U N E A FFA I H E EM D HO TI I.LÉE
[larler do pareilles choses lamlis (|u'L'rl)ain iiiiioceiit j)leuiv el laiii^uil ilaii?- sa prisini? s'écria la jeune lille avec iiuligiialioii? C'est lui seul ([ue j'aime, si je ne l'épouse pas, je n'en épouerai jamais (l'autre.
Klle (ut interrompue par l'arrivée de Karl, le (ils du sacristain.
— Bonnes nouvelles, s'écria-l-il. Le baron est arrivé hier au soir au château.
— Serait-il vrai? (J bonheur, alors nous n'avons plus d'injustice à craindre! dit Cécile toute joyeuse. Aujourd hui même nous pourrons voir tl consoler les prisonniers.
— Le baron est donc arrivé pendant la nuit? en étes-vous bien sur? demanda la mère Hoosens.
— Il était dix heures passées. A D'worp tout le monde était au lit, de sorte (jue personne n'en a rien su hier. Mais ce matin le cliasseui- du château a répandu la bonne nouvelle dans tout le villa}(e.
— Ah! que la mère Conterman va être heureuse ! Venez, Karl, courons le lui dire.
— Klle le sait déjà, réj)on(lil le jeune homme ; j'ai passé d'abord chez elle. Klle a pleuré de joie. Elle m'a envoyé vous chercher, Cécile. La servante est prête avec le déjeuner des prisonniers, et la pauvre fermière n'ose pas rester seule à la ferme.
— Je vous suis, Karl ; mais attendez un instant, je cours mettre mes vêlements des dimanches.
— Qu'esl-ce (jue cela signilje, Cécile? demanda sa mère.
• — C'est pour aller chez M. le baron. Vous pouvez trou\er cela imprudent, ma mère; mais ma conscience me dit que je dois le faire, et je le ferai. La liberté d'Urbain, le bonheur de ma vie peuvent en dépendre, et j'hésiterais? Non, non, pas une minute.
Klle ouvrit une porte et disparut dans la chambre voisine. Au bout d'un instant, elle reparut toute habillée.
— Kniin, me voilà prête, dit-elle, (lija ne va pas aussi vite qu'on le voudrait, mais pour paraître devant M. le baron... ! Les beaux habits ne font pas (!•; mal... A bientôt, mère, je vous apporterai de bonnes nouvelles. Venez, Karl, j'ai bâte de me réjouir avec la mère Conterman de l'arrivée du b;iroii.
Klle se dirigea vers la ferme, suivie du jeune homme.
La mère Couterman, dès qu'elle enlemiil la voix de la jeune (ille, se leva de sa chaise et vint sur le seuil de sa porte. Elle.> tombèrent dans les bras l'une de l'autre, en louant l>iou de sa miséricorde, car le fftonr du baron leur st-mblail un décret de la Trovidence, au moment on elles avaient
besoin de sa protection contre la haine del'amman. La fermière était encore très pâle, et l'on pouvait lire sur les traits alléiés de son visage les souiïrances (ju'elle avait endurées el qu'elle endurait encore; mais la bonne nouvelle l'avait rendue si heureuse (jue la joie el l'espérance rayonnaient dans ses yeux.
— Ne vous fatiguez |ias, fermière, dit Karl; puisque vous voulez aller au château avec Cécile, rasseyez-vous.
— Quoi ! vous voulez aller avec moi parler au baron ? demanda la jeune (ille.
— Oh certainement! La bonne nouvelle m'a rendu mes (orces.
— Tant mieux ! qui n'écoulerait avec intérêt, avec respect une mère intercédant pour son (ils? D'ailleurs .M. le baron vous connaît aussi.. iMais nous oublions nos pauvres prisonniers. La servante est prête à leur porter le déjeuner. Voyons d'abord, Thérèse, ce que vous avez dans ce panier?... Du pain, du beurre, du jambon el quatre œufs durs! Pourvu (]u'ils ne se donnent pas une indigestion !...
— Thérè.-e, tâchez donc de savoir des domestiques si le baron est déjà levé, dit Karl.
— Si je puis voir Pierre, le chasseur, je le saurai tout (h; suite
Cécile glissa secrètement quelque chose dans le panier el poussa doucement la servante liors de la niai>on.
