ARGENT ET NOIÎI-ESSI
— F]nlrez(lonc, monsieur Stcenvliel. Lesl'etnriies seront bien heureuses d'apprendre cela.
— Je ne peux pas ; j'ai à peine le temps d'arriver au chemin de fer avant le départ du train pour ]]ruxelics.
— Mais il y a encore plusieurs départs, monsieur.
— Non, non, il ne fait [ias bon ici pour moi. Je pourrais encore changer de résolution. Adieu, adieu, jus([u'à la prochaine occasion !
Kl, sans se retourner vers le vieillard, il suivit en toute bâte le chemin de terre qui passait devant la maison.
IMus de huit jours s'étaient écoulés depuis que le baron d Overburg avait écrit à son oncle le marquis de la Chesnaie, et aucune réponse ne lui était encore parvenue.
Cela le mit dans un grand embarras. 11 commençait à croire que c'était par mécontentement que le marquis le faisait attendre si longtemps, et à craindre que la réponse tant retardée ne fût un refus. D'ailleurs, le baron avait invité ([uelquesuns de ses plus proches parents à un dîner où il se proposait de leur présenter le (ils de M. Steenvliet comme le futur époux de sa fille.
Ce diner devait avoir lieu dans quatre jours. Faute d'une réponse apfirobative de son oncle, le baron ne pouvait pas prendre sur lui d'annoncer ces fiançailles, car, dans sa lettre au marquis il avait promis de la façon la plus formelle de garder secret ce projet d'union jusqu'à ce qu'il eût obtenu son consentement.
L'entrepreneur aussi montrait de l'impatience et de la méfiance à cause du longsilence du marquis; mais M. d'Overburg le rassura plus ou moins en lui disant que son oncle était un homme bizarre, qui ne pouvait jamais se décider h prendre un parti avant d'y avoir réfléchi d'abord pendant toute une semaine.
Quant au dîner au château, il était trop tard pour l'ajourner ou le contremander. Si la réponse du marquis n'arrivait pas avant le jour fixé, on ne parlerait pas encore du maiiage; dans ce cas, cette réunion ne serait pas autre chose qu'un moyen de faire connaissance — et même ce serait peut-être là une circonstance favorable, attendu que plus tard l'annonce difinilive du mariage surprendrait moins les parents de M. d'Overburg et leur paraîtrait moins extraordinaire.
Lorsque l'entrepreneur causait de ces choses avec son fils, Herman continuait à montrer la même bonne volonté, mais aussi la même indifférence. M. Steenvliet se figurait que celte froideur
était en grande partie simulée; car, sans cela, comment expliquer que, depuis qu'il était question de celte union, la conduite du jeune homme se fût si profondément modifiée? En eiïel, pendant la dernière semaine écoulée, llerman n'était allé que trois fois au cinb; et encore ne s'y était-il rendu que sur l'invitation de son père. Et chaque fois il était rentré au logis la tête fraîche et l'esprit parfaitement dispos. Les autres soirées il les avait passées dans sa chambre à lire ou â dessiner, chose qui ne lui était plus arrivée depuis bien longtemps.
M. Steenvliet ne pouvait donc pas douter qu'Herman ne songeât continuellement à la charmante et noble fiancée que lui donnait ce projet d'union. Ce n'était (ju'un vif et profond sentiment d'amour qui se développait dans le cœur du jeune homme, et qu'il cherchait à cachei' aux autres et â lui même.
Cette espérance, cette conviction, pour parler plus exactement, réjouissait d'autant plus l'entrepreneur, qu'il croyait pouvoir considérer la douceur, la soumision d'Herman à son égard, comme une marque de reconnaissance pour le brillant mariage que M. Steenvliet allait lui permettre de contracter, au prix des plus grands sacrifices. Dans l'intervalle, Herman était retourné une fois dans la maison de Jean Woulers. Il avait eu envie plutôt de revoir les lieux où s'était passée son enfance, et qui lui rappelaient des souvenirs si chers à son cœur. Herman choisit pour sa seconde visite un dimanche après-midi, afin de rencontrer le vieux charpentier au logis.
Il fut re(;u par le vieillard, par Lina et par sa mère avec une .cordialité et une amabilité qui n'avaient rien de contraint. La joie de ces gens simples lut grande, lorsqu'ils apprirent de sa bouche que, depuis sa dernière visite, il ne s'était pas seulement abstenu d'aller à l'Aigle cVor, mais qu'il n'avait pas une seule fois pris assez de vin pour être plus animé que d'habitude.
C'était à eux, à leurs sages et bienveillants conseils, qu'il devait ce bonheur, oui, ce bonheur inappréciable, car c'était maintenant seulement qu'il vivait en paix avec sa conscience, qu'il avait l'esprit calme, le cœur content, et que l'avenir lui souriait de nouveau...
Quoi qu'il pût lui advenir par la suite, il n'oublierait jamais ce bienfait... Ils étaient pauvres; l'argent avait pour lui peu de valeur. Il pouvait dissiper des milliers de francs pour satisfaire une fantaisie; mais il n'osait pas leur oiTrir de l'argent, car il pensait là-dessus comme maître Wouters, et il craignait que, si l'argent s'en mêlait, il ne vînt diminuer leur estime réciproque, et fiétrir peut-être, ou du moins altérer dans sa pureté, leur amitié désintéressée. Consé(iuemmenl, quoiqu'il fût tout dispos à leur donner de l'or, beaucoup
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Anr.ENT ET NOBLESSE.
d'or nu'in»', jioiir les rcromiiciiscr, il leur drclara que, lie >on pro()re iiiouvoinent, il ne leur forait jamais une {tareille offre.
Celle inanii-re de voir |.liil Iflleineiil à riiimni-h* ouvrier, qu'il avait les yeux liuniidesde larmes en serrant la main du jeune liouiiue, et (|u'il le remercia avec ellusion de ses hons senliment> à leur é^jaid ; car vraiment, s'il avait osé leur ollrir de l'argent, ne l'ùl-ce qu'une simple pièce d'or, il l'aurait prié, ou plutôt il lui aurait enjoint de passer désormais devant la porte de riuiinble maisonnette.
Ils étaient donc enchantés l'un de l'autre, et se remirent à parler du temps j)assé, lorsqu'ils demeuraient tous à Ruysbroeik, sauf le i;rand-pére, et qu'llerman et Lina étaient d'inséparables com|ia- •;nons de jeu. En évoquant ces souvenirs, tantôt ils riaientet battaient iraiement des mains, lanlôl leurs yeux se mouillaient de douces larmes d'émotion, llerman se sentait comme emporté dans un monde enchanté. 11 redevenait enlant, courait à la ronde, encore mal allermi sur ses petites jambes, et tenant la petite Caroline par la main, au milieu d'une nature aimable et riante, avec un soleil |dus chaud, un air plus doux, des Heurs plus odorantes, et où les siurces du bonheur et de la force n'étaient pas l'argent, mais la pureté de l'âme, la bonté du cœur et l'amour du prochain.
11 resta pour |)ren(lre le calé de l'après-midi avec ses amis pauvres, mais nobles à ses yeux; il mangea encore avec le même plaisir des tartines de pain de seigle, et parla, à cette occasion, de sa bonne mère, avec un si vif regret et une tentlresse si touchante et si comumnicative, (|ue ses auditeurs avaient toutes les peines du monde à se retenir de pleurer.
Puis il parla de son fulur mariage, et répondit aux questions de Lina et de sa mère que sa fiancée, quoi'iue lille dune baronne, était une jeune fille simple, alfable et intelligente. A la vérité, elle n'avait pas des joues fleuries comme une personne dont le sang est tonifié par le soleil, le grand air et le travail des ebamps: mais elle était bien faite, di>linguée, élégante, pleine de charme dans son langage. Il n'éprouvait pas pour elle une inclination particulière ; mais comme son père y tenait si fort et que, d'ailleurs, ce mariage le leliendrait probablement, lui llerman, de retomber dans cette vie de dis>i|>ation dont il avait liorr(;ur aujourd'hui comme d'une chose vile et méprisable, il accepterait cette union disproportionnée, quoiqu'il n'espéràl pas y trouver une vie agréable.
Lina et ses parents s'eiïorrèrenl de le consoler et de l'encourager. iJ'après leiirseniiuicnl, son inquiétude était sans amun foiideinenl. (vuiiment pouvait-il craindre de n'être pas heureux ave»; une
liancée noble et riche qu'il dépeignait lui-méiiie ctmime aimable, douce et distinguée. Et (|uaiit à l'amour, il viendrait insensiblement, de lui-même.
Là-dessus, llerniaii avait secoué la léleet poussi* un itrofond soupir, sans répondre un mot.
Ils se levèrenlde table. .Jean Wouters voulut montrer à llerman le verger et le potager. On se promena pendant (luelques temps dans les sentiers du petit jardin, on cueillit çà et là une Heur, qui rappela naturellement aux deux jeunes gens les doux souvenirs de leur heureuse enfaïue, on causa, "n rit, joyeusement et naïvement, jusqu'à l'heure où les approches du soir firent senlir à llerman que sa visite avait assez duré. 11 se leva et annonça (|u'il allait retourner à Ilruxelle-.
— Quand pouvons-nous espérer que .M. liurluan nous honorera dune nouvelle visite ? demanda Lina eu lui adressant un regard >uiipliant.
— Ah! répomlit-il, un pareil après-dîner d'intime et amicale causerie a plus de piix pour moi (|ue toutes les létes et les plaisirs coûteux du soidisant grand monde. Vous revoir, bonnes gens, pouvoir passer de temps en temps quelques instants en votre réconfortante compagnie, cela seul, j'en suis convaincu, me donnerait la force de ne pas retomber dans les excès de ma vie désespérée; mais je n'ose vraiment pas vous demander la permission...
— Vous serez toujours le très bien venu chez nous, monsieur, dit le charpentier.
— Votre visite nous honorera et nous fera plaisir, ajouta la veuve.
— JN'oubliez pas, monsieur Steenvlief, que vous m'avez sauvé la vie, et que nous vous devons, pour cela seul, une recoiinaissauc» éternelle, dit la jeune (ille d'un ton très sérieux.
— Soit, Lina, répondit le jeune homme avec un doux sourire. Et maintenant, vous voulez, à votre tour, sauver mon àine, n'est-ce pas? Ne secouez pas la tète, je devine votre généreuse intention. Si vous atteignez votre but, lequel de nous deux devra le plus à l'autre / Allons, allons, il vaut mieux ne pas discuter là-dessus. Ilonjour, au revoir!
llerman reprit, les pas et le cœur légers, le chemin de teire (|iii conduit à Lotli. H se frottait les mains, murmurail des jdirases joyeuses; il avait devant les yeux les images de Jean Wouters et de sa (ille, mais surtout limage de Lina qui le pré' cédait en lui souriant.
Cela ramena à la lin à faire celte rétiexioti, qu'il était né bien certainement pour la vie simple et tranquille de la campagne. El maintenant il allait se marier avec une jeune lille noble <|iii ne chercherait son bonheur que dans une \ie de luxe. Ce n'était pas l'amour «jui le- avait pousst-s luii vers
AUGENT ET NOBLESSE.
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11 sentit que quelqu'un lui frappait sur l'épaulo. (Page 37. j
l'aulre; elle ne lui apportait rien que ses quartiers de noblesse ; lui, pas autre chose que les richesses paternelles... Pour d'autres, une pareille union était peut-être désirable; mais pour- lui, il n'y paraissait destiné ni par la volonté de Dieu, ni par sa nature intime. Mais quoi (|u'il en fût, il avait promis à son père d'accepter la main de Clémence de bonne volonté, et il voulait tenir sa promesse. D'ailleurs, c'était encore le mieux qu'il eût à faire, car sans cela sa triste vie devenait encore inutile et sans but comme auparavant.
Ces pensées occupèrent son esprit jusqu'au moment où il descendit du train à Bruxelles, et où il se disposait à rentrer en ville.
Mais alors il sentit tout à coup que quelqu'un lui frappait sur l'épaule. Il se retourna et vit un homme d'une forte corpulence, avec des joues rouges et bouffies, portant une blouse bleue et une casquette en peau de loutre. C'était Pierre Mol,
l'aubergiste de VAiijle iVor, qui lui prit familièrement la main en lui disant :
— Ah! ah! c'est vous, monsieur Herman. Bien le bonjour. Que diable, vous avez une mine excellente; êtes-vous tout à fait guéri?
— Guéri? répéta le jeune homme avec étonnement. Dieu soit loué, je n'ai pas été malade, maître Mol. Pourquoi me demandez-vous cela?
— Mais, parce que vous n'avez pas assisté à la fête de mercredi dernier. On vous a attendu si longtemps! Notre Isabelle aurait bien pleuré de ne pas vous voir... C'a été vraiment un banquet royal. Mais à cause de votre absence on ne s'est pas trop amusé. Je m'en suis bien aperçu à ma cave : on n'a pas bu seulement une bouteille de Champagne par télé, et à dix heures tout le monde élait déjcà parti. C'est vous, monsieur Herman, qui êtes le grand boute-en-train, et quand vous n'êtes pas là, cela ne va pas du tout... Deux jours après,
ARGENT ET NOBLESSE
M. Dalster nous a dit (|iif vous élie/ inalaiie el qu'on ne vous avait pas encore vu au cluh. Nolie L^oc idie ne rosse pas de inaiclier la têle Lasse, tl noire Isabelle pleure (|u:ind elle est seule. Oui, vous comprenez cela, n'est-ce pas? La pauvre (ille vous est si attachée, si dévouée, que pcuilanl des journées entières elles ne pense qu'à vous.
— .\ moi'.' s'éoria le jeune homme slupélail et quehjue peu indijjné. Isabelle pense à moi? Je voudrais bien savoir pour(|uoi.
— .MIons, allons, fine mouche, répondit Pierre Mol en riant, ne laites donc pas l'innocent. Vous savez parfaitement que noirÈ Isabelle n'est heureuse que lorsqu'elle vous voit.
— .Moi? irrommela Ilerman, je n'en sais rien du fout.
L'auberi;iste pencha sa tète sur l'épaule d'IIerman et lui souilla à l'oreille :
— Avez-vous donc déjà oublié ce que vous disiez à Isabelle? Vous lui avez avoué que vous ne pouviez la re.^arder sans (jue votre cœur se mit à battre... El naturellement la pauvre enfant a fini par ratfoier tout à fait de vous.
— Ah ça, maître .Mol, interrompit lierman sans chercher à dissimuler sa mauvaise humeur, je vous prie de ne pas m'ennuyer davaidage avec vos ridicules bavardaj;es. Je ne sais qu'une chose, c'est (lue vos deux lilles — Léocadie aussi bien (ju'Isabelle, — nous flattent et excitent notre amour-|)ro|ire pour nous en},'ager ;i boire à l'envi el à dé|)enser le plus d'arpent possible. Tout ce que j'ai consommé ou cassé chez vous, je l'ai payé; par conséquent nous sommes absolument ipiilles. Passez donc votre chemin el laisst'z-moi Iranrjuille.
Pierre .Mol retint le jeune homme par le bras; Ilerman, de crainte d'ameufer les curieux, ne voulut pas employer la vi(d(iice pour se débarrasser de cet importun personnage.
— .Mais, monsieur Ilerjnan, consolez-moi donc un peu, je vous en prie, dit l'auberpiste d'un ton obsé(|uieux. .\vanl-hier, le chevalier Van Beverliof est venu chez nous. 11 nous a (ail beaucoup de peine à tous en nous affirmant que vous ne viendriez plus jamais à VMifh' (for ! Ce n'était qu'une [daisanterie, il nous a trompés, n'est-ce pa>?
— Je n'ai jamais rien dit df pareil, répondit Ilerman, mais j'entends être enliéiement libre de mes acticms, el je n'ai de com|ite à en rendre à personne.
