I . M. lire (lu \ilUi(i
UNE AFFAIKE EM BROT I LF.KE.
émurent vivement Cécile et lui firent battre le cœur.
Ces marques de sympathie réjouissaient les deux vieillards, et remplissaient Urbain de joie et d'orgueil. Ses regards semblaient dire à tous :
— Oui, je serai le mari de la plus jolie fille de D'worp,
Cécile était complètement heureuse.
Ces compliments et ces cérémonies durèrent fort longtemps, et ce fut seulement lorsqu'ils furent terminés que nos amis purent prêter leur attention au spectacle du tir à l'arc.
Il y avait beaucoup de mouvement sous la perche. Les tireurs, l'arc à la main, étaient debout attendant leur four. Les jeunes garçons aux larges chapeaux d'osier couraient çà et In pour ramasser les flèches. Une flèche touchait-elle la tringle de fer ou l'un des oiseaux de bois sans le détacber, un murmure de regret s'élevait parmi les archers et les villageois; mais l'un des oiseaux était-il abattu, sa chute était saluée par d'unanimes applaudissements, et de joyeuses acclamations.
Au bout de deux heures, l'oiseau-roi tenait encore ferme sur la pointe de la perche, et ses plumes rouges s'agitaient sans cesse, comme pour défier les archers. Un des oiseaux de côté et beaucoup de petits oiseaux tenaient encore.
Urbain, qui avait regardé la perche pendant quelque temps, tourna les yeux vers sa fiancée. Il la vit avec étonnement pâlir tout à coup.
— Cécile, qu'y a-t-il? Vous sentez-vous mal? demanda-t-il.
— Ah! j'en tremble encore. J'ai cru voir Marc...
— Marc! où cela?
— Entre les arbres, derrière la tente; mais il a disparu dans le chemin creux.
— Comment serait-il possible? Marc est soldat. Soyez en sûre, vous vous êtes trompée, ma chère; ce sera quelqu'un qui lui ressemble. L'avez-vous bien vu?
— Je n'en sais rien, Urbain ; peut-être ai-je mal vu; car si c'était Marc, il ne s'enfuirait pas comme quelqu'un qui a peur, lui qui ne craint rien et ne respecte rien,
— Oubliez celte vision, Cécile... tenez, voilà l'oiseau de côté qui tombe. L'heureux archer jette son chapeau en l'air.
Mais un voile de tristesse était descendu sur le visage de la jeune fille, et malgré les efl"orts d'Urbain elle resta triste.
Tout à coup elle s'écria d'une voix étouffée :
— Ah ! je ne m'étais pas trompée : le voilà?
— Marc, Marc ici! gronda le jeune homme en serrant les poings. En efl"et, le fils de la Pomme d^Or se trouvait sur la prairie entouré d'une dizaine de compagnons; parmi eux quelques valets
de ferme de D'worp qui le suivaient pour boire à ses frais. Il frappa si violemment sur la table ^vec un pot de giès que le bruit retentit dans toute la plaine.
— \ite, baes^ vite, quatre cruches de bière. Avant le soir nous viderons une tonne entière. Ce sera fête aujourd'hui !
— Vive Marc! s'écrièrent ses compagnons qui ne cessaient de lever le coude pour profiter de la bonne aubaine.
Tandis que Marc versait à la ronde et engageait ses compagnons à boire, il jetait de temps en temps à Urbain un regard enflammé qui semblait dire :
— Attends un peu. Tu n'en as pas fini avec moi; nous nous reparlerons.
Cécile baissait les yeux et tremblait de peur.
Plus d'une fois Urbain irrité avait fait un mouvement pour se lever et pour demander compte de sa hardiesse à cet ivrogne grossier; mais son père l'avait retenu, en lui disant :
— Mon fils, je t'en conjure, tiens-toi tranquille, sois calme, ton bonheur en dépend. Marc est rusé dans sa haine. Le seul moyen qui lui reste pour empêcher ton mariage, c'est une rixe avec toi. Et qu'y risque-t-il? Il est las de la vie, tandis que la tienne, Urbain, si le vaurien ne parvient pas à la troubler, sera pleine de joie et d'amour„ Sois sourd et aveugle, et s'il va trop loin, laissemoi faire. Je vous défendrai, Cécile et toi, contre votre ennemi.
— Vous, mon père? Il vous insulterait, vous battrait peut-être; vous êtes déjà vieux! Et que dirait ma mère si j'étais assez lâche pour vous laisser maltraiter à ma place, sans vous défendre ?
— C'est égal, je veux que tu te tiennes coi, et que tu maîtrises ton emportem.ent. Ta désobéissance m'irriterait fort.
— Eh bien, mon père, je serai calme, mais à une condition : Dès que vous vous lèverez et perdrez votre sang-froid, je reprendrai ma liberté et je ferai tout ce que la colère m'inspirera.
— Soit, Urbain. Nous verrons qui de nous deux a le plus d'empire sur lui-même.
Quant au meunier, il était d'un caractère si craintif qu'il lui était impossible de se fâcher, et qu'il tremblait à l'idée d'une querelle.
— Contiens-loi, mon fils, voilà l'ivrogne qui s'approche ! dit le fermier.
En effet, Marc s'approcha une pinte à la main, et dit à la jeune fille, en jetant à Urbain un regard de défi :
— Si je ne puis boire à votre bonheur incer-
1, Baes, c'est à-tlire maître, cabaretier.
IS
I NE AFFAIRE EM lUlOl'I IJ.ÉE.
tain, C.t'cile, du moins jo bois à votre saiiti'. A vous !
La jtMine lille ne liil mot, et tous se liiireiit immobiles.
— Allons, trinquez avec moi, Cécile, je le veux !
— Trinque, mon enfant, lui dit son |ièrc. Cécile regarda son (iancé.
Celui-ci lit un signe de refus.
— (Juoi! vous osez l'empêcher de me rendre raison ? gronda Marc en grinçant les dents. Croyezvous donc être déjà marié? Ali, ali ! il passe beaucoup d'eau par la Senne en un jour. Nous verrons.
— Cécile Hoosens est ma tiancée, vous n'avez rien à faire avec elle, dit l'rbain en se contenant; passez votre chemin et tue/ vous à boire si vous voulez: mais laissez les h(jiinètes gens en paix.
— Elle boira avec moi ! ruu'il Marc.
— Elle ne boira pas ! répli(|ua le jeune Conterman.
.Marc vomit un blasphème et leva sa pinte de grès sur la tète de son rival... mais tout à coup il tomba en arrière, et sa pinte lui échappa de la main. Se relevant aussitôt, il vit avec une stupeur mêlée de honte, que c'était Biaise, le domestique, qui l'avait fait tomber en le prenant par les jambes. Il saisit le pauvre bossu par la gorge, le souleva de terre, et le jeta à quelques toises plus loin sur le gnzun.
Biaise hurlait d'une façon lamentable, et chacun croyait qu'il avait quebiue membre cassé.
Tout cela s'était passé avec la rapidité de l'éclair. Les villageois et même les archers accourui-ent de tous colés, les plus forts entourèrent Marc, et le réduisirent à l'immobilité, malj^ré ses efforts désespérés pour se jeter sur Tcbain. Il était surtout furieux contre Karl, le fils du sacristain, qui le tenait à bras le corps.
Les cris de détresse de Biaise avaient fait supposer au m<u/riir ([u'urie rixe violente s'était élevée. Il arriva sur les lieux avec son garde champêtre, et ordonna à .Marc de se tenir tranquille et de répondre à ses questions. Mais Marc élail comme •nragé et jurait si effroyablement que le mayeur lui lit lier les mains sur le df)S pour qu'un piU l'enfermer dans le souterrain du cliàtean.
l'e-irliiii qu'on exécutait ces ordres, survint l'ammaii auquel on était allé annoncer au ('.mine le danger que courait son neveu.
L'amman exerçiit sans doute une p;ranr|e influence sur Marc, car il lui suflil de quelques paroles pour le calmer et lui faire promettre de s'abNicnirde tonte violence.
Là-dessus l'.immar) intercéda en sa faveur, et s'engagea à le ramener à Dworp, e( à veiller sur lui loule la journée.
Con)me Biaise s'était levé et qu'il n'avait rien de cassé, le mayeur céda aux prières de l'amman; et celui-ci, suivi de loin d'une troupe de villageois curieux, quitta Becrsel avec son neveu.
Le tir avait été interrompu, et la plus grande confusion avait régné sur la plaine. Les amis et connaissances de lloosens et de Couterman les avaient entourés et s'etîorvaient de les rassurer, si, cfmtre toute apparence, Marc osait reparaître sur le pré, ils se mettraient tous ensemble contre lui et l'empêcheraient bien de recommencer ses violences.
Les tambours rappelèrent les archers, et le concours continua.
Cécile était encore toute tremblante; mais Karl s'approcha d'elle et lui dit:
— Bassurez-vous, nous sommes délivrés de ce forcené. Son oncle l'amman l'a emmené à D'vvorp. Pendant ces trois jours de fête, Marc ne peut pas revenir à Beersel, sinon le inni/riir le jettera immédiatement en prison. Ne doutez pas de mes paroles; j'ai suivi Marc, et je l'ai vu disparaître avec son oncle dans le chemin de D'vvorp.
(ïettc bonne nouvelle dissipa toute inquiétude,
— .Mais où est le pauvre Biaise? Est-il blessé? demanda Cécile.
— Non, on croit qu'il est faible, mais il est dur comme du bois. Je l'ai renconiré d'abord |)rès du C^ygiir, et plus laid je l'ai vu piès de la ferme de votre oncle. Lorsque je lui ai demandé s'il ne revenait pas au tir, il m'a répondu en souriant qu'il avait besoin de se promener et de prendre l'air. 11 ne lui manque rien, et je crois même qu'il est fier de son exploit; car c'est lui qui a renversé le terrible Marc.
— Le pauvre garçon a peut-être préservé Urbain d'un mauvais coup.
— Oui, ma chère, dit rrbain, nous lui devons delà reconnaissance, et nous n'oublierons pas son ilévouement.
Une longue accla'uation retentit : l'oiseau-roi venait de recevoir un si furieux coup de flèche qu'il vacillail sur sa brocln^ de fer.
Cela cnnamma le courage des tireurs et tous se mirent <à viser l'oiseau-roi cjui, bien que souvent touché, resia iiendanl une heureencorc à la pointe de la perche.
Les archers commençaient à murmurer el à. dire qu'on l'avait enfoncé trop fort; déjà le soleil descendait à l'horizon.
