I.A VE.N(JKANCE DIVINE
les tAnébres. — Ses (h'iits ola(|uaienl de Iroid et d'aiixirlt'.
Ils élait'iit arrivés devant la ville. La clorlic de l'église de Borclil soima une lieiir»', et la |)etile l1amiiies'eiifoii(,a dans les pnd'onileurs de la nuit.
La rlialoupe cliarj^éc du ravisseur, de ras>assin et de la victime alidi'da enlin à la porte i\h Chantier.
Giovanni se liàta de tirer sa hourse de son iiomp dnt, |)aya genérensenient le batelier, entraîna s(»n ami anéanti et disjiarut sons la porte.
C'était le malin. Le soleil illnniinait dcja les toits (|uand Koberto s'éveilla à côté de son ami. Il était exlrènieinenl pâle ; ses yenx et ses jnnes élaicnl prolomlément crensés par le remortis et rani;ois.>-e. A peine pnl-il sortir dn lit avec l'aide de Giovanni.
— Koberto, mon niallieurenx frère, (jn'as-ln? mon di},'neami, mon compatriote, la niorl t'a-l elle frappé ?
— Kon, répondit Koberto en soupirant, je ne mourrai pas aujourd'bni. Mon C(eur bat encore lort contre la poitrine ; je suis si hisle, mon ami, triste et inquiet jusiju'au lond de lànie.
— infortuné Koberto, chasse de ton esprit le souvenir de cet accident, cela n'aggrave ni la faute ni le cbàtiment.
— Notre naufrage n'était rien, Giovanni. Mon àme a subi d'autres tortures. Un rêve affreux a plané sur ma tète.
— Ce sont de chicnériques visions, Koberto. Elles ne doivent pas faire (felfet sur un cœur viril. Tiens, bois un verre de vin, relate fortifiera. Tu es très taible. Tu a» sans doute rôvé de notre tnalheur, pendant la nuit?
— Non, pas cela. Écoute et prends en pitié ton frère de cœur. Je dormais. Tout à coup le monstre le plus affreux qu'on puisse imaginer vint se poser sur ma poitrine; de s^s deux coudes, il pressait «ur mon cœur jusqu'à l'écraser; ses yeux brillaient comme des charbons ardents et me regardaient fixement; j'étais baigné de sueur et je gémissais dans mon âme. Le monstre grinça les dents d'une manière horrible et m'étreignit si cruellement de ses griffes que la respiration s'arrêtait dans mon gosier. — .l'étonffais. — Je fis des efforts pour chasser ce sperlre, mais je ne pouvais bouger. Mes brasélaient paralysés à mes rôtés. J'ai bien souffert alors. Giovanni; j ai cru mourir. (IrAce aux efforts désespérés que je faisais pour le dire un rjernier ailieu, le lanlôme me hcha. — Je rr"<sentis un grand soulagement; le mouvement courut comme
nn iiaume dans mes mend)res paralysés, et je me t(Mirnai vei's toi. — J'allais l'embrasser, mon ami. Ciel? à côté de moi gisait le corps inaninié, l'Iun-ribie cadavre de la jeune tille, vivant et menavant, avec ses lèvres bleuies et ses joues souillées de fange. Llle ui'endirassa avec une jalouse passion, ses bras me brûlaient connue un cercle de fer rouge. Après m'avoir soumis peinlant (juebiue temps aux plus alfreuses tortures, elle se mil ù rire comme rient les morts, et me livra de nouveau au monstre. Cei impitoyable spectre m'ouvrit violemment la bouche et plongea sa grille dans la blessure du cadavre. 11 m'introduisit dans lu goi'^e des caillols de sang figé (|ue j'avalai en respirant. Giovanni! en i-e monienl, j'eusse échangé ma position contre la pire place de l'enfer. Si lu avais pn me venir en aiili'. niiu ami! Je te regaidais pour l'appeler... Oh ! tu étais plus affreux encore que le monstie! un pâle si{uelette avait pris ta place. 11 posa sa main osseuse sur ma poilrine, et le froid de la tomi)c coiiiii! dans mes veines. J'avais perdu tout espoir. Mes yeux se perdaient an iiiili(!U d»s fantùmes hideux (pli se pressaient en hurlant anlonr de non lit ; les liangesdtis rideaux s'étaienltiansforméesen chauve, souris; de lugubres hiboux s'étaient suspendus au ciel dn lit; des singes, des démons, des sorcières, un chaos (1(! nion>tres aux yeux sanglants, me piétinaient sur la poitrine. Des feux follets dansaient iriomphalemenl au milieu de cette ronde infernale. Ma couverture était nn linceul ; des léles et des os de mort roulaient encra(|uanlsur le lit... Je succombais sous ces horribles visions, quand je m'éveillai, pAle et é[)iiisé, à ta voix amie, Giovanni !
Lu terminant ce récit, Roberlo laissa tomber avec découragement sa tète sur la table. Sa conscience le rongeait et lui criait à hante voix qu'il fallait expiation et réconciliation. Giovanni prenait une vive part à l'accablement de son amL Il le consola par toutes les affectueuses paroles qu'il put trouver en ce moment. Roberlo écoutait peu ce qu'il lui disait. Le lugubre rôve lui pesait sur le cœur comme un lourd rocher. Giovanni la força à quitter l'auberge et à l'accompagner malgré lui dans des lieux on il croyait qu'il pourrait trouver de la distraction.
Il était plus de onze heures du soir quand ils rega^înèrent leur demeure. Ils se mirent à souper et burent bravement. Giovanni versa avec intention à rasades répétées le vin dans le verre de Koberto. ,\près (|u'ils se furent entrelenns peiuLint quel(|ue temps, IIoImmIo alla se mettre an lit avec inquiétude et méfiance. Dès qu'il eut tiré les rideaux, il recula et se laissa tomber, tout épouvanté, sur le siège.
- Giovanni! s'écria-l-il, regarde! — La voilà encore !
LA VENGEANCE DIVINE
Giovanni courut furieux au lit. Il pâlit et s'arrêta brusquement.
— Diable! s'écria-t-il, qui se joue ici de la vie de mon ami?
Kt il prit en main la tête de mort qui se trouvait sur le lit.
— Roberlo, continua-t-il, tu t'eiïraies pour un misérable fragment de squelelte! Quel mal cela peut-il nous faire? Sois homme, mon ami; tu te tueras toi-même.
A ces mots, il ouvrit la fenêtre et lança le crâne avec force contre le mur opposé. Les morceaux tombèrent dans les ténèbres, en rebondissant sur le pavé de la rue.
— Roberto ! mon ami, dit-il, allons nous coucher.
— Oh ! non, Giovanni, je n'ose pas. — J'ai peur et je suis inquiet. Ce lit est mon banc de torture; — je n'ose plus y étendre mes membres épuisés. Attendons ici le soleil en veillant; nous nous reposerons ensuite. Je t'en prie, Giovanni, ne m'accuse pas de lâcheté !
Et une larme perla dans ses yeux.
— Je te plains, mon cher Roberto ! ne pleure pas, mon ami. J'aurai assez de courage pour nous deux ; je te suivrai et te défendrai jusque dans l'enfer. Je te le jure, au nom de Dieu !
— L'enfer, dis-tu, Giovanni? Ne parle pas de l'enfer; il brûle là!
Et il porte la main à son front.
Giovanni consola longtemps encore son ami découragé.
Il était passé minuit. Ils avaient beaucoup bu, et déjà un certain nombre de bouteilles vides se trouvaient sur la table.
Roberto entendit bruire quelque chose et tourna la tête vers le fond de la chambre. Il se sauva en poussant des cris de terreur derrière le lit et s'écria :
— Giovanni, Giovanni ! à l'aide ! au secours ! délivre-moi de ses mains !
Giovanni vit le spectre au milieu de la chambre, le cadavre de la jeune fille enlevée, avec ses lèvres bleuâtres et ses vêtements mouillés. L'eau en découlait fumante et calcinait le parquet de chêne. Elle tournait d'un air menaçant le poignard meurtrier du côté où Roberto s'était caché. Un épais nuage, semblable à un bro«illard éclairé de vaporeuses lueurs rougeàtres, l'enveloppait.
Giovanni fut d'abord tout saisi; mais comme il n'avait jamais connu la crainte, il éclata bientôt en paroles de colère contre le fantôme.
— Attends, dit-il, si tu es vraiment un esprit, je saurai bien te renvoyer dans l'abîme!...
En disant ces mots, il détachait de la muraille une pesante arbalète, en tendait les ressorts d'a-
cier, ramenait la corde en avant, et plaçait le trait (le fer.
— Tu vas sentir, dit-il, si je suis ou non habile archer.
Il visa le cadavre et lâcha la corde. Le trait n'eut pas le temps de siffler, tant le but était proche. Le jeune homme s'étonna grandement, car le cadavre ne tomba pas, comme il s'y était attendu. Au contraire, il s'effraya davantage et non sans raison, quand le fantôme, grinçant des dents, ayant saisi le trait de la main, le renvoya avec une telle force qu'il s'enfonça dans la muraille à côté de lui. Sur ces entrefaites, Roberto gisait demimort derrière le lit; une froide sueur couvrait tout son corps. Giovanni, égaré par la boisson et d'ailleurs naturellement intrépide de caractère, ne pouvait se contenir de colère et de dépit. Il ne voulait pas reculer pour la première fois de sa vie. Dans son courroux, il saisit un glaive de combat, en étreignit convulsivement la poignée de ses deiLx robustes mains et courut, furieux, sur le spectre. Au moment où il levait sur la tète de celui-ci le gigantesque glaive, une heure sonna. Il fit retomber la lame d'acier avec une fébrile énergie sur le fantôme, et par l'élan du coup pencha si fort le corps en avant qu'il tomba à plat, la face contre terre. Le spectre avait disparu. Giovanni s'était grièvement blessé, car son visage était couvert de sang. Il se releva avec peine, s'approcha de son ami et; le trouva étendu sans parole et sans sentiment derrière le lit.
Le soleil envoyait déjà dans la chambre ses rayons du matin, quand Roberto revint à la vie dans les bras de Giovanni.
Le lendemain, les jeunes gens changèrent de demeure. Giovanni se mettait le cœur à la torture pour diminuer les angoisses de son ami. 11 acheta un puissant narcotique et força Roberto à en prendre tous les soirs. Il en résulta un sommeil si profond, que le corps et l'âme reposaient à la fois chez lui.
