II I
Le baron d'Overburg était allé en voiture ouverte à la station du chemin de fer pour aller audevant de son oncle le manjuis, qui l'avait averti de son arrivée par télégramme.
Pendant ce temps, la baronne se tenait, avec tous ses enfants, dans un des salons du chAleau, prêle à recevoir le marquis.
Ouoiqu'elle fut intérieurement inquiète et triste, elle feignait une grande liberté d'esprit, et essayait (le faire comprendre à ses filles qu'il était de leur devoir de se montrer gaies, afin que .M. de la (^hesnaie ne doutât pas de leur vif désir de voir s'accomplir le mariage de Clémence avec Herman Steenviiet.
.Mfred seul répondit à ees conseils par un murmure de protestation. iMalgré sa conduite légère,
AUGENT ET NOBLESSE.
Je n'écoute plus rien ! (Page 80.)
le jeune homme avait un caractère fier, et, parmi toutes ses sœurs, il avait toujours aimé Clémence d'une amitié particulière, à cause de son bon cœur et de sa complaisance. Il savait combien. elle était tourmentée et même malade parla seule idée que cette mésalliance allait la faire déchoir de sa noblesse. Il reconnaissait bien, à la vérité, que ce mariage, imposé par la fatalité, ne pouvait pas être évité; mais feindre la joie en ce moment où sa sœur allait être définitivement condamnée, il n'en avait pas la force.
Clémence, au contraire, assurait à sa mère qu'elle exécuterait ses promesses résolument et sans hésiter, et qu'elle ne laisserait pas supposer au marquis, ni par un mot, ni par un geste, qu'elle ne consentait que malgré elle cà une alliance dont elle n'espérait aucun bonheur.
Mais ce que la pauvre jeune fille ne pouvait cependant pas cacher, c'était la pâleur de son vi-
sage et la fatigue de ses yeux battus. 11 ne pouvait pas non plus échapper à l'attention de M. de la Chesiiaie que, depuis son départ pour Monaco, Clémence avait sensiblement maigri. Mais, en disant qu'elle avait eu la fièvre, et qu'elle n'en était débarrassée que depuis quelques jours, on éviterail toute explication ultérieure à ce sujet.
Quant aux jeunes sœurs de Clémence, celles-là étaient réellement joyeuses. Le mariage de leur aînée les sauvait d'un sort malheureux, et ouvrait devant elles un avenir sans nuages. Sans doute, elles eussent, pour elles-mêmes, repoussé un semblable mariage avec mépris; mais, puisque Clémence se déclarait prête à l'accepter, et qu'il n'y avait pas d'autre moyen d'échapper à la déchéance, elles étaient disposées à faire tout ce qu'il fallait pour que le marquis envisageât ce mariage sous le jour le plus favorable.
Tandis que la baronne les confirmait dans ces
il -2
Altr.RNT ET N0I;IF!SSK.
bonnes résolutions, un (loniesli(iii(' vint annonicr que M. le baron ot M. le nianiuis anivai(>nt au ItMUt (If l'aveiHU'.
.Madame d'Overburg et sps enfants sortirent iKtnr se rendre dans la cour d'Iionnenr, au suniniet du j.'rand escalier du cliàtean.
Dès que la voiture oui Irancbi la i.'rillt' de fer aux lances dorées, et qu'ils purent afiercevoir le marquis, ils se mirent à aj^iler leurs mouchoirs et à lé saluer de loin de leurs com|>liincnts de bienvenue.
— Que Cli'nience aille en avant, dit la baronne, elle est salîlleule, et elle iloil l'embrasser la première.
Le mar(|uis de la Gliesnaie était un vieillard de plus de soixante-dix ans, très maigre, avec un front profondément ridé et des yeux très enfoncés >ons l'orbite. Ses cheveux, blancs comme neige, et (juelque chose de sévère dans son regard, lui donnaient un air imposant. Sa i)liysionomie inspirait le respect.
Kn ce moment-là il ne devait pas être de bonne liunn'ur, car il lépondit pai' un sourire à peine jierceptible aux bruyants souhaits de bienvenue de ses nièces.
.\ peine avait-il mis pied à terre avec l'aide d'Alfred, que Clémence se jeta à son cou et l'embrassa avec une tendresse sincère. Elle avait d'ailleurs pour son pairain un profon I respect et une véritable affection.
— .Ma pauvre Clémence, dit le marijuis, l'amour est aveugle, je le sais; mais cependant je ne me serais pas attendu à pareille cliose de V(»tre part ; une mésalliance! Vous, ma chère lilleule, la femme d'un bourgeois!
La jeune fille fil un effort sur elle-même et répondit d'une voix (|ui s'étranglait dans sa gorge :
— .Mon cher parrain, il est si bon ; son cœur est si noble !
— Si vous l'aimez, si votre amour est assez profonil pour que vous lui fassiez le .«sacrifice de votre noblesse...
En ce moment les sœurs de Clémence accoururent avec une joyeuse impatience, se jetèrent au cou du vieillard et lui souhaitèrent la bienvenue en le comblant de marcpies de tendresse et en le félicitait rhaleurensemcnt de .son heureux rétablissement.
L'entretien de Clémence avec le marquis fut donc momentanément inlerronq)u, et le vieux gentilhomme, traîné par beaucoup de mains amies, se laissa emmener dans le château et introduire au salon ou on le (ii a>seoir dans le fauteuil le plus fonfortalde.
Il eut lonles les peines du monde à répondre aux nombreuses questions qu'on lui adressait de
tous côtés sur son séjour à Monaco, sur sa maladie et son heureuse guérison. L'épaDchement de la joie générale, la chaleur de ces témoignages de sympathie, paraissaient au marquis i|uel<|ne chose d'extraordinaire. Même les efforts que faisaient le baron et la baronne pour le llatter et lui plaire ne lui semblaient pas exempts de contraiiite. Quelle raison pouvait-on avoir d'exagérer visiblement le^ manilestalions de l'alleclion qu'on lui pctrlait? Et pourquoi Clémence, la seule |)eut-étre qui l'aimât sincèrement, était-elle la seule qui reslAl tranquille et réservée?
Cette pensée lui lit considérer sa filleule avec plus d'attention. Comme elle était |i;Me ! Non, il ne se trompait pas, elle avait beaucoup maigri. Qu'est-ce que cela signifiait?
— Venez donc un peu près de moi, Clémence, lui dit-il, j'ai quelque chose à vous demander. Votre visage, qui a d'assez fraîches couleurs habituellement, est à présent fort pâle, .\vezvous du chagrin?
— Oui, mar(iuis, vous l'avez deviné, se hâta de répondre le baron. Vous comprenez? L'im|uiétude, la crainte de vous voir peut-être vous déclarer contre son mariage; et. sans votre consentement, elle n'oserait jamais...
— Est-ce vrai, Clémence?
— Oui, mon bon parrain, c'est ainsi. La crainte que...
— Et cette crainte vous aurait fait maigrir?
— Elle a eu la fièvre, interrompit une des sicurs, mais depuis huit jours elle est tout à fait guérie.
Le marquis prit la main de la jeune lille.
— Clémence, dit-il, je ne dois pas vous cacher que votre projet de mariage avec un roturier a été lionr moi une source de chagrin. Cela me lait vraiment de la peine de penser que vous, ma chère filleule, vous viviez dorénavant dans un inonJe inférieur... Mais, si vous croyez (|ue votre bonheur dépend de celte union inégale, si vous courez le danger de devenir gravemi'iit malade, si l'on résiste au v(eu de votre cœur, je ne serai pas assez cruel pour sacrifier votre sanlé et votre bonheur pour {\e>i motifs de convenances sociales. Venez, affirmez-moi que vous souhaitez ce mariage de toutes les forces de votre àme.
La jeune fille jeta sur lui un regard plaintif et languissant; elle hésitait; le mot fatal se refusait à sortir de ses lèvres.
— jlépoiidez donc, Clémence, dit sa mère d'un ton pressant.
— Eh bien, mon entant, dites-moi que vous désirez ardemment ce mariage, répéta le vieillard.
— Oui, oui, je le désire ardeintnent, balbutial-elle.
AIIGKNT ET NOBLKSSE.
— Voire conseiileinenl la rendra si heureuse : ajouta le baron.
— Eh bien, soit, Clémence, reprit le marquis. Puisque vous le voulez, devenez donc la femme de... Mais, ô ciel! vous frémissez? vous devenez encore plus pâle? Qu'est-ce que cela signitie?
La jeune fille poussa un soupir étrange et se mit à trembler si visiblement sur ses jambes que sa mère accourut pour la soutenir, mais elle en profita pour murmurer à son oreille quelques paroles sévères, afin de lui faire comprendre que l'heure était solennelle et qu'elle devait tenir sa promesse.
La pauvre fille rassembla tout son courage, retourna auprès du marquis et lui dit .
— Ah! merci, mon bon |iarrain, c'est la joie qui m'émeut si profondément.
Mais le marquis ne se laissa pas tromper cette fuis. La méfiance s'était glissée dans son esprit, et il commençait à douter si Clémence ne lui cachait pas le véritable état de son cœur sous la pression d'une violence secrète.
Cette pensée le blessa et l'effraya. Il se leva, regarda sévèrement le baron, et dit d'un ton qui n'admettait aucune réplique :
— Ce consentement que l'on attend de moi est, dans tous les cas, une chose de la plus haute importance ; il pourrait devenir, à mon insu, une décision fatale. Puisque j'ai à remplir ici le rôle déjuge, je veux être bien et complètement éclairé avant de rendre mon arrêt. Laissez- moi causer pendant quelques instants seul avec Clémence. Si dans cet entretien je trouve de quoi dissiper mes doutes, je donnerai mon consentement sans hésiter... Venez, Clémence, ne tremblez pas : votre bonheur est mon unique but. Suivez-moi, mon enfant.
Le baron et sa femme s'efforçaient de cacher l'inquiétude et la crainte que leur inspirait l'intention du marquis. Ils n'osaient pas faire d'objections et se bornaient à engager Clémence à la fermeté par leurs regards suppliants et par leurs gestes significatifs.
