UNE A 1 1" A 1 K K E M IJ II 0 U I LL Ê E
fausseU' lit» r;unrii;in. Déclarez-nous Aouc fran- <"lieini'iil (|iii lie vtiiis a frap|n'' Marc (le son couteau.
— Moi ! moi ! répondirent en même temps le pt're et le fils.
— Ali! L rbain, soyez mieux avisé, je vous en supplie. Avouez votre innocence, et vous sauvez votre père et vous-même.
— Vous souhaitez (|ue je fasse peser sur mon père une faute que j'ai commise? dit froidement le jeune homme. C'est moi, moi seul (\m ai frappé Marc Cops.
— Ciel ! s'écria Cécile les larmes aux veux. Vous, L'ihain ? Ce n'est pas p(»ssilde... .Maispuisijue Dieu a permis ce malheur... là vous, père Couterman, avouez-vous que vous êles innocent ?
Le fermier répondit avec la même tranquillité :
— l'rbain vous trompe. C'est moi qui ai frappé Marc Cops. .Allons, IVbain, mon cher fils, renoncez à votre inexplicable résolution. Vous vous avouez coupable par amotir pour moi, pour me soustraire à la peine de mon action. Mais rélléchissez que je suis vieux et cassé, que je ne puis plus },Miére travailler, (|ue mesjours sont comptés, tandis que vous êtes jeune et avez de longs jours devant vous. Vous pourrez, Cécile et vous, soi|;ner votre pauvre mère jusqu'à ce que le Seif,Mienr la rappelle à lui. .Abandonnez-moi à mor. sort. Ouel qu'il soit, je le subirai courageusement et sans plainte. Mon cher enfant, pense à Cécile, pense à ta mère... Vois, je lève vers toi mes mains suppliantes.
— Inutile, mon père, inutile, réplitjua l'rbain. Rien ne peut m'ébranler dans l'aveu de la vérité. Moi, (|iii ai donné le coup de couteau, je me déclarerais innocent et je vous laisserais condamner ! Ah ! lorsque nous avons été entendus par le drossarl, vous vous êtes déjà reconnu coujiable, .le déplorai et j'admirai voire généreux sacrifice. Croyezvous donc que dans mes longues nuits de captivité la résolution de ne pas me laisser enchaîner à une lâcheté ne s'est pas enracinée en moi? Vous laisser condamner, vous, mon père à (|ui je dois la vie? Jamais!
— Vous voulez donc rester en prison tous les deux et laisser votre pauvre femme, -otre mère, sans appui et sans consolation' dit (décile. .\h! ayez pitié d'elle. Celui de vous qui s'avoue innocent srra libre sur If champ.
— Kt l'autre? demanda le (ermier.
— L'autre comparaîtra devant le banc des échevins, mais il sera acquitté.
— L'aulrt*, ('••si moi! s'écria Urbain.
— Non, moi soûl j'ai frappé pour ma défen.se, riposta le père. Laissez-moi répotirire de mon fait di'vant le tribunal.
— Jamais, père! Je n'éloulVe pas la voix de ma conscience.
La fermière et Cécile pleuraient et se tordaient les mains, en regardant les prisonniers avec une stupeur mêlée d'angoisse. Lequel des deux avait porté le coup? Klles ne pouvaient le savoir.
Après un moment de silence, Cécile r('prit courage et fit de nouveaux efforts pour obtenir un aveu sincère; la mère se joignit à elle, mais tout fut inutile. Klles se traînèrent à genoux et arrosèient le parquet de leurs larmes. lUcn ne put ébranler le père ni le fils. Ils maintinrent leurs affirmations avec une fermeté froide, jusqu'à ce (jue le geôlier vint les avertir que la demi-heure était passée.
Le moment de la séparation brisa le courage du père et du fils. Les pleurs jaillirent de leurs yeux, et ils tâchèrent de consoler un peu les deux femmes; mais ils repoussèrent de la main leurs dernières supi)li(ations.
— Descendez, dit le geôlier aux deux infortunées. Le garde vous ouvrira la porte.
La fermière et Cécile descendirent, muettes et désespérées.
Arrivées dans la cour, elles se disposaient à quitter le château sans revoir le baron. Mais elles le trouvèrent hors de la porte, causant avec le drossart.
— Eh bien, demanda-l-il, leijuel des deux est le coupable!
— Ab! nous ne le savons pas, M. le baron! soupira Cécile.
— Ils restent obstinés?
La jeune fille fit tristement un signe affirmatif.
— Ah! c'est trop fort! murmura le baron courroucé. S'ils sont jugés avec sévérité, qu'ils ne l'attribuent qu'à eux-mêmes. Ils se moquent de la justice!
La femme Couterman et Cécile, au comble de la tristesse et de l'inquiétude, s'éloignèrent en sandotant.
On était au vendredi. De bon matin il y avait déjà beaucoup de monde devant la maison communale de D'worp , car le banc des échevins devait prononcer son arrêt dans l'affaire des deux Coulermin, accusés de meurtre volontaire sur la personne de Man- Cojis.
De toute part, sur les chemins qui descendaient des hauteurs nu qui venaient de la vallée, on vovait accourir une foule ruriruse; car malgré le peu de temps qui s'était écoulé depuis l'événement, l'afTaire, vu ses étranges circonstances, avait fait beaucoup de bruit dans Ic^ \illage><ralenlour.
UNE AFFAIRE EMBROUILLÉE
Chacun se demandait comment le banc des échevins de D'vvorp se tirerait de là. Il ne paraissait pas admissible qu'ils condamnassent sciemment un innocent; mais alors comment atteindre le coupable ? Et le bruit courait qu'une condamnation capitale serait prononcée. Contre (|ui? Contre le père ou contre le fils? ou contre tous les deux?
Il n'était donc pas étonnant que dans les différents groupes de curieux on discutât sur l'issue probable du procès; ici, avec calme, là, avec passion; plus loin, avec des remarques plaisantes sur l'embarras des échevins.
Les amis des Couterman, et ils étaient nombreux — se reconnaissaient à leur réserve. Ils semblaient tristes et consternés.
Karl, le fils du sacristain, et sa sœur Lisbeth se tenaient à quelques pas de l'auberge du Chasseur. Ils causaient à voix basse et plaignaient le sort des Couterman qui estimés et aimés jusqu'alors, comme les plus braves gens de D'worp, allaient être probablement condamnés comme de vils meurtriers.
La boutiquière de D'worp s'approcha du jeune homme et lui dit en soupirant.
— Terrible affaire, n'est-ce, pas Karl? La position des Couterman est mauvaise?
— Mauvaise, très mauvaise, mère Goerts, répondit-il. J'en suis tout découragé.
— Croyez-vous qu'ils seront condamnés?
— J'en suis presque certain.
— A la potence?
— Qui peut le savoir, la mère? Je le crains.
— Mais il y a des amis des Couterman parmi les échevins?
— Ils sont devenus leurs ennemis. Comment les hommes peuvent-ils changer ainsi? Au commencement j'ai trouvé le drossart et les échevins disposés à admettre que les Couterman étaient en état de légitime défense. Maintenant personne ne veut entendre une parole favorable. Tous paraissent profondément aigris.
— Mais M. le baron est toujours là; Karl!
— Ah! le baron est encore plus irrité que les autres.
— Impossible !