Giovanni savait bien que le spectre vengeur venait toujours chaque nuit dans la chambre, mais il ne s'inquiéteit plus de cette funèbre apparition. Il n'en parlait jamais à Roberto; au contraire, il faisîùt tout ce qu'il pouvait pour la lui faire oublier. Au commencement, il gagna peu sur l'esprit de son ami. Celui-ci devenait plus pâle de jour en jour et semblait s'avancer d'un pas rapide vers la tombe. Enfin, au bout de quelques mois, il retrouva, grâce à l'oubli, l'espérance et le repos. Il s'imagina que la vengeance de Dieu s'était de-
vin.
A VENGEANCE DIVINE
tournée ilo lui, et Giovanni le conlirnia ilaus cette jienst'e par SfS consolantes paroles.
Ils vécurent ainsi jiis(|u'à la (in du mois de mars de l'année 1400. (liovanni profita des jours du carnaval pour forcer son ami à s'égayer et à s'amuser. Uoberlo avait repris courage; une légère teinte rosée ramena la vie et la couleur sur ses joues, et son cœur se remit à battre aussi vivement et aussi fort qu'il l'avait l'ait jadis sous le ciel de Venise.
C'était le jeudi saint. Les rues étaient sans cesse encombrées de promeneurs. Jeunes filles, hommes, femmes, enfants, tout était sur pied. C'était un beau joiir pour la foule, car les prêtres avaient orné leurs églises de magnifiques tombeaux, dont la vue réjouissait les spectateurs pieux.
Les deux Vénitiens prirent occasion de la visite des églises pour lancer des regards assassins à mainte innocente jeune fille. Ils visitèrent tous les temples, en offrant poliment de l'eau bénite à toutes les demoiselles qui y entraient. Dans toutes ces allées et venues, ils burent tant de verres de vin avec leurs amis, que, le soir, ils se trouvèrent avoir la tète très légère.
Alors Uoberto redevint hardi et oublia tous les avertissements qui lui avaient été envoyés d'en haut. Il était de si bonne humeur et si gai, (pie Giovanni s'en étonnait. Tout en buvant, ils parlaient d'amour et de jeunes filles, et réveillaient réciproquement en eux les mauvaises passions par des discours licencieux.
— Çà, Giovanni, dit Roberto, allons chercher fortune : il n'est encore que dix heures et les églises restent ouvertes jus(|u'à minuit.
— Je le veux bien, Roberto; allons, nous trouverons peut-être une ancienne connaissance.
Il y avait encore beaucoup de monde dans les rues. Les capuchons de femme, plus noirs encore quf les ténèbres, glissaient comme des ombres le long des murs.
— C'est bon si;.;nc, Gitjvanni, dit Roberto; les chères enfants ne sont pas encore couchées... J'ai bien envie de parler à cette cape-là. Ah ! elle entre au couvent des Dominicains!
— Si nous la suivions?
Les jeunes gens se hâtèrent d'entrer dans l'église; mais lajcune fille qu'ils poursuivaient avait échap|)é pnr la rapidité de sa marche à leur insolent amour.
L'aspect du temple était merveilleux, l'eu de lampes brûlaient devant les saintes images. Aussi la lumière n'atteignait ni les angles jirofonds de régli.'C, ni la haute voûte, et ses rayons semblaient p.Mes à cause de leur diiïusion. Sur les hautes murailles des nefs, les piliers gigantes(jues projetaient leur ombre en longues raies noires. Au contraire, une rouge et éclatante réverbération de feu
toud)ait sur l'arc d'or de l'autel qui occupait le centre du clnrur, et, par son imposant effet, élevait les cœurs vers Dieu. Grâce à cette concentration de lumière, quehiues rayons tombaient dans les paities plus sombres des nefs latérales. Là, elles éclaiienl d'une lueur douteuse la statue de marbre blanc (jui en ressemble à un spectre habitant de la tombe. Le murmure des prières el le bruit des chaises ne troublaient pas le silence du temple.
— Viens, dit Roberto à son ami, faisons le tour de l'église. Nous ne devons pas perdre notre temps à rêver. J'a[)erçois là-bas un groupe de jeunes (il les; mais je suis fâché (jue leurs visages soient dans l'ombre.
— Je vais prier un instant près du tombeau de Notre-Seigneur, Roberto. Nous avons fait aujourd'hui plus de mal que de bien, el Dieu pourrait bien s'irriter de notre indifférence envers lui.
— Va donc, Giovanni, je vais le rejoindre; attends-moi.
Giovanni quitta son ami, franchit une porte, et se trouva bientôt à l'endroit où les croyants étaient agenouillés devant le tombeau de notre Sauveur ; il s'y Uiit en prière.
Roberto, sans égard j)our la sainteté de la demeure de Dieu, j)arcourait l'église avec un rt^gard de désir, el s'arrélait devant chaque femme avec une attention marquée. Toutes baissaient les yeux à son approche. 11 se trouvait, par là, trompé dans son espoir, mais ne perdait pas courage. Au moment même où il louchait au terme de sa course, il aperçut une jeune fille vêtue de noir qui lui faisait signe du doigt. L'obscurité du lieu ne lui permettait pas de distinguer ses traits. Néanmoins il se réjouit intérieurement à la vue de son attitude digue et de sa magnifique robe de soie. Au moment où elle avait appelé le jeune gentilhomme, elle quitta sa place et se dirigea d'un pas léger vers l'entrée de l'église. (juel(|ue rapide que fut la marche de Roberto, il ne pouvait l'atteindre; elle semblait glisser sur les dalles. Le jeune homme ne remarqua pas cela. Il la vit ouvrir dans le portail la porte (jui ccuiduisait sur le cimetière. Il s'approcha avec anxiété de ce lieu si edrayant, et se demanda s'il devait suivre oui ou non la femme. Kn(in, il lit appel à (ont son courage, poussa la porte et posa le pied gauche sur une pierre tumulairc.
Le champ de repos des morts est effrayant. Là, toutes les pensées sont tristes el amères, el le coMir bal pénildement au milieu du morne silence des tombeaux. Là, le pied des vivants foule la poitrine d'un pèie mort el la dépouille inanimée d'un frère. Sous celle (roide terre repose la chevelure bouclée de la bienaimée, — et la joue rosée (pie nous ado-
F. A VENGEANCE DIVINE
rions y est baisée et dévorée par les vers : l'âme se remplit d'horreur quand ou foule des herbes qui sont nourries de la vie des homuies et ont leurs racines sur les crânes des cadavres. Et l'orfraie aux yeux brillants veille perchée sur les croix de pierre et se lamente comme un démon de la nuit.
Roberto ressentit aussi ces émotions. Il lui semblait que les esprits enveloppés de longs linceuls se tenaient debout et veillaient auprès des aiguilles tumulaires. Il poursuivit cependant sa route, car il apercevait la jeune fille plus loin. Les mains jointes, elle était agenouillée sur le banc de l'ossuaire. Une seule petite lumière répandait sa lueur douteuse sur les centaines de tètes de mort qui y formaient un amas menaçant. Le temps avait recouvert quelques-unes d'entre elles d'une mousse verdâtre; d'autres, lavées par la pluie, ressemblaient à de la chaux blanche. Toutes avaient les yeux creux, la bouche béante, les dents brillantes.
Roberto ne jeta qu'un coup d'œil sur ces lugubres débris et n'osa plus ensuite y reporter les yeux.
Qui peut aussi supporter sans angoisse le froid et affreux regard d'une tête de mort?
Le jeune homme se plaça à l'autre extrémité du banc et dit à la jeune fille en prière :
— Noble demoiselle, je remercie Dieu de ce que votre esclave ait trouvé grâce devant vos beaux yeux; je suis ravi que vous ayez daigné me faire un signe.
Il attendit, pendant quelques instants, la réponse de la jeune fille. Une voix douce, mais d'un accent étrange et effrayant, sortit de sa poitrine, et elle dit :
— Priez pour 'les âmes de ceux qui sont morts sans confession!
Roberto s'émut à ces mots. Il devint tout pâle et se mit à trembler tellement que le banc tremblait sous lui.
Cette voix lui semblait la voix de la jeune fille enlevée qui était morte sous ses baisers. Mais c'était impossible, se dit-il, et il reprit bientôt toute son audace. Il murmura pendant quelques instants, comme s'il priait réellement, et dit ensuite :
— Il est certain, mademoiselle, que la prière d'une aussi jolie fille que vous, doit plaire à Dieu; vos douces lèvres ont sans doute délivré mainte âme du purgatoire et maint amant de ses douleurs!
Elle répondit :
— Les lombes des morts ne répètent pas les paroles d'amour, messire! La prière et le repentir seuls montent d'ici jusqu'à Dieu, qui nous voit et nous entend.
Le jeune homme se rapprocha de la jeune fille.
— Faut-il, dit-il, que nous passions notre jeu-
nesse dans les idées noires? Faut-il attendre pour jouir que la mort nous étreigne et que nous soyons couchés ici sous une pierre glacée?
Et elle répondit :
— Heureux ceux qui ne brûlent pas sous celte pierre des feux de l'enfer pour d'horribles forfaits qui crient vengeance au ciel, Roberto!
A ces mots, Roberto fut impatient et mécontent.
— Ah! elle me connaît, se dit-il; c'est sans doute une jeune fille de ma connaissance. Elle s'amuse à me faire un petit sermon.
— Vous m'avez appelé dans l'église, dit-il à haute voix. Je m'étonne que vous n'ayez rien à me dire que ces tristes et froides sentences.
— C'est l'amour qui m'envoie vers vous, la bonté et la miséricorde de Dieu pour un pécheur; si l'amour ne m'accompagnait pas, je ne resterais pas plus longtemps ici.
— Ah! ah! pensa Roberto, cela va un peu mieux.
La jeune fille reprit :
— Vous avez commis un crime affreux, Roberto. Dieu, dans sa miséricorde, attend longtemps avant de punir. Priez et suppliez, l'instant solennel est là.
— Moi, prier? au moment où vous venez de m'adresser de si douces paroles d'amour et de sympathie! Prier, maintenant? Non, je ne prierai pas; j'aimerais mieux, par reconnaissance, entourer mon ange de mes deux bras. Le voulez-vous?
— Au nom de la passion de Notre-Seigneur, je vous conjure, messire, de prier et de pleurer, car le feu de l'enfer brûle sous vos pieds!
— Oh! ma chère, laissez-moi donc toucher et baiser vos joues de rose de mes lèvres tremblantes, car le feu qui me brûle c'est le feu de l'amour, tout aussi ardent que le feu de l'enfer.