Kniiii un jouteur I lu'^ heureux .ilteignit en |)lein l'oiseau-roi qui tomba en tournoyant surle gazon. Tout le monde entoura le vainqueur pour le féli. citer. La fête élail Unie. Beauciiup de gens se disposaient à partir.
L'oncle de Cécile avertit ses invités que l'heure
UNE AFFAIUE EM lîUO UI LLK K.
du souper était sonnée depuis longtemps, et qu'ils avaient aie suivre sans retarda lai'erme.
Le père Couteniian, prévoyant bien qu'il pourrait s'attarder à souper, chargea un de ses amis, Vervliet, d'annoncer à sa femme qu'Urbain et lui ne rentreraient probablement que très tard, vers dix heures; qu'elle ne devait donc pas s'inquiéter.
Chemin faisant ils rencontrèrent Biaise. On le félicita de sa courageuse action, mais il répondit à peine; il paraissait de très sombre humeur, quoiqu'il n'eût aucune lésion.
— Tu dois avoir faim, j'en suis sûr, dit l'oncle de Cécile. Viens avec nous, j'aurai soin qu'on ne le laisse manquer de rien et qu'on te serve à boire tant que tu voudras. Tu feras kermesse à la cuisine avec mes domestiques.
Déjà un certain nombre d'amis et de connaisssances étaient réunis à la ferme. Aussitôt les présentations commencèrent. Urbain et Cécile durent recevoir les félicitations de chacun des invités et répondre à leur protestations d'amitié et de sympathie.
Quelques minutes après, ils étaient assis, au nombre de plus de vingt, autour de la grande table.
Leç. mets furent nombreux et abondants : boudins, rôli de veau, gigot de mouton, poulets, jambon et riz au lait doré au safran.
Pendant longtemps on but du faro etdulam!)ic, puis on passa au vin de Bordeaux et au vin blanc de Tours. Tant que l'on mangea, la conversation languit; les plats immenses sortaient de la cuisine et disparaissaient en un clin d'œil. Mais une fois que des six énormes poulets il ne resta plus que les carcasses dénudées, on commença à fêler plus vivement les bouteilles, et les langues se délièrent.
Chacun voulait boire à la santé des fiancés. On vanta la beauté et la gentillesse de la cousine Cécile, la bonté et l'activité du futur cousin, et l'on fit pour eux les plus ardents souhaits de bonheur. Puis les plaisanteries allèrent leur train, et l'assistance éclata de rire. Un jeune parent de Cécile chanta une chanson de noce, dont les paroles, quoique depuis longtemps connues de tout le monde, firent perler une larme dans l'œil de plus d'un convive.
Marc était oublié comme s'il n'avait jamais existé. La gaieté régnait sans partage. Le cœur de Cécile battait d'orgueil et de bonheur; car tout ce qui se faisait et se disait là était en l'honneur de son fiancé.
La chaleur du vin semblait rendre aux vieillards la vivacité de la jeunesse, et réveiller leurs plus agréables souvenirs. Tout le monde était heureux.
Néanmoins, le père Couterman disait déjà qu'il se faisait tard, et qu'il devait bientôt quitter la compagnie. 11 avait promis à sa femme de rentrer vers dix heures, et il en était plus de neuf.
Cécile qui, suivant sa coutume, devait passer les trois jours de fête à la ferme de son oncle, ne retournait pas ce soir-là à D'worp; aussi tâcha-t-elle de retenir son fiancé le plus longtemps possible; car elle sentait bien qu'après son départ il n'y aurait plus de joie pour elle.
Le meunier, qui peut-être avait bu un coup de trop, s'efforça aussi de retenir le père Couterman, enfin il se leva en déclarant que rien au monde ne le ferait rester plus tard.
— C'est bien, dit le père Roosens, vous pouvez partir si vous voulez, moi je reste. // fait trop gai ici. Ma femme sera encore levée; veuillez lui dire en passant que je couche ici, chez mon frère. Demain, au point du jour, je serai de retour. Elle grognera bien un peu, mais jusqu'à présent je n'en suis pas mort.
On échangea de fortes poignées de main et Cécile rappela à son fiancé sa promesse de revenir le lendemain de bonne heure.
Dans la cuisine, Urbain appela son valet de ferme mais on lui dit que, depuis plus d'une heure, Biaise était parti pour aller boire un dernier verre au Cygne.
Cela les embarrassa, et Urbain voulait retourner dans la salle du festin pour attendre Biaise; mais le vieillard, déjà mécontent parce qu'il était si tard, répondit qu'il valait mieux aller le chercher au cabaret.
A peine avaient -ils fait quelques pas hors de la ferme qu'ils virent leur valet se glisser hors du taillis comme un voleur et venir dans le chemin.
— Que fais-tu là? D'où viens-tu? demanda le fermier étonné?
— Je suis encore troublé de l'événement du tir, répondit-il. J'ai besoin d'air, maître, et je me suis promené un peu dans les champs. Il fait clair de lune.
— Tu ne ressens pas de mal, n'est-ce pas, Biaise? Sans cela il faudrait le dire. As-tu bien bu et bien mangé?
— Je n'ai aucun mal. J'ai mangé, outre les boudins et le voau rôti, un poulet presque tout entier.
— Allons, allons, assez causé, vite en route! grommela le père Couterman. Il fait clair de lune maintenant, mais là-bas, au-dessus de Loth, je vois un gros nuage qui i)ourrail bien nous arroser... et nous avons nos plus beaux habits.
Et il partit d'un pas si rapide que les autres avaient peine à le suivre, et qu'Urbain, qui avait
l NK AFFAIRE EMBUOl ILLÉK.
l'inie de causer encore, iliit y renoncer, — faute (le souille.
Après une demi-heure de cette marche lorcée, il dit eiilin :
— Mais, père, où courez-vous ainsi ! cela ne viendra pas à cinq minutes |>rès, le pauvre Biaise doit être à hout de forces. Marcher ainsi sans dire mot, (^a n'est jruère amusant (|uand on a le cii'ur plein.
— Ne vous occupez pa> de moi, dit lilaise, je ne suis pa-« latigué.
— .Mais, mon fils, tu rêves sans doute, répliijua le vieillard mécontent. Ne vois-tu pas que le nuage noir est déjà presque sur nos tètes? N'en doute pas, il va pleuvoir. El que dira la mère, si nos hons habits sont i,'àlés?
Il pressèrent encore leur marche, et bientôt Urbain sentit que son père avait raison. La lune disparut tout à coup derrière le gros nuage et la pluie commenta à tomber. Dienlôl il fit si noir qu'on ne voyait presque plus devant soi.
Ils ap()rochaieiit du bois des Déguines et poii- \ aient être à un (|uarl de lieu de leur demeure, lorsque, en passant dans un creux très profond, ils crurent eritendre un bruit singulier dans les taillis qui le bordaient. On eut dit un homme ou un animal se frayant un chemin dans le feuillaj.'e. Ils s'arrêtèrent étonnés.
— Qu'est-ce (|ue cela peut être? .Vrrète, Urbain, écoute ! dit le fermier.
Un sifflement aigu relenlit derrière eux prè> du chemin.
Biaise s'élança en avant. Mais de ce côté aussi un entendit siffler.
— 0 mon Dieu! de> voleurs, de> meurtriers, balbutia le domesti(|ue en se réfutjiant daii^ les jambes de ses maîtres. Ils vont nous tuer.
— Il y va lie notre vie, Urbain, murmura le vieillard. Mots-toi derrière moi. .l'ai mon couteau ouvert dan> la main.
— Moi aussi, père, répondit Urbain, lais>e/-moi me placer devant; moi vivant, nul ne vous louchera.
Une voi.\ terrible s'élança du taillis et cria :
— Ils sont dan.-, le lilel ! Tombez dessii>; tuezle. !
— Ciel, Marc ! mon ennemi ! s'écria Urbain, Si l'un de nous deux doit tomber..
— iiiie ce soit le méchant ivrogne, gronda le fermier; mon couteau...
Mais il n'avait pas achevé, qu'ils virent dans le> téni'hres mw forme humaine accourant à eux.
— Arrière, arrière! s'écria le vieillard avec fort e. Le premier (jui approche, je le saigne.
Un coup terrible lut porté. DIaise poussa un hurlement de douleur... mai> au même instant l'assaillant tomb i à la renverse en criant :
— Aïe! Aie! Ils m'ont percé le co-ur. Ah ! je meurs! Et. comme si ce cri de détresse avait subitemei.t refroidi la rage des autres, quelques-uns s'enfuirent en criant: An meurtre! au meurtre! au secours ! Des autres, an nombre de dix au moiii>, essayèrent de relever leur compagnon blessé, et l'appelèrent par son nom, dans l'espoir qu'il pourrait encore leur répondre.
— Venez, venez, père, quittons cet horrible lieu ! dit Urbain au bout d'un instant.
Il prit le vieillard par la main et l'entrahia en avant; mais à peine avaient-ils l'ait cinquante pas que six des compagnons de Marc accoururent, et et les saisirent jtar les bras elles épaules. Un d'eux leur dit :
— Vous êtes d'infâmes meurtriers. Vous avez transpercé le pauvre Marc de vos couteaux. Il est mort. Nous devrions vous assommer ici, mais non; votre châtiment ne serait pas assez terrible; vous mourrez à la potence, >ur la roue ! Nous vous conduisons en prison. Le drossart fera justice de votre aflieux allenlat !
Le père Coulerman et Urbain se laissèrent conduite, pousser et bousculer sans rien dire, sinon qu'ils n'avaient l'ail que défendre leur vie menacée; mais les autres soutenaient tjue Mare-avait seulement eu l'intention de provocjuer l rbain et de vider leur querelle à coups de bàlon. Ils étaient donc bien des meurtriers, puis(|u'ils avaient joué du couteau.
Ajjrès ce court échange de paroles, le fermier et son tils gardèrent le silence. Sans doute ils sentaient toute l'horreur de leur situation, car ils pleuraient à sanglots. \ peine de temps à autre, entendait-on ces exclamations entrecoupées de gémissements: »r .Mon pauvre père... mon malheureux fils :
Arrivé, au château, ils lurent enfermés sous une des lieux grandes tours. Le gardien montra deux portes noires et dit :
— Le fermiei" ici; >oji fils là. C'est l'ordre du drossart : on ne peut pas enfermei deux piévenus dans le même cachot.
