I. On iline à luiili en l'icuulrc
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jii're \ consenlirail-il ? Drjù je le voyais tievaiit moi; son reizard st'vère m'ùlait toul ooura},'e ; sa parole reiloutable me Taisait tieinijler. .. Fuis jf me rappelais avec tristesse toutes les blessures qu avait values à mou cn-ur mou humble condition ; je songeais avec anxiétf (|ue mon ccole allait se rouvrir... En même temps, mon Ame, ivre de liberté, rêvait la gloire et les actions hcroiqucs. Me> appréhensions céilérent enliu à la puissance niagi(|ne île l'émolion (|ni me dominait, et j'entrai, toul frémissant, dans le bureau.
(Juatre ou cinq olliciers, parmi lesijuels se trouvait un capitaine du nom de Fichauv étaient assis devant uu pu|)ilre. Sur ma demande, on me lit signer un engagement de deux ans qui, (|ualre mois plus lard, lut échangé contre un de ciinj ans. J'avais alors ilix-sept ou di.v-buit ans.
Je reçus un billet de logement qui m'assignait comme gile la demeure de M. Van Eilborn, sur le l'elit-.Marché ; je n'y trouvai qu'un domesticine et une servante. Je demandai une plume et du papier, et me mis à écrire à mon père; je lui dis que j'avais sigm'î un engagementde deux années comme Nu^ontaire au service de la Belgique ; je le priai de me pardonner dans le cas ou la détermination ijue j'avais prise lui déplairait. Je terminai par un allectuenx adieu, en lui annonrant que le lendemain à midi je partais pour la rr(Mitière avec une loule d'autres volontaires.
Après avoir passé une nuit sans repos, je me levai au j)oint du jour. Je possédais une pièce d'or dont un de ceux qui avaient cherché un reluge chez mon père m'avait fait présent. Moyennant cet argent, j'achetai à un Itelge un vieux sabre sans fourreau et une giberne sans bandoulière ; je suspendis celle-ci sur mon épaule avec une corde, et une étroite courroie assura le sabre à mon cùté. Ainsi équipé, je me misa parcourir la ville en tous sens, la tète haute, et le cii-ur plein d'un joyeux orgueil. In pareil accoutrement n'avait, à celle épo(|ne, rien de ridicule ; on voyait courir par les rues une foule de gens qui n'avaient (|u'un grand couteau ou uu shako hollandais pour prouver qu'ils étaient entrés au service de la patrie.
.Ma qualité de soldat légalement engagé, qnalité qm- per.sonne ne pouvait me contester, me dnn-
I uait beaucoup d'aplomb, et, (|uand dix heures sonnèrent, j'allai bravement, sur la place Verte ^ me mettre dans les rangs des volontaires qui,
j ainsi que moi, devaient être incorporés dans les
. nouvelles compagnies, et partir, quelques heures
' après, pour la fiunlièie.
l'endant qu on faisait l'appel, une vive frayeur me saisit soudain ; à qneb|iie distance de là, mon père arpentait la place du haut en bas, tournant
la tète de tout cùté pour me découvrir. Je voyais, à la sévérité de son regard et au |)li qui contractait sa lèvre, qu'il était lort irrité. J'espérais, en me faisant aussi petit que possible, échapper à son d'il in(|uisitenr, quand tout à coup on appela mon nom. Mon père l'avait entendu et marcha droit vers moi. Il me saisit par l'oreille, comme si je n'eusse pasélé soldat, m'attira hors des rangs, à la vue de mes compagnons, et me dit d'un ton impératif :
— Allons, sui.s-moi!
Je crus mourir de honte ; mais j'étais si accoutumé à respecter mon |)ère, (|ue, la tête basse, je marchai avec lui jusqu'au palais de justice. Là, il s'arrêta et se mit à me reprocher amèrement, et à hante voix, ce (ju'il appelait mon évasion de la maison paternelle. Il assurait que l'engagement que j'avais signé n'était pas valable et voulait absolument m'emmener avec lui: cependant mes supplications parurent enfin le vaincre. Ses idées changèrent soudain de cours.
— Ce n'est donc pas un coup de tète, me demanda-l-il; ce (|ue tu as fait est le résultat d'une mùrerédexion? Kh bien, va te battre pour ton pays. La vie de soldat te fera peut-être du bien et chasse la de ton cerveau les songes creux qui t'empécheiil de devenir un homme. Viens avec moi, je vais tacheter une blouse et un bonnet de police, pour (jue lu ressembles du moins à tes camarades.
Celle fois, mon père agit avec douceur envers moi; il m'acheta une blouse en fine toile, garnie de lisérés rouges, un beau bonnet de police et un ceinturon laqué.
Tandis qu'on était toujours occupé, sur la place Verte, à former les nouvelles compagnies, je me promenais de long en large avec mon père. Il m'expli(|uait ce que c'était que la vie de soldat, et s'efforeail de m'aguerrir d'avance contr»' les mille contrariétés que je rencontrerais. Il me dit entre autres choses :
— Vois-tu, des caractères comme le tien ne sont pas faits pour la vie militaire : tu es trop sensible. Une bonne parole le rend conlenl, mais aussi un nuit dur te lait |)rotondénienl malheureux. S'il l'arrivé quelque désagrément, lu tournes et retournes la chose dans lu tête pendant plusieurs jouis et, grâce à les rêveries déraisonnables, In exagères toul. Il f.iul le défaire de celle mauvaise habitude et prendre ton parti de l'apiiarenle rudesse que lurencontreraschezles camarades et tes .su|)èrienrs. l'ersnade-loi d'avance que les soldats et les of(i( iers même ont recours aux mots les plus énergiques pour ex|)rimer les choses les plus ordinaires. Si tu perds cela de vue, dix fois pour
I une tu le sentiras blessé, humilié; |lu seras son-
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geur et triste. Il est temps que tu deviennes homme, puisque tu veux agir en iiomme
Un roulement de tambour coupa court aux sages conseils de mon père ; les volontaires allaient partir.
Lorsque mon père me serra dans ses bras au moment du départ, il murmura encore :
— Henri, souviens-toi toujours de ce proverbe : a Chacun est le (ils de ses œuvres. » A partir de ce moment, ton sort est entre tes mains ; ton avenir sera ce que tu le feras toi-même.
Il avait les yeux pleins de larmes; je pleurais et sanglotais, et je ne sentis pour ainsi dire pas sa dernière poignée de main.
La pensée de le suivre et de renoncer à la vie militaire surgit en moi ; mais les tambours se mirent à battre, et je vis les compagnies s'ébranler pour le départ. Les joues encore humides de larmes, je courus à mon rang, et, un instant après, j'étais en route pour la frontière.
INous séjournâmes pendant quelques jours à Oostmalle, à quelques lieues d'Anvers. Mon père vint m'y voir, dans le but de me gagner la bienveillante protection de mes officiers. Il demeura longtemps avec le capitaine de notre compagnie, qui était Français, parla probablement avec lui du temps de Napoléon, des héroïques faits d'armes des armées françaises et des désastres de la marine impériale; car, lorsque, après avoir reconduit mon père à quelque distance, je revins
Oostmalle, le capitaine me frappa amicalement sur l'épaule en me disant :
— Votre père a servi le grand homme ; c'est un vieux loup de mer qui a versé son sang pour la patrie. Gela suffit pour que je vienne en aide à son fils chaque fois que je le pourrai : le brave homme n'avait pas besoin de me faire de si pressantes recommandations. Je vous fais caporal ; plus tard, nous verrons ce que je puis encore faire pour vous. En attendant, tâchez de devenir un peu soldat, et surtout ne perdez pas courage ; je me souviendrai des paroles de votre père et ferai pour vous tout ce qui dépendra de moi.
Six semaines après (30 novembre 1830), étant à Turnhout, je fus nommé fourrier. Le titre de sousofficier, que j'acquérais par là, résoima à mon oreille comme l'heureux présage d'une brillante carrière, et j'écrivis à mon père que je remerciais Dieu de m'avoir non seulement inspiré l'idée de me faire soldat, mais encore accordé la résolution nécessaire pour mettre mon projet à exécution.
Si je me trouvais si satisfait au milieu de mes
rudes compagnons, et si je n'avais pas à souffrir trop d'humiliation, je le devais à l'officier qui commandait ma compagnie. Il se nommait Smith et était, disait-on, entré au service dès l'âge de seize ans, dans la jeune garde de Napoléon. 11 était de haute taille, bien fait, habile dans l'art de l'escrime aussi bien au sabre qu'à l'épée, chatouilleux sur le point d'honneur, courageux jusqu'à l'extravagance, d'un caractère gai et aimant, toujours prêt à dire le mot pour rire. Avec cela, il avait un excellent.cœur et était incapable de faire du mal à qui que ce fût ou de chagriner personne avec intention. En un mot, c'était le véritable type du soldat français, tel que la poésie nous le peint toujours et que la réalité nous le présente quelquefois.
Il m'avait pris visiblement sous sa protection, et veillait, avec une sollicitude toute paternelle et un véritable dévouement sur son petit fourrier, ainsi qu'il me nommait toujours. C'est à lui que je devais ma rapide élévation à ce grade.
Mes camarades, les sous-officiers de la troisième compagnie du troisième bataillon des chasseurs Niellon, étaient aussi de bons enfants, et l'on eût dit, à leur conduite envers moi, qu'ils s'étaient ligués pour garder leur /letit fourrier de toute mésaventure. Mon père leur avait aussi parlé à Oostmalle. Parmi mes protecteurs et mes collègues se trouvait le sergent-major Collette, de Bruxelles, et un sergent de Liège, nommé Deguée, qui m'appelait en riant son fils, et de fait, il me portait une affection si sincère et si profonde, qu'il n'eût pas hésité à tirer son sabre pour venger la moindre offense, si l'on eût osé m'en faire une.
Ainsi entouré d'excellents amis, je ne m'aperçus du passage de la vie civile à la vie militaire qu'à l'indépendance absolue dont nous jomissions. Les volontaires sans engagement, qui formaient l'immense majorité de notre régiment, montraient la plus grande répugnance pour toute subordination et défendaient leur liberté personnelle contre la moindre apparence de discipline. Ils retournaient chez eux pendant autant de jours qu'il leur plaisait et rentraient dans les rangs sans qu'on osât les punir. Les officiers n'avaient pas encore de titre régulier; la conservation de leur position dépendait du bon vouloir des hommes qu'ils avaient sous leur commandement. II résultait de là que chacun agissait selon son bon plaisir, et que tout le régiment ne se composait que de citoyens libres et ne reconnaissant aucune loi militaire. Nous n'avions pas d'uniforme, et nous ne nous exercions pas au maniement des armes. Celui qui paraissait à l'appel deux fois par jour était un homme zélé, et pouvait dire qu'il avait rempli tous ses devoirs. Un bon nombre passaient le reste du temps dans les caba- I rets ; les autres restaient chez les bourgeois ou les
SOI vii.Miis i»K ji:r.\E.ssE.
Paysans où ils se trouvaient en quartier, et, coniine le patriotisme des Campinois lour inspirait beaucoup (Je syinpatliie pour les Belges, ceux-ci rtaienl consiiléri's et traités comme de véritables membres de la famille.
Les volontaires, (|ui avaient piis de leur i;énéral le nom de rhasscurs yii'llon, restèrent inactifs à Tiirnliout ou dans les villajies avoisinants jus(|u a la lin du mois de décembre. A celle époque, nous nous mimes en roule, par un temps neigeux, vers le Limbourg, afin, à ce qu'on nous dit, d'y attendre l'ennemi, qui avait rintention de faire occuper, parquelques troupes venues de la forteresse de Maèslriclit, les bruyères (jui touchenl aux frontières de Hollande.
Quoi qu'il en fût, on nous lit arrêter, vers le soir, dans une immense plaine rjue couvrait un pied de neige au moins. Le vent avait tourné à l'est et était tellement glacial, que, pour ne point laisser geler nos oreilles nous les couvrions de nos mains.
Ordre nous fut donné de passer en cet endroit la nuit au bivac. Cela signifiait que nous pouvions nous coucher dans la neige si nous ne préférions nous récliauller jus(iu'au malin, en frappant la lerre du pied ou en nous battant les lianes. Notre surprise fut grande, la mienne surtout. Je n'apercevais rien autour de moi (|ue l'immense plaine dont la monotone blancheur fatiguait la vue. D'un côté seulement, à un quart de lieue de distance, l'horizon était borné par un bois de sapins, derrière le(|uel surgissait, a une lieue au delà au moins, le clocher d'un village : celait Balen, sur les frontières de la province de Limbourg.
.Nous n'avions rien mangé depuis notre départ de Turnhout. Comme les Helges, depuis la révolution, avaient toujours été en (luartier chez les bourgeois ou les paysans, le >ervice des vivres n'était pas organisé dans l'armée, d'où il résultait que nous avions en perspective un jeune forcé. .Aussitôt que les plus déterminés d'entre nous eurent compris la situation, ils avisèrent au moyen de se procurer du leu et des provisions. On organisa des corvées pour aller chercher du bois dans la pépinière voisine. A peine s'était-il écoulé une demi-heure, que des centaines d'hommes revenaient \ers le bi\ac, en traînant chacun un jeune sapin à la nmorque. On alluma pour cha»iue compagnie un feu qui, grandissant par ilegré, lança vers le ciel .ses llammes, avant même (|ue la nuit fût descendue sur la bruyère. Celle premirre nuit pas.sée au bivac (il sur moi une profonde impression; oublieux du froid, je passai plnsieur> heures à contempler, dans un muel élonnemenl, l'étrange et fantasliijue specticle qui se déployait sous mes veux. Dix-huit
feux, s'élançanl dans les airs du sein des sapins amoncelés, s'étendaient en ligne sur la plaine, audessus de nos télés, le ciel s'empourprait; la neige même semblait prendre feu, tandis que les llammes dansaient capricieusement; les rellets ardents d'une sanglante lumière ondoyaient sur la bruyère, tantôt avec des tons fauves et rougeàtres, si bien qu'on eût cru voir les vagues impétueuses d'une mer de feu envahir la plaine endormie sous la neige... A cha(iue scintillement, on voyait comme un essaim de démons s'agiter autour du feu, et les volontaires se détacher comme des ombres noires sur un fond rouge, aller cl venir, jeter de nouveaux arbies sur le foyer ou l'aviver en secouant violemment les troncs déjà embrasés. Alors des nuées de brûlantes étincelles montaient vers le ciel et s'étendaient sur le camp comme un immense feu d'artifice. .Au milieu du silence monotone (|ui régnait sur la plaine, on entendait le craquement des sapins que les llammes dévoraient comme de minces rameaux. A travers ce bruit dominant, [lerçait par inlervalle la voix des volontaires qui s'appelaient les uns les autres par leur nom; parfois aussi s'élevait au loin le refrain : En tirant, maiclions ! Le cri de détresse d'un porc qu'on égorgeait se mêlait aux mugissements plaintifs d'une vache enlevée par nos maraudeurs ou nos pourvoyeurs, dans (|uel(|ue hameau voisin.
