JO
Alir.EM ET NOIîl.ESSE.
laissa tonibfrdans un fauteuil cl resta là, le re}:ard lixe, penlu (lau> le vide, luttant cuntie l'ubsession (le l'image de Lina qu'il voyait constamment devaut lui, tantôt les yeux pleins de larmes, tantôt souriant du plus doux sourire.
Pour échapper à celte vision, il sortit de nouveau et alla se |>romener très loin sur la route de Tervneren; mais rien n'adouiit sa douleur, et plus celle lutte contre les arrêts du sort se prolonj^eait' plus prolondément s'enracinait en lui la conviction que rien au monde n'était assez puissant pour alTail)lir dans son cœur le sentiment qui l'enchaînait à Lina Woulers.
Durant trois jours, il resta en proie aux luttes intciicnres les plus pénihles >aii3 [»arvenir à déterminer clairement ce qui lui restait à l'aire. Mais le qualrième jour, après de lonj^ues heures passées dans sa chambre à rélléchir et à méditer, il se leva tout à coup, l'œil brillant d'une ferme résolution :
— C'est décidé: attendre |ilus longlem[)s ne servirait de rien. Oue mon sort s'accomplisse! Mon pauvre père croira que je l'atlriste sans hésitation el sans pitié. Ah! s'il pouvait lire dans mon creur! Ce qu'il désire voir se léaliser lui est inspiré par !>0D aiïection \wn\ moi, je le sais bien. Mais il se trompe. Je ne peux pas consentir à être pendarU loute ma vie la victime d'une erreur de sa tendresse... et, lors même que je le voudrais, je demeurerais impuissant contre une chose ipii est plus forte que ma volonté... L'ar},'enl est le tyian (|ui nie condamne:! l'aNenir le |)lusamer; eh bien, je veux, en ce qui me concerne, briser ce sceptre infernal: je serai pauvre, peut-être, et obligé de ;^'ai;niT mon |)ain en travaillant; mais libre, du moins, et maître de mon cœur et île mes actions.
Kn prononçant ces paroles à voix haute, il deslendil rapidement et entra sans frapper dans le cabinet de son [tère.
— Ah! ah! on vous \oit donc à la Un! lui dit joyeusement .M. Steen\licl. (jue diable, mon (il>, où donc èles-\ou> toute la journée? Je vous ai à peine entrevu deux o'i troi> lois depuis le commen - I ement de la semaine.
— .Mon père, j"ai à vou> parler d'une affaire impoi tante, répondit le jeune humme. Je vou? en prie, avez la bonté de m'écouter avec calme.
— (Juelle mine sérieuse vous avez, lierman ! Vous pique/ ma curiosité. 11 ne s'agit |)as de votre prochain mariage?
— Si, mon père.
— Mais sur ce point, d n \ a plu> i.en a dire, l'arlez, cependant, (juelque nouvel enlanlilla;:e?
— Jugez-en, mon p^re. Depuis qu.itie jours j'ai la tête en feu; depuis quatre jour> j'ai la lièvre, mes nerfs sont tendus à ^e rompre, parce i|ue je m effraye à I idée de vou.^ déplaire et de vous faire
du chaj^rin ;car,je lereconnais, vous êtes bon pour moi, vous m'aimez, et dans lout ce que vous laites vous n'avez en vue que mon bien-être, tel (jue vous le compreiMz, du moins.
— Ah ça! (jnest-ce que lout cela signifie? Vous n allez pas pleurer, n'est-ce pas?
— Non, mon père, mais je m'efforce de vous laire comprendre que je vous suis recoimaissant et (|ue je vous respecte...
— Je le sais bien, mon garçon. Laissez là ces détours, et allez droit au but. Que désirez-\ous? De l'argent?
— iNon; je veux vous faire pari d'une résolution, d'une immuable résolution (jue j'ai prise.
— Immuable! Nous verrons bien. J'écoute.
Le jeune homme hésita el parut rassembler ses forces. Il dit enfin d'un ton décidé :
— Mon père, je n'épouse pas mademoiselle d'Overburg.
— Me l'avais-je pas deviné? s'écria l'entrepreneur. Vous voilà encore une fois! De pareillts hésitations sont peul-étie naturelles; mais elles ne sont certainement pas sérieuses. Quan I il en sera temps, vous vous estimerez heuieux de pouvoir donner le nom d'épouse à la noble demoiselle Clémence.
— Croyez là-dessus ce qu'il vous plaira, mon père, mais je vous déclare (jue jamais, non jamais, je n'accepterai la main de Clémence d'Overburg.
M. Steenvliel éclata de rire,
— Ah ! ah ! vous tournez comme une girouette! dit-il en ricanant; aujourd'iiui par-ci, demain parlà. Allez encore vous promener un peu, lierman, et venez me dire ce soir (|uelles sont vos intentions. Vous aurez encore une lois changé d'avis.
Le jeune homme frémissait d'impatience, mais il se conlinl. et répondit avec un calme apparent :
— Vous êtes un homme énergique, mon père ; lout le inonde \anle la fermeté de votre volonté. Moi, au Contraire, j'ai été jus(|u'à présent un être faible et hésitant, parce que Ton a coiilrarié tous le^ [tenchants de ma nature primitive. Mais voire sani: coule dans mes veines. Ne vous étonnez donc pa>. mon père, (|u'après (|uatre jours de léllexions cl de soulfranci'S, ji' sois ariivé à prendre une résolution si ferme et si irrévocable que rien au monde ne pourrait la changer...
— I*as même la volonté de votre père?
— i\on.
— Ni ses pneir> .''
— Je vous demande bien humblement pardon, mon |ière, mais mon parti est pris. Je n'épouserai pas Clémeme d'Overburg.
Cependant M. Steenviivtse refusait à croire que son nis parlait séiieusement, (juoique le ton grave
AU CENT ET iNObLESSE
11 m'a serré la main. (Page Go.)
du jeune homme, son air décidé et la résolution de son regard ne fussent point sans inquiéter l'entrepreneur.
— Mais, Herman, dit-il, je ne vous comprends pas. Expliquez-moi donc quelles raisons vous poussent à rompre ainsi vus engaijements. Avez-vous appris, sur Clémence ou sur ses parents, quelque chose qui vous blesse ?
— Non mon père. A quoi hon vous répéter encore une fois les raisons qui, dès le premier moment, me firent considérer cette union disproportionnée comme devant faire le malheur de toute ma vie? Avec voire argent vous achelez une bru, rameau d'une antique et illustre souche. Elle ne peut pas m'aimei- jamais, moi, le lils d'un ouvrier enrichi, le bourgeois égoïste dont l'orgueil veut anéantir et absorber sa noblesse. Je lirais sans cesse cette accusation dans ses yeux... Ses parents se vengeraient sur moi par une haine irréconci- ,
liable, et me mépriseraient... Et moi, moi, je devrais baisser humblement et sans résistance la tète devant celte humiliation! car ma conscience me dirait que je l'ai méritées
— Bah ! bah ! folies que tout cela. Cela n'a pas le sens commun. C'est peut-être la quatrième fois que vous me répétez ces réflexions défavorables, et chaque fois vous avez reconnu qu'elles n'étaient pas fondées.
— En effet, mon père, chaque fois je me suis soumis par respect, par affection pour vous... Et s'il n'avait pas surgi d'autres raisons pour me faire reculer, j'aurais probablement accepté mon sort, si triste quil me parût.
— Ah ! bon, il y a une nouvelle raison?
— Clémence d'Overburg n'a pas la moindre inclination pour moi, au contraire!
— Vous vous trompez, Ilerman, soyez-en sûr, son père me disait encore dernièrement qu'elle
AUGENT ET NOBLESSE.
parle ilo vous dans cliacuiio do ses lellrcs, et qu'elle s'inlorme avec intéiél de Notre saolé.
— Cela se peut; mais son frère Alfred, sans me le déclartr posilivenjenl, m*a fait sulfisammenl comprcinire que mademoiselle Clt-meure redoute le niariajîe projet»' comme une mésalliance déshonorante.
— Vous avez mal compris ses paroles.
— Ah! n'est-ce pas naturel? Clémence courbe la tète sous la volonté de son père, sous la pression de la fatalité. Elle se sacritie à l'Iionneur et au bienêtre de sa race ; elle se vend pour sauver ses parenis d'une iléoadencc scandaleuse. Certes, cette abnégation de soi-même est un acte digne d'éloires; mais plus noble Clémence se montre, plus lâche et plus (Tuel serais-je en conseillant à conduire à l'abattoir cet innocent agneau. Non, je ne le ferai pas, jamais, jamais ! Ce rôle de bourreau me répuj^ne. l/idée que je devrais vivre jusiiu'à la fin de mes jours côte à côte avec ma victime, me l'ait trembler d'horreur.., Et je vous le répèle, mon pèie, rien au monde ne peut me faire consentir à épouser miilemoiselle d'Ovcrburg.
L'entrepreneur secoua la léle avec im|>atience.
— Vous êtes de bien mauvaise humeur aujourd'hui, dit-il. Les paroles sans portée d'.Mfred d'Ovcrburg vous ont indisposé: mais je veux ci'oire (jue cet accès de dépit se passera bientôt, comme précédemment; sans cela votre hardiesse, la léi,'érefé avec laquelle vous essayez de reprendre vos promesses, me mettraient dans une juste colère. Ah ! mon sanp coule dans vos veines? Ah! vous avez une volonté ferme? Mais moi, je suis voire père, et j'ai une volonté qui n'a jamais plié. Si cela devenait nécessaire, je saurais vous montrer (|ue, (|uaud une fois j'ai mûrement et fermement décidé qiiidqiie chose, tout iloit se courber devant moi : vous suilout, (jui êtes mon lils... Allons, poussez votre audace jusrju'au bout : osez me répéter que vous refuseriez d'obéir à mes ordres, à mes prières! Est-ce ainsi (pie vous voulez me récompenser de toute une vie de dévouement et de sacrifices?
Le jeune homme, qui ne voulait pas répondre à celte question, avait laissé tomber sa tête sur sa poitrine, et regardait (dtstinément le par(|uet, sans rien dire. Son altitude humble fut prise par M. Sleenvlietpour un signe d'hésitation ou de regret.