— Le drossart me l'a dit lui-même. C'est tout de même incompréhensible, mère Goerts. Le baron a fait comparaître les deux Couterman devant lui. Après leur avoir dit qu'il n'y avait évidemment qu'un seul d'entre eux qui pouvait être le coupable, il leur a conseillé, il les a priés, suppliés, d'avouer franchement qui a donné le coup de couteau, ajoutant qu'alors on serait disposé à l'indulgence. Tout a été inutile. Alors il les a menacés de la corde, de la roue; — mais plus terribles étaient ses menaces, plus le père et le fils s'obsti-
naient à s'accuser eux-mêmes; cet entêtement exaspère le baron et les échevins. A présent ils suivent l'inspiration de l'amman. Je ne serais point étonné que les Couterman fussent condamnés à être pendus; mais, hélas! c'est leur propre faute.
— Ils ne seront pas condamnés à mort, mon frère, dit Lisbeth; le bonnet ensanglanté de Biaise prouve que Marc avait frappé le premier, rt si rudement qu'il a brisé le crâne du pauvre domestique.
— Oui, ma sœur, mais l'amman soutient que tout cela est une ruse des Couterman qui ont fait fuir ou cacher leur domestique. Maintenant que les juges sont aigris contre eux, ils croient toutes les insinuations de l'amman. Et d'ailleurs, où est le domestique? où est resté son cadavre? on a tout exploré à une lieue à la ronde.
— Mais vous, Karl, vous ne croyez pas que l'amman dit la vérité?
— Ah! je ne sais que croire! soupira le jeune homme.
— Voyez, voilà la mère Couterman qui vient avec Cécile Roosens et Thérèse, la servante, dit la boutiquière. Comme la pauvre fermière a maigri en peu de temps! Elle tremble sur ses jambes; si Cécile ne la soutenait pas, elle tomberait. Malheureuse mère! Un pareil sort dans ses vieux jours!
— Venez, mon frère, allons les consoler.
— Oui, Lisbeth, tu as raison, mais que dire pour leur rendre un peu de courage?
— Un mot d'amitié fait toujours du bien, frère.
— Elles s'arrêtent là-bas et ne viennent pas à la maison communale, dit la mère Goerts. La pauvre femme veut voir encore une fois son mari et son fils, lorsqu'ils sortiront du château... Pour la dernière fois, peut-être!
La mère Couterman, Cécile et la servante s'étaient arrêtées près d'une maison pour attendre le passage des prisonniers.
A peine furent-elles reconnues, qu'on accourut de tous côtés, et bientôt elles furent entourées d'une foule sympathique. Ces curieux bienveillants se tenaient par respect à une certaine dislance, mais regardaient de tous leurs yeux et la bouche béante, ces deux femmes qui tenaient aux accusés par les liens d'épouse, de mère et de fiancée.
Karl et sa sœur percèrent les rangs, et tandis qu'ils serraient avec compassion les mains des deux malheureuses créatures, Lisbeth leur dit :
— Bon espoir, fermière. Cela ira mieux que vous ne croyez. Urbain et son père ont défendu légitimement leur vie. Dieu est juste. 11 éclairera le banc des échevins.
Pour toute réponse la vieille femme leva les yeux au ciel et poussa un profond soupir.
uni: AIKAIRE EMDROriLLÉE.
— Pauvre mère Coulerman, que venez-vous faire ici? demaiula Karl, l'ourquoi vous exposer ainsi à de terriltles éiimlioiis? Voulez-vous donc vous rendre malade, danj^ercusenieiil mahulel Uelournez chez voui, et attendez le résultat avec conliaiue. Après l'arrêt des éclievinsje viendrai vous iiilormcr aussilùl do re (ju'ils auront décidi'. Suivez mon bon conseil.
La lermière secoua la tète en signe de relus.
— Mais vous, Cécile, vous aurez plus de raison. Reconnaissez votre devoir, llainenez la pauvre fermière chez elle.
— Non, Karl, nous restons ici, répondit-elle. Nous voulons tenter un dernier ellorl. La vue de la pauvre femme peut leur faire une impression favorable. (ju'im|)orlent les pleurs et la souffrance dans noire malheureuse position?
— (Juelle est votre intention?
— Implorer les prisonniers à genoux de dire la vérité.
— On ne vous |iernietlra pas d'approcher.
— C'est égal, nous vouloui essayer.
Kn ce moment une voilure passa et la personne (jui s'y trouvait salua amicalement la fermière.
— C'est notre avocat de Bruxelles, murnmra Cécile. Ah! i\\u' Dieu lui prête une éloquence irrésistible!
— Lh bien, puisque vous refusez de rcntnM-, je resterai avec vous, dit Karl, i'renez courage, car si mal que l'affaire se présente, tout espoir n'est pas perdu, loin de là. On ne peut pas savoir ce que les échevins décideront. Votre avocat est un homme instruit qui connaît mieux que nous...
11 fut interrompu dans ces assurances, aux- (juclles il croyait très peu lui-même, par un mouvement de la foule qui se sépara et se dirigea vers la route où elle se rangea, en criant :
— M. le baron ! voilà M. le baron !
Ln ellel, l'heure de l'ouverture du tiihunal approchait, et le seigneur de D'worp, (|ui avait quitté son château à cet effet, se dirigeait vers la maison communale, en compagnie du drossart, et suivi d'un rhasspur en costume vert et d'un valet de pied en livrée.
Partout sur son passage les fronts se découvraient et s'inclinaient avec respect.
Lorsfju'il lut près de l'endroit où se tenait la famille éplorée des accusés, Cécile et la lenime Coulerman tendirent les mains vers lui, cl leurs yeux noyés de larmes demandèrent grâce.
Le baron leur jela un regard de pitié, et secoua tristement la tèle, comme pour dire :
Pauvres gens, j'ai pitié de votre malheur;
mais hélas, je ne puis rien pour vous!
Un cri de désespoir sortit de la gorge des deux femmes, et le baron passa. Arrivé à la maison
comnmnale, le drossart donna un ordre au sergent et à ses (juatre hommes qui prirent immédiatement le chemin de la prison, après avoir mis le sabre hors du fourreau.
-— Ils vont chercher les prisonniers, se disaiton, tandis qu'une bande de curieux et de gamins suivait les gardes jus(ju'au pied île la tour.
Us n'attendirent pas longtemps, et virent bientôt les deux accusés traverser le pont, les mains enchaînées, et marchant l'un et l'antre entre deux gardes.
Le père Conterman et son (ils ne paraissaient nullement atlérés; malgré l'accusation terrible qui i)esait sur eux, ils portaient la tète haute, regardaient (ièremeni les gens en face, et saluaient d'un .sourire leurs amis et leurs connaissances.
Pour beaucoup de personnes leur attitude était un problème. Les Coulerman étaient-ils sûrs de leur ac(iuittement ou puisaient-ils dans le sentiment de leur innocence cette étonnante fermeté (jni leur permettait de sourire lorsque tout le monde pensai! qu'ils étaient menacés de mort? l*eut-ètre pensaient-ils que leur double aveu empêcherait le tribumil écbevinal de condamner l'un ou l'autre.
Ouoi qu'il en fût, leur visage, bien (|ue portant la trace de cruelles souffrances, ne trahissait ni crainte ni honte, et voilà pourquoi chacun les regardait avec étonnemcnt.
Tout à cou|» ils virent accourir à leur rencontre la mère Coulerman et Cécile Roosens; par un mouvement bien natuiel ils leur ouvrirent les bras, autant (jue leurs chaînes le permettaient, mais les gardes se mirent entre eux le sabre nu, et empêchèrent les femmes d'approcher.
La fermière et Cécile tombèrent à genoux, supplièrent en pleurant les Coulerman de dire la vérité, les adjurant sur tous les tons de ne pas repousser cette dernière |)lanche de salul.
Le vieux Coulerman et son fils essuyèrent une larme, mais ne répondirent point à ces ardentes prières. En tout cas on ne leur en laissa point le temps, car les gardes, voyant (|ue la foule faisait (■(■rcle, poussèrent les prisonniers en avant el intimèrent aux femmes l'ordre de rester en arrière.