— Ah! monsieur, je vous en prie, ayez pitié de moi el de mes enfants ! Si vous ne venez plus chez nous,jt' i-uis tout à fait perdu. Ces nobles jeunes gens, vos an)is, cesseront également de ver.'r, el ainsi tout le vin donl j'ai rempli ma cave me restera [tour rom|ite. Soyez généreux, monsieur, promellt /-;noi de venir encore dans mon auberge.
— Kli bien, oui, si j'en ai l'occasion. Adieu ! grommela Ilerman, en s'éloignanl en toute bâte.
Il sauta dans utn> voiture de place el ordonna au cocher de le conduire rue de la Loi.
Chemin faisant il réiléchit aux étranges paroles de Pierre .Mol. Isabelle éprouverait pour lui une inclination particulière, el même, pour employer le mol propre, un véritable amour? Hue pouvait signifier ce mot-là dans la bouche déjeunes filles qui adressaient en même temps leurs sourires à vingt jeunes gens didérents, comme un appàl pour les décid(M" à s'amuser et à dépenser de l'argent? Si jamais il avait dit à Isabelle, même en plaisantant, (|uelr|ue chose qui fut de nature à lui donner le ridicule espoir d'étie distinguée par lui, la sympathie de la jeune fille se comprendrait. Mais il ne lui avait jamais lien dit de pareil. Ce n'était donc encore qu'un prétexte inventé par le rusé père Mol pour daller la vanité du jeune homme, et le ramener ainsi à l'Aigle d'or. .Mais celle ruse ne pouvait pas réussir; si, précédemment, il n'avait ressenti ni sym|)athie ni estime pour les filles intéressées de l'aubergiste, mainienant que ses yeux s'étaient ouverts, il n'avait plus pour elles que de l'aversion et du mépris.
— L'amour, pensait-il, est bien certainement l'effluve (|ui s'exhale d'une Ame encore pure ; une attraction inconsciente, une abnégation candide et désintéressée; mais il y a, auprès du cœur de l'homme, un démon jaloux poui' ternir la pureté de cette llamine ou pour rétoulfer loul à fait : l'or, l'idole matérielle, qui fausse et corrompt tout.
La voilure, en s'arrétanl rue de la Loi, coupa court à ces rêveries. Les becs de gaz élaienl déjà en partie allumés.
Il paya le cocher el entra sous la porte cochère. Le domestique de ,M. Sleenvliet, Jacques, vint à sa rencontre et lui annonça (pie son père désirait lui parler.
Lorsqu'il fut entré dans le cabinet, M. Sleenvliet lui dit :
— Ilerman, j'ai reçu des nouvelles de .Monaco. M. d'Overburg est venu et m'a montré la lettre.
— lit le marcjuis de la Chesnaie consent-il à mon mariage, mon père?
— Oui ; mais comment celle aiïaire se Icrminerat-elle? voilà la (|ut'stioii. Le marquis doit être un homme hardi autant qu'orgueilleux pour oser donner une semblable réponse; mais en tout cas ce< n'est pas la faute du baron d'Overburg, qui en est encore plus allligé (pie moi.
— Affligé? Les nouvelles sont-elles donc mauvaises?
— Pas préciiémenl mauvaises, Ilerman, mais elles ne sont pas comme je les aurais souhaitées. .\sseyez-vous là, je vais vous exj)li(|uer la chose.
ARGENT ET NOBLESSE
Le marquis écrit que le projet d'une pareille mésalliance, — il dit « mésalliance » ! — l'alflige au plus haut point; mais que comme Clc'mence pense que ce mariage la rendra heureuse, et que, d'autre part, il en reconnaît lui-même la nécessité, il est prêt à y donner son consentement, dès qu'il se sera personnellement convaincu que tout ce que son neveu le baron lui a écrit à ce sujet n'est ni mal fondé ni exagéré. A cet effet il viendra lui-même à Bruxelles... dans trois semaines! Car bien que sa santé soit beaucoup meilleure maintenant, le médecin de Monaco le menace d'une inévitable rechute, si, pendant près d'un mois encore, il ne continue pas à prendre des bains chauds d'eau de mer. Le marquis défend strictement à son neveu, et sur un ton d'autorité qu'il suppose irrésistible, de faire ou de décider rien concernant ce mariage avant qu'il soit venu en personne donner son consentement. Ainsi, encore un mois de délai assurément. Comment trouvez-vous cela, Herman?
— Eh bien, pour vous dire la vérité, mon père, répondit le jeune homme, je trouve cela une circonstance heureuse.
— Comment une circonstance heureuse?
— C'est naturel, mon père; on ne passe pas sans hésitation de la vie libre déjeune homme dans la chaîne indissoluble du mariage. Ce mois de répit me permettra de m'habituer à l'idée de mon nouvel état.
— Vous n'espérez ou vous ne désirez pas cependant que votre mariage échoue?
— Oh! non, pas cela, mon père.
— Du reste, cela y ferait peu de chose. Je me suis mis fermement dans la tète que vous deviendrez l'époux de mademoiselle Clémence... Et cela se passera comme ça, malgré le i.ionde entier. J'ai votre parole, et, quant aux autres, je les tiens tous dans ma main grâce à mon argent.
— Ne vous fâchez pas, mon père; puisque le marquis écrit qu'il consentira...
— Oui, mais cette méfiance et ces délais m'humilient et ni'énervenl. M. de la Chesnaie veut probablement prendre d'abord des informations pour s'assurer que ma fortune n'est pas une illusion. Eh bien soit, qu'il vienne!... Ah! oui, j'oublie de vous parler du dîner qui a lieu au château aprèsdemain. Pour obéir au vœu, ou plutôt à l'ordre du marquis, nous sommes convenus qu'à cette fête il ne sera pas encore fait allusion au mariage projeté. Vous y verrez votre fiancée et vous ferez plus ample connaissance en causant avec elle; mais vous devez également éviter tous les deux de parler de mariage. Aurez-vous bien assez d'empire sur vous-mêmes?...
— Oh! rien de plus facile, mon père.
— Eh bien, alors c'est parfait. Mais je veux vous donner encore un autre conseil. Cette entrevue
peut avoir des conséquences graves. Vous devez tâcher de produire une impression favorable sur Clémence et sur ses nobles parents. Quoi qu'on en dise, c'est d'après son plumage (ju'om juge l'oiseau. Apportez le plus grand soin à votre toilette, et n'épargnez pas l'argent.
— Mais, mon père, répondit Hermann, j'ai ma toilette noire de cérémonie toute neuve, je n'ai pas besoin d'autre chose.
— Vous ferez du moins friser vos cheveux?
— Naturellement, mon père.
— Il y a quelques mois, Herman, j'ai remarqué au doigl du baron d'Alterre un diamant qui brillait et jetait des étincelles comme un charbon ardent. J'ai acheté une bague comme celle-là. Elle est un peu grande pour votre doigt, mais vous irez chez le bijoutier, et la ferez rétrécir. Ce diamant attirera tous les regards.
— Vous voulez, mon père, que je mette cette bague?
— Oui, elle attestera notre richesse.
— En cela il faut pourtant que je résiste à votre désir, mon père. Que des personnes âgées portent de pareils joyaux, c'est peut-être une habitude dans la haute noblesse. Mais ce que je sais fort bien, c'est que cela ne sied pas aux jeunes gens. D'ailleurs, si mademoiselle Clémence et les autres attendent après cela pour me témoigner de la sympathie ou lie l'estime...
— Cela suffit : assez là-dessus; je porterai moimême la bague à mon doigt, ça fait qu'on la verra tout de même... Dites donc, Herman, si nous attelions nos quatre chevaux à la voiture, cela ferait joliment de l'effet là-bas !
— Mais, mon père, les nobles convives de M. le baron ne viendront qu'avec deux chevaux tout au plus. Le luxe de notre train les blesserait profondément.
— Eh bien, quel mal y aurait-il là-dedans?
— Ce n'est pas le moyen de se faire accueillir favorablement, mon père.
— En effet, vous avez peut-être raison. Je renonce à mon idée. Ce n'est pas pour moi que je veux convaincre tout le monde de notre richesse. Au fond, je me moque pas mal de ce que les gens pensent de moi; mais c'est pour vous, mon cher Herman, pour votre bonheur... Pour finir, encore une recommandation. Le baron me fait comprendre chaque fois que son fils Alfred n'est pas très porté pour votre mariage. Pourquoi n'essayez-vous pas de vaincre cette résistance? Voici le soir : allez au club, vous y trouverez Alfred, car les membres se réunissent aujourd'hui pour délibérer sur les courses de chevaux de cet été.
— Je n'en ai pas grande envie, mon père.
— Pourquoi?
AIICKNT ET NOin.ESSE.
— F'arce (jue M. Alfred, depuis (|ue son père lui a parlé de mon inaria|;e, est \isilileiiieiit eiiibarrasse fii ma présence, el (ju'il iirévile.
j — bail ! bah ! c'esl probiililemeiil une sup[>osi-
Uon sans fondement, l'ailes-moi ce plaisir, allez a I t'Iiili.
— Kli bien, soil! J'v iiiaiii;erai quebjue clio^e. A tmtùl, mon père, lar je n'y resterai pas lard.
Kt le jeune lioiiiiue .-orlil du cabiiu'l, après avilir revu une t ordiale el vii;oureuse poijrnée de main en récompense de son bon vouloir.
Le jour lixé |)our le illner au chi'iteau i tait enlin venu.
Le temps ne paraissait j;uère favoriser celle lète, car tandis que tout le monde an château était ocrupé, — les valets et les servantes à la cuisine, les jeunes filles à leur toilellc — la pinie tombait dru au dehors. On était à la fin du mois de mai; après quelques jours des premières chaleurs de Télé, le ciel s'était crjuvert et charma* d'éb'ttiicilé, et depuis l'aube, de ijros nuai;es d'un noir menaçant passaient, sii;nalant leur passaije par des roulements de tonnerre on par des averses.
Vers cinq heures de l'après-midi, le binon dlKerburi.' se tenait avec sa lemme, son fils .\lfred el ses cinq filles, -- parmi lesi|uelles il y en avait deux presque encore enfants, — dans un salon du ehàteau, prêts a recevoir leurs invités.
Trois de ceux-ci étaient déjà présents : le chevalier de Sainlenoy, le con)te de Ëlsdorpet la douairièi'e Var» Lanizenhove ; les deux derniers si vieux, si maifîres et si ridés, qu'en addilionnant leurs âges ils ne devaient pas compter moins d'un siècle et demi. Cej)endanl, maljjré leur taille au-dessus de la moyenne, ils manhaienl la tète droite. Il y avait dans leurs paroles et dans leurs gestes quelque chose de solennel, et lors même qu'on les eut revêtus d'une défroque de mendiants, encore leur rei;ard ferme et f\rr et la di.i;iiilt' hautaine de leur aliitude les aurait lait reconnaître pour (\i^s gens de hante naissance.
(jiiant an chevalier de Sainlenoy, il était impossible de deviner son àj,'e. l'ent-élre porlait-il le poids de douze lustres; mais sa chevelure était noire, f:ràreanx inventions de la chimie moderne, el peut-être comprenait-il, connue certaini's it-mmes, r.'iri i\r se donner les apparences d'une interminable jeunesse. Cet homme n'avait jamais été marié; il avait laissé échapper toutes les occasions, si avantageuses qu'elles fussent, el fonte sa vie s'était passée à papillonner autour des femmes mariées el des jeunes filles. Aussi lui avail-cm donné le sobriquet de « voltigeur «.
Et il le méritait bien, ce sobriquet, car même ici, où chacun se tenait prêt avec une ceitaine gravité à recevoir les invités, le chevalier de Sainlenoy ne pouvait pa-; se tenir un moment tran(|uille. Il allait d'une dame à l'autre, s'inclinant jus(]u'à terre, même devant les petites filles, les accablant de fadeurs et de comfdiments banals, pirouettait comme un danseur sur ses talons, et s'arrélant devant les glaces pour s'admirer, la main sur la hanche gauche, comme s'il portait une épée.
Un valet en livrée bleu el rouge ouvrit la double porte du salon et annonça:
— Monsieur le marquis de Hoogbe !... Monsieur le baron Van .MoersbeKe !
Les genliUboriimes annoncés firent leur entrée, s'inclinèrent devant chacune des personnes présentes en murinniant les saluls d'usage, prirent place dans le cercle, el échangèrent (|uel(|ues paroles, avec leurs voisins. Ils étaient vieux et gris, et même l'un d'eux semblait |doyersous le fardeau des ans telleme il il était courbé.
Quelques instants plus tard le valet annonça le nom du chevalier Van Dievoorl.
Celui-ci ei.lra en riant, donna une poignée de main à chacun des nobles convives — qui visiblement ne s'y prêtaient qu'à contre-cdjur, — leur souhaita le bonjour d'une voix retentissante , frappa familièrement sur l'épaule du vieux marquis van KIsdorp, et félicita le chevalier de Sainlenoy de la noirceur de ses cheveux à un âge aussi respectable.
Ce gentilhomme peu p(di n'était |»as le bienvenu, cela se voyait du reste; mais il était un des plus proches |tarenls, très riche et célibataire. Il fallait donc lui faire bon visage et bon accueil, quoi(|ue l'on n'eût pour lui que fort peu d'estime; car dans la vie publique il faisait cause commune avec les ennemis de la noblesse, el se vantait d'appartenir au parti populaire on à la démocratie.
L'entrée du chevalier avait jeté comme un froid sur la noble assemblée. F'ersonne ne disait plus mol, cl tons semblaient pins ou moins embarrassés. .Mais comme d'ailleurs l'heure fixée élait déjà passée, ou commençait à regarder M. d'Overburg comme pour lui demander s'il n'étail pas encore temps de se mettn' à table.
— Messit'urs. dit le baron, j'attends encore deux invités de Hruxelles, M. Sleenvliet el son fils.
— M. Sleenvliet? Qui est-ce cela? murmurèrent les assistants, qui n'avaienl |ieul-êlre jamais entendu parler de l'entrepreneur ou qui feignaient de ne pas le connaître.
— C'est un très estimable bourgeois, reprit M. d'Overburg, riche de nombreux millions, et qui m'a rendu de grands services. Veuillez prendre un peu de patience, messieurs; ce retard m'étonne de
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sa pari. C'est un homme très exact, et je suis sûr que dans quelques instants il sera ici.
Les invités ne répondirent rien; mais il se mirent à parler entre eux à voix basse de parvenus assez mal élevés pour faire attendre des nobles, et de millions gagnés par des moyens suspects. Le chevalier de Saintenoy, qui connaissait mieux i\l. Steenvliet qu'il n'avait voulu en convenir d'abord, dit même à l'oreille de la douairière que l'entrepreneur millionnaire avait commencé par être un simple ouvrier, un maçon. Cette révélation, répandue secrètement parmi les nobles convives, provoqua de leur part un murmure d'indisçnation. Seul le chevalier \an Dievoort ne paraissait ni étonné ni mécontent.
Enfin on entendit le bruit d'une voiture dans la cour, et bientôt après le valet annonça :
— M. Stenvliet père; M. Herman Sleenvliet.
Le baron d'Overburg, pour épargner à ses nouveaux convives la mortification d'un premier accueil peu favorable, marcha à leur rencontre, leur serra cordialement la main, les introduisit dans le salon, et les présenta à chacun de ses invités comme ses amis particuliers.
M. Sleenvliet s'excusa de son arrivée tardive; c'était, dit-il, la faute d'un de ses valets d'écurie qui avait mal serré l'écrou d'une des roues de sa voiture, ce qui leur avait presque causé un accident en roule : heureusement un maréchal-ferrrant avait pu réparer le mal. C'est ce qui les avait mis en retard.
L'entrepreneur, flatté et encouragé par les démonstrations d'amitié de M. d'Overburg, parlait librement et à voix haule, et racontait sa mésaventure avec beaucoup de paroles auxquelles les autres ne paraissaient prêter que peu d'attention; il y en avait même qui affectaient de regarder d'un autre côté, comme si les explications du bourgeois enrichi leur étaient absolument indifférentes.