— Prier ou m'embrasser, vous pouvez choisir, réfléchissez bien ; pour la dernière fois, voulez-vous réconcilier avec Dieu votre âme coupable? voulezvous prier?
— Non !
— Alors, embrassez-moi!
L'audacieux jeune homme élreignit de ses deux bras la taille de la jeune fille et la pressaavec force sur sa poitrine.
Oh! quel terrible instant que celui-là! Un cri affreux alla frapper les murs de l'église; les hiboux hurlèrent et le vent siffla douloureusement sur les colonnes tumulaires, car Roberto sentait un squelette se débattre en craquant entre ses bras; le visage de sa bien-aimée était une affreuse tète de mort, et il avait déposé un baiser sur l'ivoire glacé d'un crâne blanchi !
Elle lui sourit en grimaçant, et il reconnut le cadavre de la jeune fille enlevée. 11 s'alfaissa sans
l-A VKNCKANCK l)|VI?IK.
mouvpmenl (lovant le liane; la cloclio faisait rolentir douze fois sa voix In-iiilirc sur les tombeaux.
Ciiovanni, (|ui avait l<)nptt'm[)s rJiciclK'' son ami, (Mitrail |)ii'cis»-meiit (l.in>^ le cimetière. H vit le spectre relever lloberlo ei s'(''loi;;ner avec lui. l'urieux, il connit sni' lui et le saisit (l'iiiie (iévroiise élreinle.
— IJoherto! s'écria-l-il, mon ami! je te suis jusque dans l'enfer!
le ^ol s'entr'ouvrit avpe >in liiiiit sourd; une llamme ronj^e et anlcnle, une fumée };iisr et épaisse el une infecte odeur de soufre sortirent en même lem|ts de l'ahJme; la terre referma ses entrailles, et l'enfei' salua j)ar di-s hurleineiils de triomphe l'ai rivée de Uolierin!
FIN ni". i.A vkm:i:ani:k ihvink
Il dirigea s»s pas v«rs une maison. (Page 4.)
UNE AFFAIRE EMBROUILLÉE
Par une matinée du mois de septembre, un jeune paysan sortit de la ville de Hal, en Brabant, et prit un chemin de traverse qui devait le mener à Alsemberg.
Son costume se composait d'un chapeau à trois cornes, d'une longue redingote en gros drap et de culottes courtes attachées au-dessus du genou par des boucles d'argent. Il portait sur l'épaule un bâton au bout duquel pendait un panier vide.
Ce jeune homme n'était point d'une beauté remarquable; les traits de son visage étaient assez communs, et ses membres semblaient af-
faissés par un travail précoce; toutefois les couleurs de la santé brillaient sur ses joues, et la douce expression de ses yeux attestait la bonté de son cœur.
Il avait d'abord marché très vite; mais, dès qu'il se crut loin des regards curieux, il ralentit le pas, et courba la lête comme préoccupé d'une pensée pénible.
Parfois il s'arrêtait, murmurant entre ses dents ou montrant le poing avec un geste de menace ; mais bientôt il reprenait sa marcbe en soupirant. Au détour d'un bois qui longeait le sentier, il vit marchant devant lui une femme qui portait sur sa tète un grand panier plat. Il la reconnut : c'était la boutiquière de D'worp, femme avisée
vm.
DNK AHAIUK EMBUOUILLÉE.
ii'aillt'ur>, lllai^ (jui |Mss;iit pour lorl bavirile l'I fort lurieuse des allaires daulrui.
Le jt'uiie villajieois essaya, mais inulilciueiil, de rester en arrière alla d'éviter sa tom|iagiiie : elle avait entendu le bruit de ses pas et s'était retouinéi'.
Il continua donc sa marche à contre-cn'ur et la rejoignit dans le sentier sinueux.
— Ouel plaisir de vous rencontrer, Urbain! Comment était le marché à liai?
— Passable.
— A\ez-vous apj)ris la nouvelle. C'est terrible, n'est-ce pas?
Le jeune homme haussa les épaules.
— Vous ne savez pas cela, Urbain? C'est un bruit (jui court la ville. On a reçu des nouvelles d'.MIemagne. Les Prussiens, les Français et d'auties encore ont déclaré la guerre à notre impératrice Marie-Thérèse. On va se battre à mort, làbas; et qui sait si la guerre ne viendra pas nous chercher aussi en Drabant? Alors les pauvres paysans seraient encore une fois pillés, incendiés, massacrés!...
Tjue Dieu nous en préserve!
Le pauvre paysan, absorbé dans ses réflexions semblait n'avoir rien entendu.
Klle le rei^arda un instant avec un sourire moqueur et lui dit :
— Urbain, mon cher garçon, où cours-tu donc ainsi la tète baissée, comme si tu avais j)erdu une aii;uille? Est-ce ([uc tu as du chagrin?
— A coup sûr je ne suis pas gai, mère Geerts.
— Voyons, dis-moi ce (jue tu as sur le cœur?
— En aurai-je moins de chagrin si je parle?
— Non, mais ton silence te lemlra plus triste. Allons, raconte-moi ce qui te tourmente.
— Non, mère Geerts, parlons plutôt d'autre chose. Ne disii'z-vous pas qu'on va se battre en Allemagne?
— Ainsi, mon |»etit, tu veux me cacher la cause de ta tristesse; s'écria-t-elle d'un air triomphant. Tu crois que je ne sais pas tout? Écoute : Tu aimes Cécile, la jolie lille de Rooscns. Tout le monde à D'vvorp croyait que tu allais l'épouser. Tes parents et les .siens étaient depuis longtemps d'accord. C'est môme pour cela que Cécile, bien qu'elle donne dans l'œil à tous nos garçons, n'est pas demandée en mari.ige. Tu avais même déjà commencé des achats de toute sorte pour Ion mariage... N'est-ce pas vrai?
— Tout le montle sait cela? murmura Urbain.
— Oui, et ce que tnul le monde sait aussi, c'est que, depuis quelques mois, Marc Cops, le fds de la Pnnime d'Or, le bamliorbeur qui finira par mettre .sa mère dans la fos^-e, que Marc, di^-jc, s'est toqué de Cécile, et ipj'il jurr à (pii muI l'en-
tendre (ju'elle sera sa femme. Mais il y a pourtant des choses (pie peu.de gens savent; pour quelles raisons, par exenijde, la mère Uoosens a-t-elle retiré si brus(|UtMnent la |)arole (juclle t'avait donnée, et veut-elle à présent marier sa lille au brutal Marc Cops?
— Oh ! c'est bien facile à comprendre, répondit Urbain, la mère Roosens est victime d'une contrainte trèsduie. L'amman', n'épargne ni promesses ni menaces, pour la forcer de reprendre sa parole. Comme il est le second magistral de D'worp, il peut faire bien du mal au meunier, le mettre à l'amende, le dénigrer auprès du baron et du drossart', et peut-être même la faire renvoyer du moulin.
— Dlagues! mon garçon, dit la paysanne en riant, faux prétextes sous les(iuels la mère Uoosens cache son jeu. Elle ne craint |)as l'amman, sois^a sûr. Elle a un trop long bail, et notre seigneur le baron est trop juste. Non; elle n'a qu'un souci, -« l'argent. La mère Roosens a beau être paralysée de la jambe droite, c'est une fine mouche, une rusée mère commère qui calcule tout cl ne laissera pas écha|)per la chance de gagner quebiue chose, si l'occasion s'en présente... Elle a cinq enfants, sans compter Cécile qui est l'aînée. La mère Roosens n'aimerait pas à donner une grosse dot à sa nUe...
— Nous ne demandons rien, absolument rien, s'écria le jeune homme.
— Oui, mais ce que vous offrez ne lui semble pas sudisant. A son compte, Cécile, la belle Cécile, vaut beaucoup plus. Elle n'est pas vendue à son prix.
— \Vndre? Quel langage, mère Cccrls !
— Ce n'est qu'une manière de parler... et, ma foi, à tout bien considérer, la mère Roosens n'a pas tout à fait tort. Car enfin, si tu épouses Cécile, elle devra demeurer avec tes parents, sans avoir même un chez-soi. Elle sera obligée de travailler pour eux, et au fond elle ne sera qu'une servante.
— l ne servante? Cécile ? comment osez-vous dire cela?
— Mais ce n'est pas moi qui le dis, c'est la mère Roosens.
— (Juoi ! la nn''rc de Cécile auiail prononcé des paroles comme celles-là?
— Ton jière les a entendues jdus d'une fois de sa bouche.
— Et pourrait-elle croire réellement que Cécib; ne serait pas aimée et honorée chez nous plus (pic nous tous? C est à ne pas comprendre !
1. Ofdcicr représentant le ii(»i/nc(ir dans les anciennes juri'liclions rénd.iics de Bcl((i(|uc.
2. Premier oflieicr de jutljcc d.uiH les an('ienii<"< jmidiclioDB féodojcs de la Hollande ol du la ltc!gii|ue.
UNE AFFAIRE EMBROUILLÉE
— C'est une fiime, probablement. Ali! c'est une femme rusée. Certes, elle aimerait mieux te donner sa tille à toi qu'au brutal Marc. Mais, selon son calcul, elle croit avoir trouvé le moyen de décider ton père aux plus grands sacrifices. Elle tâche de l'amener àse déshabiller avant d'aller se coucher, comme dit le proverbe.
— Mais comment savez-voustout cela? demanda le jeune homme étonné.
— C'est bien simple : le meunier a confié son chagrin à mon mari, car maître Roosens a beaucoup d'amitié pour toi, et il regrette fort d'être réduit à faire une pareille injure à ton père, son plus vieil ami. Mais tu sais ([ue le meunier n'est pas maître chez lui. Sa femme porte les culottes, et il n'ose la contrarier.
— Ah! si votre supposition pouvait être vraie, s'écria joyeusement Urbain. Les exigences de la mère Roosens ne seraient qu'une menace, et lors même que mon père persisterait à refuser dequitter sa ferme, elle ne donnerait pas la main de Cécile à Marc?
— Je ne suppose pas cela; tout au contraire. La mère Roosens est une femme entêtée ; quand une fois elle a dit quelque chose, il faut que cela se fasse, coûte que coûte. D'ailleurs, l'amman va maintenant presque tous les jours au moulin pour lui arracher une décision. Je comprends ce qui le pousse. Cécile est la bonté, la douceur même. Marc paraît à moitié fou d'amour pour elle, et l'amman croit que cet amour domptera le caractère sauvage de son neveu. Par suite, sa sœur, la veuve Cops, serait délivrée du terrible chagrin que lui cause la mauvaise conduite de son fils. Pour obtenir ce résultat, il est prêt àtous les sacrifices. Et quand même la femme Roosens exigerait une grosse somme...