Près de moi, un veau fui sacrifié à coups de sabre et ilépecé en un instant. Un sergent me mit dans la main un lambeau de chair, et, suivant l'exemple de mes camarades, je me mis à le faire rôtir devant le gigantesijue foyer. L'ardeur du feu nous contraignant à nous tenir à distance, nous pi(|uions la viande au bout de la baïonnette du fusil et la tenions au-dessus de la llannue. Huand la surface extérieure était suffisamment rôtie, nous la mangions à belles dents, et nous répétions ensuite la même opération jusqu'à ce ([u'il ne restât plus rien.
Nous demeurâmes sur pied presque toute la nuit; mais, vers le malin, nous fûmes pris d'un irrésistible besoin de sommeil. Heaucoup d'entre nous s'étendirent, à quatre ou cinq pas i\\i feu, sur le sol glacé, et s'y endormirenl aussi parfaitement que sur un excellent lit de plumes.
Je n'avais sur le corps que ma blouse de toile par-dessus une mince veste de drap noir. Abattu par le froid, je regardais autour de moi. Mon visage et ma jioitrine étaient brûlants, grâce à l'ardeur du feu, tandis (|iii- mon dos, exposé à la violence du vent d'e.^l, riait pour ainsi dire glacé, l'eu à peu ma tète >'alourdit; je me couchai sur le sol, continuai de regarder les flanïuies pendant cpielques instants, et finis par tomber dans un profond sommeil. Quand, deux heures plus tard, je me ré-
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veillai et voulus melever, cela me fui impossible. Ou avait laissé le feu s'éteindre, et l'eau qu'avait produite la fonte de la neige s'était congelée sous moi. On dut littéralement détacher ma blouse de la terre à coups de sabre pour que je pusse me mettre sur pied. Je tremblais de froid; mes membres étaient engourdis : j'étais pâle comme un mort et tout à fait anéanti. Nous demeurâmes ainsi campés dans la neige, autour de grands feux, sans autres vivres que ceux que nous procurait la maraude, pendant trois jours et trois nuits. Dès le second jour, l'étrange spectacle que j'ai décrit avait perdu pour moi tout son attrait; mes mouvements étaient lents, et je ressentais comme les symptômes avantcoureurs d'une maladie. Mes amis de la compagnie s'en aperçurent ; ils prodiguèrent -àupetit fourrier les soins les plus affectueux, et apportèrent même une boite de foin pour lui servir de couche. Le troisième jour, mon état empira. J'étais blotti derrière des troncs de sapin qu'on avait élevés comme une barrière contre le vent. Je songeais à mon père, à la vie que je menais à l'ermitage, à mon frère, à tout ce que j'aimais sur la terre...
Le sergent Deguée, mon excellent protecteur, voulut me conduire au médecin du régiment, afin d'en obtenir un ordre qui m'envoyât en quartier à Balen; mais ma fierté fut si profondément blessée de l'idée de céder devant une épreuve à laquelle résistaient la plupart de mes compagnons, que la honte de me trouver si faible me fit souiïrir plus encore que mon indisposition. Je m'étais cru un homme, et je succombais, comme un enfant, sous le froid et la privation de la nourriture accoutumée. J'engageai mes amis à ne plus s'inquiéter de moi ; je leur dis que le malaise dont je souffrais ne tarderait pas à se passer, et leur débitai mille autres protestations, dernières tentatives de lutte contre un mal qui devait finir par triompher de moi.
Dans l'après-dîner, des chariots chargés de vivres étaient enfin arrivés au bivac, et je fus appelé, en qualité de fourrier, à accompagner les hommes de corvée qui devaient les décharger. Bien que la fièvre me donnât d'affreux frissons et me permît à peine de me tenir debout, bien que je souffrisse d'un horrible mal de tète, je me mis en avant et me montrai prêt à remplir mon service; mais le capitaine Smith ne voulut pas le permettre, et courut chercher lui-même le médecin du bataillon. Celui-ci me donna un billet avec lequel je devais me rendre à Balen. Le bourgmestre, sur la présentation de ce billet, me mettrait en logement dans une maison du village.
Mes yeux se remplirent de larmes, en lisant sur la physionomie de mes amis la profonde com-
misération que leur inspirait mon triste état. Le sergent-major Colette et le sergent Deguée me forcèrent à accepter quelque argent; un caporal de Verviers, nommé Fabry, fourra une flèche de lird fumé dans mon sac; car, disait-il, il n'y avait plus rien à trouver à une lieue à la ronde, et un peu de viande pouvait m'étre de quelque utilité.
Comblé de vœux pour mon prom.pt rétablissement et de mille preuves d'amitié, je me mis en route pour le village de Balen. Je cheminais lentement et me reposais souvent, et la lassitude se joignant aux frissons de la fièvre, je me trouvai enfin tellement épuisé, que je laissais mes doigts se geler pour ainsi dire sur mon fusil, sans avoir la force de faire passer la pesante arme d'une épaule à l'autre.
La nuit était venue lorsque j'atteignis le village de Balen, en me traînant péniblement. Les maisons étaient closes et je n'aperçus pas un habitant dans les rues; seulement, des volontaires qui s'étaient échappés du bivac rôdaient à l'aventure, et, en poussant des cris, heurtaient aux portes avec la crosse de leurs fusils pour se les faire ouvrir. On m'indiqua la maison du bourgmestre; j'y frappai, mais en vain; on n'ouvrait pas. Enfin on me répondit d'une fenêtre du haut, qu'il n'y avait plus de logement dans le village, et que, d'ailleurs, le général lui-môme avait défendu d'y héberger un seul Belge.
Je restai un instant anéanti, et peut-être me serais-je affaissé sur le seuil de la porte du bourmestre; mais la fièvre et le mal de tête avaient diminué, et mon estomac criait famine. Surexcité par le besoin, je frappai successivement à la porte des maisons où je voyais encore de la lumière; de la plupart je ne reçus pas de réponse; les autres étaient remplies de volontaires qui juraient et maugréaient, en assurant qu'ils ne permettraient d'entrer à âme qui vive.
Le désespoir s'empara de mon cœur. A bout de forces, épuisé de fatigue, presque mourant de faim, j'allai jusqu'aux dernières maisons du village; partout je demandai en vain qu'on me laissât entrer... L'énergie nécessaire pour mettre une porte en pièces et contraindre les gens à me recevoir, me manquait d'ailleurs tout à fait.
Tout à coup j'aperçus au loin, dans la campagne, une petite lumière! on rira peut-être, mais, ainsi que dans le PetitPoucet et dans d'autres contes populaires de la Flandre, cette petite lumière brilla à mes yeux comme l'étoile de l'espérance. Je marchai droit vers elle et mis à l'atteindre cinq ou six fois autant de temps que je m'y étais attendu. C'était une petite hutte d'argile, construite au bord du chemin de Piolaer. Je frappai et l'on m'ouvrit sur-le-champ. Un cri d'effroi échappa aux habi-
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taiils quand ils me virent entrer, le lusil h la main, et ils se mirent à me dire, d'une voix pleine de désolation, (ju'ils ne possédaient plus rien. On leur avait pris leurs poules et leur unique chèvre; les Bel-ics avaient même enlevé leur dernier pain. Je leur dis (jue j'étais malade; je racontai en peu de mots comment j'avais vainement imploré au villa.::e un i,M'te pour la nuit, et je Unis par les prier de me donner une petite place dans la chaumière jusqu'au lendemain malin. Ma jeunesse et l'accent plaintif de ma voix touchèrent les honnes gens; ils m'indi(|uèrent une chaise jirès du feu qui couvait sous la cendre, m'aidèrent tous ensemhle à déharrasser mes épaules de mon sac, et me dirent, en nie prodiguant des marques de sympathie et de compassion, que leur maisonnette était toute à mon service. Ils ne pouvaient me donner un lit; mais il y avait du foin au-dessus de l'étable de la chèvre, et le maître du logis aviserait à ce que je n'eusse pas à scuilfrir du froid. Il n'y avait d'autres vivres dans la maison qu'un pain de seigle tout noir qu'on avait pu soustraire aux perquisitions des volontaires : on me dit que je pouvais prendre de ce pain autant que je voudrais.
La cliaumière avait pour habitants un paysan, sa femme et leur lille : celle-ci avait environ dixsept ans; elle plaignait à haute voix le pauvre Delije, et me contemplait avec une si aiïectueusc pitié, que son doux regard suffit à verser la consolation dans mon cœur, et m'arracha à mon abattement.
Je voulus donner de l'argent à ces gens; mais l'homme et la femme repoussèrent mon offre en me disant que, s'ils pouvaient, avec la sonime que je leur présentais, se procurer quchjue chose qui put m'élre utile, ils l'accepteraient, mais qu'il était impossible île rien trouver dans la commune pour or ni pour argent. Alors seulement je me souvins (|ue le caporal Fabry avait mis dans mon sac un morceau de porc. Je me hâtai d'en couper une tranche; la poêle fut mise au feu, et, peu d'instants après, j'étais à table avec mes nouveaux hôtes. Je parlais de mes parents, de ma vie antérieure et de ma mésaventure an hivac. Avant d'aller me livrer au repos, nous étions tous les quatre aussi bons amis, cl nous nous connaissions aussi bien que si, depuis mon enfance, j'eusse fait partie de la famille.
L'homme me conduisit au-dessus de la petite Stable, creusa un trou dans le foin, m'y fil courber, me mil sur le coi [ts et sur les pieds une bonne CMUveiture, é^jalement de foin, et me souhaita une bonne nuit. Ilicntôt une douce cbalcui- |)énélra mes membres, et avec elle une nouvelle vie ranima mon cœur. Il me semblait ({u'un roi couché .sur le plus mou duvet n<* pouvait goûter un
repos aussi parfait, aussi réparateur, que le pauvre soldat étendu sur le foin hospitalier de l'humble étable. Plein d'une vive reconnaissance, je remerciai Dieu de sa bonté, et, bercé par milles joyeuses pensées, je tombai dans un sommeil voluptueux.
Le matin, on ne m'appela pas; il faisait jour depuis longtemps (juand je m'Jveillai -le moimême. Lorsque je descendis, je trouvai le café sur la table, et les bonnes gens qui m'avaient attendu |)our déjeuner. Mon regard tomba sur la jeune lille; elle m'adressa un sourire si candide et si affectueux en même temps, que je penchai la téic et sentis la rougeur me monter au front.
Vers midi survint un officier accoin|)agné d'un nombreux détachement, et chargé de faire une perquisition dans toutes les maisons, et de ramener les volontaires au bivac. Le billet du docteur nie sauva de l'expulsion. La lièvre me reprit au commencement de la soirée, mais avec moins d'intensité, et, après trois accès qui allèrent toujours diminuant, je fus tout à fait guéri.
Je demeurai environ dix jours dans la chaumière le plus souvent assis auprèsdu feu,sousle manteau de la cheminée; et, absorbé dans une silencieuse et profonde préoccn|)ation, j'avais les yeux fixés sur la jeune fille, (jui filait non loinde moi. Quand, au moindre mouvemenl de sa tête, je [louvais deviner qu'elle allait diriger son regard sur moi, je détournais timidement les yeux. Elle me semblait si belle, la douce et svelte jeune fille, avec ses joues fraîches et ses limpides yeux bleus, si belle et si pure, qu'elle m'a|iparaissait comme une créature angélique entourée d'une magique atmosphère de chasteté et d'innocence. Dans la simplicité de mon cœ.ur, je souhaitais que Dieu m'eût permis d'être son frère. Huelle bonne et heureuse vie j'eusse passée auprès d'elle I
Le soir, quand le père et la mère étaient assis avec nous autour du feu, il me fallait conter. Comme je savaisque cela faisait plaisir à Bethken*, je faisais appel à toutes les ressmirces de mon imagination; j'inventais les plus étranges aventures, et ma [larole captivait tellement mes auditeurs, que, pendant de longues heures, ils restaient, bouche béante, à m'écouter. Quand la jeune fille me regardait avec ses grands yeux, son âme semblait être tout entière dans son regard; sous l'influence de ce regard d'une pureté céleste, je sentais se doubler la puissance de mon imagination : je devenais poète par l'éveil d'un sentiment qui, jus(jue-là, m'avait l'-fé inconnu !..
Dethken était bien heureuse avec notre BeU/e, comme elle me nommait; elle vantait mon esprit ii
t. Atinivialion «rÉIiï.tholli.
SOUVENIUS DE JEUNESSE.
Un prêtre desservait. (Page "l'i.)
l'égal d'une merveille; elle était affectueuse et bonne pour lui, et le prenait par la main quand elle l'invitait à se mettre à table: mais son beau front restait pur comme un lis, et, quand mes joues s'empourpraient soudain à sa vue, elle souriait avec la douce naïveté de l'innocence.
Un après-midi, un caporal de ma compagnie vint m'avertir que le réi;iment quitterait le bivac le lendemain à neuf heures du matin pour se rendre dans les environs de Gheel ou de Moll, et que je devais me tenir prêt à suivre la compagnie, soil à pied, soit sur l'une des voitures de bagages. Ce soir-là, je ne racontai pas d'histoires; nous étions tous quatre silencieusement assis autour du foyer et gémissant sur le fatal départ. Bethken se lamentait à l'endroit de son pauvre Belge, qui, bien sûr, retomberait malade en reprenant la rude vie de soldat; j'assurais les bonnes gens de ma profonde reconnaissance et m'efforçais de contenir mes
larmes au milieu des preuves répétées de douce et fraternelle sympathie que me donnait Bethken.
Le lendemain matin, quand nous entendîmes au loin les tambours battre la marche, Bethken me donna deux tartines et deux œufs durs qu'elle avait eus de la servante du curé, et que, bon gré mal gré, je dus mettre dans nionsac. Puis vint le triste moment du départ; les yeux humides, nous nous serrâmes la main, elles braves gens me promirent de prier Dieu pour moi. Belbkea suivit de loin son B('/(/c jusqu'aiî village, où mon régiment débouchait précisément sur la grande route; je me joignis aux sous-officiers de ma compagnie. Ceuxci acclamèrent mon retour par des cris de joie : « Ah ! voilà notre petit fourrier! » s'écriaient-ils. En défilant je vis encore Bethken qui me salua; je courbai la tète, car mes yeux s'emplissaient de de larmes; mais combien mon émotion fut plus grande encore quand en me retournant un peu
YII.
SOIIVEMUS UE JEUNESSE.
plus loin, j'apervns la pauvre Bellikon appuyée contre une maison el le visajïe couvert de son tablier... (.e jour-là, je savourai avec un lialtoment lie cœur les œufs (|u'elles m'avait donnés, de mémo (|ue l'une des ileux tartines ; je laissai l'autre dans mon sac comme un souvenir... Je l'y conservai pendant bien des mois et jusqu'à ce qu'elle fût tout à lait réduite on miettes. L'imai:e de la douce liclliken me suivit plus loiiytemps encore; mais elle s'aiïaiblil avec le temps, et il ne m'en resta (|iie le reconnaissant souvenir des soins (|ue m'avaient prmli^'ués et de l'allection que m'avaient témoijîuée les bons et simples habitants de la eh.uimière.
