‹ [Œuvres complètes de Henri Conscience (volume 2)Chapitre 97 sur 115 · INE DETTE UE GŒL'IL · texte numérisé non relu

INE DETTE UE GŒL'IL

Aussi les regards curieux ou inocjueurs des iiuehjues passants (ju'il renconlia ne luicausèrenlils ni roiifusion ni cnilianas. D'ailleurs il faisait |)ies(|ue nuit, car on voyait de loin les réverbères allumés dans les rues de Molenbeck.

La petite fille revint se placer à côté de Victor, lui prit la main avec une sorte de tendresse suppliante, et lui demanda encore :

— Oh! nous aurons di' la viande chaude, n'estce pas, cher petit monsieur? Tout de suite, hein? J'ai si faim!

— Oui, oui, Micke, sois contente, tout de suite, à l'instant môme.

La demande de la j)elite (ille éveilla tout à coup une nouvelle idée : s'il conduisait ces |)auvies gens dans une auberge, peut-être attendraient-ils encore hmglemps leur souper, car c'était dimanche, et le> cabari'ts doivent fourmiller dt; monde.

Il se tourna vers son ami, et lui dit à demi-voix, eu français :

— Quand on veut aider les malheureux, il faut le l'airt' largement et de bon creur. Nous avons mangé à Dilbeck un bon morceau de jambon; je n'ai plus faim. Mon diner m'attend à la maison, sur le poêle. J'ai bien envie de mener ces pauvres gens chez nous, et de leur donner mon diner. Ainsi du moins ils auront des aliments chauds, et sans être obligés d'attettdre.

— Ne fais pas cela, munnnra Franz; que dirait la mère si elle te voyait tomber tout à coup dans sa maison avec toute celte troupe d'inconnus?

Viitor se disposait à répondre à celte froide observation, mais la femme lui dit d'un ton sérieux :

— Monsieur, vous avez un noble cœur, et je vous remercie du fond île nion âme ; mais monsieur a raison, vous pourriez 6tre réprimandé à cause de nous. Conduisez-nous idiitôl dans une auberge.

— Ainsi, femme, vous avez compris ce (jue nous di.>ious? balbutia Franz.

— Oui, monsieur, dans mon enfance j'ai demeuré à Lille.

— Bon ! s'écria Victor, vous ne c(tnriais>('z pas ma mère? Si vous allez à l'auberge, tout le monde vous regardera avec curiosité ou indifférence, il et (|ui sait comment vous y serez reçuiî? Dans nolrt' mai.Non, où un bon feu est allumé, l'amitié et la cordialité vous attendent.

La petite fille lui caressa de nouveau la main, comiiH- pour rencouragor. L'idée de s'asseoir auprès d'un poélc bien chaud souriait sans doute à l'rnfant.

— Oui, Micke, dit-il, tu virras (juelle bonne soupe «paisse et gla^su ma mère sait préparer, et puis avec cela du Ixiuf bien tendre, et des pommes de terre étuvées avec du persil, nageant

dans la sauce, à la Bruxelloise; lu t'en lécheras les doits.

Micke Corebloem se mit à piétiner de joie, comme si elle avait envie de danser. Victor s'aperçut alors ([u'à force de maigrir la pauvre eidant était devenue légère conune une plume, et qu'il aurait pu l'élever en l'air sur une seule main.

El, comme il voyait (|ue la mère hésitait encore :

— Non, femme, ne soyez pas injjuiète, dit-il, il faut me laisser faire. Mon projet me rend heureux , ne m'empêchez pas de l'exécuter.

— Soit! répondit laveuve! Dieu veuille qu'il ne vous arrive rien de désagréable à cause de nous!

A une portée de fusil plus loin, Victor montra une bouti(|ue et dit :

— Tenez, cette vitrine éclairée, où pendent ces bonnets de femme et ces rubans, c'est la maison de mon père.

0(ioi(|ue la boutique parût très petite, la maison était pourtant passablement élevée, mais, comme c'est l'usage dans les villes populeuses, les parents de Victor louaient à des étrangers les appartements supérieurs. Sans cela ils n'auraient certainement pas pu sup|)orter un si lourd loyer.

— .V ce soir, Victoi-, dit Franz en serrant la main de son ami. A neuf iieuies, à la société de gmynastique. On va élire un président. Me manque pas de venir.

11 salua également la femme et s'éloigna, peutêtre très content au fond de pouvoir (|uitler une si étrange contpagnie.

— Je croyais d'abord (|ue ce jeune monsieur était votre frère, dit la veuve à Victor.

— Non, c'est mon ami... maintenant, reprenez votre enfant dans vos bras; je marche en avant, soyez sans crainte.

Les pauvres gens traversèrent une étroite boutique de mercerie, et suivirent, confus et tremblants, leur jeune guide jusque dans une arrièreboutique où une |)etite (ille, .âgée de douze à treize ans, était assise pi es d'un |)oêle ardent.

— C'est ma petite S(eur, dit Victor.

i;t, se tournant vers lenlant, il demanda :

— Claire, où est ma mère?

— Elle est en haut.

— Tant mieux. Ne l'appelle jias et ne fais pas do bruit... As.seyez-vous, femme; viens près du poôle, Micke, voici une chaise... pas si près, tu pourrais le brûler. Chaulfe tes petites mains de loin.

El ipiand il vil la mère et l'enfanl bien in.st.illées au coin du feu, il soi lit de la clianibre eu disant à voix basse :

— Je vais appeler ma mèi e et lui dire combien vous êtes malheureux. Elle vous accueillera amicalemeni, soyez-en turc.

UNE DETTE DE CŒUR

La petite Glaire et Micke Corebloem se regardaient (le loin, avec beaucoup d'attention, mais sans dire un mot.

Le petit garçon, assis sur les genoux de sa mère, avait flairé le parfum qui s'échappait de deux ou trois casseroles fumant sur le poêle. La femme ellemême sentait son estomac se contracter de faim. C'est avec une véritable peine de cœur qu'elle retenait son enfant dont les petites mains se tendaient vers les casseroles.

Viclor redescendit avec sa mère. La pauvre étrangère se leva, et, après un salut craintif, baissa la tête comme une coupable.

Madame Leemans était une personne charitable et d'un cœur excellent, cependant elle avait trouvé très imprudent que son fils eût amené dans sa maison des inconnus, peut-être de méchants mendiants. Aussi regarda-t-elle l'étrangère avec méfiance, sans dire un mot.

Victor lui poussa le coude, et murmura à son oreille d'un ton suppliant :

— Allons, ma chère mère, soyez généreuse, ne la rendez pas honteuse.

— Femme, vous êtes des Flandres, n'est-ce pas ? demanda madame Leemans, d'un ton presque indifférent.

— Oui, madame, de Deerlyk, près d'Harlebeke.

— Est-il vrai que vous souffriez de la faim depuis plusieurs jours?

— Nous n'avons rien pris, madame, que ça et là un morceau de pain sec. Nous sommes en route depuis ce matin, nous tombons de fatigue.

— Mais vous êtes mariée. Où est votre mari? La pauvre femme fondit en larmes et répondit

à travers ses sanglots étouffés :

— Dieu a rappelé mon malheureux mari dans le ciel. 11 est mort, madame; mort de désespoir et de misère. Hélas ! hélas ! je suis seule maintenant, abandonnée de tout le monde.

Les larmes de l'étrangère touchèrent profondément madame Leemans. Elle s'approcha d'elle, lui prit la main, et lui dit d'un tout autre ton :

— Allons, allons, bonne femme, ne pleurez pas si amèrement. Nous sommes tous mortels. Espérez des jours meilleurs... Je vai,s dresser la table et vous donner, à vous et à vos petits enfants, un vrai souper de dimanche. C'était le dîner de mon fils, mais il a dîné ailleurs.

— Votre fils a un bon cœur, répondit la malheureuse. Oh ! madame, combien vous devez bénir le ciel !

Victor avait déjà mis la nappe sur la table, et s'empressait d'y poser aussi les fourchettes, les cuillers et les assiettes, avec l'activité d'une jeune servante. 11 prit la soupe fumante sur le poêle et

dit gaiement à sa mère qui allait reprendre la parole :

— Non, ma mère, ne leur demandez plus rien. Tout à l'heure, quand leur faim sera apaisée. Maintenant à table, à table.

Madame Leemans, à présent que sa méfiance était un peu dissipée, commençait à trouver du plaisir à sa bonne action. Elle voulut prendre le petit garçon sur ses genoux et lui donner à manger pour laisser à la mère la liberté de ses mouvements. Victor traîna Micke Corebloem sur sa chaise auprès de la table, et souffla sur sa soupe, pour qu'elle ne se brûlât pas. Puis, lorsqu'il eut servi lui-même la viande, il la découpa en petit morceau sur l'assiette de Micke, tout en lui adressant des paroles d'encouragement, tant et si bien qu'il finit par faire rire la petite fille, et qu'elle s'enhardit à le regarder en face, comme s'ils étaient de vieux amis.

Quand le repas toucha à sa fin, madame Leemans se remit à causer avec l'étrangère et lui demanda comment il se faisait qu'on l'avait trouvée assise avec ses enfants, affamée et abandonnée sur la route de Ninove.

