‹ [Œuvres complètes de Henri Conscience (volume 2)Chapitre 76 sur 115 · MI · texte numérisé non relu

MI

SOUVE.MllS I)K JEUNESSE.

à ma jeune î'ime, à moi qui, depuis quatre années, n-aidais la vie qui mVlait faite comme une iuloli-rahle servitude!

A la vérité, ce beau mol, ce mot magique, n'avait pas de sens précis 'pour mon intelligence. La liberté, c'était pour moi le moyen d'écliaftper à l'obéissance envers ma belle-mére; la libellé, c'était la possibilité de l'aire mon entrée dans le monde en boiiime et de ne pas rester davantage, comme un enfant, courbé sous le joug de la boute et des bumilialions...

Ce mol ne disait rien de plus à mon âme; et pourtant il faisait monter le sang à mon cerveau, il relevait ma tête pencbée, il gonflait joyeusement ma poitrine; il élargissait tout d'un coup mon borizon, il découvrait à mes yeux éblouis un avenir vague sans doute, mais du moins plus vaste et j)lus beau que celui que j'entrevoyais auparavant.

Dans la nuit du "2.') août 18:50, la révolution éclata à Rruxelles; la force armée fut expulsée de la ville, et ranlii|ue drapeau brabançon aux trois couleurs fut arboré en signe de triompbe sur la tour de rbùtel de ville. Le 2;} septembre, le prince Frédéric des Pays-Bas s'approcba de liruxellesà la téted'un corps de ilix mille hommes, et occupa le parc, voisin du palais royal.

Sur ces entrefaites, de nombreux insurgés, venant de toutes les provinces, mais surtout de la jiartic wallonne du pays, étaient accourus dans la ca|»itale; et même des corps entiers de volontaires français se rendirent à Hruxelles. On était décidé à tenir léle aux troujx's du prince Frédéric.

Après un combat acharné qui dura trois jours sans interruption, l'armée hollandaise fut forcée de battre en relrailre et prit la route d'.Vnvers, dont la forte citadelle, conimandt-e par le vieux général baron (Ibassé, lui ollrait un solide point d'a|)pui. Le-, llollaiulaisfurent suivis de près par les volontaires bruxellois, et, après (lill'érents combats livrés à Iliiffel, à Lierre et à Waelhem, ils se virent obligés de précipiter encore leur retraite.

•Anvers n'avait pas encore pris part à l'insurrection, bien que les esprits y fussent en |iroie à une vive fermentation. L'institution de .M. Delin, où je remplissais les fonctions de sous-maiire, était ferrni'c comme tous les autres établissements d instruction; je me trouvais à Horgerhont, chez mon père, courant tout les jours, du matin au soir, pour recueillir les bruits de la rue, et aspirant à la liberté promisi', sans bien comprendre néanmoins comment elle iion\ait contribuer à cliangerma position.

Iti matin «pie jetais dans la campagne avec mon frère, nous entendîmes tout à coup le sourd gron<lement du cmon. Lu cri de joie nous échappa, et nous nous écriàtnes avec enthousiasme :

— Les Belges! voilà les Belges! vive la liberté !

Kt, sans savoir ce que nous faisions, nous nous mîmes à courir de toutes nos forces dans la direction de la commune de Berchem, d'où semblait venir le bruit de l'artillerie.

.\ peine avions nous franchi le pont de la chaussée d'ilerenthals, que nous vîmes, non loin de nous, la fumée d'un grand incendie monter vers le ciel en épais nuages, derrière un rideau de baies et d'arbres. Un vieillard, une femme et une jeune (ille passèrent auprès de nous en courant et en se lamentant ; chacun d'eux tenait une vache en laisse, et ils s'efforçaient, avec mille exclamations d'effroi, de hâter la marche de ces animaux. Ils étaient tellementsaisis de frayeur, qu'ils se jetèrent à l'eau dans un endroit où la rivière était peu profonde, tirèrent leurs bestiaux sur l'autre bord, et, comme s'ils avaient été poursuivis, se remirent à fuir dans la direction de Borgerhout.

Celte scène avait détourné un instant notre attention ; mais bientôt nous nous remîmes en route et approchâmes enfm dufoyerde l'incendie.