Ce n'est (|ue seize ans après que j'ai revu une seconde fois le village de lialen, et je me suis rendu à l'endroit où le Urhjc malade avait reçu un si alTectueux accueil. I.a hutte avait (lis|)aru ; personne ne sut me dire un juste ce qu'étaient devenus les parents de Uethken, ni elle-même : seulement, on semblait se souvenir vatîuemenl qu'autrefois l'humide cliaumière d'un pauvre ouvrier s'élevait en re lieu, lue visite postérieure à liaien n'eut pas de résultai plus satisfaisant.
Du liivac <le IJalen, nous nous rendîmes à la petite ville de (Ihoel et d;ins les villaj;es environnants; puis à Moll, el enfin à Turnhout.
Mon père vint me voir dans cette ville et passa deux jours avec moi. J'ap|)ris de lui que mon frère avait, comme moi, pris du service dans rarmée belge, el qu'il était volontaire dans un régiment cantonné sur la frontière aux environs de Westwe/el. Dès le premier jour de son arrivée, mon père avait sans doute parlé à mes supérieurs ; car, à ses paroles d'alledion et d'encouragement, il mêlait de temps en temps des avis uans le but do me faire comprendre que je devais me montior un un peu plus homwc, et, comme il disait, secouer ces allures d'un enfant qui n'a jamais mangé que du pain blanc. Je le compris parfaitement et lui fus reconnaissant de ses conseils; mais j'étais d'avis que mes dispositions naturelles valaient mien\ que la rudesse de caraclère et rapparenlc insen^ilMlité (pi on senddail den)ander d un bon soldat. M(m père retourna chez lui à pied; il n'avait guère moins de dix lieues à faire dans un jour. Je rar(omj»agnai |)Chdant deux heures, je jiris congé de lui en l'endirassanl et je regagnai Turnhout.
Les volontaires, retenus depuis i|uelques mois déjà dans l'inaction sur le>< frontières, rommençaienl à murmurer de ce qu'on ne les conduisait
pas à l'ennemi ; mais on leur fil com|irendre que les grandes puissances européennes étaient occupées à Londres à conférer sur le sort de la Belgique, et (|ue, comme la Hollande refuserait infailliblement de se soumettre à leur décision, il n'y avait (ju'à prendre patience pendant quelque temps; le jeu ne tarderait pas à s'engager sérieusement. Kn attendant, ncms errions sans relâche dans la Campine anversoiso, hébergés partout, dans les villages et les hameaux. Ces pérégrinations duièrent jiis(|u'au mois de juillet IS:{|.
Le printemps était de retour ; j'assistais pour la première fois au réveil de la nature renaissante; mon âme rêveuse était fraîche et pure comme la bruyère. Ce ne sont pas mes excursions postérieures dans la Campine qui m'ont donné le sentiment des beautés de la bruyère; non, ce fut dans un moment où je sortais de l'enfance, que j'appris à ressentir toutes les impressions cpi'elle m'a fait éprouver, àcon)pter les herbes el les humbles fleurs qui font sa parure, à recueillir ses bruits, à pénéirer ses secrets, à l'aimer, à la chérir comme si mon berceau se lut trouvé dans ses plaines vierges et solitaires. C'est le vif el puissant sonnenir de celle heureuse époque de ma vie (|ui, vingt ans plus tard, m'inspira ces lignes :
(( Cond)ien noire âme doit avoir d'amour et de jouissances, dans les jours de la jeunesse, pour enfermer à jamais en soi tout ce qui l'entoure, et l'envelopper d'alfeclion comme d'un impérissable voile! Hommes, arbres, maisons, paroles, tout, — vivant ou animé, — tout devient une partie de no! re élre; à chaque objet nous attachons un souvenir aussi beau, aussi doux (jue notre jeunesse ellemême. Noire àme déborde de force, elle lance des étincelles et des reflets de sa vie sur toute la créalion; et, tandis (|uc nous saluons d'un hymne joyeux et incessant le bonheur qui nous sourit à tous, enfants ou jeunes gens, dans un avenir sans bornes, tout dans la nature chante cl se réjouit à l'unisson avec nous.
«Ah! combien .i'aimo la bruyère, le tilleul, la ferme, la chapelle el tout ce (pii me parlait au temps où les roses de la jeunesse et les lis de la chaste poésie des |M'eniières années couronnaient mon front! Ils ont partagé mes jouissances, je les ai vus s'épanouir voluplucusiMuetit et resplendir sous la chaude lumière du stdcil, alors que, dans ma joyi'use in-oociance, je m'élançais dans le chemin inconnu des destinées humaines. Ce sont mes vieux compagnons de jeu, mes amis. Chacun d'eux mora|qielle un souvenir agréable, une douce émotion; ils parlent la langue de mon cceur; toules les fibres les plus délicates de mon àme tressaillent à leur appel avec une juvénile énergie, el, dans un calme el religieux attendiis>ement, je remercie
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le Seigneur de ce qu'il laisse couler, môme dans le cœur glacé de l'homme désenchanté, la bienfaisante source du souvenir K »
Ce fui aussi dans les premiers temps de ma vie militaire que j'appris à connaître les habitants de la Campine, que je m'initiai à leurs mœurs et que j'étudiai à fond leur simple et beau caractère. Partout où arrivait le petU fourrier belge, il se faisait bientôt aimer de gens dont le cœur sympatisait si fort avec le siens par la douceur des instincts, par la simplicité des goûts, et par une indicible soif de généreuses affections. Il s'asseyait avec ces braves gens près du foyer, autour de la marmite aux vaches, et racontait de merveilleuses histoires; il joignait les mains et priait avec euK en s'asseyatit à la table rustiijue; il les suivait à l'église et s'agenouillait à côté d'eux; il s'en allait aux champs avec les jeunes gens et aidait à leurs travaux; il était surtout le favori des enfants, qui se promenaient avec orgueil en se suspendant à ses deux mains, elpleuraientbien souvent à chaudes larmes quand leur bon ami, le Belge, devait les quitter pour se rendre dans un autre cantonnement.
Api es huit mois de cette vie de repos dans les villages de la Campine, les chasseurs Niellon reçurent une organisation régulière sous le nom de deuxième régiment de chasseurs à pied, et ce ne fut qu'alors qu'on leur donna un uniforme militaire en drap vert, à parements, collet et lisérés rouges.
Le bruit courait que les Hollandais réunissaient des forces considérables, avec l'intention d'envahir le territoire Belge. Ces bruits furent répandus et démentis plusieurs fois. Cependant, vers la tin du mois de juillet 1831, nous fûmes tous rassemblés sur une bruyère voisine de Turnhout. On nous y annonça, au milieu des plus vives acclamations, que le prince Léopold avait fait son entrée à Bruxelles, en qualité de roi des Belges, et, suivant l'antique usage, avait juré fidélité à la constitution du pays.
Douze jours après, dans la nuit du 1" au 2 août, tandis que nous reposions tranquillement dans nos quartiers au vieux Turnhout, nous fûmes réveillés tout à coup par le tambour d'alarme, et nous nous rendîmes en toute hâte au lieu où se réunissait ordinairement la compagnie. On nous conduisit dans les ténèbres et ffar des chemins détournés jusqu'à une immense plaine couverte de bruyères et située entre Bavels, Baerle, Hertog et ^yeelde.
t, L'Auberge cluvillage, dans les Scènes de la vie (lamonde.
Nous y trouvâmes le reste de notre régiment ainsi qu'un autre bataillon de volontaires, qui y étaient déjà campés. On procédaà l'inspection de nos armes et de nos gibernes, afin r|ue nous fussions, le lendemain matin, en tenue de combat, car un corps ennemi considérable avait passé la frontière et se trouvait non loin de nous. Nous entendions, en effet, des hennissements de chevaux et, par intervalles,un lointainmurmure sourd et indéfinissable, qui annonçait le voisinage d'une nombreuse réunion d'hommes. Dans l'ombre, nous nous serrions mutuellement la main avec enthousiasme; nous étions heureux que l'occasion nous fût enfin donnée de verser notre sang pour la patrie. Personne d'entre nous ne doutait de la victoire; tous, nous avions une ferme et courageuse résolution ; tous, nous éprouvions une confiance sans bornes.
Cependant l'approche d'une grande bataille faisait sur moi une profonde impression ; après avoir pris part à l'élan spontané et aux mutuelles excitations du premier moment, je penchai la tête sur ma poitrine et pensai à mon père, ainsi qu'à tous ceux qui m'étaient chers. Cette aspiration suprême vers les choses et les personnes aimées est comme le testament de l'àme; quiconque, étant jeune, court un grand danger loin du lieu où il est né, sentira toujours s'élever dans son cœur un mélancolique et tendre adieu à tout ce qu'il regrette et craint de perdre.
Afin que le lecteur puisse comprendre les événements qui vont suivre, il est nécessaire de donner quelques explications sur cette invasion du territoire belge par les Hollandais.
L'armée belge était dans le plus déplorable état. Le congrès national, siégeant à Bruxelles, avait consacré son temps aux importantes délibérations d'où venait de sortir notre belle et imcomparable constitution, et au choix d'un souverain. On avait décrété, sur le papier, une armée respectable, mais qui n'existait pas en réalité. Le service des munitions de guerre n'était point organisé; rien n'était prévu; les régiments qui se trouvaient en présence de l'ennemi, avaient à peine à leur disposition de la poudre pour un seul jour. Beaucoup de généraux et la plupart des officiers n'avaient jamais fait la guerre régulièrement; lecourageet l'intrépidité ne manquaient pas, mais l'expérience et la prudence faisaient complètement défaut.
Les forces militaires de la Belgique, en dehors de la garde civique, qui était plutôt un embarras qu'une aide, pouvaient s'élever à trente mille hommes, et étaient partagées en deux grandes divisions. La première, Car niée de C Escaut, occupait les environs d'Anvers, sous le commandement du général de Tieken de Terliove, qui avait son quari tier général au village de Schilde; la seconde,
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larmét' de la Meuse, se trouvait aux environs de Hasselt, sous les on'res du {^t-néral Daino. Ces deux corps élaient séparés l'un de l'autre par treize heures de marche.
Les Hollandais avaient, au contraire, composé et orjianisé l'iinnée d'invasion avec le plus {,'rand soin. Leurs forces, commandées par le prince d'Orange el ledncdeSaxe-Weimar, comptiiienl cpiaranle mille hommes de troupes régulirrt s, et tiente mille gardes naticmaux, auxquels il fallait ajouter quatre mille chevaux et soixante-douze pièces de canon. Une moitié de celte armée entra en Uelgique du cùlé du Limhourg, pour attaquer l'armée de la .Meuse; l'autre marcha vers Turnhonl [)Our nous refouler vers Anvers.
Le deuxième régiment de chasseurs à pied, qui occupait la bruyère de Ravels avec queNjucs bataillons irréguliers, composait la soi-disant briijnde d'dVdnt-ijtnde. Nous étions, en tout, au nombre de huit cents et nous possédions deux pièces de campagne; on nous avait adjoint une vingtaine de chasseurs à cheval chargés de faire le service des ilépéches. La division hollandaise, qui avait pris pied à \Velde sur le territoire belge, était une avant-garde d'un millier d'hommes.
Nous i;,'norions toutes ces circonstances; nous ne savions qu'une seule chose, c'est que les Hollandais étaient près de nous et que nous allions nous battre.
Dès ()ue les premières lueurs du matin commencèrent à dissiper les ténèbres, les deux compaiçnies d'élite de chaque bataillon furent envoyées en tirailleurs contie l'ennemi; les compagnies du centre, dont je faisais partie, demeurèrent longtemps massées en réserve et inactives. Une vive fusillade dura sans interruption pendant toute la journée; mais, comme nos tirailleurs étaient abrilés par des taillis ou des arbres, nous eûmes |)en de blessés. Quelques chasseurs hollandais lurent faits prisonniers ou plutôt passèrent de notre côté. Pas un seul ne parlait ni le hollandais ni le français : tous étaient Prussiens nu Suisses. A mesure que la fusillade se prolongeait, on commençait à sentir la disette imminente de munitions; dès midi, les fhasseiirs achevai vinrent chercher les paquets de cartouches des compagnies du centre pour les porter aux tirailleurs. L'idée que bientôt nous nous trouverions sans poudre en face de lennemi in- (juiéiait nos officiers. En ma présence, notre brave commandant, le général Niellon, fil amener notre unique caisson, déjà vide, et appela un sergent de notre ( (unpa^'nie nommé Nagels, intrépide enfant de Fontaine-I'^véque. Le général |irit pour pupitre le pommeau de sa selle et écrivit au crayon un billet, eu demandant un brave pour aller chercher de la poudre... a Anvers! Le sergent re^ut
ordre de brûler le pavé de la chaussée, et, dans le cas où les chevaux s'abattraient, d'en prendre d'autres chez les paysans, diil-il pour cela employer la force.
Pendant ce temps, nos tirailleurs fusillaitni sans relâche les avant-postes hollandais, qui ripostaient avec une égale vivacité. La nuit arriva sans (jue, de part ni d'autre, aucun résultat eût été obtenu; chaque homme de ma compagnie avait encore dix cartouches, el des jours devaient s'écouler avant que nous pussions en recevoir d'autres.
Nous avions peine à comprendre pour(juoion ne nous faisait pas marcher en avant pour altai|uer l'ennemi dans ses retranchements; dans notre conviction, les- Hollandais eussent pris la fuite à notre a(>proche, puis(|ue, malgré leur grand nombre, ils n'osaient pas nous aborder. Le manque de poudre irritait beaucoup d'entre nous, el déjà on nmrmnrait à voix basse, parmi les soldats, les mois de trahison et de détection.
Le lendemain malin, quand les brumes de la nuit montèrent vers le ciel, nous aperçûmes à l'horizon lointain une ligne grise qui semblait se mouvoir ; elle s'étendait sur toute la longueur de la bruyère, l'eu à peu nous reconnûmes un détachement de cavalerie; c'étaient |irobablement des cuirassiers; car des épaules des cavaliers jusque sur la croupe des chevaux descendait un ample manteau qui leur donnait à nos yeux la taille et l'apparence de géants. Ces cavaliers étaient suivis de rangs épais de fantassins dont les milliers de fusils brillaient comme l'éclair sous les premiers rayons du soleil. Le défdé ne finissait pas; bientôt la bruyère, aussi loin que la \ue pouvait s'étendre, parut couverte d'ennemis. Pendant la nuit, toute l'armée hollandaise s'était rapprochée de ses avantpostes; et, tandis <|ue les cuirassiers faisaient un détour pour aller occuper la route d'.Vnvers, les Hollandais déployaient leurs troupes dans la |)laine, comme pour nous offrir le combat.