~ Ah ! madame, répondit-elle, il y a en Flandre des milliers de pauvres gens encore plus malheureux que nous. Il en meurt de besoin et d'épuisement qui jamais n'avaient été pauvres. Nous demeurions à Deerlyk, et vivions contents de notre sort. Mon mari était tisserand, et outre cela, il jouait du violon dans les fêtes et les kermesses. Si nous n'avions rien de trop, nous gagnions du moins honnêtement notre pain. C'est alors que la récolie des pommes de terre a complètement manqué, et que la tisseranderie a chômé partout en Flandre, de sorte qu'il était devenu impossible de trouver de l'ouvrage nulle part. En quelques mois toutes les épargnes étaient dépensées, et des milliers de gens affamés erraient à la ronde sans que les bourgeois ou les communes pussent rien faire pour leur venir en aide. A Deerlyk et dans les environs régnait partout la plus profonde misère, et les plus pauvres étaient forcés de chercher du secours ailleurs, s'ils ne voulaient pas mourir de faim. C'est ainsi que je partis aussi avec mon mari et mes enfants. II espérait recevoir quelque aumône dans les villes environnantes en jouant du violon; mais les villes et les villages ne pouvaient pas secourir leurs propres pauvres, et chassaient tous les mendiants étrangers, ou du moins leur refusaient toute assistance. Çà et là néanmoins, chez quelque fermier compatissant, on nous donnait un morceau de pain. Nous avons erré ainsi et souffert de la faim pendant six semaines, couchant dans une grange ou dans une écurie, souvent gelés jusqu'aux os... Mon pauvre

l NK DETTE DE CdlL'll.

homme est tombi' malade de misère et de cliagi in. Dieu l'a rajïpelé à lui. Il est couché dans le cimetière de Papiijnies dans le pays Wallon. 11 y a six jours de cela; il m'a fallu reiironcer mes larmes dans mon ca^ur brisé afin de chercher ailleurs du secours pour mes enfants. C'est ainsi que je me rapprochai peu à peu de Bruxelles, avec l'espoir (jUf dans cette riche et },Tande ville je pourrais trouver assistance pour une pauvre mère presque mourante! mais on m'a chassée et repoussée jusque sur la chaussée de Ninove... Kpuisée, je me suis assise par tene... J'espérais que le repos me rendrait assez de forces pour chercher quelque part un abri sous un haiij,'ar ou contre une meule de {trains, lorsqii'enfiii le bon Dieu m'envoya un ange, pour sauver mes enfants, pour les préserver de la mort, peut-être. Cet ange, madame, c'est votre fils. Soyez certaine qu'à mon lit de mort je prononcerai encore son nom béni avec la deinière prière que J'enverrai au ciel.

Durant ce récit, la pauvre femme avait plus dune fois essuyé les pleurs qui coulaient de ses yeux ; aussi Victor ei sa mère étaient-ils profondément émus. Le jeune homme se mil à parler tout haut p lur combattre l'émotion qui le ijagnait, en jetant à ses hôtes des paroles encourageantes.

Lorsque madame Leemans demanda à la pauvre femme où elle comptait se rendre le lendemain , et si elle avait quehjues parents ou amis dont elle pût réclamer l'assistance, celle-ci lui répondit qu'elle avait un frère, premier violon à l'orchestre du grand théâtre de Lille. Il ne laisserait probablement par sa sœur dans le besoin, mais Lille, c'était si loin ! et faire ce trajet à pied avec ses enfants, c'était chose pres(|ue impossible.

— Mère, ne savez-vous pas ce ([ue peut coûter le voyage en troisième classe d'ici jus(ju'à Lille par le chemin de fer ? demanda Victor.

— Non, mon fils ; mais ce doit être assez cher.

— Il n'y faut pas songer, répliqua la veuve avec un soupir. Pour nous trois, douze Irancs au moins.

T — Hum! douze francs! répéta Victor à voix basse en secouant la tète. C'est égal, vous irez demain à Lille par le chemin de fer.

— Que veux-tu faire '! deraanila sa mère étonnée. Ou crois-tu trouver ces douze francs?

— Et ma tirelire?...

— Ah oui ! je suis curieuse de la voir... si tu y trouves encore la moitié de douze franc>, ce sera, je crois, bien heureux.

— Lais>ez-moi faire, mère, c'est mon affaire, .(c vais à neuf heures à notre société de gymnastique. J'y compte des amis qui ont aussi un bon cœur et dont la bourse e.sf mieux painie que la mienne.

Qui sait si je ne reviendrai pas ce soir avec le prix du voyage, et même une poire pour la soif par dessus le marché. Ah ! tenez, mère, je suis si heureux qu'il me prend des envies île danser avec cette jolie petite Micke.

Mais Micke ne l'entendait plus; l'enfant, apjiesanlie par la nouniture forliOanle, par la chaleur (lu poêle et par la fatigue, s'était tout doucement endormie, tenant sur ses genoux une poupée (|ue lajeune Claire lui avait donnée.

Le petit garçon dormait également.

— .Madame, dit la veuve, si monsieur votre lils voulait avoir la bonté de nous conduire à l'auberge? Nous sommes harassés de fatigue et nous aspirons après un peu de repos.

— Certainement, certainement, répondit Victor. Venez avec moi... Kh ! Micke Corebloem, réveillez-vous; il est temps d'aller dormir dans un bon lit bien chaud.

L'enfant sauta de sa chaise en souriant et prit la main de Victor, prête à le suivre.

Ils étaient déjà tous près de la porte, lors(|ue madame Leemans les retint tout à coup et dit, après un instant de réllexion :

— .Attendez un moment ! aller coucher à l'auberge ! Qui sait quels lils on vous donnera? Peutêtre fait-il bien froi<l dans une chambre où on n'allume jamais de feu... si seulement mon mari était à la maison?... mais en son absence... c'est dommage... je ne puis...

— Mère, mèie, restez dans ces bonnes idées ! s'écria Victor dont les yeux brillaient de joie. Je sais où est mon père. J'irai le trouver. Croyez-vous donc, mère, qu'il vous désapprouvera parce que vous aurez été bonne et charitable pour les malheureux?

— Non, non, je le sais bien, répondit-elle en souriant. Sur ce point, père et fils se ressemblent. Eh bien, voici cecjue je propose : dans notre cuisine il y a eu du feu j»resque toute la journée; il y fait chaud. J'y ferai un bon lit avec un matelas et une paillasse, et vousdormirezla-dessus moêlleusemenl et Iranquillemenl. Attendez ici (|uel(|ues instants.

Llle sortit en courant, sans écouler les remerciements et les bénédictions de l'étrangère.

Alors celle-ci recommença à combler Victor de" ses témoignages de gratitude. I! pouvait être certain (|ue Dieu le récoujpenseraitde ses bontés; car sans doute le père des iimocentes créatures (ju'il avait |)rolégécs, priait déjà dans le ciel pour le sauveur de ses enfants.

Le jeune ho. unie répondit (ju'il ne demandait pas d'autre recompense que de les voir là, bieo remises et satisfaites.

Vn instant après, madame Leemans ouvrit la

UNE DETTE DE CŒUU

porte qui donnait accès à la cuisine, et cria :

— Venez, venez, le lit est dressé.

Tandis (|ue la veuve marchait vers la cuisine, tenant dans ses bras son petit garçon endormi, la petite fille courut à Victor, lui saisit les deux mains, et le regardant dans les yeux avec reconnaissance, elle balbutia :

— Dormez bien, monsieur Victor; je dirai une bonne prière pour vous avant de fermer les yeux.

— Dormez bien, Micke Corebloem, répondit le jeune homme, énm jusqu'aux larmes.

Lorsque la mère et les deux enfants furent couchés et chaudement couverts, et que madame Leemans rentra dans la chambre, Victor lui sauta au cou en s'écriant :

— Mère, mère, vous êles une noble femme-; il faut que je vous donne un bon baiser pour cela.

— Eh bien, eh bien, finis donc, tu m'étrangles.

— Merci, merci de votre bonté, mère !... Maintenant je cours retrouver mon père, puis je vais à notre société de gymnastique. Tenez, mère, croyez-, moi si vous voulez, il me semble que je suis riche à millions !

— Ah ! tu es fou... un bon et brave fou. Cours vite, si tu veux encore trouver ton père au Lion blanc.

Le lendemain, de bon matin, après avoir donné à la pauvre famille du café bien chaud avec des grosses tartines, Victor et sa mère conduisirent leurs protégés au chemin de fer, et les quittèrent, comblés de leurs bénédictions.

Au moment où le train partait, une voix argentine retentit, criant :

— Adieu, adieu, monsieur Victor.

Et le jeune homme attendri répondit :

— Adieu, adieu, le ciel vous protège, Micke Corebloem.

Victor Leemans pensa longtemps encore à la pauvre femme des Flandres, et à Micke Corebloem. Mais peu à peu ce souvenir s'affaiblit avec le temps ; trois ou quatre ans plus tard il avait presque oublié le grand bonheur qu'il avait éprouvé à faire du bien à des inconnus.

C'est qu'aussi le sort imposa prématurément au jeune homme des devoirs virils. A peine avaitil atteint sa vingtième année, que son père lui fut enlevé par une cruelle maladie.

Comme les bénéfices de la petite boutique de sa mère étaient très insuffisants pour subvenir à l'entretien du ménage, Victor, par son travail, fut obligé de contribuer à augmenter les ressources, et d'assurer, autant que possible, l'éducation de sa sœur.

Lui, qui avait été si généreux envers des étrangers, il ne pouvait manquer de remplir avec zèle cette sainte mission.

Non seulement il s'acquitta scrupuleusement de ses fonctions chez M. Greps, mais il tâcha encore de se procurer des écritures supplémentaires, en dehors de ses heures de bureau, pour accroître son salaire.

