Commune voisine d'Anvers
yeux; mais son effroi grandit encore en entendant tout près d'elle une voix étrange qui lui demande l'heure. La jeune fille terrifiée laissa tomber ses mains, et son regard s'arrêta avec horreur sur une laide vieille femme qui, avec un rire hideux, réitérait sa demande :
— Eh bien, ma fille, quelle heure est-il? Sans réfléchir et la tète entièrement perdue,
Thérèse répondit:
— Huit heures.
Une expression de colère se peignit sur le visage ridé de la vieille, et elle s'écria d'un ton de méchante ironie :
— Oh! toi aussi, tu es de ceux qui se moquent des vieilles gens à cheveux gris! Tu ne fais pas bien, ma fille, de courir après neuf heures dans ce chemin solitaire. Tu ne sais pas ce qui peut arriver!
En disant ces mots, elle frappa trois coups sur l'épaule droite de Thérèse, et continua sa route. Au contact de la vieille femme, la malheureuse jeune fille devint froide comme glace ; elle sentit un indéfinissable frisson parcourir son corps, et il lui sembla qu'un rude lien étreignait son cœur.
Tremblante et immobile, elle resta quelques instants comme frappée de stupeur à la même place, avant que l'idée lui vint de frapper la vieille à la tête pour briser le charme de la maie main dont elle craignait d'être touchée ; mais la femme était déjà si loin dans l'obscur sentier, que Thérèse n'osa la suivre, d'autant plus qu'un nouveau coup de tonnerre déchira les nuages et que la pluie se mit à tomber par torrents.
Les vêtements tout trempés et à demi morte, Thérèse atteignit enfin sa demeure, se déshabilla et se mit au lit.
Le lendemain, vers midi, une personne de la maison entra dans sa chambre afin de l'appeler pour le dîner; mais elle n'eut pas sitôt mis le pied dans la chambre, qu'elle recula avec un cri affreux, descendit en courant l'escalier, et tomba au milieu des convives en criant :
— Oh ! Thérèse est morte !
A ces mots, deux hommes et trois ou quatre femmes se levèrent de lahle et montèrent précipitamment. A la première vue, ils crurent aussi voir un cadavre; mais, s'étant approchés du lit, ils commencèrent à douter de ce malheur. Thérèse gisait sans
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iiiouveineiil, il est vrai; l'un île ses bras semblait bien si >o'i|ilt' i|iril peiulail «■oiniiie une torde au boni (lu lit; son visa^ie élait bien Iransparent foniine le \erre el d'une teinte jauiiàlre; mais ses yeux étaient ouverts, el. bien que brillant d'un éclat lixe el eiïrayant, étaient vivants el intacts, l'ii des hommes présents voulut poser >;ur le lit le bras pendant; il ne fut pas |ieu ellrayé en trouvant ce bras aussi raide el aussi peu llexible que du 1er. Rien que le corps de Thérèse portât tous les signes de la nnirt, cependant un seniiineiil inexprimable remplissait le cn-iir des spectateurs. l'as un seul d'entre eux ne se tenait pour certain que la jeune fille eùl quitté le monde ; au contraire, tons avaient la ctMiviclion qu'elle vivait encore, qu()ii|u'elle restât sourde à tout appel et insensible aux pincements et aux secousses.
En dépit de tous les efforts des médecins, Thérèse demeura dans cet élat pendant deux jours el deux nuits. Au coup de la quaranle-liuitième heure, elle s'éveilla d'elle-même, se frolla un instant les yeux comme quebiu'un qui soi'l d'un profond sommeil, promena un regard surpris dans sa chambre et sur les personnes qui l'entouraient, el se mil tout d'un coup à verser des larmes si abondantes (jue tous ceux (jui étaient là, pris de compassion, pleurèrent avec elle.
Chacun lui adressa la parole el lui demanda comment cet inex|)Iicable mal lui était survenu ; mais chaque fois elle pleurait plus amèrement el ne répondait rien. Après un lon<; interrogatoire que I lui fit subir le docteur, elle s'écria enlin avec un I sanglot déchirant :
— Olil prie/ pour moi; je suis ensorcelée! Peu de personnes crurent d'abord à cette assertion. Moi-même, qui l'cnlenilis, estimai (|ue c'était là un ellVl de l'égarement d'un esprit malade. Mais le récit de sa rencontre avec la vieille femme donna du moins à toutes les personnes présentes, à l'exception du docteur el de moi, la conviction (ju'elle élait etreclivemenl ensorcelée.