Nous contemplions avec surprise, mais sans crainte, la ligne immense de l'ennemi qui, déployant ses ailes, s'avançait lentement vers nous. Le corps d'armée <|ue nous avions en vue pouvait s'élever à vingt mille hommes; il comptait quarante pièces d'artillerie et une nombreuse cavalerie. Comme je l'ai dit, nous étions huit cents hommes, sans chevaux, et nous n'avions que deux pièces de campagne. Nous étions adossés à une jeune sapinière; à quelque distance en avant de n(»us s'étendait une mare. Nos deux canons, mas- (piés à une centaine de pas de nous par im coin du bois de sapins, étaient chargés à mitraille.
J'oubliai la guerre et le danger que je pouvais
courir, tant l'imposant el terrible s|ieclaclc (jui se
' déroulait devant moi fascinait mon imagination;
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le soleil s'était levé dans un ciel d'un bleu splendide, et ses rayons se brisaient sur l'acier des armes, de sorte que la ligne des Iroupcs hollandaises m'apparaissait comme une resplendissante ligne de feu.
Le grondement d'une dizaine de canons de gros calibre m'arracha à ma préoccupation; je fus saisi d'un frisson d'effroi... Mais, dès la seconde décharge, cette involontaire émotion, ou plutôt ce battement de cœur auquel on ne commande pas, avait disparu : il ne me resta que la conviction du danger, et une fiévreuse envie de combattre, comme si l'agitation et le tumulte de la mêlée devaient me délivrer du sentiment pénible qui me pesait.
Les boulets lioUandais allèrent, pour la plupart, tomber dans la mare, dont ils firent jaillir l'eau bourbeuse à une prodigieuse hauteur; un seul de nos camarades fut tué par un boulet, qui lui passa devant la bouche sans le toucher autrement.
De vifs murmures couraient au milieu de nous, et nous voulions nous élancer en avant; mais nos officiers nous supplièrent de ne pas bouger sans l'ordre du général, et, comme les officiers de notre régiment étaient la plupart non seulement aimés, mais respectés, nous restâmes dans les rangs tout en griçant des dents d'impatience. Encore quelques instants, et l'armée hollandaise serait à portée de fusil; nous voyions avec joie approcher ce moment si ardemment souhaité.
L'ennemi arrêta sa ligne de bataille; il envoya vers nous une soixantaine de lanciers. Nous nous préparâmes à les accueillir par une vive fusillade. Ces cavaliers n'avaient pour mission que de faire une reconnaissance, et de s'assurer du chiffre des forces que les Belges pouvaient avoir en ligne. Les lanciers se précipitèrent au galop avec leurs lances à flammes orange, et, pour leur malheur, vinrent à portée de nos deux pièces, masquées par les sapins. Une double détonation retentit sur la bruyère : dix ou douze cavaliers et autant de chevaux tombèrent sur le sol morts ou blessés. Les autres tournèrent bride en toute hâte, et regagnèrent le corps d'armée. A la vue de cet avantage, quelque mince qu'il fût , une immense acclamation s'éleva des rangs des Belges, et tous s'élancèrent en avant en criant d'une voix tonnante : « Vive la liberté ! vive Léopold ! »
Sans nul doute, ces huits cents hommes se fussent volontiers jetés sur la masse innombrable des ennemis, et qui sait ce qui fût arrivé? Une mort certaine leur était réservée, il est vrai; mais combien n'eussent-ils pas vendu chèrement leur vie dans l'ardeur du premier élan ! Peut-être l'impression de cet héroïque sacrifice eût-elle lourdement
pesé dans la balance des événements ultérieurs... Malheureusement la plupart de ces combattants, animés d'un feu patriotique, se virent obligés de faire un détour en présence de la mare dont nous avons parlé, et cela donna aux officiers le temps de les retenir.
Tandis que nos chefs, à force d'ordres et de signes, arrêtaient le téméraire élan de leurs troupes, le canon hollandais tonnait avec une nouvelle force; toute la ligne de bataille de l'ennemi s'ébranla et se précipita en avant pour venger la perte qu'il venait de faire, et nous attendions, avec une joyeuse émotion, l'engagement imminent.
Eli ce moment, l'un de nos chasseurs à cheval apporta au général un message urgent. Les cuirassiers hollandais avaient coupé le chemin d'Anvers : les Belges étaient cernés de toute part. Malgré les clameurs des volontaires, qui, de rage, se mordaient les poings jusqu'au sang, il n'y avait rien à faire; il nous fallait quitter la bruyère, nous rabattre sur Turnhout, et chercher un passage vers l'intérieur du pays, si toutefois il était possible d'échapper à une défaite certaine ou à la captivité.
Nous prîmes la direction de Turnhout en bon ordre, et prêts encore à faire une vigoureuse résistance. La ville était morne comme une tombe : on n'apercevait dans les rues aucun être vivant; portes et fenêtres étaient fermées comme au milieu de la nuit. Ce spectacle fit sur notre esprit une impression désagréable, et, en effet, il était peu encourageant de voir que tous les habitants avaient pris la fuite ou s'étaient cachés, comme si, dès avant ce jour, ils nous eussent crus impuissants à défendre leurs foyers.
Notre régiment ne s'arrêta pas à Turnhout; nous prîmes le chemin de Hérenthals en suivant les sentiers à travers champs et bois. Il faisait une chaleur excessive ; le soleil d'automne dardait sur notre tête des rayons d'une ardeur intolérable ; nous n'avions ni à manger ni à boire. A Casterle, la soif dévorante que nous éprouvions fit méconnaître un instant les ordres des officiers. 11 y avait dans ce village, au milieu du jardin du curé, un pommier chargé de fruits qui ne devaient être mangeables que deux mois plus tard. L'arbre fut assailli, escaladé, mis au pillage, dépouillé de ses feuilles, dégarni de ses branches par des centaines d'hommes. On implorait une bouchée de ces fruits acides; on se battait pour l'obtenir; on donnait jusqu'à un florin pour une petite pomme verte. On s'imaginait que ce goût aigre apaiserait la soif.
Nous passâmes ainsi huit jours entre Lierre et Louvain exposés au soleil le plus brûlant, marchant chaque jour pendant huit ou dix heures, sans
ts
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vivres, sans ralraichissements, ol liltéraleinerit grillt'S par la tlialtuir. iNous dévorions l'écorce des sapins el nous portions une halle dans la bouche, comme remède contre la soif; la nuit, nous nous couchions sur le sol, pour nous réveiller le leiideniain transis |»ar une ahondanle rosée.
On disait parmi nous que nous étions enveloppés par les Hollandais, et (jue nos marches el contremarches avaient pour but de nous faire échapper à la poursuite de l'ennemi et de nous permettre de rallier, aux environs de I.ouvain, le irrand corps d'armée bidire. (Juoi qu'il en lut, nous suivions souvent des routes, nous arrivions toujours dans des villaj^es où les Hollandais nous avaient précédés; car nous trouvions, cheniin faisant, des pompons el autres petits objets d'éciuipement que nos ennemis avaient perdus dans leur marche.
Un jour nous limes halle, à midi, dans le voisinage d'un village, nommé Hoisschot, je ciois, où le sol était encore jonché de la paille qui avait servi de couche aux Hollandais, la nuit précédente. Kpuisés de lassitude et de faim, nous nous étendîmes dans un champ pour prendre ([uehiue repos; la veille, nous avions rencontré peu de vivres, et, ce jour-là, nous n'avions encore rien mangé. On me donna l'ordre de me rendre au village avec dix hommes de bonne volonté, pour y chercher les vivres nécessaires à notre compagnie el y prendre, de gré ou de force, loul ce que nous y pourrions rouver. Les volontaires les plus résolus et les plus brutaux se présentèrent. Quand nous arrivâmes an village, les habitants avaient pris la fuite : nous enfonçâmes les portes à coups de crosse, mais ne trouvâmes rien qui fût mangeable. Au milieu du village, nous rencontrâmes un homme et une femme qui n'avaient pas abandonné leur demeure. Nous leur demandâmes du pain on quel(|ue autre aliment, ils nous répondirent d'un ton idainlifqne les Hollandais avaient loul em[)orlé la veille. .Mes volontaires, poussés par le désespoir de la faim, se mirent à battre l'homme à cou|is de plat de sabre et à le menacer de le maltraitei- davantage encore. Après une longue résistance, l'homme, épouvanté, nous conduisit dans le jardin, y creusa le sol, et en relira (mis énormes pains de seigle envelojipés dans un sac. Nous emportâmes les pains et le.sac. Après avoir encore fouillé sans résultat plusieurs masions désiTtes, nous atteignimes, hors du village, une chanmièrr d'argile où se trouvait unt' jeune femme avec un enfant de trois à qnatre ans. Sur nos menaçantes somtnations, elle prit, dans le berceau de son enfant, une tartine de jtain noir et nous la tendit en disant, les larmes aux yeux :
— Tenez, mes amis, voilà tout ce qui me reste; je l'avais gardé pour mon pauvre petit agneau.
Déjà l'un de mes compagnons avait accepté la
tartine et allait y mordre à belles dents; mais les aulres s'y opposèrent vivement el lui lirent jeter ilans le sac le petit morceau de pain.
Touché d'une profonde compassion, je voulus l'aire rendre la tartine à cette mère inlorlunée, mais ce lui en vain. Je pris la main de la lemme el lui demandai si, moyennant de l'argent, on ne |>ourrait se procurer du pain dans (|nel(|ne village voisin. Sur sa réponse allirmalive, tous mes com- |)agnons mirent la main à la poche; la plupart donnèrent une pièce de vingt-cinq cents' ; quelques-uns donnèrent moins, je donnai un peu plus, si bien (lue la pauvre femme reçut environ cinq francs. Ses larmes coulèrent plus abondantes; mais c'étaient (les larmes de reconnaissance, el ses bénédictions suivirent les bienfaisants [tillards. Chemin faisant, mes compagimns tirent un compromis au sujet de la tartine : nous en reçûmes chacun un morceau ^ros comme le doigt. Au bivac, les trois pains de >eigle furent d'abord partagés à coups de sabre, en gros morceaux, puis coupés avec des couteaux en parts moindres. Depuis le capitaine jusqu'au dernier soldat, chacun en reçut une bouchée.
Le 10 août, dans l'après-diner, nous passâmes devant les vignobles du village de Wesemael, à un demi-mille environ d'Aerschot. Nous y trouvâmes un nombreux convoi de voiluies chargées de pain et de viande (jui nous étaient destiné comme a|)provisionnemenl. On fit faire halte au régiment, et les sentinelles avancées furent placées à une grande distance, comme si nous devions biva(|uer en cet endroit; le peu de chasseurs à cheval qui nous avaient accompagnés depuis Turnhoul, furent envoyés sur les hauteurs el dans les chemins éloignés, afin (ju'ils pussent nous avertir à temps de l'ajtprocbe de tout danger. On (il appel, dans chaque compagnie, à quel(|ues hommes déterminés qui re(;Mrent [)onr mission d'aller chercher à Wesemael ce (|u'il fallait pour faire du bouillon.
l ne demi-heure après, on voyait devant le front (le (-ha(|ue conipagnit; une grande marmite à bétail soutenue par dc^i pierres el remplie d'eau. On divisa la viande en morceaux à coups de sabre, el un la jela dans les marmites ; de toute part, ac- (luiraieiil des hommes avec des choux de toute couleur, des céleris, des oignons, de la salade : on jetait tout les végétaux conn'>tibles (|u'on peut imaginer dans le récipient où nageait la viande. Le l'en pi liljait, les llammes. alti.sées sans cesse, serpentaient autour des marmites, el les hommes de la compagnie, l'ieil plein de convoitise, les lèvres humi(le>, ctniteniplaient avidement les bulles de bon augure (]ui s'élevaient à la surface de l'eau bouillonnante.
i. (^inquan.c rcniioit:'.
SOUVE.MRS DE JEUiNESSE.
On pourrait croire, puisque nous avions du pain à foison, que la fiiim ne nous tourmentait plus. Il en était bien ainsi; mais l'explication de notre ardent désir de prendre du bouillon, se trouve dans un senl mot : manger chaud. Depuis plusieurs jours nous n'avions pris que des mets Iroids, et encore en quantité insuflisante. Enfin, nous allions nous rassasier de soupe chaude, de viande fumante ! Dans notre opinion, ou, pour mieuxdire, de l'avis de nos estomacs affamés, il n'était rien au monde de si friand, rien qui eût une vertu aussi réconfortante que manger chaud!
A peine l'eau était-elle entrée en ébullition, que quelques hommes s'efforcèrent de pêcher à la pointe de la baïonnette, qui une feuille de chou, qui un bouquet de céleri, etc. Les autres s'opposèrent à ce larcin ; on se poussa, on se battit, on lutta, si bien que les officiers se virent obligés de placer deux sentinelles auprès de chaque marmite. Enfin, lorsque la soupe eut bouilli pendant quelque temps et que les i/é^Ma? commencèrent à se montrer à la surface de l'eau, on s'écria de toute part quela viande était suffisamment cuite. Selon toute probabilité, elle était à peine amollie ; mais nous faisions de nécessité vertu : ne fùt-elle que pénétiée par la chaleur, elle devait être pour nous un mets exquis. Les officiers se montrèrent disposés à déférer au vœu général; encore quelques minutes et le régiment pourrait faire son repas. Quiconque possédait une gamelle la tenait en main; chacun avait ouvert sa jambette : les lèvres se remuaient avec cette expression caractéristique qu'on remarque chez l'homme qui s'attend à savourer quelque mets friand.
En ce moment décisif, un chasseur à cheval arrive au grand galop, et dit au général quelques mots rapides. Sur-le-champ se fait entendre un tambour qui appelle chacun à prendre les armes et à regagner son rang. L'armée hollandaise est tout près de nous. Nous sommes huit cents hommes, eux probablement sont dix mille et plus. En outre, nous ne pouvons combattre : les ordres positifs nous prescrivent d'éviter l'ennemi et d'aller à Louvain faire notre jonction avec l'armée commandée par le roi... Il n'y a pas de temps pour le réflexion : on renverse les marmites; quelques hommes fichent au bout de leur baïonnette un morceau de viande ou un chou ; mais l'eau bouillante qui découle sur eux et leurs camarades les force bientôt à jeter leur butin. Les officiers pressent les compagnies de se mettre en marche, et, quelques minutes plus tard, nous étions loin de là, sur la route d'Aerschot, songeant loujours au repas chaud et au bon bouillon que nous venions de répandre sur le sol...
Nous passâmes la nuit en dehors de la ville
d'Aerschot, sur une hauteur (|ui domine le chemin de Nauwaerl, et où nous trouvâmes une partie du *.)" régiment de ligne. Nous bivaquâmes en cet endroit, et nous fîmes cuire une nouvelle soupe, cette fois sans être troublés.