— Cécile, mon enlani, qu'as-tu mis là dans le panier? demanda la mère Couterman avec inquiétude. Tu sais que le panier est toujours soigneusement visité. Si l'on y trouve autre; chose que des aliments, nous ne pourrons |dus rien envoyer.
— Ce que j'ai caclu' dans le panier ! Une lettre pour Urbain.
— Une lettre, o cid !
— (juelle imprudence ! s'écria Karl. Ij f|iu' contient cette fatale lettre ?
— Ces simples mots : « Cher Urbain, prenez courage, Cécile pense à vous, que ne peut elle adoucir votre sort ! »
— Mais le geôlier découvrira la lettre! soujiira la vieille femme.
— Il ne pourra toujours pas la lire, elle est écrite dans une langue que persmme ne peut comprendre, si ce n'est Urbain et son père.
— Ci'cile, (Cécile, j'avais plus de conliance dans votre esprit, murmura Karl mécontent. Ce que vous avez lait là «'sl une déplorable étourderie. Je cours après la servante.
— ' Ah ! ah! ah ! dit la jeune lille en riant, je vous ai attrapé tous les deux. Vous savez qu'il y a dans notre verger de gro>ses poires savon ri'iises que personne ne possède à D'worp. J'ai mis deux
UNE AFFAIRE EMBROUILLÉE
de ces poires dans le panier. Urbain les connaît bien. Ne saiira-t-i! pas que c'est moi qui les envoie, el n'y lira-t-il pas sans écrit ce que mon cœur veut lui dire ?
— Une ingénieuse invention en effet ! dit Karl rassuré.
— Plaisanter dans notre situation! gronda la fermière.
— Partionnez-moi, ma mère, dit Cécile. Il y a si longtemps que nous ne faisons que pleurer et gémir! L'arrivée du baron me rend si joyeuse que j'ai |)resque envie de chanter et de danser... Vous voyez que j'ai mis mes plus beaux habits. Puisque vous m'accompagnez, arrangez-vous un peu pour paraître devant le M. baron en état convenable.
— Je n'ai qu'à mettre un autre bonnet et un beau mouchoir par-dessus.
— C'est encore trop tôt, dit Karl. Le baron dor. mira plus tard que de coutume à cause de la fatigue du voyage. 11 faut être prudent avec ces grands seigneurs. Si l'on se présente chez eux à des heures indues, ils sont de mauvaise humeur. Il est à peine huit heures. Il faut attendre le retour de la servante; elle pourra nous dire si le baron est déjà descendu. Nous avons donc tout le temps. Asseyez-vous, Cécile, et voyons un peu ce que vous allez dire au baron, car c'est vous qui porterez la parole.
— C'est tout simple, répondit-elle; je lui raconterai comment le malheur est arrivé et je lui expliquerai les causes de la haine de l'ammnn contre Urbain.
— D'après moi, Cécile, ce projet ne vaut rien» reprit Karl. Notre première idée était au cas où le baron reviendrait, de solliciter de lui pour la mère Coulerman la permission de voir les prisonniers, et pour vous celle de l'accompagner. Je crois qu'il vaudrait mieux nous en tenir à cette idée^ pour le moment. Si vous êtes admise dans la prison vos conseils amèneront probablement Urbain à reconnaître que ce n'est pas lui qui a donné le coup de couteau.
— Ah! mon pauvre mari qui resterait seul en prison! soupira la vieille femme.
— Mieux vaut un seul que deux, la mère. Je ne me le cache pas, cette double reconnaissance, ce double aveu sera mal pris par le baron, car l'amman prétend, et en cela du moins il n'a pas tout à fait tort, que les Couterman n'ont inventé ce moyen que pour embrouiller l'affaire et égarer la justice. Le baron est très susceptible sur ce pointlà. 11 veut que la justice soit entourée du plus grand respect. Il esta craindre que cette circonstance étrange ne le dispose défavorablement, de morne qu'elle force, pour ainsi dire, le drossart à faire tout ce que désire l'amman.
— Le drossart est- il contre nous? Lui si juste pourtant.