Pendant ce temps, Ilerman regardait Clémence qui paraissait maladive. Lorsqu'il l'avait saluée à son «ntrée, elle lui avait rendu son salut d'une façon aimable, mais néanmoins très brève. Maintenant elle tenait les yeux baissés et semblait éviter son regard. Elle était visiblement confuse ou embarrassée, la pauvre jeune fille; mais pourquoi? Craignait-elle, en présence de tous ses parents, de laisser deviner le secret qui lui avait été si slricitement recommandé? C'était probablement là la cause, car Alfred lui-même se tenait coi et réservé, comme s'il voulait dissimuler qu'il connaissait particulièrement Herman et que depuis longtemps ils étaient camarades de plaisir.
Sur un signe de la baronne, la double porte de la salle à manger s'ouvrit, et un maître-d'hôtel cria:
— Monsieur le baron est servi.
Avec une sollicitude qui s'expliquait facilement, madame d'Overburg s'était tenue à côté de l'entrepreneur, et au moment de passer dans la salle à manger, elle lui demanda son bras, avant qu'aucun autre invité ciU pu le prévenir.
Le cœur de M. Steenvliet se gonfla de joie et d'orgueil; il poussa son fils en avant en lui disant que c'était à lui à conduire mademoiselle Clémence dans la salle à manger.
Herman s'avança pour suivre le conseil de son père; mais le chevalier de Saintenoy le prévini, et offrit le bras à Clénience au moment même où Herman s'inclinait devant elle pour lui offrir le sien.
Pendant ce temps les autres invités avaient déjà ouvert la marche : la douairière conduite, par le comte Van Elsdorp, la sœur puînée de Clémence, par le baron de Moersbeke, puis le marquis de Hooghe et le chevalier Van Dievoort.
H ne restait plus personne qu'une fillette de douze ou treize ans qui, lorsque Herman voulut lui offrir le bras, le laissa en plan et courut en riant rejoindre les autres convives dans la salle à manger.
Chacun d'eux s'assit à la place que lui indiquèrent M. et madame d'Overburg, et lorsqu'ils furent tous assis, voici dans quel ordre ils étaient placés :
Au milieu de la table, adroite de l'amphitryon, la douairière Van Langenhove, entre celle-ci et l'une des jeunes demoiselles d'Overburg, Herman Steenvliet. A la gauche du baron, l'entrepreneur, une autre jeune fille et le chevalier Van Dievoort.
De l'autre côté de la table, en face de son mari, la baronne d'Overburg avait à sa gauche d'abord le marquis de Hooghe, puis Clémence et à côté de celle-ci le chevalier de Saintenoy, surnommé le voltigeur. Les autres convives et les parents du baron avaient pris place à table selon leur fantaisie.
Herman était donc assis en face de celle qui devait être sa fiancée. Vu la distance qui les séparait, il n'était pas obligé, par la bienséance, de causer beaucoup ; mais il pouvait cependant, si l'envie lui en prenait, échanger de temps en temps quelques paroles avec elle, en élevant un peu la voix. 11 comprenait les raisons et la prudence de cet arrangement et il l'approuvait intérieurement.
Pour ce qui regarde M. Steenvliet, celui-ci se sentait transporté au septième ciel. Assis à la droite du baron, il occupait la place d'honneur avant tous les nobles invités présents à ce banquet. Si le brillant mariage qu'il espérait pour son fils était une des causes principales de la joie et de la fierté qui rayonnaient sur son visage, d'antre pan l'amour-propre flatté et la satisfaction personnelle n'y étaient certes pas étrangers. Il était honoré
ARGENT KT NOBLESSE
au-ilessus de gtMililsIiommes illustres par leur naissance, lui, l'ancien ouvrier, enrichi par le Iravnil. N'y avait-il pas tie quoi être lier?
I^e service commenta. On ne parlait presque pas. Cela n'était pas étonnant, d'ailleurs; la plupari des convives étaient de vieilles k»'"'^» sérieux et nalurellenient réservés... et qui sait si l'intrusion d'un parvenu et l'amitié que lui lénioiguail le baron ne les avait pas blessés et rendus muets".' Kn tous cas, on n'a pas l'habitude de causer beaucoup au commencement d'un dîner, si ce n'est à voix basse avec ses voisins. La salislaction de l'appélit a le pas sur les attraits de la causerie.
Ilorman touinait souvent ses rei^ards du côté de Clémence et il épiait toutes les occasions de lui adresser la parole. Quand la politesse ne permettait pas à la jeune fille de se taire, elle lui répondait avec affabilité et le remerciait même d'un sourire, mais ce sourire s'ella^ait aussitôt, comme s'il n'était qu'une pénible contraction nerveuse.
Pendant (|u'llerman se demandait à |)art lui qu'elle pouvait <!'tre la cause de cette sinirulière manière d'être, il remarqua, à son grand étonnemenl, que mademoiselle Clémence, lorsqu'elle causait avt>c son voi>in, le chevalier de Saiiilenoy, parlait beaucoup plus librement ei que le souiire ne disparaissait pas .sitôt de ses lèvres.
Ou'esl-ce (pie cela pouvait bien si,i:nilier ? Son cœur ne |»on\ail cepemlanl éprouver aucune sympathie pour ce vieux hobereau teint et maquillé. C'était donc sa présence à lui, Ilerman, qui seule la rendait confuse. Il le comprenait bien, et même il le trouvait naturel, car la réserve et la discrétion qu'on leur avait imposées devaient élrepourla jeune (die une pénible conirainte qui lui enlevait, vis-à-vis de lui du moins, toute liberté d'altitude et de langa^'e.
Quant à lui-même, cette réserve obligée l'aurait peu gôné; mais la conduite de Clémence à son égard le rendait également plus ou moins confus, et il commençait à reconnaître que ce dîner de cérêtnoiiie n'aurait rien de bien ainusani pour lui.
Pour ne point paraître slupide ou mal élevé, il tenta d'adresser une humble demande à sa voisine la tièrc douairière Van Lanjiciihove. Klle fit d'abord comme si elle ne l'entendait pas; puis elle lui répondit d'un Ion si bref et si sec. (|in' le jeune homme, froiss'-. se détourna d'elle et parut donner toute son attention aux plats que les valets lui présentaient.
Ne sachant à (juoi occuper son esprit, il se mil à regarder autour de la salle à manger et à examiner tout ce (|ui s'y trouvait.
L'appartement était richement décoré, mais tout ce qui le garnissait avait un cachet d'antiquité. Ni les tentures, ni les rideaux, ni les la|)i8, ni les
meubles, ni la garniture do la cheminée, ni même le surtout et le service de table n'avaient la forme du siècle actuel ; rien de tout cela n'était moderne. Dans le fond de la salle, entre (juelques portraits de généraux, de gouverneurs et de diplomates, brillait un ti'ophée d'armes composé d'épées, de boucliers, de cascjues. d'aiinures cl de hallebardes, dont l'aspect êvO(|ua dans l'esprit d'ilerman les merveilleux romans de la chevalerie ({u'il avait lus dans sa première jeunesse.
11 leporla ensuite ses regards sur la table et lorsqu'il eut également contemplé l'un après l'autre tous les convives, un sourire aigre plissa le coin de ses lèvres. Il se dit en lui-même (pril se trouvait là dans un milieu où tous, les hommes et les choses, appartenaient à un monde vieilli... Kt c'est dans ce monde, si antipathique à sa nature et à son origine, qu'il devrait passer sa vie! Celte pensée le fit frémir : ce fut avec un sentiment de tristesse (ju'il re|)ril son couteau et sa fourchette pour découper le morceau de faisan qu'on venait de lui servir.
Le dîner approchait insensiblement de sa fin et les nobles convives, réchauffés par quelques verres d'un vin généreux, devenaient pluscommunicatifs. Il y en avait mémtî deux ou Irois parmi eux (|ui commençaient à parler si haut qu'on pouvait les entendre d'un bout à l'aulre de la lable.
— Eh quoi! madame la douairière, s'écriait le mar(|uis de llooghe, vous souriez et vous paraissez douter du sérieux de mes paroles? Je répète et j'affirme encore (jue le C(mite de Wargnies, dont le portrait pend à la nmraille, là, derrière moi, était l'ami intime d'un de mes ancêtres. Ils portaient tous deux, comme pages d'honneur, la traîne de la robe de l'infante Isabelle, à l'occasion de son entrée soleniudle à Bruxelles, en 1."»'.»'.». Je trouve cette particuliarité dans les archives de ma famille.
— Eh bien, soit, mar(|uis,je vous crois, répondit la douairière, mais alors tous les deux auront assurément connu le comte Van Langenhove, (|ui était attaché en (|ualité de grand louvelicr à la cour de son royal époux. rar( hiiluc Albert.
L'affaire était en train maintenant. Chacun des nobles invités sut conduire la conversation de telle sorte quelle lui fournît, comme par hasard, l'occasion de mettre sur le tapis ses illustres aïeux. Le chevalier prétendit (lu'en \7>ii, à la bataille de Pavie, un Saintenoy aida à faire prisonnier François 1", roi de l'rance.
Un comte Van Elsdorp avait été présent, en 1 H'.t, à l'assassinat de Jean-sans-Peur, à Monlereaii.
El, remontant plus haut encore dans Ihistoire du temps passé, le baron de Moersbcke soutint
ARGENT ET NOftLESSE.
(ju'en ltî70, un de ses ancêtres avait été au siège de Tunis avec saint Louis, et qu'il aida même à fermer les yeux du roi, lorsque celui-ci fut emporté par la peste.
On raconta des exploits héroïques; on parla de services éclatants rendus à la patrie, de batailles gagnées, de traités de paix conclus, et de plus personne n'oublia dp rappeler les illustres alliances de sa race, pour prouver qu'il était en possession d'un nombre respectable de quartiers de noblesse. Ils mettaient dans le dénombrement de ces particularités tant d'amour-propre et d'animation, qu'ils ne trouvaient ni le temps ni l'occasion de parler d'autre chose, même pour les demoiselles, qui n'écoutaient peut-être pas sans ennui celte leçon d'histoire et de généalogie.
M. Steenvliet, au contraire, semblait s'amuser beaucoup, et ne se privait point, dans son imperturbable attention, de manifester de temps en temps son approbation par de petits cris admiratifs. L'amitié du baron d'Overburg et ses vins vieux l'avaient mis en belle humeur.
Il n'en était pas de même de son fds : celui-ci, assis entre la hautaine douairière, — qui se comportait comme si elle avait complètement oublié qu'il était assis à côté d'elle, — et une fillette, une enfant, qui paraissait avoir peur de lui, était dans un grand embarras pour se donner une contenance. D'ailleurs, quoique les causeurs ne le fissent certainement pas avec intention, tout ce qu'il entendait était une désapprobation implicite, mais sévère, de son futur mariage, et une pénible humiliation pour lui qui, en fait d'ancêtres, ne pouvait en produire d'autres que son grand-père, lequel avait été également un simple maçon.
Il remarqua que Clémence ne ressentait pas moins que lui les piqûres que leur faisaient ces vantardises sur les naissances illustres et les nobles alliances. La jeune fdle, depuis le commencement da cet entretien, était devenue beaucoup plus triste, malgré les compliments flatteurs que ne cessait de lui adresser le cérémonieux chevalier de Saintenoy. Herman entendit même Clémence répondre à une question du chevalier qu'elle ne se sentait pas très bien, et qu'elle avait un peu mal à la tête.
Précisément le marquis de Hooghe venait de prétendre qu'il pouvait prouver qu'un de ses ancêtres était monté sur les murs de Jérusalem en même temps que Godefroid de Bouillon, lorsque le sire Van Dievoort s'écria en riant :
— Bahl tout cela, c'est des sottes histoires! Que m'impoite (uie mes ancêtres aient ou n'aient pas été loavetiers, ambassadeurs ou porte-queue de Charlemagne ou de Jacqueline de Bavière? On est ce qu'on est, et non pas ce que d'autres ont été avant
nous. Si l'un de nous était venu au monde à Cunstantinople, il aurait certainement été Turc. Nous, les Dievoort, nous sommes Bruxellois de père on fils. En 1700, mes parents étaient encore tisserands. Mon grand-père était, en 1740, doyen de sa corporation, et parce que sa grande fortune lui permit de tirer d'embarras le prince de Kaunit/, chancelier de Marie-Thérèse, l'impératrice lui octroya des lettres de noblesse. Oui, oui, je descends d'une famille d'ouvriers, et je m'en vante.
Un vif murmure de désapprobation accueillit cet étrange langage. Ceux qui avaient quelque chose à attendre de la succession de M. van Dievoort se taisaient et dévoraient leur dépit. Mais ceux qui étaient entièrement indépendants ne lui ripostèrent qu'avec plus d'indignation.
— Dites tout ce que vous voudrez, répondit-il avec chaleur, les mérites personnels sont les plus beaux titres de noblesse. Voici M. Steenvliet, qui possède beaucoup de millions. Il a commencé par être ouvrier... maçon, je crois. Eh bien, personne ne lui a rien laissé ; par sa propre intelligence, par son propre travail, il a gagné sa grande fortune. C'est à des hommes tels que lui que j'accorde surtout mon estime... et pour preuve, voici ma main, monsieur Steenvliet, la main d'un véritable ami.
L'entrepreneur, touché jusqu'au larmes, saisit la main qui lui était tendue, et la serra avec reconnaissance.
Le dépit, l'indignation ou le regret se lisaient sur la figure de tous les autres. Mais le sentiment des convenances les empêchait de donner cours à leur colère à voix haute. La vieille douairière grommelait à voix basse qu'on l'avait entraînée dans un affreux piège ; le comte Van Elsdorp murmurait que la place n'était pas tenable pour un genlilhomme qui se respecte; M. d'Overburg était confus et consterné.
Heureusement la baronne avait mieux conservé sa présence d'esprit. Elle jeta un coup d'œil à travers la table, et voyant que l'on était à la fin du dessert, elle se leva et pria les convives de la suivre dans un autre salon pour prendre le café. Elle interrompit ainsi celte conversation pleine de dangers.
Dans le salon, où le café était servi, le sire Van Dievoort fut bloqué dans un coin par ses contradicteurs les plus acharnés et la discussion parut y continuer, quoique sur un ton plus calme.
Madame d'Overburg fit asseoir sa fille près d'elle, et montra à Herman un siège à côté de Clémence, en l'invitant d'un signe à* y prendre place.
Bien qu'il on eût peu d'envie, il obéit par politesse, et adressa, avec une grande liberté d'esprit, quelques phrases banales à la jeune fille.
ARGKNT ET NOBLESSE.
D'aliinil file païul Ircmir, et ce qu'elle répondit n'était pour ainsi dire qu'un inintelligible murmure. .M lis lois(|u'elle s'aperrul que le liancé (pi'oii lui destinait ne parlait que de clioses indilléreiites, et qu'elle crut être assurée qu'elle n'avait à redouter de sa part ni avances, ni paroles indiscrètes, son inquiétude se dissi|)a complètement.
A partir de ce moment la jeune (ille se montra fort aiinaltle pour lui, et parut prendre plaisir à sa conversation, — ou peut-être ne le l'eiimail-elle que par pure p(ditesse.
Ce qu'ils se ilisaient ne sijiiiiliail pas grand'chose; ils |iarlaient du mauvais temps, des prochaines courses de chevaux, du dernier Lonj;champs et des modes nouvelles qu'on y avait remarquées. Prenaient-ils plaisir à se trouver ensemble? Il eut été difliciie de le dire. Quoi qu'il en fùf, il y avait près d'une demi-heure qu'ils étaient en conversation suivie, lorsque la baronne juiiea probablement (|u'il était temps d'interrompre poliment ce iont; entretien qui pouvait blesser ses parents. Elle se leva et dit à Clémence :
— Venez, ma fille, .M. Herinan nous exusera, la douairière nous a déjà deux fois l'ail siune qu'elle a quebiue chose à nous dire.