Le lendemain, le tambour nous appela aux armes à l'improviste. Nos sentinelles avancées assuraient qu'un nombreux détachement de lanciers hollandais se montraient sur la chaussée de Diest. Comme l'éminence que nous occupions longe cette chaussée et la domine, il nous fallait tâcher d'atteindre la cavalerie ennemie et de l'attaquer avec avantage du haut des collines. C'est du moins ce qui se disait parmi nous au moment où nous quittions le bivac. Nous marchâmes pendant plusieurs heures sans rien rencontrer. Le soleil dardait ses rayons sur nos têtes du haut d'un ciel d'azur; il faisait une chaleur excessive, et, comme nous poursuivions sans relâche notre marche â travers des champs d'avoine et de pommes de ferre, sans suivre le chemin tracé, nous nous trouvâmes enfin tellement épuisés par la chaleur et la soif, que plusieurs hommes tombèrent sur le sol et refusèrent de se relever. Quand, par hasard, nous passions dans l'un de ces chemins creux si communs dans cette contrée, des rangs entiers, malgré l'opposition des officiers, appliquaient leur bouche contre les parois humides du chemin, d'oi'i suintait une eau ferrugineuse, et nous demandions ainsi à la terre quelques gouttes qui apaisassent notre soif dévorante. Beaucoup d'entre nous semaient le long de la route les pièces de leur équipement, les capotes surtout, afin de diminuer d'autant le poids de leur sac.
Vers midi, hors d'haleine, à demi morts de soif, à bout de forces et la tête penchée, nous gravissions un coteau dominé par un moulin et une maison. A peine en avions-nous atteint le sommet, qu'un bataillon du 9" régiment, qui nous accomgnait, se précipita dans le plus grand désordre vers un puits, dont la haute poulie s'élevait auprès de ia maison. A cette vue, un bon nombre de nos chasseurs s'élancèrent, à leur tour, hors des rangs, pour attraper une gorgée d'eau, si c'était possible. Une véritable bataille s'engagea autour du puits : on se heurtait, on se bousculait, on se I donnait des coups, on se meurtrissait pour atteindre au seau, l^lusieurs hommes ne trouvant pas d'autre moyen d'apaiser leur soif, plongeaient leur tête brûlante dans le seau et y buvaient à même l'eau glacée, jusqu'à ce qu'on les en arrachât. Les médecins et les officiers suppliaient les hommes de ne pas s'exposer ainsi à une mort certaine; Ils menaçaient, portaient la main à leur épée; rien n'y faisait : nous étions comme furieux de soif.
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Cependant, mit' multitude d'hommes s'élaienl jetés sur une grande vigne, dont les verts sarments tapissaient la farade de la demeure du meunier : grappes, feuilles, rejetons, tout, jusqu'au bois et aux racines môme, fut dévoré et rongé à titre de rafraîchissement. J'obtins pour vingt-cinq cents, d'un soldat do notre compai^nie, deux petites gra[)pes, qui me rendirent bien heureux : leur goût aigre humecta et rafraîchit mon palais desséché.
Nos ofliciers s'aperçurent bientôt (jue leurs efforts pour écarter les hommes du puits, seraient inutiles. Les tambours battirent la marche et nous partîmes. A mi-côte, j'aperrus (juelquos hommes étendus sur le dos, les joues violacées, les lèvres noires comme le charbon; ils étaient sans vie : l'eau glacée les avait tués.
Après une route des plus pénibles et de nombreuses marches et contre-marches sans but apparent pour nous, nous atteignîmes, le soir, au moment où il faisait déjà noir, le sommet d'une colline voisine du village de Lubbeck, à deux milles de Louvain. Nous établîmes notre bivac en cet endroit et fîmes cuire des pommes de terre dans des marmites que nous étions allés chercher au village. Nos officiers nous dirent que, le lendemain, serait livrée une bataille décisive; ils ennammèreiit notre courage, et nous rappelèrent les glorieuses journées de la Uévolution, et nous conjurèrent de nous battre comme de vrais I5el;:es pour la patrie et pour le roi.
L'armée hollandaise était campée dans la plaine que doiniiie la cli;iîne de collines: elle avait son quartier général au village de Wiiighe; mais ses avant-postes s'étendaient juscjue dans notre voisinage.
Nos sentinelles avancées avaient ordre, selon la coutume, de s'avertir de loin par ces mots criés à pleine voix : " Sentinelles, garde à vous ! » à quoi les soldats allfinands, qui veillaient autour du bivac b(dlandais, répondaient ironiquement, en s'adressant aux nôtres: Ihts der Uuiul, Schelm, fnssr ilirh !
La plus grande partie de l'armée belge se trouvait à Louvain, sous le commandement du roi Léopold; notre régiment, avec deux bataillons du '.»', formait l'avant-garde. Nous pouvions d«»n( prévoir quau point du jour, nous aurions à supporter le choc de l'ennemi. Bien que cette certitude fut de nature à nous ôler l'envie de dormir, dès que les pommes de terre furt-nt mangées, tousse rouchèrent sur le sol, et, succombant sous la fatigue, tombèrent dans un profond sommeil. J'écoutai pendant qiM*|(|iies instants encore b' cri des sentinelles, qui retentissait d'un son lugubre dans le silence de la nuit, cl faisait lentement le tour du
bivac; je songeai à Borgerliout, à mon père et à notre situation critique, et finis par fermer aussi mes paupières pour ne les rouvrir, comme mes camarades, qu'au bruit de la fusillade et du canon...
Tandis que nous dormions profondément, un régiment de chasseurs hollandais s'était approché silencieusement de nous. Ses hommes, en rampant sur le sol, s'étaient éparpillés en tirailleurs dans un large champ d'avoine qui s'étendait à proximité de notre bivac.
Les premières lueurs du matin éclairaient l'orient; nous dormions toujours, sans nous douter de l'approche du danger, quand soudain une effroyable détonation nous fit tous bondir. En un instant, nous fûmes sur pied. Des centaines de balles sifflaient à nos oreilles, et déjà beaucoup d'entre nous se débattaient dans leur sang. Pendant un instant, une indescriptible confusion régna parmi nous. Surpris, arrachés brusquement à un sommeil de plomb, étourdis, égarés, nous prîmes au hasard le premier fusil venu, et nous nous mimes à riaposter en tirant sur les chasseurs ennemis, dont nous apercevions les télés qui dépassaient l'avoine. Ils ne nous donnaient pas le temps de nous reconnaître, et faisaient feu sans interruption sur notre troupe en désordre.
Mon ami et collègue, le fourrier Walgraff, qui s'était trop avancé, fut fraj)pé à la fois par trois balles, dont l'une l'atteignit au flanc. Trois frères, Jules, Ange et Lucien Grad, coururent jusque tout au|)rès des tirailleurs hollandais, et em|)ortèrent, sous une grêle de balles, le fourrier blessé hors d'atteinte de l'ennemi. Lucien reçut un coup de feu au bras *.
Nos officiers réussirent à nous mettre en rang, et nous offrîmes alors à l'ennemi une résistance opiniâtre, mais sans espoir de succès.
il y avait dans ma com|»agnie un soldat nommé nian|)ain, gaillard aux cheveux très blonds et renommé parmi nous, parce qu'il était capable de manger en une fois tout un seau de pommes de terre. Ce nian|tain fut frappé par une balle sur son baudrier, et renversé en arrière avec tant de violence, qu'il faillit m'cntralner avec lui. On se mit
1 Notre n'uiiiK'iit cmiplail fiepl fii rcs drad, t>ins nés à Alli (Unin.nil), d'iin nirnir |i«to cl d'iino mc^mc iik'tp. Tous ('■taiont de vnill.ints jciinex grna i|iii se diKlin^iaioiit on toute orrasion par l<ur ard'-nl p;itii<)(iAinc. Lurien, An^cc '•{ Jul^s sont aujourd'liiii r.i|ii(aiiie:^ dans l'armée licige ; un autre e«l lirigadicr des douanci, deux (ont scri;cnl8 aux régiments d'élite ou de grenadier* : le dernier est mort. Knlrc eux tous, Jules Tut pendant lonfct^mpi mon nmi le plus iniimc.
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On nous mit chacun dans un lit. (Page 2ô.
en devoir de l'emporter, bien qu'il parût insensible comme un cadavre; mais il ouvrit les yeux avec une indicible stupéfaction, et me demanda tout naïvement :
— Fourrier, ne suis-je pas mort?
On l'aida à se relever, et on le remit à son rang.
Le feu continua avec une grande vivacité jusqu'au moment où un nouveau détachement de chasseurs vint renforcer nos ennemis. On nous donna l'ordre alors de reculer d'une centaine de pas, et l'on nous posta près du village de Lubbeck, dans un verger entouré d'une épaisse haie de hêtres dont les troncs pressés s'entrelaçaient en tous sens. Abrités derrière ce retranchement naturel, nous nous détendîmes encore pendant quelque temps avec avantage, bien qu'une grêle de balles sifflât au-dessus de nos têtes et de nos rangs. Beaucoup d'entre nous furent encore frappés, et les
cris et les gémissements des blessés se mêlaient aux détonations incessantes de la fusillade.
Le courage ne nous manquait pas, et l'exemple de notre commandant, le major Maenhout, eùl seul suffi à nous rendre intrépides. Ce brave chef de bataillon était à cheval, et, par conséquent, exposé plus que tout autre au feu de l'ennemi. Les officiers voulaient lui faire mettre pied à terre ; mais lui, avec un tranquille sourire sur les lèvres, frappait doucement le cou de sa monture pour la calmer, et disait d'une voix (jue n'altérait aucune émotion :
— Pierrot! tranquille, Pierrot!... ce n'est rien, Pierrot!
En ce moment, une batterie hollandaise apparut au sommet de la colline; elle prit position à une certaine distance de nous, fit entendre une terrible détonation, et vomit sur nous une grêle de mitraille. Heureusement, on avait visé trop haut ; les
<Hi
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feuilles et les branches des pommiers sous lesquels nous ('tions bloUis, joiichèient le sol. La place n'él.iil plus tenahle : nous ne pouvions qu'être exitMiiiiiH-s jus(jii'au dernier si nous demeurions plus longtemps dans le verger. Tout en combattant, mms ri'CiilAmes jusqu'à un chemin creux (|ui descendait vers Louvain. Nous lûmes poursuivis par les Hollandais, el nous dûmes, à plusieurs reprises, chantier de direction pour chercher, dans les plis du terrain, un abri contre les balles ennemies. Quelque imminent que fut le danj,'er, nous ne pûmes nous empêcher d'échanger des remarques admiratives sur la rapidité avec laquelle l'artillerii' hollandaise manduivrail ; elle semblait voler sur les hauteurs et sur les collines. Les boulets passaient, |)Our la plupart, par-dessus notre tète. Nous continuâmes notre retraite sans éprouver de pertes notables et sans presser le pas. Pendant la marche, notre chef de bataillon adressa une verte remontrance à un officier qui avait porté les deux mains à son shako avec un indicible saisissement, parce qu'un boulet venait de siffler à son oreille. Vers midi, nous entrions heureusement dans Louvain, et, comme nous étions épuisés de fatii,'ue, nous nous assîmes parterre dans le voisinai.'e de la porte de Tirlemont.
[*endant que nous combattions à Lubbeck, d'autres avant-postes avaient éti' attacjnés comme nous. On nous raconta (jue le 1^ régiment était en grande partie anéanti.
Quelques soldats faisant partie des corps qui étaient restés à Louvain, vinrent nous trouver et nous dirent, avec des cris d'indignation, que l'armée de la Meuse, surprise par trahison, avait été mise en déroule, et que, vendus par nos chefs eux-mêmes, nous tenterions vainement de résister aux forces supérieures de l'ennemi. Ilien n'est plus fatal, pour une armée en présence de l'ennemi, que le soupçon d'une trahison. .Nous fûmes consternés par cette terrible nouvelle, et ce n'est que plus lard, lorsque nous vîmes notre vaillant roi Léopold braver l'ennemi comme le dernier soldat, que la confiance revint dans notre rœur.
r*our faire comprendre les événements qui vont suivre, il est nécessaire de donner ici qnebjucs explications.
Lorsque les Hollandais avaient franchi nos frontières, l'armée belge, comme je l'ai dit, était partagée en deux grandes divisions. Le général Daine commandail l'une d'elles, et se trouvait aux environs de Hasselt à la tête de quinze mille hommes. Ordre lui avait été drinnéde se porter sur Louvain, et de s'y réunir à l'armée de l'Kscaut pour offrir ensendtle, à l'ennemi qtii s'avançait, une bataille décisive. Soit que les ordres eussent
été mal comj)ris, soi!, comme d'autres le prétendent, que l'exécution en eût été retardée par la funeste obstination du général Daine, l'armée de la Meuse fut coupée par les Hollandais, qui l'assaillirent avec l'avantage du nombre; elle fit une longue el courageuse résistance, mais fut forcée à à la lin (b- se retirer en désordre el de se porter sur Liège. Les restes de la moitié de l'armée belge se trouvaient dans cette ville au moment où toutes les forces hollandaises, (jui s'élevaient certainement au chilTre de soixante mille hommes, se préparaient à cerner Louvain et à nous forcer d'engager une lutte désespérée.
J'ai In quehiue part que les Belges ne comptaient à Louvain que sept mille hommes ' ; ce chiffre me semble inexact : avec les troupes auxiliaires de la garde civiipie, notre nombre |)0uvait monter à vingt mille hommes; telle était du moins notre persuasion, et Je dois dire que les circonstances n'étaient pas de nature à nous f.iire exagérer notre estimation.
Tandis que nous étions couchés et endormis sur les boulevards de Louvain, l'armée hollandaise se met tout à coup en mouvemeid : une moitié gagne par colonnes épaisses et sous la portée de notre grosse artillerie, les collines qui s'étendent à proximité de la ville. Une vive canonnade s'engage des deux parts, et, pendant longtemps, on entend sans interruption le grondement de plus de cinquante bouches à feu.
Notre régiment était campé non loin des batteries; tout se passait à (juelques j)as de nous. Dans le premier moment, mes compagnons s'étaient levés ; mais, voyant (|ue les canons seuls prenaient part à la lutte, la plii|iart se recouchèrent, la fête a|)puyée sur leur sac, et se rendormirent profondément, comme si ce qui se passait ne les regardait pas. Aussi bien, si quelque boulet devait choisir l'un de nous pour victime, à quoi lui eût servi d'être éveillé?
Fra|ipé du spectacle de la canonnade, je restai debout, l'œil fixé sur les batteries. Tout à coup, j'aperçus, à mon grand étonnetneni, un prêtre qui desservait une pièce comme artilleur et la pointait sur l'ennemi. Il portail le costume ecclési;isti(|ue, et le tricorne couvrait sa tète. Tous ceux qui ne dormaient pas admiraient le prêtre, qui travaillait avec ardeur, comme s'il n'eût jamais fait d'autre service pendant toute sa vie. Un cri d'effroi nous échappa lorsque nous vîmes sauter un caisson dans soa voisinage, et, pendant (|uelques instants, nous déplorâmes sa mort probable; mais quand ré|)ais nuage de fumée se fut éclairci, nous l'aperçûmes
1. I,a Belgique depuis 1830, par Cliarlcs roitliinonl, Gand, Dcsiré Verliulsl, 1848.
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auprès de sa pièce, aussi intrépide et aussi actif qu'auparavant '.