— Oui, il est juste au fon'l, la mère, mais il est faible, comme tous ceux qui ont bon cœur. L'amman lui fait croire que les procédés d'Urbain et de son père sont un grave outrage à la justice, un outrage qui devrait être sévèrement puni, même indépendamment du meurtre de Marc Cops. Maintenant que le baron est revenu, il faut que le doute s'éclaircisse. C'est pour cela que vous devez d'abord, à mon avis, demander la permission de voir les prisonniers. Si vous l'obtenez, faites comprendre à Urbain et à son père la nécessité d'un aveu sincère. Du moment que vous saurez avec certitude qui a donné le coup fatal, retournez auprès du baron et dites-le-lui. Il vous en saura gré, et le drossart aussi, parce que vous les aurez tirés d'un cruel embarras. L'avocat de Bruxelles est également d'avis qu'il vaudrait infiniment mieux n'avoir qu'un seul accusé à défendre. La justice ne connaît ni générosité ni amour filial. Elle cherche la vérité et se venge de quiconque veut la déguiser, n'importe pour quel motif: J'ai bien compris le mobile du père Couterman et d'Urbain, mais...
La servante fit tout à coup irruption dans l'appartement et se laissa tomber sur une chaise avec des gestes qui témoignaient du plus profond désespoir.
— Mon Dieu, mon Dieu, secourez-moi, je m'évanouis, s'écria-t-elle... Non, non, ne me consolez pas. Laissez-moi pleurer; c'est trop affreux!
— Quoi? qu'est-il arrivé? Parlez, Thérèse, vous nous faites trembler. Urbain...? demanda Cécile pâle comme un linge.
— Non, pas Urbain, sanglota la servante.
— Ciel, mon pauvre mari! s'écria la mère Couterman.
— Non, pas le fermier non plus.
— Qui, alors ?
— Hélas, le pauvre Biaise!... qui aurait jamais cru qu'il pouvait se passer d'aussi terribles choses?
— Mais quoi donc? Que savez-vous de Biaise?
— Il est mort.
— Mort?
Les brigands l'ont tué. Ahl ce brave garçon, il n'avait pourtant pas méritéune si malheureuse fin!
— A-t-on trouvé son cadavre? demanda Karl.
— Non, pas son cadavre; mais c'est égal, on sait maintenant qu'il a été tué... Laissez-moi pleurer, mes larmes m'étouffent. Le meilleur gardon du monde, travailleur, doux, serviable, innocent comme un agneau, que je regardais comme mon frère! Oh! mon Dieu, mon Dieu !
La mère Couterman et Cécile, profondément émues par la triste nouvelle, se regardaient avec une muette angoisse.
INE AFFAIRE EMRROriLLÉE
— Mais, Thérèse, parlez donc clairement. Qu'avez-vous appris au sujet de lîlaise? insista Karl.
— On a trouvé son bonnet, son bonnet île colon tout trempé de sang.
— (lù?
— Au tond du bois des Réguines,dans le taillis.
— En êtes-vous bien sûre, TluMOse'.' Oui vous Ta dit?
— J'ai vu son bonnet, Karl. Ah! Je frémis encore en y pensant; il était tout raide de sang caillé. Ah ! pauvre Biaise ! pauvre Hlaise !
— Vous avez vu le bonnet de Hlaise! où cela? au chùteau?
— Non, entre les mains du garde Diercks, (jui allait le [lorter au drossart. In l'agotier de Keslerbeck l'a trouvé ce matin, au point du jour, au bois des Béguines, et l'a apportée D'worp. Laissez-moi pleurer encore !... Un si bon garçon ! Il n'était pas beau c'est vrai, mais si bon tcour !
La fermière et Cécile, malgré leur émotion, essayèrent de consoler la servante.
Karl les laissa l'aire un moment, puis il reprit :
— llieu ait l'àme du pauvre Biaise! Nous ne doutions plus de sa mort, n'est-ce pas, depuis le fatal événement ! liemorcioiis plutôt le ciel de ce tju'il nous apporte maintenant la preuve de ce orfait. Ah! les témoins prétendent qu'aucun d'eux n'a donné le moindre coup de bâton? C'est donc Marc ({ui doit avoir frappé mortellement le valet à la tète. Cette circonstance seule sufiit pourdémonrer que la vie d'Urbain et de son père était en danger et qu'ils avaient le droit de la défendre par tous les moyens... mais tout cela nous fait oublier les pauvres prisonniers. Ëb bien, Thérèse, savezvous si M. le baron est levé?