— Entrez dans le grand salon, mon oncle, personne ne vous y dérangera, dit M. d'Overburg, très rassuré en apparence sur le résultat de cet entretien.
Mais le marquis, qui connaissait parfaitement les êtres du château, traversa un long corridor, et ouvrit la porte d'une pièce qui avait vue sur le parc.
— Asseyez-vous, Clémence, dit-il en lui avançant un siège. On dirait que vous avez peur. En ce cas, vous avez tort, car je n'ai pas d'autre intention que de bien savoir ce que vous désirez réellement. Je veux me conformer à vos souhaits.
et, pour (|ue vous ne cr.iigniez |);is de mç dire la vérité, je fermerai la i)orte à clef en dedans.
La jeune fille le suivait de l'œil en tremblant. Sa situation était vraiment cruelle, son sang se glaçait à l'idée de tromper son bon parrain en ce moment solennel. Si la force lui manquait pour le faire, elle rendait son consentement impossible, et condamnait ses {larenls et ses sœurs à la pauvreté. Par un suprême effort sur elle-même elle rassembla tout son courage et résolut de se résigner encore à ce dernier sacrifice, le plus péniLle de tous. Mais, ô Dieu, ne succomberait-elle pas dans la lutte contre la vérité ?
Lorsque le marquis se fut assis en face d'elle, il lui dit :
— Clémence, vous avez toujours montré, plus que vos frères et sœurs, que vous sentez et que vous savez quels droits imposent à l'homme le privilège d'être sorti d'une race illustre. J'ai toujours trouvé en vous la conviction que nous devons reculer devant tous les actes qui peuvent ternir l'éclat du nom de nos aïeux ou souiller l'honneur de noire race. Aussi, lorsque votre père m'écrivit que vous, vous-même, Clémence, vous imploriez mon consentement pour contracter mariage avec le fils d'un bourgeois, je fus comme frappé d'un coup de foudre, et je restai pendant plusieurs heures absorbé par mes tristes réflexions sur ce revirement inattendu dans vos idées. Cela me paraissait absolument impossible; mais les affirmations répétées de votre père ne me permirent point de persister dans mes doutes. Je n'en disconviens pas, ce mariage,' — une mésalliance au premier chef, — me rendit pendant quelques semaines triste et malheureux. Certainement j'aurais refusé mon consentement, si, d'un autre côté, je n'avais pas été forcé de reconnaître que ce mariage était un moyen de tirer vos parents d'une situation critique et très difficile. Connaissez-vous cette situation telle qu'elle est?
— Je la connais tout à fait, répondit la jeune fille.
— Eh bien, Clémence, si je m'apercevais cependantquevous n'a:ceptezla main dujeuneM. Stcenvliet que d'après les conseils de vos parents, et non sans contrainte, alors, certainement je ne me sentirais pas la force de concourir à. voire malheur en vous donnant mon consentement.
— J'espère que je serai heureuse, mon bon parrain. Personne n'exerce la moindre pression sur moi.
— Alors, c'est probablement qu'une sympathie, secrète et réciproque vous attire l'un vers l'autre. En pareil cas, vous ne seriez peut-être pas malheureuse, quoique j'en doute fort. Vous l'aimez donc bien sincèrement? répondez-moi sans
ARGENT ET NOBLESSE
crainte: je suis un vieillard et je suis voire parrain.
— Je l'aimerai.
— (Juoi ! l'amour doit encore venir ?
— Non, non, je l'aime maintenant, depuis longleni|)>, l)a!l)Ulia la jeune fille.
— C'est donc nn bien beau gari/on?
— Heau et bon. Il a un million de dot. Son l»crf iiossèiie (les richesses immenses ; il est fils unique, et il héritera de tout.
La jeune fille avait prononce ces derniers mots a\i'c une sorte d'animation IV'brile ; le marquis la n'garila avec étonnemenl el secoua la tèle d'un air de doute.
— Pauvre Clémence, dit-il, seraienl-ce peut-être ses millions qui vous séduisent ? Je ne puis le croire. I*our nous, surtout, l'argent n'est pas une source d'honneur ni de mérite. Notre richesse consiste dans les services que nos aîeu.v, de père en fils, ont rendus au roi et au pays, dans notre sang versé, dans les laits héroïques accomplis, dans tous les sacrifices pour conserver pur et sans tache le nom de notre race à travers tous les événements de riiisloire et toutes les séductions du inonde.
— Je le sais, mon citer parrain, >oiipira la jeune lille, et cepenilanl...
— El cependant vous désirez vous marier avec M. Sleen.liet?
— Oui, je le désire!
— Bien sincèrement?
— De tout mon cœur !
— Vous dites cela d'un singulier ton, mon enfant. Enfin soit. Je voudrais être convaincu (jue von.s ave/ aussi envisajjé cette aiïaire importante sous son aspect défavorable., . Vous ne pouvez pas avoir oublié, Clémence, que, dans la bourgeoisie où vous voulez entrer, votre noblesse de race ne vous suivra pas. Vous-même et vos enfants vous serez désormais des bourgeois, et bourgeois vous resterez, .\vez-vous songé combien il est triste pour une femme de descendre les degrés de l'échelle sttciale? Vos frères, vos so-urs, vos parents, moi-même, nous devrons vous regarder d'en haut, et là où nous devions chercher une noble dame, avec un heau nom, une baronne, une comtesse, notre égale enfin, nous ne trouverons plus qu'une certaine madame Steen,.. Steenviiet, perdue dans la bourgeoisie travailleuse el esclave des atTaires. .\h ! ma pauvre filleule, j'avais rêvé pour \ons nn sort brillant, mais, puisque vous le voulez, puisque vous me suppliez de coiisenlir à celte mésalliance, eh bien...
Clémence, snccondiant aux souffrances de son cœur brisé, avait posé sa tète sur la poitrine du vieillard el pleurait san> rien dire ; ses larmes roulaient en silence.
Ce que venait de dire son parrain, ce n'était que la traduction des réllexions amères qu'elle faisait depuis longtemps dans l'insomnie de ses nuits solitaires, et qui la rendaient malade en faisant bouillir son cerveau. La douleur l'avait vaincue, et cependant elle luttait encore pour s'armer d'un nouveau courage et pour reprendre le rôle «ju'on l'avait chargée déjouer.
— Ah ! Clémence, je le soupronnais bien, vous me cachez quelque chose, murmura le marquis.
— Non, non, vos paroles sévères m'émeuvent, mon cher parrain, murnmra-t-elle en tendant vers lui ses mains suppliantes. Ah ! je vous en prie, ne me refusez pas votre consentement, vous nie rendriez bien malheurense !
Mais le marquis se leva et gronimela avec amertume :
— On me trompe ici. N'essayez pas de, feindre plus longtemps, Clémence, je vois bien (|ue ce mariage vous fait peur. Je ne m'étonne plus de vous voir si pâle el si maigre... Je ne donne pas mon consenlemenl !
— Mon j)arrain,'[mùn bon parrain, ayez pitié de moi, ayez |)itié de mon pauvie père.
— De votre père? C'est donc lui qui vous impose sa volonté? Je comprends maintenant le ton étrange de ses lettres, il voulait m'arracher mon consentement par la ruse; mais ce jeu indigne doit cesser. Je vais lui parler. S'il ne me dit pas la vérité, qu'il craigne les suites de ma colère.
En achevant celle menace, il se dirigea vers la porte. Mais la Jeune fille, avec de nouvelles larmes, courul se jeter à son cou et s'clforra de le retenir. Le vieillard, profondément blessé, demeura souid à ses prières; il se dégagea de ses bras en grommelant d'un air sombre:
— Non, non, je n'écoute plus rien. Je veux savoir la vérité. Et malheur à votre père, si mes soupçons sont fondés !
— Eh bien! restez, mon cher parrain, je vous confesserai toute la vérité, dit loul à coup la jeune fille, encore toute frémissante d'angoisse, mais avec un regard plein de résolution.
Le marquis la regarda avec étonnemenl :
— Esl-ce bien sincère, celle lois, < c que vous me diles-là, Clémence, dil-il. Ne vous abusez pas vous-même, mon enfant; vous n'auriez pas le courage d'accuser votre père.
— En effet, répliqua-l-elle, mais le courage ne me manquera |)as pour rem|dir mon inexorable devoir, |)oui jnslilier mon pauvie père à vos veux et pour vous convaincre que vous ne pouvez pas refuser voire consentement à mon mariage. Puisque nos confidences craintives el notre |)ru(lence calculée n'ont pas >u vinis donner celle conviction, la vérité, la simple el rude vérité le pourra peut-être.
ARGENT ET NOfJLESSE.
Kl
Écoutez-moi, mon bon parrain, je ne vous cacherai rien, rien absolument.
— Quel incompréhensible secret pèse donc sur vous, mon enfant? dit le marquis. Vous avez peur du mariage projeté, et vous vous faites violence à vous-même pour m'arracher mon consentement à ce mariage ! Parlez donc, parlez, je vous écoule.
— J'ai vu à peine trois fois ce M. Herman Steenvliet, dit-elle en hésitant d'abord, mais sa voix reprit insensiblement de l'assurance. C'est un gentil garçon, bon, intelligent, discret et bien élevé. Mais
je suis un rameau de l'antique souche des Overburg; mon cœur ne pouvait, sans y être contraint, s'ouvrir pour un homme qui n'a pas de sang noble dans les veines.
— Vous ne l'aimez donc pas, Clémence ?
— Lorsque la fatalité m'imposa comme un devoir impérieux et implacable la nécessité d'accepter cette mésalliance, je frémis de tous mes membres d'aversion et de douleur. J'ai pleuré en secret, pendant des semaines entières, dans la solitude de mes nuits sans sommeil ; la fleur de la santé a disparu de mes joues, et j'ai maigri affreusement. Ah! je vais faire abstraction de ma naissance, de ma noblesse; c'est comme si j'avais à faire le sacrifice de ma vie même. Et néanmoins, il faut que cela s'accomplisse !
— Est-ce votre père qui vous contraint à ce mariage?
— C'est la fatalité, l'inexorable fatalité.