Durant les premières années qui suivirent la mort du père, la situation de la famille Leemans fut très critique, et plus d'une fois la mère et le fils avaient passé tristement la soirée, la main dans la main, essayant de se donner mutuellement du courage, affectant d'espérer un avenir meilleur, et versant à la dérobée des larmes silencieuses sur la dureté des temps.

Mais, Dieu merci, ils parvinrent à franchir cette passe difficile, car à mesure que les années s'écoulaient, Victor vit augmenter ses appointements, et sa sœur Claire devint une laborieuse et habile couturière.

Un certain bien-être entra dans le ménage. S'ils ne pouvaient pas mettre grand'chose de côté, du moins ils n'étaient plus dans la gène.

Et par-dessus tout cela, la conscience du devoir accompli, et leur mutuelle affection n'étaient-ils pas un trésor inépuisable de contentement et de bonheur?

Un autre soleil bienfaisant se levait encore sur l'horizon de la modeste famille. Un premier amour, cette pure et tendre fleur de l'àme, était éclos dans le cœur de Victor.

Lorsqu'il était encore un petit garçon et qu'il allait à l'école communale, il arait joué souvent avec les enfants d'un maraîcher dans un grand jardin où de beaux rosiers et d'humbles violettes répandaient leurs parfums autour des couches de choux et de céleris. De celte époque de sa vie il ne lui était resté que le souvenir d'une petite fille aux joues fleuries et aux grands yeux bruns, qui savait si bien courir, et qui dansait et sautait si gaiement! Ce qu'il avait encore moins oublié, c'est qu'elle aimait beaucoup jouer avec lui, et qu'il avait aussi bien du plaisir à courir et à vagabonder dans le grand potager tout verdoyant avec la petite Christine Verdonk !

Le temps cependant avait alTaibli le souvenir de ces joies de son enfance, et lorsqu'un jour, il rencontra par hasard son ancienne compagne dans une maison du voisinage, où on l'avait invité à prendre le café, il eut d'abord beaucoup de peine à la reconnaître, car Christine Verdonk était devenue une jolie jeune fille, fraîche et charmante, encore gaie, mais modeste et réservée.

Il n'était donc pas étonnant que l'étincelle qui

UNE DETTE DE CŒUIl.

couvait dans son cœur depuis son enfance se ralluniût tout à coup, et remplit son cerveau do ditiix rt'vos d'avenir.

IJiiMilûi la reconnaissance réveilla la sympathie de part et d'autre, et roinme ils ne s'en cacheront pas lonirtemps à leurs parents, les doux mères se mêlèrent (\o l'aiïaire et ne tardèrent pas à tom" her (i';i(cord. Kvi'leniment, se diroiit-ollos, Victor et Christine étaient nés l'un pour l'autre.

Il est liien vrai que les Yerdonk ne possédaient pour tout bien «pie ft(> (|u'ils j^atmaiont cha(|ue jour, et (|u'ils avaient assez de peine jiour élever leurs nombreux onfanls; mais Christine, honnête, bonne et bien |)<)rlante, promettait d'être une femme do ménai,'e exemplaire; ce qui, à celte épo(|ue surtout, n'était pas une valeur à dédaigner.

Quant à Victor Leemans, il gagnai! déjà deux mille francs, et il n'avait encore (|ue viniït-sept ans. L'avenir lui réservait donc les moyens d'assurer un heureux sort à sa femme, et môme aux enfants (pio Dieu lui enverrait.

Madame Leemans, par éjioisme maternel, résista bien un peu; mais il fut décidé en définitive que Victor et sa fiancée — si le mariafre avait lieu — habiteraient l'étîige supérieur de la maison. De cette façon, madame Leemans, au lieu d'être privée de la présence de son (ils, aurait une fille de plus qu'elle aimerait tendrement.

Un obstacle inattendu vint traverser le bonheur des jeunes gens. Monsieur Greps, le patron de Victor, perdit beaucoup d'ari^entà la Dourse, et l'ut en outre si gravement atleini par la f;iillife d'un négociant de Cologne, qu'il fut obligé de fermer sa maison de commerce. Mais, quatre mois après, sur la recommandation de M. Greps, Victor obtint un emploi av;intaj:eu\ dans une des |dus import.iiites maison de Bnixelles. Quoique la f.imille Leemans se trouvât fort gênée par celte longue interruption des appointements de Virtor, les jeunes gens devenaient de jour en jour plus impatients.

On étnit alors au mois de février isô". Le mariage devait se célébrer à Pâques, ou quebpies jours après.

Les gens riches, en pareille circonslan.e, vtmt dans deux ou trois magasins, choi.sir et rommander en peu de temps un mobilier complet et somptueux. .Mais, chez les petits bourgeois, qui ne peuvent disposer que d'une somme modiqu", les choses ne se pas.sent point ainsi. Ceux-ci font comme les oiseaux des champs <\u\ ra>;sembtenl en chantant, fétu par félu, et plume à plume, les matériaux de leur demeure et du nid de leurs petits. TantAl quelques chaises <lans une vente, tantôt une table sur la grand'place, puis une pièce par ci et une pièce par là, les amis contribuant aiissi par des i^etits ca-

deaux... t't c'est ainsi qu'on finit par orner complètement le séjour d'un couple li<'ureux.

C'était un samedi.

Claire Leemans était assise dans l'arrière-boulique, occu|)ée à coudre de la toile neuve. Elle n'avait pas d'argent |)Our faire des cadeaux à son frère, mais elle lui destinait le produit de son travail et de ses veilles, des rideaux de fenêtres, des essuiemaiu'^, des na|)pes, des serviettes, enfin tout le linge d'un ménage.

Faisait-elle (les rêves couleur de rose toiiten travaillant? Il làut le croire, car souvent un Irais sourire entr'ouvrait ses lèvres... Parfois aussi un léger soupir soulevait sa poitrine.

Madame Leemans, allait et venait, de la cuisine à la boutique. Tout à coup elle s'arrêta devant sa fille et lui dit :

— Sais-lu bien, Claire, ce (jui me préoccupe encore le |)lus '! eh bien, c'est la noce.

— Comment cela, mère ? La noce aura lieu .après Pâques, n'est-ce pas une affaire arrêtée?

— Oui, mon enfant, mais je veux parler de la fête, du repas (le noce. De mon temps cela n'était pas difficile: une bonne soupe, du bouilli aux choux de Bruxelles, du rôti avec des pommes de terre, un poulet bien tendre et un peu de dessert; et c'était tout. Aujourd'hui, les gensncsontplusaussi simple; si modeste, il n'y a plus de noce où l'on ne voie paraître sur la lable dix ou douze plats avec des noms fran(;ais (pi'un clirélien a peine à prononcer.

— Mais, ma mère, répondit la jeune fille, d'ici à Pâques il me semble que vous avez assez de temps |)our y penser. .Notre voisin, le traiteur Volders, vous dira là-dessus, en quelques minutes, tout ce que nous voudrons savoir.

— Oui, mon enfant, mais j'ai pour de Volders. Il ne traite (pie des gens riches, et, si ses ragoûts français sont poivrés sur la table, ils ne sont pas moins poivrés pour la bourse. On ne peut pas sauter plus haut que ses forces, sons peine de se rompre le cou. Vous êtes jeunes, vous autres, et vous dites en riant : « Allez toujours, bonne mère, bien vivre un jour n'est pas la ruine, » Mais ce n'esl pas ainsi ipie le boulanger fait son comjtle.

— Oh! mère, pourquoi vous in(|uiéler si longtemps d'avance ? murmura la jeune fille. Vous verrez que cela ira tout seul.

— Tout seul, mon enfant? Bien ne va tout seul, je me réveille en sursaut en y pensant. La noce, la niais(Mi de ville, l'église, les voitures, de l'argent partout, beaucoup d'argent. Kl les babils de noce, les habits de noce surtout!... et avec cela notre Victor, (|ue le bonheur aveugle, ne fait qu'acheler, acheter, comme si l'argent lui poussait dans la poche! Sois certaim-, Claire, que nous lor(uis une triste mine,(|uand il s'agira d'acquitter la nr.te à payer.

UNE DETTE DE CŒUR

— Cliut! Ne parlons plus de cela, ma mère, dit Claire en se levant. Je vois Christine dans la boutique. Sa mère est avec elle, elles ont encore une fois les mains chargées de vaisselle. Christine ne perd pas de temps... l'heureuse fille!

En effet, une jeune fille aux joues fleuries, et brillante de santé, entra dans la chambre, suivie d'une femme âgée sur les traits de laquelle se lisait la bonté.

Toutes deux portaient difl'érents ustensiles de cuisine, presque tous en fer-blanc tout neuf et brillant comme de l'argent.

Elles posèrent tout cet attirail sur la table, et Christine embrassa la mère de Victor avec une vive effusion de tendresse, tandis que Claire, de son côté, se jetait au cou de la mère de Christine... sincère et doux présage des joies de famille qui leur étaient réservées !

Alors commença entre ces quatre femmes une inspection détaillée de chaque article ; ceci coûtait tant; cela était neuf de forme et bien étamé; on placerait cet objet d'un côté de la cuisine, et celuilà de l'autre. Il valait mieux, d'après madame Leemans, ranger le tout ensemble, avec d'autres vases de verre et de faïence, sur un bahut, où leur aspect frapperait mieux les visiteurs.

Ce que disaient ces gens simples n'avait rien de bien particulier : mais chacune voulait dire son mot sur cette affaire importante. A la fin elles se mil eut à parler toutes ensemble, et à rire, et à plaisanter, si bien que quelqu'un qui se fût trouvé dans la boutique aurait pu croire qu'il y avait au moins vingt femmes en train de bavarder dans la pièce voisine.