— Oli!le chasseur m'a dit <|u'il est descendu depuis plus d'une heure. Vous savez bien, fermière, le chasseur Pierre qui autrefois venait souvent causeravec moi. C'est un bon garrmi... Et, puisque I5laise est mort... il vous conseille <ie venirloul de suite au château; car tout à l'heure M. le baron recevra beaucoup de visites et alors ce serait peutêtre diffiijle. Pierre, par amilic pour moi parlera au valet de chambre, alin qu'il vous introduise auprès du baron.
— Oh! venez \ite alors, ma mère, ne perdons pa.s un instant! s'écria Cécile.
Elb" entra dans la chambre voisine et revint aussitôt en disant :
— Tenez, voilà votre bonnet et votre mouchoir. Laissez- moi vous aider. Vous voilà prête. Bon courage et bon espoir. Venez.
Elles (|Mittèrenl ia ferine, et allèrent à travers le fond de la vaHée aussi vite que le permettaient les
, jambes raidies de la lérmière; puis traversèrent un |ietit pont et gravirent l'autre colline.
La rapidité de leur marche les empêchait de causer. Elles arrivèrent au grand chemin du village, et bientôt ;\ l'avenue de beaux arbres au bout de la(juelle s'élevaient les tourelles du cliâleau.
Leur cœur battit bien fort quand elles aperçurent la tourelle gauche avec ses meurtrières, quand elles se dirent que là, dans «es souterrains, les êtres (jui leur étaient chers se trouvaient enchaînés et couchés sur la paille. Mais elles n'osèrent parler, de |iour de s'altrisler l'une l'antre.
Pierre, le garde, (jui se tenait devant la porte, leur dit :
— Thérèse m'a prévenu de votre arrivée. J'ai parlé au valet de chambre. Suivez-moi.
Elles traversèrent la cour et pénétrèrent dans le château. Un laquais en livrée leur ouvrit la porte dune chambre.
— Entrez et attendez ici, dit-il. L'amman est avec M. le baron. Lorsqu'il eut refermé la porte derrière lui, les deux femmes se dirent avec in- (juiélude :
— L'amman auprès du baron! Hélas, pourquoi avons-nous tardé si longtemps? mon cœur me disait que je devais être ici avant notre ennemi.
— (Jue diia l'amman au baron? murmura la vieille fermière. Il noircira haineusement mon mari et mon fils.
— Oui, et par ses fausses accusations il aigrira le baron contre nous. Ah! je suis toute découragée.
— Tout se déclare contre nous! gémit la mère Coutcrman. Si M. le baron nous- reçoit avec colère, (jne pouvons nous espérer? Ah ! nous sommes bien malheureuses, Cécile!
Elles se couvrirent le visage avec les mains pour cacher les larmes qui leur venaient aux yeux.
— Allons, allons, pas de faiblesse, mère, dit la jeune lille. Il faut aller jusqu'au bout. Peutêtre nous trompons nous. L'amman n'osera point parler à .M. le baron comme il parle aux autres ; le respect le rendra prudent, et d'ailleurs le baron a assez d'esprit pour distinguer le vrai du faux.
Cécile ponrstiivit son raisonnement et elle avait réussi à remonter un peu le courage de la fermière et le sien, lorsque la porte se rouvrit, et que le valet vint leur dire:
— Suivez-moi : .M. le baron vous permet de paraître devant lui.
Elles le suivirent dans le vestibule, où elles rencimtrèrent l'amman qui leur jeta un regard de raillerie et de triomi»he. Elles, le co-ur serré et tremblantes d'inquiétude, courbèrent la tête en guise de salut, baissèrent les yeux et passèrent en silence.
Au bout du vestibule, une double porte ou-
UNE AFFAlItE EMBROUILLEE.
Messieurs, s'écria le valet... (Page 45.)
verte permettait aux deux femmes de voir de loin un vaste et beau salon.
— Mère, levez la tête et tenez-vous bien, voilà M. le baron, murmura Cécile.