Quelques instants a|)rès le triste cortège atteignit la porte ût: la maison communale. Les accusés furent introtluits dans une salle (m'i les juges avaient déjà pris place autour d'une grande table.
Au milieu était assis le drossart, président du banc des échevins. H ilevait diriger les débals, mais sans voix délibérative. A sa droite le baron (pli n'était lui r|ueiommc spectateur ; à sa gauche le greffier, el sur les aulres siège> les sept échevins ou juges, dont les voix seules allaient déci-
UNE AFFAIRE EMBliOU I LLÉI-:
der du sort des accusés. Sur une chaise, du côté gauche, était l'amman, demandeur ou accusateur, et de l'autre côté en face, le défendeur ou avocat.
Les témoins, une dizaine de jeunes paysans, étaient assis sur un long hanc, au fond de la salle. Il n'y avait pas d'autres personnes présentes, car l'audience n'était pas publique.
— Olez les chaînes aux accusés! commanda le drossart.
On amena les Couterman, déliés, jusqu'à un hanc au milieu de la salle. On les (it asseoir à quelque distance l'un de l'autre. Entre eux était un garde le sabre nu, et deux autres étaient placés aux extrémités du banc.
Tout était prêt : le drossart frappa de son maillet de bois trois coups sur la table, et cria d'une voix forte :
— Au nom de notre noble seigneur, j'ouvre le tribunal pour rendre la justice, d'après le droit des tribunaux suprêmes.
L'amman dit en montrant du doigt les accusés :
— Je me présente contre ces gens.
L'avocat répliqua :
— Et moi je me présente pour ces gens. L'affaire n'était instruite que pour la forme,
car tout avait été soigneusement recherché, pesé, médité, et le tribunal était prêt pour un jugement définitif. L'amman ainsi que l'avocat avait déposé un mémoire écrit, et les échovins en avaient déjà pris connaissance dans une précédente réunion.
Le drossart devait donc passer très légèrement sur l'interrogation des accusés et des témoins, s'il semblait qu'il ne dût pas en sortir de nouveaux éclaircissements.
— Thomas Couterman, maintenez-vous votre déclaration? demanda-t-il. Est-ce vous qui avez tué Marc Cops?
Urbain se tourna vers son père et tendit ses mains vers lui. Mais le fermier répondit sans s'émouvoir :
— Oui, monsieur le drossart, moi seul.
— Et vous, Urbain Couterman, persistez-vous à prétendre que vous avez porté à Marc Cops le coup mortel?
— Mon fils, mon fils, aie pitié de ta mère, de Cécile, dit le vieillard dont les yeux s'emplirent de larmes.
— C'est moi seul qui ai donné le coup; mon père cache la vérité par amour pour moi, son unique enfant, répondit le jeune homme d'une voix ferme.
Un mouvement de dépit contracta les lèvres des échevins, et le front du baron se rembrunit.
— Soit! dit le drossart ; si un jugement sévère vous frappe, ne l'attribuez qu'à votre opiniâtreté.
Il se tourna vers les témoins, et leur adressa beaucoup de questions; mais comme nul d'entre eux ne modifiait ses ré|)onses, il donna de nouveau sur la table trois coups de maillet et dit :
— La parole est au demandeur : que personne n'interrompe.
L'amman commença sa plaidoirie contre les accusés avec une passion non déguisée. Après avoir dépeint l'atlaque nocturne comme une rixe ordinaire entre jeunes gens, du moins dans l'intention de Marc Cops, il montra les Couterman, emportés et vindicatifs, tirant leurs couteaux et changeant en scène de meurtre celte querelle d'abord insignifiante. Il accusa les Couterman d'hypocrisie, et soutint que, malgré la réputation de bonté que quelques villageois leur attrihuaienr, ils étaient au fond méchants et haineux. La preuve, c'est que Thomas Coutermair, quinze ans auparavant, avait déjà comparu devant le tribunal pour avoir frappé le fermier Wellens, si rudement, que le malheureux en avait presque pertlu l'œil, et était resté six semaines au lit. Selon lui, Urbain seul avait pu donner le coup de couteau, et si soir père s'en accusait aussi, c'était uniquement dans l'espoir d'égarer la justice. Mais cette ruse grossière, |ias plus que la disparition du domesti((ue, ne pouvait empêcher les échevins de tirer vengeance, au nom de la loi, d'un meurtre abominable. Au contraire, cette fausseté qui, si elle pouvait réussir, devait attirer le ridicule sur les magistrats de D'worp, méritait d'être sévèrement punie, dans le but salutaire de faire un exemple pour l'avenir. Et puis les deux Couterman s'avouaient coupables, le tribunal ne pouvait faire autrement que de les condamner tous les deux. C'est pourqiroi il requérait contre le père et le fils la peine des meurtriers; pour le père la potence, vu son grand âge, et pour le lils la roue, jusqu'à ce que mort s'en suivît.
Le discours de l'amman avait fait une profonde impression sur les juges. En d'autres circonstances, ses gestes furieux, ses lèvres contractées et son langage plein de haine leur eussent probablement paru exagérés ; mais, comme ils étaient pour la [ihipart aigris par leur position embarrassée, leur cœur était ouvert à tout ce qui pouvait être défavorable aux accusés.
— Le défenseur a la parole, dit le drossart. L'avocat commença d'une voix légèrement émue.
Il sentait qu'il marchaitsur un terrain défavorable, et il avait peu d'espoir de réussir. Cependant il voulait remplir sa mission en conscience. 11 commença donc à suivre l'accusation dans son affirmation, et peignit comme elle l'attaque nocturne,
UNK AFFAIRE EMBIIOUILIÉE.
mais avec d'autres couleurs. 11 montra comment > les Couterman, menarôs de mort, n'avaient fait (|u'user (lu droit ilcli'iîitinie défense (jui appartienl à tout luMunie lilirc. A ce point de vue les (louterman étaient irréprochables, et le devoir du triliiinal était de les ac(|iiilh'r sans enlainer leur honneur et même sans la moindre amende, (juc iM. l'amman n'eut point parlé sans prévention ni sans haine contre les accusés, cela ressortait évidemment de ce (ju'il avait reproché au vieux Couterman, un l'ait attestant au contraire la bonté de son cœur et la noblesse de son caractère. Oui, Thomas Couterman avait, ({uinze ans auparavant, doime un coup violent à un certain lérmier Wellens, et, à la suite de ce fait, il avait comparu devant le tribunal. Mais comment cela était-il arrivé? Wellens avait surpris dans son jardin un jeune gan;on (|ni fuyait à travers la haie avec des pommes tombées qu'il avait ramassées.
Dans sa lureur avenj^Ie il avait couru derrière l'enfant, l'avait rejoint dans le chemin, saisi par 1 le cou, et jeté sur le pavé, avec tant de violence, I que le sant; du pauvre petit sortait de son nez et I de sa bouche. Le fermier continuait néanmoins à le maltraiter et jurait (|u'il tuerait le [tetit voleur. Kn ce moment passa Thomas Couterman, et comme le fermier furibond ne voulait pas écouter ses bonnes paroles, il lâcha de lui arracher par la force l'enfant couvert de sani,'. Il s'ensuivit une lutte dans laquelle Weliens rerul un coup à la tète. Oui, Thomas Conterma i fut traduit en justice pour ce fait, mais le tribunal rac(|uitta, le félicita de sa bonne action, et condamna aH contraire le fermier Wellens à une forte amende et à lies dommages-intérêts envers les parents de l'enfant. L'avocat ajouta (|ue les deux (Couterman étaient aimés et estimés de tous ceux qui les connaissaient, et que le fait si perfidement expliqué par l'amman ne pouvait (|ue fortifier ces sentiments. Il ne parla qu'en passant du valet lilaise et de sa disparition après l'agression nocturne. Il n'insista pas non plus sur le double aveu des Couterman, (|Uoii|u'il leur eiil vivement décoiiseillé cette résolution; mais c'étaient là des détails sans intérêt. Le point capital qui était prouvé par limtes les circonstances était que les accusés, attaqués dans les ténèbres par un homme connu pour sa brutalité, son caractère dangereux, et, de plus vivement surexcité par l'ivresse et la rage, s'étaient défendus légitimement, et qu'aucun tribunal au inonde ne croirait devoir punir les victimes d uue semblable agression nocturne. Il lit pour terminer un dernier afipel au senliiiient de justice des échevins, et conclut à l'acquittement immédiat des accusés.