— llélas! hélas! je suis bien malheureux! soupira le jeune homme. Que je meure de désespoir, peu importe, c'est que Dieu l'aura voulu. Mais cette pauvre Cécile! Devenir la femme de Marc l'ivrogne! Elle le déteste, elle en mourrait... Et rien pour me consoler! Ah! que faire, que faire ?
— Une résolution courageuse peut seule te sauver. Que ton père consente à ce qu'exige la mère Roosens.
— Il ne veut pas-
' — Le père Couterman doit le vouloir; il n'y a pas d'autre moyen.
— Ah ! ce serait trop cruel pour mon pauvre père, je n'ai pas encore osé le lui demander.
— Alors dis adieu à toute espérance ; Cécile sera, la femme de Marc... Qui sait? Elle ne regrettera peut-être pas longtemps ce mariage, car Marc est un garçon éveillé; il peut s'amender. Sa mère est
riche ; elle lui donnera l'auberge. La Pomme d'Or est un joli gagne-pain.
Urbain secoua tristement la tôle.
— Allons, allons, sois homme et ne désespère pas, dit la paysanne. A taplace j'aborderais carrément mon père, et je lui ferais comprendre que quand on » qu'un enfant... Le père Couterman, s'il a du cœur, ne peut pas reculer devant un sacrifice, quelque grand qu'il soit.
— Ah! répondit le jeune homme, il m'en coûte beaucoup d'affliger si profondément mon braye père. Lui demander qu'il se dépouille de tout ce qu'il a gagné à la sueur de son front! Mais c'est pour Cécile; je le ferai pour la pauvre Cécile aujourd'hui même.
— C'est une bonne résolution, Urbain. Si tu réussis dans cette tentative, tu me remercieras plus tard de mon conseil.
Ils étaient entrés dans le chemin d'Alsemberg et approchaient d'une belle et grande maison demicachée dans le feuillage sur la gauche de la vallée.
Là s'élevait autrefois le château seigneurial de D'worp, brûlé de fond en comble par les armées de Louis XIV.
Rebâti dans le style moderne, il montrait encore quelques vestiges de son architecture primitive. De chaque côlé de la porte d'entrée il y avait une tour massive dans les fondements de laquelle on avait ménagé trois ou quatre caves voûtées pour servir de prison aux assassins et aux voleurs, car les seigneurs de D'worp, ayant droit de haute et basse justice, possédaient une potence et un pilori.
La mère Geerts dit à son compagnon en regardant l'une des deux tours :
— Tiens, Urbain, chaque fois que je passe par ici, je sens un frisson glacial qui me court dans tous les membres. J'étais jeune : oui, il y a bien vingt ans de cela, car nous sommes en 1741. Là, sous la tour à gauche de la porte, on avait enfermé un certain Frans Neefs, un pauvre diable accusé d'avoir volé du bois. C'était au cœur de l'hiver, et, cette nuit-là, il faisait si terriblement froid, que Frans Neefs gela dans sa prison. Lorsqu'on y entra le lendemain matin, on s'aperçut avec horreur que les rats... non, c'est trop affreux à raconter... le malheureux n'était plus recoiinaissable. Je me trouvais par hasard au château, pour une commission, que l'on m'avait donnée, et je vis le mort lorsqu'on le sortit de son cachot. Cette vue fit sur moi une telle impression qu'aujourd'hui encore, après vingtans,jecrois voir le cadavre devant mes yeux. Et chaque fois que je mange un peu trop le soir, j'en rêve la nuit comme si cela s'était passé hier... Regarde, Urbain, voilà les archers qui sortent du château avec un prisonnier.
— C'est Lucas Stoppelenk, le cordonnier de
UNE AIKAIIIK EMBIlOt II,I,i;e.
Heers»!, qui s'esl ballii la seiiiainc dernière à la Pomme il' Or.
'- Oui, oui, jo connais raiïaire.., II a cassé le liras an (ils du charron d'un coup de hàlon. On le nii'ne à Dcersel pour y être jugé, car li' seignt'ur de Iloerscl Ta réclamé |)our son vassal, (l'csl heureux pour lui; maintenant il en sera (juillf pour (|uclijucs semaines de prison et un peu d'argent. Ici on l'eût haiini ou pendu, car le baron notre seigneur vent absolu(nent extirper cette vilaine habitude de batailles et de rixes, et avant son départ pour Vienne, il a ordonne an drossart d'être impitoyable pour les querelleurs. ïu connais bien Bastien Voet, de Groolheyde?
— Marchons, nicrc Geeils, je suis pressé, interrompit le jeune homme.
— Parce (jue l'ammam est avec eux, n'est-ce pas? Il est l'ennemi de ton bonheur, et In aimes mieux ne pas le rencontrer?
— CiOnimw vous dites. Venez, je vous prie.
— Non, je veux les voir jias.ser.
— Kn ce cas, au revoir, la nu','re.
— Suivras-tu mon conseil, Urbain ?
— Oui, ce matin même.
— Au revoir. Les voilà. Vois, il lui ont lié les mains derrière le dos...
l'rbain continua son chemin et se dirigea vers le village dont le clocher sélevail au-de>siis de la roule. Mais bientôt il tourna à gauche, descendit dans une vallée ombreuse, traversa un petit jiont et dépassa deux moulins établis l'un près de l'autre, sur un petit cours d'eau.
Le pauvre gardon se retrouvant seul pensait avec amertume à son triste sort. p]iïrayéde la tentative qu'il avait résolu de faire auprès de son père, il rassemblait tout son courage pour ne pas reculer au moment décisif.
FMus loin, lorsqu'il passa devant un troisième moulin, le cœur lui baltil bien fort, et il regarda timidement à la ronde, ('.'était là (pie demeurait Cécile... mais il ne vit personne.
Il dirigea ses pas vers nr)e maison éloignée du moulin d'utu! portée de flèche. Le luniier devant l'élable ouverte, le vergé ombragé de vuperbes pommiers, les champs qui s'élendaienl sur la colline derrière la maison, cfuiime des lapis dia|)rés, la charme élincelante, les lenéhes pemtes en vert, tout cela indiquait la demeure d'un laboureur bien aisé.
Urbain entra dans la maison, «léposa son panier et se laissa tondier sur un banc près de la table.
—Bonjour, Urbain; le marche a l-il élé bon ? lui demanda un vabi de ferme occupé dans un coin à tresser, on [dntôl à rarcouimoder un panier.
— Bonjour, Blai.se. Où est mon père ?
— Je n'en sais rien. Le père Hoosens est venu ici lui dire (iuel(|ues mots à la hâte. Le meunier avait l'air triste; votre père paraissait fâché. Il a parlé un moment à voix basse avec votre mère, puis il est sorti avec le père Koosens.
— Du côté du moulin V
— l'ent-élre sont-ils allé.s au village. Si je ne me trompe, le meunier est venu pour une affaire très pressée, car il priait à mains jointes votre père de le suivie. Voulez-vous que j'aille voir si votre père est an moulin ?
Le jeune homme (il un signe négatif.
— Votre mère est dans l'étable. Irai-je lui dire que vous êtes de retour du marché V
(iomme il ne recevait pas de réponse, il re.uarda son jeune maître avec compassion et poursuivit son travail en silence.
Ce valet (U\ ferme. Biaise Slypsteen, était un pauvre garvon contrefait. Il avait une épaule plus haute que l'antre, une bouche énorme, des bras di'-mesnrément longs, et il boitait de la jambe gauche. C'était un enfant trouvé. Lorsqu'il eut cinq ans, les directeurs de la maison des pauvres tâchèrent de le placer comme vacher dans quelque ferme, mais personne ne voulut de lui. La femme Conterman seule consentit par piiié à prendre l'enfant sous son toit. Depuis lors elle l'avait bien traité, et, comme Biaise ne rencontrait partout que rebuffade et moijuerie, excepté dans la maison de ses bienfaiteurs, il leur était très dévoué. Il partageait leurs joies et leurs peines. Aussi nonrrissait-il contre Marc (lops une haine si furieuse, qu'il ne pouvait la cacher même en sa présence, lorsqu'il le rencotitrail |)ar hasard. Cela naturellement avait valu plus d'une ialoche et plus d'un couj) de poing au pauvre Biaise.
•Après avoir regardé quebjnes temps son jeune mailrc en silence, il demanda timidement :
— Puis-je vous parler, Urbain ?
Le jeune homme était tout à fait perdu dans ses réflexions et se demandait avec effroi si son sort iw. tte dé-cidait |>as en ce moment. Il n'avait à allendre (|ue dvy^ malheurs, et peut-être élail-il déjà trop tard pour essayer ou espérer encore . «jnelipie chose.
Il (il signe au valet qu'il préférait ne pas causer.
—De Marc, dit Biaise.
Ce nom send)la tirer Urbain de ses sonderas pensées.
— De Marc ? répéla-t-il. Que sais-iu de Marc?
— Begarde/. mon oreille g;iuche, Urbain.
— Kllc est ensanglaiilée. Ou'est-re que cela signifie ?
— J'étais allé an village, faire nnt! commissi<ni pour la fermière. Près de la [lorte des Tiois-liois, se tenait Marc avec cinq ou six vauriens de son
UNE AFFAIRE EMBROUILLÉE
Mate leva sa pinte de grès. (Page 18.
espèce. 11 avait sans doute encore bu, car il criait très haut et agitait les bras comme un moulin à vent. Je m'approchai petit à petit pour entendre ce qu'il disait. Il parlait de vous et de Cécile Roosens. 11 affirmait alors avec de terribles blasphèmes que dans six semaines Cécile serait sa femme, et il menaçait de rompre le cou à qui essaierait de l'empêcher. Lorsque j'entendis qu'il disait du mal de vous et vous traitait de vilain lourdeau, je n'y tins plus. Je m'élançai près de lui en criant qu'il était un misérable ivrogne, le tourment de sa mère ! Je voulus ensuite m'esquiver, mais le brutal me tenait déjà, et m'arracha presque les oreilles. Ah! si mes regards avaient été des couteaux!... 11 me lâcha alors, et me décocha un coup si furieux, que je roulai de l'autre côté du chemin. Votre ami Karl, le fils du sonneur, voulut me défendre; mais il reçut aussi une rude volée de coups.
Le jeune fermier s'était levé et murmurait en serrant les poings.
— Cela ne peut pas durer. Ah! si j'avais été là!