C'était à Zurenberg, entre Borgerhout et Berchem ; une grande ferme était loul en flammes : les obus et les bombes lancés par les Belges y avaient mis le feu. Déjà l'étable était entièrement consumée, et les corps à demi carbonisés d'une douzaine de vaches gisaient au milieu des tlé bris de toit de paille sous lesquels couvait encore l'élément destructeur.

Nous rencoiilràmes la quelques soldats liollandais occupés à détacher du corps des bestiaux tués par le feu, des land)eaux de chair r|u'ils dévoraient à belles dents. .Mon frère et moi, nous goûtâmes de ce mets peu appétissant, auquel nous trouvâmes ramertume du fiel et un affreux goùl de paille brûlée.

Comme j'avais l'air d'un enfant, et que mon frère était plus jeune que moi, les Hollandais nous laissèrent sans défiance à proximité de l'incendie. L'un d'eux nous donna néanmoins le conseil amical de quitter la place, parce (jue nous courions risque de la vie ; mais nous nous posâmes en héros et nous diMueurâmes, précisément parce (|u'<»n nous engageait à partir. De temps en temps, un obus tombait encore sur la ferme en feu. Nous entendions des milliers de coups de fusil; il était évident que les deux armées étaient aux |)rises; mais le véritable combat semblait engagé du côté de Berchem.

C'est à cette heure fatale que le jeune et béroï<pie comte Frédéric de Mérode tombait frappé dune blessure mortelle, dans les rangs des Belges...

In obus s'abattit dans un champ, non loin de nous, et s'enfonça à deux pieds environ dans le sol.

SOIVENIUS DE JEUNESSE.

A l'exemple des soldats hollandais, nous nous coiiclifimes par terre, attendant l'explosion du projectile. Assez longtemps après, les soldats se relevèrent, et j'entendis dire que la mèche de l'obus était éteinte. Nous nous approchâmes de l'endroit où il était tombé, et je le déterrai avec les mains.

La possession de l'obus me donna un orgueil extrême; le bras chargé du projectile meurtrier, je vins me planter devant les soldats hollandais, et je relevai la tète avec fierté, comme si chacun eût dû admirer ma bravoure. Les Hollandais sem" blèrent prêter peu d'attention à moi et à mon obus; le fusil chargé, ils se tenaient en ce moment derrière les murs fumants de la ferme, et paraissaient écouter avec inquiétude un bruit lointain qui semblait les effrayer.

Tout à coup, nous entendîmes le tambour battre la charge derrière un taillis assez éloigné, et immédiatement après, nous vîmes une troupe d'hommes vêtus de blouses bleues, se déployer à quelque distance : c'étaieni les Belges qui assaillaient par une vive fusillade cet avant-poste des Hollandais,

Nos soldats, trop peu nombreux pour faire résistance, abandonnèrent la ferme en toute hâte; en les voyant fuir, nous fûmes frappés d'effroi. Mon frère et moi, qui portais toujours l'obus sur le bras, nous nous éloignâmes de la ferme en courant de toutes nos forces, et nous apportâmes à Borgerhout la nouvelle de la victoire des Belges.

En effet, les Belges étaient sortis vainqueurs du combat de Berchem; les forces hollandaises s'étaient retirées dans les murs de la ville.

A midi, une partie des volontaires belges s'étaient déjà installés dans le faubourg et la commune de Borgerhout, avec des billets de logement. Nous reçûmes chez nous deux jeunes Bruxellois qui ne cessaient de s'extasier sur la délivrance probable du pays, et répétaient avec tant d'enthousiasme les mots de patrie, de liberté et d'indépendance, que leur parole inspirée m'arracha des larmes de sympathique admiration.

L'un d'eux n'avait pas deux ans déplus que moi. Lui aussi avait été sous-maître à Bruxelles, et la tournure de son esprit s'accordait assez avec le mien. Dès ce jour, il fut mon ami. Je le suivis partout; je demeurai à côté de lui, même quand il alla, non loin des remparts de la ville, se poster derrière une barricade et tirer sur les soldats hollandais, exposé à une grêle de biscaïens. Je ne le quittai pas jusqu'au moment où il revint avec moi au logis paternel.