— Je ne vous comprends pas, mon enfant.
— Mon père, par l'escroquerie du caissier de la banque la Prudence^ a perdu énormément d'argent. Nous étions menacés de la ruine, de la pauvreté, de la honte. Tous nos biens, même notre château, le berceau de notre famille, allaient être vendus. Ce malheur ne pouvait être conjuré que par le sacrifice d'une victime expiatoire, et cette victime expiatoire, c'est moi !
— Vous exagérez sans doute, dit le marquis en secouant la tête; votre père a perdu deux cent mille francs dans la faillite de la banque ; mais cette perte le laissait bien loin de la ruine. Pourquoi parlezvous donc de si terribles choses ?
— C'est que mon père, de crainte de vous affliger, ne vous a pas tout dit, reprit la jeune fille. Sa perte, à la suite de la faillite de la Prudence, s'élève à près d'un demi-million.
— Un demi-million, ô ciel ! Comment cela est-il possible ?
— Depuis longtemps, mon cher parrain, mes parents se trouvaient dans une situation pénible ; nos revenus n'étaient plus suffisants ; nous allions chaque jour en arrière; une déchéance lente, mais certaine, nous menaçait. Alors mon père a cherché des moyens d'augmenter ses ressources; il a grevé
nos biens pour une somme de deux cent luille francs, pour laquelle il a pris des actions dans la banque la Prudence.
— Oui, je sais cela, mon enfant, et cet argent est malheureusement perdu.
— Ce que vous ne savez pas, — je tremble, j 'liésite à vous le révéler, mais vous devez connaître la vérité, toute la vérité, — ce que vous ne savez pas, c'est que mon père s'est laissé entraîner, par deux ou trois administrateurs de cette banque, à jouer avec eux à la Bourse, et qu'il a emprunté, pour cela, à la Banque, deux cent cinquante mille francs.
— Et cette somme énorme?
— Est également perdue.
— Quoi? Que dites-vous? s'écria le marquis en se levant brusquement. Votre père a joué à la Bourse avec de l'argent qui ne lui appartenait pas ? Mais cela est affreux !
— Il s'est laissé entraîner par des hommes qui jouissaient de l'estime générale, par des nobles, ses amis, entre autres par le baron Van Listerberg, qui est devenu comme lui la victime de la fortune adverse.
Le vieillard, profondément troublé, n'écoutait plus ces explications; il se passait fiévreusement les mains dans les cheveux, ses yeux enflammés regardaient dans le vide, et il grommelait d'indistinctes menaces.
— Je vous en prie, cher parrain, écoutez-moi jusqu'au bout, supplia la jeune fille. Je vous ai dit la vérité, dans l'espoir de vous convaincre que vous devez donner voire consentement à mon mariage. Nous sommes pauvres, nous serons chassés du château de nos pères, si je refuse la main de M. Herman Steenvliet. Mes parents, mes frères et sœurs,... toute notre famille doit être sauvée de la misère et de la honte. Le sacrifice est pour moi pénible et effrayant; mais le devoir commande. Dieu, dans sa miséricorde, soutiendra mes forces et me récompensera.
— Mais cela est inouï, cela est horrible! s'écria le marquis, répondant à ses propres pensées. Quoi! il dissipe un demi-million à des spéculations de Bourse, et, quand il a livré ainsi à des chevaliers d'industrie le restant de son héritage paternel, il vous vend, vous, Clémence, la plus noble de ses enfants! Il vend votre naissance, votre sang, votre bonheur, pour payer sa folle imprudence! Marché honteux et qui crie vengeance. Et j'y consentirais? Non, non, jamais ! Cessez, Clémence, ma colère est légitime, je suis inexorable. Laissez-moi sortir : votre père doit compte de sa duplicité à mon égard. Je veux lui parler sans relard ; il saura ce qu'il en coûte de me tromper si effrontément !
Il se tourna vers la porte. La jeune fille tomba à genoux devant lui et l'implora, les larmes aux
ARGENT ET NOMLESSE.
yeux, pour «on malluMireux père. Mais le marquis, tremhlantd'indifînalion, l;i repoussa doucement eu disant:
— Keslcz ici, Clémence, restez. Séchez vos larmes, mon enfant: vous n'épouserez pas ce bourgeois enrichi. Je reviens près de vous tout de suite.
Kt, sans s'arrêter davantai^e aux plaintes désespérées de la jeune lille, il sortit de l'apparlernent.
Clémence, p:\le comme une morte d'incjuiélude et d'ellVoi, se laissa tomber sur une chaise. Klle pleurait à cliaudes larnies, et Irémissail à l'idi-e qu'en déclarant la vérité, elle ne (Vit la cause de plus {jrands malheurs. Non seulement le marquis allait accabler son père de ciuels reproches, mais il le déshériterait probablement. Kt ainsi toute espérance leur était enlevée, même dans l'avenir!
.Mais, parmi les rédexions qui Iraversaient son eeprit troublé, avec la rapidité de l'éclair, il y en avait une moins pénible et moins inqniélanle.
Son parrain avait dit: « Vous ne serez pas la femme de ce bourgeois. Quelle était donc son intention? .\nrait-il le projet maj;nanime de payer la dette de. M. d'Overbnrji envers renlrepreneur, et de le libérer ainsi de la conlrainlc qui pesait sur lui? Celait peu probable, mais qui pouvait le savoir?... et d'ailleurs, en supposant ([ud n'en fût rien et que son père fut déshérité, ne lui restaitil pas la ressource d'accepter la main d'Ilerman Steenvliet, et d'ouvrir à ses parents une nouvelle source de prospérité?
Son attention fut attirée par un bruit de voix qui parvenait indistinctement à son oreille, à travers le mur mitoyen de la salle voisine. Ce bruit devint insensiblement [)liis fort, et bientôt elle distingua les voix de son père et du marquis, sans romprendre cependant ce (|u"ils disaient. On discutait, on disputait même violenmienl; la voix de son parrain éclatait jtarfois en sons aigus qui trahissaient la colère ei l'amertnine.
Ciléineme s'élail levée et écoulai! tonte tremblante. Combien elle regrettait maintenant son imprudence! Elle implorait à mains jointes la protertion de Dieu pour son malin urenx père.
Mais elle entendit tout à coup la porte du salon s'ouvrir a\ec violence, et sa mère pousser un cri déchirant de détresse. Klle sortit rapidement de la pièce où elle se tenait, et vit le manpiisparaiire au fond du couloir.
— .Non, s'écriail-il, en se relonrnaîJt encore du côté du salon, non, je ne vous connais |dus. Vendez voire erdant, bourreaux <|ue vous êles; moi, je retonrne à .Monaco, et je veux y finir mes jours. Et, quant à mon héritage, vous n'en aurez pas nn sou. .\dieu!
Kt il (lirij:ea ses pas avec une hâte fiévreuse vers la porte de sortie.
Lajeune fille, pleurant et gémissant, courut après lui, le rejoignit dans la cour d'honneur, lui jeta les bras autour du cou, el essaya de le ramener au château par ses pleurs, par ses supplicalions, par la violence nu';me.
— (Clémence, ma pauvre filleule, ne n'empêchez pas de partir, dit tristement le mar(|uis, je ne puis jdus rien pour vous; hélas, vous êtes condamnée!
— Oh! mon cher parrain, vous, mon unique espoir, mon seul re('uj;e, ne m'abandonnez pas. Venez, venez, pardonnez à mon père; je vous ainieiai, je vous remercierai, je bénirai votre nom jusqu'à mon dernier soupir !
Des larmes jaillirent des yeux du vieillard, et épuisé par ces scènes successives, vaincu par le chaleureux appel de sa chère filleule, il se laissa ramener au château.
(Quatre jours s'étaient écoulésdepuis (|ue Herman avait quitté la maison de son père, et l'on n'avait pas encore reçu de ses nouvelles.
Cetleabsence inquiétait siiifiulièrementM. Steenvliet, et. du malin au soir, il ne faisait que pensera son fils, quoiqu'il fût bien convaincu qu'ilerman ne larderait pas à revenir, du moins chez Caroline Wouters, et celle-ci le persuaderait sans doute qu'il devait prendre pour femme mademoiselle d'Overburg. .\lors, le chemin serait définitivement déblayé de tous les obstacles, et l'entrepreneur pourrait dire encore une fois que son inébranlable volonté avait triomphé.
Il était assis dans son cabinet el souriait en pensant à cette affaire. Avec ([uelle habileté il l'avait conduite, ou plutôt, comme le hasard l'avait servi! Caroline Wouters, qui pouvait être nn obstacle insiirmonlable à la réalisation de ses V(enx, allait devenir l'instrument de la soumission volontaire d'Ilerman! Au cours de ses réflexions. M. Steenvliet se demanda de (|n'elle façon il pourrait le mieux récom|tenser Caroline Woiiiers et ses parents de leurs bons offices et de leur désintéressement. (>ela lui serait facile, pensait-il. Le vieux père Wouters était charpentier et. comme M. Steenvliet lavait appris dans le villai:e, c'était un humide mais habile ouvrier. Kh bien, dès (|ue le mariage «riiermanavec Clémence serait célébré, Steenvliet prêterait ou donnerait de l'argent au vieux W(Hiters pour se construire un atelier. H lui jirocurerait même de petites entreprises de charpente, lui donni'rait des c<mseils, de l'assislance, en un mot il le la\ori>erait de telle .sorte qu'il lui ferait gagner au moins quatre ou cinr| mille francs par ao, et |)robablement même davantage, pourvu <jue le courage
ARGENT ET NOBLESSE
ol l'habileté ne lui fissent pas défaut. Et ainsi Caroline et sa tnère seraient éi^alenient récompensées; cl, s'il arrivait que plus lard la jeune tille voulût entrer en ménage avec un brave garçon de sa condition, l'entrepreneur lui donnerait une bonne dol, et il protégerait et pousserait aussi son Hiari,
Pendant qu'il se frottait les mains avec une visible satisfaction, résultat de ses réflexions agréables, un valet entra dans son cabinet et déposa sur le pupiti'e devant son maître quelques lettres que le facteur delà poste venait d'apporter; puis il se retira sans rien dire.