— Vous n'auriez pu rien faire, Urbain. C'est une bête féroce; il est fort comme un géant, et tuerait un homme comme une grenouille; vous surtout qu'il hait à la mort. Ah ! fuyez-le : il arriverait malheur. Pensez à votre mère, à Cécile...
Urbain se laissa retomber sur son banc et posa sa tête sur la table en soupirant :
— Rien, rien pour moi que la douleur impuissante et muette. Mon Dieu, ayez pitié de moi !
En ce moment deux femmes portant chacune un seau de lait entrèrent dans la chambre. La fermière, assez âgée, au visage maigre et flétri, mais à la physionomie avenante et douce, était la mère Couterman; la seconde, robuste paysanne aux joues rouges comme des pommes, était Thérèse Broets la vachère.
Vlll,
r.NE AFI'AIIIE EMItUOl II-LEE.
La femme Coulermanjeta sur son (ils un regard de compassion, puis elle dit au valet.
— niaise, va à l'écurie avec ton panier, mon i^arçon. Vous, Tlu-rèse, menez les vaches dans le veri^er el préparez la lessive pour demain.
Les domesli(iues, voyant «jue la fermière avait envie de causer avec son fils sortirent sur-lechamp.
— Allons, mon pauvre Urhain, prends courage et ne l'afflige pas ainsi, dit la fermière. Les choses iront mieux que tu ne crois.
— Non, mère, tout espoir est perdu.
— Au contraire, nous avons encore un espoir.
— Comment? encore un espoir? Ne vous trompez-vous pas, mère? lequel? Parlez, je vous en prie.
— Le meunier est venu ici. Il nous a dit que sa femn)e s'était enga;,'ée avec l'ainnian à prendre aujourd'hui même une résolution à propos de sa fille, et que, les propositions de ton père ne lui paraissant pas satisfaisantes, il faudrait hien qu'elle donnât à Marc la main de Cécile... Ne te trouble pas ainsi, mon fils; lu n'as aucune raison de désespérer... Ton père, cédant aux instances du meunier, a décidé de modifier ses offres, de telle fa(;oii que la mère lloosens les acceptera prohablement.
— Ah ! Dieu soit loué ! s'écria le jeune homme. Quel bonheur inattendu! Mon père consent à ce (pi't'xige la mère lloosens.
— Non, j>as tout à fait.
— l'as tout à fait, mère? Quelle autre chose peut-il lui proposer?
— Voici : Ton père cherchera une petite ferme. 11 t'installera complètement; pour commencer il te donnera une couple de vaches, un cheval, et le pourvoira de tout. Kn un mot, il t'aidera jusqu'à ce que ton exploitation soit bien en train. Il faudra bien qu'il em|)runte de l'argent pour tout cela, mais ("est pour ton boiihour et cela le console.
— Mon bon père, dit le jeune homme les larmes aux yeux; mais tout cela ne me sauvera pas, mère. Je sais maintenant que la mère Roosens ne changera rien à ses exigences. Klle veut que mcm père me cède sa ferme avec tout ce qu'il possède. C'est cruel, c'est inhumain , mais ce qu'elle a décidé doit se faire. Je suis condamné, mère; la pauvre Cécile deviendra la femme de .Mari-, et moi, je mourrai do chagrin.
- .Mais roinineiit peux-lu parler ainsi? .Attends du moins, pour le désespérer, que (u connaisses le résultat des efforts de ton père.
— Inutile, mère, gémit Irbain. Au premier mot de mon [ère, la mère Hoosens repoussera impitoyablement ses prcqtosiiions.
— Tu te trompes sans doute, mon enfant.
Dej)nis une heure Ion père est au moulin. C'est signe que la chose est fortement débattue des deux côtés... Kl peut-être (lu'à la fin, tout est possible, n'est-ce pas?
— Que voulez-vous dire, mère?
— Peut-être ton père, vaincu par mes prières el mes larmes, satisfera-l-il complètement au désir de le mère Uoosens. Alors, j'en suis sure, ton mariage avec Cécile sérail célébré sans retard Nous demeurerions avec toi. Je connais ton cœur, Urbain ; au fond il n'y aurait rien de changé.
— Oui, mère chérie, nous serions deux alors à vous aimer et à vous bénir. Et si, jusqu'à ce jour j'ai honoré mon père, si je lui ai obéi avec une entière soumission, (|ue ne ferais-je pas alors? un mot, un signe de lui serait un ordre pour moi, comme s'il venait de Dieu même. Ah! j'accepterais le sacrifice parce que la nécessité m'y contraint ; mais je serais rongé de remords si jamais je pouvais oublier tout ce que mon père et vous avez fait pour le bonheur de votre enfant!
— Voilà ton père qui revient du moulin ! Je l'aperçois là-bas ! s'écria joyeusement la mère Couterman. Mais bientôt une expression d'anxiété assombrit son visage.
Urbain, qui avait couru à la fenêtre, regarda un instant tout tremblant d'inquiétude. 11 n'en pouvait douter, l'affaire n'avait j)as réussi, car son père semblait triste et ses gestes exprimaient un profond regret.
— Hélas ! hélas ! tout est perdu, mère ! s'écria le jeune homme. Cécile est condamnée.
— .Malheureux enfant! mon cœur se brise! gémit la vieille femme les larmes aux yeux.
Le fermier approchait de la porte de sa demeure. C'élail un homme d'environ soixante ans, s(>c et maigre, usé par le travail; mais ses yeux étaient encore vifs ; et sa hante taille restait droite et ferme dans sa marche. Il y avait dans son attitude quelque chose (|ni inspirait le respect; on devinait r|ue son énergie morale devait suppléer à sa force physique.
Lorsf|u'il enira dans sa maison, il était prêt à donner un libre cours à sa colère contre la femme Roosens. Mais il se contint en voyant pleurer sa femme et son fils.
Il s'assit sur le banc à côté d'Urbain et lui dit :
— Allons, un peu de courage, mon pauvre enfant. Ton sort est cruel, mais le tem|)s guérit les blessures du cfrur. Là on riiommc est imjtuissanl, il doit se résigner, et .se consoler en pensant que ce qui arrive est la vohmté de Dieu.
— Le dernier espoir est donc perdu, mon père? murmura le jeune homme tout aballu. Vous avez résisté aux exigences de la mère Roosens? Cécile
UNE AFFAIRE EMBROUI LI.ÉE
deviendra la femme de Marc? J'en mourrai de chagrin.
— Mourir, mon fils? Pour sûr ça fait bien du mal, de renoncer à l'espérance de toute sa vie : mais on n'en meurt pas.
— Ali ! mon père, croyez-moi, je ne pourrai le supporter : Cécile, la femme de Marc ! Et je verrai cela... tous les jours ! Mon Dieu ! savoir qu'elle est malheureuse, qu'elle succombe sous la brutalité d'un débauché sans âme ! la voir languir à petit feu, elle, l'amie de mon enfance, que vous me destiniez pour femme... Et je pourrais vivre avec un pareil poignard dans le cœur ?,.. Ah ! j'avais espéré en voire bonté, mon père., mais...
Le père Couterman jeta sur son fils un regard perçant; mais Urbain baissa les yeux, poussa un soupir et demeura muet.
— Je me trompe sans doute, dit le fermier en secouant la tête. J'ai fait tout ce qui était possible et assurément tout ce qui était raisonnable. Pense donc, Urbain, j'ai offert à la mère Roosens de t'établir dans une ferme, de te donner mon bétail, mon cheval et tout mon argent comptant; mais cetle femme est sans pitié.
— Mon père, mon père, si dans votre bonté infinie vous eussiez fait quelque chose de plus!,,, s'écria le jeune homme.
— Quelque chose de plus? Tu m'étonnes. Que veux-tu dire ? Toi aussi, Urbain, tu pourrais souhaiter,..? Impossible !
La mère Couterman, qui jusque-là n'avait fait que pleurer dans un coin de la pièce, accourut près de son mari, lui jeta les bras autour du cou et s'écria :
— Thomas, Thomas, laissez-vons fléchir, ne restez pas impitoyable ! Ah ! comment pouvezvous envisager si froidement la douleur de notre pauvre enfant ? Quel plaisir l'argent et les biens peuvent-ils nous procurer, lorsque pour les conserver nous aurons condamné notre fils unique au déi^espoir ? Cédez notre ferme à Urbain et à Cécile puisque la mère Roosens l'exige. Nous demeurerons chez nos enfants, et ils nous aimeront d'autant plus que nous nous serons dépouillés de tout pour les rendre heureux !
— Mon père, mon bon père, ajouta Urbain, si je pouvais l'oublier un seul instant, si ma gratitude, mon respect pour vous pouvaient jamais s'affaiblir je ne mériterais pas de mourir saintement. Pitié, pitié pour moi !
— Pitié? répéta le fermier d'un ton amer.. Oui, tu dois être malheureux jusqu'à l'égarement, pour demander quelque chose d'aussi déraisonnable. Je n'aurais pas cru cela de toi, mon fils.
— Thomas, laissez-vous fléchir ! sauvez Urbain,
sauvez Cécile par une bonne parole, supplia la fermière.
— Oui... vous êtes mère, dit Couterman; votre amour pour votre fils vous aveugle, mais Urbain, lui, est un homme.
— Pardon, pardon, mon père ! Le désespoir m'égare...
— En effet, mon fils. Ni toi ni ta mère, n'avez conscience de ce que vous demandez, reprit Couterman avec tristesse. Je suis né dans cette ferme, sous cette fenêtre fut mon berceau; dans ce coin de la cheminée il me semble encore voir ma mère à son rouet, chantant ou me racontant des histoires; là, sur cetle grande chaise, mon vieux père s'est endormi pour toujours en me bénissant. Il n'y a pas un brin de gazon dans celte ferme que je n'aie arrosé de mes sueurs, pas un arbre, pas une pierre qui n'aient été les amis de mon enfance : mes joies, mes peines, mes amours sont gravés sur tout ce qui m'entoure. C'est ma vie même... Et je devrais, dans mes vieux jours, quitter ce toit paternel et errer dans le monde comme un étranger.
— Mais mon Dieu, non, Thomas, interrompit sa femme, nous demeurerons ici. Rien ne sera changé...