Quand on voyait les Belges (ainsi les nommaiton) réunis en assez grand nombre, leurs rangs offraient un spectacle étrange et dont on ne peut aujourd'hui se faire une idée. L'uniforme adopté semblait se composer d'une blouse bleue garnie au

col et aux bras d'un étroit liséré rouge et d'une sorte de bonnet de police garni de fourure, dont la partie supérieure retombait en pointe. Les officiers et les sergents étaient reconnaissables au nœud de ruban tricolore qu'ils portaient au bras.

Toutefois, ceux qui étaient ainsi vêtus ne formaient pas la majorité; les autres portaient des habillements et des vêtements de toute espèce; au milieu de fracs, de vestes et de blouses grises, on voyait se détacher (.à et là l'uniforme d'un soldat hollandais sous le dolman d'un hussard, et chez les volontaires abondaient les chapeaux, les casquettes, les shakos, les colbacks et même les bonnets de coton à raies rouges.

Il en était de même de l'armement de ces hommes. Ceux à qui leurs ressources personnelles avaient permis de s'équiper à leur gré portaient infailliblement, la blouse bleue mentionnée plus haut, mais en toile fine, et te bonnet de police; des guêtres de cuir attachées par des boutons blancs enfermaient leurs jambes jusqu'au genou. Leurs armes étaient de magnifiqueo fusils de chasse à deux coups, ornés de ciselures; le sabre d'officier, à lame recourbée, à fourreau d'acier, traînait par derrière, et leur ceinture était garnie de deux grands pistolets à deux coups.

Plus de cinq cents étaient équipés de la sorte; les autres portaient pour la plupart des armes trouvées dans les casernes et les magasins hollandais, ou enlevées aux prisonniers de guerre et aux déserteurs. Un grand nombre n'avaient pour tout arme qu'un fusil de chasse rouillé et souvent sans chien, un sabre, une pique, une baïonnette, ou même un simple manche à balai.

Les hommes n'étaient pas d'origine moins diverse que les pièces de leur équipement : dans tout groupe de volontaires, quelque peu nombreux qu'il fût, on pouvait entendre les dialectes de toutes nos provinces, et même y reconnaître, à leur langage, des Français et des Allemands.

Partout où les volontaires se trouvaient réunis, ils chantaient sans relâche, et l'on entendait de loin monter dans les airs les refrains que leur inspirait leur humeur martiale. Souvent ils redisaient la Brabançonne, mais plus souvent encore la Parisienne, ce refrain de la dernière révolution française :

En avant, marclions Contre leurs canons, A travers le fer, le feu des bataillon' Courons à la victoire!

On entendait rarement la Marseillaise.

Tous étaient souillés et couverts de boue; ils semblaient tirer orcueil du mauvais état de leur costume, et se seraient bien gardés de faire dis-

SOUVENIUS DE JEUNESSE.

|»arallre la poudre i|iii noircissait leur visage. J'en vis môme quelques-uns se barbouiller les lèvres avec de la poudre luouilit'e pour se donner un aspiil plus redonlable.

Jamais les volontaires belges n'eussent pu, par leurs propres forces, pénétrer dans la place, solidement forlinée; mais, tandis i|u'ils làcliaient de loin {\e> { t>nps de Insil contre les remparts et perdaient inutilement quelques bommes sous la mitraille et les biscaïens liollandais, le peuple, dans Anvers même, était entré en in>urrecti(>n.

Le lenilemain matin, je me trouvais, avec mon ami le bruxellois, à Saint-Willibrord, non loin de la barricade élevée tout près de la ville, aux environs de la salle de danse appelée la l'uni iiie-d'or. l'rndant toute la nuit, on avait entendu retentir dans la ville une vive fusillade, et, en ce moment encore, elle continuait sans interruption.

J'avais iiii grand pistolet (jui avait jadis appartenu à un dragon français, et que j'avais pris à la maison. Je me trouvais au milieu des Belges; je parlais (le la liberté et de la patrie, comme si j'eusse pris part à tous les combats de Bruxelles, deWaelbem et de Berchem. Personne ne trouvait à y redire, parce qu'il était im|)ossible de; se connaître les uns les autres dans une réunion d bommes venant de toute part.

Un ollicier supérieur était sans doute logé chez mon ami JeanUebnt; car je voyais, à tout instant, des gens entrer et sortir avec des lettres, et enlin, lorsque la nouvelle se répandit i|ue les Anversois s'étaient rendus maîtres des deux portes de la ville, le signal de battre le rappel fut donné, à ce qu'il me sembla, de la demeure de Delaet.