.Mors les deux |>risonni(;rs se jetèrent ilans les bras l'un de lanire et s'écrièrent en fondant en larmes :
— Mon père, prenez courage ; Dieu ne >i'ii.> abandonnera pa. !
— .^Ion pausre (ils, ne dése.->pere pa> : nous ^vons délemlu notre vie. Le tribunal des Éclievins sera juste.
— Ma mère ne mourra-t-elle pas en apprenant ce malheur ?
— Si, du moins, nous étions là, mon (ils, pour la soutenir et la consoler ! .Mai^ Biaise sera déjà rentré, il e>t si imprudent ! Ah ! ma pauvre fennne,
UNE AFI'AiUE EMBUOU I LI.ÉE.
La mère Couierman était tombée à la renverse. (Page 25.)
VOUS avez déjà reçu le coup. Que Dieu vous soutienne î
Ils furent séparés violemment et enfermés chacun de son côté,
: Le vieux fermier se laissa tomber sur la paille humide, et se mita pleurer en implorant la protection divine. Il faisait complètement noir dans son cachot; aucune lumière ne venait du dehors.
Bientôt il entendit des bruits lointains, et le sol frémit sous le roulement de nombreuses charrettes, ce qui lui fit supposer qu'il faisait jour depuis longtemps; mais comment le savoir dans ces affreuses ténèbres!
II ne s'était cependant pas trompé, car la porte de son cachot s'ouvrit, et livra passage à la lumière du jour.
— Père Couterman, dit le geôlier, vous êtes libre, et vous pouvez rentrer chez vous.
— Libre ! je suis libre! merci, mou Dieu, pour ma pauvre femme.
— Votre fils reste prisonnier, puisque c'est lui qui a fait le coup. L'amman a été ici et l'a visité dans son cachot. Il m'a donné l'ordre de vous mettre en liberté.
— Urbain s'est accusé lui-même?
• — Je n'en sais rien. Mais comme le cadavre ne porte la trace que d'un seul coup, c'est sûrement votre fils qui l'a donné.
— Hélas ! sortir seul d'ici ! Mais nous avons défendu notre vie ensemble et nous sommes tous deux innocents ou coupables.
— Oui, c'est ce que le di-ossart recherchera. Il viendra probablement ici demain.
— Laissez-moi embrasser mon pauvre fils, je vous en supplie. -">>
— Personne ne peut être admis auprès de lui.
— Mais moi, son père?
UNE AFFAIRE EMHROUIKLKE.
— l'ersoiuie au monde : rammaii l'a slrittement dôlendu.
Le l'ennier avait post- sa main sur son Iront et semblait rélh-cliir [nofondémeiit. Comme il restait immobile, le i^'eôlier lui dit :
— Allons, allons, pas de bêtises. Rentrez chez vous, père Couterman, et consolez votre femme : c'est un rude coup i)our elle.
— Oui, oui, vous avez raison, gémit le vieillard. Menez-moi dehors, je suis un messajjer de malheur, mais je vole...
Et sans attendre son guide, il monta l'escalier en courant, et s'enfuit hors du cliAteau.
Le soleil n'était pas encore sur l'horizon, mais déjà l'on entendait çiietlà un oiseau gazouiller sa chanson du matin.
Dans la ferme du pèie Couterman, les vaches commençaient à mugir et les porcs à grogner, mais au-dessus de tous les bruits résonnait le chant aigu du coq, éveillé par l'apjiel incessant d'un cop voisin.
Nul autre son ne troublait le silence de la ferme. La mère Couterman, après un sommeil agité, descendit de sa chambre et regarda de tous côtés, comme si elle cherchait quelqu'un.
— Pas rentrés! soupira-t-elle; que peut-il ôire arrivé, o ciel ! mais Biaise est peut-être à l'écurie; il doit savoir...
Et ce disant, elle sortit et ouvrit la porte de l'étable, mais elle eut beau appeler son valet de ferme, personne ne répondit.
— Lui non plus! je meurs d'inquiétude, murmura-t-clle. Le vilain rêve m'a troublée; je suis toute tremblante ! 0 Dieu, je vous en supplie^ faites que ce ne soit (|u'nn rêve !
Lors(|u'elle rentra dans la maison, elle ytrouva la servante qui venait de descendre, et qui allumait le feu.
— Thérèse, dit-elle, personne n'est encore de retour. .le crains un malheur!
— Mon Dieu, maîtresse, comme vou^ êtes pâle! répondit la servante. Ne vous troublez pas ainsi. Vous avez tort, j'en suis sur.
— Je n'en puis rien, Thérè-^e. Depuis que je connais le fermier, c'est la première fois qu'il passe la nuit dehors.
— Mais aussi, c'est une rirconslance comme on en voit guère, une fête, un s(»u[)cr rhez l'onrb' de Cécile avec des parents et des amis. Le père Hoosens ne regarde pas à tine bouteille; ça devait être un joyeux festin... et qui sait si le fermier ré-
siste bien au vin? Les amis l'ont retenu. Je suis sûre qu'il rentrera tantôt.
Ses jtaroles ne semblèrent pas faire baueoup d'eiïet sur la fermière, car elle leva les yeux au ciel et soupira profondément.
— Allons, vous n'êtes pas raisonnable, fermière, re[)rit la servante. Ouand notre voisin Vervliet est venu nous dire hier au soir (jue le fermier et Urbain restaient à souper chez l'onclo de Cécile, ne vous ai-jtî pas dit tout de suite qu'ils rentreraient sans doute bien lard? Ils se sont laissé retenir si longtemps qu'ils auront couché là, sur le conseil de leurs amis. Il pleuvait cette nuit. Ils seront restés à Deersel pour ne pas gâter leurs beaux habits.
— Ah ! vous êtes heureuse, Thérèse! Si je pouvais être tran(juille comme vous! répliqua la fermière. Mais je n'ai |)as dormi detoiite laiiuit,et j'ai rêvé de si vilaines choses (jue je n'ose pas vous raconter les affreuses visions qui m'ont donné la sueur froide. Je frémis encore de tous mes membres.
— Je le crois bien, c'est la rencontre avec le méchant Marc sur la plaine du tir, n'est-ce pas? Quand notre voisin Vervliet vous l'a racontée, je tremblais aussi comme une feuille. Mais tout a bien fini, et l'amman a ramené son neveu à U'uorp. Il n'y avait plus rien à craindre de lui.
Tout en bavardant, la servante continuait son ouvrage; elle allumait le feu, balayait le caireau et nettoyait la vaisselle; la fermière l'écoutait avec distraction, s'apj)rochant delà fenêtre, allant sur le seuil de la porte et regardant dehors avec anxiété; puis elle rentra dans sa chambre, trompée dans sou attente et de jdus en plus imjiiièle.
Elle se laissa tomber sur une chaise en poussant un soupir étoulTé, et dit :
— Thérèse, Je ne tiens plus sur mes jambes. Vous ne comprenez pas mon agitation? C'est mon rêve alTreiix de cette nuit... Le fermier, Urbain et HIaise revenaient à la maison à travers les ténèbres. Tout à coup ils furent attaqués par Marc qui tenait un grand couteau à la main... J'ai entendu leurs cris de détresse retentir dans mon co'ur; je les ai vus tomber, j'ai vu leur sang couler... Et je ne tremblerais pas? El je ne mourrais [las d'elfroi ?
La servante s'approcha de sa maîtresse et lui |ii il la main :
— Mais, chère maîtresse, où sont donc vos esprits? Que peut Marc contre trois hommes? Et l'amman n'avail-il jias assuré qu'il em|iêrherait son neveu de (jiiitler hi Puiinnc d'Or'f Le fermier cl Urbain ont couché à Meersel. Ils sont maintenant en route pour revenir. Je parie (|u"ils descendent déjà la colline. Ah ! j enlends (juebju'uu. C'est eux, pour sûr.
UNE AFFAIRE EMBROUILLÉE
Toutes deux se levèrent avec un cri de joie et s'élancèrent pour sortir; mais elles furent déçues lorsqu'elles virent paraître dans la baie de la porte la boutiquière de D'vvorp.
— Pas d'empêchement? dit-elle. Ah! pauvre mère Couterman, je déplore votre malheur; mais il ne faut pas désespérer...
— Mon malheur? mon malheur? répéta la fermière, pâlissant. Par pitié, parlez, que voulez- vous dire?
— Vous ne savez donc rien ? demanda l'autre étonnée. Biaise ne vous a-t-il pas raconté ce qui s'est passé cette nuit?
— Nous n'avons pas encore vu Biaise, répondit la servante. Parlez vite, mèreGeerts, qu'avez-vous appris ?
— De terribles choses. Cette nuit, quand le père Couterman, son fils et le domestique revenaient de Beersel, ils ont été attaqués dans l'obscurité par Marc et quelques-uns de ses compagnons.
— Mon rêve! gémit la fermière. Hélas! Marc les a frappés de son couteau ?
— Non, non, ils n'ont reçu aucune blessure.
— Merci, merci ô Dieu, vous avez exaucé ma prière ! s'écria la mère Couterman en levant les bras au ciel. Ah ! ils vivent !... Où sont-ils maintenant, mère Geerts? Encore à Beersel?
— Laissez-moi donc parler, dit la boutiquière, vous allez tout savoir. Mais soyez forte, car vous êtes assez malheureuse. 11 y a un mort...
— Biaise, le pauvre Biaise ? gémit la servante en portant son tablier à ses yeux.
— Mais non, le mort est Marc.
— Marc mort? Ciel ! qu'allons-nous apprendre? dit la fermière dont la subite pâleur attestait qu'elle devinait une partie de la vérité.
— Si vous ne restez pas calme, fermière, je n'ose pas continuer, dit la boutiquière. C'est bien malheureux, en effet, mais ils défendaient leur vie, et, s'ils ont abattu l'ivrogne furieux...
— Quoi! mon mari, mon fils, ce seraient eux qui !..
— Oui, avec leurs couteaux.
— Ciel! Et où sont-ils? où sont-ils donc?
— Ils sont prisonniers dans le cachot, sous le château.
Un cri d'angoisse retentit dans la chambre. La mère Couterman cacha sa figure dans ses mains ; un torrent de larmes coula sur ses joues, et elle ne cessait de crier :
— Mon pauvre mari, mon malheureux fils ! En prison, comme des scélérats, des meurtriers! Ah! Dieu miséricordieux, ne nous abandonnez pas. Nous n'avons pas mérité un sort si affreux...
Elle se laissa tomber sur une chaise en gémissant.
— Ah ! quel bonheur ! les voilà qui reviennent ! s'écria la servante. J'aperçois là-bas notre maître.