— Mon père, je vous obéirai toujours avec amour, avec soumission ! soupira le jeune nomme
— Rien ne sera changé? répéta le fermier en secouant la tête. Qui peut le savoir? La mort n'estelle pas là pour mettre à néant la volonté de l'homme? Si Urbain épouse Cécile ; ne peut-il pas mourir? Ne sommes-nous pas tous mortels? Alors voilà Cécile restée seule, ou avec ses enfants, propriétaire de tout notre bien. Et si elle se remariait, — son second mari serait-il aussi bon pour nous, vieilles gens usés, qui mangerions trop et ne travaillerions pas assez? Oh! élevez-vous, je le comprends, contre ces tristes suppositions, mais il ne faut pas reculer devant la raison et la vérité. N'y a-t-il pas assez d'exemples de ces déplorables coups du sort. Nous ne voyons que cela de tous côtés. Etienne, le mendiant octogénaire, qui vient ici le samedi demander un morceau de pain, a été un fermier aisé. Il s'est aussi dépouillé de tout au profit de son fils. Son fils est mort le premier, puis sa bru ; et ainsi les biens ont passé par héritage dans des mains étrangères qui ne s'occupent plus du vieux mendiant... Et Charles Deroeck, et Jacques Steen, d'Esschenbeck? Chacun connaît leur histoire. Ils se sont déshabillés avant d'aller se coucher, et ils ont cruellement expié leur imprudence. Ne pense point, Urbain, qu'un sentiment d'égoïsme me fait parler ainsi. Si j'étais seul, je sacrifierais probablement tout, par amour pour toi, mais ta mère peut nous survivre à tous. Ne
UNE AFI'MRE EMUnOllI-LKE.
devons-nous [las craindre qu'elle puisse être rédiiilc à inenilier un jour son |»ain, comme le pauvre Etienne .' I)e\oiis-n(m> rendre de pareilles choses possibles en nous soumeltant aux exigences de la IVninu' lioosens? Jamais, non jamais !...
— i\'e>t-ce que la crainte d'événements aussi incertains (jui vous retient? s'écria sa femme avec force; efi bien! Thomas faile> ce (ju'exij^e la lenmie Uoosens ! sauvez mon Jils, (ju'il soit heureux du moins. Si mon sort en devient mallienreux, je le supporterai avec rési}:nation tM en liénissant Dieu.
— Je comprends cela, une mère ! répli()iia son mari. Vous donneriez votre co'ur même si on vous le demandait... mais mon devoir est d'empêcher ce sacrifice. Je sui^ hien sur (|u'llrhain comprend clairement lailaire maintenant et ne souliaile plus (jue nous lui abandonnions notre terme, i'arle, Urbain, dis que j'ai raison.
Le jeune homme poussi un cri d'angoisse et posa sa léte sur la table. Il sanjjlotait amèrement, et ne réponilil pas.
(Iftulerman le regarda un iiislanl en silence. Il luttait contre son propre cceui'. Mais la raison eut le dessus, car il murmura :
— Cela ne se |teut pas; cela ne doit jias être. On entendit tout à coup des plaintes au dehors.
— Voilà Cécile! s'écria la mère. Comme elle gémit! Oii'y a-t-il, chère enfant?
Elle n'avait pas achevé (|u'une jeune fille entra, les yeux ronfles, et ruisselants de larmes.
— Sauvez-moi! s'écria-l-elle, en sautant au cou du vieux Couterman, sauvez-moi du désespoir et delà mort. Si vous m'abatidimnez, je suis perdue!
— Calme-toi, Cécile, mon enfant, dit le fermier en se dégaj,'eant doucement de son étreinte. Quel nouveau chagrin trouble tes sens?
— Hélas! il faut que j'épouse .Marc! .Ma mère l'a tiécidé. L'amman \ienldans une heure, et alors on prononcera mon arrêt irrévocable. Marc est un homme sans religion. Il jure, il blas|)hème; il est emporté, brutal et cruel. Je le hais, je le déteste, j'en ai peur comme du mauvais esprit. Je ne veux pas être sa femme, son esclave; je ne veux pas vivre avec lui. l)us>é-je mourir de faim, il ne prendra pa>< à mes côté> la jdace (|ui appartient à Urbain, à Urbain seul. Ilorrilile, horrible! Marc, le méprisable ivrogne me serrerait dans ses bras! Le premier bniserqui effleurerait m<»n front serait la souillure de ses lèvre- iiupures! 0 Dieu ! laissezmrti mourir.
Elle tomba comme évanouie sur une chaise et mil ses mains sur ses yeux. Urbain et sa mère s'approchèrent délie en pleurant, et voulurent lui prendre la main; mais Cécile sauta debftnl, courut droit au fermier, et s'agenonillanl devant lui :
— Ayez pitié! s'écria-t-elle les mains jointes! Vous seul pouvez me sauver. Cédez au désir de ma mère. Ne craignez rien, vous resterez le maître ici ; je travaillerai comme une esclave pour vous, pour vous seul; je préviendrai vos moimlres souhaits : Je lirai dans vos yeux ce qui peut vous faire plaisir; je vous aimerai comme un père, comme un bienfaiteur, pres(jue comme un Dieu! Vous refusez? Vous me condamnez à mourir? ah! grAce, grâce !
Urbain et sa mère s'agenouillèrent aussi devant le fermier et répétèrent d'un ton déchirant :
— Cl race ! grâce !
— Mes enfants, mes enfants, vous feriez pleurer une pierre, murmura Couterman en s'essuyant les yeux. Levez-vous et attendez avec espoir. Je vais tenter un dernier effort. Ueslez tranquilles, dans (|uelques minutes je reviendrai avec une réponse décisive. Peut-être appoiterai-je de bonnes nouvelle..
Il sortit en toute hàle et s'achemina vers le moulin.
Bientôt il entra dans la chambre on la mère Hoosens, incapable de marcher, était assise dans un fauteuil. Elle était entourée de trois petites filles qui jouaient en silence. Son mari était assis près d'une table, la tête dans ses mains. Ils avaient l'air de se quereller, car à l'entrée du fermier, elle menaçait encore son mari du doigt.
— Enfants, dehors! dit-elle.
Les jietites filles sortirent en courant.
— Ah ! ah ! père Couterman, vous revenez? Je croyais que vous ne remettriez plus le pied chez nous. Qu'est-ce à dire? Etes-vons revenu à de meilleures idées ? Quoi qu'il en soit, soyez le bienvenu cl prenez un siège.
— Mère Roosens, dit tristement le vieillard, votre fille est chez nous. Elle est si malheureuse, la [tauvre enfant, (|ne le spectacle de son désespoir m'a brisé le cœur.
— Bah, bah! nous connaissons cela. N'y faites pas atlenti(»n, demain ce sera fini, répondit-elle en ricanant.
— Non,non, viiiis vnus trompez; votre Cécile n'est pas une fille ordinaire. Si vous la forcez d'épouser Marc Cnps, elle en mourra peut-être; car son nom seul la fait trembler comme un roseau. Je ne suis pas son père, mais pour la sauver je suis prêt aux plus grands sacrifices.
— Ah! ah ! que voulez-vous dire? Expliquezvous.
— Je lerai changer notre bail et j'y ferai inscrire le nom de mon fils comme mon associé pour les trois quarts. Je lui donne aussi en pleine propriété les trois (|uarts de tout ce que je possède.
— Cela commence à aller, répondit lafemme Boo-
UNE AFFAIRE EMBROUILLÉE
sens avec un sourire triomphant. Mais alors notre Cécile ne serait pas véritablement maîtresse de la ferme?
Son mari s'était levé et lui cria, moitié suppliant, moitié indigné :
— Mais Catherine, vous n'avez donc pas de cœur? Comment pouvez-vous torturer ainsi notre vieil ami? Ce qu'il vous offre est beaucoup trop et vous hésitez encore !
— Taisez-vous et tenez-vous coi ! s'écria-t-elle en faisant un geste impérieux. Que connaissez-vous àces choses-là? Je n'hésite pas ; je maintiens madécision. Si le fermier n'adhère pas à mon projet (ei que je l'ai arrêté, l'amman recevra ma parole aujourd'hui même, et Cécile épousera Marc. II est inutile de faire d'autres propositions, je ne veux pas en entendre parler.
Les larmes jaillirent des yeux du vieux Couterman. Il secoua un instant la tête, puis il dit avec un profond soupir:
— Si je fais une sottise, que Dieu me la pardonne. Et si j'accepte votre condition, mère Roosens?
— Sans réserve ?
— Sans la moindre réserve.
— Alors Urbain pourrait épouser Cécile.
— C'est bien certain?
— Recevez-en ma parole.
— Mais l'amman, mère Roosens ?...
— Que nous importe l'amman ? ne sommes-nous pas libres? et pourvu que nous fassions notre devoir et respections la loi, le baron notre seigneur n'est-t-il pas là pour nous protéger contre les injustices !
— Eh bien, mère Roosens, pour le bonheur de mon fils et de Cécile, je consens, et je lenr abandonne ma ferme. Cela me coûte beaucoup, mais maintenant que le sacrifice est fait, pas un mot de regret ne tombera de mes lèvres.
— Merci, vous êtes un brave homme ! s'écria la femme Roosens avec une explosion de joie victorieuse. Donnez-moi la main.
Elle lui serra la main avec force et reprit :
— Tenez, père Couterman, vous ne me croyez peut-être pas, mais cela me faisait de la peine d'être réduite à vous affliger. Aussi, pourquoi rester si longtemps déraisonnable? Dieu soit loué ! maintenant tout est dans l'ordre, et je me réjouis doublement; car je lavoue, j'aime cent fois mieux donner ma fille à Urbain qu'au grossier Marc Cops. Nous allons donc redevenir bons amis comme auparavant, n'est-ce pas?
— Je ne demande pas mieux. La vie est trop triste sans amitié.
— Ruvons un verre à la santé de nos enfants! dit le meunier.
— Oui, vous avez raison, Jean, allez chercher
une bonne bouteille, répondit sa femme qui Tajiprouvait peut-être pour la première fois de sa vie.
— Restez, mon ami, je ne puis pas accepter votre offre en ce moment, dit le fermier. Il faut que je m'en retourne; nos entants m'attendent, pleins d'inquiétude et de crainte. Je ne peux pas
les laisser souffrir plus longtemps, n'est-ce pas?
— C'est vrai, répliqua la mère Roosens. Allez donc vite, et ramenez immédiatement votre femme et votre fils. Je veux les embrasser tous les deux. Ce sera fête ici aujourd'hui. Je ferai faire du café et chercher des gâteaux. Nous boiron? du vin. Courez, courez vite.
— Je vous accompagne, dit le meunier en sortant sur les pas de son voisin.
