L'EXPIATION
Il est des jours d'automne si sombres et si tristes, que la nature semble pleurer et attendre, avec une profonde désolation, le sommeil de l'hiver, comme si ce sommeil devait être sans fin. C'était un de ces jours mornes et sinistres.
Le vent hurlait à travers les branches dépouillées des taillis, et leur arrachait leurs dernières feuilles.
Une pluie fine, froide comme la glace, tombait sans interruption sur la terre et détrempait les chemins.
Malgré le vent et la tempête, un lugubre silence régnait dans les champs et dans les bois. On n'entendait que le sinistre croassement des corbeaux qui seuls semblaient se réjouir de la tristesse de
la nature, et baignaient avec volupté leurs ailes noires dans le vent et dans la pluie.
Et cependant, dans cette solitude, par ce temps affreux, une jeune femme s'avançait péniblement dans la fange d'un chemin de terre. Ses vêtements misérables sont collés à son corps, l'eau découle de sa tête et de ses épaules. Elle marche vite, sa poitrine halète; la sueur et la pluie se mêlent sur son front; elle semble chassée comme quelqu'un qui fuit un grand danger.
Qui peut donc être cette infortunée ?
Hélas ! elle est si maigre que son corps semble s'être fondu sous les tristes haillons qui la couvrent, et elle chancelle sur ses jambes en marchant péniblement dans la boue et l'eau, sans conscience
L'EXIMATIO.N.
de sa situation. Son visage est |>;Me et bN-ine; ses yeux, proloiuli'iiu'iil iMif()iicé.s dans i'orijile, sont ternes et vitreux; la soullVance et la douleur ont gravé deux rides profondes à côté de sa bouche.
Kt cependant, ce visage flétri atteste encoreune beauté dis|)arue.
Telle (juune Heur brûlée par le vent du nord, elle laisse encore deviner l'éclat et la vie d'autiefois. Ses yeux sont si doux, si languissants, si résignés; son regard est comme une continuelle prière implorant pitié et miséricorde.
Pauvre lillo, si jeune encore et, déjà brisée par la douleur, rose à peine épanouie et déjà dévorée par un ver rongeur! vieille et flétrie dés le printemps de ta vie; qu'as-tu donc fait pour que Dieu fasse peser si visiblement sa malédiction sur toi 1
Et la malheureuse poursuit sa course désespérée au milieu des ornières inondées; elle trébuche, s'enfonce et chancelle dans la fange, sans jeter sur le chemin son reganl égaré.
De temps en temps, elle semble sortir de son égarement, et jette les yeux, avec un inexprimable amour, avec angoisses, avec terreur j)arfois, sur un petit paquet qu'elle a caché sous son mouchoir, et qu'elle serre de ses deux bras contre son sein.
Alors, je ne sais quelle sainte expression illumine son visage; elle devient incllablcment belle d'énergie et de sentiment; son regard rayonne de fierté et décourage en s'élevant vers le ciel comme une rapide prière.
(jue porle-t-elle donc dont la vue seule fasse briller ce feu dans ses yeux ou en fasse couler de grosses larmes sendjlables à des perles étincelantes?
Ah ! l'inforlunée est mère! son enfant souffre... elle le sait... elle voit les joues de la pauvre créature se contracter... elle tremble et lève les yeux vers Dieu... Mais la physionomie de l'enlant se calme :
Il dort.
Elle baise ses petites lèvres froides, sourit, cache la tète de (l'enfant pour la prntéger contre la pluie, et [s'élance avec une notivrlle liàic dans le chemin.
l'eu de temps après, l'enfant cominenea à se plainilre, mais si doucement, si bas, fjuo sa mère seulf eilt pu l'entendre.
flonime si cette plainte eût été un cruel couji de fouet, elle pressa encore sa marche; mais les cris de l'enfant devinrent plus douloureux el lui déchirèrent le cœur de plus en plus.
Elle s'arrêta, regarda autour d'elle et courut au pied d'un chèno dont Ip feuillage plus robuste n'avait pas encore été emporté par le vent.
Là, elle tira l'enfant de dessous son mouchoir, étouffa ses cris sous ses baisers, et dit d'une voix navrée :
— Tais-loi, mon pauvre enfant, tais-toi ! cher innocent agnçau, tu es roide de froid; tiens, mets tes petits pieds dans mon sein ; tais-toi, oh ! taistoi!...
Et de sa douce baleine maternelle elle s'efl'orçait de rendre la vieel la chaleur aux membres engourdis de l'enfant.
Cependant celui-ci redoublait ses cris, et se lamentait en se déballant et en tendant d'un air sup|)liant vers sa mère ses pauvres petits bras amaigris.
Aux gémissements de l'enfant se mêlait un cri déchirant (jui lit tressaillir la jeune lille égarée, et donna à ses traits l'expression du désespoir et de la terreur :
— De la nonri'ilure ! de la nourriture ! s'écriat-elle avec désolation. Tu demandes de la nourriture? La faim déchire tes entrailles, la soif dessèche ta chère |)elile bouche ! 0 mon Dieu, ([ue faire !
Toute frissonnante et comme si la fièvre l'eût saisie, elle pressa son sein d'une main convulsive et dit en soupirant :
— f{ien, |)lus rien! Ah! peut-être une goutte encore ! viens, viens !
A ces mots, elle s'éloigna du chêne et s'enfonça à travers les taillis jus(|u'à un endroit où elle fût cachée par il'épaisses broussailles.
La pluie redoublait de violence; le vent sifflait pluslugiibrementà travers les sapins; les corbeaux croassaient joyeusement au milieu de la tempête...
Tous ces bruils sinistres rendaient plus triste encore la solitude de la nature en deuil ; et il régnait un si profond silence au-dessus de l'endroit où la mère s'était réfugiée, qu'on eût dit qu'elle avait disparu dans une tombe avec son enfant.
Mais bientôt l'infortunée sort de nouveau du taillis.
Lu torrent de larmes baigne ses joues, une pâleur mortelle couvre son visage; elle trenibb> el chancelle sur ses jambes. Elle jelte un regard d'inexprimable angoisse sur son enfant qui pleure, toiid)e à genoux par terre an pied de l'arbre, et lève les bras au ciel en s'ècriant :
— 0 mon Dieu, vous m'avez abandonnée ! FMus une seule goutte ! L'aiïreuse pensée ! Ah ! si mon sang avait remplacé le lait de la mère ! Ah ! je mérite mon sort; je courbe ma tète coupable sous la verge (|ui me frappe. Mais, Seigneur, exigez-vous donc la mort de mon innocent enfant, comme expiation lie ma faute? Le verrai-je mourir sous mes yeux éteints? (Mi ! non, non ! Si mes souffrancfîs ne sont pas assez horribles, je vous en supplie, faites-moi vider le calice jusqu'à la lie, el, s'il Ut faut, que votre foudre m'écrase au bord de la