Cette nouvelle inattendue rendit à la fermière toutes ses forces. Elle se leva d'un bond, courut à la porte, et sauta au cou de son mari.
— Thomas, Thomas ! vous êtes libre ! Ah ! le ciel soit loué, je puis encore vous serrer sur mon cœur! Mais Urbain, où est-il?... Vous ne répondez pas? Hélas, hélas ! mon pauvre enfant !
— Soyez calme, ma chère Anne, dit le fermier en la ramenant dans la maison. L'affaire n'est pas si grave que vous le pensez. Nous devons en attendre le résultat avec confiance. Vous voyez bien que je ne perds pas courage ; an contraire, j'espère que cette triste aventure aura une heureuse fin.
Le père Couterman ne disait pas la vérité. Il dissimulait ses propres angoisses pour consoler sa femme. Cela se voyait assez sur sa figure blémie, car il fermait souvent les yeux pour comprimer ses larmes, et ses joues et ses lèvres tremblaient convulsivement.
II fit asseoir sa femme, s'assit à côté d'elle, lui prit la main, et lui dit d'un ton très calme en apparence.
— Allons, prenez courage, Anne. Soyez sûre que vous n'avez pas lieu de craindre. Nous avons défendu notre vie menacée; la loi donne à chacun ce droit-là. Naturellement ce malheureux événement doit être examiné par le drossart, pour que le tribunal des échevins puisse juger en connaissance de cause. Mais alors Urbain sera certainement libre; et qui pourra nous faire honte de ce que, attaqués pendant la nuit, nous nous soyons défendus contre ceux qui voulaient nous assassiner?
— Ils voulaient vous assassiner, ô ciel! balbutia la femme dont l'angoisse s'était un peu dissipée.
— Biaise ne vous a-t-il pas tout raconté? demanda le fermier.
— Biaise! Biaise n'est pas rentré, répondit la servante.
— Pas rentré? Biaise n'est pas rentré! répéta le fermier avec un véritable effroi. Est-il possible! Ah! le pauvre garçon!
— Que voulez-vous dire, maître? demanda la servante, lui serait-il arrivé malheur?
— Je n'en sais rien, répondit Thomas tout pensif. II a reçu, dans l'attaque de nos ennemis, un rude coup, et il a poussé un cri affreux... Et il n'est pas rentré? Je n'ose pas dire ce que je pense.
Le servante se mit à sangloter tout haut. Depuis de longues années. Biaise était son compagnon; il avait un si bon cœur et il était si serviable pour elle, que par la force de l'habitude elle le considérait comme un frère. Elle comprenait bien ce
UNE AFFAIRE EMBKOUl l-LÉK.
f|ue craijiiiail le IVriniiM-, cl (l(''|)I()rail lo sort ilu malheureux Itlaise..
La ft'iuMie Coulerman n'avait ;,'U(^re pris j;arile :\ cet incident. Klle pleurait, se lamentait et n'ccoulait même plus les consolations que lui prcnliguaient son mari ol la bouliciuière. l'^lK' ne songeait qu'a son fils. Klle le voyait assis dans un sombre cachot, sur une hotte de paille; elle le voyait fondre en larmes, et l'entendait soupirer et se plaindre, et répéter le nom de sa mère.
Tout à couj) elle se leva et se dirigea veis la porte, pour aller, disait-elle, voir son pauvre enfant. Mais son mari la fit rasseoir, et lui afiirma que sa démarche serait inutile, puisqu'il était sévèrement défendu de laisser entrer qui que ce fui dans la prison.
Le fermier recominenva ses explications, et réussit du moins à calmer un peu sa femme. Elle cessa de sangloter tout haut, et se contenta de pleurer en silence. Le pauvre homme avait aussi le cœur bien gros, et il eût voulu se soulager en i»leurant avec elle; mais il fallait qu'il se contînt pour la rassurer.
Tout à coup Cécile Roosens parut à la pente avec son père. Ils entrèrent et regardèrent loul le monde avec stii|ieur.
— Quoi? On>st-il arrivé? Où est Urbain? demanda la jeune fille, frémissant d'inquiétude.
Leur arrivée inattendue, à pareille heure, avait tellement surpris les Couterman que personne ne répondit.
— In petit pay>an di* Reersel est venu ce malin au point du jour, à la ferme de mon oncle, ditfile. Il a raconté ([u'il \ a eu, d;ins les ténèbres, un terrible combat entre Urbain et Marc, et même il a dit que Marc a été blessé, grièvement blessé par Urbain. Le petit paysan s'était sauvé de la bataille... Ah ! parlez donc, où es! Urbain?
Elle sauta au cou de la fermière et lépéta les larmes aux yeux :
— Parlez ! votre -silence m'effraie. Ma mère, dissipez mon inquiétude, où est-il? où est-il ?
— Nous sommes bien malhenreux! soupira la mère Coulennan en serrant convulsivement la jeune fille contre sa poitrine. Marce.-t ninii; (rbaiii e^l en prison, sous le cluMeau.
Celte nouvelle frappa Cécile coiniiie un cmp de loudre. Elle se mit à pousser des plaintes amères, et comme l'épanchemenl de sa dnub-ur donnait un nouvel aliment k celle de la fermière, les deux femmes se mirent à remplir la maison de gémi.«semenls qui arrachèrent des larmes h tous les assistants.
Enfin, épuisées, elles se laissèrent tomber sur un banc, pleurant et sanglotant dans le .sein l'ime et l'autre.
Le fermier, puisant des forces dans le sentiment du devoir, se mil à faire valoir toutes les raisons ijui pourraient rendre du courage à Cécile et lui faire envisager l'événement et ses suites probables sous des couleurs moins noires. Il raconta comment la chose s'était passée; comment, attaqués dans l'obscurité pardes gens qui criaient : c Tuezles ! » ils avaient tiré leurs couteaux pour défendre leur vie... et (jue si .Marc était devenu la victime de son pro|»re guet-apens, on ne pouvait pas leur en faire un crime, puisque le droit de légitime défense est inscrit dans la loi. Urbain ne pouvait donc pas être retenu longtemps en prison, et de ce malheureux événement il ne leur resterait qu'un pénible souvenir.
A force de répéter ces assurances, tâche dans laquelle il fut aidé par le meunier, la boutiquière et la servante, il parvint à ramener un peu d'espoir au cœur des deux femmes. Cécile, nature courageuse, essuya ses larmes la premièie et dit d'un ton résolu :
— Mais que faisons-nous ici? Nous ne pouvons pas laisserez pauvre Urbain dans son cachot sans secours et sans consolation. Venez, mère Coulerman, nous tâcherons de le voir.
— Impossible, dit le fermier, personne n'est admis dans la prison.
— Qui résiste aux prières d'une mère désolée?
— E'ammau l'a sévèrement défendu.
— Ah! si le baron était au château ! s'écria Cécile, pleurant de nouveau. Il ne serait pas impitoyable. Quand mon oncle le jardinier vivait encore, j'allais souvent au château. Le baron me témoignait beaucoup de bouté J'obtiendrais bien de lui la permission d'accompagner la mère d'Urbain dans son cachot. 0 Dieu, qu'Urbain doit être malheureux! Emprisonné, enchaîné peut-être, pleurant et se lamentant dans les ténèbres... Mais parlez donc, père Coulerman; parlez, mon père; nous ne pouvons pas pleurer ainsi éternellement. Que faut-il faire?
— Attendre jusqu'à ce que le drossart ou le banc des Échevi«p ail prononcé sur l'aiTair*, répondit le fermier. Nous raiïermir et nous consoler le> uns et les autres, nous résigner et avoir conliance dans la justice de Dieu.
— Attendre! nous résigner! s'écria la jeune fdlc avec une ironie amère. Et laisser Urbain languir dans son cachot sans qu'une voix amie lui crie : « Prends courage ! »
Elle se laissa tomber sur une chaise et soupira.
— 0 Dieu, ;iye/ pitié de nous ! Yoilâ donc notre sort si envié ! Hier encore, nous étions pleins d'espérance el de joie, et maintenant nous n'avons plus que crainte el désespoir!... Ah! non, n'essavezplusdeme ((msoler; laissez-moi pleurer : j'en
INE AFFAIRE EMnilOUlIJ.ÉE.
ai besoin, cela du moins soulage mon cœur...
Elle se jeta encore au cou de la fermière, et toutes les deux mêlèrent de nouveau leurs larmes amères.
Pendant ce temps le meunier avait pris Couterman à part et lui demandait de nouveaux détails sur l'attaque de Marc, mais Couterman, à bout de forces, ne répondait guère et s'absorbait dans un sombre silence.
En ce moment, un jeune homme entra dans la maison. C'était Karl, le fils du sacristain, et l'ami d'Urbain, Au lieu d'avoir l'air triste, il paraissait irrité ou indigné.
— Une semblable injustice est inouïe et crie vengeance au ciel, dit-il en gesticulant violemment. Je viens vous avertir, père Couterman, qu'il faut vous tenir sur vos gardes, car il se brasse une méchanceté contre vous. Ce matin j'ai entendu parler l'amman à VAigle, et j'ai appris de sa houche ce qui s'est passé cette nuit. Il ose prétendre qu'Urbain, sans avoir reçu ni coup ni bourrade, a frappé Marc d'un coup de couteau.
— Marc avait déjà terrassé notre pauvre domestique d'un coup terrible, dit le fermier.
Cécile et la fermière écoutaient tremblantes d'anxiété.
— Mais je sais bien que c'est une fausseté, continua Karl. Je connais Urbain depuis notre enfance. Il est incapable de faire du mal à un poulet, tandis que Marc n'aurait pas hésité à assommer un homme.
— Nous avons été attaqués, reprit le père Couterman, par beaucoup d'hommes qui, déjà de loin, nous menaçaient de mort. Biaise, qui se tenait derrière nous, était tombé par terre peut-être la tête brisée. Si jamais des gens ont légitimement défendu leur vie, c'est bien nous,
— Je n'en doute pas, répondit Karl, et j'ai pu le pressentir par le récit même de l'amman, quoiqu'il ait tâché de tourner les choses autrement. Certes, Urbain était dans son droit mais ne vous y fiez pas trop. L'amman est votre ennemi, et il dit tout haut qu'il rega^'de eomme un devoir sacré de venger sur Urbain la mort de son neveu. Vous savez que le baron, notre seigneur, avant de se mettre en voyage, a ordonné de punir les querelleurs, les batailleurs, avec la plus grande sévérité. L'amman s'en prévaudra pour exciter leséclievins et le drossart contre Urbain et pour le faire condamner.
