‹ [Œuvres complètes de Henri ConscienceChapitre 11 sur 225 · I-A MAISON 15LEUE · texte numérisé non relu

I-A MAISON 15LEUE

— Mais ôcoutcz-inoi ilonc, mère, dit enfin la jeune fille. Votre crainte n'est pas fondée. l'ensezvous que votre fils vous laisserait aller à l'hospice? La seule idée d'un si lâche égoïsme le remplit hier d'indignation et lui fit commettre une imprudence. Dans sa colère, il a outragé mon père, et quoi que celui-ci pût lui dire, Simon ne cessait de répéter . c( Ma mère à l'hospice! Plutôt mourir, plutôt mourir! » — Et il a raison, mère Ilorms. Si je dois épouser Isidore l'oinmedepin, j'en mourrai; mais vous mettre à l'hospice pour être heureuse à ce prix? Non, je crie avec Simon : Plutôt mourir!

Il s'était fait un changement dans l'humeur de la femme Ilorms. Un sourire moitié gai moitié triste errait sur ses lèvres, et elle dit avec un calme surprenant :

— Allons, chère Kate, soyons raisonnables, et si le sort cruel nous impose un choix pénible, acceptons-le avec résignation, et envisageons- le avec sagesse. Dieu a fait la lumière dans mon esprit : je vois très-clair dans notre situation. Vous êtes jeunes tous les deux; et vous sacrifieiiez toute une existence de bonheur et d'amour pour m'épargner quelques jours de tristesse et d'isolement? Non; dans une pareille lutte, la mère seule doit triompher. D'ailleurs, nous exagérons la tristesse du séjour dans un hospice; on y jouit au moins du repos et de la paix. Sèche tes larmes, Kate; lu peux épouser Simon.

— Comment? Que voulez-vous dire? balbutia la jeune fille avec étonnement.

— Retourne chez toi et dis à ton père que je lui donne raison, — et il a raison en effet, — annoncelui de ma part que, dans quelques jours, je serai à l'hospice.

— Mais c'est impossible! Mais je ne le veux pas! s'écria Kate. Nous serions heureux, pendant que vous pleureriez dans un hospice! Mais je n'aurais plus un seul instant de repos!

— .Ma résolution est prise, Kate!

— Et Simon, Simon?

— J'aurai raison de lui.

— Jamais.

— Tu le verras, mon enfant. Il est intelligent; cela lui fera de la peine, mais il me comprendra.

— Hélas ! quelles choses terribles ! soupira Kate. Je ne vous crois pas, et cependant, voyez comme vous me faites trembler !

— Tu t'accoutumeras petit à petit à cette pensée, Kate. Promets-moi seulement que tu soigneras ma petite Annette comme ta propre enfant-

Kate Yerhoeven attira l'enfanl à elle avec une sorte de violence, et la serra contre sa poitrine.

— Je le sais, reprit la femme Horms, tu aimeras bien ma petite Annette. Cette conviction est pour moi une source de courage. Promets-moi

aussi que tu viendras me voir souveni avec elle et Simon. Ali ! je serai encore heureuse par votre bonheur.

Catherine sanglotait tout haut cl s'edorçait de prouver k la vieille mère Ilorms que sa résolution ne pouvait pas s'exécuter, que Simon ni elle ne le permettraient point. Mais la mère Ilorms |)araissait si décidée et sut donner tant de raisons à l'appui de son sacrifice, que Kate elle-même se mil à douter si elle ne parviendrait pas à faiie consentir son fils à la placer dans un hospice.

Ce doute aflligea la jeune fille, et, soit qu'elle voulût détourner la conversation, soit parce (ju'elle entendit sonner onze heures, elle se leva en disant :

— Simon saura bien l'empêcher, mère. Si ferme que soit votre résolution, il ne laissera pas la porte de l'hospice se fermer derrière sa mère malade. Allons, je vais allumer le feu. Annelte, va chercher la marmite. . .

Mais tout à coup elle poussa un cri d'angoisse, tandis que son regard se fixait sur la campagne à travers les rideaux de la fenêtre.

— 0 mon Dieu! s'écria-t-elle, voilà Simon qui vient par le Chemin île terre! je ne peux pas lui parler; mon père ne le veut pas! il est si fâché, ce matin, si furieux! il me frapperait! je m'enfuis. Si vous ne me voyez plus, mère Horms, soyez sûre que je penserai à vous el que je vous chérirai jusqu'à mon lit de mort. . . et à toi aussi, ma chère, ma bonne Annette!