Toula coup il se fit un grand silence, les jeunes filles s'écrièrent joyeusement :

— Victor! Victor!

Victor était maintenant un beau jeune homme, à la taille svelte et élancée, aux yeux vifs et noirs, dont le fier et tranquille regard faisait supposer que l'expérience prématurée de la vie lui avait donné l'assurance et l'énergie, sans émousser sa sensibilité naturelle; il y avait quelque chose de sérieux même dans le sourire qui ent'rouvrait ses lèvres.

Il entra et posa un gros paquet de papiers sur la table. Puis il embrassa ses deux mères en leur souhaitant gaiement le bonjour, et il serra tendrement les mains de celles que jusqu'alors il pouvait encore nommer ses deux sœurs.

Les jeunes filles, curieuses de connaître le contenu du paquet qu'il avait apporté, se dégagèrent, en s'écriant :

— Victor, Vicior, qu'avez vous là? qu'y a-t-il dans ce paquet?

• — Ah! oui, dit le jeune homme en se dirigeant

vers la table avec un sourire plein de mystère, je vais vous le montrer; mais ne soyez pas trop saisie, Christine, car il faut vous attendre à un choc étourdissant.

— Allons, allons, voici un couteau, dépêche-toi de couper la ficelle, s'écria Claire avec une impatience fébrile.

— Non, non, petite sœur chérie, pas comme cela, je saurai bien défaire les nœuds.

Victor ouvrit le paquet et étala sur la table, avec un sourire triomphant, douze cuillers et douze fourchettes d'argent. L'éclat de ces objets était si vif, que Claire se frotta les yeux.

Toutes demeurèrent un moment silencieuses, le regard fixé sur ce trésor inespéré, tandis que le jeune homme leur disait :

— C'est le cadeau de noce de Franz Strooband. Vous savez bien, mon ancien condisciple de l'athénée. C'est un drôle de garçon, mais il n'oublie pas ses amis. Ces cuillers et ces fourchettes brilleront à notre noce!

— Jusque là, il faut les serrer dans l'armoire, dit madame Leemans.

— Mère, mère, dit Claire, n'y touchez pas avec vos mains; vous avez travaillé dans la cuisine.

— Ah! mon enfant, quel trésor! C'est à peine si j'oserai m'en servir pour manger. C'est pour des millionnaires, s'écria madame Leemans en levant les mains au ciel.

— Et en argent, en pur argent! dit la mère de Christine ; mais, mon garçon, si j'y connais quelque chose, il y en à là pour quatre ou cinq cents francs!

— Allons, dit Victor, je ne veux pas vous tromper plus longtemps. Ce n'est pas de l'argent véritable; ce n'est que de l'imitation, de l'argenture. On appelle cela du Ruolz, mais aujourd hui les gens riches eux-mêmes n'emploient presque plus autre chose.

— Ah ! c'est beau tout de même! s'écria Christine en se frottant joyeusement les mains, serrons cela bien vite dans le buffet. Puis nous monterons aussi toute cette batterie de cuisine.

Elle savait bien pourquoi elle disait cela. Tout le mobilier qu'on avait déjà appoitése trouvait en haut, et elle pouvait ainsi contempler d'un seul coup d'œil toutes ses richesses.

Ils sortirent tous de la chambre pour monter à l'étage supérieur. Christine voulut d'abord étendre une nappe sur la table en bois d'acajou, et \ placer les cuillers et les fourchettes à côté des assiettes blanches, pour admirer l'effet de tous ces objets éclatants. 11 fallut la contenter Ah! que tout cela était beau ! Et comme les invités de la noce allaient être étonnés et ouvrir de grands yeux!

A la fin cependant on finit par serrer les cuillers et les fourchettes. Puis on commença, comme de

DNE DETTE DE CŒUR

coutiiine, à ranfjer la pendule et les lampes sur la cheminée, ;\ déplacer les laides, les chaises el les armoires, et l'on lit quelques pas en arrière pour jiiper de l'ellVtde cf nouvel arranj^ement, puis on recommença de nouveaux essais, el les deux mt'res discutaient gaiement et chaleureusemenl avec Claire, tandis que Victor, saisissant l'orcasion, murmurait tout has à l'oreille de Christine :

— .Ma chère Christine comme le temps marche lentement, n'est-ce pas .'Ouel interminahleettrisle carême! Ah! que ne sommes-nous déjà à Pâques!

La jeune tille no ré|)oiidit pas, mais un singulier Sourire de honheur parut sur ses lèvres.

— Ah! mon Dieu! voilà que j'entends ma soupe <|ui se répand sur le feu, s'écria tout à coup madame Lcemaris. Nous ouhiions l'heure, il faut que je descende |)our dresser le couvert. Madame Verdonk, vous restez à dinor avec nous; vous l'avez promis hier. l*as d'excuses, jai fait la cuisine tout exprès pour cela, il est trop tard pour refuser.

Un quart d'heure après, ils étaient tous assis autour de la tahle. Avant de plonger la cuiller dans le potage, madame Leemans dit d'un ton grave et solennel :

— Mes enfants, prions du fond de notre cœur, pour remercier Dieu <|ui nous permet d'être si heureux.

Tout en mangeant les mets simples mais savoureuxdonlse composait le repas, on ne j)arla (|iie de la noce ; et l'on calcula, et l'on supputa, et quoique la question d'argent jetât çà et là quel(|ues nuages sur le ciel hleu, la gaieté des convives ne s'assomhril pas, car Victor leur lit entrevoir l'espérance d'une prochaine augmentation d'appointements. S'ils devaient rester, quchjue temps eneore, débiteurs du fabricant de meiihles et du tapissier, au bout d'une couple d'années ils s'acquitteraient facilement en faisant des économies.

Le jeune homme, pendant que son patron était à la Hoiirse, avait la permission de venir chez sa mère, mais il fallait, ajirès une heure el demie de. liberté, retourner à son bureau, et, en te moment surtout, il devait se garder d'une apparence même de négligence.

C'est pourquoi, après avoir murmuré encore quelques paroles à l'oreille de sa fiancée, et embrassé sa mère, il prit son chapeau cl s'él.mça légèrement dans la nu-.

Comme il était heureux! Comme il se frottait les mains, tandis que de ses lèvres s'écliappai(Mit dejoyeuse>o\rlamalions! Comme la vie lui soin iail !

Dans le bureau où il était employé il y avail beaucoup de commis, dont plus de la moitié touchaient dC'* appoinlemenis plus considérables que les siens. Il voyait donc moyen de gagner davantage, s'il pirvenail à se rendre digne de la bienveillance du

jtatron et du mailie clerc. Il y réussirait certainement |)ar un zèle constant une exactitude et ine ponctualité incessantes.

JI. Croothans se montrait rarement dans le bureau; aussi n'était-il pas tàcile de se faire distinguer parlui. Il se montrait d'ailleurs extrêmement froid avec ses commis, et ne leur parlait guère; cependant, deux jours auparavant, il avait fait venir Victor Leemans dans son cabinet, pour lui dire (|iie son ancienpatron, monsieur (Ireps, l'avait recommandé de nouveau à sa bienveillance. Puis il avait interrogé Victor sur sa famille, ses projets elscs ressourceselluiavaitadressé quel(|ues bonnes paroles d'encouragement.... Quelle promesse pour l'avenir!

Cette pensée lit éclore un joyeux sourire sur les lèvres du jeune homme, el il précipita sa marche. Il vil bien au cadran ilu clocher d'une église qu'il n'était pas encore l'heure de rentrer au bureau, mais il se disait qu'un excès de ponctualité ne pouvait pas lui faire de tort.

Lorsqu'il fularrivé aubureau,oùpersonne n'était encore rentré, un domestique vint l'avertir qu'il eût à se rendre au cabinet de monsieur Groothans.

— Monsieur sait donc que je suis déjà ici? demand i-t-il avec étonncment.

— Probablement, il m'a dit: allez chercher le commis qui vient d'arriver au bureau.

Victor se hàia de se rendre à l'appel de M. Croothans. H trouvason patron dansson cabinet, lesyeux fixés sur une lettre, et plongé dans ses réflexions. C'est seulement quand le jeune homme eut pris la liberté de s'annoncer à haute V(»ix (jue M. (iroo- Ihans releva la télé, el lui dit :

— Ah! c'est vous, monsieur Leemans? fort bien... A|)prochez. Voici un mandai de six mille Irancs que vous irez toucher à la Haiique Nationale. Prenez ce papier. Vous irez ensuite, sans perdre de temps, verser celle somme entre les mains de M. Deroeck, marchand de draps, rue llaule. 11 a la goutte, et ne peut quitter sa maison ; c'est un de mes meilleurs amis: remettez l'argent à lui-même, en mains propres el, autant que possible, sans(|irune autre personne de sa maison sache ce que vous venez faire chez lui. Voici une quittance qu'il signera. Je crois pouvoir complcr sur votre discrétion. Avez-vous bien compris mes intentions?

— Oui, monsieur, 1res bien compris.

— Lh bien, allez, remplissez votre message, el rapporle/-inoi la quittanee, toujours discrè'emenl.

Viclor, heureux et flallé de cetle iii;irque de confiance, quiita le bureau, el se dirigea à grande p,is vers la banque. Mais, au détour de la première rue, il se seiitil frajiper sur l'épaule, el une voix cria à son oreille:

UNE DETTE DE CŒUU

Madame Leemans et sou fils se levèrent... (Page 17.)