Quoi <|u'il en fut, la suite parut conhrmer son horrible pensée. FVndanl cinfj années, ses yeux gardcreut leur éclat, sa pean demeura jaunâtre e^ transparente comme le verre. Un ne remarquait (l'aillears en elle aucun autre changement qu'un amaigrissement toujours croissant, et déjà chacun croyait que la mori avail marqué d'une croix rouge la jeune fille ensorcelée, et qu'elle ne tarderait pas à emporter sa victime. Tous les ans, au jour et à l'heurt' de sa rem-ontre avec la vieille, elle était prise subilt-mcnl d'un sommeil léthargique qui, comme le premier, iluiail cliaipie fois t|uarantehuit heures. I>urant ses crises, elle devait entendre et voir d'horribles choses, comme aussi subir d'atroces soulTrances; c'est du moins ce i|ue faisaient
assez présumer les plaintes et les paroles entrecoupées qui lui échappaient; mais ni promesses ni menaces ne pouvaient la décider à tlire ce qu'elle ressentait ou voyail. l ne puissance mystérieuse et redoutable pour elle la formait au silence sur ce point. Elle racontait cependant à i|ui voulait l'entendre que. toutes les nuits, sur le coup de minuit, elle voyait la porte de sa chambre s'ouvrir et la vieille Sorcière apparaître; (lue celle méchante femme s'approchait du lil, lui montait sur le corps et lui coujprimail la poitrine sous ses genoux jus(|u'à une heure, lellemeiil i|ue la ilouleur lui faisait penire le sentinitMil el la vie sans ()u'elle sût crier ni se lever.
Deux femmes, qui ne croyaient pas à la réalilé de ces apparitions, prirent une fois l'audacieuse résolution de veiller auprès de son lil jusqu'à ce qu'elle s'endormît. Elles ne virent pas la sorcière; mais, au coup tic minuit, la jeune fille endormie ouvrit des yeux brillants, et, toute en sueur et avec des cris rauques el effrayants, se mil i lutter et à se di'baltre contre un être invisible qui devait peser sur son sein, et sa physionomie prit enlin une telle expression d'angoisse que les deux femmes épouvantées s'enfuirent de la chambre.
Ces souffrances continuelles et inexplicables n'empêchaient pas Thérèse de se livrer à ses travaux habituels. Elle consitlérait son état comme un sort inévitable, et. bien qu'elle laissât ses voisins consulter les médecins et chercher des remèdes à son mal, elle-même semblait demeurer indifférente à leurs efforts. On comprend assez tjue tous les charlatans, tons les possesseurs de secrels contre la sorcellerie avaient été mis à contribution ;\ ce sujet» On avait prononcé toute sorte de paroles, en des langues connues et inconnues, sur la jeune malade; elle s'était couchée avec un crapaud vivant dans la main; elle avait posé deux os de mort en croix au pied de son lit; elle avail mis sous son oreiller, pendant six mois, une de ces coiffes avec lesquelles naissent parfois les enfants, et maintenant elle portait sur son sein un morceau de la corde qui avait servi à pendre un assassin. El pourtant tout cela n'avait servi de rien; la sorcière continuait toutes les nuits à écraser sous ses genoux et à martyriser la malheureuse lille.
Vers la fin de IS.'l'.i, Thérè.se était tellement amaigrie el ê|Miisée i|u'elle ne se teriait pins debout qu'avec peine, et que chaque jour paraissait devoir être son ilernier jour. Elle avait tout à fait ras|)ecl d'un sr|nelelle babille; ses joues élaienl caves, ses yeux êiincelants enfoncés dans 1 orbite, el ses doigts effilés craquaient comme des osselets dépouillés de chair.
Vers cette é|ioque, les voisins apprirent d'une paysanne qu'entre Zoersel el Scliilile, au milieu de
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la bruyère, demeurait un petit vieillard qui avait pouvoir contre tout sortilège, et savait délivrer de la maie main et de tout mauvais sort. La paysanne raconta comment le vieillard avait désensorcelé ses vaches, comment il avait délivré de la maie main l'enfant de son frère, et beaucoup d'autres faits merveilleux qui décidèrent les voisins à essayer une fois encore si cet homme ne pourrait venir en aide à Thérèse.
On envoya quelqu'un à Schilde chercher le vieillard, et celui-ci, après forces instances et prières, revint à Borgerhout avec le messager. Comme tous les septuagénaires, il avait le dos voûté, les cheveux blancs, les joues creuses et desséchées et les yeux profondément enfoncés. Cependant sa physionomie ne manquait pas d'une certaine noblesse, et on y lisait la finesse et la ruse. Sa détnarche était lente, ses pas mesurés et son regard constamment fixé sur le sol.
Quand il entra dans la chambre de Thérèse, il s'y trouvait quelques vieilles femmes et moi-même. La jeune fille ne s'émut pas à l'arrivée du nouveau faiseur de miracles et le considéra avec indifiërence et incrédulité. Lui, sans prendre garde à elle, alla successivement murmurer dans chaque coin de la chambre quelques mots incompréhensibles, prit dans le foyer deux tisons enflammés, posa ceux-ci en croix devant la porte, et alors seulement vint se placer devant la jeune fille. Après l'avoir un instant regardée dans les yeux, il lui adressa, d'une voix dont le timbre était étrange, les questions suivantes:
— Ma fille, une maie main s'est posée sur vous.
— Je le sais.
— N'avez-vous rien sur la conscience?
— Oh! non, je vais à confesse tous les mois.
— Ne vous êtes-vous pas maudite vous-même?
— Encore bien moins.
— Ne savez-vous pas si votre père ou votre mère vous a maudite?
— Je n'en sais rien ; ils m'aimaient bea.ucoup et sont morts de bonne heure.
— N'avez-vous jamais caressé un chat noir?
— Non.
— Ne vous-êtes vous jamais arrêtée à )ninuit dans un carrefour?
— Jamais.