Kn achevant ces nmts elle s'éloijrna avec Clémence pour se rendre auprès de la vieille madame Van Lanj,M'idiove.
Herman c(jmprit parfaitement ce que cela signifiait; on lui avait accordé cette courte conversation avec sa future femme par bienveillance, par condescendance pure; mais maintenant c'était assez, il ne [louvait plus, sans inconvenance, causer avec Clémence de toute la soirée.
Pour se donner une contenance au milieu de la noble compagnie, il se tourna successivement vers Alfred, vers chacune de ses sœurs, et même vers quelques-uns des vieux jrentilsliommes; mais tous lui répondirent à peine par un oui ou |iar un non et se détournaient le plus vite possible dès qu'ils le pouvaient sans se montrer grossiers.
Cela le blessa profondément et (il desrendre comme un >ombrc nnai^-e sur son esprit; mais ce qui l'attristait plus encore, c'était de voii- que son père s'itail laissé entraîner par .M. \ an iJievoort à prendre part à la iliscussion sur la n(dilfsse de naissance et les mérites personnels. Il entendait mén)e >on père déclarer hautement qu'il < tait fier d'avoir été un ouvrier; et il remarqua en même temps que le comte Van KIsdorp, le marcjuis de liooghe et la douairière Van Langenbove, nn'Montents et dépités, rapproch.iienl leurs trois vénérables tètes comme pour comploter quelque chox'.
Le comte sortit du salon presque à la dérobée, et rentra de même un instant après.
Quelques minutes plus lard un valet ouvrit la porte et annonra :
— Les voitures de .M. le comte, de M. le marquis et de madame la douairière sont avancées.
Le baron d'Overburg pAlil. C'était une conspiration |»our lui faire sentir (piil avait eu tort de réunir ses parents avec des gens de basse extiaction et de mauvais esprit. Néanmoins, par politesse, il s'eflbrça de retenir le comte et le marfjuis, et eux, par convenance, e\|)rimèrent le sincère regret (ju'ils éprouvaient de devoir le ((uitler si tôt; mais la pluie, l'obscurité, l'orage (|ni menarait et le mauvais état des chemins, les formaient de prendre congé plus vile qu'ils n'auraient voulu.
Et en ellet, après avoir serré la main à tout le monde, excepté au sire Van Dievoort, à M. Steenvliet et <à son fils, qu'ils se bornèrent à saluer d'un simple mouvement de tète, ils sortirent du salon .. Quel(|ues minutes après, un bruit de roues roulant sur le pavé annonça que les voitures s'éloignaient du cliAteau.
Le baron d'Overburg prit M. Steevliet à part pour le convaincre (|ue les paroles imprudentes de M. Van Dievoort étaient la seule cause du bruscjue départ de ses orgueilleux parents. 11 n'eut pas beaucoup de peine à persuader l'entrepreneur, car celui-ci se sentait si heureux et si fier de sa belle soirée, passée au milieu de convives d'une naissance illustre, qu'il eut supporté de bien pins graves offenses sans pouvoir ou sans vouloir les remarquer.
Pendant ce temps, Herman, à la clairvoyance duquel rien n'échappait, se tenait dans un coin, réfléchissant à tout ce (|ui venait de se passer. Il souriait lorsque quelqu'un lui adressait la [)arole: il causa même un coutt instant; mais il avait la honte et l'amerlume au fond du cœur.
En ce moment le valet cria de nouveau :
— La voilure de M. le baron de Moersbeke est attelée.
Pendant ipie cliacun s'approchait de ce gentilhomme pour lui souhaiter un bon retour et lui manifester le regret de le voir partir de si bonne heure, Herinan rejoignit son pèreetlui<lit toul bas:
— ■ Il est temps que nous parlions d'ici, mon père; tout le mmide s'en va; nous ne pouvons |»as rester les derniers, cela ne serait ni pidi, ni digne, .le vous en prie, pemoMtez-moi de faire atteler notre voilure.
1,'enlrepreneiir lit d'abord (luelques objections, mais il se laissa bientôt persuader, et donnai son fils l'autorisation demandée.
— Vous aussi, mon bon monsieur Sleenvliet, vous voulez déjà nous quitter? lui dit le baron d'Overburg. Cela me fait beaucoup de peine, croyez-le bien. Mais vous avez peut-être raison.
ARGENT ET NOBLESSE
11 niaiclia droit vers l'hûiiime. (Page 19.
Des éclairs commencent à briller à l'horizon ; il y a un nouvel orage dans l'air. Mais il est encore bien loin, et vous pourrez être chez vous avant qu'il éclate.
M. Steenvliet et son (ils prirent congé, "Clémence tendit la main à son fulur, et lui souhaita le bonsoir d'un air tort aimable. Peul-élre était-ce seulement la joie de le voir partir qui illumina pour la première fois son visage d'un sourire qui n'avait rien de contrainl.
Lorsque Herman eut pris place à côté de son père dans la voiture, et qu'ils se furent éloignés du château de quelques centaines de mètres, M. Steenvliet se mit à exalter le bonheur qui attendait son fils lorsqu'il serait membre d'une si noble famille.
llerman balbutia une timide dénégation.
— Quoi, vous ne serez pas heureux? s'écria l'entrepreneur étonné.
— Je ne le crois pas, mon père, répondit le jeune homme.
— Pas encore content d'une pareille femme? Vous voudriez peut-être épouser une reine !
— JNon, je voudrais vivre au milieu de gens qui ne nous regarderaient pas de si haut.
— Allons, allons, tout ça c'est des enfantillages, mon fils. Mademoiselle Clémence n'est-elle pas une fille charmante, aimable et spirituelle?
— Ce n'est pas de Clémence que je veux parler mon père.
— De qui, alors?
— De ses parents, qui ont assez montré qu'ils nous considèrent comme des intrus, comme des ouvriers parvenus, dont le contact les blesse et les humilie.
— Ah çà! Herman, sur quelle épine ave/.-vous donc marché? Ces nobles seigneurs m'ont témoigné beaucoup d'estime el d'amitié. J'en étais même
ir,
AIir.ENT ET NOBLESSE.
ronfus. Pensez iloiic! j'étais à la place d'Iioimeur au milieu de tous ces coinles et barons! Les millions sont aussi une noblesse, mou (ils. • Le jeune homme, sentant bien que le moment •'•lait mal choisi pour faire pari à sou père de ce (ju'il avait rcmaniué et de la façon dont il jugeait la situation, s'étendit au fond de la voiture.
— .l'ai la li'tt^ un peu lourde et je suis Irùs fatigué, dil-il. H'ailleuis le bruit des roues couvre à moitié le son de vos paroles. Laissez-moi donc reposer un peu, mou père, je vous en prie. Demain je vous dirai quelles réflexions ce dînera fait naître dans mon esjtrit.
— Le baron dOverburji possède une excellenlo cave. Vous avez peut-être bu un verre de trop, llerman?
— J'ai passablement bu, mon père.
— El cela vous alourdit? Moi, au contraire, le jtori vin me reiraillardil. Il me seml.do que je n'ai pas trente ans... Mais vous ne m'écoulez pas, je crois... Allons, allons, dormez donc, si vous pouvez.
llernian ne répondit pas, et son père coniinua à se réjouira paît lui de l'honneur et du plaisir dont il avait joui ce soir-là.
Le lendemain, en causant avec soi père de ce dinorde cérémonie, Ilerman décrivit Télrani^e et blessante conduiledesnid)les convivesàieur égard, et s'eiforça de le convaincre que s'il épousait mademoiselle d'Dverburg , ce mariage l'exposerait pendant loule sa vie aux mêmes humilialions. Quanta Clémence elle-même, il n'avait aucun mal à ilire d'elle. Elle paraissait être, en eiïet, une do:ice et aimable (ille; mais quel rpie piit être son seîi'imenl actuel relativement à cette union, plus lard elle la regretterait comme une irréj)arable erreur.
Toutes ses raisons, si fondées qu'elles fussent, re>tèrent sans effet sur l'esprit de son père, qui, toujours également heureux et lier de la réception qu'on lui avait faite, était devenu aveu.i;|e |)our tout ce qui pouvnit jeter une ombre sur son horizon, et il ne voyait que le brillant avenir réservé à son fds. Merman n'allait-il pas, en qualité de membre de l'antique maison des 0\erburg, vivre sur un pied d égalité avec des baron> et des comtes? L'orgueilleux père le croyait du moins, et c'était pour lui le seul point intéres.sant ; tout le reste lui importai! pen, et il ev|iliquaiirhésitalion d'IN^rman parce .sentiment naturel à tout jeune homme au moment on il va échanger .sa liberté contre l'état de mariatre. En tous cas, les million^ jtater-
nels préserveraient Ilerman de toute humiliation, et avec une charnianle et douce fiancée comme Clémence, il lui paraissait im|iossible (|ue son lils lie fut pas heureux.
Ilerman recoiiiiul en liii-ménie t\\ic. rien ne pourrait détourner son père de sou idée préccm^ne, et que tous les elTorts (juil pourrait faire pour y parvenir, n'auraient d'autre résultai «juc de l'attrister inutilement. 11 cessa donc de lui faire des objections, et l'assura (pie, malgré tout, il se soumettrait à son désir, et ne refuserait pa-^ la main de Clémence.
Son |)èrc le remercia par une eneri;i(|iie et tendre poignée de main.
Qiiel(|ues jours plus lard, le baron d'Overburg rendit visite à M. Steenvliel pour lui apj)iendre qu'il avait conduit Clémence au château d'une de ses tantes dans les environs de Liège, et qu'elle y resterait jusqu'à ce que son parrain, le marquis de la Cliesnaie, revint de Monaco.
Cette nouvelle surprit l'entrepreneur et lui inspira de la méfiance; mais le baron lui fit comprendre que le départ de Clémence n'était pas seulement exigé par les convenances, mais ([u'il était même nécessaire pour la bonne réussite de leurs projets. En eiïet, si leurs intentions relativement au mariage de leurs enfants devaient élre connues avant le retour du iiiar(iuis, celui-ci s'en trouverait peut-être blessé, et en tout cas cela lui déplairait fort. Si Ilerman faisait des visites répétées au château d'Ovcrbuig, il serait impossible de cacher le secret aux domesliciues. D'ailleurs, les rencontres d'IIermaii et de Clémence, pendant qu'ils étaient encore obligés de se taire sur l'uni(|ue chose (|ni les préoccupait, ne pouvaient être (jue contraintes et par conséquent pénibles. Ils se reverraienl avec d'autant plus de jilaisir cpiand le consenlement du inar(|uis leur donuerail toute liberté de parler de leur futur mariage.
Comme M. Steenvliet avait une confiance sans bornes dans la loyauté du baron, il se laissa faci- Icinenl convaincre. L'éloigneinent momentané de Clémence lui apparaissait même comme une circonstance favorable; car de cette façon son fils n'aurait plus de nouveaux griefs qui le feraient hésiter dans ses bonnes résoliititins.
Ilerman ne se montra ni étonné, ni attristé de l'absence de la jeune fille. Le père et le fils résolurent donc unanimeineul d'attendre patiemment et avec confiance le retour du manjuis. Trois ou quatre semaines seraient d'ailleurs bien vite passées.
Ilerman n'allait au club (luc tous les deux jours, n'y consommait presque rien, et rentrait au logis très tôt dans la soirée.
\ la fin de la première semaine, le fils du ban-
ARGENT ET NOBLESSE
quiei' Dalslcr l'invita h venir, au château de son père, admirer un jeune poulain de grande espérance, invitation (|u'IIerinan accepta avec empressement et même avec joie. Plus d'une fois déj<à il s'était senti porté à aller voir encore une fois Jean Wouters et sa famille; mais la crainte d'être indiscret, d'ahuser de leur accueil amical, — peutêtre la conscience du danger qu'il pouvait faire courir à la bonne réputation de Lina, — l'avait toujours retenu. Mais maintenant, croyait-il, l'invitation de M. Dalster lui offrait une occasion plausible.
Au jour lixé, il descendit à Loth, et se dirigea par des chemins détournés vers le château du banquier, pour éviter de passer devant l'Aigle iVov.
Après avoir admiré le beau poulain et les autres chevaux dans les belles et vastes écuries de M. Dalster, il trouva un prétexte pour quitter le château.
Son intention, telle qu'il se l'avouait à lui-même, était uniquement de dire en passant un petit bonjour à la veuve Wouters et à sa tille... mais lorsqu'il se présenta dans leur demeure, l'accueil amical qu'il y reçut lui fit bientôt oublier sa résolution.
Durant près de deux heures il resta là, toujours prêt à s'en aller, et toujours retenu par la douce et gaie causerie de Lina.
De quoi parlait-elle si joyeusement, ce qui le faisait rire de si bon cœur, quel sentiment était la source de la bonne humeur et du contentement qui brillaient dans leurs yeux serait chose difficile à expliquer, ils ne le savaient pas eux-mêmes. Pour Lina, c'était sans doute la présence du compagnon des jeux de son enfance, et la conviction flatteuse que lui, qui l'avait sauvée un jour de la mort, serait à son tour sauvé d'un grand danger par seg conseils à elle, la pauvre fille de paysans. Aussi se montrait-elle on ne peut plus aimable envers lui, pour lui donner le courage de persévérer, et pour l'armer contre l'entraînement de plaisirs bruyants.
Pour llerman, ce n'était pas autre chose que le besoin, qu'il éprouvait au fond du cœur, de revivre par le souvenir les beaux jours de son heureuse enfance. Ces gens simples, leur bonté naïve, leur langage sans apprêt, l'humble petite maisonnette, le verger, l'étable ; tout ce qu'il voyait, entendait là, lui parlait du temps où son granl-père et sa mère étaient encore de ce monde, et où le monde lui apparaissait, à lui, l'innocent enfant gâté par celte double affection, comme un paradis que des nuages ne devaient jamais assombrir.
Il n'était donc nullement étonnant qu'Herman eût inventé, trois jours plus tard, un nouveau pré-
texte pour leur rendre visite, et que ces visites devinssent de plus en plus fré(juentes sans que personne, pas même le vieux charpentier, y vît le moindre mal.
llerman Steenvliet, au conti-aire, avait compris dès sa seconde visite qu'il pouvait compromettre la bonne réputation de Lina, si quelqu'un remarquait qu'il venait si souvent dans la petite maison de Jean Wouters. Aussi, désireux de préserver la jeune fille de ce danger, il avait calculé avec le plus grand soin les moyeiis de tenir ses visites aussi cachées que possible.
Tantôt il allait en chemin de fer jusqu'à Ruysbroeck, à Loth ou à liai, choisissait rarement le même chemin pour se rendre à la demeure de Jean Wouters et épiait, à cet effet, le moment où il n'y avait personne dans les environs. 11 lui était très facile d'atteindre ce but, parce que des chemins creux très profonds coupaient la campagne de tous les côtés.
Il croyait en toute sincérité n'être poussé à prendre ces précautions que par la crainte de voir son amie d'enfance compromise par ses visites réitérées, si elles étaient connues, et d'être privé lui-même, par le fait, du calme et doux plaisir qu'il éprouvait à se trouver dans la société de ces gens simples...
Mais, dans le courant de la troisième semaine, une lumière inquiétante se fit dans son esprit, non pas tout à coup, mais petit à petit, insensiblement et pour ainsi dire malgré lui; car bien qu'il essayât de se dissimuler la vérité à lui-même, le bandeau lui tomba des yeux... Non, ce qui l'attirait avec une force irrésistible vers la maisonnette de Jean Wouters, ce n'était pas seulement l'accueil amical des habitants; ce qui faisait battre son cœur sous le pur regard de Lina, ce n'étaient pas seulement ses souvenirs d'enfance; un autre sentiment plus intime, plus profond, plus puissant, avait envahi son âme. Il ne pouvait le méconnaître, sa conscience le lui criait tout haut : il aimait Lina.