— Eh! Eh! Victor, où cours-tu ainsi à perdre haleine? Y a-t-il quelque part un incendie?

— Franz, mon ami, ne me reliens pas, répondit le commis. J'ai une commission pressée à faire.

— Où vas-tu?

— A la Banque.

— Eh bien, je t'accompagne un bout de chemin; je sais faire d'aussi grandes enjambées que toi.

Ils continuèrent à marcher et échangèrent quelques mois sur la position actuelle de Victor et sur son prochain mariage.

Puis Franz Strooband reprit :

— On ne te voit plus nulle part, Victor; c'est comme si tu n'étais plus de ce monde. Hier au soir encore, au théâtre de la Monnaie, j'ai regardé dans tous les coins de la salle pour voir si je ne te découvrirais pas quelque part. J'étais si transporté par l'inexprimable talent de la chanteuse italienne, que j'éprouvais le besoin d'épancher mon admira-

tion. Te rappelles-tu comme nous discutions autrefois sur le mérite des artistes de la Monnaie? il y a bien longtemps de cela, mais je m'en souviens toujours avec plaisir.

— Il y a donc une chanteuse italienne au théâtre de la Monnaie?

— Comment, Victor, tu ne sais pas cela? La signora Fioruliso, une perle, belle comme un ange, et qui chante comme un rossignol. Elle ne donnera que quatre représentations avant son départ pour Londres. C'est aujourd'hui la seconde. Il faut venir voir et entendre la signora Fioraliso. Viens ce soir, tu seras bien heureux, et tu m'en remercieras.

Victor s'excusa en disant qu'il ne pouvait pas disposer de sa soirée, mais qu'il irait peut-être entendre celle merveille le lendemain, si la chose était possible. Cependant, il n'en était pas certain, car il ne voulait pas y aller seul, et il devait re-

i'oS

UNE DETTE DE CiKl H.

ijar.îer à la dépoiise, l'ari^cMil coulant si cher à gajin.T.

A l'aîiglc (l'iiiu» (les nii's ([u'ils traversèrent, Franz lui serra la main et lui souhaita le hoiijour, aprc'S l'avoir encore vivement eni,'aj;é à aller au tht-àtre île la .Moiinaif avant (|ue cette admirable cantatrice italienne quittât Bruxelles.

Victor avait bien d'autres cho>^es en tète (|ue le thé:\tre et les cantatrices italiennnes. 11 oublia inimédialement les lecoinniaiulalions de sou auii, et pressa le pas de telle sorte (ju'au bout de (pielques minutes il arriva à la Banque.

Devant le guichet où il avait à toucher le montant de son mandat, il y avait au moins di^ ou douze personnes, probablement aussi pressées (pie lui, car elles se poussaient tellement qu'il fallait veiller à ne |)as perdre son tour. Kl il arrivait constamment du monde.

Malgr(3 sa timidité naturelle, Victor poussa comme les autres, et résista avec force aux efforts de ceux qui voulaient le dépasser pour aborder le guichet. Son patron lui avait recommandé de se hâter, et le jeune homme avait à cœur de s'acquitter (idèlemenl de sa mission.

Son tour arriva entiu, et il reçut, en échange de son mandat, six billets de banque de mille francs chaque, ([u'il serra soigneusement dans son carnet.

Alors, délivré de son in(iuiétude, il se rendit à la rue Haute, et fut introduit par un domestique dans le cabinet de M. Deroeck. Il trouva ce dernier assis auprès d'une table, le pied enveloppé et étendu sur un escabeau.

— Vous venez de la part de M. Groolhans ? lui demanda le négociant.

— Oui, monsieur.

— Avez-vous de l'argenl pour moi?

— Six mille francs. Veuillez signer cette quittance, je vais vous re(nellre la somme.

— Ce chei' ami (jroolhans ! Portez-lui, je vous prie, mes sinci-res remercii uieuts.

M. Deroeck prit une plume et se disposa à signer, mais il entendit tout à coup une exclamalion douloureuse sortir de la poitiine du jeune homme, et il leva la tète en le regardant avec ('tonnemenl.

Celui-ci, pâle comme un uu)rt, comptait et recomptait >es billets de batique d'une main tremblante, secouait son carnet vide, cherchant dans toutes ses poches, balbutiant, haletant, et paraissant en proie à un accès de fièvre.

— Kh ! bien, eh bien, (ju'avez-vous? qiu^ vous est-il arrivé? demanda le marchaml de draps?

Mais Victor, comme s'il n'eut |)as entendu la question, continuait à manifesier, par des gesl"s animés, son agitation toujours croissante.

— l*arlez donc ! (|ue se passe-t-il ? répéta M. Deroeck.

— Mon Dieu, mon Dieu! s'écria Victor. Cinq mille... cin(| mille seulement... il Mian(|uc un billet de mille francs !

— Kt où lavez-vous laissé? perdu?

— Je n'en sais rien, umnsieur, on m'a positivement payé six mille francs ;\ la Ilaurpie.

— Ou vous aura donné un billet de moins.

— Oh ! non, non, je les ai comptés deux fois !

— Oui ; mais ce n'est pas la première fois (|u'il se trouve à la banque des voleurs à la lire qui en moins il'un clin-d'œil font disparaître un billet de banque sans que personne s'en aperçoive.

Victor recommença à fouiller dans ses poches avec la plus vive agitation, et à cherchei" par terre, tout autour du cabinet, comme un fou. A la tin il poussa un cri déchirant, et, levant les mains vers le ciel, il s'écria :

— 0 Dieu, ayez pitié de moi ! cpie faire, que faire ?

— Cette perte me met dans un cruel embarras, dit le marchand. J'avais besoin de foule celte somme de six mille francs; mais je prendrai néanmoins les cinq mille francs, et je vous en donnerai quittance.

— Que faire? (|ue faire? répéta Victor avec l'accent ilu désespoir.

— C'esl votre alTaire, lui répondit l'aulre. Il faut vous débrouiller avec votre patron Donnez-moi les ciiKj mille francs; voici votre (juiltance... Laissez-moi seul maintenant. J'ai un travail |>ressé à terminer.

Le pauvre Victor quitta la maison de M. Deroeck, et erra longtemps par les rues sans savoir où il allait. Tout tournait devant ses yeux; il chancelait comme un homme ivre. Mille francs perdus! Tout disparaissait devant celle pensée.

L'édilice de son avenir était renversé! tons ses rêves détruits.

— Que le bonheur de 1 homme dépend de peu de chose! Il y avait deux heures à peine qu'il voyait le ciel s'ouvrir devant lui; lavielui souriait comme une source d'inaltérable félicité : ses yeux lui représentaient dans un lointain brumeux, sa propre image assise à c(tlé d'une tendre mère et dune sœur chérie... IMus loin, une toute jeune femme qui lui présentait à baiser un petit enfant tout riant ipii Ini murmurait à l'oreille le nom si doux de père !

El niaiiitenanl le sort cruel avait soufflé sur tous ces beaux cliAleaux de cartes, ils gisaient là ruinés, anéantis!

Sans qu'il en eût conscience, ses jambes le ramenèrent h la I!an({ue devant le guichet où il avait vchangé S(m mandat. Tout ('tait lran(|uille et S(di-

UNE DETTE DE CŒUR

taire autourde lui; les bureaux paraissaient vides. Cependant un commis, dont l'attention avait été éveillée par ses gestes étranges, ouvrit le gnichet et lui demanda :

— Que cherchez-vous là? Avez-vous perdu (|uelque chose?

Victor, les larmes aux yeux, lui apprit le malheur qui lui était arrivé.

— Ah ! cela ne nous regarde pas, répondit le commis très froidement. Vous viendriez nous dire que nous vous avons donné trop, que nous ne vous écouterions pas davantage. N'avez-vous donc pas compté les billets qu'on vous a donnés?

— Si, si, très exactement.

— Eh bien, alors, pourquoi venez-vous chercher ici?

Et le guichet se réferma.

Victor sortit de la banque la tête basse et le cœur brisé et se traîna, à demi-mort de frayeur et de honte, vers la demeure de son patron; mais il sonna à la porte de la maison d'habitation, pour n'être pas obligé de passer par le bureau.

Lorsqu'il entra tout tremblant dans le cabinet, M. Groothans lui demanda :

— Ma commission est-el!e faite? M. Deroeck a-t-il été content?

— Ah! monsieur, ayez pitié d'un mallieureux garçon! répondit Victor d'une voix suppliante; si votre indulgence me manque, il n'y a plus d'espoir pour moi ..

— Que signifient ces étranges paroles? dit monsieur Groothans d'un ton sévère, et prévoyant déjà que sa commission n'avait pas été faite comme il convenait.

Victor raconta en peu de mots, mêlés de larmes et de prières, comment il avait perdu mille francs, et pourquoi il ne rapportait qu'une quittance de cinq mille. Il espérait que M. Groothans l'excuserait, il était prêt à rembourser les mille francs, pourvu qu'il eut un an pour s'acquitter. Chaque mois il en rembourserait une partie.

Lorsqu'il eut achevé son récit et répondu à quehjues questions de son patron, il resta tremblant et suppliant, attendant que M. Groothans prononçât sa sentence.

Le commerçant secoua la tête d'un air mécontent, le regarda dans le blanc des yeux, et lui dit très sévèrement :

— Je ne vous connais pas, monsieur; je ne vous ai admis chez moi que sur la recommandation de M. Greps. Je veux bien croire à votre probité, mais rien ne me dit que ma confiance soit fondée. Dans ce temps de dissipation et de mœurs légères, beaucoup déjeunes gens...