Le noble seigneur de D'worp avait la main appuyée sur le bord d'un bureau. C'était un homme de haute taille, aux traits fermes et au regard perçant. Dans ses riches habits de soie et de satin brodés d'or, l'épée au côté, et avec sa hère altitude, il devait nécessairement inspirer le respect à tous ceux qui l'approchaient.
Aussi fit-il une profonde impression sur les deux femmes. Elles tremblaient de tous leurs membres, et osaient à peine avancer, car elles voyaient clairement que le baron avait l'air très courroucé; l'expression froide et sévère de son visage leur ôta tout espoir d'un accueil favorable.
Le baron leur montra deux chaises devant le bureau.
— Asseyez-vous, asseyez-vous, dit-il; vous venez me parler en faveur de ceux qui ont souillé par un meurtre le sol de cette seigneurie? Ali! je suis bien peiné de savoir que des innocents tels que vous ont à souffrir aussi de ce crime ; mais le devoir est inexorable. 11 faut un exemple pour empêcher que d'autres, dans l'avenir, ne se rendent coupables de pareils forfaits.
— Ah! monsieur le baron, on vous a trompé, dit Cécile en soupirant. Depuis longtemps l'amman est l'ennemi des Gouterman; il les accuse de meurtre, tandis qu'ils n'ont fait que défendre leur vie menacée.
— Oui, cela se passe toujours ainsi, répliqua le baron avec un sourire amer. Excités par la haine, la jalousie, la boisson, les rivaux se cherchent querelle, et se battent à coups de poing, à coups de bâton, jusqu'à ce que l'un deux, aveuglé par la rage, tire son couteau et change la lidi-
VIll,
:is
UNE AFFAIRE EMnnOlJIM.KE.
cule dispute en une scrne de sang. Il y a eu, depuis quelques années, trop de ces scènes de violence et (le passion iV-roce. 11 faut (|iie cela ait un ternie!... Oui, l'eniine Couterinaii, je compatis à votre malheur et à vos larmes; j'ai pitié de votre sort; mais je ne puis qu'enj,'ai,M>r mes justiciers à faire leur devoir.
— Ah! ma mère, ne perdez pas tout espoir, comprimez vos larmes, lui souflla Cécile à roreille.
— Relourncz chez vous, poursuivit le baron, et attendez le verdict du banc des échevins; niais ne vous laissez pas ahuser p:ir un vain espoir; l'alFaire des Coiilcrman est };rave. Ires j^rave.
La jeune lille Joiifnil les mains, et dit avec l'accent d'une ardente prière :
— Ah! monsieur le baron, vous qu'on renomme et bénit pour votre justice, ne ncuis renvoyez pas sans nous entendre! On ne vous a pas dit la vérité. Je vous en supplie, laissez-moi vous e.vpliquer comment cette malheureuse afl'aire est arrivée; et, si une |)arole contraire à la vérité s'échappe de mes lèvres, chassez-moi honlcMsement. Je l'aurai mérité.
— Kh bleu, |)ailez, je vous écoute, répondit le baron profondément touché par les prières de la jeune fille.
Cécile se mit à raconter l'histoire de son amour pour Urbain, de leuis accordailles, de la jalousie de Marc Cops, l'ivrogne incorrigible, le lléau de sa mère; el!e raconta la fête des archers, l'attaque de Marc à cette fête, et enfin elle en vint à l'agression nocturne.
Voyant que le baron Técoutait avec altenlion, il lui sembla qu'elle produisait sur son esprit une impression favorable. Cela l'encouragea. Klle P'-iguil la position des Coulermaii dans celle agression, le danger qu'ils couraient, et tout cela avec des couleurs si vivantes (|ue son auditeur ému secoua la léle d'un air ébranlé. Klle u'ouldia pas <le parler du coup mortel reçu par Biaise, et de son bonnel retrouvé plein de sang. Klle tira de tout cela cette conséquence que les Coulerman étaient innocents, puis(|u'ils n'avaient fait qu'user du droit de légiiimi; défense (|ui appartient à tous, et elle termina par un chaleureux appid à la justice bien connue et à la palerindle bonté «lu baron pour im|doi('r lébirgissemeiit imuK'di.il des prisonniers.