La mère Couterman recommença à sangloter si fort que Cécile, malgré sa frayeur, s'efforça de l'apaiser.
— L'amman peut nous haïr, les échevins et le drossart examineront l'affaire avec impartialité, dit le fermier.
— Ne le croyez pas, je vous en conjure, riposta Karl. Vous avez tout à craindre, si vous laissez votre ennemi agir sans vous remuer.
— Mais que puis-je faire? le baron est absent, hélas !
— 11 faut, pour commencer, aller parler au drossart, ol lui expliquer comment les choses se sont passées. Ce n'est pas un homme injuste,,.
— C'est-à-dire, interrompit le meunier, que je n'ai pas non plus grande confiance en lui. Il est venu deux fois chez nous parler en faveur de Marc et nous conseiller d'accorder la main de Cécile au neveu de l'amman. Et ce qu'il nous a dit d'Uriiain n'était pas une preuve d'amitié.
— Il a fait cela à la prière de l'amman; mais dans les affaires de la justice, il est impartial. Donc si on laisse grandir en lui une idée fausse, sans l'éclairer mieux,., !
— Eh bien, je suis prêt! je vais à l'instant chez le drossart, s'écria le fermier.
— Maintenant c'est inutile, père Couterman, vous ne le trouveriez pas. Il est allé au château avec le greffier. Il sera probablement de retour dans une heure. Dites-lui bien tout, en pleine sincérité. Racontez-lui que depuis longtemps l'amman est votre ennemi et vous veut du mal. Allez aussi chez chacun des échevins. N'épargnez aucune peine, courez du matin au soir, mettez vos parents et vos amis en campagne. C'est nécessaire : car croyez-moi, l'amman traite votre fils de meurtrier, et il annonce déjà la peine qu'il subira,
— Quelle peine? bégaya le fermier épouvanté.
— Je ne vous le dirais pas si je n'espérais vous stimuler et vous prouver la nécessité d'agir pour défendre mon pauvre ami contre la fausseté de ses ennemis. Quelle peine"? La peine des meurtriers : la potence ou la roue.
Un cri déchirant se fit entendre, et avant que personne pût voler à son secours, la mère Couterman était tombée à la renverse. Elle agitait les pieds et portait à la gorge ses mains frémissantes, comme si elle se sentait sulïoquer. Elle voulait parler, mais elle n'articulait que des sons étranglés.
Chacun s'empressa pour secourir la pauvre femme. On la leva sous les épaules avec les plus grands efforts, car son attaque de nerfs lui prêtait une force de résistance extraordinaire.
Le fermier et tous les autres la croyaient frappée d'apoplexie. Alors le pauvre homme n'y tint plus; il fondit en larmes et sanglota d'une manière plus déchirante encore que Cécile elle-même.
— Anne, criait-il, chère Anne, reviens à toi. Oh! Dieu, prenez pitié de nous! ma pauvre femme, qui n'a jamais fait que le bien, serait la première victime de notre malheur? Si le sacrifice de ma vie pouvait écarter de nous cette catastrophe, avec quel
UNE AFFAIRE EMBROUILLÉE
bonheur je le ferais! Anne, Anne, entendez-moi.
La l'erniière continuait à se déhatire. Son visage était blanc et ses lèvres étaient bleues.
Tout à coup un frisson parcourut ses membres; elle s'évanouit et lon)ba sur le flanc, les yeux l'erniés.
— Un médecin ! le docteur ! Karl, courez chercher le docteur, je vous en supplie, s'écria le fermier pâle comme un Iin;:e, car il se liiniiait (|ue sa femme était peut-être morte, ou (ju'clle ne survivrait pas à celle crise violente.
Lorqu'il eut vu partir Karl, il mit la main sous la tête de sa femme, et, toujours pleurant, il dit aux autres, (|iii paraissaient frappés de slupeur.
— Aidez-moi à porter ma pauvre femme sur son lit. Je sens mes jambes plier sous moi, mais nous ne pouvons pas perdre courage... Un ^u plus haut, père Roosens. Là! maintenant elle peut reposer. Priez Dieu pour elle, mes amis. C'est tout ce que nous pouvons faire en ce moment.
Les autres courbèient la tête et joijrnirent les mains en silence. Cécile et la servante s'aiienouillérent. Thomas alla s'asseoir près du lit, prit la main glacée de la fermière et (ixa ses yeux brûlés par les larmes sur le visage de cire de sa femme pour y épier quelque signe de vie.
Il se passa longtemps avant (lu'elle fît im mouvement, et peu à peu le fermier désespéré se figura qu'elle ne se réveillerait plus.
11 étouffa un cri de joie, lorsfpi'il vit enfin sa poitrine se soulever faiblement, et le sang revenir à ses lèvres.
Elle ouvrit ses yeux tout gr.inds et regarda son mari avec une sorte d'égarrment qui le fil trembler.
Mais la pauvre femme retrouva aussitôt ses esprits, car elle se remit à pleurer et à sangloter.
Tout le inonde se rapprocha du lit. Le fermier posa .ses lèvres sur le Iront décoloré de sa femme et lui dit :
— Chère Anne, prenez < ourage, cela ira mieux : le docteur vient, il vous guérira.
— Ciuérir? répéta la malade avec l'ironie du désespoir. Qu'est-ce qui peut me guérir, malheureuse que je suis? mon (ils est ma vie... s'il est condamné, j'en mourrai.
Ces tristes paroles firent frémir les assistants; le lermiff baissait la tète, écrasé par un sombre dérourageiiient.
Tout à ( oup il prit la main de .'^a femme, et lui dit gravement, d'une voix ferme et claire.
— Anne, pardonnez-moi. .le vous ai fait souffrir, sans le vouloir, uniquement pour vous voir et vous ronscder. Votre enfant est votre vie, n'est-ce pas? S'A vous et lit rendu, libre et disculpi-, vous guérir. ez? th bien, con.solez-vous. Je possède le
moyen infaillible de le faire sortir de prison. 11 est innocent, et je peux le prouver. Ne me demandez pas il'exjjlicalions à présent; mais croyezmoi, avant une demi-heure vous serrerez Urbain dans vos bras.
La mère Couterman le regarda avec un sourire rayonnant, et rassembla toutes ses forces pour élever ses bras jusqu'à lui,
— Ne doutez pas, conlinuait-il, je tiendrai ma promesse et je remplirai mou devoir. Urbain sera libre, et nul ne l'accusera plus. En attendant, soyez calme, ma bonne .\nne; et quoi qu'il arrive, j'espère ([ue, soute-iue par votre fils, vous prendrez courage et aurez confiance en Dieu.
Il se dirigea lentement vers la porte. Chacun le suivit des yeux avec étonnement. Quel était son dessein ? (Ju'allait-il faire?
Cécile seule courut à lui, l'embrassa et lui dit, les yeux brillants de reconnaissance.
— Soyez béni, mon père; ([ue Dieu vous conduise !...
Le père Conicrman disparut derrière la haie de son verger.
Les soigneurs de D'worp possédaient nn tribunal avec droit de haute, moyenne et basse justice ; il avaient d<mc le pouvoir de prononcer des arrêts de mort.
Ils nommaient, pour exercer ce droit en leur nom, un drossart, et, sous celui-ci, un amman : ce dernier était surtout chargé de la poursuite et de la garde des malfaiteurs; ils disposaient, pour le service du tribunal, d'un greffier, d'un huissier, d'un préteur ou garde-champétre, et de quatre fusiliers.
Le tribunal proprement dit était composé de sept échi^vins, choisis parmi les habitants notables de la commune. Au( un accuse ne pouvait être reconnu coupable, ni puni, qu'en vertu d'un jugement prononcé par ces échevins à la majorité des voix.
Le baron était-il au château, s'il se présentait une cause importante ou difficile, il exerçait par ses conseils une grande influence sur la délibération.
Cela élail-il bien régulier? C'est ce que |iersoMue n'eut osé rechercher, d'autant moins que le baron était renommé pour sa justice, et que chacun considérait son intervention comme une garantie contre les justiciers et les échevins qui se laissaient parfois guider par des motifs dinlérét personnel ou local.
Le tribunal siégeait à peu de ilistance de l'église, dans un bâtiment qu'on nommait la Maison
UNE AFFAIRE EMBROUILLEE.
de Loi, Mais les caves où l'on enCermait les prévenus se trouvaient sous la grosse tour, à gauche de l'entrée du château. Comme les appartements particuliers du baron étaient situés loin de là, au bout de la grande cour, les personnes de sa maison n'avaient pas à craindre que leur repos fût troublé par les cris ou les plaintes des détenus.
Les cachots consistaient en quatre caves voûtées. Immédiatement au-dessus, éclairée par une fenêtre, était la chambre de torture, où l'on voyait divers instruments rouilles qui servaient autrefois à donner la question aux accusés. On ne les employait plus depuis longtemps, parce que le baron était un ennemi déclaré de cette cruelle pratique. D'ailleurs, personne ne pouvait être torturé que par l'ordre exprès des échevins, et ces gens simples croyaient qu'ils ne pouvaient faire mieux que d'agir selon le vœu de leur Seigneur et maître.
Au-dessus de la chambre de torture il y avait deux autres pièces : Dans la première, la plus grande, on voyait quelques lourdes chaises et une table avec une sonnette de cuivre et tout ce qu'il faut pour écrire. C'est là qu'on interrogeait provisoirement les détenus, ou qu'on les confrontait les uns avec les autres, pour préparer l'instruction avant de renvoyer les causes devant le banc des échevins. L'autre pièce, où il n'y avait qu'un long banc de bois, servait de salle d'attente aux témoins, à l'huissier et aux gardes.
Quelque temps après que le geôlier eut mis le père Couterman en liberté, l'amman se promenait de long en large dans la plus grande de ces deux pièces.
C'était un homme long et maigre, aux traits durs, aux petits yeux brillants. Le tremblement nerveux de ses lèvres minces indiquait un caractère passionné qui ne savait ni aimer ni haïr à demi.
Il se parlait à voix basse, laissant échapper de temps à autre une parole de colère, agitant l'index comme pour menacer, ou souriant d'un air de triomphe.
Tiré de ses réflexions par un bruit qui venait de l'étage inférieur, il entra dans la salle d'attente, il dit à deux jeunes paysans assis sur le banc.
— Voilà le drossart qui arrive. Songez bien répéter votre déposition telle que je l'ai
reçue,
— Soyez tranquille, seigneur amman, répondirent-ils, nous n'y changerons rien.