— Ayez pitié de moi, monsieur! Ah ! je suis un honnête homme !

— Soit ! je vous le répèle, je suis disposé à vous croire; mais, il y a un an à peine, un certain Ber- Ihold Loons, qui prétendait avoir perdu une somme de quatre mille francs à peu près de la même façon, m'a tenu le même langage. J'ai eu la faiblesse de le croire, et je lui donnai du temps... pour me rembourser, croyez-vous? non, pour me voler davantage... Pourquoi ce cri de désespoir? Je ne vous accuse pas... Ce Berlhold Loons, a fui hors du pays, et l'on a découvert plus tard qu'il avait dépensé mon argent avec des femmes de mauvaise vie.

— Grâce, monsieur, grâce ! gémit Victor. Je suis malheureux, mais le ciel m'est témoin que je préférerais mourir (|ue de m'approprier malhonnêtement un seul centime.

— Bon, bon, je vous crois; mais Berthold Loons disait aussi la même chose. Voici mes conditions : je vous donne trois jours pour me rapporter les mille francs. En attendant vous ne pouvez plus paraître dans les bureaux. Si vous me les rapportez, vous pouvez reprendre votre place. Si vous ne me les rapportez pas, je serai forcé de déposer une plainte en justice contre vous. Je ne veux pas être dupe une seconde fois.

— Monsieur, monsieur, vous me condamnez à la honte, à la mort ! s'écria Victor en se laissant tomber à genoux. Ma mère est pauvre; mille francs sont pour moi un trésor introuvable.

— Épargnez-moi ces gémissements, répliqua le patron inflexible. Vous avez mon dernier mot, il est irrévocable. Allez maintenant.

Mais le pauvre garçon, fou d'angoisse et de désespoir, se traîna sur ses genoux et levant vers M. Groothans ses mains suppliantes.

— Eh bien ! monsieur, sortirez-vous ! Dois-je appeler mes domestiques? demanda le négociant en étendant le bras vers le cordon de la sonnette.

Victor, frappé d'une terreur mortelle, se leva en poussant un cri et sortit de la maison en courant.

Il ne s'aperçut pas que les passants s'arrêtaient pour le regarder, ni que les gamins le montraient au doigt. Il tenait sa tête entre ses mains comme s'il avait reçu un coup douloureux sur le crâne ; il bégayait des mots sans suite et chancelait co.nme un homme ivre.

C'est seulement lorsque quelques bourgeois, pris de compassion, l'arrêtèrent au passage pour lui demander s'il était malade, et lui ofi'rir des secours, qu'il revint quelque peu à la conscience de lui-même et qu'il surmonta son désespoir, pour ne pas se donner plus longtemps en spectacle aux passants.

ilélas! qn'alUait-il faire maintenant? Comment détourner le calice d'amertume et de honte qui

IG

l'NE DETTE DE CŒUR.

s'oiïiait à s s lèvres ? Par quel moyen conjurer le sort affreux qui le menaçait, lui et sa famille?... Une plainte en justice ! Le procureur du roi, le tribunal, la romlamnalion, la prison ! Spectres horribles qui avaient pris possession de son cœur saijinant, qui le roii^toaient et l'écrasaient, ot le dt'chiraient fibre par libre 1 Lui, un dissipateur, un fripon, un voleur?... et sa mère, et sa sœur, et sa fiancée! ô Dieu! Tel était le désordre de son esprit que, lors(|u'il rentra dans la maison de sa mère, il raconta sans aucune précaiilion le malheur dont il venait d'être victime, (pioiiine la mère di- Christine fut encore présente.

Ce fut comme un coup de fondre pour madame Leemans. Elle tomba à la renverse sur une chaise en poussant un cri de désespoir, et demeura étendue, pAle et sans mouvement.

Claire, qui s'empressa autour de sa mère avec Victor et madame Verdonk, pour la rappeler à elle, remjilissait la chambre de ses cris et de ses gémissements.

Li' jeune homme sentit la cruelle imprudence qu'il avait commise. 11 était le seul homme dans la maison, et, si découraçré qu'il fut, il ne devait \)a< oublier les devoirs que sa position lui imposait.

Aussi, dès que sa mère fut revenue de son évanouissement, il essaya de la consoler en lui faisant envisager l'événement sous des couleurs moins sombres; mais la veuve désespérée versa un torrent de l.irmesamères, tandis que Claire ne cessait de gémir et de sangloter.

— Où chercher mille francs? Kn trois jours! Nous sommes perdus, anéantis, déshonorés. Hélas, hélas, la mort serait un bonheur pour nous. Nous, des trompeurs, des voleurs! Nous des voleurs, o Dieu!

Victor, touché par cette douleur extrême, prit Ifs mains de sa mère et lui dit d'un ton calme :

— Allons, ma chère mère, ne pleurez pas si fort : vos larmes me percent le cœur. Nous avons tort. Tout n'est pas perdu. Nous deviendrons pauvres pour quelque temps. Mais notre honneur, notre bonne renommée pont du moins être sauvée. Kcoulez-moi. Je vais trouver mon ami Slroobainl; s'il ne peut pas grand'chose par lui-même, il me géra du moins dt^ quelque secours. De là je cours chez mon anrien patron M. (ire|)s, puis chez mon parrair) le charpentier ; même, s'il le faut, .'i la fabrifjnc où feu mon père a travaillé. Je connais encore beaucoup d'autres personnes qui ont de l'arpent cl qui m'e^^timent. De celle façon, j'' (inirai bien par rassembler les mille francs, et je conserverai ma place dans le bureau de M. Croothans; alors, mère, nolic bonne répulalion restera sans tache. \\ n'y aura que du temps perdu pour Chris- I

tine et pour moi. Nous nous soumettrons avec résignation à la volonté de Dieu.

11 vit avec bonheur (jue le front de sa mère se rassérénait à ces paroles, et qu'un rayon d'espoir se rallumait dans ses yeux.

— Je cours, je vole, s'écria-til. C<msolez-vous et ne pleurez plus, avant de connaître le résultai de mes démarches... Mais à vous, madame Verdonk, à vous seule j'ai une secrète prière à adresser : que Christine ne sache rien de ce terrible événement ! Que personne ne lui en dise un mol. Peut-être sera-l-il possible de lui épargner ce couji fatal. Vous me le promettez? Eh bien, je cours, avec espoir et courage.

Le jeune homme était-il sincère? Croyait-il réellement à la réussite de ses elforls?... Ce fut du moins avec le sourire sur les lèvres et la confiance dans les yeux qu'il prit son chapeau et sortit de sa demeure.

Une demi-heure après, madame Leemans et sa fille étaient assises près de la table, dans la petite chambre derrière la boutique. Quelques bijoux de peu (le valeur étaient étalés devant elles : deux paires de boucles d'oreille en or, Irois bagues, un collier el une montre en argent. Elles ne pleuraient plus. L'espoir de voir Victor trouver le secours qui le sauverait, leur avait sans doute rendu un peu de courage, une autre raison encore les avait obliges décomprimer ou de cacher leurs larmes. A chaque instant il entrait dans la boutique des personnes (|ui demandaient à être servies, et il fallait bien user de dissimulation envers les femmes du voisinage (|ni n'eussent pas mampié, avec leur curiosité indiscrète, de chercher à savoir la cause de leur tristesse.

Hélas! elles étaient pourtant encore bien malheureuses, et leur cœur était serré d'une cruelle angoisse. Dans la supp(»sition (jue Victor ne réussirait qu'en partie dans ses di-marches, elles avaient tiré de la commode leurs modestes bijoux, même l'anneau de mariage de la mère, et pendant près d'une demi-heure elles avaient pesé, estimé el et calculé ce qu'ils pouvaient bien valoir, si elles les vendaient Mais a|)rès Ions leurs calculs, elles finirent |)ar recoimaiire, avec nnsou]iir de découragement, que le tout ensemble ne leur procurerait pas beaucoup plus de cent francs.

Elles venaient de remettre leurs bijoux dans le tiroir, et reliaient assises tristement devant la lable, comprimant avec peine les larmes qui leur venaient aux veux, lorsque Victor rentra avec un visaf,e souriant..

• — Eh bien, eh bien? demandèrent les deux femmes les yeux brillants d'espoir.

— Cel 1 va bien, mère, répoodil-il.

— Ah! Dieu soilloué! As-lutrouvélesmillefrancs?

UNE DETTE DE CŒUn.

— Pas encore tout à fait, mais demain sans aucun doute. J'ai toujours deux cents francs dans mon portefeuille.

— Et demain lu auras le reste?

— Où est madame Verdonk? demanda le jeune liomme avec inquiétude.

— Elle est retournée chez elle.

— Ciel! elle va parler de mon malheur à Christine.

— Non, elle a promis de se taire. Mais racontenous maintenant comment tu as réussi. Tu dois avoir de bonnes nouvelles, car lu semblés content.

— Oui, ma chère mère, j'ai bon espoir, je suis presque certain de pouvoir rembourser les mille francs demain. Alors je garde mon emploi chez M. Groolhans.

— Et qui viendra à Ion aide?

— Franz Strooband. 11 m'a déjà prêté deux cents francs dont il pouvait disposer. Il ira chercher demain les huit cents francs restants chez son oncle. Nous ne devons pas douter qu'il ne les obtienne, à ce qu'il dit; son oncle est riche et généreux... et Franz dût il même inventer quelque histoire et s'accuser lui-même de n'importe quelle étourderie, demain il me tirera d'embarras.

— Oh! le généreux jeune homme !

— Et ton parrain, et M Greps, que disaient-ils?