M. Sleenvliet continua à suivre le cours de ses réflexions sans faire attention aux lettres.
— En effet, se disait-il en lui-même, ces Woulers sont des gens simples et lionnétes, de braves gens dans toute la force du terme. Et feu Victor Wouters, je m'en souviens maintenant, a toujours eu beaucoup d'amitié pour moi et m'a rendu mille petits services. A mon tour maintenant ! Que peut-il m'en couler de tirer ces braves gens de leur situation gênée et de les rendra relativement riches? Presque rien. J'emploie des centaines de gens, et que je fasse gagner de l'argent au vieux Wouters ou à daulres petits entrepreneurs, c'est la même chose pour moi. Je ferai plus pour eux, je veux les rendre heureux; celte idée me sourit; mais il faut d'abord que mon fils soit marié avec mademoiselle d'Overburg.
Il prit alors les lettres qu'on venait de lui apporter, et les ouvrit l'uneaprès l'autre. Elles ne contenaient évidemment rien de bien intéressant, car il les mit de côté avec indifférence. Mais, lorsqu'il jeta les yeux sur la dernière letlre, il poussa un cri de joie et lut à haute voix : « J'ai eu le plaisir de rencontrer hier à Anvers votre fils Herman. Il m'a dit qu'il était en parfaite santé, ce qui m'a fait beaucoup de plaisir... »
— Ah ! ah ! le farceur ! s'écria l'entrepreneur. C'est à Anvers qu'il s'est réfugié. C'est làle pays étranger dont il me menaçait. Il pense que son absence me fféchira et me fera renoncer à mes projets relativement à son mariage? En quoi il se trompe fort, car il ne se passera pas longtemps avant qu'il ne soit fatigué lui-même; il aura certainement besoin d'argent, et il se sentira invinciblement attiré à revenir près de Caroline.
Il reprit la lecture de la lettre.
— Que veut dire ceci? gromniela-t-il d'un air inquiet, oui, ça y est bien en toutes lettres :
c( J'ai instamment prié M. Herman de venir visiter avec moi les travaux d'écluse, pour qu'il paisse vous annoncer que tout ici est pour le mieux, mais il n'avait absolument pas le temps, disait-il, et il m'a quitté pour se rendre à bord du
steamer américain Pliiladelpliic, qui part samedi pour New- York. J'aurais voulu lui souhaiter un bon voyage, mais j'eus beau attendre, je ne réussis pas à îe revoir. »
— Ciel ! qu'ai-je lu? s'écria l'entrepreneur. Sur un steamer américain? Le malheureux veut-il aller en Amérique? L'océan entre mon fils et moi ! Ne plus le voir pendant des années! Oh! non, cela ne sera pas, cela ne peut pas être.
Il appuya sa tête dans ses mains et se mil à réfléchir profondément aux moyens de détourner de lui un coup si douloureux. D'après la date de la lettre, le Philadelphie ne devait partir que le surlendemain. Il avait donc le temps d'aller à Anvers et de tâcher de retrouver son fils. Oui, c'était ce qu'il voulait faire. Mais comment s'y prendre pour retenir Herman? Le supplier? le menacer et, au besoin, invoquer son autorité paternelle? Mais tout cela pouvait échouer contre une résolution arrêtée de son fils. Le jeune homme était majeur, et, d'après la loi, parfaitement libre et maître de ses actions. Herman voulait partir pour l'Amérique sans avoir revu Caroline Wouters? Il était donc bien clair qu'il avait pour but unique de se soustraire au mariage projeté avec Clémence d'Overburg. Le seul moyen qui restât, et qui pût exercer une influence décisive sur le jeune homme était donc, pour M. Sleenvliet, de lui dire qu'il renonçait à ce mariage... Mais il n'était pas possible à l'entrepreneur de renoncer au vœu de toute sa vie. Comment donc faire? Que lui dire? Combien il regrettait qu'Herman n'eût pas fait une dernière visité à Caroline Wouters. Elle seule eût été capable de le retenir. Mais maintenant, hélas, cette dernière espérance était également perdue.
Pendant quelque temps, M. Sleenvliet resta absorbé dans ses tristes pensées. Vingt l'ois il se demanda s'il ne ferait pas mieux de ne plus s'o^.cuper du mariage de son fils; mais alors son ambition et son orgueil paternel s'élevaient violemment contre celte idée humiliante, et ainsi le malheureux entrepreneur luttait péniblement avec lui-même sans savoir à quel parti se résoudre pour aboutir à un résultat satisfaisant.
Nonobstant l'incertitude de la réussite de sa tentative, il résolut d'aller le lendemain à Anvers.
11 prit en main le cordon de sonnette pour appeler son valet de chambre et lui ordonna de faire atteler le coupé, pendant (ju'il se préparerait luimême à se mettre en loute...
Mais voilà que tout à coup la porte s'ouvrit, et, à sa grande stupéfaction, son fils Herman se présenta devant ses yeux.
Le jeune homme paraissait triste et abattu.
— Je vous croyais sur l'Océan, en roule pour
ARGKNT ET NOIîKESSE.
l'AnuTique, dit M. Sieenviiet. Vous avez donc renoncé à voire projet insensé ?
— Non, mon père, le paquebot ne parlqu'aprèsliemain, répondit Ilernian. d'une voix (''traiiirlée.
— Je comprends : vous avez besoin d'argent; mais n'attendez pas de secours de moi pour l'evéculion d'un projet qui me déplaît souverainement.
— Je n'ai pas besoin de secours, mon père. L'n ami, à qui j'ai prèle maintes l'ois de l'argent, vient de m'en prêter à son tour.
— Il parait, mon garron, (|ue ce voyage lointain vous sourit médiocrement? Votre voix est altérée, vous êtes pâle, vous vous sentez malheureux, je le vois bien. Eh bien, Ilerman, soyez mieux avisé : restez ici, et ne pensez plus à voyager.
— Personne ne peut me retenir, mon père.
— Oue venez-vous faire ici?
Le jeune homme répondit d'un ton sui)pliant :
— Mon père, je vais vous quitter, peut-être pour plusieurs années. Je puis juger par ma propre douleur combien vous seriez affligé si je partais pour l'Amérique sans avoir pris d'abord congé de vous, et sans vous avoir donné l'assurance que ni le respect ni l'amour de mon bon père ne se sont allaiblis diins mon ccr'ur. V(ms ne souhaitez (jue mon bien-être, j en suis convaincu, mais vous vous trompez sur les moyens de me rendre heureux. Je suis dominé par une nécessité implacable, et je dois fuir une destinée r|ui m'inspire de l'eiïroi. Que. mon éloignemenl temporaire ne vous afflige pas tro|), et n'ayez nulle crainte (juanl au sort (jui m'attend. Je ne cesserai point de penser à vous avec reconnaissance, je resterai lionnèle homme et je ne m'exposerai |)as inutilement au danger... Soyez généreux jus<|u'au bout, mon père, donnezn)oi, avec votre bénédiction, le courage nécessaire de ne pas succomber, sur cette terre lointaine, au regret et au chagrin... l'ermettez-moi de vous serrer dans mes bras en vous disant adieu.
A ces mots il se jeta au rou de son |)ère.
Olui-ci, remué jusqu'aux entrailles, se prêta avec bonheur à cette effusion filiale, et serra vigoureuseiiient son fils contre son cn-ur. Tous deux avaient les larmes aux yeux: ils restèrent un moment sans rien dire.
— Étrange, singulier gan.on ! murmura I entrepreneur. Vous me «hérissez, je le sais. Comment pouvez-vous donc me faire volontairement un si amer chagrin?Cela n'est pas naturel. Allons, ditesmoi que vous ne voulez plus me (juiller... Vous secouez la tète? Vous persistez dans \olre f;italc résolution? Je me suis trop hâté, peut-être. Je ne TOUS ai pas laissé assez de temps pour vous accoutumer à l'idée de ce mariaj.'e avec tnadeniois«dle dOverliurg? Kh bien, je veux me montrer accommodant : Hestez ici, je ferai relarder le mariage.
l'ùt-ce de plusieurs mois, (jue risquez-vous à accepter ce temps d'épreuve?
— Ce\a ne peut point changer ma résolution, murmura llernian.
— Vous exigez donc que je fasse au baron d'Overburg l'injure de repousser la main de sa fdie?
— .Même celte preuve de votre immense bonté ne pourrait pas me retenir.
— Cette fois je n'y comprends plus rien! s'écria rentre|)reneur. Je commence à croire, Herman, que vous avez quelque fêlure au cerveau. Asseyezvous là, devant moi, et causons avec calme... Dites-moi franchemenl quel est en réalité votre projet.
— Je vais à New- York, mon j)èrc et de là à Chicago.
— A Chicago? à trois cents lieues dans l'intérieur du pays?
— C'est dans cette ville, vous le savez, mon père, que demeure M. Patteels, votre ancien associé dans vos entreprises. Il y a quelques mois, il vous écrivait encore qu'il était surchargé de travaux de toute espèce, et vous demandait si vous ne pouviez p.is lui envoyer (|uel<|ues jeunes gens qui eussent une certaine connaissance de la peinture décorative ou ornementale. Je sais dessiner; j'ai appris autrefois à manier le pinceau; il me donnera de l'occupation. M. Patteels était pour vous un ami dévoué, et il m'a toujours témoigné beaucoup d'intérêt. Lorsque j'aurai acquis l'expérience nécessaire, je risquerai avec son aide, et avec votre exemple sous les yeux, je risquerai à mon tour quelques petites entreprises.
— C'est donc pour gagner un peu d'argent que vous voulez ((uitter votre patrie? ricana M. Steenvliel. Mais, innocent enfant, n'en possédons-nous pas assez, de cet argent? Vous ai-je jamais rien refusé ?
— Gagner de l'argent n'est pas mon unique but, mon père.
— Vraiment ! Et quoi dont encore?
— Je veux me iaire une existence indépendante : je veux devenir libre, pour disposer de mon cœur, et de mon sort en ce monde.