Sous l'influence de celte découverte, il passa plusieurs jours dans un grand trouble d'esprit; il marchait la tête basse, soupirant et tremblant, et luttant contre cette idée pénible que le devoir lui commandait de cesser désormais ses visites chez le vieux charpentier.
En effet, quelles conséquences une pareille inclination pouvait-elle amener? La bonne renommée, l'honneur de Tinnocenle jeune fille compromis, son angéli(iue bonté récompensée par une tache inetfaçable, et peut-être la paix de son cœur troublée pour jamais.
Il se disait bien parfois en lui-même qu'il renoncerait volontiers à tout, à l'héritage de son père et à la considération du monde, pour pouvoir faire
AKGENT KT NOItLESSK.
de Lina sa roinine, et pour pouvoir passer sa vie a\ec elle dans la solitudo el l'obscurité... Mais ce iiV'Iait (|u'uii vague souhait df sou cœur, el il le reloiilail chaque lois en lui-nièine avec un sourire amer.
Car il n'y (allait point penser. Lui, l'héritier de plusieurs millions, (jui devait se marier avec une jeune fille de haute naissance, oserait-il Jamais exprimer le désir d'épouser la fille d'un pauvre artisan? Le moindre mot sur ce sujet iérailéclaler son père dune légitime colère, et le rendrait probablement malade... El combien serait-il raillé et plaisanté, ce pauvre père, par ses amis et connaissances, qui savaient tous parlaitement (jue l'amhition et l'orgueil de sa vie entière était l'élévation de son fils unique.
Non, non, il n'y avait pis il'hésilation jtossible; le devoir était évident. Si quelqu'un devait soulfrir, cruellement soudrir peut-élre à cause de l'erreur de ses sens, ce serait lui seul, lui llerman. Heureusement pas un mot, pas un geste de sa part, — il le croyait du moins — ne pouvait avoir tnhi le secret de son àme: il était donc libre de tenir ce secret caché pour tout le monde el pour toujours.
Sa résolution était irrévocablement prise : il ne retournerait plus à la maisonnette de Jean Woulers; il attendrait patiemment le retour du marquis de la Chesnaie, acce|)lerail Clémence pour femme, et, dans sa nouvelle situation, il oublierait insensiblement le sentiment qui lui tenait si Tort au cdur.
Il persista dans cette bonne résolution, bien que d'autres idées vinssent continuellement l'assaillir et que l'image de Lina, (|u'il s'elforrait vainement de chasser, (Vit toujours devant ses yeux.
.\h! combien la victoire est diflicile à remporter dans ces luttes contre notre propre cœur! Le pauvre jeune homme résista courageusement pendant quatre jours, au bout desquels son énergie et sa volonté succombèrent sous l'attraction irrésistible.
.Ne plus revoir Lina, jamais, jamais, plus une seule Ibis, cela était au-dessus de ses forces : mais il se dissimula à lui-même sa défaite et essaya de rassurer sa conscience jiar la certitude que, s'il voulait retourner encore une fois à la maisonnette de Jean NVoulers, c'était uni(|uement pour colorer son rloignement de l'un ou de l'autre prétexte aux veux (je ces braves gens, et en mérjie temps pour prendre définitivement congé d'eux. 11 ne pouvait pas décemment, apr^s avoir été accueilli avec tant d'amitié et de cordialité, s'éloigner tout à coup sans adieu et san^ un seul mol d'explit alion.
A la suite de cette résululion nouvelle, il monta en chemin de fer et descendit à la station de Loth.
A peine avail-il marché pendant quelques minutes dans le chemin creux, qu'il s'arrêta en secouant la tête d'un air pensif. Qu'est-ce (jui le faisait hésiter ainsi tout à coup? Pourquoi son eieur battait-il si violemment? Pour(iuoi frissonnait-il comme un coupable?
Ahl il le sentait bien: Lina n'était plus la môme pour lui; elle u'étail pas seulement la compagne des jeux de sou enfance, dont la piésence était pour lui la source des pins doux souvenirs de son passé; non, c'était une femme |»our laquelle il nourrissait um; secrète mais puissante affection; ses yeux, sa réserve, sa timidité même ne liahiraient-ils pas ce (|ui se passait dans son cœur? Et comment supporterait-il maintenant le clair regard de la jeune (ille?
Kelourner sur ses pas?... 11 ne jiouvait pas s'y décider. Il y avait déjà six jours que les braves gens ne l'avaient pas vu. Sans doute ils étaient inijuiets el se demandaient les motils de sa longue absence; il ne pouvait pas se dispenser d'aller les rassurer. D'ailleurs il y avait un moyen de prévenir toute impression désavantageuse; c'était de piétexter (|u'il était très pressé, d'abréger sa \isile autant que possible, et de ne pas même consentir à prendre un siège.
11 |)oursuivit rapidement son chemin sous l'iii- (luence de ces idées, et il approcha bientôt de la demeure du |)èie Woulers.
Lina était dans le jardinet devant la mai.son, près du puits; elle était occupée à puiser de l'eau. A peine eut-elle a|ierçu le jeune homme, qu'elle leva les bras et se mit à battre des mains si joyeusement que sa mère accourut au bruit. Klle aussi accueillit llerman avec les plus vives démonstrations de joie.
— Entrez, entrez donc, monsieur llei iiian Steenvliet, dit la veuve en le |)renant familièrement par le bras. Ah! que vous nous avez in(|uiétés en restant si Iniigtemps sans venir nous voir el sans nous donner de vos nouvelles! Lina était bien triste depuis deux ou trois jours.
— Triste? de mon absence? inurinura llerman.
— Oui, certes, tort triste. ré|iondit la jeune fille, Nous craignions (|ue vous ne fussiez tombé malade. Pensez donc, monsieur llerman, nous avons prié p(Mir vous tous ensemble ; mais Dieu soit loué ! notre inquiétude n'élail pas fondée? Vous n'avez pas l'air Inalade du tout : cela me rend si joyeuse que j'ai des envies de chauler.
— Ce n'est passeulemeni l'incertitude au sujet de voire santé (|ui nous rendait inquiètes, ajouta la veuve, l'ne autre idée nous elTiayail; grandpère supposait <|ue vous vnus étiez encore une fois laissé... comment dirai-je... entraîner à l'Aigle il'oi par ces jeunes messieurs (|ui... Vous me coin-
ARGENT ET NOBLESSE
prenez bien, n'est-ce pas, monsieur Sleenvlict?
— En effet, nmes bons ainis, je vous comprends, dit le jeune homme avec un sourire de reconnaissance. Heureusement vos craintes étaient également mal fondées sous ce rapport- là. Je ne sais comment expliquer cela, mais vos bons conseils, vos paroles d'encouragement, votre douce compagnie m'ont inspiré un profond dégoût pour ces dissipations et ces plaisirs bruyants. Quoi qu'il advienne de moi par la suite, je n'oublierai jamais que c'est vous qui, par votre amitié désintéressée, m'avez détourné du chemin du vice où sans cela je me serais perdu définitivement...
— Aussi, monsieur Herman, vous ne pouvez jilus rester si longtemps sans venir nous voir, interrompit la jeune fille. Quand nous restons tant (le jours sans vous voir, il nous vient tout de suite des idées noires, des inquiétudes. Si vous vous laissiez entraîner de nouveau à l'Aigle d'or par vos riches amis, quel malheur!
— Si ce n'est que cette crainte qui vous fait désirer ma présence, soyez pleinement rassurée, Lina. Mais aujourd'hui je suis venu pour...
— Ce u'esl pas cette crainte seule, répliqua la mère Wouters. Avouez-le franchement, Lina : dès que deux ou trois jours se sont passés depuis la dernière visite de M. Steenviiet, nous ne savons plus ce qui nous manque. Nous allons constamment sur la porte pour voir s'il ne vient pas, et nous ne parlons que de vous, monsieur. Vous êtes si bon, vous avez tant d'esprit, et Ton a tant de plaisir à vous entendre parler ! Dans notre solitaire et tranquille existence, votre présence n'est pas seulement un grand honneur, c'est aussi un grand bonheur pour nous. Ah ! si vous deviez tout à coup cesser de venir ici, il me semble que nous le regretterions longtemps.
Herman avait eu sur les lèvres l'annonce d'une séparation définitive, et il avait déjà commencé à prononcer les premiers mots d'adieu, mais la force lui manqua pour affliger si cruellement ces braves gens. Vaincu, il se laissa tomber sur la chaise qu'on lui offrait vainement depuis qu'il était entré, et écouta, avec une délicieuse émotion, les témoignages d'amitié et de dévouement dont les deux femmes l'accablaient à l'envi.
D'abord il répondit aux questions pleines de sollicitude de la jeune lille, qu'en effet il se sentait un peu indisposé, et qu'il avait un gros mal de tète, il ne pourrait donc pas rester longtemps; d'ailleurs, des affaires urgentes le rappelaient à la maison.
Mais sa volonté et son courage ne résistèrent pas au charme magique de l'aimable conversation de Lina. L'innocente fille, pensait-il, ne pouvait pas soupçonner ce qui le troublait si profondément
en sa pn'-sence. Il n'y avait donc [las de danger immédiat. S'il ne trouvait pas la force de lui dire de vive voix adieu pour toujours, il chercherait un autre moyen, dût-il le lendemain écrire une lettre à ce sujet à Jean Wouters.
Bientôt il eut oublié complètement ses bonnes résolutions, et se livra sans arrière-pensée au bonheur de regarder et d'écouter encore une fois Lina aussi longtemps ([ue possible. Celait la dernière, pensait-il.
C'est ainsi qu'il se fit que deux grandes heures s'étaient déjà passées avant que Herman songeât à quitter ces braves gens.
H se leva et hésita un instant : l'idée lui venait encore une fois de leur déclarer qu'à son grand chagrin il se voyait contraint de leur dire adieu pour longtemps; mais Lina et sa mère l'empêchèrent d'exprimer son intention, en le suppliant toutes deux de ne plus rester plusieurs jours sans venir les voir. Elles lui demandèrent avec de si vives instances de leur épargner ce chagrin, que Herman retombant dans sa précédente irrésolution, s'en alla en balbutiant une promesse vague de donner satisfaction à leur ardent désir.
Lorsqu'il eut dépassé la haie qui servait de clôture au petit jardinet devant la maison, il remarqua avec une certaine surprise un homme qui se tenait caché derrière un des arbres du chemin, et qui paraissait l'espionner.
Celle supposition le blessa et l'effraya en même temps; il marcha droit vers l'homme qui se cachait ainsi, pour lui demander compte de sa hardiesse. Mais l'homme en le voyant venir, poussa un grand éclat de rire, et s'enfuit à toutes jambes dans la direction du village. Herman avait reconnu dans cet espion Pauw le tortu, le domestique de l'Aigle d'or. H en fut très contrarié, car il devinait ce qui s'était passé, et il prévoyait ce qui allait se passer encore. Quelqu'un devait avoir remarqué ses visites dans la maison de Jean Wouters, et cela était probablement venu aux oreilles du père Mol, l'aubergiste. Celui-ci, aigri contre Herman Steenviiet parce qu'il ne voulait plus venir à l'Aigle d'or, avait envoyé son garçon pour s'assurer de la vérité de la nouvelle.
Quelle en serait maintenant la conséquence? Mol et ses filles ne pouvaient pas se venger sur lui; il était au-dessus de leurs atteintes. Mais Lina, la pauvre Lina? Combien il leur serait facile de ternir la réputation de la noble et pure jeune fille par de méchantes insinuations et des faux bruits!
Et que pouvait-il, lui, l'unique cause de tout le mal, que pouvait-il pour défendre sou innocente amie contre la calomnie ? Rien, hélas !
Ces pénibles pensées lui gonflaient le cœur. Ce fut en soupirant tout bas et en se plaignant de son
AHGENT ET NOBLESSE.
»oii, (luil sï'loigiia et disparul entre les hauts escarperueiils du cliemin creux.
Ce que llerman Steeuvliel avait pn-vu ne larda pas à se réaliser. Dès le lendemain déjà les gens du \illajre se réunissaient par peliis i,'roupes et se parlaient niyslérieusem»^nt à Toreille avec une expression de doute el d'indignation. On levait les bras au ciel, on déplorait la corruption du siècle, on poussait des liélas! hypocrites au sujet de la honte et du scandale (jui rejaillissaient sur la commune, mais tout cela si bas, si bas, (ju'à un pas de distance il eût été impossible d'entendre ce qui se disait.
El il en était de même partout : dans les maisons, dans les rues, dans les champs. Tout le monde savait (|ue Lina ^Voulers recevait prescjue tous les jours la visite d'un jeune monsieur de la ville, d'un de ces riches dissipateurs qui précédemment avaient mené une vie de polichinelle à rAhjli' d or.
Sans doute, l'aubergiste Mol el ses lilles n'étaient pas étrangers à la difl'usion de ce bruit; mais comment, en moins d'un jour, pouvait-il avoir pénétré jusqu'au fond des maisons les plus isolées du village, puisque personne ne l'exprimait à haute voix, et qu'on se le disait seulement à l'oreille.
Telle est la nature de la médisai.ce : en apparence une parole de pitié, murmurée à voix basse, sur les défauts du prochain; mais en réalité un monstre invisible, un serpent ailé (|ui s'avance avec la rapidité de l'éclair, et verse dans tous les cicurs, même dans les plus nobles, le venin qui doit souiller l'honneur ou empoisonner la vie d'une victimt.' souvent innocente.
La médisance se transforme rapidement en calomnie : on ne peut pas toujours rester dans le vague. Il faut que les choses aient un nom. Aussi, c'était chose étonnante, ce (|ue l'on racontait déjà, dés le troisième jour, sur le compte de Lina Wouters ctdu jeune monsieur de la ville : el comme chacun y ajoutait de son |)ropre clief quelque détail inédit, il était à craindre ([u'avant la lin de la semaine, la jeu;.c hlle ne fut, aux yeux de tous, assez coupable pour mériter d'être chassée du village à coups de [tierre.
(lomnie d'ordinaire, les victimes de la calomnie élaienl les seules personnes qui, jus(jue-là, n'avaient rien appris des bruits qui couraient. S'amuser à dire du mal daulrui, c'était un plaisir que les villageois voulaient bien se donner; mais assumer vis-à-vis de ceux qu'ils calomniaient la respctnsal'iiilé de celle mauvaise action, ils ne l'osaient pas...
Ce matin-là, Jean Wouters était dans l'atelier de son maître, occupé à travailler à son établi de menuisier, et maniant la varlo|)e avec ardeur. Deux autres charpentiers élaienl derrière lui dans un coin, en train d'jijusler les ais d'une porte. Ils regardaient du ((tin de l'œil leur camarade aux cheveux gris, puis échangèrent un regard d'intelligence el haussèrent les épaules en ricanant à demi, mais sans rien dire.
Jean Wouters souriait en travaillant, el paraissait delà meilleur humeur du monde. Il pensailà Lina, à lajoie, à l'orgueil de ses vieux jours. Quelle tendre aiïeclion elle lui portait ! Pauvre enfant, cœur aimant el généreux, n'avail-elle point, pendant des mois, abîmé ses yeux à faire de la dentelle, pour pouvoir arlieter un chap»'au neuf à son grand-père, un chapeau si fin el d'ntie forme si nouvellle, que dimanche, à l'église, bien des gens l'avaient remai(|ué. Et ce n'était pas encore assez : comme elle savait qu'il aimait à fumer une bonne piiie, elle lui avait fait cadeau, pour son anniversaire d'un gros paquet d'excellent tabac.