— Je ne suis pas allé chez eux ; c'était inutile.

— En effet, moins il y a de gens qui le savent... ■ — Maintenant, ma chère mère, dit Victor en se passant convulsivement la main surle front, maintenant je vous supplie de me laisser reposer un peu, j'ai la tête si fatiguée que j'en suis tout étourdi. Un peu de repos me fera du bien.

— Repose-loi, repose-toi, répondit madame Leemans. Je comprends que tu suis bien abattu après une pareille agitation ! N'en parlons plus aujourd'hui.

Le jeune homme recula sa chaise jusque contre la muraille, et s'y laissa tomber, la tête appuyée sur sa main comme quelqu'un qui veut dormir. Mais il était facile de voir, aux rides de son front et de ses joues, et aux contractions nerveuses de ses membres, qu'il était encore en proie à la plus vive agitation.

C'était bien naturel, d'ailleurs ; le pauvre garçon craignant de renouveler les mortelles inquiétudes de sa mère, avait menti en lui disant qu'il avait le ferme espoir d'être sauvé, car il était lui-même livré au plus profond désespoir. Toutes les personnes dont il était allé implorer le secours l'avaient éconduit par des paroles évasives, soit qu'elles ne fussent pas en mesure de lui rendre service, soit qu'elles ne voulussent pas lui prêter leur argent. Une ou deux d'entre elles avaient même paru douter de la probité de Victor.

Le jeune homme, consterné de celte supposition, avait bu jusqu'à la lie l'amer calice de l'humiliation et de la honte.

Un seul avait été généreux envers'.lui; son ami Strooband lui avait donné tout ce qui lui restait de ses menus plaisirs d'étudiant, et maintenant, il lui faudrait rester au moins trois semaines sans argent, ou faire des dettes. De son oncle il avait été à peine question, et encore était-ce pour assurer qu'il ne se laisserait toucher par aucune prière pour prêter ne fût-ce que cent francs.

Victor était donc en proie à une douleur inexprimable et à un découragement complet. Il envisageait avec terreur le sombre avenir qui s'ouvrait devant lui, non seulement son bonheur perdu, mais la prison et la honte comme le terme qui l'attendait.

Le cœur d'une mère est si clairvoyant! Madame Leemans commença bientôt à se douter que son fils lui avait caché la terrible vérité. Elle se tut néanmoins et dévora en silence les sanglots qui montaient de sa poitrine oppressée.

Claire aussi tenait fixé sur son frère son regard plein d'inquiétude et de compassion.

Ce pénible silence fut interrompu tout à coup par quelques coups frappés légèrement surle comptoir de la boutique.

— Claire, va voir, dit la mère. Il y a quelqu'un, c'est une dame; dépêche-toi.

Lajeune fille courut à la boutique. Il s'y trouvait, en effet, une dame d'une beauté remarquable, dans une très élégante toilette. Elle était accompagnée d'une jeune fille qui portait un petit sac de cuir, et qui avait l'air d'une femme de chambre.

— Que désirez-vous, madame? demanda Claire. Des rubans?

— Vous vous appelez Claire Leemans, n'est-il par vrai? demanda la dame.

— Pour vous servir, madame.

— Vous avez une mère... et un frère qui se nomme Victor?

— Oui. Madame désire-t-elle leur parler?

— Où sont-ils ?

— Là, dans la chambre, répondit Claire étonnée du ton étrange de ces questions.

Mais la dame, faisant signe à la suivante de l'attendre là, se dirigea tout droit vers la porte vitrée qu'elle ouvrit et entra dans la chambre avant que Claire eût le temps de prévenir sa mère. En voyant paraître cette riche étrangère, madame Leemans et son fils se levèrent pour la saluer.

La dame les regarda sans rien dire, avec son visage souriant.

— Qui avons-nous l'honneur de recevoir? balbutia la mère Leemans.

UNE DETTE DE C(KUR

— Je suis la si};nora Fioraliso; vous avez sans doute entendu parler de moi? répondit la clame.

— La célèbre chaiileiise du théâtre de la Monnaie? Oh! oh! s'écria Victor avec un accent d'admiration et de respect.

— (Juoi, vous ne me reconnaissez plus? s'écria la dame avec une nuance de tristesse.

Victor, sa mère et sa sceur secouèrent la tôle d'un mouvement simultané. Ils n'avaient jamais eu, pensaienl-ils, l'honneur de voir cette inconnue.

— Mon nom est Marie Fioraliso, reprit-elle. Savez-vous ce que signilie le mol italien Tioraliso? En français, hluet ou lleur de hié ; en llamand, Corebloem.

— 0 Dieu, est-il possible! Vous seriez Micke Corebloem! s'écria le jeune homme.

— Oui, Victor Leemans, répondit la jeune dame en lui j)renanl la main. Je suis reniant que vous avez sauvée de lafainine; je suis Micke Corebloem. Ah! voilà encore le poêle auprès du([uel j'ai réchaulTé mes membres raidis par le froid. Voilà la taille .^tir laquelle on m'a servi le repas (jui m'a rendu la force et la vie. Derrière celte porte était le lit on j'ai rêvé du ciel et de ses anges... Venez, mulame Leemans, laissez-moi vous rendre le baiser (|ui' vous avez donné de si bon cœur à la pauvre lille, lorsqu'elle est moulée en chemin de fer.

Elle se jeta au cou de la mère de Victor, el l'embrassa avec la plus tendre alfection.

.\ ce tableau, des larmes d'allendrissemcnl jaillirent de tous les yeux.

Lorsfjuc cette émotion fut un peu calmée, madame Leemans demanda :

— El votre mère vit-elle encore?

— Oui; elle habite près de Florence un petit bien de cainpat,'nf. File est contente, niais les voyages lui font du mal.

— Ft votre petit frère ?

— Il est resté avec elle, il est déjà Ibrl avancé dans son éducation musicale, et il deviendra, j'espère, un excellent artiste, el tout cela, c'est à vous que nous 1»; devons.

D'antrf s questions encore furent adressé<'S à la siicnora Fioraliso. Pour satisfaire la curiosité bien naturelle de ses interlocuteurs, elle prit un sièpe et dit :

— Asseyons-nous un momenl... Vous nous aviez donné les secours nécessaires pour nous rendre en France. Nous arrivâmes à Lille, chez mon oncle, (|ui comme vous le savez, était premier violon à l'orcheslre du Grand Théàlre. Le brave homme nous aida selon ses moyens. Je gajîiiai bient»')t ses bonnes grâces, et il lui pour moi comme un tendre père. C'est de lui (|iie j'appris la musique dès mon enfance, je devins assez forte

sur le piano, et mon oncle disait que j'avais une voix pleine de promesses. Trois ans plus lard nous parllmes |)our Paris, où mon oncle venait d'obtenir une place à l'orchestre de l'Opéra. Je suivis avec fruit les cours du Conservatoire, jusqu'au momenl où mon oncle m'emmena en Italie, où on lui odrait la place de chef d'orchestre du théàlic iVune petite ville. J'ap[)renais, j'étudiais et je travaillais du malin au soir. Oue vous diraisje de plus? Ma voix se dévelop|)a, et j'obtins en peu (h; temps la faveur du public. Le bon Dieu m'a comblée de ses grâces, el maintenant j'ai une grande renommée et je gagne de l'argent, beaufonp, beaucoup d'argent.

Ces derniers mois lirent une singulière impression sur madame Leemans, elle leva la télé el ouvrit la bouche comme si elle allait parler; mais un regard suj)plianl de Victor arrêta la parole sur ses lèvres.

— Ainsi, vraiment, vous ne me reconnaissiez pas? dit la jeune dame en soupirant. Vous aviez oublié Micke Corebloem? Je devais bien m'attondre à cela de la part de personnes si généreuses. Vous ne vous souvenez pas du bien que vous avez fait : c'est naturel. Mais moi je ne l'ai l»as oublié; je me souviens des anges de bonté qui ont sauvé de la faim el de la mort la pauvre mère et ses enfants abamlonnés; moi, du moins, je n'ai jamais méconnu an fond de mon cœur à qui lasignora Fioraliso, la cantatrice encensée, est redevable de son bonheur et de sa renommée et si j'ai consenti à promener ma « célébrité » hors de l'Italie, ce n'a été que dans l'espoir de vous revoir encore une fois.

Elle ne s'arrêta pointa l'ex[»ression de la reconnaissance de la mère Leemans et de Claire; mais elle contem|da un instant le jeum^ homme avec une allenlion mêlée de sur|)rise, en murmurant (ont bas :

— Mon rêve ne m'a point (rompéc. Son visage est le miroir île son noble cœur...

Puis, d'un ton de solennité :

— Monsieur Victor, êtes-vons libre?

— Libre? Comment l'ejilendez-vous, mademoiselle.

— Pjes-vous marié?

— Pas encore, hélas !

— Vous ne me cidirez peul-ôlre pas, mais à chaquiî progrès q«ie je faisais, à chaque nouvel hommage (pie je recevais, je pensais à vous. Ft je liduvais une récctmpense jilus douce dans la certitude (jue je serais un jour capable de vous payer la dette de .Micke Corebloem; si la rec(uinaissance est un senlimenltpie Ion penl comparer à l'amour, la générosité el la bienfaisance sont des germes d'nù l'amour nait facilenit nt... Victor, voulez-vous

UNE DETTE DE CŒUR

accepter ma main et partager ma fortune et ma renommée! J'assurerai le bonheur de votre mère et de votre sœur.

— Impossible, impossible ! soupira le jeune homme.