Le gentilhomme réfléchit un moment en silence. Il paraissait lutter contre l'impre.ssion f|ue la parole ardente de la jr-une fille avait produite sur son esprit.
— Je sais depuis longtemps, dil-il enfin, ((ue vous êtes une jeune fillr d'espril, t:érile Hoosens, et que vous avez une langu* riorée. Si l'amman a
aggravé par haine l'affaire des Couterman, votre amour vous pousse naturellement à l'alténuer. Mettre les piis(uiniers en liberté m'est impossible, fussé-je même convaincu de leur innocence.
— Ah ! monsieur le baron, soyez-leur miséricordieux! nous vous bénirons jus(|u'à notre dernière heure, s'écria la femme Couterman en lev.int les mnins vers lui.
— Mais, inabonne femme, répondit le baron, je ne |)uis pas entraver le cours de la justice. Le banc des échevins prononcera. Chacun, il est vrai, tâchera de conuailre mon sentiment sur celte triste alfaire, et, si j'en voyais le moyen, je parlerais en faveurdes Couterman, |)our qu'on ne soit pas trop sévère à leur égard. En effet, s'ils ont tiré leurs couieaux, l'heure et le lieu ne font de cet incident (|u'une rixe ordinaire, mais rinexplica!)le. attitude des accusés m'empéclK! de parlcM" pour eux. Il n'y a eu qu'une seule blessure et les deux Couterman prétendent l'avoir faile. Quelle sera l'inévitable consé(|nence de celte ruse destinée à fourvoyer la justice? Le banc des échevins va se trouver dans un cruel embarras. Ou bien il devra laisser le vérilable coupable inipuiii, on bien condamner un innocent. Sans doute il jugera dansée dernier sens, car les échevins sont des hommes aussi; ils seront irrités contre ceux (|ui les mettent dans cette pénible allernalive — et qui sait quel arrêt sévère ils prononc(Mont ? l'eut-on les en blâmer, puisque le fait même de se moquer ainsi de la justice est déjà un délit?... Mes paroles vous affligent, je le comprends... V^oulez-vous rendre un véritable service aux prisonniers et me disposer favorablement à leur égard? Dites-moi franchement (jui des deux a donné le coup de couteau. Cela rendrait du moins immédialement la lilx'ité à l'un d'eux. Dites-moi donc Icfiuel a frappé .Marc Cops. Vous devez le savoir.
— Nous ne le savons pas, monsieiir, répondit Cécile.
Une expression de mécontentement assombrit le visage du baron.
— Permellez-nioi de dire encore un mol, gracieux seigneur, dit Cécile. Lorsque nous avons été admises en votre présence, nous n'avions pas d'autre intention que celle de vous demander la faveur de visiter les deux Coulerman dans leur prison, et, si nous l'obtenions, de n'en user que pour les décider à déclarer la vérité tout entière, sans réticence. Oui, monsieur le baron, nous sentions nou.smémes qu'ils agissaient imprudemment, et nous les aurions bien décidés par nos conseils, et au besoin par nos l.irmes, à cesser toute feinte.
Donc, si l'o!! vous «lonnait accès auprès îles prisonniers, vous pourriez me «lire lequel des deux a frappé Marc Cops?
UiNE AFFAIRE EMBROUILLEE.
— Oui monsieur; nous ferons du moins noire possible, et i'elTel n'est pas douteux. Ayez pilié, soyez bon, donnez-nous celle permission.
— Eh bien, retournez chez vous, je ne puis pas résoudre cela moi-même, mais j'en parlerai au drossart. 11 viendra tout à l'heure. Je vous enverrai un messager pour vous faire savoir si l'autorisation vous est accordée.
Les femmes s'étaient levées et se confondaient en remerciements.
— N'épargnez aucune peine pour savoir la vérité, dit encore le baron. N'oubliez pas que le sort des Couterman en dépend, car s'ils continuaient à se moquer de la justice, le banc des échevins serait inexorable pour eux.
— Nous ferons tout, tout ce que nous pourrons, gracieux seigneur, répondit Cécile déjà près de la porte. Nous vous rapporterons un aveu complet, n'en doutez pas.
Elles reculèrent de quelques pas dans le salon pour livrer passage à un valel qui venait annoncer que le drossart demandait à être reçu.