L'avocat avait été visiblement embarrassé pour
expliquer et pour excuser le double aveu, et c'était là le vrai meud de l'alfaire. Ses paroles avaient fait quelque impression sur deux ou trois échevins, mais les autres haussaient les épaules et pinçaient les lèvres.
— La parole est au demandeur pour la réplique, dit le drossart.
— Je n'ai rien à ajouter, répondit l'amman d'un air de triomphe, sinon que je persiste dans me^ premières conclusions : Pour Thomas Couterman, la corde; pour Urbain, la roue.
— Et vous, détendeur?
— Si je n'étais pas intimement convaincu, dit l'avocat, que me>sieurs les échevins acijuitleront les accusés, je leur démontrerais cju'il ne peut pas ètie question ici de peine capitale, attendu (|ue toutes les circonstances plaident en faveur des Couterman; mais alors vous pourriez supposer que j'ai le moindre doute sur la nature du verdict (|ue vous allez prononcer. Non, je n'ai aucun doute. Si l'on j)ouvait condamner d'honnêtes gens qui n ont fait (jue défendre leur vie contre un ivrogne furieux, contre un homme qui, — horrcsco fefcicns, — osait battre sa propre mère, on commettrait une criante injustice, et le tribunal de D'worp se souillerait d'une tache inefTaçable. J'ai dit.
— Alors, nous allons clore les débats, répondit le drossart.
Mais le baron et deux ou trois échevins étaient d'un autre avis, et ils invitèrent le drossart à voix bissi; à faire un nouvel effort pour décider le;aiuusés à changer de système; car rendre un arrêt, un arrêt de mort peut-être, avec la certitude d'y envelopper un innocent, cela les effrayait tellement qu'ils ne s'y fussent résolus qu'à la dernière exlréinilé.
— Thomas Couterman, dit le drossart, vous avez entemlu tout ce (ju'on a invoqué à votre charge et en votre faveur. N'avez-vous rien à ajouter?
Le vieillard se leva et répondit :
— Mes.sieurs les juges, je me soumets humblement, quant à moi, au jugement que vous allez, prononcer, persuadé que chacun de vous se demandera en conscience ce qu'il aur.iit fait luimême dans une. circonstance telle que celte agression nocturne. J'espère donc que, si vous croyez devoir punir, votre jugement ne j«era pas aussi sévère que .M. raniman le demande. Mais permettez-moi île vous exposer (jue M. laminan vous pousse à condamner un innocent. Il est bien certain que le coup mortel n'a été porté que par l'un de nous. C'est moi (|ui l'ai donné. Pourquoi donc comprendre mon fils dans l'accusation il dans le jugement? Comment fericz-vous taire plus
UlNE AFFAIKE EMBROUILLÉE.
tard la voix de votre conscience, si vous condamniez un innocent? Pour(|noi une double condamnation à mort, comme le requiert l'amman ; le vrai coupable ne suftit-il pas? Devez-vous frapper en même temps mon fils qui est innocent? Je vous coiniais depuis longtemps, messieurs les échevins; vous êtes des gens honnêtes et craignant Dieu, j'ai foi en votre justice.
— Et vous, Urbain, demanda le drossart, reconnaissez-vous que c'est votre père, et non vous, qui a frappé Marc Cops?
— Dieu récompense mon père de son amour sans bornes, dit Urbain; mais pour me sauver je ne renierai pas lâchement la vérité, et je ne laisserai pas condamner mon père innocent. C'est moi seul qui ai frappé Marc Cops; n'essayez pas davantage messieurs, de m'arracher une autre déclaration; je vous suis reconnaissant de vos louables efforts, mais ils sont inutiles. C'est moi seul qui suis coupable, et, si quelqu'un doit être puni, la punition, pour être juste, ne peut atteindre que moi.
Le baron, le drossart et les échevins se regardaient avec un grand embarras et semblaient cruellement désappointés. Quelques-uns, conseillés par l'amman, voulaient même quitter la salle pour aller délibérer dans une pièce voisine; mais d'autres, sur l'esprit desquels les paroles du vieux Guuterman avaient produit une profonde impression, soutenaient qu'il convenait de remettre le prononcé à un autre jour. Leur cœur ne pouvait se résoudre à condamner un innocent. Peut-être le temps jetterait-il un peu de lumière sur cette ténébreuse affaire.
L'amman insistait vivement pour un jugement immédiat, les échevins et le drossart interrogeaient le baron du regard, comme s'ils espéraient de lui un conseil qui les tirât de leur triste et ridicule incertitude ; mais le gentilhomme, dont l'hésitation égalait celle des juges, levait les épaules sans rien dire :
— Quelque résolution que vous vouliez prendre, messieurs les échevins, dit le drossart, retirez-vous dans la pièce voisine, et délibérez avec calme et avec sagesse.
Les juges allaient se lever, lorsqu'ils furent tout à coup frappés de surprise. Une rumeur étrange s'élevait devant la maison communale; on eût dit qu'une émeute soulevait la population de D'worp, si calme d'ordinaire; qu'elle manifestait son méconvcntement par des cris ou qu'elle voulait même menacer les juges.
Le baron, irrité de la hardiesse de ses vassaux se leva pour sortir; mais il n'était pas encore au milieu de la salle, qu'il recula frappé de stupeur.
Sur le seuil de la porte venait d'apparaître un
être difforme, un jeune paysan (\\ii avait plutôt l'air d'un sauvage ou d'un animal que d'une créature humaine. Ses habits déchirés étaient tout souillés de boue; une partie de ses cheveux se dressait en grosses mèches ébourilîées ; le côté droit de sa tête était enveloppé de linges dont l'affreuse couleur brun-rouge paraissait n'être que du sang caillé. Un de ses yeux était gros comme une pomme, et toute sa figure, de ce côté, était pleine de taches noires, bleues et jaunes. Il était évident que ce jeune homme avait reçu un terrible coup. Peut-être s'était-il blessé ainsi en tombant d'une hauteur.
Le doute cessa lorsque Urbain, qui le reconnut d'abord, s'écria joyeusement :
— Biaise Slypsteen, notre domestique! Il vit, il vit!
Biaise haletait fortement, et ne parvenait pas à reprendre haleine ; il essuyait avec sa manche la sueur qui découlait de son front; sans doute il avait couru jusqu'à épuisement de forces. Tout le monde s'attendait à une nouvelle tournure de l'affaire, car ce téinoin pouvait mieux que tout autre, expliquer comment l'agression et le meurtre s'étaient passés. Les échevins avaient repris place sur leurs fauteuils.
— Biaise Slypsteen, dit le drossart, vous étiez présent lorsque Marc Cops fut tué d'un coup de couteau. Expliquez-nous avec franchise ce que vous savez de cet événement.