— .\h! ah! c'est donc une révolte contre moi? grommela l'entrepreneur froissé. Monsieur veut chercher les moyens de m'ôter toute iniluencesur sa destinée?
— Oh ! non, nn)n père, je veux seulement é\iler le malheur de me voir im|toser nue épouse queje n'aurai pas choisie moi-même. Pour loul le reste, crovez-moi, je suis prêt à me soumeilre avec le plus [trofond respect a vos désirs.
.M. Steenviiet secoua la têle d'un air pensif; un sourire, moitié triste, moitié ironique, enlr'ouvrait
ARGENT ET .NOBLESSE
La veuve effrayée se plaça devant lui. (Page 'J2.
ses lèvres. Peut-être commençait-il à soupçonner quelles pouvaient être les causes de l'incomprôhensible conduite de son fils.
— Eh bien, supposons qu'au bout de quelques années vous ayez plus ou moins atteint votre but; quoi, alors? demanda-t-il.
— Alors, je reviens, mon père.
— Et vous vous mariez?
— Et je me marie.
— Vous n'êtes pas sincère avec moi, dit l'entrepreneur avec ironie. Pensez-vous que je ne sache pas quelles folles idées vous trottent par la tête? Oui, vous reviendrez aussitôt (jue vous le pourrez, et alors vous voudrez vous m.arier. Avec qui!... Parlez donc. Vous vous taisez? Vous n'osez pas confier à votre père le nom de cette étrange fiancée. Vous avez peur qu'il ne se moque de vous. Ne serait-ce pas la tille d'un simple ouvrier charpentier, votre ancienne compagne de jeux, qui
vous a ainsi tourné l'esprit? Il est inutile de chercher à me le cacher, Herman, je sais tout. Ah! ce serait donc là le résultat, la récompense de ma paisible et laborieuse existence, de voir mon fils épouser la fille de pauvres ouvriers, une fille dont les doux yeux et le sourire séduisent.
— Ah! je vous en supplie, mon père s'écria le jeune homme en lui tendant les mains, ne dites pas de mal d'elle en ma présence ! Elle est bonne ; son cœur est noble et pur comme celui d'un ange...
— Je ne dirai pas de mal d'elle, mon fils, au contraire, je le reconnais volontiers, elle est aimable, intelligente, et elle a un grand cœur.
— Ciel, vous l'avez donc vu, mon père?
— Je l'ai vue et je lui ai parlé.
— Est-il possible? Eli bien?
— Ah! mon fils, si Caroline Wonters était seulement la fille d'un bon bourgeois, peu'-être je
Ali G KM EN .\OHLESSl-:.
coiii|)n'n(lrais que vous désiriez la prendre pour feiniue? niais ayez au moins un peu de Ixms sens, mon {larcon. N'esl-il pas absolument impossilile «|iie le (ils unique d'un millionnaire épouse une lille qui lialiile une cliaumière et (|ui n'a pour vivre que le salaire i|Ui)lidien d'un cliarpenlier? Le uionde entier se rirait de moi.
— Les n;oqueries du monde ne durent |>as longtemps, mon père, ré|)ondil le jeune lioMune d'un ton pénétré, mais un mariai;e s:ins .imour est une chaîne, un fardeau, un malheur, ((ui durent jusqu'au lomheau. Que m'importe le monde, si je dois acheter son approl)ation au jirix du Itrmhenr de toute ma vie et du honheur de niun père lui-même.
— De mon bonheur?
— ()ui, mon père, de la joie de vos vieux jours.
— Vous êtes Cou. .Mon bonheur consisterait donc dans l'anéantissement de tout ce (|iie J'ai rêvé pour vous?
Le jeune homme, comme décidé à un suprême elTort, prit la main de son père, cl dit avec animation:
— Caroline Wouters est si douce, si aimante, >i reconnaissante! Klle vous aimerai', elle vous respecterait, elle chercherait à lire dans vos yeux vos moindres désirs. J'irais demeurer avec elle dans une maison de cam|)a;,Mie, loin du monde, dont vous redoutez les jui,'ements. Nous y vivrions tranquilles, aspirant après les heures qu'il vous |ilairail de venir passer auprès de nous. Vous y irouveriez un lien de repos, après vos travaux de la ville, on loiil vous sourirait avec amour, où tout le monde n'aurait qu'un seul but: vous aimer et vous rendre la vie douce... Là, personne ne se rappclb-rail i\ue vous avez été un ouvrier, si ce n'est pour admir»'i- l'éneri^ie de votre volonté et la Ibrce de votre intelligence, pour bénir ces nobles mains ilont le travail a créé notre bien-être... Et, si La fatigue de la vieillesse arrive un jour pour vous, vous trouverez là des enfants dans les prières desquels votre nom aurait place à côté du nom du Seigneur. . .
j/t'utreprcneur était profondément ému par les paroles éloquentes de son fils; mais il cherchait à dissimuler son émotion sous un rire d'incrédulité.
— Ah! mon cher père, convenez-en, sV'cria llerman, un pareil sort serait sans doute infini, ment plus beau que si nous devions, notre vie durant, mendier un regard d'estime dnns les salons de n(ddes gentilshommes. Quoi de plus noble et de plus digne que de savoir que tout ce qui nous entrture nous doit son bonhenr, et que pas nn regard ne se lève vers nous qui ne soit brillant de reconnaissance et «l'amour.
.M. Steenvliel se lut un moment: il paraissait lutter contre ses propres idées. Peut-être, sons l'impression du touchant appel d'Herm.in, était-il sui- le point de consentir à son mariage avec Caroline Wouters ; mais, en tout cas, celte hésitation ne fut pas longue, nn sourire de méconlenlemenl ne tarda pas à plisser les coins île sa bouche.
— Je nevoussavais pas siélo(|neiit, monfds, ditil. Vous levez tout éveillé, cl vous me feriez presque perdre à moi-même le senliineiit de la réalité; mais ce sont là des entanlillages impossibles que vous m'avez racontés. Votre mariage avec Clémence est une all'aire décidée, du moins en ce qui me concerne. Je suis lié envers le baron d'Overbiirg, et je ne puis retirer ma parole... D'ailleurs, il y a nn autre obstacle : Caroline Wouters ne vous aime pas.
— Elle ne m'aime pas? répéta llerman! .\b ! mon père, si vous saviez!
— Je ne le sais (|uetrop bien. Parce que vous vous sentez attiré vers Caroline Wouters, vous vous figurez que son cœur doil avoir la même inclination pour vous. Quelle naïveté!... Voyons, dites-moi, luiavez-vous jamais demandé comment elle est disposée envers vous à cet égard?
— Non, en effet; mais cela n'était pas nécessaire; par ses yeux je pouvais lire jns(|n'au fond de son âme.
— Pauvre garçon! Croyez-vous cela réellement? Comme vous vous trompez pourtant!
— Ciel! Avez-vous des raisons sérieuses d'en douter, mon père? s'écria llerman pâlissant.
— Certes! Elle m'a dit à moi même (pi'clle vous est reconnaissante parce que vous lui avez sauvé la vie autrefois, mais qu'elle ne vous aime pas du tout de la manière (juc vous l'entendez. Je sais par Caroline que vous ne lui avez jamais laissé soupçonner votre amour pour elle. Comment pouvezvous donc savoir (|uels sont ses sentiments h votre égard?
— C'est vrai! soupira le jeune homme avec consternation.
— Et maintenant, vous alliez partir pour nn autre monde sans rien savoir de ses dis|)osilions envers vous! Innocent rêveur, ne comprenez-vous pas ce qui se passerait |tcndanl votre absence? Caroline ferait la connaissance (l'un autre jeune homme de sa coiulition, et à voire retour vous la trouveriez mariée.
— Mais je lui écrirai, balbutia llerman tout déconcerté.
.M. Steenvliel parraissait vouloir alteimlrc un but caché ; un sourire malin se jouait sur ses lèvres. Sans doijie. il v(tulail, par nn dé-tour, pousser son fds à faire encore une visite à Caroline Wouters, bien convaincu qu'il était que la jeune fille le
ARGENT ET NOBLESSE
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ferait renoncer à son voyage en Amérique, el le persuaderait qu'il devait accepter la main de mademoiselle d'Overburii:. Telle était, en tout cas, la dernière espérance de l'entrepreneur.
— Vous lui écriiiez? de Chicago? dit-il avec ironie. A quoi cela servirait-il? Ses parents l'empêcheraient de vous répondre, et elle-même ne l'oserait pas. Les pauvres gens ont tellement peur des commérages du monde, que leur esprit s'épouvanterait à l'idée d'entretenir des relations secrètes avec vous, qui les rendraient coupables à leurs propres yeux.
— Vous exagérez, mon père. J'ai promis au pore Wouters que je n'essayerais plus de revoir Lina, et je veux rester fidèle à ma parole -, mais, une ibis l'Océan entre eux et moi, ils ne craindront plus la calomnie, et ils répondront à mes lettres, j'en suis certain.
L entrepreneur paraissait triste et désappointé. Il avait espéré amener son fils à retourner auprès de Caroline Wouters, et voilà que cet espoir lui échappait aussi. Cependant il ne voulut pas abandonner la partie sans faire une dernière tentative.
— Mais vous ne savez pas, rêveur obstiné, ce qui s'est passé là-bas pendant votre courte absence, insista-l-il. Ce sont des choses si pénibles, si terribles même, que pour vous épargner un plus grand chagrin, j'aurais préféré les taire. Pauvre Caroline, une pareille honte, méritée ou imméritée, fait une blessure dont on conserve toujours la trace.
— Ciel, que voulez-vous dire, mon père! soupira le jeune homme effrayé.
— C'est une chose a peine croyable, Herman. Il y a quatre ou cinq jours, Caro'ine était allée au village. Les paysans l'ontaccablée des plus odieuses injures, lui ont jeté de la boue au visage, et l'ont chassée de la commune à coups de pierres. Si elle en faisait une maladie mortelle, ce ne serait pas...