Le roi était à cheval auprès des batteries ; sa physionomie était impassible et portait ce cachet de calme et imposante gravité qui, aujoud'hui encore, commande la vénération à tous ceux qui l'approchent. Sa présence remplit tous les cœurs de courage, l'espoir que, conduits par lui, nous pouvions encore remporter la victoire, éclaircit le nuage que le soupçon de trahison avait jeté dans notre esprit.
Pendant que l'attention de tons était concentrée sur le feu des batteries, les Hollandais avaient pris position sur la montagne de Fer, voisine de la chaussée qui conduit à Malines. De cette hauteur, ils pouvaient anéantir la ville de Louvain. De plus, une de leurs divisions s'était emparée de la route de Bruxelles et nous avait coupé par là toute communication avec la capitale.
Tout à coup un ordre fut apporté à nos chefs : nous fûmes à la hâte disposés en rang serrés et formés en colonne. On dit en peu de mots que nous allions, avec le roi à notre tête, donner l'assaut à la montagne de Fer, pour chasser l'ennemi de cette menaçante position : on nous dit que, comme brigade d'avant-garde, nous avions à prendre la tête de la colonne, à engager l'affaire, et à montrer que les anciens volontaires Niellon étaient dignes de la confiance du roi.
Nous accueillîmes cette nouvelle par de chaleureuses acclamations; mais on nous imposa bientôt silence, afin de prévenir toute confusion et tout désordre.
Suivis par l'armée entière, nous sortîmes par la porte de Malines et arrivâmes au pied de la montagne de Fer, au sommet de laquelle l'ennemi nous attendait. En ce moment, notre lieutenant, nommé Van Diepenbeek, fut tué par une balle qui l'atteignit au front.
Les tambours battirent la charge; les sons belliqueux du clairon et de la trompette retentirent; le commandement Au pas de charge! frappa nos oreilles; nous nous élançâmes vers le sommet de la montagne, et, après une course ardente et passablement,désordonnée, nous atteignîmes le plateau. Nous tombâmes à l'improviste sur une batterie qui nous lâcha une bordée qui coucha par terre, bon nombre d'entre nous ! Cette terrible décharge jeta une certaine hésitation dans nos rangs, mais, à la voix de nos officiers, nous nous élançâmes de nouveau la baïonnette en avant, pour enlever les canons.
Un de mes amis, le sergent-major Honoré, eut
1. Ce prêtre a reçu la croix de l'ordre deLéopold, en recompense de sa belle conduite.
les deux jambes emportées par un boulet. Notre médecin, le docteur Dardespinne, fit placer le blessé sur son propre cheval, pour l'emmener hors de la mêlée. Le pauvre Honoré chantait encore à pleine voix la Brabançonne, tandis que le sang s'échappait par torrents de ses membres fracassés...
Cependant la montagne avait été gravie avec le même élan par les autres détachements; les Hollandais ne purent résister à ce premier choc et se replièrent sur leur centre. Ils donnèrent parla aux Belges le temps et l'espace nécessaires pour déployer leurs régiments. Comme notre course était venue se heurter contre les rangs les plus épais de l'ennemi, bientôt commença sur toute la ligne un vif engagement qui se bornait principalement encore à la fusillade et à la canonnade à une certaine distance. Un de nos tambours, nommé Billocq, tomba frappé d'une balle à la jambe. Un sergent de notre bataillon. Bruxellois, du nom de Jacques, était tellement emporté par l'ardeur du combat, que lors du mouvement de recul des Hollandais, il avait percé leur ligne de bataille avec quelques grenadiers de sa compagnie et était tombé à l'improviste sur les cavaliers qui entouraient le général en chef, duc de Saxe-Weimar. Déjà le sergent belge dirigeait sa baïonnette sur le duc et allait lui percer la poitrine, lorsque les cavaliers tombèrent en force sur lui : il fut renversé à coups de sabre, de même que ses compagnons. On allait achever le sergent et le tuer; mais le prince retint ses hommes, prit le brave Jacques sous sa protection et le fit transporter hors du champ de bataille '.
La lutte continuait : simple combattant, je ne pouvais savoir ce qui se passait à quelques pas de moi; je ne voyais qu'un immense nuage de fumée qui dessinait la ligne de bataille de l'ennemi; je n'entendais rien que des milliers de coups de fusil qui éclataient sans interruption, la voix terrible du canon qui faisait trembler la montagne de Fer sous nos pieds, le sifflement des boulets et des balles, et parfois aussi les cris de mes frères d'armes,' qui, les menbres brisés ou le flanc déchiré, tombaient en poussant une clameur de détresse ou jetaient encore en mourant le cri national : « Vive la liberté! vive Léopold ! »
En ce moment, notre régiment reçut l'ordre de se répandre sur les flancs de l'ennemi et de l'in-
1. Le sergent Jacques avait reçu de nombreuses blessures, dont quatre ou cinq à la tète. Le duc de Saxe-Wcimar lui fit donner des soins à l'hôpital de Louvain, et le recommanda ensuite lui-même, dit-on, au roi Léopold. Aujourd'hui l'ancien sergent est capitaine dans l'armée belge, et la croix qu'il porte sur la poitrine est la récompense de son héroïque conduite à la bataille de Louvain.
SOUVENIUS DE JEUNESSE.
(luii'lerparuii Ion de tirailleurs. Nous desconilîmes la luoiila^iie enlrela ville de Louvaiii et le champ de liataille, et nous lûmes, selon l'usaj,'e, dispersés sur une {grande étendue de terrain, de façon qu'il ne se trouvait },'uére ([u'une couple d'Iioinines, tous les cinq ou six pas. Le sol était très accidenté et les champs étaient encore couverts par la moisson; aussi, pendant que nous apercevions parfaitement le> Hollandais sur la pente de la montairne, nous ne pouvions voir qu'une partie de nos compagnons. Je me trouvais avec un autre soldat sur le bord d'un chemin creux qui avait au moins dix pieds de profondeur, et, bien que nous fussions encore fort éloignés de l'ennemi, nous tirions sans interruption sur son aile droite.
Pendant ce temps, nous entendions le canon tonner sans relâche sur la montagne, et la lutte semblait y devenir de plus en plus vive.
Tout à coup un terrible cri d'avertissement retentit autour de nous :
— La cavalerie ! la cavalerie !
En effet, nous vîmes an même instant une nuée de dragons descendre la montagne pour venir nous attaquer.
On dit ordinairement, parmi les soldats, qu'un fantassin n'a rien à craindre d'un cavalier. Pour de vieux soldats expérimentés, il est possible que ce soit une vérité; mais, pour nous, volontaires, qui avions passé toute notre vie militaire chez les paysans, il en était tout autrement. La vue de ces hommes de haute taille montés sur d'énormes chevaux, un sabre ctincelant à la main, nous inspira, non pas de la crainte, mais une sorte d'anxiété. Nous étions postés deux par deux, loin les uns des autres, et ne pouvions apercevoir nos officiers; ainsi séparés et isolés, il nous fallait attendre le choc de la nombreuse cavalerie qui se précipitait sur nous du haut de la montagne.
Arrivés dans la plaine, les dragons se formèrent aussi en une longue ligne, et comme si chacun d'eux eut choisi un tirailleur jtour victime, ils s'élancèrent sur nous par couple et le sabre levé. Je pensai que ma dernière heure était venue ; je m»! sentis pâlir, un frisson terrible me remua, et, de ce moment, mon regard s'attacha si fixement sur les deux ennemis qui semblaient avoir fait choix de nous, que mon compagnon disparut sans (|u«' je m'»'!! aperçusse.
Les dragons étaient à moins d'une portée de flèche, lorsque je déchargeai mon fusil sur eux, sans les atteindre; jo songeais à recharger mon arme, mais la cartouche me tomba de la main, et j'eus à peine le temps de présenter la baionnette pour me défendre.
L'un des deux dragons s'élança sur le côté à ira- Ycrs l'avoine, >.in- doute pour attaquer mon cama-
rade. Je crus entendre son dernier cri d'agonie frapper mes oreilles!
Je présentai la baionnette, bien décidé, si c'était possible, à me défendre avec acharnement. La conviction (jue j'allais mourir m'arracha un profond Soupir, un regret de la vie; je dis à haute voix :
— Mon père, mon père !
Le sabre du dragon étincela sous mes yeux; il me cria de me rendre ; mais je restai muet et, l'anxiété de la mort dans l'Ame, je cherchai du regard un endroit où je pusse blesser mon ennemi ou son cheval. Ce dernier était-il elfrayé ou le cavalier ne pouvait-il le maîtriser ? ou bien le dragon lui-même voulait-il éviter mon arme et me prendre en flanc pour mieux m'atteindre avec son sabre? Je ne sais; mais mon ennemi tourna deux on trois fois autour de moi avec une incroyable vélocité, jusqu'à ce que j'eusse réussi à blesser son cheval à l'épaule.
Que se passa-t-il ensuite entre lui et moi '! Je ne sais pas bien. Tandis que je détournais la tête pour échapi)er au flamboyant éclair de son sabre, je me sentis frappé d'un coup violent et je tcmibai dans un trou qui parut sans fond à mon imagination égarée. Je descendais, comme si je m'enfonçais dans l'éternité... J'étais tombé en arrière avec mon fusil et mon sac dans le chemin creux; et, étourdi par la chute, je restai pendant un instant étendu sur le dos et sans mouvement; cependant je repris immédiatement connaissance. J'ouvris les yeux et promenai autour de moi un regard stupéfait; |)uis je levai les yeux au ciel et remerciai Dieu de m'avoir sauvé si miraculeusement d'une mort certaine...
J'entendis deux coups de pistolet éclater audessus de moi; je voulus m'éloigner de ce lieu où il y avait encore danger à rester; mais, quand j'essayai de lever mon pied gauche, la douleur m'arracha un cri... Néanmoins je me traînai péniblement, en suivant le chemin creux, dans la direction de la ville.
Lors(|ue j'atleingnis la chaussée et que j'arrivai à l'endroit d'où nous étions montés à l'assaut de la montagne de Fer, la bataille était perdue, et la plus grande partie de notre arniic en pleine retraite. Un ou deux régiments combattaient seuls encore sur la hauteur, mais en cédant |)eu à peu du terrain. La porte de la ville de Louvain qui donne sur la chaussée de Malines vomissait des canons, des charrettes et des voilures par centaines; les conducteurs frappaient les chevaux du fouet ou du plat du sabre.
A côté de moi se trouvait un sergent de mon régiment, nommé Lemaigre, aujourd'hui lieutenant et directeur de IhApi'al militaire de Lierre. Tandis qu'il s'arrachait les ( hevcux de rage et de déj)it, il
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aperçut au loin une batterie d'artillerie belge, qui sortait au Irot de Louvain : elle se composait de huit pièces de douze. Cette batterie semblait n'avoir pour tout commandant qu'un sergent, et comme Lemaigre connaissait personnellement celui-ci, il l'arrêta et le conjura de diriger sa batterie contre le flanc de l'ennemi, pour retarder notre défaite décisive et couvrir un instant la retraite. Le sergent d'artillerie — mon ami Lemaigre le nommait Matthieu — suivit ce conseil et fit feu de toutes ses pièces; une grêle de mitraille éclaircit les rangs de l'ennemi, et une certaine hésitation se fit vraiment remarquer dans ses attaques contre les derniers braves de notre armée. Je quittai cet endroit et parvint à une certaine distance, en traînant le pied avec d'indicibles douleurs; je m'assis enfin contre un des arbres qui bordaient la route et visà-vis d'une grande auberge.
Cependant le dernier régiment belge avait succombé à son tour, et toute l'armée opérait en toute hâte sa retraite dans la direction de Malines, à travers les canons, les caissons et un matériel de guerre de toute sorte. En ce moment courut, de bouche en bouche, le cri : « Armistice ! armistice ! la paix ! » Mais, bien que beaucoup de nos soldats répétassent ce signal, ils n'y ajoutaient pas foi, peut-être parce que de rares coups de canon tonnaient encore dans le lointain. Tout à coup, j'aperçus le roi Léopold mettant pied à terre devant l'auberge et entouré de quelques officiers d'étatmajor; il semblait tenir conseil avec ceux-ci; bientôt il repartit avec sa suite vers Louvain et dans la direction de l'armée ennemie. J'avais considéré attentivement les traits du roi : une tianquillité triste, mais fière, conservait à sa physionomie son caractère imposant, même dans cette douloureuse circonstance.
Les Hollandais ne poursuivirent pas les Belges : la fusillade avait cessé; on avait réellement conclu un armistice, et s'est ici que quelques explications sont peut-être nécessaires.
Les grandes puissances, réunies à Londres en conférence, avaient prononcé la séparation de la Belgique et de la Hollande; et c'était pour résister à cette décision que le roi des Pays-Bas avait envahi notre territoire. La France était chargée d'assurer, par la force au besoin, l'exécution des volontés de la Conférence. A la nouvelle de la défaite de l'armée de la Meuse, les généraux français avaient présumé avec raison que les Belges ne pourraient résister à des adversaires infiniment supérieurs en nombre, et ils avaient marché" vers la frontière pour porter secours au roi Léopold. Justement, au plus fort de la bataille de Louvain, au moment où la plupart des régiments belges étaient repoussés avec une grande perte de la
montagne de Fer, des officiers français, envoyés par le maréchal Gérard, se présentaient au quartier général des Hollandais, et faisaient comprendre au prince d'Orange et au duc de Saxe- Weimar que, si l'on tirait encore un boulet, l'armée française, au nom des grandes puissances, viendrait leur offrir une nouvelle bataille, dans laquelle les Hollandais auraient infailliblement le dessous. Un chargé d'affaires anglais, que nous avions vu, ce jour-là, à plusieurs reprises à côté du roi Léopold, assistait à cette entrevue. On conclut un armistice qui stipulait que toutes les hostilités seraient suspendues, et que, dès le lendemain, l'armée hollandaise regagnerait la frontière, suivie, mais non inquiétée, par les Français. Ces conditions furent fidèlement exécutées.
Quand tout fut devenu calme autour de moi, je me levai et je tentai de poursuivre ma route en passant d'arbre en arbre. Mon pied était fort gonflé ; j'avais coupé mon soulier, afin de pouvoir l'ôter; et, tout en souffrant beaucoup, je me traînais lentement le long de la chaussée, en m'asseyant de temps en temps pour reprendre des forces.
Le jour commençait à tomber et j'étais encore appuyé contre un arbre, lorque vint à passer un fourgon découvert, dans lequel se trouvaient déjà quelques soldats blessés légèrement. On me demanda pourquoi je restais là tout seul , et sur ma réponse, les conducteurs me hissèrent dans le fourgon.
Lorsque nous arrivâmes à Malines, nous trouvâmes toutes les rues couvertes de soldats belges de tous les régiments et de toutes les armes, bivaquant sur le pavé. Je passai la nuit dans le fourgon. Le lendemain matin, je me rendis, avec l'aide d'un camarade, à la porte d'Anvers, où devaient se réunir les hommes dispersés de notre régiment. Après l'appel, nous devions quitter Malines et reprendre la route de Louvain. Vers onze heures, tout était prêt pour le départ ; quelques blessés au nombre desquels j'étais, devaient suivre en voiture. Cependant, à la porte de la ville, on fit arrêter les chariots, et l'on donna ordre de conduire les blessés à l'hôpital.