— Messieurs, s'écria le valet de ferme sans faire attention à la question du drossart, vous voulez condamner mes bons maîtres... mais vous pouvez me pendre, me rouer... Plutôt mourir à la potence que d'être ingrat et lâche et de brûler éternellement en enfer. Laissez aller mes maîtres en liberté. C'est moi qui suis coupable ; c'est moi qui ai tué le vilain et méchant Marc Cops. II l'avait bien mérité, messieurs; voyez ma tête... Mais c'est égal, pendez-moi!
Un murmure d'étonnement courut dans la salle. On espérait voir clair dans cette affaire, et voilà qu'il y avait trois accusés au lieu d'un !
— Mon père, mon père, Dieu soit béni! ce n'est donc pas vous qui avez donné le coup de couteau? murmura Urbain d'une voix étouffée.
— Ah! quel bonheur! Ce n'est donc pas lui, Urbain, qui a frappé Marc! répondit le fermier sur le même ton.
— Encore une nouvelle ruse! grommela l'amman. Ces gens-là se moquent impudemment de la justice !
Le baron dit quelques mots à l'oreille du drossart. Celui-ci frappa trois coups de maillet sur la table et s'écria :
— Que personne ne parle sans ma permission!
viu.
INE AFFAIRE EMDROFILLKE.
Peul-èlre ce témoin est-il plus si-rieux (inc nous ne pensons; l'couloiis-le avec calme... IJIaise Slypsleen, vous prrlondez que c'est vous (jui avez tué Marc Cops. l'ouvez-vous le prouver?
— Certes, messieurs; mais je ne le puis pas en deux mots.
— Kn autant lie mots (jue vous vondie/; mais soyez sirjcère surloul.
— Il faut savoir, messieurs, commenra le domestique, que l'impie Marc Cops avait l'habitude de me maltraiter. Quel(|ues jours avant le malheur, il m'avait presque arraché une oreille. Dire (|ue je l'aimais pour cela, vous ne le croiriez |)as. A la kermesse de Heersel il voulut, par haine et jiar jalousie, empo.'i,'ner mon jeune maître Urbain, et le frapper à la tèle avec une pinte de j,'rès. Je m'interposai pour détourner le coup, mais Marc me saisit à la gorge et me jeta à dix pas si rudement, messieurs, (jue j'entendis cra(|ner mes cotes. Je me (lemaiulai si les laildes n'étaient créés (jiie pour être battus, et les loris pour maltraiter impunément les autres. J'enviai le petit animal qui, plus faible encore que moi, a pourtant un aii;nillon pour se défendre et se venger. Cela me donna l'idée de me fabriquer aussi un aiijuillon; car j'avais résolu en moi-même de ne plus sujiporter un seul coup de .Marc sans en tirer venireance. Je quittai la plaine du tir, et me rendis au cabaret du Cyijne. I.à, je cherchai dans tous les coins de la cour sans trouver ce que je souhaitais. Mors je me dirigeai vers la ferme de (iniilaume Kossens. En furetant dans la cuisine, je découvris dans un coin un ft*r assez long qui semblait détaché d'un gril. Je le jîlissai à travers ma i»o(lie et le cachai dans un côté de ma culotte. Plus lard, pendant que mes maîtres étaient à souper je dis aux autres valets (|ue j'albiis boiie un coup au (ji/gnc Mais c'était une feinte : j'allai dans les champs, je cherchai une grosse pierre, et j'y aiguisai mon fer jusqu'à ce qu'il fut bien pointu. J'étais fermement décidé à éviter .Marc autant que jiossible, car Dieu m'a donné encore moins de courage que de foice , mais s'il arrivait que le méchant ivrogne me maltraitât encore sans raison, je ferais comme la guêpe, je me défendrais avec mon aiguillon. Lorsque, vers dix heures, par une nuit très noire, je traversai avec mes maîtres le bois des Bégnines, et f|ue nous enlrndimes .Marc Cops crier : « Ils sont dans le filet! Tombez dessus! Tuez-les! » Je devins fon de |ieur et je rampai derrière mon patron. Tout à coup je reçus un coup si terrible que ce loi comme si le tonnerre m'avait brisé la tële. Il ne resta en moi d'autre sentiment (jne celui de la vengeance. Je tirai mon fer el je piquai fortement dans la direction df odui qui m'avait frappé. Marc cria : « J'ai le cœur percé, je meurs ! *
Ce cri (le mort me glaça de terreur; j'avais commis un meurtre! il me faudrait l'expier sur la roue, car l'animau est l'oncle de Marc...
— Taisez-vous un moment, dit le drossart... Les paroles de ce garçon, dit il à voix basse en se tournant vers le baron et les échevins, res|iirent la vérité. En ellet le corps de Marc porte une blessure si petite (|ue le médecin a douté d'abord (|u'elle eût été faite avec un couteau.
— Mais si tout cela avait été inventé après coup pour nous embrouiller davantage? dit l'amman qui s'était ra|)|)roclié. Les Conterman sont les gens les plus rnséset les plus relors du monde.
— Ijlaise, où ave/.-vous laissé ce fer pointu ? demanda le drossart.
— Je l'aigaidé pour me défendre dans les bois, dit IJIaise en tirant de dessous ses vêtements une pointe de fer longue et mince; tenez, messieurs, le voilà. C'est avec cela (|ue j'ai tué Marc Cops... Vous trouvez mon langage; hardi? Ça m'est t^gal, je sais bien le sort qui m'attend, mais je ne crains ni potence ni roue, s'il faut acheter ma vie au prix de celle de mes bienfaiteurs qui m'ont toujours traite comme un (ils et comme un frère, qui mont aimé et protégé tandis que les autres n'avaient pour le pauvre bossu que mépris et que raillerie.
— Kl depuis celle fatale nuit vous n'avez vu aucun des Coulermau ni de leurs amis, vous ne leur avez point |)arlé?
— A jicrsonne, monsieur.
— Continuez votre déposition. (Jne files vous après avoir donné le coup à Marc Cops?
— Je m'enfuis dans le bois, reprit le domestique, lîienlol épnisé [)ar la perte de mon sang, je lornbai évanoui dans le taillis. Lors(jue je revins à moi, il taisait encore nuit. Je souffrais horriblement à la tête el j'avais perdu mon bonnet. La crainte d'être arrêté cl roué vif me poussa en avant; je courus aussi longtemps que mes jambes purent me porter et je tombai enfin, à bout de forces, au bord d'un ruisseau, au plus profond de la forêt de Soignes. Je m'y lins carhé jusqu'à ce que la faim me fit chercher mes semblables. Je lus recueilli par |iilié dans une hutte de charbonniers, bien ré>oln à fuira l'autre bout du monde dés (pic renlluiede ma tèle et de mon (ril, qui me rendait horrible, aurait un peu disparu... Ce malin de très bonne heure un homme de Heersel qui venait acheter des salntls est entré dans la cabain' de mes pauvres hôtes. Il m'a reconnu, et m'a raconté toul ce qui s'était passé à D'worp depuis ma fuite. Lorsque j'ai appris de lui (|ue ce malin le père Coiileiinan et Irbain allaient être condamnés à mort comme coupables d'un méfait que j'ai seul commis, la peur et l'angitisse m'imt pris. .Ma conscience m'a crié <|ue, si je laissais mourir mes
UNE AFFAIRE EMBROUILLÉE
généreux bienfaiteurs à ma place, il n'y aurait pas de salut pour mon àme! Je me suis mis à courir, à courir, à courir et dix fois, en chemin, je suis tombé (le faligue; mais, Dieu soit loué, j'ai pu arrivera temps pour sauver mes bienfaiteurs. Me voici maintenant, messieurs. Condamnez-moi à mort tout de suite ; c'est tout ce que je vous demande.