— Voyons, mon bon Herman, diS-il, ne vous laissez pas aller à toutes ces solte> idées. Elles vous attristent iniililcment; car, à supposer qu'elles soient fruidées en partie, à quoi c( la vous avancerait il .' L'affaire ol poussée trop loin pour (|iie l'on puisse revenir sur ses pas. Tuis-ji- aller dire maintenant au baron d'Ovcrburg (|ue nous relusons la m lin de sa fille? Je n'oserais jamais lui f.ijrc un ii sanglant afironl. Cela est complètement impos-
sible, et. d'ailleurs, je ne le voudrais pas. Oubliezvous donc, llerman, que l'unique but de mes elforls, de mes labeurs, de mes épargnes, de ma vie, a été de pré|)arer et de réaliser votre élévalion dans le monde. El niainlenant (|ue mon vœu le plus ardent va s'accomplir, maintenant que vous allez devenir l'époux d'une demoiselle de haute noblesse, maiiileiianl que le vieux maçon, — devenu riche grâce son habileté et à son travail, — va voir son sang plébéien se mêler au sang illustre des Overburg, vous renonceriez à cette brillante alliance? Ah! ail! quelle folie! Soyez plus avisé; dites-moi que vous acceptez avec gratitude la main de Clémence.
— Je ne l'acceijte pas, mon jière !
— Ah çà ! êtes-vous ensorcelé? s'écria l'entropreneur irrité. Ne comprenez-vous donc pas que, si je prenais au sérieux votre proposition insensée, vous me rendriez profondément malheureux?
— Je le sais, mon père, et pourtant...
— Pourtant quoi ?
— Pouilanl je dois refuser. Si je n'épouse pas Clémence, vous aurez du chagrin pendant ijuelque temps; mais, si je l'épouse, je me condamne moimôme à une existence sans amour, sans espoir, sans dignité. Je ne veux pas m'acheminer vers le tombeau, courbé sous l'humiliation et la haine. . . C'est une loi : de deux maux il faut choisir le moindre. .Mademoiselle d'Ovcrburg ne sera jamais ma femme.
— Par le diable, c'est ce que nous verrons! Hcrinan fit quelques pas en arrière, comme pour
s'en aller.
— Restez! commanda M. Steenviiet. Je devrais me fâcher, mais je suis trop fermement convaincu que votre nouvelle lubie ne tiendra pas. Ah ! si ce que vous venez de dire était bien niûremeni rélli'-chi el délibéré, si, par hasard, vous persistiez dans votre refus, je me vengerais impitoyablement de votre désobéissance et de votre o|)iniâlrelé. Je juiis vivre assez longtemps encore pour dissiper tonte ma fortune, et pour m'en aller de ce monde aussi pauvre (]iie j'y suis venu. Alors vous n'aurez rien.
— Agissez eu cela comme vous le Irouverez bon, mon père, répondit le jeune homme avec le plus grand calme. Je suis assez graml pour gagner ma vie en trav;iillant.
— Vous allez peut-être devenir peintre? ricana le père.
— Peintre ou autre chose. Votre eveinpie ma appris ce (|ue l'on peut avec de la v(donté et de la persévérance.
— Allons, llerman, vous perdez la tète. Les millions que j'ai gagnés ne vous serviraient donc à rien ?
— Ils serviront du moins, m<tii père, à me faire
ARGENT ET NOBLESSE
apprécier riiumililô et à me rendre malheureux |iour toute ma vie.
— Ali ! c'est ainsi : Monsieur va demander son gagne-pain au travail de ses mains, et dès qu'il gagnera un peu d'argent, il épousera l'une ou l'autre petite paysanne; qui sait? peut-être même la fille de quelque artisan.
— Une femme de cette condition ne reprochera pas, du moins, à mon père d'avoir été maçon, grommela le jeune homme d'un ton acerbe. Ce serait un mariage avec un amour partagé et un respect réciproque.
— Vous radotez. Voyez-vous le fils unique du millionnaire Steenvliet demeurer dans une hutte et soulfrir de la faim? Allez vous mettre au lit, Ilerman, reposez-vous un peu et laissez vos esprits se calmer : car, vraiment, vous êtes à moitié fou. Demain ce sera passé. En tout cas, n'espérez pas que, dans cette affaire importante, je prête les mains à vos caprices et à vos lubies. Clémence d'Overburg sera votre femme; c'est décidé, et cela reste décidé.
— Est-ce bien votre dernier mut, mon père?
— Mon tout dernier mot.
— Soit donc! Je sais ce qu'il me reste à faire. En achevant ces paroles, Herman sortit du cabinet. L'entrepreneur le suivit un instant des yeux d'un
air pensif, puis il secoua la tête et se dit à luimême en souriant:
— Pauvre garçon! La crainte de ne pas être aimé de mademoiselle Clémence le jette maintenant dans un doute pénible. Son cœur est trop sensible, trop tendre. Il tient cela de sa mère. Sans amour, sa vie serait triste, en effet; mais il se trompe complètement. Dès le premier abord, Clémence a montré une sympathie particulière pour lui. Je lui fournirai les moyens de satisfaire les moindres désirs de sa femme. Et si réellement elle n'éprouvait pas encore un véritable amour pour lui, cela viendra tout seul plus tard. L'argent est une baguette magique toute-puissante sur le cœur des hommes... Si l'on devait décider définitivement aujourd'hui de ce mariage, peut-être Herman n'y consentirait-il pas. Il est singulièrement mal dispose à cet égard; mais l'effet des paroles d'Alfred ne tardera pas à se dissiper. Nous avons tout le temps d'attendre. Ce qui m'inquiète plus que les lubies de mon fils, c'est l'hésitation et les atermoiements du marquis de la Chesnaie. Il ne consentira qu'après avoir ici même en personne examiné la situation de mes affaires. L'idée qu'une demoiselle d'Overburg épouserait le fils d'un ouvrier enrichi le blesse et l'humilie. S'il allait refeser? Je manquerais donc le but de tous mes efforts?... Mais je crois que vraiment la folie de mon fils me rend à mon tour hésitant ! Est-ce que je ne les domine pas tous par l'argent? Seraient-ils capables de
préférer le déshonneur et la déchéance? Non, non, j'ai tort do m'inquiéler, l'alfaire suivra son cours comme je l'ai résolu...
Un valet ouvrit la porte et annonça à son maître que M. le baron d'Overburg était venu pour lui parler, et qu'il l'attendait au salon.
— Ah ! le père de Clémence maintenant, grommela l'entrepreneur en ôtant sa robe de chambre. Pourvu que celui-ci ne vienne pas à son tour avec des hésitations et des faux-fuyants. Je finirais par perdre patience. Bah ! peut-être m'apporte-t-il, au contraire, de bonnes nouvelles; car lui, du moins, est un homme sensé et il sait ce qu'il fait, ou du moins ce qu'il peut faire. Voyons, nous allons bien savoir.
En entrant dans le salon, il alla à la rencontre de son noble visiteur avec un sourire aimable, lui serra la main et lui dit :
— Bonjour, monsieur le baron. Voilà une agréable surprise, à laquelle je ne m'attendais pas aujourd'hui. Vous deviez être en ville pour vos affaires; et vous n'avez pas voulu retourner à votre château sans m'honorer d'une visite. Je vous remercie du fond du cœur pour cette bonne idée. Veuillez vous asseoir, monsieur le baron... Mais je ne sais pas ce que je vois à l'air de votre visage. Auriez-vous du chagrin ? Tout ne marche-t-il pas au gré de vos désirs ?
— Non, pas tout, monsieur Steenvliet, répondit le baron. Il y a certaines choses qui m'inquiètent depuis une couple de jours. Je suis venu pour causer de cela très sérieusement avec vous. Mais, d'abord, je dois vous annoncer que mon oncle, le marquis de la Chesnaie, m'a écrit qu'il part aujourd'hui de Monaco, et arrangera son voyage de manière à arriver jeudi prochain à Bruxelles. Vous pouvez donc vous attendre à notre visite pour la fin de la semaine prochaine.
— Peut-être le marquis préfèrerait-il que je vinsse lui parler à votre château?
— En ce cas, monsieur Steenvliet, je vous le ferais savoir.
— Et peut-on supposer, d'après les termes de sa lettre, s'il est toujours favorablement disposé?
— Toujours favorablement. Ce n'est que pour la forme qu'il diffère son approbation définitive, jusqu'à ce qu'il ait obtenu par lui-même les renseignements nécessaires. Mais ces sentiments serontils bien de nature à le satisfaire complètement? Voilà la question que je me pose, et qui m'inquiète depuis deux jours.
— Et qu'est-ce qui pourrait bien y manquer, monsieur le baron? Vous lui avez fait connaître avec une entière sincérité la véritable situation des choses. N'estil pas vrai que vous lui avez écrit
1 tout ce qui pouvait exercer quelque inlluence sur
Ki
AlUiENT ET NOBLESSE.
sa décision?... (Juoi ? Vous secouez la lêle .'
— Ce que j'ignorais alors, je ne poiiv;us nalurelleinenl pns If lui inaiiler. S'il l'apprend — t'I je ♦Tains lurl (juil ne lapproinie — alors il est probable «ju'il s'opposera au mariage de Clémence. Vous avez ma parole. nion>ieur Sleenvliel, la mauvaise tournure de mes alTaires, le gt'iu'reux secours (|ue vou-5 m'avez prèle, me rendent votre ubliiie el m'engagent envers vous. Je n'hésiterais pas à conclure ce mariage, même sans le consentement de mou oncli'-, mais le mar(]uis nous désliériltM'ait et mes e!it:inl< y perdraient plus de deux millions, .le vous en prie, mou l)on monsieur Steenvliet, ayez pour la seconde fois pitié d'un malheureux gentilhomme! Employez toute votre autorité paternelle pour laire cesser un scandale qui, du moins en présence des projets d'union qui existent entre nous, est déshonorant pour votre fds, pour ma pauvre Clémence, pour vou»-nième et pour toute ma famille.
— Mais parlez donc clairement, monsieur le baron, murnmra M. Steenvliet épouvanté. Un scandale? Que voulez-vous dire?
— C'est difGcile à dire, répondit le baron. Ce sont «les choses que nous voyons, hélas, se passer trop souv»'nt. Mais nous, (|ui sommes d'une autre époque, nous reculons devant une pareille publicité.
— Pour r.imour de Dieu, ne mettez pas ma patience à une si rude épreuve! s'écria l'entrepreneur. Un scandale? Kl mon fds en serait l'auteur? Vous faites signe que oui? J'espère bien, du moins qu'il n'a ni volé, ni tué.
— Non, non, calmez-vous, je vais vous dire ce que c'est... D'après des bruits dont la vérité n'est pas douteuse, M. llerm:in ne va presque [dus au Club et il n'y reste que quelques instants (piand il y va. Ses camarades d'autrefois ne le rencontrent nulle part. Savez-vous, monsieur Steenvliet, où votre (ils passe tout son temjts depuis un mois?
— Sans doute que je le sais, répondit l'entrepreneur avec un rire triomphant. Le mariage projeté l'a rendu tout à coup sérit-ux, beaucoup trop sérieux même à mon avis; b- jeune homme se pronaène, dessine, lit et rêve.