— Ah Dieu! est-il possible! s'écria le jeune homme tremblant d'angoisse et d'indignation. On a chassé la pauvre Lina du village à coups de pierres? Et je suis, hélas! la seule cause de ce sort affreux!... Ah ! mon père, ce qui n'était en moi qu'un sentiment égoïste d'amour, ou soil de bonheur, se change maintenant en la conscience d'un devoir impérieux!... Je vais voir Lina Wouters... Vous avez raison, mon père ; avant de partir il faut que je sache si l'on me permettra de réparer le mal que je lui ai fait.
— Je veillerai à cette réparation, Herman, si voi.s voulez écouler avec calme et avec bon vouloir ce que Caroline vous dira; car elle est, en effet, une fille intelligente et raisonnable.
— Laissez-moi aller auprès d'elle, mon père, j'en meurs d'impatience. Aujourd'hui même je saurai ce que j'ai à es|)érer ou à déplorer.
— Reviendrez-Yous ici, Herman? Je suis aussi curieux que vous.
— Mon intention est de rester avec vous justpi'à demain soir, mon père.
— C'est bien, je vous attendrai.
Il serra la main de son fils et lui conseilla encore de s'armer contre toute déception, contre toute désillusion. Quoi qu'il put advenir, après son retour ils examineraient cecju'il y avait à faire pour tarir définitivement cette source de chagrins et d'inquiétudes. Caroline avait un noble cœur, et elle était incapable de cacher la vérité ou de la travestir; Herman devait donc avoir une foi entière à ses paroles.
Le jeune homme sortit de l'appartement après avoir salué son père.
Un sourire de triomphe illumina le visage de l'entrepreneur, et il se frotta joyeusement les mains en disant :
— Ah ! ah ! voilà le candide jouvenceau en roule pour aller trouver Caroline Wouters! Il en a coûté assez de peine pour le décider à cette nouvelle visite. Maintenant je suis tranquille. Caroline lui persuadera que ce serait une grande folie de sa part de refuser la main de mademoiselle d'Overburg, et une cruauté de rendre son père malheureux parce refus. J'ai sa promesse solennelle; elle est éloquente... Herman a un excellent cœur au fond, et cela lui fait beaucoup de peine de m'affliger ainsi. Il hésitait déjà visiblement. Dieu merci, malgré toutes ces contrariétés, mon vœu le plus ardent se réalisera, Clémence d'Overburg deviendra la femme de mon fils.
On frappa à la porte. Un valet entra et tendit à son maître une carte de visite qui, de loin, répandait un doux parfum d'ambre et de musc.
— Quelle visite m'annoncez-vous, Jacques? demanda M. Steenvliet en souriant. C'est au moins une comtesse, n'est-ce pas?
— Non, c'est un vieux monsieur. Il attend au salon.
— Le marquis de la Chesnaie ! se dit l'entrepreneur à lui-même après avoir jeté un coup d'œil sur la carte. Il aurait bien pu rester encore une couple de semaines à Monaco... Il m'apporte son consentement... Que lui répondrai-je? Bah, il n'a pas besoin de savoir qu'llerman a hésité... Allez, Jacques, annoncez au marquis de la Chesnaie que je viens tout de suite.
Lorsque l'entrepreneur entra dans le salon, il vil un vieillard de haute stature, qui devait être âgé d'au moins soixante-dix ans, et dont le visage imposant et la chevelure blanche comme la neige imposaient le respect.
AR(iENT ET NOHLESSE.
— Bonjour, inoiisieur le marquis, ilil M. Steen- \li<'t en s'inrlinaiit prol'ondnnent. J'altiMulais une invitation de votie part pour me rendre au château (le .M. le baron d'Overburj.', mais puisque vous avez la bonté de mlionorer !e [iremier d'une visite, c'est du plus profond de mon cœur cjuc je vous souhaite la bienvenue. Permettez-moi de vous serrer la main.
Il prit en eiïet la main du gentilhomme qui la lui abandonna, mais qui ne répondit à son étreinte qu'avec une froideur inar(|uée.
Vn frémissement parcourut les membres de M. Steenvliel. Il se sentait humilié sans savoir au juste pourcjuoi; car il ne pouvait évidemment pas exijîer (|ue le man|uis, qui ne le connai>sait pas encore, le traitât comme uii viel ami dès sa première visite.
Cette réllexion lui fit (iominer son dépit.
— Veuillez vous asseoir, mon sieur delà Chesnaie, dit-il i-n lui présentant un fauteil. .Nous avons à causer d'une ctio^e très importante pour nous; mais, comme je suis prêta accepter toutes les conditions qu'il vous plaira de mettre à ce mariage, nous pourrons échanger tout de suite un consentement récipro(|ue.
Le mar-juis secoua la tête d'un mouvement lent.
— Douleriez-vous? Croyez vous avoir des motifs d'hésitation? murmura l'entrepreneur qui commençait à craindre un refus.
— Je vous en prie, monsieur Steenvliet, permettez-moi, avant de répondre à votre question, de faire un appel à la bonté de votre cœur et à vos sentiments paternels, dit le marquis. Lors(iue mon neveu, le baron d'Overburg, fut Irappé si cruellement et d'une manière si inattendue d'un levers de fortune, et qu'il ne put trouver d'aide nulle part pour sauver son honneur et sa position sociale, vous lui avez généreusement ouvert votre caisse, et, à celte occasion, vous lui avez demandé la main de Clémence, ma lillenle, pour votre (ils llerman. Sans aucun doute, vims pensiez assurer par là le bonheur des deux jeunes gens. Eh bien, monsieur, vous vous êtes trompé dans votre };énéieuse intention, complètement trompé. .le vous demande la permission de vous en convaincre, et je ne doute pas que votre amour pour votre fils ne vous décide à renon<-er au mariage projeté.
— Mon (ils a-t-il dit qu'il n'accepte (ju'à contrecœur la main de mademoiselle Clémence?
— Non, monsieur, je supjiose même <|uil souhaite ardemment devenir son fiancé; mais le troj» confiant jeune homme ne prévoit pas, hélas, le triste sort qui l'attend, surtout s'il éprouve pour Clémence une affei (ion sincère.
.Mécontent et blessé par la prévision d un refus
catégorique, M. Steenvliet répondit avec un dépit visible :
- Oui, je comprends parfaitement votre but, monsieur le marcjuis. Vous voudriez délier le barrtn de ses engagements envers moi, et ce (jue vous avez résolu de me dire ne sert qu'à enguirlander l'alfront; mais je ne me laisserai pas égarer ainsi.
— Ah! monsicui', que pensez-vous donc de moi?
— Je pense que vous êtes veau pour reprendre la parole S(dennelle du baron; mais cela ne réussira point. La promesse récipro(|ue doit être tenue, sinon...
— Calmez-vous, mon bon monsieur Steenvliet, dit le marcjuis. Je vous prie, avant de suspecter ma loyauté, de vouloir bien écouter mes raisons. A|)rès cela, vous jugerez si vous devez, oui ou non, ajouter foi à mes paroles.
— Soit, j'écoute.
— Vous avez u\\ noble cœur, monsieur Steenvliet; je suis certain que vous ne consentiriez jamais sciemment et volontairement à condamner une innocente jeune fille à un chagrin éternel, au désespoir, et peut-être même a la mort.
— Vous parlez de mademoisidle Clémence?
— Oui; depuis longtemps elle a la fièvre, elle pleure jour et nuit, elle est pâle et amaigrie ; elle se consume d'inquiétude et d'elTroi.
— (Ju(»i donc, nmnsieur le mar(|uis, l'idée de devenir bientôt la femme de mon fils l'effrayerait et la rendrait malade?
— En elTet, monsieur.
— Non, monsieur le marquis, il n'en est pas ainsi; son père m'a encore assuré, il y a cin(| ou six jours, (|ne Clémence accepte avec joie la main de mon (ils.
— Ah ! mon neveu n'osait pas vous révéler la vérité. Son cœur paternel reculait bien devant le sacrifice de sa pauvre fille, mais il était dominé par les fatales nécessités de sa situation. Il craignait r|ue vous ne lui retirassiez v<»tre aide et (|u'il ne retombât de nouveau dans l'abîme dont vous l'avez si généreusement tiré.
— Vraiment? Kl maintenant il ne le craint plus?
— Je lui ai fait espérer que, pris de pitié pour la malheureuse Clémence, vous lui rendriez sa parole.
L'entrepreneur, qui croyait réellement qu'on cherchail à le tromper, se leva avec impétuosité et grommela d'un Ion amer ;
— Eh bien, numsieur le marquis, vous avez eu tort. La chose est trop avancée maintenant : je ne renonce point à ce mariage. Ouoi ! vous vous imaginez qu'il me serait possible de laisser faire à [non fils ce sanglant outrage? Si nous ne
ARGENT ET NOBLESSE
sommes pas d'un sang illustre, nous ne sommes cependant pas, moins que vous tous, sensibles à l'humiliaiion.
— Je vous crois, monsieur Steenvliet, répondit le gentilliomme avec un calme imperturbable, mais je crois également que, comme père, vous ne reculeriez pas moins que nous devant un fait qui condamnerait votre enfant à une douleur éternelle.
— Prétextes que tout cela! s'écria l'entrepreneur. Mon fils rendra mademoiselle Clémence heureuse, et il sera heureux avec elle.
— Fatal aveuglement! soupira le marquis. La rendre heureuse, elle, qui ne pourrait voir en lui que la cause de son malheur et peut-être de sa fin prématurée!
L'entrepreneur bondit de nouveau de sa chaise; il avait peine à maîtriser sa colère, et il répondit vivement d'un ton presque brutal :
— Ah ça, marquis, permettez- moi de vous le dire : notre entretien ne peut pas continuer sur ce pied-là. Jouons cartes sur table. Vous voulez refuser votre consentement, mais vous paraissez oublier que le mariage de mademoiselle Clémence avec mon fils est une des conditions du prêt que j'ai fait à son père. Quelles sont vos intentions à cet égard?
— Je suis prêt à donner mes biens en garantie de la dette de mon neveu, et à vous assurer le paiement d'un bon intérêt.
— Celan'estpas suffisant, monsieur le marquis.
— Fût-ce même six pour cent?