— Thomas Couterman, vous avez entendu le témoignage de votre domestique! Prétendez-vous être coupable?
— Non, monsieur le drossart, je n'ai pas fait usage de mon couteau, répondit le fermier.
— Et vous, Urbain?
— Ni moi non plus, monsieur; je n'ai frappé personne, même avec la main.
— Vous avez donc menti au tribunal? Qu'est-ce que cela signifie?
— Ah! messieurs, dit Thomas Couterman, nous avions tiré tous les deux notre couteau pour nous défendre. L'action de notre domestique nous était tout à fait inconnue, et nous avions l'intime conviction qu'un de nous devait avoir donné le coup. Je ne doutais pas que ce ne fût mon fils. Il allait se marier ; toute une vie d'amour et de joie l'attendait; il pouvait soigner sa vieille mère et travailler pour elle. Moi, je suis vieux, usé, j'ai mon compte de jours en ce monde. Je résolus donc de prendre la faute sur moi, faute s'il y avait. Et voyez, mes bons messieurs, si mon noble enfant ne méritait pas un pareil sacrifice : il avait de son côté la conviction que j'avais frappé Marc ; et, pour sauver son vieux père, il s'est accusé lui-même, et n'a pas chancelé, quoiqu'on le menaçât de la potence et de la roue. Il ne peut plus être question de peine capitale contre nous; mais si le tribunal estime que nos fausses déclarations, qui ont prolongé ces débats, doivent être punies, punissez-moi ; mais ne frappez pas en mon fils le sentiment le plus généreux.
— Par grâce, messieurs, s'écria Urbain, punissez-moi seul ou laissez-moi partager en tout le sort de mon père. Ne me séparez pas de lui. Joie ou peine, bonheur ou malheur, tout doit être commun entre nous.
— Monsieur le drossart, je demande la parole, s'écria l'amnian qui voyait bien que ses victimes allaient lui échapper
Quand la parole lui fut donnée, il déclara qu'il abandonnait l'accusation de meurtre contre les Couterman, mais qu'il requérait une punition exemplaire pour leurs mensonges. Cinq aimées de bannissement et la confiscation de la moitié de leurs biens ne lui semblaient pas une peine trop forte. Quant à Biaise Slypsteen, le véritable auteur du meurtre, avec des circonstances atténuantes ,
l'amman laissait aux échevins le soin de lui mesurer le châtiment.
L'avocat ré|)liqua quelques mots pour monirer le peu de fondement et l'exagération de ces conclusions; mais les juges n'y firent pas plus d'attention qu'aux nouvelles accusations de l'amman. Ils étaient tous profondément émus et quelques-uns avaient les larmes aux yeux.
Ils jugèrent inutile de se retirer pour délibérer. Ils rapprochèrent seulement leurs têtes les unes des autres, al donnèrent leurs votes au drossart qui frappa bientôt trois coups pour faire silence, et annonça solennellement :
— Voici le jugement du tribunal de D'worp, prononcé à l'unanimité, au nom de notre noble seigneur, en cause de Thomas Couterman, Urbain Couterman et Biaise Slypsteen, tous trois accusés ou soupçonnés de meurtre volontaire sur Marc Cops; les deux premiers reconnus innocents du fait, seront mis immédiatement en liberté. Le troisième est également acquitté comme ayant agi dans le cas de légitime défense... L'audience est levée !
Le fermier, son fils et Biaise étaient tombés dans les bras les uns des autres en poussant des cris de joie... Mais dès que l'autorisation de s'en aller vint frapper leurs oreilles, ils pensèrent à ceux qui attendaient au dehors, avec des battements de cœur. « Ma femme, ma mère! Cécile ! Thérèse ! » s'écrièrent-ils en même temps, et quoique les échevins et le baron lui-même voulussent leur serrer les mains, ils se précipitèrent vers la porte.
— Libres ! libres ! Ma mère, Cécile, louez Dieu, nous sommes libres ! criait Urbain en courant audevant des femmes en pleurs.
Sa mère faillit mourir de joie entre ses bras. Lui, dans l'égarement de son bonheur, serrait également sa fiancée sur sa poitrine, et, pour la première fois, il l'embrassa sur le front. Le père arriva aussi, et tous mêlèrent leurs embrassements et leurs actions de grâce.
— Un peu plus loin, Biaise sanglotait dans les bras de Thérèse, la vachère. Chacun, dans la foule, agitait son bonnet ou son chapeau. Karl, le fils du sacristain s'approcha avec une dizaine d'amis, et, malgré la résistance d'Urbain, ils le prirent sur leurs épaules et le portèrent chez lui en triomphe. Leurs joyeuses acclamations répétées de toute part, retentissaient jusqu'à l'autre côté de la vallée.
Quelques semaines après, c'était grande fêle à D'worp. A l'entrée de la commune, s'élevait un arc de triomphe orné de verdure, de guirlandes de fleurs, et d'inscriptions de diverses couleurs. Toutes les maisons étaient égayées de feuillage ou
L'NE AFFAIIIE KMItKOI ILLKL;.
il*' bannières. Il s'aj^issait d'un dunble mariage. Irljaiii Couleiinaii el Cécile Hoos(mis allaient se jurer amour et (iddilé au pied des autels, de même que Thérèse la vachère et Dlaise Slypteen, le pauvre bossu.
Le père Coulermun avait lait b(\tir à la hâte une
maisonnette en bois dans son verger. C'est là que devait demeurer Biaise avec sa femme ; de sorte que tous nos amis, après avoir aimé et souderl ensemble, allaient vivre les uns auprès des autres, jusqu'à ce que le Seigneur les rappelât à lui.
Par un après-midi du mois de janvier 1847, deux jeunes gens suivaient joyeusement, en chantant et en sifflotant, le chemin qui conduit de Ninove à Bruxelles.
Us paraissaient toucher à leur seizième année, et leur extérieur annonçait déjeunes collégiens qui profitent de la liberté du dimanche pour secouer le fardeau des études, et déployer leurs ailes dans l'air et l'espace.
L'un, de taille élevée, et quelque peu maigre, avait de grands yeux noirs pleins de vivacité et des traits fins, sur lesquels se lisaient les pre-
miers indices d'un caractère réfléchi et d'une sensibilité profonde. L'autre était gros, avec des joues rebondies et un regard éteint. Il ne pouvait devenir qu'un homme insignifiant, destiné à faire peu de bruit dans le monde, et incapable de beaucoup de bien comme de beaucoup de mal.
Le te mps était très froid ; la terre et les ruisseaux étaient, depuis plusieurs jours, couverts d'une épaisse croûte de glace; mais comme le soleil avait brillé toute la journée, et que son rouge disque de feu rayonnait encore au couchant, cette belle journée d'hiver avait mis les jeunes gens en belle humeur, et leur exubérance de vie se dépensait en rires et en joyeuses plaisanteries.
Peut-être une circonstance particulière n'était-
YIII.
UNE DETTE DE CQlUn.
elle pas étrangère à ces heureuses dispositions. Il n'y avait pas loiifilcnips (|uc le pieinier janvier était passé, cl nos jeunes gens avaitMit sans iloule dans leur j>oclie quel(|ues francs, reste de leurs élrennes. Voilà qui donne singulièrement d assurance, surtout dans ces picmières années de la jeunesse, où l'on sent qu'on n'est pas encore tout à lait un homme, mais où l'on aspire à le paraître.
A une bonne demi-lieue de Hruxelles ils arrivèrent devant un cabaret renommé.
— Franz, n'as-tu pas soif ? demanda l'un îles deux adolescents.
— Et toi Victor? répondit l'autre.
— Moi? pas encore.
— Wi moi non plus.