Cette réponse parut attrister la jeune femme. Elle regarda Victor d'un air de doux reproche, et elle allait lui demander les motifs de son refus, lorsqu'une jeune fille entra vivement dans la chambre sans faire attention à personne, et s'élança au cou du jeune homme, en s'écriant avec un accent plein d'angoisse :

— Victor, mon pauvre Victor, oh! ne pleurez pas, ne vous désespérez pas, Dieu viendra à notre aide.

— Vous le voyez, mademoiselle, dit le jeune Leemans. Il y a des liens si étroits et si purs qu'on ne peut les rompre. Mademoiselle Christine Verdonk, ma fiancée !

— Ah! ainsi soit-il, s'écria la jeune femme. Pourvu que je puisse espérer que vous serez heureux. Je le prévoyais, et je m'attendais même à vous trouver marié. Laissez-moi embrasser comme une amie la jeune fille que vous avez trouvée digne de vous.

Et, en effet, elle embrassa Christine Verdonk qui, stupéfaite et à moitié méfiante, se laissa serrer dans les bras de l'étrangère.

— Ecoutez, dit celle-ci, je suis obligée de vous quitter pour aujourd'hui. Mais attendez-moi au théâtre. Demain je pars avec mon oncle. Vous devez venir voir et entendre ce que, grâce à votre assistance, Micke Corebloem est devenue dans le monde des arts. Voici trois billets de spectacle. Vous viendrez, n'est-ce pas! Votre présence me sera plus précieuse que celle des lêtes couronnées. J'ai apporté aussi un cadeau, un petit souvenir pour mon sauveur. Veuillez l'accepter pour l'amour de moi. En achevant ces mots elle rentra dans la boutique et revint immédiatement avec un petit coffret de cuir. Elle posa cet objet sur la table en ■disant :

— Voilà mon cadeau pour monsieur Victor. N'ouvrez pas le coffret en ma présence, je vous en prie. Demain j'apporterai aussi quelques petits présents pour vous, madame Leemans, et pour vous, mademoiselle Claire, qui m'avez un jour confié votre plus belle poupée pour me consoler, et pour vous surtout, mademoiselle Chrisline. Ah ! vous m'êtes bien chère, car mon bienfaiteur vous aime, et le bonheur de sa vie repose sur vous... Maintenant, au revoir jusqu'à demain.

A ces mots elle s'éloigna précipitamment.

Tous la suivirent un moment des yeux avec stupeur; mais aussitôt ils ramenèrent leurs regards vers le coffret avec la plus vive curiosité.

Madame Leemans l'ouvrit et en tira une belle montre d'or avec une longue et lourde chaîne enrichie de brillants.

— Oh! le beau cadeau! Ah! mon Dieu! comme cela pèse! Du véritable or! cela vous éblouit, murmuraient les femmes en se passant la montre de main en main pour l'admirer à leur aise.

Le jeune homme, quoique souriant, paraissait plongé dans ses pensées et ne partageait pas tout à fait l'enthousiasme des autres.

— Mais, Victor, lui dit sa mère, pourquoi ne parais-tu pas content de ce magnifique présent'^ C'est un trésor. Si nous voulions le vendre, on nous en donnerait peut-èlre mille francs.

— Le vendre? Vendre le cadeau de Micke Corebloem! soupira-t-il tristemenl.

— Tenez, tenez, voici une lettre, dit Claire qui tenait le coffret d'une main et de l'autre tendait à son frère un petit papier plié.

Victor le déplia et lut, pendant que les femmes étaient suspendues à ses lèvres :

(( A mes bienfaiteurs,

» Micke Corebloem ne vous doit pas seulement la vie, mais aussi sa fortune et sa renommée. Elle ne sait comment le reconnaître. Acceptez, de sa main, une petite partie des fruits de votre bienfait. Si ce présent ne pouvait pas contribuer à votre bonheur, servez-vous en pour faire en mon nom, à d'autres malheureux, le même bien que vous avez fait à Micke Corebloem. »

Ils se regardèrent tous les uns les autres, comme pour se demander l'explication de cette énigme. La signora Fioraliso voulail-elle dire que si on n'acceptait pas la montre il faudrait l'employer en aumônes? C'était peu probable.

Victor prit le coffret des mains de sa sœur, l'examina avec attention, et leva un petit sachet de satin qui en cachait le fond... Tout à coup il pâlit, et quoiqu'un sourire éclairât son visage, il se mit à trembler de tous ses membres.

— Victor, Victor, mon pauvre fis, qu'as-tu? demanda la mère.

— Ah! grand Dieu! en croirai-je mes yeux, s'écria le jeune homme en tirant quelques papiers de la boîte. Voyez, voyez, un billet de mille francs!... et encore un, et encore, et encore! Dix! Dix mille francs!... Je les accepte de Micke Corebloem ; c'est ma délivrance, notre honneur, notre bonheur! Ma mère, ma sœur, maintenant nous sommes riches! Christine, ma chérie, nous nous marions immédiatement! tout de suite. Réjouissons-nous et rendons grâces à Dieu.

UNE DETTE DE C(Kl]U.

Il sauta au cou de sa mère, et pendant quelques minutes ce fut, parmi tous les porsonnagos de celle scène, un t'clianj,'e de baisers et un concert de joie.

Madame Leemans s'inlerrotn|ul la |tiemi('re et s'écria, dominant le bruit :

— Oh ! mes enfants. Le vieux |)rtivorlie dit bien vrai : un bienfait trouve toujours sa récompense! les dettes de cceur sont sacrées, et vous voyez qu'elles rapportent parfois de beaux intérêts. .Vil! riieiireux colfrol ! Dire qu'il coiiliont le bonheur de toute une famille !

— Nous sommes riches... riches! exclama le jeune homme. Chrislino, faites vite faire votre robe de noce! Lue vie nouvelle et brillante commence pour nous. Renfermez cet arjjent. Je prends un billet de bampie de mille francs. Je cours chez M. Groothans. Je ne veux pas (jue le soupçon plane sur moi une minute de |)lus. Je reviens tout de suite, libre, lier, heureux! Christine, allez appeler votre mère! Nous ferons une petite fêle, et nous boirons un verre de vin en l'honneur du bon ange que Dieu nous a envoyé... Oh! merci, merci, Micke Corebloem !... Dansez, sautez, soyez liaics jus(iu'à mon retour.

Et il sortit de la maison en courant.

CO.NCLLSln.N

Il n'y a pas longtemps je lencontrai un de mes amis qui faisait une quéle dans Druxelles au profit d'une pauvre veuve malade et de ses enfants. Il était heureux, car ses efforts avaient réussi et il espérait encore obtenir une sous(ri|)tion très considérable dans une maison située à l'autre extrémité de la ville.

N'ayant rien de mieux à faire ce jour-là, je l'accofiipagnai, et il me raconta en détail l'histoire d'un négociant «jui avait autrefois sauvé la vie à une pauvre fille, et l'avait aidée, |)ar ses bienfaits, j à tievonir une célèbre cantatrice. Il ne savait |)as j l'histoire jusqu'au bout, mai-> ce dont il était certain, c'est que le négociant avait pris la caiitalrice [tour commanditaire et (jue c'était à celle a^sociation qu'il d)'\ait sa rapide fortune.

Il me parla avec les plus grands éloges de la bienlaisancc du négociant, mais surtout de l'inépuisable générosité de sa mère et de sa femme, qui étaient enchantées chaque fois que l'on faisait

appel à leur aide pour soulager la misère ou les souffrances d'autrui. La sœur du négociant, qui était mariée avec un docteur, était connue dans son quartier comme la providence des pauvres : la charité était chez ces gens une vertu de famille.

Nous parlâmes encore de la louable prévoyance de la cantatrice qui, en plaçant son argent dans une maison de commerce honnête, s'assurait, avec une fortune sans cesse croissante, des garanties contre l'adversité à venir. Et nous déplorâmes l'imprudence de certains artistes (jui, après une vie (le (h'ssipation, après la perle de leur voix, tombent du luxe le plus effréné dans l'abîme de la misère.

Nous étions encore sur ce sujet lorsque mon ami me montra une grande maison en me disant :

— C'est là (jue nous devons aller pour notre quéle.

Nous sonnâmes, et je lus sur la plaque en caivre de la porte :

Victor LeeiiKins et Cie

Nous fûmes introduits par une servante dans une espèce de petit salon. Le négociant parut aussitôt le sourire sur les lèvres.

Tandis que mon ami lui exposait l'objet de sa visite, mon attention lut attirée par un tableau suspendu à la muraille. Je m'approchai, et le regardai avec curiosité. Cet objet m'inspira le désir de connaître entièrement l'histoire de .M. Leemans, et me donna môme l'idée de la raconter un Jour à mes amis sous des noms d'emprunt.

La toile en (|uestion représentait une campagne en hiver, avec de la neige et des arbres dépouillés. Sur le piemier plan, trois pauvres gens étaient assis : un»; mère avec ses deux enfants. A côté d'eux, deux jeunes gens qui avaient l'air de leur faire l'aumône; à l'arrière-plan, à demi noyé dans la brune empourprée |)ar le soleil couchant, un anue tenant sur ses genoux un livre ouvert, et sur la première page de ce livre, le génie céleste écrirait quebiue chose, sous ces mots en lettre d'or :

Débet Deus.

Et sous le tableau, on lisait en lettres d'or {dus grandes :

(Jui donnue aux pauvres pnHc à Dieu.

M N b ' I .H K DETTE l> b C (X II i«

Tais-toi, oii ! tais-toi!... (Page 2.)

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