— Il vient à propos. Nicolas, conduisez ces braves gens au parloir. Ils y attendront que je les fasse appeler.
Lorsque les deux femmes furent seules au parloir, la fermière se laissa tomber sur une chaise et se mit à pleurer à chaudes larmes. Le langage sévère du baron l'avait épouvantée, et elle ne voyait plus que roue et potence. Pour sûr son mari et son fils seraient condamnés, puisque les paroles touchantes de Cécile n'avaient pu convaincre le seigneur de leur innocence. Que restait-il à espérer !
La jeune fille, au contraire, paraissait pleine de courage et de confiance. Elle avait bien vu que le baron était disposé à croire à l'innocence d'Urbain et de son père. Une seule chose le retenait : leur double aveu. Admises à visiter les prisonniers, elles sauraient bien faire disparaître celte cause de mécontentement. Cela disposerait favorablement les échevins, et, malgré les imputations calomnieuses de l'amman, ils rendraient une sentence d'acquittement, il n'en fallait pas douter.
Elle s'efforça de relever le courage de la pauvre fermière par ces assurances consolantes, et elle redoublait d'efforts lorsque le garde ouvrit la porte et leur dit :
— Femme Couterman, Cécile Roosens, suivezmoi. J'ai ordre du drossart de vous conduire dans la tour de la prison. Vous pouvez voir les prisonniers, et rester avec eux une demi-heure. Pas davantage. Venez.
Elles le suivirent à travers la cour jusqu'au pied de la tour. A l'appel du garde, la lourde porte s'ouvrit, et le geôlier parut avec ses clefs.
Les deux hommes causèrent un moment à voix basse.
— C'est bien, dit le geôlier, restez ici; moi je ferai la garde en haut; il n'y a rien à craindre d'ailleurs ; ils sont doux comme des agneaux. Dans la salle d'audience, dites-vous ?
— Oui, pendant une demi-heure.
— Compris... Montez devant moi, mère Couterman, l'escalier est raide et usé. Voulez-vous que je vous donne la main ! Cécile est jeune et elle a de bonnes jambes; elle peut se passer de l'aide du vieux Gérard.
Le geôlier les introduisit dans la salle d'audience.
— Attendez ici, je vais chercher les prisonniers, dit-il.
Les deux femmes étaient si émues qu'elles ne pouvaient parler. Leur cœur battait avec force. Elles allaient revoir ceux qui leur étaient si chers, — et, après une bien longue séparation, les serrer dans leur bras, les consoler, leur donner un moyen de salut.
Un bruit de ch.înes résonna dans l'escalier, et avant que les deux femmes eussent le temps de s'approcher de la porte, Urbain était dans les bras de sa mère, qu'il pressa ardemment sur son cœur, autant que ses chaînes le lui permettaient. Mais bientôt il se dégagea de cette étreinte, et serra les mains de Cécile avec mille exclamations de joie, comme s'il n'avait plus rien à craindre ni à déplorer pour lui-même, Cécile s'apprêtait même à en exprimer sa surprise, lorsque le père Couterman entra à son tour. Alors les embrassements et les cris de joie recommencèrent.
Après ces premières effusions, les prisonniers durent raconter ce qu'ils avaient souffert, mais ils parlaient de leurs propres souffrances avec une surprenante légèreté de cœur. Ce qui leur avait causé le plus de peine, c'était de se voir séparés de celles qu'ils aimaient, et de les savoir désolées de leur sort.
Toutes ces explications firent pendant quelque temps oublier aux deux femmes la mission qu'elles avaient à remplir. Cécile s'en souvint la première et dit :
— Nous n'avons qu'une demi-heure à rester ici. Le temps est précieux. Soyez calmes et écoutezmoi. Urbain, mon cher Urbain, tout peut dépendre de la réponse que vous allez me faire. Les échevins, le drossart et le baron lui-même sont très irrités de ce que vous vous reconnaissez tous les deux coupables. Il n'apourLuit été donné qu'un seul coup de couteau, n'est-ce pas: et un seul de vous peut l'avoir donné? Nous avons promis au baron de lui rapporter un aveu sincère. Alors il vous sera favorable et vous protégera contre la