— Ainsi vous ignoriez qu'on peut le trouver du malin au soir dans certaine maison d'ouvriers située au bord d'un rhemin isolé, pas bien loin du village où le banquier Dalster a son château ?
— Dab ! bah ! Quelle lolie! Que diable mon fils irait-il faire là?
— L'ouvrier a une fille qui, à ce qu'il parait, n'est pas setilement très jolie, mais aussi très madrée et très artificiiMise.
— Et vous voulez dire, monsieur d'Overburg, que c'est là que mon (ils '^'amuse? Voilà ce que je
ne crois pas et, en tous cas, ce que je n'appmuverais pas. Mais en serait-il bien ainsi?
— Le mal est déjà assez grave lors mèrae qu'il resterait caché; mais, ce qui ne se peut supporter surtout par nous, gentilshommes, c'est que ce mal soit public. Votre lils, au vu et au su de tout le monde, passe des journées entières dans celle pauvre maison d'ouvriers, il y mange à la table commune comme s'il faisait partie de la famille, il achète à la (ille des robes de soie el des bijoux, il se promène dans les rues de lliuxelles avec cette jeune elliontée à son bras.
Péniblement atteint par cette révélation, l'enlrej)reneur secoua la tète et répondit a|)rès un moment d'hésitation :
— Mais, mon cher monsieur d'Overburg, tout cela ne serait-il pas une simple médisance? Pour des choses de cette nature, mon fils était, jusqu'à présent, beaucoup plus réservé que d'autres jeunes gens de son âge.
— Le vieux M. Dalster est mon témoin. Informez-vous de la vérité dans le village, vous apprendiez que les habitants sont indignés de la conduite de M. llerman et de celle qui le tient captif dans ses (llets. Et si de simples paysans, qui ne sont en rien responsables des actes de la (ille de l'ouvrier, se sentent déshonorés par ces relations blâmables, que dois-je dire, moi, gentilhomme, moi, père de la future femme de votre fds?
— Je lui parlerai de cela aujourd'hui même, monsieur le baron, et, si vos renseignements sont fondés...
— Us ^ont fondés, n'en doutez pa<.
— Eh bien, je lui ferai compiendre qu'il doit rompre avec cette fdle.
Le baron frémissait «l'impatience et de dépit.
— Hélas! monsieur Steenvliet, dit-il, je m'effraye de vous voir si calme, el de ne pas vous trouver pénétré de l'impérieuse nécessité d'une rupture immédiate el complète de ces déshonorantes relations. Si ces bruits parvenaient aux orrilles de ma fille (Clémence, u'anrait-elle pas le droit de refuser sa main, contre ma volonté, à un homme qui, d'avance et pnhli<|uement, manque au respect (|u'il doit à sa future femme? Et si mou «mcle, le marquis, devait apprendre (jnelquc chose de cette triste alVaire, lui si fier et si susceptible sur le point d'hoimeur, il m'accablerait de rejuoches et soulèverait toute ma famille contre moi. Vousmême, monsie.ir Steenvliet. vous regretteriez profondément, n'est-ce pas, (jue les circonstances imprévues vinssent rendre impossible le mariage de votre fils.
— Mais, jusqu'à présent, ce mariage ne court pas de danger, j'espère?
— Si, un grand danger. Je vous en conjure.
ARGENT ET NOIÎMISSK.
prenez des mesures énergiques pour nous préserver de ce malheur; car pour moi, vous le savez, la non-réussite de ce mariage serait une catastrophe. Je n'ai pas d'autre moyen de reconnaître votre bienfait et de mériter la continuation de votre généreux secours.
— Mais, mon digne monsieur d'Overburg, que puis-je faire sinon de montrer à mon fds son imprudence, son étourderie?
— Lui défendre sévèrement, absolument, de remettre les pieds dans cette maison; lui faire promettre fermement et irrévocablement de rompre désormais toutes relations avec cette méprisable fille.
— N'est-ce que cela que vous désirez, monsieur le baron ? Soyez donc bien tranquille : Herman n'ira plus dans ce village. Je vous le promets en son nom,
— Et s'il refusait de vous obéir?
— Non, pas cela. Herman peut avoir une faiblesse et faire une folie; mais c'est un garçon raisonnable et il a un cœur excellent. En tous cas, je n'ai pas l'habitude de voir ma volonté méconnue... Doutez-vous encore? Souhaitez-vous qu'Herman vienne lui-même s'excuser auprès de vous et vous promettre d'éviter désormais tout prétexte de soupçon ou de médisance?
— Oh ! non, je n'exige pas cela, s'écria joyeusement M. d'Overburg. Je vous remercie, mon bon monsieur Steenvliet : j'ai foi en votre parole. ïl me suffit de pouvoir au besoin déclarer et affirmer que ces bruits n'ont plus de fondement... Allons, écartons toutes ces douloureuses inquiétudes et«spérons que rien n'empêchera ni ne retardera le mariage souhaité. A la fin de la semaine prochaine, je viendrai vous rendre visite avec mon oncle le marquis. Nous réglerons tout alors en sa présence... Permettez moi de vous dire adieu pour aujourd'hui. Je dois partir pour Liège où je vais chercher Clémence. Je vous serre la main, rassuré et consolé.
Près de la porte cochère, et prêt à remonter en voiture, le baron murmura à l'oreille de l'entrepreneur :
— N'oubliez pas vos promesses. Je vous en supplie, soyez énergique. Notre bonheur à tous en dépend.
— Je n'ai jamaislaissé protester une promesse, répondit M. Steenvliet. Soyez sans aucune crainte.
La voiture s'éloigna, et l'entrepreneur retourna à pas lents à son cabinet, où il se laissa tomber -sur une chaise. Il y resta longtemps pensif et immobile.
En présence du baron, il avait caché ses impressions pour amoindrir autant que possible la faute d'Herman; mai«, maintenant qu'il se trouvait seul,
l'expression de son visage changea et'devintamère.
— L'imbécile! groinmela-t-il. A quels ridicules enfantillages va-t-il se livrer au moment même où l'on prépare son mariage avec la fille d'un baron ! Lui, si indifférent pour toutes les jeunes filles, si riches et si jolies qu'elles soient, se laisserait charmer par une fille d'ouvrier? Il lui achèterait des robes de soie et des bijoux ! Il se promènerait dans les rues de Bruxelles ? Tout ce qu'il me disait de son aversion pour une union disproportionnée n'était donc que fausseté? Oui, car la distance entre lui et une simple ouvrière est infiniment plus grande que la distance entre moi et M. d'Overburg. Il repousserait et dédaignerait mes ordres et mes prières, par amour pour une fine mouche de village, qui n'a pas d'autre but que de lui soutirer de l'argent, beaucoup d'argent? Et moi, son père, je devrais céder à une aussi méprisable adversaire? Ah! ah! cela ne sera pas! Il ne jouera pas un jour de plus avec mon honneur, et ne me rendra pas plus longtemps ridicule aux yeux de quiconque nous connaît. Que dis-je, un jour? Non, pas une heure; je vais surle-champ lui signifier ma volonté, et malheur à lui s'il ne m'obéit pas immédiatement.
En achevant ces mots, il sortit de son cabinet, monta l'escalier en courant, ouvrit la porte d'Herman, et ut irruption dans la chambre le poing en avant.
Mais il s'arrêta, surpris et désappointé, car son fils n'y était pas.
— Il n'est pas là! grommela-t-il. L'entêté coquin serait-il déjà sorti?... Oui, voilà son bonnet grec qui pend là; son chapeau n'y est pas, et je ne vois pas non plus son pardessus. Il veut donc rester dehors jusqu'à la nuit? Où peut-il être?... Ah! je comprends; mais il n'y restera pas, dussé-je aller l'en arracher.
Il alla dans un des angles de la pièce et tira un cordon de sonnette. Un valet ne tarda pas à paraître.
— Jacques, avez-vous vu sortir mon fils? demanda-t-il.
— Hélas ! oui, monsieur, répondit l'antre, j'en suis encore profondément troublé.
— Troublé? Pourquoi?
— Notre jeune maître avait les larmes aux yeux; il m'a serré la main et m'a dit adieu d'un ton singulier, comme s'il voulait dire que je ne le reverrais jamais.
M. Steenvliet pâlit visiblement; mais il maîtrisa son émotion, et demanda avec un calme simulé :
— Avait-il des bagages ?
— Rien que sa petite sacoche de cuir.
— Et où est-il allé ?
— Je ne sais pas, monsieur. Il m'a fait chercher
AHUENT ET NOBLESSE.
un (iaciv, et lorsiiuil y est moulé après m'avoir serré encore uiic lois la main, je l'ai oiiliMidii ipii (lisait au cocIut : },Mre du Nord, ventre à ten»'.
— Ktfs-vous hit'ii sur de ne pas vous Intuipcr, Jacques? Herman n'a-t-il pas dit: gare du Midi"'
— Non, monsieur, j'ai très bien entendu, lia posilivciuenl dit .Nord.
— Kl» bien, allez aussi me chercher une voiture; mais pas un mot de tout cela, eulende/-vous? C'est une lubie d'ilerman qui sera oubliée demain. Personne n'a à se mêler de cela.
— Je comprends, monsieur.
— .Mlez, courez et ramenez-moi une voiture. L'entrepreneur rentra chez lui, endossa (iévreu-
sement une redingote et courut à la porto cochère avant que le valet, qui n'avait qu'à aller jusfpi'au coin de la rue, pût être de retour.
Celte courte attente parut longue à M. Steenvliet; il marmonnait en lui-même, frappait du pied, serrait les poings et paraissait en proie à un |>rofond chagrin et à une vive inquiétude.
Kndn, sans dire un mol de plus à son domesli(|ue, il monta en voiture en criant au cocher :
— Au Nord. Double prix si nous allons vile. Le cocher enleva ses chevaux d'un coup de
fouet et les stimula tellement que la voilure faillit verser en tournant l'angle de la rue de la Loi.
M. Steenvliet ne savait que penser. l'ounjuoi Herman s'était-il lait conduire à la gare du Nord !
11 n't'tail donc pas allé au village où demeurait la fille de l'ouvrier? Car il ne pouvait y aller que par la ligne du .Midi. Où était-il donc allé? Quoique le pauvre père essayât de se persuader que ses craintes n'étaient pas fondées, de temps en temps un frisson glacial parcourait ses membres.