— Il est bien certain, n'est-ce pas, que mon neveu n'avait pas d'autre intention que de forcer Urbain à se battre à coups de bâton?
— Très certain, monsieur.
— Eh bien, soyez donc prudents. Si le drossart vous fait appeler, dites ce que vous savez. Mais soyez clairs dans vos réponses, et parlez le moins possible.
Il revint dans la grande chambre. Presque en même temps le drossart entra, suivi du greffier, de l'huissier et de deux gardes. Il s'assit dans le fauteuil après avoir échangé un salut avec l'amman. Celui-ci s'assit à sa droite, le greffier à sa gauche; l'huissier et les deux gardes restèrent debout près de la porte.
Le drossart avait l'air imposant et paraissait profondément pénétré de la dignité de ses fonctions. 11 était très gros, tenait en marchant la tête renversée en arrière et se balançait sur ses jambes courtes. L'expression de son visage était grave et fière, de sorte que beaucoup de personnes le regardaient comme un homme sévère et même dur, malgré ses joues molles et ses lèvres pendantes, indices d'un caractère faible.
Il posa en silence son chapeau sur la table, arrangea quelque peu les boucles de sa perruque, puisa une prise dans sa tabatière d'or, renvoya d'un signe l'huissier et les deux gardes dans la salle voisine, et dit enfin :
— Amman, voilà un déplorable événement : un meurtre à D'worp ! Notre seigneur en sera aussi affligé qu'irrité. Si les coupables étaient des vauriens étrangers, on pourrait considérer le fait comme un demi-malheur; mais des habitants de D'worp ! de bons fermiers, c'est une honte pour la commune ! Le greffier m'a déjà donné quelques détails chemin faisant. Dites-moi brièvement, je vous prie, comment la chose est arrivée.
— C'est bien simple, monsieur le drossart, répondit l'amman. Hier, dans l'après-midi, au grand tir de Beersel, mon neveu Marc Cops, qui avait bon cœur au fond, le pauvre garçon, a voulu trinquer à la santé de Cécile Roosens. Urbain Couterman, devenu orgueilleux et suffisant depuis qu'il est le fiancé de cette jeune fille, lui a défendu de trinquer avec Marc. Depuis longtemps déjà cet hypocrite avait provoqué mon neveu par ses gestes moqueurs, de sorte qn'à la fin une rixe violente s'éleva entre eux, rixe qui prit fin à ce moment par l'intervention du mayeur et de la mienne. Marc, déçu dans sa plus chère espérance, et de plus raillé et insulté, devait naturellement éprouver le désir de se venger, comme tous les jeunes gens en pareil cas. 11 résolut de chercher querelle à son rival, s'il pouvait le rencontrer quelque part et de châtier son insolence par queKjues coups de bâton. Hier au soir, Marc se trouvait avec plusieurs de ses amis aux environs du bois des Béguines, lorsque les Couterman passèrent par cet endroit; mais à sa première menace, le
UNE AFFAIRE EMBROUILLÉE
pauvre Marc fut traîtreusement frappe' d'un coup de couleau, et toinita baigné dans son sang, la poitrine transpercée. Les amis de Marc menèrent les Couternian en prison, car ils ne savaient pas lequel dos deux avait commis le meurtre, et s'ils n'étaient pas coupables tous deux; mais ce matin, au petit jour, lorsque j'allai visiter le cadavre avec le médecin nous ne découvrîmes qu'une seule blessure très profonde, et j'en conclus naturellement qu'Urbain était le seul coupable. Je nie rendis à la prison pour l'interroger; il reconnut sans détour qu'il avait donné le couteau et tué mon pauvre neveu. J'ordonnai alors au geôlier d'élargir le vieux Couterman. Voilà, monsieur le drossart, le récit bien sim|»le de l'événement. Dans la salle à coté il y a doux jeunes gens qui accompagnaient Marc au moment fatal. Ils sont prêts à attester que mon neveu et ses amis n'avaient d'iuires armes que leurs cannes ordinaires.
Le drossart garda quelques instants le silence et rédéchil sans lever les yeux. Puis il huma une prise et dit :
— Ilurn ! Iiuiu ! pourvu que vous ne tourniez pas trop la chose d'un côté. -Marc était voire neveu et vous parlez de lui comme d'un garçon doux et tranquille, tandis qu'au contraire... La justice ne connaît point de parenté.
— Que voulez-vous dire ? s'i-cria I ini:uan en maîtrisant son dépit. Vous ferez bientôt un coupable de la victime !
— Mais comment nomme-t-on cela, lorsqut; quelqu'un guette une ou [)lusieurs personnes dans l'obscurité, pour les attaquer et les maltraiter? Je plains votre malheureux neveu, et vous aussi, amman, qui pleurez sa mort; mais, hum ! hum ! cette affaire n'est [)a-: claire comme de l'eau de source.
— Pas claire! répliqua l'amman indigné. Étaitelle autre chose qu'une querelle ordinaire où l'on eut seulement échaogé quelques coups de bàlon ? En tirant leurs couteaux, des gens perfides et méchants ont changé cette rixe en scène de meurtre,
— Vous accusez donc aussi le vieux Couterman?
— Non : mais comme nous avons trouvé sur les lieux deux couteaux ouverts, il est clair que le père Coulerman avait aussi l'intention de faire un saugl int usage do cette arme, s'il en avait trouvé l'occasion. Mais il ne s'en est pas servi, et je ne liens pas h ce qu'il soit maintenu en cause.
— On a trouvé deux couloanv ? murmura le drossart. ilum ! hum ! cela aggrave la situation d Trbain, en faisant supposer que les Couterman aussi bien que Marc a\aienl soif de vengeance, et uc songeaient pas souleraent à leur défense.
— C'est ainsi, M. le drossart. Et la prouve, c'est (lu'Urbain avoue avoir crié avant de savoir ce qu'on lui voulait : <.i Le premier qui approche, je le saigne. »
Le drossart aspira une nouvelle prise cl se tut un moment selon son habitude.
— Quelle peine pensez-vous devoir requérir contre Urbain? demanda-t-il.
— La corde ou la roue, M. le drossart.
— Hum ! hum ! la corde ? C'est un peu fort.
— Et pas de circonstances atténuantes?
— Aucune. Le baron nous a strictement prescrit d'être impitoyable pour les querelleurs et les batailleurs. Que dirait-il si nous ne punissions pas (le mort un meurtrier?
— Eh bien, ainman, vous pouvez requérir la peine de mort si le fait est trouvé assez grave. Mais il me parait douteux que le banc des éclievins la prononce. Commençons l'audience maintenant.
Il agita la sonnette de cuivre; l'huissier et les deux gardes parurent.
— Amenez le prisonnier Couterman, dit-il. Votre parenté avec Marc, conlinua-t-il en
s'adressant à l'amman, doit naturellement vous pousser à trouver Urbain coupable et à aggraver son crime. Moi, juge supérieur de noire seigneur le baion, je ne puis partager cette jirévention. Laissez-moi donc seul interroger l'accusé, et n'intervenez que lorsque je vous y inviterai.
— C'est bien, je me tairai ! grommela l'amman mécontent.
Urbain parut entre les deux gardes. Le pauvre garçon avait les mains enchaînées. Ses yeux étaient rouges à force de pleurer; mais il tenailla tète haute, et regardait les juges d'un œil caliue et assuré.
Après avoir humé une prise, le drossart lui demanda d'un ton solennel, et en mesurant ses mots :
— Vous vous nommez Urbain Couterman, vous êtes âgé de vingt-(|ualre ans, et vous êtes né à D'worp ?... Cette nuit, à dix heures, un meurtre a été commis, près du bois des Béguines, sur Marc Cops, habitant de cette commune. Expli(|uez-nous comment le fait est arrivé.
— Je revenais de Ueersel avec mon jière et notre valet do ferme, lorsque près du bois des Iléguines, nous entendîmes tout à coup du bruit et des coups de sifllel, devant et derrière nous sous les arbres. Nous crûmes à une attaque de voleurs de grand chemin, et nous lirAinos nos couteaux pour nous défendre. Tout à coup je reconnus la voix de .Marc qui criait k ses compagnons : c .Mes amis, ils sont dans le tilet; tombez dessus, tuez-les!... »
- Cela n'ost pas vrai, s'écria l'amman. Les amis de Marc attesteront que rien de pareil n'a été dit :
UNE AFFAIRE EMHROUIL/.ÉE
Elles traversèrent un petit pont. (Page 36.)
— Monsieur l'amman, vous oubliez ma recommandation, dit le drossart sévèrement... Continuez, Urbain.
— A ces cris je fus convaincu que notre vie était en danger, reprit le jeune homme avec calme. Lorsque je crus voir dans les ténèbres que nos agresseurs se ruaient vers nous, je leur criai : (( Venez, si vous l'osez : le premier qui approche, je le saigne ! »
— Monsieur le drossart me permet-il de donner un renseignement? demanda le greffier qui jusqu'alors avait noté silencieusement les paroles de l'accusé.
— Certainement; parlez, greffier.
— C'est que les seuls témoins qui aient déjà fait leur déclaration, Jean Goens et Lucas Stichelbant, — ils sont dans la salle d'attente, — affirment que ce n'est pas Urbain, mais son père qui a proféré cette menace. Charles Stichelbant
est même convaincu, dit-il, que c'est aussi le père et non Urbain qui a donné le coup de couteau.
— Hum! hum! cela embrouille l'affaire, dit le drossart.
— Mais pourquoi s'arréterait-on à ces petites particularités, objecta l'amman, puisque Urbain s'avoue coupable?
— A-t-on interrogé Couterman père? demanda le drossart.
— Non, à quoi bon ?
— Il faut l'interroger... Accusé, poursuivez votre déclaration.
— En ce moment, reprit Urbain, notre domestique reçut un coup terrible ; je crus que mon père était atteint, et je plantai mon couteau dans la poitrine de l'agresseur sans le reconnaitre.
— Et vous ne saviez pas que c'était Marc?
— Non, monsieur le drossart; je le supposais, mais je ne le savais pas.
UNE AFFAlflE K M lUU)! I l,LKf:.
— Ainsi, vous vous avouez coupable ilu meurtre qui a été commis cette nuil sur Marc Cops?
— Oui, monsieur.
— Il y a pourtant un témoin qui al'lirme que c'est voire père qui a porté le coup.
— On accuse mon |)ére? balbutia Urbain avec une sorte de surprise inquiète.