Elle embrassa la mère et l'enfanl avec une hâte fiévreuse, et murmura, les yeux pleins de larmes :

— Adieu, adieu ! -

— Annonce à Ion père que je vais à l'hospice, dit la mère Horms.

— Non, oh! non.

— Alors Simon ira l'annoncer.

— Il n'ira pas, il n'ira pas! que Dieu vous protège !

Et elle s'élança dans le jardin... mais elle aperçut Simon qui n'était pas à plus de dix pas d'elle, et elle ne pouvait l'éviter qu'en traversant un parterre de salades.

— Des larmes?... vous pleurez? s'écria-t-il. Votre père vous a-t-il dit?. . .

— Hélas ! je sais tout, et votre mère aussi, répondit-elle. Nous sommes bien malheureuses, Simon. Votre mère a pris une résolution ell'rayante. Empêchez-là. . .

Elle était déjà loin de lui lorsqu'elle prononça ces derniers mots en s'enfuyant.

Le jeune homme la suivit des yeux un instant, secoua tristement la tête et marcha à pas lents vers sa demeure, comme s'il voulait se donner le temps de réfléchir et de rassembler ses forces.

LA MAISON BLEUK.

En entrant, il dit :

— Ma mt're, j'ai ilemandé à M. Watersclioot la peniiissioii tie ([uitler mon bureau un peu plus tôt »|ue de coulUMie. J'avais rintenlion d'aller trouver maître Verhoeven, pour faire encore une tentative auprès de lui. Mais quelques mots ([ue Kate m'a dits en passant, et vos yeux i;ros de larmes nie font eroire que eellf tentative serait inutile. Vous savez donc (pielle condition Verhoeven a mise à mon mariage avec sa lille?

— Oui, mon lils, répondit-elle avec un faible sourire, juais éloigne toute inquiétude à cet égard. Tu épouseras Kate.

— Oue voulez-vous dire, mère? Le père Verhoeven aurail-il. . . !

— Simon, nous nous faisons une fausse idée des hospices. Il n'y fait pas si triste (jue nous croyons.

Le jeune homme la contempla avec stupeur.

— Que signilie ce langage? balbutia-t-il.

— Je veux aller dans un hospice, dit elle. Je le veux et je le désire, entends-tu, Simon?

Lu douloureux sourire plissa les lèvres du jeune homme. Il s'assit en riant et en regardant sa mère avec une expression de doute et d'ironie.

— Oui, Simon, je piévoyais bien la résistance; mais cette lois je suis bien décidée, et (|Uoi que tu dises, j'exécuterai ma résolution; dans huit jours je serai dans un hospice.

— Ali ! ah 1 (jnelle folie !

— Mais, mon lils, examinons un |)eu la chose de sang-froid. Si je ne le faisais pas, Kate serait perdue |)0ur toi et elle épouserait Isidore Pommedepin, (ju'elle déteste. >'e seriez vous pas malheureux tous les deux pour toute voire vie?... réponds-moi.

— Kb bien. oui. ma mère, malheureux, tout ce qu'il y a de plus malheureux.

— Si je vais à l'hospice, lu épouses Kate, et tous les vœux sont remplis. Penses-tu (|ue la consiction d'ouvrir ainsi le ciel sur terre à so enfants par un léger sacrihce ne peut pas rendre une mère heureuse, même dans un hospice?

— Vous me torlurcz! s'écria le jeune homme en frappant du pied avec impatience. (Jb ! oui, mère, je vous comprends; votre sacrifice vous rendrait forte, et vous seriez peut-être heureuse ; mais moi? .Même aux côtés dune épouse chérie, ne sentirais-je pas mon couir r(mgé de regrets? (Juoi! vous avez travaillé pour moi connue une esclave, vous vous êtes rendue malade et vieille avant làge... et moi, dans la pleine force de ma jeunesse, je vous laisserais entrer dans un ln>spice, par pur égoïsme? Ah ! que me faudra-t-il entendre encore?

— Mon enfant, ah! mou cher enfant, j.' le lais avec joie; c'est le seul moyen de sauver la pauvre

Kate. Sans cela elle devient la fiancée d'Isidore. Sois sur (ju'elle en mourrait de chagrin. Par pitié pour elle, laisse-moi faire ..