Son lot avait été dur sur celte terre. Depuis son enfance, il avait rudement peiné pour gagner son pain quotidien. Il avait perdu de bonne heure sa femme et son lils bien-aimé, et depuis lors il avait lullé plus d'une fois conlie le besoin el la maladie ; mais cependant, il bénissait Dieu avec une sincère gratitude d'avoir fait rayonner sur ses cheveux blancs l'amour de Lina, comme le soleil sur la neige.
Un joyeux sourire éclairait son visage. Il murmurait précisément le doux nom de sa chère pelilc-lille, lors(|u'un des apprentis vint lui annoncer que le maître avait quelque chose à lui dire,el le pria de passer dans l'arrière boutique.
.I( an Wonlers déposa sa varlope et quitta l'atelier. Dans le corridor il rencontra son patron.
— Vous m'avez fait demander, patron? lui dit-il.
— Oui, suivet-moi, j'ai à vous parler d'une chose importante, répondit le maître charpentier d'un Ion dont le sérieux étonna le viciillard.
Lorsqu'ils furent dans rarrière-buutique . le maître forma la porte et dit :
Wouters, vous devine.^ projjablemenl ce dont je veux vous parler'.'
— ^on, maîlre, je ne m'en doute pas.
— (Juoi! vous n'avez rien appris des bruits qui courent sur votre compte? Tout le village en e>l plein.
— Quels bruits, maître? Je n'eu connais rien.
■ — Ce sont lies bruits terribles; mais je ne crois pas un mol de ces perfides cahnnnics. Ne vous ai-je |tas, depuis de longues années, connu cl estimé comme un honnête homme? Ne sais-je pas que vous êtes inca|>able de faire ou de tolérer des choses
aiu;ent et noblesse.
qui pourraient attirer la honte sur vous ou sur la commune?
— J'espère, maître, répondit le vieillard sans s'émouvoir, que je n'ai rien perdu de voire estime. Je resterai honnête jusqu'à mon dernier jour.
■ — Je n'en doute nullement, Wouters, malgré tout le mal que les méchantes langues racontent de vous.
— Mais dites-moi donc ce qu'on raconte de si terrible contre moi?
— Je n'ose presque pas le répéter, tellement cela paraît méchant et ridicule. Mais c'est mon devoir de vous avertir. Vous savez bien, Wouters, que des jeunes gens de la ville venaient de temps en temps à VAigle cVor, des dissipateurs, des ivrognes, qui, pour le scandale des habitants, se comportaient là comme une bande de sauvages, sans vergogne et sans foi?
Jean Wouters fit un signe affirmatif.
— Eh bien, savez- vous ce qu'on ose raconter? On prétend qu'un de ces jeunes libertins, un certain M. Stcenvliet, vient presque tous les jours dans votre maison, aussi bien pendant que vous y êtes que pendant que vous travaillez ici. Quoique beaucoup de gens soutiennent avoir vu ce M. Stcenvliet sortir de chez vous, je ne crois pas que ce soit possible.
— C'est pourtant vrai, dit le vieux charpentier.
— Qu'est-ce qui est vrai?
— Que M. Steenvliet nous honore de temps en temps de sa visite.
— Ciel! ce ne serait donc pas une calomnie! Ce citadin fréquente réellement votre maison, et vous le permettez?
— Mais, cher patron, quel mal y a-t-il à cela?
— Comment, quel mal il y a'' C'est vous, Jean Wouters, un homme de soixante-cinq ans, qui me faites pareille question? Pourquoi, pensez-vous, ce jeune monsieur vient-il si souvent chez vous?
— Nous lui avons rendu un service; ilvientnous voir par reconnaissance.
— Par reconnaissance? Pour vous témoigner sa gratitude, à vous ou à la mère Anna? répéta le maître charpentier avec un accent d'amère raillerie. Peut-être êles-vous sincère dans votre croyance; mais, homme simple et naïf que vous êtes, ne comprenez-vous pas ce que veut ce jeune étourneau et ce qu'il vient faire chez vous? C'est un loup ; vous avez un tendre agneau dans la maison ; il veut le dévorer.
Le vieillard commençait seulement à deviner à qui faisaient allusion les malignes insinuations de son maître. Une expression de mépris plissa ses lèvres, et il répondit d'un ton très calme :
— Ce que d'autres personnes disent de moi ou de notre Lina m'importe fort peu, tant que ma
conscience ne nie reproche rien ; mais que vous, maître, qui avez toujours été bon pour moi, vous paraissiez douter de notre honnêteté, cela me fait de la peine. Le jeune monsieur dont vous parlez se montre rhez nous si réservé et si poli, que les gens les plus sévères et les plus scrupuleux ne pourraient rien trouver à redire à sa conduite. Dans tous les cas il n'est pas un étranger pour nous : lorsqu'il était encore enfant, ses parents demeuraient à Ruysbroeck à côté de la maison de mon fils, et alors il jouait tous les jours avec notre Lina.
Le maître charpentier secoua la tête.
— Oui, voilà ce que c'est, murmura-t-il. Le jeune monsieur, le loup vorace, a trouvé là-dedans une occasion de se rapprocher de l'agneau sans défiance... Et vous, Jean Wouters, vous êtes assez innocent pour vous laisser abuser par de pareils prétextes? Hélas ! mon ami, je vous plains du fond du cœur. Vous êtes aveugle ; vous seul ne savez peut-être pas ce qui se passe ; vos yeux s'ouvriront quand il sera trop tard. Ah ! si vous saviez ce qu'on raconte dans le village ! Ce que beaucoup de gens prétentent avoir vu de leurs propres yeux!
— Eh bien, que raconte-t-on ? Je vous en prie, maître, cessez de me parler par énigmes ou par insinuations. Expliquez-vous clairement, dites-moi franchement ce que l'on met à notre charge, je ne crains pas la vérité.
• — Tout cela est-il bien vrai, c'est ce que je n'oserais pas affirmer; mais je ne doute pas plus longtemps du terrible danger que vous fait courir votre fatal aveuglement... Voyons, répondez-moi avez sincérité, Wouters. Pendant bien des mois vous êtes allé le dimanche à l'église avec un chapeau usé et bossue, et vous déclariez à qui voulait l'entendre que vous ne pouviez pas en acheter un autre parce que la longue maladie de votre fille vous imposait la plus sévère économie. 11 n'y a rien de changé dans votre situation, et cependant vous avez maintenant un beau chapeau à la dernière mode. Comment cela se fait-il?
— Comment cela se fait, maître? dit Jean Wouters en riant. C'est on ne peut plus simple. Notre Lina a travaillé le soir, même la nuit, en dehors des heures ordinaires, à faire de la dentelle, pour gagner un peu d'argent, et quand est venu le jour de mon anniversaire, la brave enfant m'a fait cadeau de ce chapeau.
— Ah! cet argent provient de la dentelle?
— El d'où proviendrait-il sans cela, maître?
— Et les nouvelles boucles d'oreilles que porte votre petite-fille ?
— Quelles boucles d'oreilles? Notre Lina n'en a pas d'autres que celles dont sa grand'mère lui a fait présent à l'occasion de sapremièrecon munion.
AUr.ENT ET NOBLESSE.
— Non, non, de nouvelles, de grandes, enrichies (le brillants; ou les a vues à ses oreilles pas |ilus tard que dimanche dernier.
Le vieux charpentier, profondt'menl blessé et iiidign»', r«>lt'va la tète et dit :
— ('.a, mailre, cela va trop loin. Je commence seulement à bien com|(rendre de quoi l'on nous accuse. Ou veut dire que nous recevons de lar^tonl de .M. Sieenviiel, n'est-ce pas? Lit c'est avec cet argent que notre Lina aurait acheté non seulement lunn chapeau, mais aussi de nouveaux peud;inls d'oreille? Lina n'a poiut de nouveaux pendants d'oreille, je rallirme. (jui donc ose raconter ces méchancetés bêles?
— Certainement ces choses-là doivent vous être |iénililes , réplicjua le maître charpcnlier. l'robablemenl (ju'on vous trompi-, et (|ue vous êtes en effet très ignorant de ce qui se passe; mais c'est un devoir pour moi, comme mailre et comme ami, de vous arracher le bandeau des yeux... Attendez, j'ai un moyen de vous convaiucre. Lucas, l'apprenti, a vu les boucles d'oreilles. Je vais l'aj»peler.
Il sortit en achevant ces mots.
Jean Wouters, lorsqu'il fut seul, posa sa main sur son front brûlant et se mit à réiléchir. il frémissait d'iiulignaliou et s'ell'orçait de prendre assez d'empire sur lui-même pour mépriser cette vile calomnie ; mais un sentiment d'angoisse et de tristesse descendit dans son cœur à l'idée (|ue sa bonne Lina était l'objet des suppositions malveillantes des villageois. 11 déplorait comme un malheur qu'llermaii Steenviict eut mis le pied sur le seuil de sa [lorte.
Le maitre charpentier rentra suivi de l'apprenti. Celui-ci ne paraissait pas à son aise et regardait le vieillard avec Irayeur.
— Lucas, dit le maitie, vous a\ez vu les nouvelles boucles d'oreilles de Lina Wouters. .Attestezle à son grand-père... N'ayez pas peur, je vous ordonne de dire frauchement ce que vous savez et Jean Wouters vous y invite aussi.
— Je n'ai pas vu les boucles d'oreilles, mailre, n-poudit l'apprenti. C'est Mathieu llomyn (jui m'en a parlé.
— Et llomyn les a-t-il vues?
— 11 ne les as pas vues non plus.
— Alors qui?
— Puis-je le dire, maître?
— Certes, vous devez le dire.
— Kh bien, il y a un marchand de bestiaux de liuysliroeck (|ui connaît bien Lina. Celui-ci a dit à Mathieu lîomyniiu il a rencontré, il y a huit jours, à Bruxelles, Lina Wouters au bras d'un jeune monsieur. Klle portait une r(»be de soie comme uik; demoi-elle de la ville, et de giandu.s bitucle» d'o-
reilles qui brillaient comme des diamants. Je n'en sais pas davantage.
Le vieillard était devenu tout pâle et ses lèvres tremblaient; mais il ne disait pas un mot, et paraissait muet de colère et de chagrin.
Sur un sii;ne du maitre l'apprenti sortit.
— Pauvre Wouters, si pareilles chcses n'étaient pas des calomnies, comme ce serait terrible. Le S(uipi;on seul est déjà un malheur, ii'est-il pas vrai?
Pour toute réponse le vieux charpentier poussa un cri de désesjioir, se laissa tomber sur un siège, cacha sa figure dans ses mains, et se mit à pleurer amèrement.
Après un moment de silence, son maître lui dit:
— Allons, Wouters, coiis(dez-vous. II n'est probablement i)as trop tard pour ramener Lina dans le bon chemin.
— .Mais tout est faux, tout! s'écria le vieillard. Ceii): qui répandent ces bruits sont des serpents venimeux qui crachent leur venin sur un ange. Lina est innocente et pure comme l'enfant r|ui vient de naître.
— Oui, je le crois; vous avez peut-être raison mais vous ne pouvez pas en être tout à fait certain. Qn'allez-vous faire maintenant ?
— Je n'en sais rien, maître. Puis-je fermer la bouche aux méchantes gens ?
— Oui, vous |)ouvez le faire et vous le ferez sans retard. Si vous ne montrez pas en cette circonstance (|ue vous êtes resté réellement un honnête homme, je serais contraint de vous donner ctMigé. Qui aime la honte doit la porter lui-même sans faire peser sur les épaules dautrui une partie de ce lourd fardeau. Kcoutez donc mon conseil avec calme et avec bon vouloir. 11 importe peu (|ue Lina soit coupable ou ne le soit |)as; mais (ju'un jeune lioinmc de la ville, un de ces riches désœuvrés et libertin, fré(|ueiite habituellement votre maison, c'est là que },'ît le scandale de l'aflaire, et, qu(»i (|ue vous fassiez, le nom de votre petite-fille en restera, hélas! à jamais terni. Et s'il y avait (|uel(jue chose de vrai dans les bruits qui courent?
— Il ne peut y av(»ir rien de vrai là-dedans.
— Naturellement, telle est votre idée; mais dans de pareilles affaires il arrive que le plus vigilant soit trompé. Eu tout ras, votre devoir, comme grand-|tére et comme homme d'honneur, est de défendre votre porte à ce jeune effronté, sans hésitation et sans faiblesse, et si sévèremenl qu'il perde toute velléiié de revenir. (Jnel est votre sentiment à cet égard?
— \ous avez raison, maitre. Oui, c"»îst là mou devoir et je l'accomplirai : mais soupçonner notre
AUGENT ET :N015I,ESSE.
— Montez 1 vous dis-je. (Page 57.)
Lliia? Jamais, jamais; elle est riiinocence et la pureté mêmes!
— Soit, Wouters, vous pouvez penser là-tiessus ce que vous voulez. Faites seulement en sorte (jue ce M. Steenvliet n'ait plus l'occasion de- voir ou de rencontrer Lina, alors le temps fera le reste, petit à petit les bruits cesseront et vous oublierez de votre côté... Mais il y a un autre côté de l'afTaire qui m'écbappe. Auriez-vous par hasard conçu l'espérance insensée qu'un mariage pourrait devenir possible entre votre Lina et ce jeune monsieur?
Un rire d'ironie fut la seule réponse du vieillard.
En ce moment l'apprenti rouvrit la porte el fit signe à son maître qu'il avait quelque chose à lui annoncer. En effet, il lui souftla quel([ues paroles à l'oreille, puis il repartit immédiatement.
— Jean Wouters, dit le maître charpentier, vou-
lez-vous savoir quelle nouvelle Lucas vient de m'apprendre là? Pauw le tortu, le domestique de IWigle d'o)\ vient de Bruxelles. Il affirme qu'il a vu M. Herman Steenvliet descendre du train à la station de Loth. Sans doute le jeune monsieur est déjà chez vous. Voilà une bonne occasion pour vous de mettre ^n\ à cette déplorable alïaire. Retournez chez vous, restez-y aussi longtemps qu'il sera nécessaire, prenez courage, pas de faiblesse, faites votre devoir.
— Oui, je ferai mon devoir, répondit le vieu\ charpentier du ton le plus douloureux, mais avec l'accent d'une ferme résolution. Je vous remercie do votre bonté, maître; mai^, je vous en prie, croyez-moi, tout ce que l'on raconte est un tissu de faussetés. Après aujourd'hui, Herman Steenvliet lie mettra plus les pieds dans notre maison. Ce (jui m'elfraie, c'est de devoir dire à la pauvre Lina des choses dont elle e.4 tellement innocente qu'elle
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MIC.K.M' KK NOIILESSK.
n'en a iiirinc pas la moindre idée... Mais au nom du ciel, jo le sens hieii, il n'y a pas moyen de s'y soiislr:iire.
Kn achcvanl ces mois il traversa lalelier à la lià'e el (|uitla la maison de son maiire.
Toujours soutenu par la cotiviclion de l'innocence de Lina, il passa par la rue du village la tête droite et en regardant les jjens bien en face, mais lors(|u'il eut atteint le chemin de terre et qu'il se trouva tout seul dans la campai,Mie, il pencha lentement sa tête sur sa poitrine et poussa un piofond soupir. A quoi cela pouvait- il leur servir, ([u'il se révoltât au dedans de lui-même contre la calomnie? Si injustes, si fausses que fussent au fond les accusations contre Lina, n'avaiton pas fait à sa bonne renommée une hrèche irréparable' domine elle allait soulfrir! Ne succombt-rait-elle pas sous le coup de celte honte imméritée ?
Le couraire du vieillard faiblit à cette idée et des larmes jaillirent de ses yeux.
Il rélléchit, chemin f.iisant, à tout ce que son maître lui avait dit; sans doute il croyait fermement a l'innocence de Lina... mais pourtiuoi un frisson glacial lui parcourait-il parfois les membres? D'où venait cotte sueur froide r|ui |)erlaitsur son front.