Sous sa froideur et sa dureté apparentes, se cacacbait une tendresse excessive pour son fils; on pouvait même dire (|ue celui-ci était l'unique objet de son amour et de sa sfdliciludc. Herman avait dit adieu au domestique les larmes aux yeux, un adieu solennel ! Qu'est-ce donc que le pauvre jeune homme pouvait bien avoir en tête? Herman paraissait faible et irrésolu. mai> l'entrepreneur savait bien qu'une volonté ferme et mergiciuc se cachait au fond du caractère de son fils. C'était dans le sang. Cette résolution ne pouvail-tdle.pas le rendre capable de prendre le parli le plus insensé ? Ah! Dieu, combien son cœur paternel était tourmenté par les plus effrayantes prévisions!... Mais son fils n'était probablement pas encore parti; il le trouverait encore au chemin de fer, il le retiendrait, le menacerait de sa colère, au besoin il le supplierait de renoncer à son projet; et, s'il fallait absolument lui permettre de refuser la main de Clémence, eh bien, .M. Steen-
vliet sacrifierait l'espoir de toute sa vie pour sauver xin fils égaré !
.M. Steenvliet n'eut pas beaucoup le temps de rélléchir. La voilure s'arrêta devant la gare, il sauta à terre, jeta une pièce de cinq francs au cocher et courut dans la station à droite et à gauche, regardant de tous cotés pourvoir s'il n'apercevait pas Herman.
Mais toutes ses recherches furent infructueuses. Il se retourna vers les distributeurs de coupons; il s'adressa aux employés, aux hommes d'équipe, aux hommes de peine, leur décrivit la personne et le costume de son fils et leur demanda s'ils ne l'avaient pas remarqué, ou s'ils ne savaient pas dans (|uelle direction il était parti.
Quelques-uns ré|)ondiieiil qu'ils avaient bien vu un jeune homme répondant au • signalement donné; mais l'un affirmait qu'il avait pris un coupon pour Liège; un second disait (pi'il l'avait vu monter dans le train d'Anvers, tandis qu'un troisième prétendait qu'il était parti pour Oslende.
,\près avoir perdu là plus d'une heure, l'entrepreneur comprit l'inutilité de ses efforts, et monta dans un fiacre pour se faire ramener chez lui.
Alors seulement, et loin des yeux du monde, il se livra au ciiagrin et à rin(|uiétudo qui lui serraient le cœur. Il resta longtemps immobile, la tête basse, les yeux fixes, perdu dans la contemplation de visions elfrayantes. l'eut-être craignait-il de |)erdie son fils pour toujours.
Sans (ju'il s'en aperçût, des larmes coulaient lentement sur ses joues,
(Juand la voiture s'arrêta devant sa [torte et (lu'il vit qu'il était chez lui, alors seulement il s'éveilla de son pénible rêve, et essuya d'un mouvement nerveux ses yeux noyés de pleurs.
Il ouvrit la portière, sauta à terre, paya le cocher sans prononcer une syllabe, rentra chez lui, et hâta le pas pour aller s'enfermer dans son cabine;!. Mais Jac(|ues, le vieux (lomesti(|ue, vint à sa rencontre tenant à la main un papier plié.
— Monsieur, lui dil-il, voii i nn lêlcirainme pour vous.
— {]u lélégramnie? Donne/, donne/ \ilel s écria l'entrepreneur. C'est peut-être de lui.
Il onvril la di-péche el lui :
« .Moi. père, je pars pour un pays ctianj,'er. .Ne soyez pas inquiet de moi. Dès (jiie j'aurai trouvé un séjour fixe, je vous écrirai. Quoi qu'il m'arrive, je vous aimerai toujours, el je vous serai éternelleinenl rccoiinais^aiil. ••
— Hypocrite ! grommela le père blessé, en froissant le télégramme av(!<- colère.
— Monsieur, s'il vous plait, m'csl-il permis devons demander si ce lilégramme vient de M. Herman ? demanda le vieux d<UT1Cslique.
ARGENT ET NOHLESSli:.
— Oui, Jacques, il vient de l'étourneau. Mais soyez iranquille, c'est encore une folle lubie sans gravité-
— Ah ! Dieu soit loué !
M. Steenvliet entra dans son cabinet et se laissa tomber sur une chaise, épuisé. Mais il se releva aussitôt, serra les poings d'un air menaçant, et murmura avec une expression de colère et d'amertume :
— Le sans cœur! le bourreau ! Moi, son père, me faire souffrir ainsi, me faire mourir d'angoisse, d'inquiétude et de peur ! Ah ! c'est affreux. L'hypocrite ! Il m'aime, il me respecte? Il me déchire le cœur sans pitié ! Ah ! il me le paiera cher, très cher. Pense-t-il donc rendre impossible son mariage avec Clémence d'Overburg? Eh bien, il se trompe. J'ai confiance dans le temps; j'ai une patience que rien ne lasse, et une volonté de fer. Herman n'a pas d'argent; il faudra bien qu'il revienne au bout de quelques mois ou de quelques semaines, cela m'est égal. 11 épousera tout de même mademoiselle d'Overburg, ne fût-ce que pour le punir de son affreuse cruauté envers moi. Oui, il se mariera, aussi vrai que j'existe.
Et l'entrepreneur appuya cet arrêt d'un violent coup de poing sur son bureau.
Ce matin-là, Lina était assise près du poêle, la tête penchée sur sa poitrine et aussi immobile que si elle était endormie.
A ses pieds il y avait un chaudron plein d'eau; sur ses genoux une pelure de pomme de terre en spirale, et elle tenait encore à la main le couteau dont elle venait de se servir pour les besoins du ménage.
Sa mère sortit de l'étable et la surprit dans cette attitude. Elle haussa les épaules avec compassion et lui dit :
— Lina, mon enfant, vous avez tort de rêvasser toujours ainsi en vous-même. A quoi réfléchissezvous si profondément?
— Comment pouvez-vous le demander, ma mère? répondit la jeune fille. A quoi, à qui pensez-vous vous-même du matin au soir ? Je voudrais savoir comment il va maintenant, mère. Ah ! s'il allait retomber dans ses erreurs passées ! La crainte qu'il pourrait devenir malheureux et se perdre peut-être m'afflige profondément. Cela est si étonnant !
— Non, mon enfant, je suis aussi inquiète que vous à cet égard, j'en conviens; mais il faut garder une juste mesure en tout. Vous êtes tellement ab-
sorbée dans vos idées, que vous laissez là voire ouvrage pour- vous abandonner à vos rêveries.
— Mon ouvrage est fini, ma mère, dit la jeune tille en se levant. Je vais allumer le poêle et mettre les pommes de terre sur le feu.
— Innocente, où sont vos esprits ? Il est encore une grosse heure trop tôt.
— Alors, je continuerai au jardin à piquer des tuteurs auprès des jeunes jiois.
— Cela ne presse pas, Lina. Je vous ferai une autre proposition. J'ai remarqué tout à l'heure qu'il ne nous reste plus assez de pain; demain le café nous manquera également. Il fait un temps superbe; allez au village, cela vous distraira un peu.
— Au village, ma mère? Et dimanche, suivant votre conseil, je suis allée à la messe à Hal pour ne pas rencontrer une de ces méchantes langues.
— Bah! Lina, depuis lors, les commérages ont bien diminué; d'ailleurs, vous ne pouvez pas rester éternellement sans vous montrer au village; cela paraîtrait encore plus étrange. 11 vaut encore mieux que l'on vous- voie, mon enfant. De celte façon, vous pourrez du moins convaincre nos amis qu'ils se sont trompés sur notre compte... Allez, Lina, cette promenade vous fera du bien; allez au village chercher du pain et du café.
— Eh bien, j'irai, ma mère, si vous le désirez. Au fond, je n'ai pas d'objection à y faire. On peut penser de moi ce qu'on veut; ma conscience est pure, et l'on ne me mangera pas là-bas.
La jeune fille ôta son tablier, se coiffa d'un autre bonnet, et se dirigea vers le village par le chemin de terre.
Le ciel n'avait pas un nuage; un doux vent d'ouest susurrait dans le feuillage vert des arbres et tempérait l'ardeur du soleil. Des milliers de fleurs étoilaient les champs et les prairies, et le^ oiseaux célébraient par leurs chansons amoureuses le retour du gai printemps.
Sous l'influence heureuse de ce beau temps, Lina redressait la tête et respirait à pleins poumons l'air chargé de senteurs printanières. Des idées consolantes surgissaient dans son esprit; un doux sourire entr'ouvrait ses lèvres, et elle marchait d'un pas allègre sous les arbres du chemin.
Insensiblement, cependant, elle ralentit le pas, et l'expression de son visage redevint sérieuse. Elle s'arrêta même tout à fait et demeura immobile, les yeux fixés au sol comme si elle interrogeait la terre sur des choses douteuses dont la solution lui tenait au cœur. La réponse qui se présentait à son esprit ne devait pas être favorable, car elle secoua la tête avec un certain découragement.
Tout à coup un sourire éclaira de nouveau ses
(iS
ARGENT ET NOBLESSE
lrait> rassérénés, et elle dirigea joyeuseintMit son regard sur les cliaiiips longeant le chemin, où elle voyait s'agiter au-dessus des (leurs jaunes des pissenlits une foule de boules lloconneuses.
C'est la coutume, parmi Ifs jeunes villa;^eoist*s de certaines contrées, lors(ju'elles désirent ardeniment quelque chose, de consulter, en soufflant dessus, les tètes floconneuses des pissenlits montés en graine. C'est ce (|ue Lina voulait faire également.
Elle entra dans la prairie, choisit une de ces toulles de graine, l'approcha de sa bouche, et den)anda à haute voix :
— Est-il malade? Est-il bien portant?
Elle répéta plusitiurs fois ces questions, et chaque fois elle souilla avec force sur la touffe, jusqu'à ce ([ue le dernier flocon de graine se fût envolé et eut ainsi répondu allirmalivemenl à la dernière i|ueslion posée.
Le résultat final de celte consultation lut sans doute favorable, car le visage de Lina respirait le roiilentement, et elle jeta vers le ciel un coup d'oeil fnrlif, comme si elle éprouvait le bcs'»in de remercier Oieu.
Elle s'était déjà retournée et se dispn>ail ;i sortir de la prairie, lorsqu'une idée lui vint : elle s'arrêta, regarda les pissenlits en hésitant, el, obéissant à une attraction mystérieuse, elle cueillit une nouvelle tête floconneuse de pissenlit, et demanda d'une voix à peine perceptible :
— Le reverrai-je encore?... Ne le reverrai- je plus jamais ?
Sa main tremblait; elle osait à peine souffler, el à mesure (jne les graines ^e détachaient de la lige, son anxiété grandissait. Elle craignait évidemment une réponse défavorable.
•Sans attendre le résultat final île l'épreuve, elle jeta la tèle du pissenlit, é<lata de rire el s'écria :
— Ah! folle que je suis! nn'esl-ce que celle innocente llenr sait de ces choses-là?