— Alors, vous pourriez bien avoir raison de penser que la vieille femme vous a ensorcelée.
— Oh! quant à cela, j'en suis sûre.
— Voulez-vous être délivrée?
— Pouvez-vous le demander?
— Répondez-moi!
— Oui , je veux être délivrée.
Le vieillard alla silencieusement s'accroupir sur ses talons auprès du feu et regarda fixement les
flammes sautillantes en paraissant parler à un esprit invisible.
II est inutile de vous peindre l'anxiété et la frayeur des femmes qui se trouvaient là: toutes étaient pâles, tremblantes, et se regardaient les unes les autres d'un air interrogateur et interdit. Les |)lus intimidées eussent volontiers quitté la chambre ; mais aucune n'eût osé franchir les tisons enflammés, sachant qu'une sorcière s'y casse infailliblement le cou. Cependant la chambre s'était rempli de fumée; les pauvres femmes sufl'oqiiaient, et suaient à grosses gouttes des efl"orts qu'elles faisaient pour ne pas tousser.
Enfin, au bout d'un quart d'heure, le vieillard se leva, et, revenant devant la jeune fille, reprit la parole en ces termes:
— Ma fille, maintenant je connais votre mal et celle qui a posé sur vous la maie main.
— Est-ce la vieille sorcière?
— C'est la vieille sorcière.
— Oh ! je le sais bien.
— Je puis vous délivrer, mais seulement par une lutte de vie ou de mort. Dites-moi, si vous mouriez tandis que je m'efforcerai de vous délivrer de la maie main, me le reprocheriez-vous au jour du dernier jugement? En chargeriez-cous mon àme?
— Oh ! non; ne suis-je pas condamnée à mourir si vous ne me délivrez pas?
— Est-ce là votre dernier mot?
— Oui.
Le vieillard se tourna vers les femmes épouvantées, et dit :
— Désirez-vous loutes que cette fille soit délivrée? Eh bien, je puis accomplir cette œuvre ; mais, pour la mener à bonne fin, j'ai besoin d'une chose que je ne puis trouver que dans le cimetière d'un village du pays de Waes, de l'autre côté de l'Escaut. Je pourrais bien faire le voyage à mes propres frais; mais il doit être fait avec de l'argent expressément donné pour cela.
— Mais, demanda là-dessus une toute vieille femme qui peut être avait envie aussi de se mêler de magie noire, mais ne pouvons-nous savoir ce dont vous avez besoin? Nous pourrions peut-être vous le procurer.
— Impossible! reprit le vieillard. Il me faut de la mousse qui ait crû sur une tète de mort de cent ans. Où iriez-vous en chercher? Je connais dans le pays de Waes un village où se trouve un très vieux charnier et où des os de mort centenaires sont maçonnés dans le mur de l'église. C'est là qu'il me faut aller, à l'heure de minuit, gratter la mousse avec un couteau neuf, en prononçant certaines paroles. Ainsi, si vous voulez faire une bonne œuvre, donnez-moi deux ou trois florins pour défrayer mon voyage.
LA MALE MAIN
li'arj^enl ilemanilé fut rassemblé paries remines elilimné au vieillanl. Celui-ci repril :
— Mes amis, je ne |>uis me niellre en roule sans avoir la cerlilude (jue, celte nuil, Irois };aill;irds (iélerminés veilleront dans cette ciiamltre, car si on ne l'empêche pas, la sonière par vengeance martyrisera et lorliin-ra tellement la pauvre (ille, que nos elforls pour la sauver seraient peut-èlre à jamais inutiles. ProniL-ttez-moi don»', sur votre Coi, .jue vous cliercherez trois hommes. Voici ce qu'ils auront à faire: l'un deux aura la main pleine de pois; (|uand a minuit la porte s'ouvrira, il jettera ces pois au hasard autour de lui. Si l'un des pois touche la sorcière, elle deviendra visible et s'envolera, en liurlanl, par la fenêtre. 11 faut dausee but laisser celle-ci ouverte. Il n'y a d'ailleurs rien à craindre, car elle n'a aucun pcuivoir sur les veilleurs.
On promit de satisfaire au désir du vieillard. Celui-ci prit son bâton, et dit à la malade :
— .\llons, consolez-vous et soyez tran(|uillt>, ma (ille. Après-demain, la maie main sera levée, vous {guérirez, et vous recouvrerez une santé meilleure (|ue jamais.
\ ces mots, il ramassa les tisons mis en croix devant la porte, les jeta dans le loyer et (|uitta la chand)re.
Dans le courant de la journée, le commissaire de poliie vint deux ou trois fois s'en(|uérir du vieillard; mais chaijue fois on lui dit <|u'il était parti, et qu'on ne savait s'il s'était rendu à Schilde ou ailleurs.
Ce ne fut pas sans beaucoup de peine ([u'on trouva trois hommes assez hardis pour veiller dans la chambre de Thérèse. Après beaucoup d'allées et de venues on en avait rencontré deux <|ni avaient pris sur eux de risquer la périlleuse veillée, mais à condition que je ferais, moi, le troisième.
J'avais dans le voisinajre une certaine réput;ilion de conra^'e, bien (ju'au fond je ne sois pas ^'rand amateur de sorcellerie ni d'accointances avec les esprits. Mais ici je me vis forcé de soutenir ma bonne renommée.