Tous les Belges qui se trouvaient dans notre faubourg se réunirent précipitamment, et leur troupe en dés(»r«lre se mit en marcbe vers la ville, enseignes déployées. iMon ami le Bruxellois était un téméraire, si jamais il en fut; bien ipu» nous ne sussions pas encore comment nous serions reçus, il s'ellorçait de rester au premier rang, je ne le (|uitlai pas un instant, et, tenant d'une main fatiguée mon grand pistolet, je me mis à courir à côté de lui en poussant des cris de joie.

Lors(|ue nous arrivâmes au pont-levis, nous aperçûmes encore, vers la porte de Borgerhout, des soldats bollandais qui gagnaient la citadelle. Toutefois nou> priiétràmes dans la \ille san> rencontrer de résistance sérieuse, et nous y fumes accueillis [tar les acclamations des Anversois en armes, qui avaient forcé les Hollandais à la retraite.

A peu de distance de la porte, au coin de la rue dite Meitlrnhen/. stationnait un groupe de pauvres femmes qui criaient avec entbousiasmc :

— Vivent les Belges!

Elles semblaient ivres ou folles. L'une d elles,

laide et repoussante vieille, iiraj)erçut ; mon air d'extrême jeunesse lui inspira jirobablement un sentiment d'admiration ou de pitié, carelle s'élança \ers moi les bras tendus et en s'écriaiit :

— Ab ! mon eber petit Belge ! viens ici, mon enfant; il faut que je t'embrasse, quaml même le roi serait-là !

Elle se jeta à mon cou avec tant de vivacité et de brusquerie, que, cédant à celle accolade inattendue, je tombai en arrière sur le sol avec la vieille et me blessai à la lèle. Mon ami le Bruxellois cliassa celte vieille folle et m'aida à me remettre sur mes pieds.

En ce moment, on apporta du liant des remparts le corps inanimé d'une vivaiuiière boliandaise; le sang coulait emore en abondance sur ses vCteinents et le petit baril de genièvre, sus|)cndu à ses courroies, traînait derrière elle.

Celle femme était restée un peu en arrière, lors de la fuite des soldats bollandais; elle passait devant la porte au moment même où les volontaires coinmeiiçaient à la fraiicbir. Les premiers qui ra|terçuient ne voulurent pas faire feu sur une femme; mais la vivandière leur lit de la main un geste de mépris et de nnxiuerie. Un fusil la mi' en joue et la courai^eusc femme tomba : une balle lui avait traversé le cœur. La vue du cadavre nous arrêta un instant; puis je sui\is mon ami le Bruxellois du côté de la grande place, on tous les fusils lurent décliargésen signe de réjouissance, au milieu de cris et d'extlainalions (jiii détient toute descrij)li()n.

Mon ami me persuada ijue je devais tirer aussi, et, pour me mettre en étal de le faire, il cbargea mon grand pistolet, (|ni n'avait peut-être pas vu le feu depuis le temps de .Na|)oléon.

Il nit; le mil en main et m'enseigna comment je devais tenir le bras courbé, à cause du recul de l'arme. Je suivis ses instructions, et je hkbai bravement le coup. Comment la cbosc se passa, je l'ignore; mais le pistolet lit ententirc une forte détonation et me donna une telle secousse, (jue je me crus anéanti. Le coude et les épaules me faisaient lellemenl mal, (pie mon ami pensa éclater de rire en voyant ma piteuse ligure.

Cependant la douleur ne larda pas à se dissiper. Nous restâmes sur la place, aux environs de la grand'garde; les bourgeois apportèrent des vivres et de la boisson, et je puisai à la même marmite que mon ami.

Vers deux lieuies après midi, nous nous rendîmes à la place Verte, où l'on était en train de piller l'arsenal. Je vis une foule de gens en sortir comme un torrent : cliacun d'eux portait sur l'épaule un fusil neuf, et, comme la possession <ruii fusil élail mon plus vif désir, je priai le Uru.xellois d'entrer

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Je frappai, mais en vain. (Page 11.)

avec moi dans l'arsenal, pour essayer si je ne pourrais pas aussi m'y procurer une arme.

Après de longs efiorts, j'arrivai dans un magasin où se trouvaient empilées un grand nombre de caisses longues; je pris un fusil dans l'une d'elles. Pendant ce temps, mon ami disparut ,et, quelques recherches que je fisse dans l'arsenal, je ne parvins pas à le retrouver.