Pauvre homme, il luttait contre le doute qui, pareil à un serpent venimeux, voulait, malgré sa résistance, ce glisser dans son esprit. Non, non, Lina éiait incapable de le tromper... Mais, ô ciel, si le jeune monsieur Steenviiet était un trompeur, un séducteur, un loup, comme avait dit le maître charpenlier? S'il avait noué un bandeau sur les yeux (le la pauvre enfant et s'il lui avait ôté ainsi la conscience du bien el du mal? On avait déjà vu ces choses-là... Cela élail-il |)ossil)le? llerman se comportait envers Lina avec ré>erve, avec respect, jamais il n'avait laissé échapper une parole douteuse. L'n homme ne peut pourtant pas feindre à ce point... Calomnie, rien rpie calomnie.
Alors il redressait la tète et souriait... mais presfjue aussitôt son visage redevenait sombre, sous l'induencp de rédexions plus inquiétantes.
— Un marchand de bestiaux de Kiiysbroeck, murmurait-il, alTirnie avoir vu Lina à Bruxelles au bras de M. Herman? Et vêtue de soie comme une demoiselle? Ah! (pielle sottise! Depuis plusieurs mois elle n'est plus allée à... Ciel! s'interrompit-il tout à coup en cessant de marcher; elle a été à Druxelles, il y a huit jours... pour in'achelerun chapeau! .\urail-elle rencontré M. llerman? s'est-elle promenée avec lui, à son bras? Me l'aurait-elleiaché par crainte, par remords, par hrjtile?
Il tremblait et essuyait machinalement les larmes qui lui troublaient la vue.
— L'iii(| Il iélude me rend fou, reprit-il, en secimant doulonreiiseiiienl la télé. (Jue l'homme est faible contre la calomnie! Moi, son grand-père, moi i|ui l'aime et iiui l'admire pour la pureté de son àme, je la soupeoiinerais d'hypocrisie et de fausseté! Loin de moi ces sottes et odieuses pensées! Lina est restée ce (ju'elle était : innocente et |»ure.
C'est ainsi que le malheureux vieillard luttait contre les lonrnients du doute et de l'iiicertilude, tantôt rejetant toutes les suppositions contraires, tantôt succombant à l'angoisse qui lui étreigiiait le cœur.
Au moment où il approchait de sa maison, son esprit avait repris un peu de calme et de clarté.
— Ces craintes, ces alternatives d'inijuiélude et de sécurité, de doute et de certitude, ne servent à rien, se disail-il en lui-même. Je vais savoir ce qu'il y aà craindre. Quoicju'il en soit, le plus coupable, c'est moi. C'est moi qui ai charge d'àmes; je suis vieux, je suis le père, c'était à moi à veiller surune enfaiil sans expérience. Ah! fasse Dieu qu'il ne soit point trop tard! Maintenant du moins mes yeux se sont ouverts et je veillerai avec sollicitude, sans me laisser retenir par (juoi (jue ce soit. J'accomplirai mon devoir, j)as de respect, pas de pitié! .M. llerman doit sortir de ma maison sur-lechamp, pour ne plus jamais y lemellrc les pieds... De la prudence pourtant, car s'il n'y avait rien, absolument rien de foiulé dans tous ces bruits? J'accuserais donc injustement Lina, je la ferais rougir inulilemenl?
Il traversa le jietil jardin ilevaiit la maison et entra dans sa demeure. La mère Anne était seule dans la pièce;.
— Où est Lina? demanda-t-il.
— Lina est dans le potager, qui travaille.
— M. llerman n'est pas ici?
— M. lleniian? Non. Pourquoi me demandezvous cela d'un ton si singulier, mon père?
— Appelez Lina, j'ai à lui parler.
— Vous êtes si pâle! On dirait |>resque que vous avez pleuré! murmura la veuve avec un accent de frayeur. Ciel! est-il arrivé un malheur?
— Non; faites ce que je vous dis: appelez Linn, vous allez le savoir.
La veuve obéit. M la suivit du regard à travers la porte vilrée du jardin.
Il vit de loin Lina venir à lui, par l'allée du milieu, avec un doux et aimable sourire sur les lèvres. Son regard état si clair, l'expression de son visage si sereine, si pure et si gaie, qu'il eut l'envie de serrer l'innorenle enfant dans ses bras et de lui demander pardon; mais sa conscience le cuirassa contre cette faiblesse.
— Itonjour, grand-père, s'écria Lina. Déjà de retour? Vous avez (|ue|(|ue chose à me dire? est-ce
ARGENT ET NOBLESSE
une bonne nouvelle?... Mais qu'avez-vous, grandpère? Êlcs-vous malade?
— Non , mon enfant, je ne suis pas malade ; j'ai beaucoup de cliaiirin.
— Uu cliai^rin? Pauvre grand-père, venez, asseyez-vous, et racontez-moi ce que c'est, je vous consolerai bien, moi!
Elle lui passa le bras autour du cou et voulut le conduire à un siège; mais il se déchargea et lui dit :
— Lina, ma chère Lina, ce que j'ai à vous demander vous fera aussi beaucoup de peine. Pardonnez-le moi, ce n'est pas ma faute. Soyez-en bien sûre, mon enfant, de tout ce que l'on dit dans le villnge, je ne crois rien; mais il faut que je soulage mon cœur du poids qui m'étouffe.
— Ah! grand-père, allez-vous écouter maintenant les vains propos des gens?
Mais le vieillard lui prit la main et lui demanda d'un ton presque suppliant :
— Lina, promettez-moi de me dire la vérité? toute la vérité?
-- Qu'est-ce que c'est que cette demande-là? grommela la mère Anne stupéfaite. Avez-vous jamais pris Lina en délit de mensonge?
— Non, mais cette fois, si elle me cachaitquelque chose, elle me rendrait profondément malheureux.
— Mon cher grand-père, dit la jeune fille, je ne vous comprends vraiment pas. Qu'est-ce que je pourrais vous cacher?
— Eh bien, soyez sincère. Vous êtes allée à Bruxelles, il y a huit jours?
— Oui, pour vous acheter un nouveau chapeau, vous le savez bien.
— Et n'y avez-vous rencontré personne?
— Naturellement; toute sorte de gens; à Bruxelles il y a toujours beaucoup de monde dans les rues. Mais pourquoi me demandez-vous cela, grand-père?
— Navez-vous pas rencontré M. Herman Steenvliet, à Bruxelles?
— Non.
— Et si vous l'aviez réellement rencontré? Si vous vous étiez promenée avec lui, me l'avoueriezvous?
— Ah! pauvre grand-père, s'écria-t-elle, si cela était, pourquoi vous en aurais-je fait mystère? M. Herman lui-même vous l'aurait dit. Est-ce là les sottes histoires que l'on raconte dans le village? Et vous vous attristez pour de semblables cancans?
— Mais, mon père, qu'est-ce que vous avez donc dans l'esprit? murmura la veuve d'un ton de reproche. Croyez-vous donc que notre Lina ne sache pas comment une honnête tille doit se conduire? Je suis bien sûre que si M. Steenvliet l'avait rencontrée, elle se serait contentée de lui dire
simplement bonjour, et empressée de passer son chemin,
— M. Herman, d'ailleurs, ne m'aborderaii pas au milieu de la rue, ajouta Lina, il a beaucoup trop d'esprit pour cela. Laissez donc jaser les ignorants, grand-père, ils ne savent pas ce qu'ils disent.
Jean Wouters demeura un instant silencieux. Il était pleinement convaincu de l'innocence de la jeune fille et il allait renoncer à toute question ultérieure; cependant, obéissant à ce qu'il croyait être de son devoir, il demanda encore :
— Lina, vous n'avez jamais, n'est-ce pas, porté d'autres vêtements que ceux que nous connaissons, votre mère et moi? Jamais un autre bijou que les boucles d'oreilles de votre grand'mère défunte n'a brillé à vos oreilles?
Les deux femmes, mueltes et comme ahuries, le regardèrent comme si elles ne le comprenaient pas.
— . Répondez-moi, je vous en supplie, soupira le grand-|)ère.
— Mais, pour l'amour du ciel, mon père, qu'estce qui vous arrive? s'écria la veuve. Des habits des joyaux, notre Lina? Où sont donc vos esprits?
Le vieillard s'absorba dans ses réflexions; un sourire de satisfaction entr'ouvrait ses lèvres. Mais sa physionomie redevint tout de suite sérieuse, car il se souvint du conseil, de la menace de son patron, et en même temps de la promesse formelle, à lui Jean Wouters. H secoua tristement la tête et dit :
— Ah! mes enfants, qu'il y a de méchantes gens au monde! Tout ce que l'on raconte n'est que fausseté, calomnie et venin. Mais nous n'avons pas d'autre richesse que notre honneur, et lorsque le soin de notre bonne renommée et la défense de notre réputation exigent de nous certains sacrifices, nous ne pouvons pas hésiter... Asseyez-vous toutes deux, je vous expliquerai ce qui m'a rendu triste et malade. Je ne vous dirai pas tout, — cela n'est pas nécessaire, — mais assez du moins pour vous faire comprendre ce que le devoir nous commande.
Dès qu'ils furent tous assis, il dit avec un embarras visible, et en cherchant ses mots :
— M. Herman Steenvliet vient ici deux ou trois fois par semaine. Nous savons qu'il n'est amené chez nous que par reconnaissance, par amitié peut-être, et cela nous suffit pour l'acueillir sans arrière-pensée. Oui, vous, Lina, et votre mère, vous avez engagé M. Herman à renouveler ses visites le plus souvent possible. Nous croyions que nous pouvions coniribuer par là à le tenir éloigné de ses liaisons dangereuses. Notre but, du moins, était louable... Hélas! mes enfants, nous sommes des cœurs simples et nous ne connaissons pas le
M'.GE.NÏ KT NOULESSK.
inonde. Tandis que nous vividiH ici en pleine séculilé, la calomnie louiait dans le viliai;e pour dire toute sorte de mal de nous. I*ar exemple, «m a l'impudence d'allirmer que nous attirons ici M. Ilerman par cupidité, par calcul. On ose même prétendre, Lina, (|ue vous portez des roltes de soie et des boucles d'oreilles enri<liies de brillants, que vous auriez acceptées de M. Ilerman.
Moi? des robes de soie, des boucles d'oreilles
de M. ilerman? répéta la jeune lille en riant. Quelle folie est-ce là.' Et qui répand ces bruits absurdes, {,'rand-père?
— Ce sont de mécbanles i;ens, de mauvaises lanjîues, mon enlanl. Ne vous en inquiète/ pas! s'écria la mère.
— Des langues envenimées, c'est certain, reprit le vieillard; mais elles n'cml pus tout à lail lorl; nous sommes coupables du moins dune i;rave imprudence. Ce que nous avons perdu de \ue, c'est que les visites d'un jeune monsieur si riclie dans notre bumble pelile maison devaient naturellement amener beaucoup de commentaires. En elTel, les villageois ne peuvent pas comprendre quel plaisir un monsieur de la ville, ricbe et i islruit, peut trouver dans la société de gens simples, de pauvres ouvriers tels que nous. Dans leur ignorance, ils se lorgent toute sorte de mauvaises pensées sur notre compte ; ils bavardent entre eux sur nous et disent des cboses dont la seule idée... En un mol ils nous volent notre honneur et ternissent notre bonne renommée.
Jean Woulers, (pii avait d'abord iinlention de faire connaître en peu de mots les raisons de son retour inopiné au logis, tombait maintenant d'une hésitation dans l'autre. Il n'osait pas déclarer quelles raisons on attribuait dans le village aux visites d'ilerman Sleenvliet. L'innocente Lina n'avait pas ni-rilé une si cruelle injure; lui, son grand-père, ne pouvait pas trouver le courage de lui plonger ce poignard dans le cœur.
— Allons, grand-père, ne vous tourmentez pas pour cela, dit la jeune fille. C'est alTreux, c'est agir méchamment avec nous qui n'avons jamais fait de mal à personne ; mais nous ne pouvons pas empê- (h.T les inérbantes langues d'aller leur train. Que nous lait leur bavardage, aus.si b.ngleni|)s (pie nous n'avons rien à nous reprocher?
Oui, mon père, pouKjuoi nous laisser troubler
par ces vains cancans tant <|ue noire conscience ne nous reproche rien ?
Nous avon>. quelque chose à nous reprocher,
enfants. Non, nous n'avons pas fait notre devoir comme il convenait de le faire, dit le vieillard dune voix plus terme. 11 ne suffit pis de ne |oinl faire le mal, il faut également écart r toute apparence de mal, et ne point donner aux gens de prétexte à
commentaires malveillants... Ah! je ne sais vraiment pas comment vous faire comprendre ce que je veux dire... Mon maître m'a ajtpelé dans son arrière-biintique et m'a expliqué ciuniiient tout le village fait scandale autour de notre nom parce que M. Ilerman vient chez nous. Vn si riche monsieur de la ville dans la maison d'un pauvre ouvrier, cela ne peu! pas durer, prétend-il; cela nous ravirait pour toujours notre réputation d'nonnéles gens; tous les habitants du village nous considd'reraient comme des gens sans honneur... J'ai promis à mon [lalron (|ue nous défendrons à M. Steenvliet l'entrée de notre maison, et qu'il ne remettrait plus jamais les pieds chez nous.
— Quoi? que dites-vous là, grand-père? s'écria impétueusement la jeune lille avec incrédulité. Vous chasseriez M. Ilerman de notre maison? Cela ne se peut pas. Quel mal nous a-t-il fait?
— Oui, oui, mon père, répondez, quel mal ce bon jeune homme nous a-t-il fait? Le chasser pour faire plaisir à (juehpies langues envenimées du village? Vous n'en aurez certainement pas le courage.
— Dites ce (jue vous voudrez, mes enfants, il m'est défendu de rien entendre. Hermau Steenvliet ne peut plus nous rendre visite. S'il vient encore une fois chez nous après aujourd hui, mon patron me renverra de l'atelier. Quelle honte ! Et d'ailleurs où trouverai-je alors du travail et du pain?
Ces mots, qui résonnaient à ses oreilles comme une condamnation, arrachèrent à Lina un cri d'angoisse. Elle se cacha la figure dans les mains et se mil à pleurer en silence. Dientnt les larmes ruisselèrent à travers ses doigts.
Jean Woulers la regardait le cœur serré. Cette extrême tristesse à la seule annonce de l'éloigneinent de Ilerman, (ju'esl-cc que cela signifiait? Ciel, allait-il apprendre un déplorable secret? Avait-il en effet été aveugle, aveugle pour un terrible danger? Se verrait-il forcé de bénir les calomniateurs <|ui l'avaient rappelé à temps à la conscience de ses devoirs paternels?
Pendant qu'il était assailli de ses pénibles pensées, la mère Anne continuait ses ellorts pour lui faire comprendre qu'il n'avait pas le droit d'interdire ainsi brusquement et grossièrement à M. Ilerman l'entrée de leur maison. (Certes, elle pensait aussi maintenant qu'il \alait mieux (jue le jeune homme cessât ses visites, mais on pouvaiî le lui faire sentir petit à petit. Il était, après tout, un jeune homme bien élevé, auquel ils n'avaient rien à reprocher, et on ne chasse pas ainsi les Inmnrtes gens comme un voleur ou un mendiant.
La vue de la profunde émotion de Lina seinldail avoir irrité le vieillard. L'ii feu sombre brillait dans ses yeux fixes; ses lèvres étaient contractées, et ce fui d'un Ion bref et tranchant (ju'il répondit enfin:
ARGENT ET NOBLESSE
— Je n'écoute rien, Anna. C'est mon maître qui m'a envoyé ici. Pauvv le tortu a vu M. Herman descendre du train à Loth. 11 n'est pas ici; je le regrette. S'il vient en mon absence, envoyez immédiatement Lina à l'atelier pour m'appeler. Je ferai connaître à M. Herman ma résolution irrévocable.
— Ah ! mon père, réfléchissez encore quelques jours.