Yei s une heure du soir, nous montâmes les escaliers avec des battements de cciur, en [)roie à une émotion qui provenait d'une profonde inquiétude, et nous nous inlroduisimes dans la rliaddire, silencieusement, avec circonspection, comme trois spectres. Nous allâmes, .«-ans dire mot, nous asseoir sur des rliai^es, à proximité d'une table, ['eu à peu, cependant, le coura};e nous revint; nous commençâmes à chuchoter entre nous à voix basse à l'ooreille. On déboucha une bouteille d'eau-dc-vie; chacun de nous alluma sa pipe et lança ()ne|(|ues boulTées de fumée par la lenèlre imverte. 'I hérése gisait sur son lit devant nous, elle dormait, les yeux
fermés, et n'eut été >a maigreur de sfjuelelte, nims n'eussions remarqué en elle rien d'extraordinaire. La marche du temps iulluait sinj^ulièrement sur notre disposition d'esprit; de onze heures à onze heures et demie, nous nous sentîmes de plus en plus à l'aise, et notre voix devint plus haute et plus joyeuse; mais de onze heures et demie à minuit, nous perdîmes peu à |ieu le courai;e et la parole, si bien (ju'aux approches de l'heure fatale nous nous trouvâmes pris d'une indicible anxiété. Pas une pipe ne fumait encore; pas un mot ne toudiait de nos lèvres; nos yeux seuls étaient en mouvement, et lançant de rapides et furlifs regards, se promenaient hagards de la porte à Thérèse. La seule lampe (jui nous éclairât parut aussi se ressentir de la prochaine arrivée de la .sorcière, car elle commença à biùler d'une façon bizarre et désordonnée; tantôt elle projetait de vives lueurs, tantôt elle éclairait à peine, et par moments des étincelles s'écliap|iaient de la llamme en pétillant comme on feu d'artifice.,.
Tandis (|ue. pâles et tremblants, nous nous regardions les uns les autres, un coup de cloche sonore vint Iraftper nos oreilles: nous tressaillîmes de fiayeur-: les pois tombèrent de la main de celui (|ui était chargé de les jeter et accrurent notre anxiété par le bruit qu'ils firent en roulant sur le plancher. Heureusement, nous en avions en réserve un pa(|uet tout entier. Nous fixions sur la porte (les yeux écarquillés, ne doutant pa> que la sorcière ne fût sur le point de l'ouvrir. Mais, en ce moment, notre attention fut soudain appelée sur Thérèse. Celle-ci avait les yeux ouverts et semblait éveillée; une expression affreuse contractait ses traits; elle faisait d'horribles contorsions comme si elle eût cherché à se délivrer d'un poids qui l'écrasait, et (les cris rau(|ues s'échappaient de sa gorge comprimée. Le moment nous |iarut venu de lancer les |)ois, car nous étions certains (|ue la sorcière était occupée â torturer Thérèse. .Nous en fûmes encore plus convaincus lors(|ue. d'une voix tailde mais navrante, la malheurense fille adressa ces paroles à son ennemie invisible:
— Oh! laissez-moi reprendre haleine. Grâce! grâce! Oh! in»n, non, ne déchirez pas mon cceur avec vos ongles... Donnez-moi le coup de grâce, failes-moi mourir!
Klle se tut un in>lant et reprit, comme si rpiel- (|u'urr lui errt parlé :
— Vous vorrs trompez : ce n'est pa< moi <|ui ai appelé l'homme. Oh! lâchez-rrroi ! ("itez de ma portrine ce poignard brûlant. Je dirai <|ne je ne verrx pas, — je chasserai le viaillard.
Vous comprendrez facilement la terreur (|ne n(»ns in>pirèrent ces pai(ile>; norrs avions perdu la télé et étions, pour aiirsi dire, hors de nous. Ce|ien-
LA MAI>E MAIN
'.»ti
(lant, ruii (le nous eut encore assez de présence (l'esprit pour se souvenir de ce (|u'il devait faire, il prit une [loignéo de pois, et les lança de toutes ses forces sur le lit. Il nous sembla qu'un souffle comme un vent passait devant notre visage. Thérèse ferma les yeux, son visage prit soudain une expression de calme: elle dormait comme auparavant. Celte victoire nous rendit du courage et des forces ; nous crûmes notre tâche terminée, et fûmes tout joyeux de pouvoir quitter la chambre sans honte. Mais une nouvelle appnrition devait encore glacer le sang dans nos veines. En nous retournant, nous vîmes sur l'appui de la fenêtre un chat noir qui fixait sur nous des yeux flamboyants et semblait menacer de nous faire expier ce que nous avions fait. Nous regardâmes l'animal ou plutôt l'esprit avec une frayeur croissante; lui, sauta de la fenêtre dans la cliasubre, et s'avança lenteirient vers nous.
L'un de nous ouvrit la porte, et pour être plus tôt dans la rue se laissa choir du haut en bas des escaliers. J'ose le dire, nous le suivîmes de près et prîmes la fuite comme lui. Parvenus dans la rue, nous reconnûmes qu'aucun de nous n'avait l'audace de s'aller coucher; nous éveillâmes un baes voisin et achevâmes de veiller jusqu'au matin dans son estaminet.