Je me postai à l'entrée de l'édifice, regardant avec anxiété la foule qui entrait et sortait, et, quand, après une heure d'attente, je n'eus pas revu mon ami, je fus sur le point de pleurer de chagrin. Le Bruxellois était mon courage, ma force; c'était lui qui faisait de moi un homme; après l'avoir perdu, j'étais redevenu un enfant, qui n'était pas même de taille à faire un soldat de la révolution.

Je remarquai seulement alors une particularité dans mon fusil, particularité qui se retrouvait chez tous ceux qui sortaient de l'arsenal ; les Hollandais,

avant de se retirer dans la citadelle, avaient emporté tous les chiens, de sorte qu'une foule de gens parcouraient la ville avec des armes à feu dont il leur était impossible de faire usage.

J'étais toujours devant l'arsenal, priant Dieu intérieurement de me faire retrouver le Bruxellois; j'entendis tout à coup le bruit sourd ot lointain du du canon, et bientôt après retentit, dans toute la ville, ce terrible cri d'alarme:

- — Le bombardement ! le bombardement !

En effet, lorsque les Belges, malgré un armistice qui avait été conclu, parurent aux approches de la citadelle, et voulurent s'emparer par surprise d'un arsenal situé à l'extrémité de la rue du Couvent et occupé par les Hollandais, le baron Chassé donna l'ordre de lancer sur la ville des bombes et des boulets rouges. Les nombreux bâtiments de guerre qui se trouvaient en rade dans l'Escaut, joignirent leur feu à celui de la citadelle et des forts,

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ilo telle sorte qu'AiivcMs se trouva assailli dans toutes les directions par une véritable pluie de |»ri)jt'rtili's destructeurs et de boinlies incendiaires.

Sans preniire }j;arde au dauijer, j'errai jusqu'au soir d'une rue à l'autre, visitant toutes les places et tous les manhés, mon lusil mutilé sur l'épaule, pour découvrir, s'il était possible, mon ami le Bruxellois. Je ne le retrouvait pas, et je ne l'ai jamais revu depuis, ce qui me porte a penser ([u'il aura été tué ce jour-là, soit sur le quai, soit dans la rue du Couvent.

A onze du soir, j'étais sur la jj'rande place, jjrès du corps de garde central. Le bombardement avait atteint son plus haut deirré d'intensité; la ville tremblaitjusqu'en ses londemeut sous le relenlissetJient du formidable feu des vaisseaux deguerre... Ihi sein de la citadelle, d'innombrables bombes s'élevaient dans les airs, décrivaient leiitemenl leur courbe dans l'espace et venaient éclater sur une place ou l'autre, en tuant ou détruisant tout autour d'elles. De temps en temps, le morne silence des rues était troublé parle ricochet d'un projectile qui suivait une épouvantable explosion, et toutes les vitres tombaient en pièces par la violence de la secousse.

L'entrepôt royal, où se trouvaient entassées des marchandises de tous les pays, pour une valeur de plusieurs millions, était tout en feu; ranti(|ue église de Saint-Michel fut aussi dévorée par l'incendie; des llammes gigantesques ondoyaient jusqu'au sommet des tours, comme une mer ardente dont les vagues d'un rouge sanglant auraient été fouettées par un vent lurieux. Des nuées d'étincelles et d'énormes^débriscnnammés s'élançaient comme un torrent.du sein de ce volcan, où d'incalculables richesses venues de tous les points du monde se consumaient au milieu des formidables niugissementsde l'incendie. Le ciel était sanglant; dans les mes désertes, nu pouvait tout distinguer sous les reflets fauves et sinistres île la llamnie. La ville entière semblait vouée à une destruction cei laine !

Kn ce moment, un officier vint crier à la grand'g.'inle :

— Des hommes de bonne volonté!

C'était l'appel usité toutes les fois qu'on avait besoin de bras pour accomplir une tâche ou porter secours quobin.-'part. Ilicn n'étaitencore organisé, et chacun agissait à sa guise.

L'officier dit qu'il se trouvait, derrière l'hôtel de ville, trois caissons de poudre qu'il lallail né- CPssairemenlVonduire hors de la ville, si l'on ne voulailjfs voir sauter d'un instant à l'autre.