— Pensez-vous donc que je sois un usurier? Ce n'est pas ainsi que je comprends la chose. Si vous refusez réellement votre consentement au mariage de mon fils, je veux recevoir en une seule fois le remboursement intégral du capital prêté, qui est de deux cent cinquante mille francs.
— Ah ! soyez plus accommodant, monsieur Steenvliet. Il m'est impossible, sans beaucoup de peine, et surtout sans grande perte, de rassembler une pareille somme en si peu de temps. Je voudrais vendre quelques fermes, de la main à la main et sans publicité. Accordez-moi, je vous en prie, le délai nécessaire pour attendre les circonstances favorables à cette réalisation. J'acquitterai la dette de mon neveu par des versements partiels, en trois ou quatre fois.
— On est impitoyable pour moi, répliqua l'entrepreneur. Pourquoi donc aurais-je des complaisances pour ceux qui me font un sanglant outrage dans mon honneur et dans mes sentiments paternels? Vous consentirez au mariage de Clémence avec mon fils, ou je poursuis immédiatement le remboursement de la dette de M. d'Overburg envers moi.
Le marquis avait courbé la tête et paraissait absorbé dans de pénibles réflexions.
Un nouveau rayon d'espoir descendit dans le cœur de l'entrepreneur. Il pensait pouvoir s'attendre à ce que le marquis finît par changer de résolution et par donner son consentement.
M. de la Chesnaie releva la tête comme s'il s'éveillait d'un songe. Ses yeux étaient humides.
— Ce que vous exigez de moi est impossible, dit-il. Je vous en supplie, ayez pitié de la pauvre Clémence, ne la laissez pas mourir de chagrin.
■ — Mourir? répéta M. Steenvliet en ricanant à demi. Si la jeune demoiselle est malade, par hasard, si elle a la fièvre comme vous le dites, cela se passera bien, allez !
— Vous vous montrez sans pitié pour nous. Eh bien, soit! Mais êtes-voiis donc aussi sans cœur pour votre fils, pour pouvoir le vouer en riant au sort le plus malheureux! s'écria le vieux gentilhomme d'un ton qui trahissait suffisamment toute la peine qu'il avait à contenir son indignation et son courroux.
— Mon fils? Ne vous inquiétez pas de lui, monsieur le marquis.
— Alors, ayez du moins pitié de vous-même.
— De moi-même ? Est-ce une menace "^
— Mais monsieur Steenyliet, ne sentez-vous pas que ce mariage, s'il était possible, vous condamnerait tous les deux à une existence insupportable? Vous croyez que cette alliance vous rehausserait au yeux du monde? que votre sang deviendrait plus noble, parce que vous auriez acheté à prix d'argent la main d'une fille de noble maison? Détrompez-vous. Votre pauvre victime accuserait ses bourreaux jusqu'à son dernier soupir... et nous, membres de la vieille noblesse, nous vous haïrions et vous mépriserions.
— Nous mépriser, ô ciel!
— Oui, car vous ne seriez pour nous que la preuve éternelle de notre abaissement et de notre honte.
L'entrepreneur fut si profondément blessé de l'injustice de ces reproches, qu'il regardait le marquis d'un air furieux et paraissait prêt à l'assaillir à poings fermés; mais il fut retenu par le regard froid et impérieux du vieux gentilhomme.
— Vous êtes fous d'orgueil, grommela M. Steenvliet. Oser me dire en face que l'on nous haïra et que l'on nous méprisera parce que nous sommes des bourgeois, parce que nous avons travaillé depuis notre jeune âge et que nous avons apporté notre part au bien-être général ! N'est-il pas vrai, marquis, c'est pour cette raison-là seule que vous nous méprisez?
— Non, ce n'est pas pour cela, répliqua l'autre avec un calme exaspérant. Pour nous, tous les
ARGENT ET NOIlLESSE.
gens ont le même droit d'êlre estimés et respectés, excepté pourtant ces ambitieux qui, au moyen d'intrigue on d'argi-nt, s'insinuent dans nos rangs, et ont assez p»'u de vergogne pour venir implorer de nous des regards d'indulgence, avec le vain espoir ijuc parla ils ou!)lii'ronl eux-mêmes et que d'autres onidieront coninie eux on était placé leur berceau. De (pirl cùié est l'ori^ncil insensé?
— Assez, assez! s'écria riMiticprenciir frémissant de rage. Sortez de ma maison, monsieur le marquis, sortez sur-le-champ, car je le sens, je ne resterais pas maître de moi. Dès demain malin, je donnerai les ordres néci'ssaires pour faire poursuivre judiriairenit'iil le leniboiirsenient immédiat des deux cent cinquante mille francs!... .Mais vous pouvez encore revenir sur votre résolution; je vous donne du temps jusqu'à demain malin à dix heures.
— Cela est devenu tout à fait inutile, monsieur, dit le mar(|uis avec un tranquille sourire. Jusqu'à présent j'ai reculé à l'idée d'entamer si profondément ma fortune. J'espérais en voire générosité, mais votre invincible aveuglement me décide; j'aime mieux vendre une grande partie de mes biens que de sacrifier ma pauvre Clémence à votre égaremtMit. Je vous annonce, monsieur Steenviiet, qu'avant quatre jours les deux cent cinquante mille francs vous seront payé>, capital et intérêts. En conséquence, j'ai le droit de reprendre et je reprends complètement la parole du baron d'Overbnrg.
L'entrepreneur était comme frappé de la foudre. Le baron ne Ini avait-il pas affirmé, à dilTérenles reprises, (jue son oncle était un avare endurci, qui ne donnerait pas seulement mille francs pour sauver son neveu.
Le rouge de la colère et de la honte lui montait au front, et il murmura, stupéfait et déronlenamé.
— Vous, n)ar(|uis, vinis payerez la somme entière, en une seule fois, avant ([u'il se sdil passé quatre jours?
— Cela vous étonne? .Moi aussi j(! possède des millions, en biens-fonds il est vrai, mais mes précautions sont prises; je sais on je puis lever l'argent nécessaire.
— Il ne reste donc plus d'espoir pour mon (ils? soupira l'entrepreneur découragé.
— .\llons, mon pauvre monsieur Steenviiet, soyez raisonnabip, répondit le vieux gentilhomme avec une expression de [litii- (|ni pm/a li* ninr de son interlocuteur comme un eonp de p()i::nard. l)e pareilles mésalliances sont Iftnjours mallieureu>es, aussi bien pour ceux qui > élèvent que pour ceux qui s'abais.sent. Vous le reconnaîtrez plus tard, et vous m'en saurez gré, car je n'aurai pas
seulement préservé Clémence d'une existence douloureuse, mais en même temps je vous aurai rendu, à votre lils et à vous, un inappréciable service... Ml maintenant, monsieur, adieu, et sans rancune,
El .M. de la Chesnaie sortit du salon.
L'entrepreneur était tellement écrasé de dépit, de honte et de chagrin, (ju'il ne songea pas à sonner pour taire reconduire le marquis.
il s'alfaissa sur une chaise, les mains dans les cheveux, grommelant, tremblanl, crispant les poingls, riant convulsivement comme un homme qui Inlle contre une effrayante catastrophe, mais qui n'a |»as encore perdu tout espoir.
Tout à coup il se leva, p<tussa un cri de triomphe, lira violemmenl le cordon de la soniielte, et murmura d'une voix étranglée et stridente :
— Oui, ce sera ma vengeance.
Un valet accourut immédiatement. M. Steenviiet lui dit :
— (hi'on tire le ;:raiid laïuiau de la remise, et qu'on y attelle les grands trotteurs. Vile, vite, Jacques; il faut (|ue tout soit prêt dans ciii(| minutes.
Le domestiiiue sortit pour aller exécuter les ordres de son maître.
M. Steenviiet se mit à arpenter le salon en long et on large, en proieà la plus vivre agitation; il s: parlait à lui même, frappait du pied le |)lancher, riait fiévreusemenl et ballail l'air de ses poings fermés.
Quelqu'un (|ui l'eût >urpris dans celte état aurait infailliblement supposé (|u'il venait d'être fraj)!»!' d'une attaque de démence.
Dans la matinée du tnéme jour, la mère Wouters était. assise près de son poêle, occupée à éplucher les légumes pour le diner.
De tem|>> en temps, elle regardait du ente de la fenêtre. Il lombail une grosse pluie, et la bonne femme poussa un soupir en pensant qu'il ne serait pas possible, par une pareille averse, de continuer au jardin le travail commencé.
IJienti'it stm attention fut détournée par un léger bruit qu elle entendit dan> l'élable. Elle écouta un instant, pui,s elle se dit à elle-même à voix basse :
— Pauvre Lina, elle ne chante plii> jamais. \ |teine pnis-je l'entendre quand elle travaille pourtant si près de moi... Son cœur est plein de cliai;rin; elle s'elTorce de nous le cacher, mais je le vois bien... Certes, cela me lail égalemenl beaucoup de peine (jue M. llerman, pour ne pas élre obligé de >e marier, s'est enfui en pays étranger
ARGENT ET NOI!I>ESSË
et a si i^raiulemeiit iUtrislô son pauvre pôi'e. Mais est-ce noire faute à nous? Y pouvons-nous quelque chose? Si nous ne songions qu'à notre propre bien-être, ne devrions-nous pas nous en réjouir, au contraire? Car maintenant M. Ilerman ne viendra certainement plus ici, et, Dieu merci, les gens finiront par reconnaître qu'ils nous ont calomniés.
Lina entra et s'arrêta au milieu de la pièce sans piononcer une syllabe ; elle regardait autour d'elle et avait l'air de chercher quelque chose. Sa mère la regarda à la dérobée et secoua la tête avec compassion. La jeune fdle se dirigea à pas lents vers un des angles de la pièce, prit un carreau de dentellière, s'assit de l'autre côté du poêle sans rien dire, et se mit à entremêler ses fuseaux.
— Lina, vous voilà encore bien triste aujourd'hui dit la veuve.
— Le mauvais temps me chasse hors du potager, ma mère, répondit-elle.