— Si nous buvions malgré cela un verre de bière pour la soif à venir?
— Ma foi oui, nous pouvons encore nous permettre celte fantaisie là.
N'était-ce pas déjà le fait d'un homme d'entrer dans un cabaret, et de crier d'un Ion de commandement.
— Eli ! la fdie, deu\ verres de bière !
Aussi les deux conipai,Mions onlrèrent-ils tète levée, en exprimant hardiment leur volonté, pendant qu'ils prenaient place à une table.
Onatre autres personnes étaient assises autour du poêle; l'une d'elles lisait à haute voix un article de journal, et interrompait parfois sa lecture par des exclamations de pitié.
Il était (|uestion dans cet article de la terrible famine (jui régnait en Flandre, à la suite de la maladie des pommes de terre et du chômage complet des niatures. Toutes les ressources des commune> llamandes étaient épuisées, et les pauvres habitants, nmurant de faim, fuyaient par milliers vers d'autres parties du pays |)our chercher un morceau de pain. Mais comme la dureté des temps avait amené partout une extrême détresse, l'accès des villes et des villages était interdit aux malheureux ouvriers des Flandres. Ils erraient sans secours jusqu'à ce que l'épuisement ou la nialadie les terrassât, et que la mort vînt mettre un terme à la misère du plus grand nombre.
La voix attendrie du lecteur éveilla l'allention de> jeunes gens. Victor surtout senddait |)rendre un vif intérêt à ce triste récit :
Le ledenr continua :
« Il fait froid, n'est-ce pas? Ici, dans le calme de la mort, le cœur se serre d'épouvante et d'horreur. Nous sommes dans le royaume de la famine.
» Voyez-vous ces formes humaines à demi nues qui se traînent par groupes à travers les champs. Que ces pauvres êtres ont de pr-ine à UKuivoir leurs
membres raidis par la neige! Une souffrance inexprimable contiacle leur visage; leur œil est sans vie; ils ont faim, et ils cherchent des alimejits. En voilà un (jui tombe... il ne se relèvera plus; puis encore un, puis un autre. Les groupes s'éclaircissent; ils sènu'nt leurs cadavres le long du chemin; — personne ne se rctouine pour secourir un frère tombé, car chacun sent également le froid de la nu)rt dans sa poitrine oppressée. — La famine chasse en avant ces s(|U(!lettes vivants; ils courbent (le plus en i)lus la tête sous le poids du désespoii-, et marchent plus loin sans dire un mol... toujours plus loin — peul-étie jusqu'à ce (|ue le dernier soil tombé... Portez vos regards du côté de «o» arbres, là bas. Voyez-vous sur la neige ces tat^M grises (jui remuent? Ce sont di'S aniinadv qui cherchent une proie, n'est-ce pas? — Eh him\, non, non, ce sont des hommes, des femmes et des enfants qui ramj)ent en gémissanl dans un champ de navets, cl (|ui, de leurs doigts amaigris et meurtris jusqu'au sang, grallenl le sol durci par la gelée pour lui arracher une heure de vie. Là aussi il yen a qui gisent inanimés, tenant dans leur main crispée la nourriture con(juise et inutile...
» Là, devant nous, une |telite église élève vers le ciel bleu son clocher pointu. C'est un village renommé par l'industrieuse activité de ses habitants. Il y a peu d'années, dans chacune de ses cabanes, résonnait le bruit du travail et les chants joyeux... Aujourd'hui, tout est silencieux. On dirait que les habitants sont plongés dans un profond sommeil.
» Erreur! A l'intérieur, derrière ces murailles muettes, il y aussi de ces squelettes qui se regardent les uns les autres avec désespoir, et qui attendenl en silence (jue Dieu les rappelle à lui.
» Ouvrez une porte, n'importe la(iuelle — la famine n'épargne personne — Voyez, le tisserand flamand est assis là sur son métier brisé. A côté de lui, sur un peu de pailb', git le cadavre de l'aîné de ses fds, un autre enfant embrasse ses genoux et le supplie de lui donner à manger; un peu plus loin la mère est accroupie; elle serre contre son sein tari son dernier né encore à la mamelle, et UKmille de larmes ses lèvres altérées. Pauvre femme! son cn'iir maternel saigne, car elle voit les yeux de son petit enfant s'éteindre, et elle sent qu'il va mourir dans ses bras! Malheur, malheur! au milieu de la famille muette un spectre ricanant est debout : riiirxnraldr' mort qui guette et qui attend... »
Lorscjue le ledenr en vint à ce jiassage de l'article de journal, il fut tout à couji interrompu par l'entrée d'une bruyante s(»ciété, parmi laqutdle il y avait un graml nombre de ses amis <[u\ lui serrèrent L-aiement les mains.
UNE DETTE DE CŒUU
Le journal fut mis de côté, et l'on parla de sujets moins tristes.
L'un des deux jeunes gens se leva, et dit à son compagnon :
— Tiens, Franz, partons, sans cela il fera tout à fait nuit avant que nous arrivions à la maison. Je ne sais, mais les rires de ces gens-là me font mal.
Lorsqu'ils furent hors du cabaret, et qu'ils eurent marché quelque temps en silence Franz, dit à son ami :
— Victor, pourquoi es-tu devenu tout à coup si triste? Certes, le sort de pauvres gens des Flandres est bien digne de pitié; mais nous ne pouvons rien pour les secourir.
— Ah! si j'étais riche! soupira Victor. Quel bonheur j'aurais à faire le bien, et à voler au secours de nos malheureux frères des Flandres!
— Cela serait difficile.
— Avec de l'argent on peut tout, Franz. J'achèterais à Bruxelles un grand chariot ; je le charger rais complètement de denrées et de comestibles; je partirais avec cela pour la Flandre, dans les environs de Thielt, de Deerlyk, où l'on dit que régne la plus grande misère. Là j'irais de cabane en cabane visiter les familles mourantes, et. comme l'ange de la consolation, je crierais à ces désespérés : Louez Dieu et soyez contents; voici la vie!
— Ne vas-tu pas pleurer, maintenant, Victor?
— Je ne puis penser à tant de souffrances sans me sentir profondément ému.
— Mais lors même que tu serais riche, à quoi cela servirait-il? De toutes les villes du pays on envoie de grosses sommes en Flandre; à la bourse d'Anvers, les négociants ont souscrit en un seul jour pour quatre-vingt-mille francs : le gouvernement vient en aide aux communes les plus pauvres... Et tout cela n'empêche pas que des centaines de mille hommes souffrent encore de la faim. Que pourrais-tu donc faire avec ton unique chariot?
— C'est vrai!soupiraVictor comme désillusionné, l'homme est impuissant contre ce terrible fléau!
Mais l'instant d'après il ajouta avec force :
— Cependant, pour sauver des milliers d'hom= mes, il faut bien commencer par quelques-uns. Oh! si je pouvais en préserver seulement dix delà famine, j'en serais heureux toute ma vie!
— Mais nous ne le pouvons pas, et par conséquent nous avons tort de nous attrister. ; Parlons d'autre chose... Est-il vrai que ton père va quitter sa place à la fabrique de Saint Gilles ?
— Oui, Franz, c'est vrai ; à la fin du mois il devient facteur chez M. Greeps, le riche négociant de la rue de Flandre. Il est très coulent ; son nouveau bureau sera près de Molenbeck et de notre maison, et il touchera cinq cents francs de plus.
Il faudrait voir comme ma mère est joyeuse! Oui, car depuis ([ue les temps sont si durs, les afl'aires de son magasin n'allaient pas trop bien, et elle croit qu'il ne sera pas impossible à mon père de me faire admettre l'année prochaine comme commis surnuméraire dans le bureau de M. Greeps.