Je m'oiïris avec quelques autres cl „ous nous mime- à e-corter les caissons confiés à notre garde.

iNous arrivâmes sans encombre jusqnnux envi--

I rons de la porte de Dorgerhoul; mais là, il nous lut impossible de nous ouvrir un passage à travers la foule é|»ouvantée cjui, criant, gémissant, se lamentant, priait et suppliait (|u'on lui permit de sortir de la ville. A litre de soldat armé, je pus percer les rangs épais du peuple et me rapprocher de la porte jiour voir ce dont il s'agissait. Là, un spectacle que je n'oublierai jamais frappa mes yeux. Je vis des mères portant des enfants malades, de vieilles femmes décréi)iles, des vieillards, des enfants, tous à genoux, tendant des mains suppliantes et, les yeux pleins de larmes, conjurant la garde de leur ouvrir la porte. Ils offraient tout ce qu'ils avaient d'or et d'argent et jetaient de temps en temps un regard plein d'effroi et d'horreur vers la ville, d'où les lueurs sanglantes de l'incendie venaient frapper leurs yeux.

On en laissa sortir quebiues-uns en ma présence; mais, lorsque, sur la demande de notre officier, la porte ''ul complètement ouverte pour laisser passer les caissons, mille cris de joie s'élevèrent dans la foule, et tous, hommes, femmes, enfants, malades et impotents, se précipitèrent à travers la porte en remerciant Dieu. Comment personne ne fut écrasé sous nos caissons, j'ai peine à le comprendre; car, pour ne pas être repoussés par la garde, une foule de fugitifs se glissèrent en rampant sur les mains au milieu des pieds des chevaux. Pour donner une idée de la terreur (jui s'était emparée des habitants, je veux citer en passant un fait dont les témoins vivent encore. Chez un tonnelier de la longue rue Neuve, les gens de la maison s'ét;iient réfugiés dans la cave pendant le bombardement. Tout à coup un obus ou une bombe tomba non loin de là, dans la rue des Frères-Celliles et abattit une cheminée. Le bruit des pierres qui s'écroulaient sur les toits épouvanta tellement ces gens cachés sous terre, qu'ils quittèrent la cave en toute hâte, la fermèrent, fr.inchirenl la porte de la ville, et marchèrent (iévreusement jx'ndant plusieurs heures avant d'oser se croire en sûreté. Sans s'en apercevoir, ils avaient abandonné et enfermé dans la cave un octogénaire, cliel de la famille. Quarante-huit heures s'écoulèrent avant que le pauvre homme fut délivre de sa jtrison par des passants (|ui avaient entendu ses cris de détresse.

Une fois sortis de l;i ville, nous traversâmes le faubourg avec nos caissons et nous les cctuduisîmes jusqu'à une plaine qui porte le nom de plaine de Dorgerhoul, où nous les installâmes entre une petite auberge et un gigantesque moulin de pierre. Nous fumes .ippelés dans l'auberge pour recevoir chacun notre numéro et régler les tours de garde. Sur une dem.inile de l'officier (|ui nous commandait,je hasardai une timide observation au sujet des chemins tpii aboutissaient au lieu (|ne nous occu-

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pions. Un des volontaires — je crois que c'était un Anversois — me jeta un regard dédaigneux, et s'écria en frappant le sol de la crosse de son fusil :

— Que dit ce blanc-bec? Je ne veux pas mouler la garde avec des enfants, moi!

Et, m'enlevant mon fusil au milieu des éclats de rire des spectateurs, il ajouta :

— Retourne à la maison, mon petit bonhomme, et va demander le sein à la mère !

Sans répondre un mot à celle humiliante plaisanterie, je quittai le corps de garde, le corps brisé. Si j'eusse eu la hardiesse de répliquer au railleur et de faire valoir mon droit de combattre pour la patrie, on m'eût probablement respecté en me donnant raison. Mais il était alors dans ma nature de céder toujours devânlV homme, dès qu'il se posait vis-à-vis de moi, la menace à la bouche. Je pouvais braver le feu, le canon, tous les dangers; je ne redoutais que Vliommc, en qui je voyais un être supérieur devant lequel je devais m'incliner. Ce sentiment datait de mon enfance et tenait sans doute à ce que ma force physique était restée trop au-dessous des désirs et des aspirations de mon âme.