L'hôpital où l'on nous déposa n'était établi que transitoirement, et on lui donnait le nom plus modeste d'infirmerie. On nous mil chacun dans un lit, et des sœurs de Charité nous donnèrent des vivres excellents, du vin, des friandises et même de l'argent. Un chirurgien me fit placer le pied dans un cataplasme de farine de lin, et, bien que mes souffrances fussent encore très vives, je tombai bientôt dans un profond sommeil, qui se prolongea pour ainsi dire jusqu'au lendemain.
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Mon pied rosia livs eiill»', douloureux et brûlant jusqu'au dixièiue jnur; dès lors uue auiélioration rapiile .-e iinuiuisit; et, une semaine plus tard, je pus quitter l'inlirnierie pour regagner mon réj,'imont, qui se trouvait canloiiné aux enviions de Ter m onde.
La bataille de Louvain et les événements qui l'avaient précédée avaient donné à tout le monde la con\iction (jue notre défaite devait être attribuée uni(jiieiiieiit à la mauvaise or};anisation de l'armée et à l'absence du sentiment de la discipline, aussi bien chez les oITiciers que chez les soldats. L'administration, stimulée par un roi plein d'expérience, s'o(cu|)a imnu'diatement de la réorganisation de l'armée. On décida que les ofliciers incapables seraient priés de donner leur démi>sion, qu'on les remplacerait par de bons oITiciers retraités, qu'on maintiendrait sévèrement la discipline, et qu'on dompterait avec une impitoyable énerijie les ilani,'eureuses idées d'indépendance personnelle (jue les volontaires avaient apportées dans l'armée.
-\ mon retour au réi;inienl, je me trouvai désigné pour occuper provistirement l'emploi de seri,'entmajor dans une compaj;nie autre que celle à laquelle javais appartenu jnsque-là. Je lis de mon mieux pour mériter la Civeur de mes nouveaux chefs, et travaillai mèinc pendant la moitié i!es nuits, afin de remettre en ordre les écritures arriérées de la compatînie. On parlait avec grand éloge de mon zélé et de mon habileté; personne ne doutait que je ne fusse élevé définitivement au grade de sergent-major. Dans la même conviction, j'écrivis à mon père, avec un joyeux orgueil, pour lui annoncer ma prochaine etinfaillible pioniolion, el je reçus à ce sujet ses aifectueuses lélicilations.
Ouelques jours après, le général inspecteur L'Olivier arriva à Termonle pour diriirer la réorganisation de notre régiment, lieaiicoiip d'oKiciers, et noire colonel lui-même, furent mis en demisolde ou définitivement renvoyés; d'autres, {|uc nous ne connaissions |)as, nous furent donnés pour chefs. La stricte observation des lois deladisci|diiie fut assurée, et bientôt notre régiment ne se reconnut plus lui même.
(juandil fut question dc faire les nominations aux places vacantes de sous-officiers, je fus examiné par le nouveau colonel. Je n'avais que dixneufans, et, [xmr comble de malheur, ma maigreur el je ne sais rpioi d'enfaiiiiu dans la physionomie me faisaient paraître beaucoup plus jeune encore.
Le rrdonel fut très satisfait de mon mérite ; mais il faut, dit il, (ju'un sergent-major puisse ifispirtf
du respect, attendu (ju'il est la véritable cheville ouvrière de la compagnie, et est chargé de l'exécution de tous les ordres. Or, au moment où l'on avait pour but de faire sévèrement observer la discipline dans l'armée, il ne pouvait être (jueslion d'élever des enfants à ce grade. 11 me lit comprendre, d'une voix pleine de bonté, d'ailleurs, que j'étais trop jeune et trop petit pour rem|)lir convenablement des fonctions aussi importantes. J'avais le temps d'atlendie, et l'on se souviendrait de moi lorsque le régiment serait fait au nouveau régime. En même temps, je fus désigné |)our reprendre, dans une compa.i^nie du premier halaillon, mon ancien service de fourrier.
Ce fut la tète penchée sous le poids du chagrin et du tiépit que je ([iiiltai lademenre du colonel et la ville pour me rendre au village où se trouvait cantonnée ma compagnie. Cheniiu faisant, mille pensées tristes me remplirent la lète. Je maudissais amèrement nia jeunesse et ma petite taille, et me plaignais aux arbres de la route, de mon air chétif, qui me faisait Ir.iiter dédaigneusement comme un enfant; tandis que, selon mon opinion, un cœur viril ei fort battait dans ma poitrine. A tout cela s'ajoutait l'idée que mon père apprendrait avec chagrin ma mésaventure, et m'accuserait peut-èlre durement de i)rèsomplion. Mes amis du régiment s.iiir.iient pourquoi, c(»ntrt' laltenle générale, je n'avais pas (té promu.,, parce que je ressemblais troj) à un enfant !
Comme cette circonstance m'avait déjà fait beaucoup souffrir, et que, dans la vie militaire, elle avait été pour moi uue source permanente d'humiliations et île désapoinleuienls, j'étais devenu excessivement sensible à toute espèce de doute sur ma qualité d'homme.
Deux jours après, je fus incorporé dans ma nouvelle coni|iagnie. Personne ne m'y connaissait, et personne non plus ne semblait disposé à ménager ou à épargner mon caractère tranquille et doux.
Ici commence jiour moi une périodede malheurs, desoullrauces, de surexcitation maladive de l'imagination, de tourments intérieurs créés souvent par mon esprit rêveur et découragé, en un r.iot, d'épreuves dc toute sorte (|ui devaient épuiser mon peu île force et me conduire au bord île !a tombe.
Ma compagnie 9vait pour capitaine un bonune étrange, dont le caractère et la cmiduite étaient pour tous um* éniginr indéchiirralde. Il avait servi pendant plusieurs années, comme officier d'élatm.tjor, en Turquie; je le soupçonnais parfois d'être lui-ménu' un Turc cjui se faisait passer po!:r Français. .Sa taille » tait assez élevée, ses mouvements brus(|ues et anguleux, sa paroles rude, brève el sévère; ses petits yeux gris éiincclaient dans leurs
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profondes orbites, et son regard pénétrant imposait à tous, comme le regard de l'aigle. Le plus souvent, en parlant, il fra|)pait violemment le sol du fourreau de son sabre, mêlait à ses paroles les expressions soldatesques les plus énergiques, et avait l'habitude de cracher sans cesse autour de lui, dans toutes les directions. On eût cru parfois que son cerveau était dérangé et qu'il avait quelques atteintes de folie. Dans ces moments, peu lui importait à qui il avait affaire: officiers et soldats, tout devait recevoir et dévorer en silence ses brutales remontrances. Avait-il affaire à ses égaux, il laissait entendre qu'il était prêt à soutenir ses paroles le sabre ou le pistolet au poing: et souvent un duel, infailliblement heureux pour lui, était la conclusion de ses accès de brutalité.
Il se montrait tout aussi rude à l'égard de certains d'entre ses supérieurs: aussi n'était-il pas rare que ceux-ci s'efforçassent de lui faire infliger des peines sévères. Eh bien, — comment cela se faisait, nul ne le savait, — il eut raison de toutes les accusations, même devant le conseil de guerre; toujours il en sortit libre et acquitté. Ses défenses, qu'il rédigeait lui-même par écrit, étaient fermes, énergiques et pleines de talent. Celui qu'il avait pour adversaire se repentait toujours d'avoir engagé la lutte avec lui.
Cependant de nombreuses raisons le faisaient aimer et respecter par la plupart des soldats de la compagnie; quelques-uns même n'eussent pas hésité à exposer leur vie pour lui, s'il l'avait fallu. A la bataille de Louvain, il s'était conduit en intrépide officier, et avait plus d'une fois bravé les balles ennemies avec une incroyable témérité. En toute circonstance, il prenait la défense des soldats contre les officiers inférieurs et les sous-ofliciers, parfois même contre les officiers supérieurs. Il distribuait une grande partie de sa solde en pourboires aux hommes les plus braves et les plus actifs de la compagnie, et se montrait, par boutades, si bon et si libéral envers eux, qu'on le citait comme un modèle de désintéressement et de générosité.
Il détestait par-dessus tout la distinction de langage et d'allures que certains officiers avaient gardée de la vie civile. De bonnes manières étaient à ses yeux des manières efféminées, et il jurait haut et fort qu'il fallait que quiconque se trouvait sous ses ordres devînt soldat dans toute l'acception du mot, ou mourût à la peine.
Avec toute sa grossière rudesse, cet homme incompréhensible avait un esprit à la fois profond et vif; il était fort instruit et, sur l'art militaire, il possédait tout ce que peut renfermer la tête d'un général. Ce mélange singulier de qualités et de défauts de toute espèce en faisait une sorte d'être énigmatique, qui inspirait à la plupart une secrète
terreur ou du moins un sentiment d'involontaire éloignement.
Et ce capitaine allait être mon chef! (3n comprend sans peine à quel point mon caractère timide, ma faiblesse corporelle et ma craintive réserve devaient lui déplaire.
Quand, le sac au dos et le fusil sur l'épaule, j'apparus, pour la première fois, à ma nouvelle compagnie, en un clin d'œil les hommes saisirent leurs armes et furent à leurs rangs. L'adjudant-major du bataillon me conduisit à la compagnie et s'éloigna en disant brièvement :
— Capitaine, voici votre nouveau fourrier.
Ce fut un indéfinissable regard de colère et de dédain que le capitaine me lança; il me toisa de la tête aux pieds, tourna autour de moi, cracha dans tous les sens en grommelant sourdement, et s'écria enfin d'une voix furieuse et avec accompagnement d'une foule de mots énergiques qui ne s'écrivent point :
— Ah çà ! qu'ont-ils en tête, là-bas ! s'imaginentils que ma compagnie soit une école de moutards? On se moque de moi ! il faut d'autres hommes que cela pour commander à mes gaillards. Nous verrons, nous verrons; cela ne se passera pas ainsi.
A ces mots, il s'élança sur la place du village, vers le colonel et le major. Tout tremblant de confusion, j'étais allé me placer à mon rang, parmi les sous-officiers, et je vis, de là, le capitaine s'adresser au colonel en gesticulant énergiquement des bras et des jambes et en frappant le sol de son sabre. Il était évident pour moi qu'il protestait contre ma nomination dans sa compagnie et refusait de m'accepter pour fourrier.
Il ne réussit pourtant pas dans ses efforts; car, un instant après, il accourut vers moi, jurant et maugréant, me considéra derechef de la tête aux pieds, et dit d'un ton bourru :
— C'est bien, nous verrons ! Fais en sorte de marcher droit et montre que tu as du poil aux dents, sinon je te rendrai la vie dure !
Ne pouvant supporter l'éclair de son regard, je courbai la tête.
— Tête droite ! et regarde moi dans les yeux ! s'écria le capitaine.
Je ne sais, mais il me sembla que son terrible regard pénétrait jusqu'au fond de mon âme et, saisi d'une vive anxiété et à demi mort de honte, je baissai de nouveau la tête.
— Pour l'amour de Dieu, qui m'a bâti de pareils soldats ! il tremble comme une vieille femme ! s'écria le capitaine d'un ton méprisant. Viens chez moi à deux heures, ajouta-t-il : nous verrons s'il y a moyen de faire quelque chose de toi.
Dès ce moment, il ne s'occupa plus de moi; seu- /ement, il me lançait encore de temps en temps un
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coup d'œil dédaigneux. J'étais tellement décontenancé par ce brutal accueil, (|ue je savais à peine répondre aux (|uestioMsel aux ordres (jue nr.idressait le serj;ent-inajor, mou supérieur immédiat. A deux heures, je me rendis à la demeure du capitaine ; mon cd'ur baltait avec angoisse et J'étais inquit't comme si un mallieiir allait m'arriver. J'entrai dans la chambre du capitaine et le trouvai assis à une table et écrivant; il se leva brusquement, me consiiléra pendant un instant, se [daignit encore (ju'on m'eut donné à lui pour Iburrier et me demanda enfin d'où j'étais et ce que je savais.
D'une voix humble et douce, je lui parlai de mon père, et je lui ilis que j'avais été destiné à renseignement. Je lui promis de faire de mon mieux pour lui plaire et le suppliai de ne plus me traiter aussi rudement, parce qu'il me causait, par là, infiniment plus de chagrin (ju'il ne voulait m'en faire.
Il parut d'abord écouter mes explications avec plaisir ou du moins avec patience; mais, (|uand je le priai de me traiter avec plus de douceur, il entra en fureur, à en juger par ses gestes qui accusaient le plus haut degré d'irritation. Les gros mots s'échappaient comme un torrent de ses lèvres, et ses yeux lanraienl des éclairs qui me faisaient frissonner. 11 reprit enfin son calme, et me dit que j'avais à me dégourdir singulièrement pour devenir soldat.
Quel(|ues instants après, il me prit la main avec bienveillance, et me dit :
— Tu as peur de moi? tu trembles? Comment diable l'idée d'être soldat a-t-elle pu entrer dans ta tète? Tu as l'air d'un moulard encore sur les genoux de sa mère! Allons, piends courage, je ferai de tui un homme. Ce (jue je fais, c'est pour ton bien... Mais, si tu veux rester enfant, je te j)réviens que tu ne trouveras pas grâce à mes yeux; chacun son métier. Il y a, ma foi, bien assez longtemps qu'on laisse dans l'armée des iiii(Sifi<liiis et des vieilles femmes faire à leur guise.
Mes réponses craintives, e! surtout l'accent découragé île ma voix, lui déplurent. Il se remit à me jnenacer, a m'injurier, à me traiter de moutard et de blanc-bec, si bien que, cédant à une véritable terreur, je finis par fondre en larmes. .Mors sa colère ne connut plus de bornes; il me saisit violemmment par les épaules, me poussa hors de la chambre et ferma la porte derrière moi. Le f<pnr brisé, tout à fait abattu, épouvanté de l'avenir qui m attendait, je regagnai à pas lents mon logement, où je racontai ma mésaventure au sergent-major.
Celui s'eirctrça de me faire comprendre que le capitaine avait, en elTet, d'étranges manières, mais quil ne fallait [)as prendre la chose au sérieux.
plus (|ue le caj)itaine lui-même. Il ajouta que notre chef avait bon cœur au fond, qu'il était incapable de faire du mal, de propos délii)éré, à qui que ce fui; bien plus, ce (jui venait d'arriver prouvait qu'il avait beaucoup de sympathie pour moi et qu'il voulait vraiment faire de moi un soldat, en me donnant les (jualilés de mon élal, (|ui me manquaienl évidemment.
Quoi (\u\\ en fût, la façon dont on voulait s'y prendre pour moditierinon caractère torturait mon cœur, etine jetait dans un véiitai)ledéses[)oir. Chaque jour, le cajiitaine m'accablait de rudes paroles, etl'on eut dit qu'il s'efforçait de pousser mon esprit, si endurant, à se révolter contre sa brutale conduite; sous mille prétextes, il déchirait en pièces mes écritures; il me punissait pour le plus léger inolif, et m'infligeait de sanglantes humiliations en présence des soldats (ju'en maintes circonstances j'étais appelé à commander.