Elle ajouta d'une voix plus conlenue :
— Je ne peux plus le revoir, et je ne désire pas le voir encore... Oiie c'est cruel, cependant! C'est comme si une autre Lina vivait en moi, une Lina qui pense, qui souhaite et qui es|ière, sans ma participation, el même contre mon gré... .Mais tout cela, ce sont des folies... Hue dirait ma mère si elle me voyait dans la |trairip, inierrogeanl les pissenlits comme une enfant? Allons, allons, ac(|uittoiis-no'.is de notre commission.
Elle rentra clans le chemin de terre, pressa le pas, el atteignit peu de teni|is après les premières maisons du villai.e.
Elle ne remarqua |ioini (jue yâ et là, lorsqu'elle passait, certaines gens venaient sur le seuil de
leur porte pour la suivre des veux, et que même un vieux paysan tendit vers elle son poing menaçant.
Dans la |ireMiièie rue, elle vit venir la petite Catherine, la bile du forgeron, (|ui avait toujours été une de ses bonnes amies. Elle voulait aller au devant d'elle et prononçait déjà son nom; mais à peine la petite Catherine eut-elle reconnu celle qui l'appelait, qu'une expression de mépris et d'aversion se montra sur sa figure, et (lu'elle s'enfuit en toute hâte dans le village.
Lina sou|H;onnait les raisons de celle étrange ( oiiduile. La bonne petite Catherine s'était laissé tromper par les commérages. Lina en fut profoiiiléinent affligée, mais Catherine élail une fille naïve et crédule. Lina, après avoir fini ses commissions, se proposait d'aller chez elle, et quel- (|ues paroles suffiraient pour convaincre le forgeron, qui était un homme raisoniiable, el sa fille, (|n'ils s'étaient laissé conter des fables ridicules l)ar de méchantes langues.
C'est dans ces consolantes dispositions d esprit (jue Lina arriva sur la grand'place du village. L'auberge de l'Aigle d'or était droit devant elle. Elle vit les deux filles, Léocadie et Isabelle, (|ui se tenaient derrière la fenêtre, el la regardaient avec une expression de haine el de mépris, en lui faisant des gestes de menace.
Loin d'être embarrassée ou confuse, Lina regarda de son coté les deux filles bien en face, il'un air de bravade. Les gens de /'.l/y/c d'or n'étaient- ils pas les ennemis d'IIerman? Léocadie el Isabelle, par dépit de ce (|u'il ne voulait plus venir à l'A ifjle d'or, n'avaient-elles pas élé les premières à répandre sur son compte la médisance et la calomni(> ?
Cela >u(libait pour rendre à Lina tout le courage, toute la fierté de l'innocence. Elle passa devant l'Aiglf d'or avec un sourire moqueur, et rex[)ression de son visage signifiait qu'elle ne faisait aucun cas de l'estime de personnes telles (|u'lsabelle el Léocadie.
Préoccupée de cette circonstance, elle ne reinan|uait pas, bien loin, à côlé de régli>e, un groupe nombreux de gens qui la regardaient. On y procédait à la vente à la criée du mobilier el du bétail de la veuve Struyf, récemment décédée, et à celte occasion la maison mortiiaiie était pleine de inoiMie.
Lina entra dans la lMinlii|ue de l'épicier. Deux autres chalands se lenaienl devant le comptoir, altendanl leur tour d'élre servis. Celaient une jeune fille et un garçon bien connus de Lina. Au village, tout le monde se ronnait.
— Ilonjour, Fifine Dais. Itean temps aujcnird'hni, 'iie.sl-ce pas? Bonjour, Mniln l'.iIiiKk.On
ARGENT ET NOBLESSE
11 les dispersa en distribuant une raclée générale. (Page 71.)
nous a dit que vous aviez la fièvre; mais, Dieu soit loué, vous paraissez frais comme une rose. Votre vache tachetée est-elle vendue ?
La seule réponse qu'elle obtint fut un grognement inintelligible, et elle remarqua avec un certain effroi que la jeune fille et le jeune garçon reculaient insensiblement pour s'éloigner d'elle le plus possible.
— Mais, braves gens, dit-elle d'un ton plaintif, pensez-vous que j'ai le choléra et que je vous le communiquerai ?
— C'est tout comme, grommela Fifine Bals. Qui traîne sa réputation dans la boue doit rester éloigné des honnêtes gens.
— Ah ! vous aussi, vous avez ajouté foi à la calomnie? répliqua Lina. Mais de tout ce qu'on dit il n'y arien de vrai.
— Vous nous prenez donc pour des enfants innocents ? ricana Martin Palinck. Beaucoup de gens.
— et moi-même, — ont vu de leurs propres yeux, vu, depuis bien des semaines, qu'un riche monsieur de la ville vient presque tous les jours dans votre maison. Cela n'est pas vrai non plus, dites? Lina parut déconcertée.
— Oui, cela est vrai, balbutia-t-elle, mais il venait par pure amitié.
— Naturellement; ce n'est pas la haine qui l'amenait, c'est certain.
— Dès qu'il a appris qu'on interprétait mal ses visites, il est parti pour ne plus jamais revenir.
— Faites croire cela aux oies.
— Mais, mon ami, soyez donc raisonnable, et laissez-moi vous expliquer...
— Mon ami, osez-vous dire ! Fi, je vous le défends. Appelez votre ami celui qui vous donne des boucles d'oreilles de diamant.
Attristée jusqu'aux larmes, Lina essaya encore de se justifier; mais le jeune homme, aigri et
AUdENT ET NOIILESSE.
iriili', riiit«>rri>iii|iil aiissilùt el ilil à la houti-
— Je Ut' sais pas coiiimtMil celte iinpudenlc linotte ose encore mettre les pieds dans votre bouti(liie. Dépêche/ -vous de la servir, patronne, pour (juelle s'en aille bien vile.
— Oui, alors nous serons délivrés de sa déshonorante présence, ajouta Fifine.
Kiiia avait le c(pnr lirisé. Klle s'approcha du Comptoir d'un air craintif et demanda timidi'ment ce dont elle avait besoin, en regardant lépicière dans les yeux Irislemenl et avec une supplication
muette, ci ne pour implorer sa pitié.
La boulii|iiière haussa les épaules et se mil à peser sans rien dire le café detnandé.
Pendant ce temps, on entendait dans la rue un bruit de voix qni se rap|)rocliail insensiblement, et qui, redoublant de force, semblait s'arrêter devant la boutique.
IJna n'avait plus le cceur de regarder vers la porte. Au frémissement de ses membres, aux grosses larmes (|ui brillaient dans ses yeux, on voyait qu'elle com|)rcnait ce que signifiait ce rassemblement des villageois devant la boutique de ré[)icière.
En effet, dès (|u'Isabelle et Léocadie eurent annoncé à leur père la présence de Lina Woulers dans le village, celui-ci s'était rendu auprès de son valel d'écurie, un lourd et méchant imbécile, et l'avait envoyé sur la Grand'l'lace pour exciter les gens contre la jeune tille. l'auw le lortn s'était immédiatement acquitté de celte commission, et il se tenait maintenant au milieu d'une trentaine de jeunes garçons, de femmes et d'hommes âgés, devant la porte de la bouli(|ne.
D'abord on n'entendait pas dislinclement ce (jui se disait dans les rangs de celte foule malveih lante; la plnpart des assistants n'étaient venus là que par curiosité, et les antres n'étaient pas encore assez montés pour se répandre en injures et en paroles grossières.
Mais le valet d'écniie de l\\i(jlr d'or éleva la voix, et cria tout haut de manière à être entendu jusqu'au fond de la boutirpie :
— Jetez celte sale coiircusi' à la jiurte 1 Abon ! Ah on !
Ht il ajouta un chapelet de paroles si grossières, qu'en toutes autres circonstances elles eussent fait rougir de honte les auditeurs.
— Tenez, malheureuse (ille, voilà le café demandé, dit la boutiquière. Les gens sont bien montés contre vous. Vous voyez maintenant c-- <ju'il en coùtf de ne pas conserver sa bonn'» renommée. Retournez bifii vite chez vous, c'est le inienv que von 3 pouvez faire.
Lina aurait bien voulu suivre ce conseil, mais
elle avait encore à chercher du pain chez le boulanger. De plus, elle était blessée et indignée d'entendre le valet de l'Aifilf d'or élever la voix et exciter la loule contre elle. Klle n'ignorait pas quel rôle actif et méchant Panw le tortu avait joué dans les calomnies répandues contre llerman Sleenvliet et contre elle-même.
Avec une sorte de résolution virile elle redressa la tète et sortit hardiment de la boutiiiue. Son attitude décidée (il recnlei' les jenin's garçons groupés dans la rue, (pii lui livrèrent passage pour se rendre à la boulangerie. Mais elle lut iminédiatemenl suivie à d'eux ou trois pas de distance, et accablée des injures les plus grossières.
Malgré les excitations de Pauvv, Lina atteignit pourtant la maison du boulanger, où elle entra pendant que l'on criait furieusement derrière elle :
— l'as de pain pour la coureuse, ne lui doimez pas de pain !
— Sortez de ma maison, et n'y rentrez plus jamais, dit la boulangère à la pauvre fille terrifiée. Comment osez-vous encore vous montrer au village après une conduite aussi déshonorante? N'èlesvous pas honteuse ? Allez, allez, hors d'ici, et diles à votre mère (lu'il n'y a plus de pain ici pour elle.
Combien Lina se sentait malheureuse en ce moment! Elle était donc pour tous un objet de haine et de mépris, comme uneciiminelle ! Évitée, repoussée, ledoulée comme une pestiférée ! On lui refusait du pain, et, si on l'avait pu, on aurait^ à cause d'elle, condamné son i;rand-père et sa mère à mourir de faim !
L'injustice des gens lui sendjiail si grande (ju'elle se révoltait an fond de j-a conscience, et qu'elle reparut au milieu des villageois résolue et la tèle haute.
De mènie(|ue la première fois on la laissa faire queb|ues pas en avant, sans autre obstacle que des injures : mais Panw le tortu, s'apercevant qu'elle voulait (piitter le village et relnnrner chez elle, conrut en avant avec trois on qnalrc polissmis, et lui barra le chemin.
— Que voulez-vous de moi, nn-chante langue? dit Lina au valet de l'écurie île F Aif/lr d'or. Ne vou> suKit-il pas d'avoir dit toute sorte de mal de moi <oinme un calomniateur, et faut-il encore (|ue vous exciliez ces jeunes gens simjdes et crédules à me maltraiter? .Mais je vous |»rr\iens que le premier qui ose me toucher apprendia à ses dépens qu'il n'a pas alTaire à un enfant.
Comme pour répondre à celle bravade, l'.niw saisit le ruban qni pend;iil sur son épaule et lui arracha son Ixmnet de la tête. Mais mal lui i-n prit, car il reçut de la jeune fille un soufflet si bien
ARGENT ET N015LESSE
;i|)|)li(iuc (iii'il tomba à la renverse dans la poussière.
