à leurs enfants, qui tous sont bons pour lui et en prennent soin comme d'un ami.
FIN DE l'oncle REIMOND
... Ils se jetèrent à l'eau. (Page i )
SOUVENIRS DE JEUNESSE
A cette époque, la Belgique, réunie à la Hollande sous le nom de royaume des Pays-Bas, obéissait à un seul souverain. Gel étal de choses durait depuis
Peu à peu cependant une certaine rivalité s'était élevée entre les deux nations. Au sein des chambres législatives, les représentants belges opposaient une résistance opiniâtre au gouvernemenl, qui, guidé par une imprudente partialité, réservait presque exclusivement aux Hollandais les avantages qui pouvaient résulter de la réunion des deux peuples. De vifs débats sur les libertés pro-
clamées par la loi fondamentale et sur la religion vinrent encore attiser la discorde.
Quant à moi, je ne savais rien de ce qui se passait dans les régions de la po!ili(iue ; jamais un journal ne me tombait sous les yeux, et, d'ailleurs, [tendant plusieurs années, les démêlés et les luttes parlementaires n'eurent d'autre but ajiparent que de mettre un freina l'injuste supériorité attribuée aux provinces du Nord sur celles du Midi.
Mais, quand, en juillet 1830, arriva en Belgique la nouvelle que le trône des Bourbons avait été brisé en France par une triomphante insurrection, le mol liberté fut répété avec enthousiasme tout haut ou tout bas, même dans les écoles.
Liberté! combien ce mot ne devait-il pas parler