Nous apprîmes alors dans la maison qu'habitait Thérèse qu'elle était dans un triste élat et conservait à peine assez de force pour mouvoir la tète et les mains.
Vers midi, le vieillard revint de son voyage, et nous annonça que le soir même, à minuit, il dompterait la sorcière et délivrerait Thérèse. Mais il fallait lui procurer quelques objets, notamment le cœur saignant d'un agneau, un chien vivant, une grande aiguille à Iricoter toute neuve et un chaudron dans lequel on n'eût jamais cuit ni raie ni flotte.
Le cœur d'agneau fut bientôt trouvé, les bouchers ayant précisément abattu ce jour-là le bétail de la semaine ; on acheta l'aiguille à tricoter ; nue âme complaisante prêta le chaudron ; mais quant au chien ce fut plus difficile : personne ne voulait donner le sien, parce qu'on savait que la maie main qui pesait sur Thérèse devait retomber sur l'animal. Il ne se trouva pas un voisin qui eût envie d'avoir chez lui un chien ensorcelé. Enfin, on apprit qu'un paysan de Deurne avait l'intention de noyer son chien. Un homme se rendit chez lui, et revint l'après-midi avec un barbet noir si vieux qu'il savait à peine encore marcher.
A onze heures du soir, bon nombre d'hommes et de vieilles femmes étaient réunis chez un cordonnier non loin de la demeure de Thérèse. La délivrance solennelle ne devant pas s'opérer sous le toit de la personne ensorcelée, le cordonnier
avait prêté pour la grande œ.uvre une de ses chambres. Vous comprenez bien que je ne manquai pas de m'y trouver
L'aspect de cette chambre était étrange: une lampe de fer-blanc neuve brûlait sur une table auprès du feu ; à côté de la lampe se Irouvaient un cœur saignant et une grosse aiguille à Iricoter. Dans la cheminée, au-dessus d'un grand feu, était suspendu un chaudron de cuivre, plein d'eau bouillante; dans un coin du foyer, le vieillard accroupi parlait aux flammes. Non loin de lui le barbet noir, attaché à une corde, dormait sur un peu de paille.
Les voisins et les curieux, le cœur battant, tremblant de tous leurs membres, étaient pressés dans la pénombre à l'autre extrémité de la pièce.
Dès que l'horloge suspendue dans la chambre annonça par un seul coup onze heures el demie, le vieillard se leva du milieu des cendres, et s'approcha de la lampe. Il tira de sa poche une petite bourse de cuir, l'ouvrit et en versa une espèce de poudre verte sur un morceau de papier. C'était sans doute la mousse qu'il avait recueillie sur une tête de mort vieille de cent ans. Il en jeta, en prononçant certaines paroles, une pincée sur la flamme de la lampe, qui se mit à illuminer la chambre d'une pâle et fantastique lueur ; il jela le reste de la poudre dans la chaudière bouillante.
Puis se tournant vers les voisins, il dit :
— Quoi que vous entendiez ou voyiez, ne vous efl'rayez pas ! Le cœur que voilà est devenu le cœur de la sorcière; au coup de minuit, je le percer avec l'aiguille. Alors vous verrez apparaître une vieille femme hurlant et gémissant ; elle me priera et me suppliera de lui retirer l'aiguille du cœur; mais je ne le ferai que lorsqu'elle aura fait tomber sur ce chien la maie main qui pèse sur Thérèse. Je vous le répète, ne craignez rien, quoi que vous entendiez ou voyiez !
Le solennel avertissement du vieillard produisit un elTet tout difl'érent de celui-ci qu'il en altendait ; ce fut alors seulement qu'on se mit à trembler tout de bon et à se serrer les uns contre les autres au milieu d'un silence de morL Une vieille femme s'évanouit et don.ia à cinq ou six des plus peureux l'occasion, sous prétexte de l'emporter, de quitter honorablement la chambre aux sortilèges. Cependant, tous les yeux étaient fixés sur l'aiguille de riiorloge.
— Encore cinq minutes !
Une tombe fermée n'est pas plus morne et plus lugubre. Tout d'un coup le pauvre chien se mit à trembler ; le museau dressé en l'air, il poussa un hurlement plaintif comme si quelqu'un était près de trépasser dans le voisinage. Ces sinistres pressentiments jetèrent le trouble parmi les femmes;
LA MALE MAIN
un entendit quelques chaises crai|uer, ({uelques femmes s'allaisser sur le plancher, puis lnut rede- \inl sileiu'ieux connue auparavant; le chien seul rem [«lissait l'appartenienl de cris de douleur.
— Encore deux minutes !
Le vieillard se leva, prit le cœur san^'lant dans une main, raiguille à tricoter dans l'autre. L'œil lixé sur le cadran de l'horloge, il se tenait prt'l à pi(|uer...
On entendit soudain à la porte de la rue une rumeur et des |)as lourds et [)esanls lomme ceux d'une personne qui marche à l'aide d'un bàlon.
— La voilà ! la voilà ! s'écrièrent les femmes effrayées en se cramponnant à l'envi les unes aux autres cl en se serrant pèle-mèle dans un coin.