Le cœur gros de chagrin et de confusion, gémissant sur la perte de mon ami le Bruxellois, je regagnai lentement la demeure paternelle, que je trouvai toute remplie de fugitifs. Dans toutes les chambres, des literies étaient étendues au milieu des boites de paille. Une trentaine d'habitants de la ville étaient venus demander l'hospitalité chez nous. 11 en était de même dans toutes les maisons, les étables et les granges aux alentours d'Anvers ; les villages, dans un rayon de cinq lieues, regorgeaient de familles anversoises. Mon père m'adressa une sévère remontrance pour être resté si longtemps hors de la maison paternelle; mais, quand je racontai, en présence de nos hôtes étrangers, ce que j'avais fait et vu, sa colère se calma, et il trouva bien que j'eusse montré tant d'intrépidité.

Le bombardement avait été suspendu le même jour, à la suite d'un armistice dont le baron Chassé lui-même avait fixé les conditions. La principale stipulation était que les Hollandais resteraient en pleine et tranquille possession de la citadelle, des vaisseaux et des forts, y compris la Tète-de-Flandre au delà de l'Escaut, tant que l'armistice ne serait pas dénoncé par l'une des deux parties.

Le lendemain, j'étais extrêmement triste, mille idées étranges me passaient par la tête : je rêvais d'éclatants faits d'armes et de gloire militaire. Parfois je me voyais moi-même en présence de l'ennemi, au moment où l'on en venait aux mains; je brandissais mon épèe et, m'élançant, j'invitais mes compagnons à faire preuve d'héroïsme. Grâce à mon intrépide bravoure et à mon éloquence,

l'ennemi était battu et chacun dans l'armée belge, admirait le frêle jeune homme qui avait montre tant de valeur. Après ce beau rêve, venait le désenchantement. Le héros imaginaire se souvenait que, la veille même, il s'était laissé désarmer sans résistance, et qu'on lui avait dit ironiquement de retourner auprès de sa mère. Alors, je me dis très sérieusement que la valeur de l'homme dépend souvent de l'époque où il est né; car, si je fusse né dix ans plus tôt, personne ne m'eut contesté la qualité d'homme, et j'eusse pu éprouver si vraiment une âme de héros faisait battre mon cœur. Le résultat de ces réflexions fut que j'allai me contempler dans une glace en donnant à mon vidage un air aussi grave et aussi martial que possible. Je dus reconnaître moi-même qu'extérieurement j'avais encore beaucoup de l'enfant, el, frappant du pied avec dépit, je déplorai le malheur dêîre si petit.

Cependant les idées de gloire militaire se réveillaient toujours dans ma tête; j'avais été homme pendant un jour entier; ce souvenir était trop séduisant pour ne pas exercer sans cesse sur moi une irrésistible attraction. Dès le jour même, je déclarai à mon père que je voulais être soldat, afin de combattre pour la liberté et la patrie; il s'efforça de me faire comprendre que j'étais encore trop jeune ;mais je persistai dans mon projet. Il est probable qu'il ne croyait pas à ma résolution, car il me quitta avec un sourire incrédule et moqueur, qui suffisait pour me décourager et faire évanouir en fumée mes rêves belliqueux.

Pendant quatre jours encore, je demeurai indécis, errant à l'aventure, jetant un regard d'envie et de désir sur les Belges qui traversaient notre faubourg pour se rendre aux frontières hollandaises. On m'avait fait dire de me rendre chez M. Delin, pour aider à remettre en état l'école, qui, grâce au bombardement se trouvait toute bouleversée.

Il était une heure très avancée de l'après diner', quand je quittai l'école, et, tout rêveur, je me rendis à la grande place et à la place Verte dans l'espoir de voir les Belges. Sur cette dernière place, j'aperçus une maison dont une fenêtre portait cette inscription en grandes leltres : Burcmi d'engagement. Je demeurai, pendant une bonne demi-heure, immobile, l'œil fixé sur cette maison. Une indéfinissable émotion s'était emparée de moi. Ma poitrine se gunllait, mon cœur battait tumultueusement, mes joues étaient brûlantes. L ne lutte fébrile s'engagea en moi. Je pouvais être soldat, et acquérir par là le droit incontestable de de prendre les armes pour la liljerté; mais mon

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