Urbain se tenait sur la porte de la ferme. Lorsqu'il vit que son père riait et que le meunier agitait son chapeau en signe de joie, l'espoir entra dans son cœur. Il courut à leur rencontre et sauta au cou de son père en s'écriant :
— Père, père, quelles nouvelles?
— Tu te maries, mon fils, tout est arrangé.
— Cécile sera ta femme, ajouta le meunier. Embrasse ton beau-père, mon cher Urbain.
Le jeune homme serra le meunier dans ses bras et dit avec une joie délirante :
— Soyez bénis tous deux? Comme Cécile va être heureuse et ma pauvre mère donc !
Et s'élançant vers la ferme avec la rapidité d'une flèche, il se précipita dans la chambre en criant :
— Mère, tout est arrangé. Je puis me marier. Cécile, Cécile, vous serez ma femme ! Je suis votre fiancé ! Dieu! comment peut-on supporter une si grande joie sans perdre la tête? Il faut que je saute, que je danse, que je crie, ou je deviens fou !
Et en effet il se mit à bondir comme un insensé à travers la chambre. Il s'arrêta près de la porte delà cour et cria :
— Eh! eh! Biaise, Thérèse, accourez vite, vite ; je vais épouser Cécile. C'est décidé.
En ce moment les deux pères entrèrent dans la maison.
On échangea des embrassades et plus d'une larme de joie mouilla le carreau.
Urbain, tout à fait fou, dansait avec sa mère, avec Cécile, avec le valet, avec la servante, et remplissait la maison de ses cris de joie, jusqu'à ce qu'enfin tout le monde quittât la maison pour aller célébrer la fête au moulin et embrasser aussi la mère Roosens.
Quelques jours plus tard, Cécile Roosens, après avoir traversé rapidement le village, suivit un
UNE AFIAIUE EMBI\Oi:iLI,KE.
choinin battu (|iii coupait d'abord la prairie, puis côtoya le cours sinueux d'un ruisseau.
Il était Tisible (|ue la jeune fille se sentait bien heureuse, car un doux sourire se jouait sur ses lèvres, la joie rayonnait dans ses yeux, ses petites mains se frottaient à tout moment.
— Pourvu (pie ma cousine veuille bien me prêter sa robe de noces pour moiièle, se dis.iit-elle ; sans cela, je serai fagollée comme une vieille iîcand'mère. Kt pour(|uoi ne me la prèterait-t-elle pas? Je garantis (ju'dn ne la cliiiïonnera point. Ma cousine n'est pas trop scrviable, il est vrai, mais elle a toujours éti' mon amie, et elle ne peut me refuser...
Tout à coup, elle fut interrompue dans son monologue par le son de plusieurs voix jeunes et fraicbes qui l'appelaient par son nom.
Elle s'arrêta et aperçut, en se retournant, deux jeunes filles qui accouraient; c'étaient deux de ses amies : Lisbetb, la fille du maître d'^'école et Claire, la fille du tisserand.
— Cécile, dit l'une d'elles liors d'iialeine, nous t'avons reconnue de loin, et comme nous avons une commission à faire par là, nous sommes très contentes de faire un bout de cliemin avec toi.
— Oui, décile, ajoula l'autre, on parle tant de toi à cette lieure, que nous soubaitons naturellement d'apprendre queb|ue cbose de ta propre bouclie; mais depuis huit jours on ne te voit plus nulle part au village. Je crois même que lu n'as pas été à l'église dimancbe ?
— nli ! oh ! rectifia Lisbetb, cela serait grave ! J'ai vu Cécile dimanche à la première messe; mais elle a lilé si vile à la fin, que je l'ai vainement cherchée s if le pré... C'est donc vrai, Cécile, <|ne lu vas épouser Urbain Couterman?
— Certainement, répondit la jeune fille du meunier, dans (■in(i semaines.
— Sitôt? Alors tu n'as certes pas de temps à perdre : car c'est unegrandre affaire, n'est-ce pas, que d'acheter, de préparer et d'arranger tout ce qu'il faut pour entrer en ména};e... et surtout la toilette de ooces! Je l'ai bien vu (|uand ma sœur ainée s'est mariée, pendant deux mois notre maison a été toute sens dessus dessous ; nous ne savions où donner de la tête.
^ Kl où vas-tu comme cela, Cécile? demanda Lisbetb.
— Je vais à l'Iattcàtecn, faire une commis-ion chez ma cousine à la ferme de Itoonaarde.
— Quel bonheur ! nous allons à Bois-Chapelle, chercher du (il à la métairie de Pierre Snoach, pour une piéro d»- loile (|iie mon pire doit lisser, dit Claire. C'est pres(|ue le même chemin. Marchons donc tout en causant. Quel beau temps, n'est-
ce pas? Mais n'allons pas si vite, nous aurions trop de |)eine à parler.
— Cécile, as-tu déj;\ pensé à ta toilette de noces! demanda Lisbetb. La mode a changé, sais-tu ? Au deiiiier jour de marché j'ai vu un mariage à Hal, La mariée portait une robe de dessous en étolfe jaune unie, et, là-dessus, une tunique verte à Heurs rouges, ouverte par devant. Le corsage était très étroitement lacé, échancré en rond autour du cou, et se terminait en pointe; les manches étroites et courte, et l'avant-bras couvert de fausses manches en dentelle ruchée. Son bonnet était petit et peu garni; mais autour de sa tête s'enroulait une guirlande de nœuds de salin et une couronne de fleurs blanches. C'était si joli, si pimpant que je ne saurais le dire !
— (îela devait être chaimant en effet, dit la fille du meunier avec un gai sourire
— Et toi, comment seras-lu habillée, Cécile? demanda Claire. Ce n'est pas un secret, n'est-ce pas? Dis-le nous donc.
— Ce n'a pas été une petite affaire, répondit Cécile. Depuis cinq jours on a joliment discuté làdessus chez nous. Mais, Dieu merci, j'ai fini par l'emporter. Figurez-vous, mes amies, que ma mère voulait m'Iiabiller «l'une étofle à fleurs larges comme des choux, qui m'aurait fait paraître bossue : avec un [)li dans le dos, des maticbes courtes bien serrées au coude, et par là-dessus un grand bonnet à falbalas de l'autre siècle, j'aurais eu l'air d'une petite mère du jour des Innocents.
Les jeunes filles éclatèrent de rire.
— Ces vieilles femmes ! Elles ne peuvent ()as souffrir que la jeunesse se pare un peu. 11 ne l'aurait plus manfpié (|u'une grande tabatière et une canne à bec de corbin, dit Claire en riant.
— Uni, je sais bien ce r[ui te tracasse, dit Lisbetb. Mère lloosens est un peu regardante, on le sait; elle aura sans doute voulu employer sa propre robe de noces pour...
— Non, non, ne dites pas cela, interrompit Cécile. Ma mère ne regarde jias aux frais; ce n'est qu'une aifaire de goût.
— Mais enfin, comment seras-lu mise, Cécile?
— Eh bien ! tout à fait comme ma cousine de Pl.itlesleen (pii a rp(»usé, il ya deux imùs, le fermier llalings. C'i>l-a-dire, pas les mêmes nuances. J'ai choisi un vert plus tendre et <le plus petites fleurs. .Nous avons acheté létofl'e à Mal hier, et la c(»ulurière est à la maison. Je vais à Plattesteen chercher la robe de noces de ma cousine. \ m<ui retour, la couturière commencera tout de suite à couper la mienne. \ oiis avez vu ma cousine à l'église, quand elle s'est mariée. N'était-elle pas bien mise, et n'a-l-on pas fait l'éloge de sa toilette?
UNE AKKAIRE EMBROUILLÉE.
— Charmante et très riche en effet. Elle a fait faire sa robe à Bruxelles, et elle sait ce qu'il lui en coûte.
— Ainsi ton mariaii^e se célèbre clans cinq semaines? Et ne crains-tu pas qu'il puisse être relardé? demanda Claire.
— Retardé? répéta Cécile. Nos parents sont d'accord sur tout. Quel empêchement pourrait-il y avoir?
— Je n'en sais rien, Cécile, dit la fille du tisserand, mais si l'on devait en croire Marc Cops...
— Et que dit-il? demanda Cécile.
— Il crie tout haut que tu n'épouseras pas Urbain et se vante qu'il peut l'empêcher et qu'il l'empêchera. Je l'ai entendu pas plus tard qu'avanthier.
— Paroles de fou, menaces en l'air! répondit Cécile. Il y a déjà des écrits entre nos parents. Nous ne craignons pas Marc : mon mariage est fixé, et rien ne peut l'empêcher ni le retarder.
— C'est bien dommage que tu n'aies pas pu avoir un peu de sympathie pour Marc, dit Claire.
— De la sympathie pour un ivrogne qui fait mourir sa mère de chagrin? s'écria Cécile avec aversion.
— Pour un blasphémateur? ajouta Lisbeth. Un batailleur brutal qui ne respecte rien ! DernièreiBent encore il a battu mon frère parce qu'il voulait défendre Biaise, par amitié pour Urbain. Il croit pouvoir tout faire impunément parce que l'amman est son oncle.
— Mais il se fût amendé, Cécile; car il t'aime avec une telle passion, qu'il en est comme fou. Je le tiens de la servante de sa mère. L'amman avait donné beaucoup d'espoir à Marc, son neveu. Le pauvre garçon avait promis de se corriger, et je crois qu'il eût tenu parole, car il ne buvait presque plus; il rentrait à son heure à la maison, et il était devenu doux et prévenant avec sa mère. Depuis qu'il sait que lu vas épouser Urbain, il n'y a plus que pleure et désespoir à la Pomme d'or. Marc reste des journées entières et la moitié des nuits dehors, et s'il rentre une fois par hasard, il fait une vie d'enfer. Il jure, il brise tout, il injurie sa vieille mère...
— Et il est toujours ivre, n'est-ce pas? murmura Lisbeth.
— C'est bien malheureux tout de même, continua Claire, le plus beau garçon du village, et avec cela riche! Lui qui aurait pu avoir une vie si belle, va se perdre par amour.
— Allons donc! 11 a toujours été un ivrogne, dit Lisbeth.