La |)orte s'ouvrit. — Au i^rand étonnement des femmes et du sorcier lui-même, on vit apparaître tout autre chose que la sorcière... Deux gendarmes et le commissaire de police !
Avec une merveilleuse promptitude, les {gendarmes saisirent le vieillard au collet, l'entraînèrent violemment loin de la table, et lui arrachèrent l'aiguille de la main.
— Encore une minute !
— .Mon gaillard, il faut nous suivre ! dit le commissaire.
— Quel mal ai-je fait? demanda le vieillard tout tremblant.
— Peu m'im|)orte! répondit-on, vous exercez illégalement l'art de guérir. C'est défendu.
Le vieillard jeta un regard sur l'horloge et vit (|ue minuit allait sonner.
— Oh ! s'érria-t-il dans un accès de désespoir, encore un instant ! un petit instant seulement! Je vous en supplie, une demi-minute ! Accordez-moi cela, ou vous tuez quelqu'un !
— Non, non, dit l'un des gendarmes. 11 faut nous sui\re sur-le-champ, sinon nous vous mettons les
menottes ! Vous êtes vieux, cela vous ferait beaucoup souffrir... Ainsi, en avant !
Une indicible rage s'empara du vieillard; il lutta violemment cnntre les gendarmes et chercha à se précipiter vers la table : mais en ce moment le poids de l'horlog»- se mit à descendre et le premier coup de minuit sonna !...
domine si la foudre l'eût frappé, le vieillaid se laissa toniber sans force dans les bras des gendarmes, et s'écria d'une voix qui semblait lui déchirer la poitrine:
— Malheur ! malheur ! elle est morte !
A peine cette exclamation lui avait-elle échappé quequel(|u'un franchit le seuil de la porleen criant:
— Oh! ne vous donnez plus de peine! Thérèse vient de rendre l'àme à l'instant, et cette fois-ci elle est vraiment morte : elle est froidecomme glace !
Les gendarmes ne se laissèrent intimider par rien et emmenèrent le vieillartl à la maison d'arrêt, en attendant (|u'il lût mis en jugement pour exercice illégal de l'art de guérir. Il fut plus tard condamné de ce chef à quchpies mois de prison.
— Eh bien ! voisin, que dites-vous de cette histoire ! Que c'était pure imagination chez Thérèse, et ([u'elle avait la maladie que le peuple nomme lujiio. Je veux bien le croire aussi; mais comment expliquer alors l'exact accomplissement de ses pressentiments? Comment trouver le nœud de la prédiction du vieillard confirmée à l'instant par la mort de Thérèse? Quant à moi, j'y vois peu clair et n'y veut plus penser, car cela me donne de mauvais rêves, et la peur m'en prend dans l'obscurité. En tout cas, s'il est vrai que l'imagination et la léalilé produisent les mêmes elTets, en quoi diffèrent-elles l'une de l'autre, et qu'appellera-t on réalité ou imagination? Et quelle différence y a-t-il entre un ensorcellement véritable et un ensorcellement imaginaire?
r I .N b K I. A M \ 1. C MM .N
— Éloignez-vous de mes yeux ! (Page 8.)
L'ILLUSION D'UNE MÈRE
Dans un grand et beau village de Flandre, à deux lieues environ de la ville de Gand, s'élève, sur une des faces de la grand'place, une maison qui attire l'attention des connaisseurs par la pureté de lignes de son architecture espagnole et par la hauteur de sa belle farade à escalier.
Actuellement, c'est une brasserie renommée; mais, avant l'occupation de notre pays par les Français, à la suite de la Révolution de 1789, elle faisait partie du domaine de l'abbaye de Saint- Pierre, à Gand, à laquelle appartenait la seigneurie, et elle servait d'habitation au bailli, qui
y exerçait, au nom de l'abbé, le droit de haute, de moyenne et de basse justice. 11 administrait aussi les affaires civiles au profit de l'abbaye, parce que les échevins n'étaient que de simples fermiers pourvus d'une instruction insuffisante.
Par une matinée de l'été de 167i, deux femmes étaient assises dans un salon richement décoré de cette demeure. Elles écoutaient, muettes et anxieuses, et leurs regards étaient tournés vers la porte ouverte d'une pièce voisine.
L'une de ces femmes n'avait certainement pas encore atteint sa vingt-cinquième année. Elle avait un doux et charmant visage, de beaux yeux noirs pleins d'expression, et une bouche finement dessinée; mais la délicatesse de ses membres et la
L'ILLUSION D'UNE MKIIE.
pâleur (le M'.> JDiies, à peine colorées d'un léizer incarnai, lui donnaient un air de faiblesse presfjue maladive, el son aspect évoquait l'idée d'une tendre lleur que le moindre «rage peut renversée sur sa tige.
Quoiqu'elle iVit en négligé du matin, elle était cependant velue avec une certaine recherche. Elle portait une rolte de dessous d'une étoffe verte très li'père, un corsage de soie amaranllie avec de riches broderies, un grand col plat ([ui lui descendait jusqu'au milieu du dos, et des manchettes de dentelle. Ses cheveux noirs, retenus par un peigne orné de perles d'or, retombaient de cha(|ue côté en boucles ondoyantes sur ses épaules.