— Plus un mot, Anna; le sentiment du devoir me rend inexorable. Je veux être obéi.
11 se dirigea vers la porte, prêt à partir. Mais malgré ses suppositions douloureuses, son cœur s'ouvrit à la pitié; il alla à Lina, lui prit la main, et lui dit tristement:
— Allons, Lina, séchez vos larmes et prenez courage. La pensée que M. Herman ne reviendra plus jamais ici vous afflige profondément: malheureuse enfant, mettez-vous donc le plaisir de sa société au-dessus du soin de votre propre réputation? Reconnaissez votre devoir, soumettez-vous avec résignation à la nécessité, et votre chagrin sera bien vite passé.
— Mon chagrin, grand père ! répéta la jeune fille; mon chagrin n'est rien... Mais lui, le pauvre jeune homme, vous allez donc le chasser comme un mauvais homme?
— Le chasser, Lina? C'est-à-dire que je lui ferai comprendre qu'il ne peut plus venir nous rendre visite, et qu'il doit se comporter dorénavant comme s'il ne nous avait jamais connus. L'intégrité de notre honneur, le repos de notre vie sont à ce prix.
— Oh! grand-père* comment pouvez-vous être devenu tout cà coup si cruel et si impitoyable? Vous allez rendre M. Herman malheureux, peut-être pour toujours. N'affirme-t-il pas lui-même (|ue c'est notre amitié seule qui lui prête la forie de ne pas retomber dans les écarts de sa conduite passée ? Vous voulez l'abandonner maintenant sans aide, sans soutien, à la séduction des plaisirs bruyants. Prenez encore un peu de patience, quelques semaines seulement, jusqu'à ce qu'il se marie.
— Pas de patience, Lina, cela n'est pas possible. Si M. Herman vient encore nous rendre visite aujourd'hui, comme cela est probable, il faut qu'il entende un adieu définitif.
— Mais, grand-père, ce jeune homme m'a sauvée de la mort.
— Oui, je le sais, mon enfant, mais cela ne fait rien, toutes ces paroles sont superflues. Je ne veux pas être chassé de mon atelier avec la crainte douloureuse de l'avoir peut-être mérité. Maintenant (|ue je sais quel est mon devoir de père et d'honnête homme, rien ne peut me faire reculer. Écoutez-moi bien, Lina. Si M. Herman vient encore ici aujourd'hui, courez au village sans perdre une minute pour m'annoncer son arrivée. Je veux.
j'ordonne que vous m'obéissiez en cela. Si vous restiez auprès de M. Herman, si vous lui parliez de toutes ces choses, songez-y, je ne vous le pardonnerais jamais. Vous m'avez bien compris, n'estce pas?
Les deux femmes trembleienl en écoutant le son de sa voix qui avait pris un accent impérieux. Jamais elles ne l'avaient vu si sévère, si résolu, si implacable. Il était déjà sorti qu'elles tendaient encore les mains vers lui.
Mais tout à coup il rentra en disant précipitamment :
— Là-bas, au bas du chemin creux, arrive M. Herman. Montez toutes les deux à l'étage. Dépêchez-vous. Ne m'entendez-vous pas? Montez, vous dis-je.
Li jeune fille poussa un cri de désespoir; elle se laissa tomber à genoux devant son grand-père et lui dit en pleurant :
— Ah! grand-père, ayez pitié de lui! 11 est si bon! Ne lui dites point de paroles dures; ne le rejetez pas dans le désespoir.
— Cela dépendra de lui-même, Lina. Je n'aimerais pas de lui dire des paroles dures, mais s'il veut s'insurger contre la raison et le devoir, alors... Anne, obéissez-moi, montez avec Lina, et ne redescendez pas avant que je ne vous appelle. Je veux être tout à fait seul avec M. Steenvliet.
Lina se leva, et quoiqu'elle tremblât de tous ses membres, elle prit le bras de sa mère et monta l'escalier d'un pas ferme.
Le vieillard agité- passa sa main sur son front et essaya de reprendre son calme. La profonde tristesse de Lina, la chaleur de ses supplications en faveur de Herman l'avaient rendu inquiet et défiant. Il commençait seulement à comprendre clairement qu'il devait rester impitoyable... Mais d'un autre côté sa raison lui disait qu'il n'avait pas le droit de parler durement ni impoliment au jeune homme, attendu qu'il ne savait pas si, au fond, il avait à lui reprocher autre chose que l'imprudence dont ils s'étaient tous rendus coupables. Il devait donc rester calme et faire connaître à M. Herman sa volonté sans colère. Mais s'il advenait qu'il opposât de la résistance, s'il refusait de cesser définitivement ses visites, alors lui, Jean Wouters, lui prouverait que les sentiments d'honneur peuvent donner, même à un vieillard usé par le travail, la force et la volonté d'accomplir sou devoir sans crainte.
A peine ses réflexions l'avaient-elles amené à cette résolution, que Herman Steenvliet parut sur la porte, regarda tout autour de la pièce, et demanda son chapeau à la main :
— Bonjour, père Wouters. Quelle chance et quel plaisir de vous rencontrer ici à cette heure!
AIIGENT KT NOIILESSE.
Je ne m'y aitendais pas. Vous n'rtos pas seul à la maison, ii'i'sl-ce pas?
— Voici une chaise, monsieur, }rio;;na le vieux cliarpenlier. J'ai à causer avec vous scrieusiMueiil, très scriensement.
lierman, frappé du lun inaccoutumé du \ieillard, le roijarda avec ('lonucinent.
— Vous me faites tremldcr, maître. Kst-il arrivé ici un accident?
— l'n malheur, un {;rand malheur! répondit l'autre.
— Ciel! Liua est-elle tomliée malade?
— Non, personne n'est malade. Allons, je vous en prie, monsieur, asseyez-vous, et écoutez avec attention ce que j'ai à vous dire. Je n'ai |)as beaucoup de lemp>; lîotre entretien doit être court... Le hasard vous a conduit dans noire maison; vous avez trouvé bon, après cela, de venir nous voir dill'érentes fois, — trop souvent pour notre honheur, hélas! — cl nous, dans notre simplicité, nous vous avons leçu sans arrière- pensée, avec plaisir même. Nous sommes de pauvres ouvriers; vous, vous éles le fils d'un homme riche à millions. Il parait que, à cause de celle j;raiule dilVérence de conditions, vos assiduités dans celle maison sont considérées par le monde comme comprometlantes pour nous. Si vous saviez, monsieui-, quelles choses odieuses on raconte de nous dans le villa}re!
— Je le craignais : l'aubergiste de l'A'njlc d'or s'est veni;é ! soupira lierman.
— L'aubergiste de IWiijli' il'ctv ou d'autres, cela n'y fait rien. La vérité, la Irisie véiité est que noire pauvre Lina a perdu sa bonne réputation peut-être pour toujrmrs. A peine si j'ose vous déclarer ce que l'on dil et ce que l'on croit d'elle. On assure qu'elle vous attire ici pour avoir ih; l'ar^'ent de vous; que vous lui donnez des robes de soie et des bijoux. Qu'on l'a rencontrée à Bruxelles se promenant à votre bras...
— .\h! les vipères! s'écria le jimne homme qui se leva en serrant les poings. Les serpents, qui crachent leur bave sur Lina, sur cet an;.'c si pur, si noble de cœur!... Ah! cela ne durera pas lon;;lemps : je cours an \illaj;e, et je saurai bien fermer la bouche à ces lâches calomniateurs.
— Non, monsieur, vous ne ferez pas cela, je vous le défends, dil le vieillard eu lui faisant signe de se rasseoir. Voulez-vous donc, par voire inliTvenlion publii|ue, donner raison à la malignité des gens et ren Ire tout le village hostile à notre pauvre Lina? Ce n'est pas par la violence (|ue l'on peut combattre la calomnie : au contraire, ce serait jeler d«: l'huile sur le feu. Il n'y avait r|u'iin moyen de prévenir le mal; il n'y a (|u'un tnoyeii |iour en diminuer leiïet autant que possible maintenant
que le mal s'est produit. Vous avez plus d'esprit, plus d'expérience, du monde que nmis, vous, monsieur Sieenviiet. Votre conscience, voire cœur devraient v(ms avoir depuis longlem|)s iiuliqué ce moyen.
— Ali! ils me l'onl indi(|ué, murmura le jeune homme.
— Est-il possible? Kl vous n'avez pas écoulé leur voix?
— Ce <|ui est airivé, je le craignais depuis longtemps, il y a plus de quinze jours que je voulais vous annoncer ma ferme résolution île plus venir Vous voir désormais.
— Hélas! |)ourquoi ne l'avez-vous pas fait?
— Vingt fois j'ai eu l'adieu sur les lèvres, père \Vouters; mais chaque fois le courage de le prononcer m'a maïKpié. Je n'ai pas bien agi, je le reconnais trop lard. l*ardontiez-le moi.
— Vous reculiez devant le chagrin «[ue vous pensiez devoir résulter pour Lina de votre départ?
— Non, ce n'élait pas là la cause de ma faiblesse. Je ne veux pas vous trom|)er, c'est l'égoisme (pii m'a retenu. VA (juil y a-t-il d'étonnan'.? l'iélléchissez un peu, père VVouters : feu ma mère m'a mis au cœur le désir des |)laisirs tranquilles, simples, modestes, ras|)iraliou vers une amitié douce et désintéressée... et malgré cela, j'étais en voie de perdre com|)lètemenl ma sanlé, mon intelligence et mon honneur dans les débordemeuls d'un libertinage slupide. Je me méprisais moi-même; j'étais dégoûté do la vie. Ici, dans votre humble maisonnette, mon âme a retrouvé la paix; j'ai été réconcilié avec ma conscience et la vie m'a souri de nouveau... Ilenoncer à ce Ixuiheur, à celle délivrance,... me trouver seul, sans a|t|)ui, sans consolalion, dans un monde (|ue je hais! Ah! c'était trop pénible. Dire pour loujours adieu à vous, à la bonne mère Aune, à Lina, cela m'effrayait; et, si bien convaincu que je sois (pie cet adieu définilif devra tout de même être prononcé une fois, je différais celte triste échéance pour probmger mon bi/nheur d'un jour, d'un seul jour.
— Mais maintenant, monsieur?
— A présent, père Woulers, c'est décidé. .Après aujourd'hui, je ne ferai plus aucun effort pour \ous revoir, nr voire femme, ni Lina... Ah! si v(mis saviez, |tère Woulers, comme celle séparalion irrévocable me déchire le cœur!
Jean Woulers était ému.
— .MIons, mon jeune ami, dit-il d'un loiiconsolaiil, ne perdez pas courage. .Ncms avons élé tous également imprudents, {•eut-être, lors<|ue vous ne viendrez plus chez nt)us, les gens rccounallronl-ils
j leur erreur. Mais si même notre bonne réputation devait en rester alleinle, comme cela est à craindre,
ARGENT ET iNOBLESSE.
(îli l)ioii, nous le supporterons sans vous accuser pour cela.
— Oui, vous êtes assez i,'énéreux pour me pardonner ma faiblesse, dit Ilernian d'un ton amermais je ne me la pardonne pas moi-même; je ne me pardonne pas d'avoir, par lâche égoïsme, exposé votre bonne Lina à la calomnie des mauvaises langues. Je le regretterai toute ma vie. Hélas, l'innocente compagne de jeux de mon enfance, elle dont la douce amitié m'atiié de l'abîme de l'abjection et du désespoir, je l'ai jetée en pâture à la malignité publique; je suis cause (jue son nom est souillé du venin de la calomnie, et restera peutêtre souillé. Dieu, qui lit dans mon cœur, sait bien que je donnerais tout au monde pour racheter le mal que je lui ai fait... mais je ne le puis pas!... Pourquoi ne suis-je pas un pauvre ouvrier comme vous? Pourquoi cet argent maudit se trouve t-il entre nous, si ce n'est pour in'empêcher de vous faire triompher de la calomnie en vous élevant audessus d'elle? Ah! ciel, je suis fou de colère et de chagrin. Ma tête tourne... Je ne sais plus ce que je dis!
Herman s'était levé et avait pris la main du vieillarJ.
— Maintenant, père Woufers, adieu! murmurat-il les larmes aux yeux. Je m'en vais : vous ne me reverrez plus.
— Monsieur Herman, nous nous comprenons bien, n'est-ce pas, plus jamais?
— Non, [)lus jamais... Je vais me marier avec une demoiselle de la haute noblesse. Priez Dieu pour moi, père Wouters, afin que, dans ce brillant mariage, il me fasse retrouver quelques miettes du bonheur, de la paix de l'âme que me fait perdre cette douloureuse séparation.
Il se dirigea vers la porte d'un pis ferme et résolu; mais là il s'arrêta et regarda le charpentier d'un air suppliant, comme pour lui demander quelque chose.
— Soyez généreux, répondit le vieillard à cette prière muette; épargnez-leur cette triste émotion.
— Un mot, un seul mot!
— Les larmes de deux pauvres femmes changeraient-elles quelque chose à la fatalité qui pèse sur nous?
— Non, vous avez raison, maître. Adieu! Adieu! Et, étouffant un cri de désespoir, Herman Steen-
vliet sortit de la maison en courant et reprit le chemin creux, sans remarquer deux ou trois paysans qui l'épiaient et qui le suivirent des yeux en échangeant de grossières plaisanteries.
Herman Steenvliet, le cœur plein d'angoisse et do chagrin, marchait dans le chemin creux qui devait le conduire à Loth, près de la station du chemin de fer; mais arrivé là, il se sentit un tel dégoût pour la société des hommes, et un tel besoin de solitude, qu'il résolut d'aller à pied jusqu'à Bruxelles, en suivant les bords dn canal de Charleroy.
En chemin, il s'arrêtait souvent, secouant la têle, se parlait tout haut à lui-même et se faisait violence pour retenir les larmes qui voulaient à chaque instant jaillir de ses yeux.
Sa conscience l'accusait; il comprenait fort bien que l'honneur et la bonne réputation de Lina resteraient compromis, car, au village surtout, les souillures q ue la calomnie répand sur ses victimes sont, de leur nature, ineffaçables. Lui, Herman, avait prévu le mal et l'avait redouté; par égoïsme ou par faiblesse il avait continué ses visites, etconséquemment c'était par sa faute que son amie d'enfance allait rester méprisée et blâmée. C'est ainsi qu'il avait récompensé ces braves gens de l'amitié désintéressée qu'ils lui avaient témoignée.
Cette conviction lui était extrêmement pénible. H ss creusait le cerveau à chercher un moyen de défendre Lina contre les soupçons injurieux des gens du village; mais son esprit restait stérile. Considérant que tout ce qu'il pouvait tenter aurait pour unique résultat de provoquer des calomnies nouvelles et plus odieuses encore contre l'innocente jeune fille, il devait se soumettre avec résignation à la fatalité qui pesait sur lui.
H ne re verrait plus jamais Lina Wouters; tout était rompu entre elle et lui; leurs relations ne devaient jamais se renouer.
Ah! il mesurait maintenant toute l'étendue, toute la puissance de son amour pour la naïve compagne de son enfance, et il s'en effrayait. Et quoique le serment de fidélité qu'il allait jurer au pied des autels à une autre femme lui fît un devoir devant Dieu d'oublier Lina, il sentait bien, hélas! qu'il ne le pourrait pas. Ah! si les millions de son père ne s'élevaient pas entre lui et la victime de son égoïste imprudence, s'il était pauvre, avec quelle joie triomphante il élèverait Lina audessus des atteintes de la calomnie ! Mais il ne pouvait pas y penser: il ne pouvait pas se soustraire à son triste sort; il fallait qu'il devînt l'époux de Clémence d'Overbug.
Ces douloureuses pensées tourbillonnaient dans son esprit et lui faisaient saigner le cœur.
Lorsqu'il arriva enfin chez lui, il était tout à fait abattu et découragé. Il monta à sa chambre, se