Mais il se contint et reprit avec calme :
— Le témoin n'a pas pu clistinj^utT cela ilans l'obscurité. Il est |>eut-êlre sincère, mais il se trompe.
— Et c'est bien vous (|ui avez crié que le premier (|ui s'a|)pr()cberait serait saigné?
— Moi, el nul autre, messieurs.
— Vous vous reconnaissez donc expressément coupable du meurtre? Avez-vous encore quelque rliose à .'ijouter?
— l'as autre chose, M. le drossart, si ce n'est que je n'ai fait que défendre la vie de mon père el la mienne, et (|ue Je croyais eu avoir le droit en ma qualité d'Iiomme libre. Je déplore la mort de Marc Cops, malgré la baiiie mortelle et injuste qu'il me portait; mais j'ose vous le demander, monsieur, si l'on vous attaquait la nuil en vous menaranl de morl, que leriez-vous ?
— Hum ! hum ! répondit le drossart en secouant la tête, ce sérail une tout autre affaire. Moi, je ne vais pas épouser une jeune (ille qui est aimée par d'autres, et je n'ai pas des amis qui m'aideraient
à coups de hAton. Le banc des éclievins jugera
Gardes, ramenez le prisonnier dans son cachot, et vous, huissier, introduisez les deux témoins Ensuite vous irez dire au père Couterman que je le prie, el au besoin que je lui ordonne de venir immédialemenl pour être interrogé par nous.
b-an (jiiens et Luc Sticbelbanl furent introduits, et le drossart leur adressa différentes questions. Il parut ressortir de leurs ex|)lications (|u'cn elfet Marc n'avail pas eu d'autre intention que de cbercbcr querelle à Obain Couterman, de se battre av«'c lui, et de lui appliquer quelques cou|is de bfilon.
Naturellement ces témoins parlèrent dans un sens qui devait les disculper d'avoir été parmi les agresseurs. Ils avaient même fait tout leur possible, aflirmaii'nt-ils, |)our délowrncr Marc de son projet, el ils n'avaient |»as eu l'intention de se servir de leurs cannes, ni de prendre pari à la rixe. Ils n'avaicnl pas entendu les cris : c Tombez dessus, assomniez-les. »
Le drossart, qui ne les croyait pas aussi innocents, ne manifesta son incrédulité qu'en répétant I' buin! hum! » à dinérenU-s reprises.
A celle question « qui a menacé le premier de frapper de son couteau celui qui s'a|ipniclierail? » ! Les deux témoins étaient d'accord pour répondre i
(|ue c'était Couterman père. Il était facile de distinguer sa voix de celle tie son lils, et ils l'avaient reconnue. Sur le point de savoir quel était le vrai coupable, ils différaient d'avis. Jean Goensne doutait pas (|ue ce ne fut Urbain, et Luc Slichelbant affirmait (|ue, dans sa conviction, le coup de couteau avait été donné par le vieux Couterman. Il prétendait (|u'au moment du crime, il était très près derrière Marc, dans l'intention de le retenir. Autant que l'obscurité l'avait permis, il avait remarqué que le coup de couteau venait du cùté où il avait entendu la voix du vieux Couterman... Il n'avait pas encore fini de s'expliquer lorsque l'huissier reparut à la porte.
— Monsieur le drossart, dit l'huissier, j'ai rencontré le fermier Couterman sui' ma route. 11 venait de ce côté pour vous faire une déclaration importante, à ce qu'il dit. Peut- il entrer?
— l'as encore. Conduisez-le dans la salle d'atente. Que Jean Goensel Luc Sticbelbant vous suivent. Mais empêchez-les de communi(|uer ensemble... Sticbelbant croit que c'est le père qui a fait le coup. Ou'est-ce que cela signifie? grommela le (liossart. Etes vous sûr, amman, de tenir sous clef le vrai coupable?
— l'uisqu'Urbain avoue.
— Ilum! Imm! Et rien (|u'une seule plaie?...
Il y avait encore il'autres personnes présentes que ces deux témoins?
— Huit ou div, M. !e drossart. Il y en a qui habitent Beersel, d'autres .Meigbemlieide, un Esschembeck,el un autre Alsemberg. Nous les interrogerons le plus tôt possible.
— Nalurellement, amman, c'est le seul moyen de jelter une plaine lumière sur cette vilaineaffaire. Entendons mainteuanl le vieux Couterman.
— Vous n'apprend'ez de lui rien de nouveau ; il vient pour accuser .Marc et se blanchir, lui et son (ils.
— En tout cas il est nécessairede savoir comment il explique la chose.
Il sonna l'huissier et lui donna ses ordres. Un instant après, le vieux fermier parut. Il salua respectueusement les magistrats et semblait tranquille el calme, (|Uoifjue son visage portât eiu ore la trace des souffr;inces (|u'il avait endurées.
— Vous désirez être admis en notre présence ! lui demanda le drossart. Eh bien, qu'avez-vous à nous apprendre?
— Messieurs, dit le vieillard, hier soir, après ce déplorable malheur, on nous a conduits à la prison, mon fils et moi. l'ersoniie ne nous demanda lequel de nous avait porté le coup mortel. Ce matin le geôlier a ouvert ma prison en me disant que je pouvais retourner chez moi. C'eut été mon devoir de refuser ma liberté. Si j'ai gardé le silence, c'est
UNE AFFAIRE EMB IlOUILLEE.
pour ne laisser à nul autre qu'à moi-même le triste soin d'apprendre à ma femme la fatale nouvelle. Maintenant je ne puis résistera la voix de ma conscience, et je viens vous dire : Urbain est innocent; c'est moi, Thomas Couterman, qui ai donné le coup de couteau, c'est moi seul qui suis coupable.
— Vous coupable? Votre fils serait innocent? s'écria l'amman. Impossible, vous ne dites pas la vérité.
— Hum! hum! le témoin Stichelbant est peutêtre le seul qui ait bien vu, murmura le drossart. L'affaire devient très obscure.,. Allons, père Couterman, expliquez-nous en toute sincérité comment le fait est arrivé; n'essayez pas de nous tromper, car la justice a l'œil perçant et le bras long. Parlez !
Le fermier raconta l'agression comme l'avait fait son fils, mais il s'attribua la menace au premier qui s'approcherait. Et, interrogé de plus près sur ce point, il répondit :
— J'ai crié : « xVrrière, arrière, le premier qui m'appro he, je le saigne! » Tous les compagnons de Marc et mon fiis lui-même attesteraient que c'est moi positivement, qui ai proféré ces paroles, car j'ai crié de toutes mes forces.
— Ainsi, c'est vous qui avez commis le meurtre de Marc Gops!
— Oui, monsieur le drossart, pour défendre notre vie menacée. Mon fils est tout à fait innocent.
— Ne savez-vous donc pas qu'il déclare avoir donné le coup?
— Mon (ils s'accuse lui-même? s'écria le fermier pâlissant.
Mais il maîtrisa son trouble et ajouta tristement.
— Ah! le pauvre enfant! Il se charge pour me sauver! 11 pense que je pourrai mieu\ que lui consoler et soutenir sa mère.
— Croyez-vous réellement votre fils capable de sacrifier sa vie pour vous? demanda le drossart; la possibilité d'être condamné à la potence ne la retiendrait-elle pas de cet excès de générosité?
— Par amour pour sa mère et pour moi il soulfrirait tout, même le supplice..
— Vous prétendez avoir été dans votre droit en exerçant la légitime défense; n'est-ce pas vous ou votre fils qui avez porté le premier cou;)?
— Non, monsieur, le premier coup a touché nmn valet Biaise, et si rudement qu'il a poussé un cri terrible.
— Qu'on aille chercher ce valet, dit le drossart. Il est peut-être au lit; est-il en état de marcher?
— Ah ! monsieur le drossart, répondit le fermier depuisle fatal événement, le pauvreUlaiseadisparu sans laisser de traces. Je n'ose dire ce que je crains...
— Parlez sans crainte, je vous l'ordonne.
— Je pensC;, monsieur, que mon domestique a été mortellement atteint à la tête, et que les auteurs de ce meurtre ont enterré ou caché son corps, pour faire disparaître cette preuve de leur crime.
— Ou bien vous avez fait fuir ce témoin dangereux pour vous, répliqua l'amman.
— En tous cas, lui répondit le drossart, vous ordonnerez des recherches pour le retrouver mort ou vif.
— J'obéirai, monsieur, mais je suis convaincu que nous ne trouverons rien.
— Ainsi, Thomas Couterman, vous maintenez que c'est vous qui avez mortellement frappé Marc?
— Oui, messieurs, je répète et j'affirme que c'est moi qui suis le seul coupable, s'il y a un coupable. La loinepeutpasvouloirqu'un homme libre, assailli dans l'obscurité, se laisse assommer parle premier venu sans défendre sa vie... Comme le cadavre de Marc ne peut porter qu'une blessure, il n'a été porté qu'un seul coup; et comme c'est moi qui l'ai porté, je vous prie de me conduire en prison pour être jugé, et de faire mettre en liberté mon fils qui est innocent.
— Hum ! hum ! Cela est facile à dire, grommela le drossart. Huissier, s'écria-l-il, conduisez cet homme dans la salle d'attente et faites-le garder à vue.
Lorsque l'huissier eut exécuté cet ordre, le drossart deaianda à l'amman :
— (.liïen pensez-vous? Mettrons-nous Urbain en liberté?
— Je déclare m'y opposer formellement, répondit-il. Le vieux Couterman essaie d'embrouiller l'affaire et de nous faire perdre la piste. Ah ! les Couterman sont rusés et retors ! Nous n'avons pas encore fini avec eux. Mais si, trompés pas leurs ruses, nous élargissions Urbain, qu'arriverait- il alors? 11 prendrait la fuite, et il ne vous resterait plus à punir que l'hypocrite générosité du père. Chacun se moquerait de nous, et M. le baion serait furieux de notre étourderie,
— C'est vrai, vous avez raison... Qu'on ramène Urbain Couterman devant nous!
Quand le jeune homme reparut, le drossart lui dit :
— Faites attention à ce que vous allez répoudre, votre vie peut en dépendre. Est-il bien certain que c'est vous qui avez donné le coup de couteau à Marc ?
— Très certain.
— Votre père s'en est reconnu l'auteur.
— Mou père? s'écria le jeune homme visiblement inquiet.
— Ah! vous hésitez ! dit le drossart.