— Pas du tout, répliqua Claire. Auparavant il buvait parfois un verre de trop. Quoi d'étonnant à cela pour le fils d'un cabaretier? Mais il soignait
bien la métairie, et sa mère n'avait point particulièrement à s'en plaindre. Mais depuis qu'il a jeté les yeux sur Cécile, et s'est aperçu qu'elle ne veut pas entendre parler de lui, il a mal tourné et a perdu la tête à moitié. Il ne sait plus ce qu'il fait ni ce qu'il dit. Tantôt il crie qu'il se tuera à force de boire, tantôt qu'il va s'enrôler, tantôt qu'il fera un malheur. Hier il disait à sa mère qu'il veut se faire pendre. En un mot, le malheureux garçon perd l'esprit, et le mieux qui puisse encore lui arriver serait d'être mis dans une maison de santé; sans cela. Dieu sait quelle triste fin il aura! si on le trouvait mort demain ou après-demain dans le biez de quelque moulin, cela n'étonnerait personne.
— Ce sont de tristes choses; mais à qui la faute? demanda Lisbeth.
— En tout cas, c'est bien malheureux, reprit Claire, de devoir mourir si jeune ou de perdre l'esprit. Celui qui aime à ce point là, n'est pas entièrement corrompu ; et, je l'avoue franchement, si Marc m'avait aimée, s'il avait demandé ma main, j'aurais consenti, avec la conviction que je pourrais le sauver et faire de lui un brave et honnête homme. Son sort affreux m'inspire de la compassion... Et toi, Cécile, tu ne dis rien? N'éprouvestu pas aussi quelque pitié pour le pauvre Marc, qui n'est malheureux que parce qu'il t'aime trop?
— Qutî veux-tu dire? répondit Cécile en soupirant. Je plains Marc, et, si je pouvais le consoler d'une autre façon, je le ferais volontiers; mais j'aime Urbain depuis des années, et je n'éprouve pas la moindre inclination pour Marc Cops, au contraire. Ce n'est pas ma faute, n'est-ce pas?
— Nullement, Cécile. L'amour ne se commande pas, c'est une chose qui doit venir toute seule.
— Nous devons nous séparer ici, dit Claire, en s'arrêtant avec ses compagnes à un carrefour. Nous allons tout droit, jusqu'à Bois-Chapelle. Toi, Cécile, tu traverses le ruisseau, à gauche. Dimanche c'est la kermesse à Beersel. N'y vas-tu pas?
— Certes que j'y vais, répondit Cécile. Ce serait la première fois que je n'irais pas à la fête chez mon oncle à Beersel. J'y resterai probablement jusqu'à mardi.
— Oui, mais tu es sur le point de te marier, dit Lisbeth.
— Qu'est-ce que cela fait? répliqua Claire, si Urbain y va aussi. D'ailleurs on n'y danse pas; le curé l'a défendu; mais il y aura fête tout de même, il y a des prix magnifiques pour le tir à l'arc.
— Eh bien, adieu, ou du moins à dimanche, à Beersel, dirent les jeunes filles.
Cécile Roosens traversa un petit pont et continua son chemin à travers les champs. Peu à peu
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UNE AKFAIKE EMBROUILLÉE.
elle laissa tomber sa léte sur sa poitrino, et s'abandonna sans le vouloir à de tristes réilexions. Elle inclinait à croire que l'amour de Marc t'tait la st'uK' cause de son inalluMir. i*ouvait-elle lui en vouloir? Li's paroU's de Claire, qu'elle avait écoutées en silence, l'avaient »''niue de pitié, et maintenant elle se répétait ([u'elle ferait volontiers tout son pussilile pour sauver Marc du désespoir; mais elle ne pouvait pas l'aimer, ob non!... quand même elle n'eût pas connu Urbain Couterman.
Ellf arriva, en Sf parlant ainsi, à un endioil où le cbemin s'encaissait des deux côtés ilans un petit bois que de grands bêtres couvraient de leur ombre épaisse.
A l'un des détours du sentier, elle entenilit tout à coup prononcer son nom. Keconnaissanl aussitôt la voix ((ui l'appelait, elle pfilit avant même de relever la tête et s'arrêta comme clouée au sol.
Marc était devant elle!
C'était un grand jeune bomme aux larges épaules et aux membres robustes. Ses traits, d'ailleurs réguliers et beaux, portaient l'cnipreinte d'une passion sauvage et d'une fatigue accablante. Ses babits étaient en désordre et souillés de boue.
Il contemplait Cécile tn'mblante avec une sorte d'entbousiasme. Ses lèvres souriaient : ses yeux élincelaient d'admiration et de joie. Il n'y avait rien dans son expiession qni pût inspirer de 1 elfioi à une jt une tille, car son visaue n'avait rien de violent ni de brutal.
— Vous rencontrer ici, Cécile, dans cette solitude! s'écria-t-il. Je bénis Dieu pour ce bonbeur inattendu. Vous allez savoir du moins (juel feu dévorant vous avez allumé dans mon cœur.
La jeune fille fit mine de passer son cbemin.
— Laissez-moi passer, Marc, dit-elle. J'ai à faire une commission pressée.
.Marc lui barra le passage.
— Écoutez-moi, je vous en >npplie. l';iites-nioi cette grAce... Vous voulez continuer votre cbemin? Je ne vous laisse pas aller. Ab! ne me refusez pas celte consolation su.'jiréme; ce serait signer mon arrêt de mort, celui de ma mère, et celui d'antres personnes encore, peul-êtie. Vous tremblez, Cécile? vous avez peur de moi? Mestez, rien tju'un moment... vous n'avez à craindre ni ouln^e ni violence de l'inlortuné .Marc. Je ne suis pas ivre en ce moment, l'ar pitié, ('.< rili'
— Eh bien, parlez vite.
— Cécile, (jécile, dit-il en levant vers elle ses mains jointes, si \ous saviez comme je vous aime! les mots ne s'auraient l'exprimer. C'est une folie, une rage. J'avais rêvé que vous seriez ma femme. Je voulais m'amender pour <tre digne de vous; je voulais vous rendre beureuse, et ma mère en môme temps; vous entourer de tout ce que la richesse et
l'amour peuvent inventer pour faire envier votre sort par toutes les femmes. Pour mériter ne fût-ce que votre amitié, je me serais traîné à vos pieds comme un esclave. Ob! oui, car vous auriez été mon bon ange, l'ange sauveur de ma mère et de ma pauvre àme égarée!... Vous baissez les yeux, Cécile, vous ne m'accordez pas même un regard de pitié! Vous voulez donc que je meure? Vous voulez la mort de ma mère?
— Non, non, Marc, balbutia-t-elle avec une vive émotion. Si je pouvais vous consoler, vous secourir, je le ferais avec joie, mais...
— Vous le pouvez, Cécile, refusez la main d'Urbain. Soyez ma femme, acceptez la vie «pie je vous offre.
— Pauvre garçon! soupira Cécile avec un doux sourire (|ui, mieux que les paroles, attestait combien la demande de .Mare lui paraissait insensée.
— Ab! je comprends que vous ne pouvez pas rompre tout de suite avec Urbain; mais, pour l'amour du Ciel, Cécile, ne me tuez pas sans pitié. Laissez-moi espérer!
— Espérer? Que pouvez- vous espérer?
— Faites retarder votre mariage.
— Impossible, Marc... Et d'ailleurs, à quoi cela vous avancerait-il?
— Cela prolongerait du moins ma vie, Céciles El (|ui sait ? le temps vous rendrait peut-être moin, dure pour moi.
— Ce sont de folles idées, Marc, répondit-elle d'une voix ferme. J'aime Urbain depuis mon enfance, et je l'aimerai tan! que je vivrai. Sur ce point bannissez toute espérance.
Uu blasj)bème fut la seule réj)onse de Marc qui se tordit les mains avec désespoir.
— Vos sonllranccs me font |ieine, je l'avoue, MarCj reprit-elle, mais on ne change pas son cœur. Je vous ai écouté plus longtemps qu'il ne convient. 11 faut que je continue mon cbemin... Quoi! vous voulez m'en empêcher? Oseriez-vous me retenir de force?
— Oui, j'emploierai la violence s'il le faut, gronda-t-il en la saisissant par le bras. Criez, ap|)elez à l'aide, cela m'est égal, dussé-je casser la tête au piemier qui viendra. Ue.-ilez encore un moment, je le veux!... Je vous en prie.
La jeune lilli' s'arrêta. Elh.' avait vraiment peur de Marc : les yeux du jeune homme lançaient des llanimes et un aiïreux sourire contractait ses lèvres. On eut (lit d'un fou.
— (]'est ilonc décidé, irrévocablement décidé? demanda-t-il d'une voix sombre. Même la conviction (juelejour de votre mariage sera aussi le jour de ma mort ne vous fera pas retarder d'une heure le triomphe d'Urbain? Pas même la pen»éo i|ue vous creusez en même temps la tombe de ma
UNE AFFAIRE EMBROUILLÉE
— J'emploierai la violence, s'il le faut ! (Page ["2.)
pauvre mère? Dans cinq semaines, n'est-ce pas? Répondez, répondez-moi, Cécile.
— Je n'ose pas vous tromper, murmura-t-elle.
— Vous me tromperiez par pitié si vous ne me haïssiez pas, mais je le sais bien, vous souhaitez que Marc disparaisse de ce monde. Eh bien que votre vœu soit rempli! Je boirai jour et nuit, jusqu'à ce qu'il me reste à peine la force d'aller me jeter à l'eau. Et alors, quand vous verrez enfouir dans un coin écarté du cimetière le cadavre du réprouvé; quand vous verrez aussi porter en terre le corps de sa vieille mère, dites-vous : « C'est mon ouvrage, c'est moi qui les ai tués... » Adieu Cécile, vous l'avez voulu, adieu!... Mais avant cela, on entendra parler de moi. Vous n'êtes pas encore mariée; non, de par le diable qui guette mon âme, vous n'êtes pas encore mariée!...
El il partit à pas précipités, proférant d'horribles blasphèmes.
La jeune fille, à demi évanouie, appuyée contre le talus élevé du chemin creux, n'entendit pas heureusement ces dernières paroles.
Elle demeura encore quelques instants immobile, puis elle releva la tête et regarda aveo anxiété autour d'elle. Dès qu'elle fut assurée que Marc avait disparu, elle mit ses mains sur ses yeux et se prit à pleurer.
Lorsqu'elle eut un peu soulagé son cœur, elle murmura à voix basse :
— Pauvre Marc! son sort est affreux, mais est-ce ma faute? Puisse Dieu, dans sa bonté, lui inspirer de meilleures pensées!... Ses yeux enflammés semblaient vouloir me percer d'outre en outre. Comme elles étaient terribles, ses malédictions sur lui-même! Certes, il est en démence et capable de tout. Je sentais mes jambes fléchir ; je craignais de tomber en laiblesse à ses pieds.
Elle se remit en marche pour continuer sa
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