L'autre femme |)araissait âgée de cinquante ans. Elle portait une humble robe de colon foncé, à fleurs, un bonnet de linge, et un tablier.
Après un long silence, la jeune dame poussa un soupir et leva les mains vers le ciel dans une attitude suppliante. La servante, qui la regardait et qui voyait des larmes briller dans ses yeux, lui dit d'un ton consolant :
— .\h ! madame, vous avez tort de vous tourmenter ainsi. (Jela ne sera rien, soyez-en sûre. Moi aussi j'ai eu des enfants, et je le sais par expérience : avant qu'ils soient grands, ils sont souvent atteints de maladies où d'indispositions; mais Dieu y a pourvu : les enfants peuvent endurer beaucoup de maux, mais ils sont aussi très vile guéris. Notre petite Rose a élé un peu souffrante celle jiuit...
— Un peusoulfrante ! répéla la jeune dame avec une douloureuse ironie. Catherine, (îalherine, pourquoi nie tromper? Ciol ! si mes craintes venaient à se confirmer ! Si ma pauvre enfant avait la rougeole el devait en mourir, comme tant d'autres enfants du village ! hélas ! hélas ! je ne lui survivrais pas loiiglemps!
— Mais, madame, ré|)liqua la servante, soyez du moins raisonnable, et ne cherchez pas à exagérer le mal pour voire propre lonitnent. Le médecin n'a-t-il pas dit que noire petite Rose n'a pas le moindre symptôme de rougeole et qu'elle n'est indisposée que parce qu'on lui a donné trop à manger hier au soir? Elle dort maintenant. Qui sait si elle ne se réveillera pa> fiaîdie el loiil à fait remise?
— El vous croyez ce que dit le doi leui'. (iatlicrine?
— Certainement, madame.
— Pounpioi donc avez-vous donné trf»p de nourriture à niiHi enfant?
— Ce n'est pas moi, madame; Dieu m'en préserve ! Je sais combien cela est dangereux, surtout le soir. C'est votre père M. le bailli qui a <loimé encore quelques morceaux de massepain à
la pelite au moment où j'allais la coucher dans son berceau. Il sait bien lui-même (jue c'est une lourde el indigeste friandise; mais il aime tant sa petile-fille qu'il ne sait rien lui refuser, et, comme elle le llallait el lui faisait des caresses pour avoiiencore du massepain, il n'a pas su résister à ses instances. Je n'oserais |)as eu parler, si M. voire père n'avait dit lui moineau médecin...
Elle fut interrompue par un cri étouffé de la jeune dame qui se leva précipilaninient de sa chaise, et, sans rien dire, montra du doigt la porte cn- Ir'oiiverte pour faire comprendre qu'elle avait entenilu quelque chose de ce côté.
— L'enfant se réunie, le berceau craque, murmura Catherine.
Mais la jeune dame, suivie de sa vieille bonne, passa sur la pointe du pied dans la pièce voisine, el s'arrêta, agitée et haletanle, près du berceau. Dès qu'elle y eut jeté les yeux, une expression de joie se répandit sur son visage.
L'enfant dormait. Ses joues étaient roses, et ne portaient plus aucune trace de maladie. Dien plus, un doux sourire se jouait sur ses lèvres comme si elle était bercée par un doux rêve. La mère, émue et attendrie, pleurait presque de joie.
Elle ne s'arracha r|u'avec peine à cet aimable spectacle; elle n'aurait même pas résisté à la tentation de déposer un baiser sur les joues de l'enfant endormi, si la vieille Catherine ne l'eût retenue au moment où elle se penchait sur le berceau, el ne l'eût prise |>aila main pour la ramener dans le salon.
— 0 Dieu miséricordieux ! s'écria la mère à voix haute, au risipie de réveiller la petite, soyez béni ! Je puis espérer (|ue ma pauvre enfant guérira !
Catherine courut lermer la porte, et revint prés de sa maitiesse en lui disant à voix basse :
— .\sseyez-vous, madame, el ne parlez pas si haut! Le docteur a strictement recommandé de ne pas troubler le sommeil de l'enfant en faisant du bruil. Vous voyez bien que votre inquiétude n'était pas fondée : la petite Rose dort d'un sommeil paisible.
- Oui, oui, Catherine, vous avez peut-être raison; je commence également à croire que ce ne sera pas aussi grave qne nous le craignions... Quel bonheur ce serait pour nous Ions! S'il devait arriver quelque malheur à notre petite fille, mon mari en mourrait de chagrin, j'en suis sûre, car il aime Rose plus que la prunelle de ses yeux.
— Sans doute, sans doute, madame; mais relui (|ui en mourrait le premier, c'est M. votre père. H pense à Rose jour et nuit, et il ne vit pour ainsi dire que lorsqu'il lient l'enfant sur ses genoux. Il l'aime si f(dlement, rpie parfois cela me
L'ILLUSION D'UNE MÈKE.
lait rire. S'il ne devait pas ce matin présider une audience, pour un procès où l'intendant de l'abbaye de Sainl-l*ierro est demandeur, pour rien au n)onde on ne l'aurait éloigné du berceau de la petite. N'avez-vous pas vu, madame, que lorsfju'il est parti, des larmes roulaient dans sa barbe! Mais à quoi bon discuter pour savoir qui de vous aime le mieux la charmante et angélique enfant? Ne charme-t-elle pas tout le monde par son doux visage, par ses beaux yeux noirs, par sa gentillesse et ses caresses? Moi, qui ne suis qu'une humble servante, étrangère à votre famille, j'ai presque honte de le dire, mais je ne crois pas quej'aie aimé mes propres enfants plus tendrement que votre petite Rose, madame.