— Non, monsieur, je n'hésite pas, dit le jeune homme d'une voix fjiin^. Je reconnais bien là
INE AM AlUE EMIUIUI ILLEE.
iiiini bon |)ère. Pour me sauver il se sacriiie ; mais i je vous en conjure, messieurs, n'écoulez pas ses fausses il«^clarations; c'est l'amour pour son uni- (jue enfant (jui les inspire.
li'interrojjatoire se poursuivit encore longuement; mais malgré tous les elVorls du tirossart pour ébranler Urbain dans ses explications, il persista à aflirmer (ju'il était le seul auteur du meurtre.
Le drossart, fatigué et mécontent, lit reconduire le prévenu en piison. Il pris lroi> prises coup sur coup, el regarda lîxemenl la table en poussant de dépit force «' liumîliuin! » Puis redressant tout à coup la tête.
— Amman, dit-il, il y a un moyen de découvrir la vérité. A-t-on le couteau avec le(|uel le coup a été porté ! on saura par là aurjuel, du père ou du ûls, le couteau appartient.
— On a trouvé deux couteaux, répondit l'amman. Les couteaux des deux Couterman.
— En eiïet, on a trouvé deux couteaux, vous me lavez déjà dit. C'est comme si le diable s'en mêlait pour brouiller l'éclieveau !... Ali! mais cela ne fait rien ; il doit y avoir du sang à l'un des deux couteaux, et le propriétaire de ce couteau est le véritable meurtrier.
— Mallieureusement le ciel nous a ravi cetle preuve.
— Le ciel ? Hum ! hum ! Comment, le ciel s'en mêle aussi !
— Il a plu toute la nuit. Lorsque ce matin, à l'aube, on a trouvé les couteaux, la pluie les avait entraîné à rjuelque distance. Lt non seulement l'eau du ciel les avait lavés, mais en outre ceux qui les avaieiit trouvés avaient cru devoir le> rincer dans une flaque d'eau pour en ùter la boue, avant de me les ajq)orter. Aussi n'y trou vet-on plus (ju'un peu de rouille.
— Iluml hum ! nous ne pouvons pourtant pas rester ici jusqu'à demain. Qui dévidera cet écheveau ?
— Si nous n'en sortons pas autrement, nous pouvons, pour ce cas extraordinaire, demander au b.inc des échevins la permission de donner la question à Urbain.
— La question? à quel elfet ? Il reconnaît avoir donné le coup de couteau; voulez-vous le forcer de se déclarer innocent ? C'est le monde renversé.
— Je n'y pensais pas. Non, la question ne nous aiderait pas.
— C'est insupportable, amman. Je crains qu'on ne se moque de notre end)arras. Qu'allons-nous faire ?
— C est tout simple, M. le drossart. Nous entenrjrons de nouveaux témoins et examinerons l'affaire de plus près. Kn attendant, [luisijue les
Couterman s'avouent tous les deux coupables, tenons-les sous les verroux juscju'à ce que nous ayons découvert la vérité. De cetle fa(,on, nous serons certains que le coupable ne se dérobera pas au châtiment |iar la fuite.
— C'est bien, voun avez raison, dit le drossart en aspirant une prise. Venez, amman; ce fatigant interrogatoire n'a duré (jue trop longtemps... Citez les autres témoins pour après-demain, et faites lecherclier activement le valet de ferme.
Il sonna et ordonna à l'huissier de mettre le vieux Couterman en prison, et d'empêcher toute connuunication entre le père el le fils.
Après quoi il cjuitta le château avec l'amman et le greffier, en murmurant :
— Ilum ! hum ! ileux accusés s'avouant coupables pour un seul coup de couteau ! Je me trouve dans le même cas que le roi Salomon qui avait à juger deux mères pour un seul enfant.
Quelques jours plus tard, de bon matin, Cécile était en train d'habiller sesdeuxplusjeunes sœurs, et elle se dépêchait tellement(|uesa mère, assise tout près de là, dans un fauteuil, lui disait en grondant :
— Cécile ! avec (|uelle rudesse traites-tu ces enfants ! N'as-tu pas le temps de les habiller comme il faut? Tu te lèves avant le jour, tu cours chez la mère Couterman, tu reviens, et à peine es-tu ici depuis quelques minutes que le sol te brûle les pieds, el que lu veux retourner...
— Oui. ma mère, c'est vrai, répondit Cécile en continuant dhabiller ses sœurs. Cette pauvre mère Couterman est maintenant toute seule avec la servante, et je ne la consolerais pas dans son malheur! et je ne l'aiderais pas le plus possible dans son travail! Songez donc, mère, si vous étiez dans sa position!...
— Il ne faut pas exagérer, Cécile. L'ouvrage doit se faire tout de même. Mais soit... Comment va la mère Couterman à présent?
— .Mieux, beaucoup mieux. Dans les premiers jours elle ne cessait de pleurer. Mais, par le fils du sacristain et moi, nous sommes jiarvenusà lui rendre courage. Elle est encore très faible, mais elle ne pleure plus autant.
— I^lle espère donc que les Couterman seront acfjuittés?
— Nous l'espérons tous, ma mère, et vous aussi, n'est-ce pas?
La femme Koosens haussa les épaules.
— C est-à-dire, je le souhaite, Cécile, c'est tout naturel ; mais l'espérer ?... Les Couterman ont tiré
UNE AI'FAIIIK EMBROUILLÉE
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leurs couteaux et tué Marc. Leur position est grave, car l'ainnian n'épargnera aucun moyen pour les faire condamner et l'amman a la langue acérée, lu le sais.
— Oui, ma mère, mais maître Pypers, l'avocat qui viendra de Bruxelles est renommé pour son éloquence et il saura bien les défendre.
— Ah ! vraiment, la mère ('outerman a pu se résoudre à prendre un avocat de Bruxelles? Cela lui coûtera les yeux de la tête. 11 la ruinera.
— Non, manière, il sera raisonnable. C'est Karl qui est allé le trouver à Bruxelles. L'avocat viendra demain à D'worp pour prendre des renseignements et discuter avec nous les moyens de défense. Vous voilà habillés, enfants; allez jouer au verger.
La jeune (îlle prit un balai et se mit à frotter le parquet.
— Ce Karl doit être un brave garçon, dit la mère 11 court de porte en porte pour parler en faveur des Couterman. L'échevin Bertens nous a dit hier qu'il avait plaidé chez lui pendant plus d'une heure pour démontrer l'innocence des Couterman.
— Que Dieu le récompense pour sa généreuse amitié ! dit Cécile. Il doit être éloquent, car il a obtenu du drossart, malgré l'amman, que les prisonniers pourraient recevoir leur nourriture de chez eux.
— Ah ! alors la mère Couterman pourra voir son mari et son fils?
— Non, mère, pas cela.
— La servante, alors, ou celui qui portera les aliments?
— Non; il est strictement défendu de les voir. Le geôlier reçoit les aliments. Hier au soir la servante n'a rien pu savoir de lui, si ce n'est qu'Urbain et sonpère sont en bonne santé, et nous prient d'attendre avec confiance. On a déjà fait beaucoup de démarches pour qu'il soit permis à la mère Couterman de voir les pauvres prisonniers. Karl et deux échevins ont intercédé auprès du drossart. Il consentirait volontiers, car il a bon cœur; mais l'amman s'y oppose énergiquement.
— L'amman est furieux, Cécile, parce que Thomas Couterman et son fils s'obstinent à s'accuser eux-mêmes. Cependant le coup de couteau ne peut avoir été donné que par un seul.
— En effet, ma mère.
— Et crois-tu, Cécile, que ce soit le père? Beaucoup de gens pensent, avec l'amman, que personne autre qu'Urbain ne peut avoir porté le coup.
— Oui, l'amman veut se venger sur Urbain, et il fera tout au monde pour faire retomber sur lui la faute, si faute il y a ; mais il n'y réussira pas, ma mère ; la disparition de Biaise, le valet, que les assaillants ont lâchement assassiné, sera la
preuve que les Couterman ont été attaqués dans une intention malfaisante. Tous les deux seront certainement acquittés.
— L'amman prétend que les Couterman ont fait fuir leur domestique, et les apparences sont pour lui, car, quoiqu'on ait exploré tous les bois, tous les fossés et tous les étangs des environs, et que les recherches continuent, on ne trouve pas le corps de Biaise.
— Dieu sait où les meurtriers l'ont caché, mais on finira bien par le trouver.
— Urbain se déclarerait-il coupable pour épargner une condamnation à son père? En ce cas, le pauvre garçon se trompe fort, car tu diras ce que tu voudras, Cécile, ils pourraient bien être condamnés tous les deux. Urbain fait donc une sottise, si louable que soit son intention.
— Savez-vous ce que pense Karl, ma mère? Il suppose qu'Urbain n'a point d'autre but que de rendre l'instruction difficile, espérant la retarder jusqu'au retour de M. le baron. On l'attend sous peu de jours. Ah! si le baron était au château, nous n'aurions pas à redouter la fausseté de l'amman! J'irais le trouver moi-même, et je lui raconterais tout sans détour et sans crainte.
— Toi! Tu oserais aller au château parler pour Urbain? murmura la mère Roosens.
— Pourquoi pas, mère! M. le baron me connaît depuis mon enfance... Je lui prouverais que, dans cette affaire, l'amman ne cherche qu'à assouvir sa haine.
Il y eut un moment de silence. Cécile continuait son ouvrage; sa mère secouait la tête d'un air pensif.
— Ma fille, dit-elle avec tristesse, tu n'agis pas prudemment. C'est très bien d'être généreux, mais il ne faut pas oublier que la vie ne finit pas du jour au lendemain, ni perdre de vue l'avenir. Tu espères qu'Urbain sera acquitté; beaucoup de gans à D'worp en doutent.
— Les partisans de l'amman, mère. Ils sont bien rares.
— Tout est possible, mon enfant. Suppose qu'Urbain soit condamné; alors tu ne peux plus l'épouser; car la peine d'un meurtre doit...
— Oh! ma mère, interrompit la jeune fille, pourquoi m'attristerainsi? J'étaissi pleine de confiance. Vous voulez m'ôter l'espoir.
— Oui, cela ne fait rien ; tu dois bien entendre la vérité. J'ai beaucoup d'enfants, plusieurs filles qui doivent encore être mariées et toi avant toutes, Ce. cile. Si tu n'es pas prudente, et si tu donnes prise à la malignité dans cette affaire, alors, dans le cas où Urbain serait condamné, ton mariage avec d'autres jeunes gens de bonne famille...
— Ma mère, ma mère, comment osez-vous me