Tandis (|ue Lina ramassait son bonnet et tâchait de le rajuster sur ses cheveux qui s'étaient dénoués, le valet d'écurie se releva et, écumant de rage, il cria à ses compagnons de jeter de la boue et des pierres après celte fille sans vergogne, pour la chasser du village. Joignant l'action aux paroles, il se baissa, et, ne trouvant pas de pierres sous la main, il ramassa de la boue dans l'ornière et la lui jeta à la figure.
Excités par ces paroles haineuses, beaucoup de jeunes garçons et même quelques femmes suivirent son exemple. Les moites de terre et la boue volaient comme un nuage autour de la tète de la malheureuse Lina, qui, voyant bien qu'elle était impuissante à résister plus longtemps, essaya d'atteindre la sortie du village.
Mais, hélas ! elle en fut également empêchée. Le nombre de ses ennemis s'était tellement accru, qu'elle se vit bientôt entourée de tous côtés et que, perdant courage, elle se résigna à supporter l'orage la tête basse et les yeux fermés, jusqu'à ce que ces agresseurs fussent fatigués de leur jeu cruel, ou qu'elle-même y succombât.
Mais alors parut tout à coup au milieu du groupe un vieillard de haute taille qui frappait sur eux avec un mètre en bois de chêne, et les dispersa, distribuant une raclée générale.
Un cri de délivrance s'échappa de la poitrine oppressée de Lina; ella s'élança vers son sauveur, se jeta à son cou et s'écria :
— Ah ! grand-père, c'est Dieu qui vous envoie. Si vous n'éliez pas arrivé, ces méchantes gens m'auraient peut-êlre tuée à coups de pierre.
— Ah ! ma pauvre Lina, vous voir traitée ainsi; soupira Jean Wouters. Me fallait-il encore, dans mes vieux jours, voir chose pareille? J'ai beaucoup souffert, mais aujourd'hui...
Il ne put en dire davantage et se mit à pleurer : ses larmes se mêlaient aux larmes de l'enfanl qu'il aimait plus que la prunelle de ses yeux, et qu'il voyait maintenant injustement condamnée à une honte et à une douleur éternelles...
Pauw et sa bande s'étaient mis prudemment hors des atteintes du vieux charpentier, mais ils continuaient à crier de loin de scandaleuses injures qui perçaient \d cœur de Jean Wouters comme autant de coups de couteau. Quoi ! l'on osait articuler de pareilles infamies contre son innocente petite-fille? Celait à mourir de douleur ; c'était à rentrer sous terre, de honte.
— Venez, mon enfant, retournons à la maison, dit-il. Mon sang bout : je pourrais faire un malheur et cela serait encore bien pis. Vous tremblez, et vous êtes effrayée ? Ne craignez plus rien; j'ai
encore assez de courage et de force [lour vous défendre.
II la prit par la main et se dirigea avec elle, à pas lents, vers la rue latérale qui devait le conduire dans la campagne. iMais l'auw et ses compagnons, devinant son intention, parurent enllamtnés d'une rage nouvelle. Ils se rapprochèrent jusqu'à une certaine distance, redoublèrent d'injures et de gros mots contre la malheureuse Lina, el se remirent à lui lancer de la boue et des mottes de terre.
En ce moment un gros morceau de teire durcie l'atteignit si violemment à l'épaule qu'elle poussa un cri de douleur.
— Bourreaux slupides, brutes sans âme! cria Jean Wouters en tournant ses yeux qui lançaienl des éclairs vers cette foule tumultueuse, pour voir qui avait jeté ; mais le groupe était si nombreux et les agresseurs étaient entourés de tant de gens simplement indifférents ou curieux, qu'il dut reconnaître son impuissance et renoncer à tuute idée de résistance.
— Lina, Lina, venez vite, dépêchons-nous, ditil, il n'y a pas d'autre moyen...
A ces mots il doubla le pas et enfila la rue latérale, suivi par la foule qui ne le quitta qu'aux dernières maisons du village, et remplissait l'air de ses cris furieux et de ses vociférations injurieuses.
Lorsque Jean Wouters, rentrant dans sa maison, raconta à la mère de Lina le traitement barbare que l'on avait infligé à la pauvre enfant dans le village, la maisonnette fut remplie pendant quelque temps de cris de désespoir et de pleurs de colère.
Malgré sa propre douleur, Lina s'efforça de consoler sa mère et son grand-père en se mettant, en apparence du moins, au-dessus de la calomnie, et indifférente à la lâche agression des villageois égarés.
Elle réussit à calmer quelque peu les vieilles gens et à les décider à prendre leur repas : l'heure habituelle était passée depuis longtemps, et le grand-père ne pouvait pas arriver trop tard â son travail. Tous sentaient qu'en ce moment plus qu'en tout autre une pareille négligence pourrait être fatale.
Aussi, à peine Jean Wouters eut-il mangé, bien à contre-cœur, quelques pommes de terre, qu'il se leva de table, et sortit pour se rendre au village, où il travaillait.
Lina conlinua ses ellorts pour dépeindre à sa mère, sous des couleurs moins sombres, les scènes
AKC.EiNT ET NOKLESsE.
(jui s'étaient passées le matin. Que leur importait, au tond, que les ^ens du villa};e, excités par les (illes de IWiijU' d'or et leur valet d'écurie, lussent iiionté> conlre eux? Leur conscience leur reprochait-elle (juelque chose, et tout ce qui se racontait là-has était-il autre chose que fausseté et calomuie? I)'ailleurs, cela chani;erait Ideidôt, dès (|ue l'on saurait que M. llerman ne mettait plus le pied chez eux. En attendant, ils n'avaient pas hesoin de conserver des relations avec le village; ils pouvaient aller aux oflices à Loth, et s'y approvisionner de tout ce dont ils avaient hesoin, comme Lina avait d'ailleurs l'intention de le faire cet après-midi même, dès que la table serait desservie et la vaisselle lavée.
En causant ainsi de leur triste situation, Lina avait encore assez d'empire sur elle-même pour es(|nisser de temps en temps un sourire, et pour parler en plaisantant de la méchanceté des vilLv jjeois. Sous l'induence île ces paroles consolantes la tristesse de la veuve se chauijea |telil à petit en une vive rancune contre raul)er;^iste de iA iglc iVor et son stupide valet. L'épanchement de sa colère ."oulagea son cœur, et ramena un repos relatif dans son àme endolorie.
D'abord elle avait approuvé le projet de sa (ille d'aller chercher à Lolli le |iain qu'on lui avait refusé au villai^e. Elle se mil à réllécliir pourtant, non sans elfroi, ([ue Lina pouvait rencontrci" encore sur son chemin de méchantes gens (jui l'insulteraient et l'injurieraient.
Aussi manifesta-l-elle l'intention d'aller ellemême à Loth, prétendant qu'elle éprouvait le besoin de prenrlre un peu l'air. Elle avait la tête lourde et celte promenade la renieltrait tout à fait.
La jeune fille ne (il pas d'olijectiims et elle stniril même sans contrainte en simljailanl à >a mère une bonne prnmenade.
Mais lorsfjue la veuve fut partie et eut disparu dans le chemin creux, Lina rentra dans sa chambre, s'aiïaissa sur une chaise, mit >es mains sur ses yeux, et coinmen«;a à pleurer à chaudes larmes.
Elle resta longtemps ainsi, s<»iil,ij;eanl a fmce de pleurer son cœur meurtri du |ioid> qui l'oppressait.
Enfin, le coura(;e lui revint; elle se leva, secoua la tète et essuya ses larmes. Elle prit une houe, alla au jardin tout contre la haie, s'agenouilla sur le bord d'un parterre de verdure, et se mil à sarcler les jeunes carottes.
F'arfois elle restait immobile tout «i coup, et s'absorbait dans ses pensées, puis après une courte interruption elle reprenait de nouveau son travail avec activité. Sans doute, lorsrpie son visage expri-
mait la tristesse et rindignalion, elle pensait aux grossières injures auxquelles elle avait été en butte; mais souvent un doux souriie enlr'ouvrait ses lèvres, et une sorte d'orgueil brillait dans ses yeux; à quoi, à qui pensait-elle alors?
Tandis (juc la Jeune lille travaillait ainsi tout absorbée, un monsieur déjà avancé en âge s'avanrait par le chemin de terre qui vient du village. Il cherchait évidennnentà reconnaître le pays, car il regardait de tous cotés et paraissait fort impatienté.
Heureusement, un paysan sorti d'un seuliei latéral déboucha en ce moment sur le chemin.
Le monsieur lui demanda (|uelque chose.
L'homme continua sa route, lui désigna du doigt la maisonnette de Jean Wouters et murmura :
— C'est là, derrière cette haie d'épine.
Un sourire amer plissa les lèvres du vieux monsieur, tandis ([u'il dirigeait ses regards vers riiumble demeure.
— Ab ! c'estlà, derrière la haie d'épine, répétat-il en ricanant. C'est dans cette misérable hutte (ju'elle demeure, la sorcière villageoise, la grossière sirène qui tient le (ils de Steenvliet le millionnaire captif dans ses (ilets ! Je sens mon front rougir de honte et d'humiliation. C'est donc là le j)ays étranger pour lequel mon imbécile de fils est parti? Me tromper ainsi! Ah! ab ! nous allons mettre définitivement lin à celte indigne comédie.
Cependant, lorsqu'il eut pénétré dans le jardinet à l'intérieur de la haie, il s'arrêta tout à coup en regardant les belles (leurs si bien entretenues qui parfumaient l'air atix deux cùlés du sentier conduisant à la maison. Un sourire d'un douceur singulière éclaira son visage.
Ces (leurs comtnnnes étaient pour lui aussi de auîies d'enfance, et elles lui rappelaient les beaux jours de son |)remier amour, lorsque son âme n'avait |tas encore perdu sa candeur printanière dans la bataille de la vie et la poursuite de la forlune. Ces idées l'amenèrent à considérer la maisonnette avec nmins de prévention. Elle ressemblait réellement à la demeure des parents de sa défunte lemiiie. Elle était plus petite, à la vérité; mais ce noyer, celle vigne, ces fenêtres vertes avec leurs petits rideaux plissés! Combien de fois n'avail-il pas, avec des baltcnienis de cn-ur, (ail pour elle un petit boui{uel de ces mêmes (leurs! Et comme le bon grand-père lui souriait amicalement derrière de petits rideaux blancs pareils à ceux-ci ! Ali! il se le i appelait encore : le puits avait entendu le premier le pudicjue aveu de son amour pour elle. Elle était v. nue puiser de l'eau, et il avait prolitè de l'occasion pour lui balbutier à l'oreille ce qu'il avait sur le cœur. Celte larme de bonbeur »ur sa joue quel diamant pouvait avoir
ARGENT ET NOBLESSE
pour lui plus de prix que celte perle humide? Il secoua la têle comme pour cliasser des idées importunes et grommela d'un ton mécon- (ent.