— Merci, Catherine, vous êtes une bonne âme, dit la mère attendrie en serrant avec émotion la main de la vieille femme.
En ce moment, un homme, dont le costume tenait le milieu entre celui d'un paysan et celui d'un soldat, entra doucement dans le salon. Il portait un sabre au côté. C'était même le prêteur, autrement dit le sergent du baillage, celui qui se tenait aux ordres du bailli pour l'assister dans son office.
Les deux femmes lui firent comprendre par signes qu'il ne pouvait pas faire de bruit, et elles allèrent au-devant de lui. Le sergent, s'inclinant respectueusement, expliqua l'objet du message.
— Madame, dit-il, M. votre mari m'e.'ivoie demander comment se porte la petite Uose.
— Elle dort, elle dort tranquille, répondit la jeune dame toute joyeuse. Elle paraît tout à fait remise et rit dans son rêve. Rapportez cela à mon père et à mon mari, ils en seront bien heurenx.
— Oui, oui, madame ! Loué soit le ciel qui me permet de porter de si bonnes nouvelles à M. Ra- Keland ! Il dissimule son angoisse et ses inquiétudes, mais je vois bien à quel point la maladie de Sun enfant le fait souffrir... Je cours, je cours! Gomme il va être content, et M. le bailli aussi !
Les deux femmes retournèrent aux sièges (ju'elles venaient de (juilter. Mais, à mi-chemin, la plus jeune s'arrêta en poussant un profond soupir.
— Madame, madame! qu'avez-vous? murmura la servante avec un accent de reproche. Vous pâlissez, et voilà que vous vous mettez à trembler. Chassez les inquiétudes qui vous reprennent.
— Catherine, nous faisons annoncer à mon mari et à mon père que Rose est guérie. Et si nous nous trompions!... Celte affreuse déception leur briserait le cœur.
— Impossible, madame. N'avez-vous pas vu de vos propres yeux que l'enfant dort, et qu'elle est rouge comme une cerise ?
— C'est la lièvre, peut-être.
— Ah! rexccs de votre amour vous égare, ma-
dame. Vous n'êtes pas raisonnable. Calmez-vous, votre crainte est absolument vaine, je vous l'assure.
— Je veux la voir encore une fois, Catherine.
— Restez ici, madame, vous allez la réveiller.
— Non, non, un seul coup d'œil.
Elle courut à pas légers vers la porte et se glissa dans la chambre voisine, tandis que la vieille bonne la suivait du regard, et secouait la tête d'un air de commisération.
La jeune femme revint au bout d'un instant, les yeux rayonnants et les lèvres souriantes, et saisit les mains de la servante en lui disant :
— Vous avez raison, Catherine. Rose ne parait plus malade. Allonsnous rasseoir tranquillement: me voici pleine de courage, de joie et de bonheur. J'éprouve le besoin de prier, Catherine; élevons noire cœur à Dieu, et remercions-le de sa bonté.
Tandis qu'elles étaient assises immobiles et le front courbé, un homme de haute taille parut dans l'ouverture de la porte. Il devait avoir dépassé la soixantaine, car ses cheveux et sa barbe étaient blancs comme la neige. Il portait une longue toge ou robe noire, bordée de blanc, et l'on pouvait voir qu'il venait de quitter la salle du tribunal.
A son entrée dans la salle il souriait doucement; mais lorsqu'il aperçut les deux femmes qui priaient, la tète basse et les mains jointes, il s'arrêta et parut hésiter à faire un pas de plus.
La vieille servante qui leva la tète la première, se pencha à l'oreille de sa maîtresse et lui dit :
— Madame, voici M. le bailli.
La jeune dame poussa un cri de joie, se leva avec empressement, et courut à bras ouverts audevant du vieillard.
— Hélas ! Dina, dit-il en soupirant, cela va mal, n'est-ce pas?je vois bien...
Sa fille lui jeta ses bras autour du cou.
— Oh ! mon cher père, quel bonheur! s'écriat-elle. Notre petite Rose ne deviendra pas malade. Elle repose si paisiblement! Ses joues sont fraîches, et elle sourit doucement dans son rêve... Venez, venez, sur la pointe du pied, je vous ferai voir le petit ange; mais ne faites pas de bruit, pas le plus léger bruit.
Elle entraîna le bailli dans la pièce voisine, et lui montra, avec un sourire de bonheur, l'enfant endormie qui respirait doucement, et qui ne présentait aucun signe de maladie ou de soufrance.
Le bailli, pleurant de joie, serra sa fille sur son cœur avec autant de tendresse que s'il avait à la remercier personnellement d'avoir sauvé sa petite-fille adorée.
Tous deux rentièrentdans le salon ; i's s'assirent