— Non, non, grommela Simon avec une sorte de colère fiévreuse; cette union n'est pas encore célébrée. Kate résistera; elle est courageuse; si pénible (|ue soit la lulte (lu'elle devra soutenir, on ne brisera pas lacilement sa volonté.

— Comme lu le trompes, mou (ils ! dit la veuve en soupirant. Kate est dès a présent accablée par les menaces de son père. Si lu savais ce qui se passe !...

— Kate a consenti? Elle me quitterait aussi légèrement? Ah! elle ne m'aimait donc pas?

— Simon, n'accuse pas injustement la noble amie. Elle soulfre plus que nous. Sa résistance a déjà mis son père hors de lui : il a menacé de la tuer; il a levé son bâton sur sa tête pour la frapper.

Le jeune homme lit entendre un cri rauque et serra convulsivement les poings.

— La frapper! Kale! avec un bâton? Mais... est-ce (jue maître Verhoeven est donc devenu fou? Frapper Kate, sa fille, un ange de bonté? Impossible.

— Tous ces dangers, tous ces malheurs, un seul mot peut les conjurer, et les changer pour nous tous en joie. Sois raisonnable, mon (ils; laissemoi aller à l'hospice.

— Jamais, ma mère! Quand même le mofule entier se lèverait contre moi, je ne commettrai pas une telle lâcheté... Annette, sèche tes larmes. Les choses tourneront peut-être mieux que nous le pensons. 11 ne faut jamais perdre l'espérance.

— Ah! Simon, lu te trompes; je serai contente à l'hospice. J'y ai maintenant réfléchi.

— Et moi, mère, n'ai-je pas, durant une longue nuit d'insomnie, [)esé les paroles du père Verhoeven? Frapper Kale, la bonne Kale! avec un bâton!... Ah! c'est ce que nous verrons!... Ma mère, j'ai une idée, un projet. Je retourne immédiatement à mon bureau |)our parlera .M. Watorschoot; mais auparavant je veux avoii encore un entretien avec le père Verhoeven...

— Avec le père Verhoeven? Il était si en colère!...

— Ah! ça m'est égal; je suis prêt à tout et je ne crains rien. Aujourd'hui je ne dînerai pas à la maison; je trouverai bien(|uelque chose à manger en ville.

— Tu m'effrayes, Simon: que veux-tu faire?

— Je ne le sais pas nioi-ménie, ma mère; mais soyez sans ini|niélude. S'il faut lutter, eh bien, je lutterai! Mais si vous ne voulez pas me rendre

I fou, ne me parlez plus de l'hospice. Que je sois i heuicux ou malheureux, ma mère r«sUra [très de t moi, et je serai à ses côtés jusqu'à ce que la mort

LA MAISON IlLEUE.

Simon ouvrit la porte de son bureau. (^Page 32.)

vienne nous séparer. Ne me retenez pas plus longtemps, laissez-moi aller.

Et, sans écouter les supplications de sa mère, il sortit par le jardin et se dirigea à pas précipités vers la maison du vacher.

Il était près de la demeure du père Verhoeven, lorsqu'il aperçut Kate, occupée à cueillir des pois entre deux rangées de hautes perches.

Il s'arrêta, et lui dit :

— Kale, ma chère Kale, est-il vrai que ton père ait voulu te frapper?

— 0 ciel! Simon, allez- vous-en! s'écria-elle d'une voix contenue. Mon père est à la maison, il vous verra.

— Non, je ne m'en vais pas, répondit-il d'un ton décidé; je dois le demander quelque chose.

— Vite alors, vite !

— As-tu consenti à épouser Isidore?

— Pas encore; mais j'ai peur; mon père est...

— Ne peux-tu pas lui résister pendant quelque temps?

— Je le ferai aussi longtemps que Je pourrai.

— Bien sûr?

— Très sûr.

— Ah ! mon amie, si tu pouvais le faire durer quelques mois! Qui sait? Peut-être ton père luimême consentira-t-il avec joie à notre mariage.

— Votre mère va-t-elle donc à l'hospice?

— Jamais, tant que je vivrai.

— Ah! c'est bien, Simon. Mais qu'espérez-vous donc?

— Tiens, Kate, je vais essayer quelque chose de hardi, si cela réussit...

— Fuyez fuyez, Simon! s'écria-elle avec eifroi; voilà mon père : il vous a vu!...

' — Tant mieux, je vais lui parler.

Le vacher, un gros bâton à la main, accourait 1 menaçant et grommelant. Lorsqu'il fut près du

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