— Ah ça ! est-ce que je deviens aussi bête que mon fils? Vais-je me laisser attendrir follement par des choses qu'on trouve dans toutes les maisons de paysan? 11 ne manquerait plus que cela ! Allons, allons, pas de folie; arrachons un lils dénaturé aux griffes de celte enchanteresse!
La porte était grande ouverte; il entra mais ne rencontra personne.
Au lieu d'appeler, il fit l'inspection de la chambre, probablement dans l'espoir d'y découvrir quelque chose qui trahît la présence de son fils.
— Rien, absolument rien ! grommela-t-il. S'il est vrai, ainsi que l'affirment les gens du village, qu'il lui donne beaucoup d'argent, elle ne l'a certainement pas employé à acheter de beaux meubles. Tout ici indique la gêne et la pauvreté... Mais comme tout est propre, pourtant, et reluisant; Ce sable blanc sur les carreaux, celte draperie de cheminée finement plissée, ce crucifix avec sa branche de buis bénit entre ces deux perroquets de plâtre peints en vert... C'est comme dans la maison de ma mère. Je la vois encore; j'étais un petit garçon alors; elle me joint les mains et m'apprend à bégayer : « Notre père qui êtes aux cieux... » Mais est-ce que je perds la tête? Qu'est-ce qui m'arrive donc? Me voilà tout prêt à pleurer. J'oublie que j'ai une tâche sérieuse à remplir ici... Personne? Mon fils doit être ici cependant. Il est peut-être au jardin avec elle.
Poussé par cette idée, il marcha vers la porte de derrière qui était également ouverte. Il se disposait à appeler, lorsqu'il aperçut au bout du jardin une jeune fille agenouillée et profondément courbée vers la terre, en train d'arracher les mauvaises herbes d'une couche de jeunes carottes.
C'était donc là l'ennemie de son bonheur, l'obstacle à l'élévation de son fils dans le monde. Il ne pouvait pas se tromper, car on lui avait dit dans le village qu'il n'y avait qu'une seule fille dans la maison.
Pendant un instant ses yeux restèrent fixés avec amertume sur la jeune fille occupée à sarcler; un sourire de mépris plissa même ses lèvres lorsqu'il contempla ses vêtements : son corsage brun, sa jupe verte et son mouchoir de cou en coton à fleurs, pauvres et usés, quoique portés avec une certaine élégance.
Un mouvement qu'elle fit en cet instant permit à M. Steenvliet de voir les traits de son visage. Il frémit de crainte pour son fils. Ah! il comprenait
maintenant comment un jeune homnie inexpérimenté avait pu se laisser charmer et séduire par une nUe qui, sous le masque d'un frais et ravissant visage, cachait sa fausseté et sa cupidité. Maintenant elle paraissait travailler d'arrache-pied sans penser à rien; mais probablement ils l'avaient vu venir; Herman s'était caché quelque pari, et la jeune fille rusée faisait semblant de ne rien savoir.
— Holà! Y a-t-il quelqu'un au logis? cria-t-il! La jeune fille se leva, le regarda un instant
avec étonnement, puis accourut vers lui avec un cri de joie et lui dit :
— Bonjour, monsieur Steenvliet ! Quel bonheur de vous voir ici! Et comment se porte M. Herman?
— Quoi, M. Steenvliet? grommela l'entrepreneur, à la fois surpris et blessé. D'où savez-vous mon nom?
— Je vous reconnais, monsieur; votre fils vous ressemble étonnamment.
— Voilà la première fois qu'on me dit cela. Vous croyez me flatter... Herman m'a vu venir, n'est-il pas vrai?
— ^Ah! je vous en supplie, monsieur Steenvliet, tranquillisez-moi. Lorsque M. Herman nous a quittés pour la dernière fois, il était si triste, si désespéré! N'est-il pas malade ?
— Ne faites donc pas l'ignorante, dit l'entrepreneur d'un ton acerbe. Vous cherchez à me faire sortir du jardin; mais ces grosses malices ne peuvent pas réussir avec moi. Herman est ici, et je veux le voir, tout de suite, sans retard.
— Mais pourquoi avez-vous l'air si fâché contre moi, monsieur? murmura Lina de plus en plus étonnée. M. Herman serait ici? Je n'en sais rien. Il y a cinq jours qu'il nous a honorés la dernière fois de sa visite.
— Vous me trompez.
— Ah ! monsieur, moi vous tromper? Pourquoi?
— Mon tils vient ici tous les jours.
— Oui, précédemment nous le voyions deux ou trois fois par semaine; mais à présent il ne viendra plus jamais ici.
— Alors, vous voulez me faire croire qu'il a rompu tout à fait avec vous?
— Je ne comprends pas bien. Mon grand-père a interdit à M. Herman l'accès de notre maison, et M. Herman apromis d'obéir, si pénible que lui fût cet adieu définitif.
— Serait-il possible? on a chassé mon fils d'ici ?
— On l'a prié, supplié, d'oublier désormais le chemin de notre maisonnette.
— S'était-il donc mal conduit, même envers vous?
— Non, il est la bonté et l'honnêteté même. Mais les gens du village disaient de ' nous toute
AUGENT ET NOBI.ESSE.
sorte de mal ;i cause des visites que M. Ileniiaii nous lendail. Ils croyaient (|ue imus rallirituisclie/ nous pour nous faire donnerdelari^enl, ilsosaient mùine répandre le Inuil que j'avais accepté de lui des robes de soie et des pendants d'oreilles en brillants.
— Je viens du village; un honnête babitant m'a aflirnu' avoir vu de ses |)ru|tres yeux vos robes de soie el vos boudes il'oreilles en brillants... Kl cela ne serait pas vrai?
— Oh ! mon-ieur, les |,'ens du villai^e ne savent pas ce qu'ils disent. Voire lils respectait trop notre pauvreté pour nous ollVir quelcjuc eliose, el nous altacbions un trop liant prix ù son estime et à son amitié pour accepter quelque chose de lui.
L'eiitre|)re;ieur ne savait (jue penser. Il luttait contre rinllneiici; encbanleresse île la naïve jeune fille, dont les dou\ yeux, la voix musicale el le langiige calme et réservé étaient l'indice certain d'une àme pure et d'un cœur sincère.
— .Mais c'est incompréhensible, murmura-t-il. Vous ne me ferez pourtant pas croire que mon fils passait ici des journées entières à boire du lait battu. Que venait-il donc y faire, suivant vous?
— La calomnie est une béte venimeuse, dit-elle en poussant un profon 1 soupir. Ce que les villageois égarés pensent de moi peut in'alfliger, mais non pas me décourager. .Mais (|ue vous, monsieur Sleeiivliet, vous son père, pour (jui il a tant d'affection et de respect, ayez pu croire aux méchants bruits répandus contre lui et contre moi, cela me fait saigner le cœur. Ah ! permetlez-inoi de vous faire connaître la vérité. Je vous en supplie, entrez dans la maison, asseyez-vous, et veuillez m'écouter pendant (juelques instants. Je vous dirai ce que .M. Ilerman venait (aire ici. Nous ne demandons rien de lui m de vousrpie votre estime, et je suis bien sûr qu'après mes explications, vous reconnaîtrez que vous n'avez pas le droit de nous la refuser.
Dominé par sa résolution, l'entreprineur la suivit dans la maison et accepla la cbiii^e ([u'eile lui offrait.
— Kb bien, parlez maiiilcnanl, dit-il.
— Je ne sais |)as, (ommença la jeune lille en hésitant, comment vous raconter quel singulier hasard amena .M. Ilerman chez nous pour la première fois. Il y avait eu une fêle entre amis à /Mi///?f/'o/', et l'on y avait, parait-il, bu beaucoup de vin. Très tard dans lasoirée nous trouvâmes, sous le plus grand noyer qui est là de\ant la porte, un jeune mon>itur étendu tout de son long par terre. 11 était malade. .Nous le portâmes dans la maison et nous le soignâmes. C'était M. Ilerman, votre fils. Je le reconnus du pn-mier coup d'œil, et, dès (|iril se fui un peu reposé el qu'il eut repris ses sens,
il me reconnut également. Nous nous mîmes à parler «les belles années de notre enfance, lorscjuc nous allions tous les jours niseinble àl'écide, la main dans la main, el ipie nous jouions gaicmeni tous les deux.
— (Ju'esl-ce que vous me raeonlez là? iulerroinpit rentrepreneur, — (Jui éles-vous donc?
— Ah! innocent"' (jue je suis, s'écria la jeune fille, ne It; savez-voiis pas, monsieur? Mon père était autrefois votre ami, et moi jetais l'inséparable compagne de jeux de votre fils.
— En elTel, Woulers, Victor W Hnlers...
— C'est le nom de mon père, monsieur.
— Avez-vous donc demeuré précédemment à Ruysbreck?
— Oui, monsieur, juste en face de votre maison.
— Vicliu' Woulers vit-il encore?
— Non, IJieu l'a rappelé à lui. Ma mère est veuve depuis bmgtemps, mais mon grand-père demeure avec ::ous.
— Et vous êtes fillé de Victor Woulers? Il me semble qu'il me souvient d'une petite fille...
— Mais, monsieur, j'ai été si souvent assise sur un de vos genoux, tandis que Ilerman enfourchait l'autre. Vous nous faisiez aller à dada ensemble. Ne vous en souvenez-vous plus? La petite Caroline Woulers avec sa léte blonde bouclée? L'enfant gâtée de la mère et de la grand'mère Steenvliei.
— Huoi ! comment ! Vous êtes la petite Caroline Woulers ? s'écria l'entrepreneur, la jolie et aimable enfant qui cliarmail tout le inonde par sa douceur?
Et, s'oubliant pendant un instant, il saisit les deux mains de la jeune fille et les serra dans les siennes, en la regardant avec une sorte de joyeux enthousiasme.
— Vous, Caroline, muninira-t-il, vous seriez une mauvaise femme, vous seriez devenue une créature sans c(nur et sans honneur? Impossible! Ji' ne puis, je ne veux jias le croire. Venez, mon enfant, asseyez-vous aussi el continuez; donnez-moi la conviction que les gens du village vous ont calomniée, je vous en serai reconnaissant.
— Eh bien, reprit Lina, quelques jours plus tard, M. Ilerman est revenu. Il nous avait dit luimême (|u'il craignait d'être conduit à sa perte par cette funeste habitude de boire du vin avec ses amis. Cela m'altrislail profondément. Lorsque nous étions encore enlanis, Ilerman m'a sauvé un jour la vie en me tirant du ruisseau le Malbeck où j'étais tombée, vous devez vous le rappelez, Monsieur, car vous n'aviez pas voulu le croire el vous l'aviez puni parce (|u'il étail rentré au logis tout couvert de boue.