— Non, ce n'est pas cela : vous pensez sans cesse à M. Herman.
— Je l'avoue, mère.
— Vous n'êtes pas raisonnable, mon enfant. Avoir pitié de ceux qui sont malheureux, même par leur propre faute, c'est assurément louable; mais cela ne doit pas aller jusqu'au point de se rendre malade soi-même.
— Mais je ne suis pas malade, et ne le deviendrai pas, dit la jeune fille avec un sourire plutôt triste que joyeux.
— Vous aviez pourtant fermement promis à grand-père de chasser ces idées tristes.
— Ah! ma mère, nous avons beau promettre, nos idées vont et viennent malgré nous.
— Puisque M. Herman est parti maintenant pour un pays étranger, nous ne le verrons probablement plus. Penser à lui plus longtemps ne peut lui faire ni bien ni mal; vous devriez donc l'oublier tout à fait, mon enfant.
— Je le voudrais, mère, mais cela m'est impossible : son image est toujours devant mes yeux. Cette nuit même je l'ai vu, les yeux pleins de larmes, et me suppliant d'avoir pitié de son sort amer.
La mère Wouters regarda sa fille avec ctonnement; mais elle chassa immédiatement de son esprit le soupçon qui venait y pénétrer, et lui dit :
— Allons, allons, Lina, vous êtes encore une innocente enfant. Les songes doivent toujours se prendre au contre-pied ; nous avons donc des raisons de croire que M. Herman n'est pas aussi malheureux que vous pensez.
— Pas malheureux, mère? répéta Lina avec une triste ironie. Son père a cherché et trouvé pour lui une fiancée, une demoiselle noble et riche. Le
bon M. Siecnviiet, — car son cœur est excellent au fond, croyez-le, ma mère, — était si satisfait, si joyeux de ce brillant mariage, qu'il considérait comme la récompense de sa longue vie de travail... Mais M. Herman, qui paraît avoir une aversion pour le mariage, s'enfuit en pays étranger et laisse son pauvre père tout seul! Ah! Herman a agi sans honte dans un moment d'égarement; mais, quoi qu'il en soit, i)ensez-vous ma mère, qu'après une pareille action, un homme puisse avoir encore un seul jour de repos? Savoir qu'on a rendu son vieux père malheureux, celle douloureuse conviction doit lui ronger le coeur comme un ver. Et vous et grand-père vous trouvez étonnant que j'aie pitié de celui sans la généreuse amitié duquel je ne serais plus au monde.
— 11 y a bien quelque chose de vrai dans vos paroles, Lina, mais vous exagérez.
— Ah! mère, comment ])ouvez-vous dire cela? Supposez-donc que vous ayez résolu, grand-père et vous, de me faire épouser quelqu'un, un bon et brave jeune homme, et que je m'enfuie loin d'ici ; ne vousplaindriez-vous pas au ciel de mon ingratitude et de ma cruauté ? Et moi, comme punition, ne mourrais-je pas de chagrin et de regret ?
— Oui, certes, mon enfant, mais ce n'est pas la même chose. Et, en tout cas, que pouvons-nous y faire?
— Ah ! je pourrais bien y faire quelque chose, mère, si je pouvais causer encore une fois avec M. Herman.
— Cela est complètement impossible. Dieu sait s'il n'est pas déjà à plus de cent lieues d'ici ?
— Son père m'a' dit pourtant qu'il reviendrait bientôt.
— Ce n'est qu'une supposition, et, d'ailleurs, innocente rêveuse que vous êtes, oubliez-vous donc que grand-père nous a défendu, très strictement défendu, de parler encore avec Herman ? Et ne devez-vous pas, s'il reparaissait ici, fuir immédiatement sa présence ? La calomnie veille et nous épie, mon enfant.
— Que m'importe la calomnie, ma mère ?
— Soit ! mais le chagrin, la colère de grandpère ?
— Cela est pis, en effet ! soupira Lina découragée. Allons, mère, ne parlons plus de ces tris'es choses, il a cessé de pleuvoir, je vais reprendre mon travail dans le potager.
En achevant ces mots, elle mit son carreau à dentelles de côté, le recouvrit d'un drap blanc et sortit de la pièce. La veuve, de son côté^ continua à faire sa cuisine. Elle plaça un pot de fer sur le poêle, le remplit à moitié d'eau et recommença à peler les pommes de terre.
A peine s'était-elle remise à l'ouvrage qu'elle
ARGENT ET NOliLESSE.
poussa un cii de surprise et d'angoisse. Kllc ne pouvait (Ml croire ses yeux. Ilcrman, Ilernian Steonviiet, venait d'entrer.
Son visage était tr»»s p&le ^U ses lèvres trcniblaienl pendant (|u'il re;:ardail do tous cotés autour de lui.
La leniine Wonters se leva précipitamment, courut à la porte du Jardin pour la fermer, revint, éleva ses mains devant le jeune homme comme pour l'empéclicr d'avancer et s'écria d'une voix étoullée :
— Ali ! monsieur Steenviiol, (pie venez-vous faire ici? Parlez, je vous en prie. Voulez-vous encore nous exposer à la calomnie ?
— Je veux voir Lina, réj)ondit-il.
— Mais irrand-père l'a strictement défendu, si Lina savait (|ue vous êtes venu, elle s'enfuirait.
— Je dois lui parler et je lui parlerai. Où estelle? Au jardin ?
Il se dirigeait déjà vers la porte du jardin, mais la veuve ellrayée se plaça devant lui et le supplia à mains jointes.
— Pour l'amour de Dieu, monsieur, allez-vousen. Il y a peut-être des gens qui vous ont vu entrer • liez nous, (jue va-t-on dire encore dans le village?
— (la m'esl égal ! s'écria-t-il liévreusement. Je pars demain pour l'Amérique.
— Pour l'Ainériijuo ! Est-il possible? A l'autre l)oul du monde !
— Mais je ne partirai pas sans avoir vu Lina et sans lui avoir parlé. Ce (jue j'ai à lui dire doit décider de mon sort et de ma vie. Allons, mère Wonters, pour la dernière fois peut-être, soyez bonne pour moi, rappelez Lina du jardin.
— Je n'ose |tas, répondit la veuve en soupirant Mais la porte de la cour s'ouvrit et Lina rentra.
Un gai sourire illuminait son visage.
— Monjonr, monsieur Sleenvliet, je vous attendais, dit-elle.
— Vous m'attendiez? Ah ! merci, Lina ! s'écriat-il. Le doute, le désespoir me déchiraient le cœur. Votre seule voix me rend le couraire. Vueillez m'écouter, et vous aussi, mère NVouters.
— Nous ne pouvons pas, répliqua la vieille avec angoisse. 11 faut partir, monsieur. . . Lina, songez à grand-père, montez à voire eliainlire.
— Non, ma mère, laissez parler .M. Ilernian, Il vient nous annoncer qu'il ne quitte point sa patrie et qu'il acce|tle la main de mademoiselle Clémence.
— Erreur, folie, grommela le jeune homme avec un sourire convulsiL Moi, le mari de Clémence?
Jamais, jamais ! j aimerais mieux monrir !
Les deux femmes le regardèrent avec une expression d'épouvante. Elles paraissaient croire qu'il avait perdu l'esprit.
— L'impatience de connaître mon sort me brûle le sang, poursnivit-il. Je n'ai pas le temps de prendre des détours... Lina, j'ouvre mon cd'ur devant vous, lisez-y... Nous avons joué enseml)le étant enfants : nous étions des amis inséparables. Oui, je vous ai sauvé la vie au péril de la mienne. Ou'est-ce qui me donna à moi, faible et innocent enfant, la force et le courage d'un pareil dévouement? Ah! c'est qu'alors d»''jà Dieu avait déposé dans mon àme le germe ([ni, après seize ans de séparation, (levait se changer en un sentiment irrésistible. Je vous ai revue, Lina; ce que personne n'aniail probablement pu faire, vous l'avez accompli facilement; vous m'avez relire du chemin du vice, et vous m'avez réconcilié avec ma conscience. Vous êtes pour moi le vivant souvenir de mon passé regretté, l'image de ma mère! votre bonté simple et naivc, la pureté de votre cœur, — et qui sait? la volonté du ciel, — tout me pénètre de la conviction qu'il n'y a pas de bonheur sur terre à es|)érer pour moi, sinon à vos côtés...
Lina s'était affaissée sur une chaise; elle tenait la tête baissée et luttait contre les larmes qui voulaient jaillir de ses yeux. La femme Woulers, dominée |iar la voix frémissante du jeune homme, le contemplait avec un véritable ébahissement. Il lui eût été impossible d'articuler une parole, de sorte (ju'Ilennan put continuer sans être interrompu :
— Et c'est alors que l'on vient me dire : épousez Clémence d'Ovcrburg, une jeune fille noble <|ueje connais à peine, qui est d'une autre race et d'un autre sang (|ne moi? Serais-je assez faible, assez lâche pour laisser ainsi séparer violemment deux Ames que Dieu lui-même a prédestinées à rester unies jus(|u'au tombeau! Non, non, Lina, vous serez ma lenime, vous ou jamais personne!
— Mais, monsieur, monsieur, que dites-vous? balbutia la veuve. Pour l'amour du ciel, calmez vos esprits égarés.
— 0 Ilernian, songez à votre père! s'écria la jeune tille en tendant vers lui des mains suppliantes.
— Mes espril> égarés? réj)éla le jeune homme. 11 ne serait pas étonnant (ju'ils le lussent en effet : mais je m'efforcerai de me calmer, et je vous dirai ce que je viens faire ici. .Mon père, abusé par sa tendresse exagérée pour moi, reste inexorable et veut me contraindre à prendre Clémence pour femme. .Moi, je ne le veux pas, je pars demain pour l'Amérique, à trois cents lieues dans l'intérieur du pays. Je Nais essayer si je ne puis pas y gagner par mon propre travail assez d'argent pour être libre de toute contrainle et |iour pouvoir offrir h la femme (|ue mon ( œur a choisie une existence modeste ave( une honnête aisance. J'ai besoin de (|uel<pies années pour cela, et, pendant ce temps,