— Et moi, dit l'autre, tu sais que mon père avait l'intention de faire de moi un commis voyageur ; c'est changé, maintenant; mon oncle, le vétérinaire, désire que j'aille à l'Université pour étudier la médecine. Il paierait une partie de la dépense. Je n'ai pas beaucoup de goût pour cette profession. Visiter nuit et jour des malades, et voir mourir les gens! n'entendre que plaintes et gémissements!
— Si j'étais à ta place, Franz, j'accepterais avec joie. Guérir les malades, consoler ceux qui souffrent, qu'y a-t-il de plus beau et de plus noble au monde?
Ils continuèrent ainsi leur chemin, causant de choses et d'autres, sans retrouver cependant leur gaieté et leur bonne humeur d'auparavant.
Dans l'intervalle, le soleil était descendu derrière l'horizon, et une brume grise annonçait l'approche de la* nuit.
Ils pouvaient être encore à un quart de lieue du faubourg de Molenbeck, lorsque Victor s'écria avec surprise :
— Franz, Franz, vois donc, là devant nous, à côté de la route.
— Quoi donc?
— Cette femme, là.
— Eh ! bien, c'est une paysanne qui se repose.
— Se repose-t-on sur la terre gelée? Non, ce sont de pauvres gens ; ils ont froid. Comme ils sont là ramassés sur eux mêmes ! Il me semble que je les vois trembler.
Les deux amis continuèrent leur route, et s'approchèrent de la femme assise par terre.
Ce devait être une mère, car elle tenait un petit garçon de trois ou quatre ans sur ses genoux et serré contre sa poitrine, tandis qu'une petite fille de onze ou douze ans dont la tête frisée s'appuyait contre son épaule, paraissait dormir...
Les vèteaients de ces malheureux quoique trèspauvres et bien insuffisants contre l'âpre froidure, écartaient l'idée que ce pussent être des mendiants. Aussi Victor hésitait-il à leur adresser la parole, et peut-être aurait-il passé sans mot dire, car la femme tenait les yeux baissés, et les enfants ne bougeaient pas ; mais, lorsqu'il vit que des larmes silencieuses roulaient dans les yeux de la mère, il s'arrêta, et demanda d'une voix attendrie :
— Femme, pourquoi pleurez-vous?
Un triste hochement de tête et un profond soupir furent la seule réponse qu'il obtint. Si la femme avait besoin de secours, peut-être compre-
UNE DETTK DE C(EUIt.
nait-elle (ju'elle ne pouvait rien altoiulre de (le\ix jeunes gens à peine sortis de l'enfance. l*eiit-tHre aussi était-elle tout à fait découragée.
— Dites-le moi toujours, reprit Victor presfiu'en suppliant. Je vois bien (jue vous êtes malheureuse.
— Oui, oui, l)it'r4 niallieurouse, abandonnée de Dieu et des hommes, soupira la femme.
— Mais, bonne femme, vous ne pouvez pourtant pas rester assise là sur la terre gelée avec vos pauvres petits enfauts?
Cette phrase encore n'obtint pas d'autre réponse qu'un soupir désolé et de nouvelles larmes.
Sans doulc la jeune et douce voix de Victor avait retenti dans le cœur de la petite fille, car elle parut s'éveiller de son assoupissement et regarda l'inconnu d'un air d'agréable surprise. La pauvre enfant était terriblument amaigrie, ses joues creusées étaient blanches et décolorées, et ses yeux bleus semblaient se noyer dans la vapeur humide qui en amortissait l'éclat. Malgré cette maigreur cadavéricfue et cette pAleur de spectre, Tcnfant était encore d'une beauté saisisante, et le regard reconnaissant de ses yeux incertains, le doux sourire qui se dessinait sur ses lèvres délicates étaient si charmants et si altendrissauts, que Victor en fut touché jusqu'au fond tie l'Ame.
C'est pour cela qu'il répéta sa (juestion avec plus d'insistance :
— Mais, femme, vous no pouvez cependant pas rester ici toute la nuit. Vous gèleriez.
— Si Dieu, f|uand nous nous serons reposés un instant, nous rend un peu de forces, j'irai frapper à la porte de quelque ferme, et demander à coucher dans la grange; mais cette aumône m'a déjà si souvent été refusée!
— Venez-vous des Flandres, femme?
— Oui, monsieur. J'espérais trouver (juel()ue assistance à Ilruxelles; les gardes-ville m'ont chassée et cfmduite jusque hors di' Mtilenheck. Après un long et pénible voyage, sans autre nourriture (|u'un petit morceau de |iain sec, nous nou^ sommes assis là, épuisés el <léscspérés...
Victor mit la main à la poche pour làter ou compter son argent, cl dil en tendant la main à la pauvre femme :
— Allons, la mère, il faut vous lever. Je ne suis (|u'un jeune garçon et je n'ai pas beaucoup d'argent, mais je vous aiderai tout de m^^me.
— ,\li! monsieur, ré[toiidit-clle en soupirant, je ne sais pas ce que vous v(mlez faire pour nous, mais dans tous les cas soyez béni mille fois de votre charité.
Franz se pf-ncha 'iur l'épaule de son atïii et murmura quebpies mots à s(m oreille.
- Quoi! réplir|ua Victor, nous laisserions
mourir de faim on de froid une pauvre mère avec son enfant à la mamelle ! Et nous avons de l'argent dans notre pociie! Non, non, femme, vous allez venir avec nous et vous mangerez, ce soir môme.
Franz, (jui jusque-là n'avait pris aucune part à cette bonne œuvre, mais qui commençait à se sentir confus de son indilTérence, aida la femme à se lever, en se disant tout bas que son ami avait raison, et qu'on ne p ut |)as laisser souffrir si cruellement son prochain lorsqu'il suffit peut-être d'un seul franc pour le sauver.
Comme les deux amis avaient re|)ris la chaussée dans la direction de Hruxelles, cela parut effrayer la pauvre femme.
— A Bruxelles! murnoura-t-elle: on mechassera de nouveau.
— Non; venez à Bruxelles, la mère, répondit Victor, ou du moins à Molenbeck. Ne craignez rien; je connais là une auberge où on loge les gens à très bon marché. Vous y dînerez et vous y passerez la nuit. J'ai bien assez d'argent pour cela. Uassurez-vous, mère, ce n'est qu'à dix minutes d'ici.
— Si ce n'est que pour une nuit, je veux payer la moitié, s'écria Franz.
— Faites de nous selon voire bon cœur, dit la femme. Nous ne pouvons que vous bénir pour vos bienfaits. Mais soyez sûrs qu'il y a un Dieu au ciel (jui vous paiera la dette de la pauvre mère.
Ils se mirent en marche.
Victor avait pris la petite par la main. Après lui avoir adressé ((uelques mots d'encouragement, il lui demanda son nom.
— Je m'appelle Micke Gorebloem, monsieur, répondit l'enfant d'une jolie petite voix argentine.
— Micke Corebloem'? C'est un joli nom; et tu es une belle petite (ille, avec tes grands yeux bleu de ciel el ta tôle bouclée, dil Victor d'un ton caressant pour donner de la confiance à l'enfant.
— Kst-ce (|ue nous allons avoir à manger, monsieur? demanda l'enfant. Esl-ce que nous pourrons dormir? Dans un lit?
— Oui, dans un lit moelleux, el vous pourrez manger tant (|iie vous voudrez.
— De la soupe?
— Oui, de la soupe.
— Kl de la viande aussi, monsieur?
— De la viande aussi.
— Chaude?
— Sans doute.
— Kt ma mère et m<m petit frère, auront-ils aussi de la viande?
— Naturellement, Micke, vous mangerez Ioms ensemble.