— Fin eiïel, je me le rappelle, pauvre garçon, il a revu une volée de giflles, tandis qu'il inérilnit
ARGEM ET NOBLESSE.
plutôt une médaille d'honneur. Ah ! Caroline, quel joli couple d'enfants vous formiez à vous deux! Lui, hardi et di'jà généreux, vous, aimable et douce. Je vois encore ma bonne et défunte femme vous serrer tous les deux dans ses bras, avec autant d'amour et d'orgueil que si vous aviez été aussi son enfant. Quelle douce et noble femme c'était, n'est-ce pas?
— Elle me sourit encore souvent dans ses rêves. Monsieur.
— Ne parlons plus de cela, Caroline, il n'est pas bon de pener à ces choses qui sont passées depuis si longtemps, il y a, hélas, dans ces souvenirs, tant de places devenues vides!
— Gomme je vous le disais, Monsieur, poursuivit la jeune fille, la reconnaissance me fit former e projet de sauver M. Herman à mon tour. Je conviens que pour atteindre ce but j'ai fait tout ce qui était possible pour l'attirer ici. Nuit et jour j'ai calculé les moyens d'y parvenir, et ma mère m'y a aidée. Le bon Dieu ne devait pas désapprouver mon intention, puisqu'il a secondé mes etTorts. Oui, Monsieur, mon unique désir était de tenir M. Herman éloigné des plaisirs malsains et des orgies où l'entraînaient ses amis. Ce but, je l'ai atteint. M. Herman, depuis qu'il est venu chez nous, évite les occasions qui pouvaient l'entraîner à boire. Il est guéri et sauvé. Il est vrai que j'ai à souffrir cruellement à cause de cela. Ce matin même on m'a chassée du village en me jetant de la boue et des pierres; mais je ne regrette pas ce que j'ai fait, au contraire; je bénis le ciel qui m'a permis de m'acquitter envers M. Herman du bienfait que j'ai reçu de lui dans mon enfance.
L'entrepreneur la regardait avec des yeux qui ne brillaient pas seulement d'admiration, mais qui se mouillaient aussi d'attendrissement. Il comprenait parfaiteniant maintenant comment il se faisait que son fils se fût laissé charmer par l'aimable fille qui avait été son amie d'enfance. Lui-même, son père, malgré ses cheveux gris, se sentait tellement sous le charme, qu'il oubliait sa propre situation. Il se leva, posa son bras sur l'épaule de la jeune fille et effleura son front pur d'un baiser paternel.
— C'est donc vous, ma bonne Caroline, dit-il doucement, qui avez tiré Herman du chemin dangereux de la dissipation et du vice? Oh! soyez-en bénie, mon enftint! Et moi qui croyais que vous étiez la seule cause de mon chagrin.
— Moi, la cause de votre chagrin. Monsieur?
— Herman devait se marier avec une jeune fille de haute noblesse. Il refuse... Ce rayon de bonheur dans vos yeux ! Ce refus vous réjouit donc?
— Oh ! non, il me surprend et m'étonne. Il nous avait pourtant si fermement assuré qu'il était po-
sitivement décidé à se conformer à vos désirs!
— A moi aussi il a promis la même chose plusieurs fois. C'était 1<^ vœu, le rêve de toute ma vie: j'allais toucher au but de tous mes efforts et maintenant, maintenant il refuse obstinément. Oui, pour se soustraire à mes ordres, à mes prières, peutêtre pour me tromper, il ose m'écrire qu'il est parti pour un pays étranger.
— Pour un pays étranger? Herman? 0 mon Dieu ! s'écria la jeune fille dont les yeux se mouillèrent de larmes. Lui, s'en aller courir loin de sa patrie, loin de son père? Maintenant je comprends votre chagrin. Monsieur; il est voire unique enfant. Pour moi il n'est qu'un ancien compagnon de jeux, un ami, et cependant mon cœur se brise d'angoisse et de pitié.
— Oui, oui, je le vois bien, dit l'entrepreneur avec inquiétude, un ami et probablement aussi quelque chose de plus. Il est nécessaire que je voie clair là-dedans. Je vais savoir, Caroline, si vous êtes réellement sincère et si vous ne reculez pas devant un aveu bien franc... Mon fils vous aime, vous le savez, n'est-il pas vrai ?
Pendant un instant la jeune fille le regarda avec stupeur, comme si elle ne l'avait pas bien compris; mais, sans doute, un rayon de lumière descendit tout à coup dans son esprit, car une vive rougeur s'épanouit sur son visage.
— Eh bien, vous ne répondez rien? C'est donc vrai? Ce n'est probablement pas votre faute, Caroline ; mais du moins vous étiez maîtresse de votre propre cœur. L'aimez-vous?
— Ah ! Monsieur; que pensez-vous de moi? répondit la jeune fille en balbutiant et sans lever les yeux. M. Herman ne m'a jamais parlé de pareilles choses.
— Soit, mais je répète ma question, l'aimez-vous?
— L'aimer? Qu'est-ce que c'est qu'aimer, Monsieur? dit-elle en soupirant. Être capable de se dévouer pour quelqu'un, sacrifier pour lui sa bonne réputntion et le repos de sa vie, et n'espérez rien, ne souhaiter aucune autre récompense que le plaisir de le rendre heureux, est-ce là aimer ?
— Cela y ressemble fort, du moins : c'est peutêtre plus noble et plus beau.
— Eh bien, oui. Monsieur, c'est ainsi que j'aime celui qui m'a sauvée d'une mort certaine... mais non pas comme le racontent méchamment les gens du village, non pas comme vous, son père, semblez le croire également. Non, pas ainsi.
En achevant ces mots, elle avait relevé la tête et regardait M. Steenvliet sans aucune crainte. Il y eut un moment de silence.
— Je vous remercie, ma bonne Caroline, dit l'entrepreneur. Vous êtes une fille intelligente. Beaucoup de dames du grand monde n'ont pas le
AIMiE.NT ET NOHLKSSK.
ciL'ur >i liant placi' (jue vous. Je suis millionnaire; lltTiiian est mon unique héritier, il (luit se marier avec une personne de sa condition. Vous n'avez, d'ailleurs, jamais eu l'idée, n'est-ce pas, (|ue vous pourriez ilevenir sa fenimi*".'
— Ah ! Monsieur, ne me traitez pas si durement! s'écria Lina d'un Ion suppliant. Nous sommes des ouvriers, do pauvres ^'ens cjui doivent ga^jner leur pain ({uotidien à la sueur de leur front. Croyezvous que nous soyons capables de l'oublier? Les idées dont vous parlez sciaient insensées et ridicules.
— Par conséquent, vous ne souhaitez pas que le maria},'e d'Ilerman avec Clémence d'Overburg soit rompu ?
— Pas le moins du monde.
— Et si Herman revenait ici, vous senliriezvous assez forte pour lui conseiller ce mariage?
— Certes, .Monsieur.
— El même pour user de toute votre influence sur lui afin de l'y décider, et même, au besoin, de l'y contraindre?
— Ce mariage le rendra heureux ainsi que vous, je n'en doute pas, et cela me suffit. Oui, Monsieur, je le sens, j'ai assez d'empire sur son esprit pour le convaincre qu'il ne peut pas résister à votre vœu paternel; mais il ne reviendra plus jamais ici.
— J'ai les plus sérieuses raisons de croire le contraire. Eh bien, promettez-moi que vous le ramènerez à des idées meilleures, et, une fois mon fils marié, je ne vous oublierai pas, et je vous récompenserai largement, vous et vos parents, de votre généreux sacrifice.
— Ne nous méprisez pas. Monsieur, telle est la seule récompense à laquelle nous tenons.
— Vous mépriser, Caroline 1 exclama l'entrepreneur. Oh! pourquoi Dieu ne vous a-t-il pas donné un grand nom, ou seulement ime belle position dans le monde... .Mais ayez bon espoir, Caroline : Dieu est juste, vous serez heureuse, car vous le méritez... Je dois vous quitter, mon enfant. Donnez-moi la main; je la serre avec estime et avec une sympathie véritable. Saluez vos parents de ma part... Vous me promettez donc, si mon fils revient ici, de lui persuader (|u'il doit accepter la main de mademoiselle d'Overburg?
— (Jui, .Monsieur.
— El que vous ne cesserez pas, jusqu'à ce que sa résistance soit entièrement vaincue?
— Ju»i|u';i ce que je sois certaine de son consentement sincère.
— C'est parfait comme cela. Caroline. Je ne suis pas un ingrat; nous nous reverron^ encore; portezvous bien.
La jeune fille le salua el le suivit de«« yeux jusf|u'à ce cjn'il eut disparu derrière la haie. .Mors
elle revint à pas lents dans la maisjn, et demeura un instant immobile, les yeux cloués au sol.
Tout ;i coup, un étrange sourire illumina son visage, et elle s'écria :
— Il m'aimerait, lui?
.Mais < ette parole lui paraissait un péché; sa joie s'évanouit comme par enchantement. Elle s'agenouilla et soupira en levant les yeux vers le ciel :
— 0 Dieu, ne le punissez pas pour celte erreur de son bon C(enr. Ne lui relirez pas votre protection.
Elle baissa la tête sur sa poitrine, et continua à prier en silence.
Pendant ce temps, M. Steenviiet, la tète pleine de pensers contradictoire?, se dirigeait vers le village. Il admirait la générosité de cette naïve jeune fille qui, par reconnaissance, par simple esprit de sacrifice, s'est exposée volontaiiemrni à la calomnie, et avait accejjté un martyre moral pour retirer son (ils à lui du chemin du vice. .Vvec l'aide d'une si puissance alliée, il était impossible qu'il n'eut pas raison de la résistance de son lils. Herman deviendrait le mari de mademoiselle d'Ovcrburg, et ainsi le but de sa vie serait atteint.
Ces idées consolantes caressaient encore son esprit lorsqu'il rencontra, à l'entrée du village, l'aubergiste de IW'kjIc d'or (|ui lui demanda :
— Eh bien, Mcuisieur, ne vous ai-je pas dil la vérité? La perfide sorcière n'a-t-elle pas scandaleusement séduit votre fils?
— Au diable ! laissez-moi lran<iuille, grogna M. Steenviiet d'un ion menaçant. Vous êtes un vil et infâme calomniateur; vous n'êtes pas même digne d'essuyer les souliers de Caroline Wouters. Si je ne méprisais pas les cancans de la foule, je vous citerais devant le tribunal el vous ferais expier par quelques mois de prison vos lâches calomnies.