Nous quittâmes bientôt Termonde pour nous rendre au camp établi dans le voisinage de Diest; puis nous lûmes cantonnés pendant quelque temps dans divers villages, et enfin nous arrivâmes à Mous, où nous fûmes installés dans la principale caserne.
En novembre I8JI, nos sergents-majors partirent pour le dépôt afin de réunir et de mettre en ordre, en lescollationnanl, les écrilures des compagnies. Leur absence fut de six mois, et, durant ce temps, il laissèrent le soin de remplir leurs fmctions aux fourriers, l'our aider ceux-ci ilans leur double tâche, un caporal fut adjoint à chacun d'eux. Je me trouvai par là chargé dune grande responsabilité et d'un pénible travail. Ma timidité me rendait ma tâche beaucoup plus lourde (|u'eile ne l'était \)nr elle-même ; l'inquiélude et les soucis m'ôlaient, pour ainsi dire, le. sommeil; enfin il m'arrivail de temps en temps de commettre une erreur dans rexécnlion des ordres <|ui m'étaient transmis.
Mon capitaine persistait toujours dans son intention def;iire de moi un solihil, comme il disait. Je me trouvais forcément en cnniact avec lui, pour ainsi dire, à toute heure du jour : chaque fois, il me traitait avec la rudesse la plus décourageante; il me punissait impitoyablement et ue manquait aucune occasion de jeter dans mon Ame abattue le désespoir et la terreur. Peu à peu mon imagination devint maladeetmon intelligence se troubla. Le capitaine, avec ses yeux étincelanls, prit pour moi la- forme d'un être mystérieux, d'un mauvais esprit attaché à mes pas. .^a voix me donnait le frisson, une parole menaçante de lui me faisait pâlir; la nnil, j'avais des rêves affreux; je me voyais dépérir et mourir, et, chaque fois, l'image du capitaine se dressait à côté de mon lit de mort,
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Il se mit à me frapper. (Page 33.)
un rire sardonique sur les lèvres, comme s'il eût goûté un horrible bonheur à compter les derniers instants de sa victime épuisée... Je maigris à vue d'œil; mes joues prirent une teinte jaune et transparente, et, bien que je me plaignisse rarement de mon sort, je sentais en moi le pressentiment d'une mort prochaine.
11 ne faudrait pas croire cependant que mon capitaine fût un méchant homme ; mais qu'importe 1 Quand l'imaginalion, en proie à une surexcitalion maladive, se crée des fantômes, elle subit leur influence comme s'ils existaient réellement. C'est ce qui était arrivé pour moi.
J'en étais venu à regarder, non seulement le capitaine, mais tout homme comme un ennemi, comme un être pervers et sans cœur, et à détester du fond de l'âme le monde et la société, dont je me croyais l'innocente victime. Je fuyais mes compagnons : le soir, quand des occupations urgentes
ne me forçaient pas à travailler, je me réfugiais dans ma chambre, et, là, seul, la tête dans mes mains, je révais, je songeais à ma vie passée. Parfois la douleur mejetail dans une sorte d'extase fébrile; alors je m'adressais à Dieu, je lui parlais; je lui disais que je me courbais avec résignation sous le poids de sou bras et que j'attendais patiemment le sortque m'avait réservé sa suprême volonté. Tandis que mes camarades s'amusaient hors de la caserne et passaient joyeusement leurs soirées, je m'attachais à torturer mon propre cœur et à ruiner en moi l'énergie morale qui m'était nécessaire pour ne pas succomber sous le chagrin... Je souffrais de cette affection terrible et presque toujours mortelle qu'on nomme mal du pays, ou nostalgie. Le mal du pays est une étrange et mystérieuse maladie du cerveau. Il trouve la plupart de ses victimes parmi les jeunes soldats; il en fait aussi parmi les jeunes gens élevés malgré eux dans un
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pensionnai, loin de la maison palernel e; [larnii les jeunes reli,i.'ienx, parmi les jeunes iléteiius; en un mol, parmi tous les Innumescjui, arrachés trop tiM à leur lieu natal, ont conservé ilans une certaine nie>ur«', la sensil)ililé de renlance.
(Jnand un soldat est menacé du mal du pays, son visape se couvre d'une pâleur caracléristi(|ue; son rejrard devient indécis, ses yeux se meuvent lenlemenl; sa tête se penche sur la |)oilrine. Il semble toujours plongé dans une profonde rêverie, et, si on lui parle, il sort de son rêve avec saisissement, comme un iiomme (jui s'éveille en sursaut. lUen ne lui |)lail; son sourire, s'il est encore capable (le Teindre, a l'amerlumeet latrislessed'une plainte. Il évite ses amis et recherche la solitude. (Juand ses com|)ai:nons vont faire une promenade, il reste dans la chambre; s'ils sont à la caserne, il se cache dans quel(|ue coin écarté où il puisse se livrer en toute liberté à ses maladives son.^eries.
Il rêve toujours aux mêmes objets : ses yeux voient la maison paternelle, la plaine ou la montairne où s'est trouvé son berceau. Il parle à sa mère absente; il redit les noms de ses amis d'enfance; il voit, il entend tout ce qui lui était cher au pays natal. Son âme se meut dans ce cercle étroit ; qu'il soit sous les armes ou ntui, (|noi <|u'il lasse, à (|uelque travail qu'il se livre, il n'y a [tins de place dans son esprit pour d'autres pensées.
Cette préoccupation constante et exclusive frappe, en (jnel(|ue sorte, le cerveau d'une paralysie chronique (|ui a [tour conséquence d'ôter absolument au corps cette excitation nerveuse qui lui est nécessaire. Peu à peu. l'eslomac du sfddat atteint de nostalgie commence à refuser les aliments : il maigrit rapidement, ses membres s'affaissent et ses mouvements se ralentissent. En même temps, une révolution terrible s'accomplit en lui : ses poumons dessèchent, se rétrécissent et enj;endrent, dans les mystérieuses cavités de la poitrine, ces tumeurs dures et arrondies qui sont un arrêt de mort... Il coMimence à lonsscr... On lui (buine un billet dhopilal; ses camarades le suivent diin regard attristé quand il (|uitle la caserne d'un pas lent et mal assuré... Ils savent bien qu'il ne reviendra pas.
Que déjeunes soldats prennent ce fatal chemin! Et ce sont toujrurs les âmes les mieux douées, les cœurs les plus sensibles; l'homme rude et grossier, celui que dominent les instincts matériels, n'est pas saisi par le mal du pays.
Beaucoup de médecins militaires, (|uand ils aperroivenl les symptômes de ce mal dans un conscrit, s'efforcent de lui obtenir un congé qui lui permette de retourner pour (]uelque temps à la mai>on paternelle. Puissent-ils tous agir ainsi! C'e!>l le seul remède, et il est infaillibb>; tous les
aulres ne font (jue hâter le fatal dénoaement. .Mais il faut appli(|uer ce remède dès l'apparition des premiers symptômes toujours faciles à reconnaître ; car, dès que la no-talgie a déposé dans les poumons les germes de la mort, il est trop tard pour recourir à un secours humain, (|uel qu'il soit.
Pour comble de malheur, le caporal (|ui m'avait été adjoint pour m'aider déserta vers celle épo(|ue. Il avait falsifié les écritures de la boulangerie et vendu ou emporté ses couvertures, il me fallait rembourser la valeur de ces derniers objets et d'une (juantilé considérable de pain; le montant de la somme, qui était énorme pour moi, devait être retenu sur ma solde. De |)Ius, on m'accusa de négligence, de mancjue d'énergie, voire même de lâcheté.
Ce jour-là, j'eus à subir, de la part de mon capitaine, de cruels reproches qui m'accablèrent et éteignirent ce qui restait encore en moi d'amour pour la vie.
Dans le cours de la soirée, tandis que je déplorais mon malheur, un froid glacial s'empara peu à peu de mes membres; tout mon corps fut agité par de violents frissons. Accoutumé à tout considérer dn côté le plus noir, je crus que ma dernière heure était proche. Je m'étais jeté sur mon lit, et bientôt ma tête s'enflamma, ma peau devint brûlante comme si j'eusse été étendu sur un bûcher. Cet état dura jusqu'au milieu de la nuit, et je finis par m'endormir d'un lourd et pénible sommeil. J'avais été en proie à une fièvre ardente qui me reprit désormais chaque jour à des heures différentes, et toujours avec une intensité nouvelle.
L'hôpital m'inspirait, comme à lout simple soldat, une répulsion ; j'avais la conviction (|ue, s'il me fallait en franchir la porte, celle-ci ne se rouvrirait jamais (jue pour laisser passer mon capavre. Pour ce molif je dissimulai mon mal et suppliai les rares camarades qui en savaient quelque chose de n'en point parler.
Le lendemain du premier accès, j'avais écrit à mon père une lettre pleine de lamentations et baignée de larmes; j'allais jus(|u'à dire que, s'il voulait être sur de me tr(tuver encore en vie, il eut à se hâter; mais la pensée que cette lettre causerait à mon père trop d'in(iuiétude et de chagrin, me décida à lui en écrire une aulre dans laijuelle je me bornai à des plaintes, tristes toujours, mais plus modérées, et à le prier de venir me rendre visite.
Il me répondit (ju'il se rendrait à Mons dans cinq ou six jours; mais il me disait aussi, entre autres choses :
« Tu dis (|ue ton capitaine te traite comme un esclave! Que sigtnfie cela? que fais-tu donc pour 6lre si malmené? Je crois (ju'il y a beaucoup de ta
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faute dans loul cela: ton caractère n'est pas ce qu'il devrait être. Les idées philosopliiqriL's qui telrotlenl en tête sont la vraie cause de ton mécontentement et de la mauvaise volonté. C'est là ce qui te rend désagréable à tes chefs et à les camarades qui remarquent sans doute tes mouvements d'humeur, surtout quand tu as à faire une chose qui ne te plaît pas. Crois-moi, change le cours de tes idées, sinon tu seras malheureux aussi bien dans la vie civile qu'au service. La vie n'est pas un songe, comme le prétendent les/;// //osoy^/^^.s.- c'est une lutte véritable; l'ennemi, c'est le destin; et l'on en est vainqueur quand on sait le regarder en face avec intrépidité '. »
Mon bon père connaissait mon cœur, il en savait le fort et le faible, et, dans cette circonstance, il m'indiquait clairement la blessure qui faisait saigner mon âme. Mais, dans l'état où je me trouvais, j'étais incapable de le comprendre ; ses sages avis produisirent l'effet de l'huile sur le feu; ils ne firent qu'attiser la douleur qui me minait, et je me crus abandonné de tous, même de mon père !
Le lendemain, la fièvre me prit dans la matinée. Il était dix heures et, saisi par les premiers frissons, j'étais encore étendu sur mon lit à demi vêtu. En ce moment, le capitaine entra dans la chambre; tout effrayé, je me mis sur pieds et, pendant un instant, comprimai les secousses de la fièvre ; mais le mal l'emporta et je me pris à trembler plus fort qu'auparavant. Mes joues pâles et mes lèvres bleuies trahissaient, d'ailleurs, suffisamment mon état.
Après m'avoir considéré d'un œil pénétrant, le capitaine dit :
— Tu as la fièvre? mets-toi sur le rapport des malades : il faut aller à l'hôpital.
Il vit combien ce mot me frappait d'épouvante.
— Qu'est-ce que cela signifie? demanda-t-il.
— Ah! capitaine, m'écriais-je d'un ton suppliant et en étendant vers lui mes mains jointes, ne me faites pas aller à l'hôpital ; je suis sûr que j'y mourrais!
— Tête sans cervelle! murmura-t-il. Je crois, en effet, que tu dis vrai. Eh bien, prends courage, suis moi : je te guérirai, moi!
Et, comme je m'habillais avec lenteur, il se mit à tempêter d'impatience, à me reprocher mon manque d'énergie, à m'accabler tellement de gros mots tout en répétant qu'il avait l'intention de me guérir lui-même, que je faillis m'évanouir d'épouvante à la pensée qu'il avait sur moi d'horribles projets.
Je le suivis pourtant quand il quitta la caserne pour me conduire chezlui. J'étais si profondément
1. Je possède encore la plupart des lettres de mon père et (les miennes. [Note de l'auteur.)
malheureux, que, chemin taisant, je contemplais un mendiant d'un œil humide, et dis en moimême avec un vif sentiment d'envie :
— Qu'il est heureux ! il est libre !
S'il eût été permis d'échanger mon uniforme et ma charge de fourrier contre les haillons déchirés et la misère de ce mendiant, comme j'eusse remercié Dieu de sa bonté ! par quel cri de joie j'eusse salué ma délivranée !
Pendant que nous montions dans la rue Haute dans la direction de la place, nous rencontrâmes le colonel du régiment, M. Le Hardi. De loin déj;i, il me regardait avec une évidente compassion, et, quand il fut près de nous, il dit au capitaine:
— Qu'a donc votre pauvre fourrier? il parait être sérieusement malade ! 11 faut lui donner quelque repos.
Un éclair de reconnaissance jaillit de mes yeux à ces mots de l'excellent colonel ; mais le capitaine poursuivit son chemin et répondit en saluant son supérieur :
— Une légère indisposition, colonel; la tête y est pour beaucoup. Je vais le guérir tout à l'heure.
Nous atteignîmes enfin sa demeure et entrâmes dans la chambre où il se tenait d'habitude. Il annonça qu'il allait me faire prendre un remède qui me guérirait infailliblement et pour toujours; ses yeux; fixement arrêtés sur moi, semblaient étinceler d'un feu infernal ; ses paroles à double sens accrurent mon effroi.
J'ose à peine l'avouer, mais mon imagination malade me disait que le capitaine allait m'offrir du poison. Un tremblement soudain me saisit et, me sentant chanceler, je m'appuyai de la main sur le dossier d'une chaise.
Cependant le capitaine avait ouvert une armoire, il prit une bouteille et remplit un verre d'une liqueur d'un vert foncé. Le vert était pour moi la couleur caractéristique du poison. Ma terreur devint inexprimable, et je fus comme pétrifié quand je vis le verre s'approcher de mes lèvres ! Je refusai d'abord de boire ce breuvage redouté; mais toute résistance fut inutile, et enfin, m'abandonnantà mon sort comme un homme qui accepte le martyre, je vidai d'un seul trait la moitié du verre. La liqueur verte avait l'amerlume du fiel, et, dès que je l'eus prise, je sentis mon estomac s'embraser.
Le capitaine me fit asseoir, et, d'une voix bienveillante, entama un long discours sur les qualités qui font un bon soldat ; il me promit de s'occuper de mon avancement avec la sollicitude d'un père, si seulement je voulais devenir homme, et, comme il disait, secouer ma;)f'a« d'enfant. Il qualifia mon penchant à la rêverie et à la tristesse de misérable